CHAPITRE XXI
K\|ii;ililiuii de Siiim Duiiiiii'.'iii-
Le -24 décembre 1801 , une Hotte appareillait de Brest, sous les ordres de l'amiral Viliaret-Joyeuse. Les forces de terre (liiéissnient au beau-frère du premier consul, le général Leclerc, nommé capitaine général de Saint-Domingue. Le total de l'armée expéditionnaire, avec les renforts qui allaient rejoindre successivement , montait à vingt - un mille deux cents hommes. Cette armée faisait partie de celle qui, victorieuse à Hohenlinderi, venait de dicter la paix à l'Autriche à deux journées de tienne. Cette nouvelle imprévue jeta une grande agitation en Angleterre, et donna lieu à de vifs débats dans les deux chambres. L'.\ngleterre demanda des explications au gouvernement consulaire, qui articula le motif de ces préparatifs; ils ne furent jugés contraires ni aux conditions des préliminaires du traité d'Amiens, ni aux intérêts des possesseurs de la .lamaïque. Mais tandis que l'expédition française voguait vers Saint-Domingue, le gouvernement anglais \ en\ojait une flotte d'observation.
Depuis huit ans, un esclave s'était proclamé dans cette île l'héritier de la plus sanglante des révolutions. D'aiiord conducteur d'animaux sur l'habilalion Hreda, cet homme, n l'ilge de plus de quarante ans, était parvenu à apprendre à lire;
V Histoire philosophique des Deux-Indes fut le livre qui saisit, sa pensée, exalta son imagination. Arrivé au pouvoir plutôt par sa politique que par ses talents militaires, tour à tour l'oppresseur et le protecteur des deux couleurs eiuiemies, qui respectaient également son iniluence suprême, 'l'oussaint Loiiverture semblait avoir été créé ainsi qu'une exception de sa race, pour la civiliser et la gouverner. Au dedans il exerçait la dictature; au dehors le Nouveau-Monde le reconnaissait, en vertu des traités, chef de sa nation. L'Angleterre elle-même n'avait point dédaigné d'entrer en relation avec cet homme, dont le pouvoir cependant menaçait la sécurité de ses propres colonies. Haliilement économe de la civilisation, dont il voulait garder le secret pour mieux établir sa puissance, il avait divisé tout soti peuple en guerriers et en cultivateurs, et conçu la profonde pensée de se soustraire à l'égalité qu'il proclamait : ce système hardi lui lui avait réussi. Sa volonté, toujours inconnue, toujours inébranlable ou terrible,* formait la loi unique devant laquelle se courbait sans effort toute la population; son hypocrisie pleine d'adresse couvrait habittiellemeut les rigueurs de son gouvernement en rejetant sur ses lieutenants, surtout sur le féroce Dessalines, les meurtres prescrits, commandés par lui-môme. Le même voile couvrait ses opérations politiques ou admnistratives. 11 avait plusieurs secrétaires qui écri\ aient en français ce qu'il leur dictait en langue créole. Il leur était défendu, sous peine de mort, de se communiquer la moindre notion des affaires qu'il confiait à leur plume ; jamais un secrétaire ne terminait celle qu'il avait commencée. Après sa première dictée, Toussaint l'envoyait attendre ses ordres à soixante ou à cent lieues de sa résidence, laquelle n'était jamais déterminée pour un temps connu. Les espions qu'il entretenait partout étaient aussi les muets de ce despote ombrageux , et garantissaient le silence des instruments dont il se servait. Il arrivait subitement au Cap quand on le croyait à Saint- Domingue. On n'avait jamais le temps de le tromper; on n'eut jamais la pensée (le le trahir.
L'existence politique de Toussaint datait du -22 août 1791, jour où la révolte excitée par le nègre Jean-François, dont il était le confident, dévoila la vaste conjuration ourdie contre la suprématie des blancs ; l'incendie des propriétés avait servi de signal au massacre des hommes de cette couleur; et Toussaint s'était bientôt fait remarquer dans cette guerre d'extermination, fruit de ses trames secrètes : aussi le général Lavaux, envoyé à Saint-Domingue par la Convention , ne s'adressa-t-il qu'à lui seul ; et l'ambitieux escla\ e , abandonnant Jean-François, entra comme colonel au service de la République. Dès ce moment, on cessa d'attaquer les blancs. Non content d'avoir forcé les commissaires de la Convention à prononcer la liberté des noirs, Toussaint avait déjà résolu l'indépendance de sa patrie adoptive ; et quand il refusait de se soumettre à l'autorité des délégués de la métropole, c'était, disait-il, pour ne partaijrr <n'rc personne la gloire d'avoir conserve. Saint-Domingue à la France. Débarrassé de la
lutte étrangère et de la domination de la France , Toussaint ne comptait déjà plus pour rival que Rigaud , chef des mulMres ; il le poursuivit à toute outrance, et le força de s'embarquer. 11 régnait sur la colonie, lorsque la révolution du 18 brumaire appela au consulat le général Bonaparte. Confirmé par le nouveau gouvei'iiement dans les fonctions de généi'al en chef, qu'il s'était attribuées malgré les commissaires français, Toussaint avait réclamé la remise de la partie espagnole cédée à la France par le traité de Bàle ; bientôt, à la tête d'une nombreuse armée, il fit reconnaître sa puissance sur toute l'étendue de la terre de Saint-Domingue. Mais quand Toussaint put apprécier la hauteur du pouvoir auquel le premier consul venait de s'élever, il commença à s'inquiéter de sa propre grandeur, et conçut, pour la conserver, l'idée de se rendre nécessaire à la mère-patrie et au premier consul : dans cette vue, il voulut imiter Bonaparte. En conséquence, on le vit donner à l'île une constitution qui le nommait gouverneur à vie, avec la faculté de choisir son successeur; il fit ensuite ac^fcepter par les habitants ce pacte social , et en prescrivit l'exécution en attendant l'approbation du gouvernement français, approbation que devait solliciter le colonel Vincent, chargé de présenter la nouvelle constitution au premier consul. Cependant il avait créé aussi des biens nationaux provisoires, en mettant en fermage» à bail les domaines des colons absents, s'en réservant une grande partie, et distribuant le reste à ses généraux pour se les attacher. Cette conduite conciliait les intérêts de la culture et du commerce avec ceux de la politique de Toussaint: plusieurs colons, rappelés parles heureuses conséquences de son administration, étaient rentrés dans leurs propriétés. Sans doute il n'était pas d'une médiocre capacité celui qui, après s'être tant de fois baigné dans le sang des blancs, leur inspirait une telle confiance. Un ascendant si singulier éveilla les inquiétudes du premier consul, qui jugea ne devoir pas perdre un instant pour arracher la colonie à un chef aussi habile.
Toussaint eut promptement avis de l'arrivée de la flotte française. Jugeant que cet immense armement lui apportait les hostilités, et reprenant tout à coup les souvenirs de la première insurrection qu'il avait dirigée, il ordonna d'armer tout ce qui pouvait être défendu, de brûler ceux qui ne pouvaient pas l'être, et se mit en route pour le Cap afin d'y proclamer la guerre à outrance. Un capitaine de frégate, porteur d'une lettre du premier consul pour Toussaint, et d'une proclamation du gouvernement , se présenta à la passe avec trois bâtiments ; les signaux de reconnaissance restèrent sans réponse , et le fort Picolet envoya des boulets rouges au cutter qui pénétrait dans la passe. Ainsi donc, plus d'incertitude sur les résolutions de Toussaint. Le général Leclerc s'adressa à Chrislophc , qui commandait au Cap : l'olTicier chargé de la lettre revint avec un refus positif. A défaut de pilote pour nous guider, l'amiral résolut de se servir du capitaine du port du Cap, qu'il avait retenu; mais ni prières, ni argent, ni menaces, ne purent l'y décider. C'était un mulâtre nommé Sangos. On lui offrit
50,000 francs; on lui mit la corde au cou : il resta inébranlable. Une telle résistance prouva l'empire de Toussaint sur son armée. Bientôt après, une députalion acourut supplier le général Leclerc de ne point tenter le débarquement au Cap, si l'on désirait ne pas donner le signal du massacre des blancs et de l'incendie de la ville. En conséquence , le général Ledcrc se décida à opérer «a descente plus à l'ouest; il commanda d'embarquer six mille hommes, malgré la violence de la mer. A l'entrée de la nuit , les troupes montèrent les canots , et le lendemain matin , au jour, le général en chef prit terre à leur tète auprès de Limbe ; il força tous les postes, et arriva le soir au bourg du Haut-du-Cap, qu'il trouva incendié. Peu d'instants après le départ du général Leclerc, la flotte avait vu une épaisse fumée silloimée d'étincelles s'élever au-dessus des rochers qui couvrent les rivages de l'ouest. Elle entendit d'affreuses détonations; et le ciel enfin, chargé de flammes, ne laissa plus douter que Christophe n'eût exécuté son fatal arrêt contre la malheureuse ville du Cap. La nouvelle de la marche du général Rochambeau avait poussé Christophe à eflectuer ses menaces; ou plutôt, sur un troisième ordre de Toussaint, son lieutenant avait dû obéir sous peine de mort. De huit cents maisons, à peine soixante échappèrent à l'incendie. Tous les magasins ayant été brûlés, on se vit obligé de tirer des vaisseaux les provisions de la marine pour nourrir l'armée. Ainsi fut inaugurée cette fatale expédition.
Le gouvernement français eut beau proclamer à Saint-Domingue le principe de la liberté, le formidable armement de l'expédition annonçait par lui-même plutôt une conquête qu'une simple occupation. 11 semblait que les noirs eussent découvert les instructions données au capitaine-général pour le rétablissement de l'esclavage; mais cette opération devenait difficile à exécuter, non-seulement à cause de la résistance qu'elle produirait nécessairement parmi les noirs, mais aussi en raison des opinions de l'armée expéditionnaire elle-même. En effet, jamais armée plus républicaine ne combattit pour une cause plus antipathique à ses idées.
Le général Kerverseau prit sans peine possession de la partie espagnole et de la ville de Santo-Domingo; Paul Louverture, frère de Toussaint, qui y commandait, offrit sa soumission après un simulacre de défense. Le fort Dauphin opposa une vigoureuse résistance : il fallut un assaut pour que la forteresse se rendît au général Rochambeau. On y trouva cent cinquante pièces de canon. Le général Humbert attaqua le Port-de-Paix ; le général noir Maurepas, ne pouvant s'y maintenir, y mit le feu. Des bâtiments portant la division Boudet parurent en vue du Port-au-Prince. Le commandant était un blanc nommé Agé. Il reçut bien l'officier qui lui apportait une lettre du général Boudet et la pioclamation du gouvernement consulaire ; mais sa garnison se révolta. Ell(> retint l'aide de camp de Boudet, destitua tous les fonctionnaires français, fit arrêter tous les blancs, et expédia, pour le consulter, un officier au noir Dessalines, chef militaire de la partie de l'Ouest, à Saint-Marc. Celui-ci se hâta de déclarer que si l'escadre fran-
çaise entrait dans le port, la ville du Port-au-Prince serait brûlée et les blancs massacrés. Néanmoins le général Boudet débarqua , et se porta rapidement sur la ville, afin d'en prévenir l'embrasement, en même temps que l'escadre pénétrait brusquement dans le port. Sommée de se rendre, la garnison répondit par un feu très-vif, et l'escadre foudroya la ville, où se précipitèrent les grenadiers français. On se battit avec acharnement dans les rues. Enlin la valeur de nos soldais enleva le fort Saint-.losepli, et à sept heures du soir nous étions maîtres du Port-au- Prince. Dessalines se disposait à marcher de Saint-Marc, pour défendre le Portau-Prince ; quand il apprit la victoire de Boudet, il lit livrer Saint-Marc au\ flammes, égorger les blancs, et se retira sur le bourg de La Petite-Rivière, par les Verrettes et l'Artibonite, semant partout le massacre et l'incendie. La soumission du Sud suivit la conquête de l'Ouest. Le noir Laplunie, qui commandait aux Cayes, se mit avec ses troupes ordres sous les du général Boudet. En dix jours, l'armée expéditionnaii'e, qui occupait dans le nord la ville du (lap, le fort Dauphin, le môle Saint-Nicolas, occupa aussi la partie espagnole, le sud et l'ouest de Saint-Domingue. Il ne resta plus à atteindre que Toussaint Lou\erture, Dessalines, Christophe et Maurepas, qui tenaient les positions de l'intérieur, et empêchaient les communications du nord avec l'ouest.
Le général Leclerc, avant de marcher contre Toussaint, lui envoya ses deux fils avec une lettre du premier consul , qui le nommait lieutenant du capitainegénéral , et accompagnés de M. Couanon, principal du collège où le gouvernement les avait fait élever à Paris. Toussaint vit ses enfants, les embrassa, et les chargea de dire au général en chef qu'il lui demandait un délai pour se déterminer. Les enfants revinrent porter à leur père la réponse du général Leclerc, qui accordait quatre jours : ce terme s'élant écoulé sans explication nouvelle, et les fils de Toussaint n'étant pas revenus, le général Leclerc proclama la rébellion de cet ennemi caché, qui n'allendait que le moment d'éclater. Le général en chef partit du Cap avec la division Hardy; le général Rochambeau, du fort Dauphin ; le général Desfourneaux, du Limbe; le général Debelle, du Port-de-Paix. Les positions réputées inexpugnables du Dondon , de la Marmelade, de la Ravineà-Couleuvres et du canton d'Ennery, résidence habituelle de Toussaint , furent emportées pour ainsi dire à la course par les troupes françaises, et la guerre se transporta dans l'ouest. Dans toute cette terrible campagne, l'armée fut éclairée dans sa marche par des incendies, et arrêtée par les massacres dont la férocité de Dessalines surtout avait marqué sa fuite. Sur le théâtre même de ses barbaries, ce monstre se vit poursuivi'e par le général Debelle, qui le poussa jusque dans le fort et dans les bois de la Crête-à-Pierrot. Aussitôt après cette nouvelle, le général en chef quitta le Port-au-Prince avec une faible escorte, et alla rejoindre la division Boudet. Cette division enleva avec une rare valeur le poste retranché de Trianon, et airiva aux bourgs du Mirebalais et des Verrettes, incendiés par Dessalines, qui venait de faire égorger la population blanche, au nombre de douze cents indi-
vidus. Aux Verrettes , le généi'til en chef ordonna une seconde attaque suc la Crête-à-Pierrot. Dessalines y avait rallié les débris et les réserves de Tarmée noire. L'assaut eut lieu, malgré le feu terrible de la place, et sans artillerie, par les divisions Boudet et Dugua. Les deux généraux y furent blessés ; l'armée perdit six cents hommes, et l'on parvint encore à rejelei' les noirs dans leurs retranchements. Mais on reconnut que ce fort ne pourrait être emporté qu'avec le secours de l'artillerie. La prise de la Crête-à-Pierrot était de la plus haute importance.
Les deux divisions Hardy et Rochambeau , munies do l'artillerie nécessaire , furent enfin réunies devant la Crôte-à-Pierrot. Elles formèrent autour du fort un demi-cercle dont les deux extrémités s'appuyaient à l'Artibonite. Toussaint parut sur le derrière des troupes de siège, afin de parvenir à débloquer le fort et de faciliter la sortie de la garnison. Cette tentative , secondée par La Martinière , qui commandait la Créte-à-Pierrot , fut sans résultat. Les assiégés supportèrent, derrière leurs retranchements de bois et de terre, la faim, la soif et toutes les misères d'un long siège. Enfin , n'espérant plus aucun secours, ils résolurent de s'ouvrir un passage à travers les troupes qui les environnaient. Ils attaquèrent à l'improviste l'extrême gauche de Rochambeau, et parvinrent ainsi à s'échapper, à l'exception de leurs derniers pelotons, qui furent détruits. On trouva dans le fort quinze pièces de canon , deux mille fusils et une foule de cadavres. Le fort fut rasé.
Il ne restait plus aux noirs aucune position pour continuer la guerre dans l'ouest. Enfin, décidés, soit par l'exemple des généraux Paul Louverture , Clervaux, Maurepas, Laplume, à qui l'on avait garanti leur grade et leur traitement, soit par la terreur des armes françaises, soit aussi peut-être par les instructions cachées de Toussaint , Christophe et Dessalines présentèrent également leur soumission. Elle devança, comme une sorte de manœuvre politique, la soumission de leur chef, qui, conformément à la volonté du général Leclerc, vint se rendre au Cap avec son état-major et sa compagnie des (îuides, hommes choisis et éprouvés, dont le dévouement lui resta fidèle jusqu'au dernier moment.
Après un long entretien où Toussaint n'opposa aux reproches du général Leclerc, sur sa rébellion, que le silence ou la dénégation , ce dernier lui offrit de servir dans nos rangs comme un de ses lieutenants , avec le grade de général de division. Mais Toussaint refusa, autant par calcul que par fierté; il demanda h se retirer dans le domaine d'Ennery, dont il avait fait son apanage. Sa demande lui fut accordée. Toutefois les généraux Rrunet et Thouvenot curent ordre de le surveiller. Ainsi , en cinquante jours, le général Leclerc venait de terminer par une attaque générale une guerre d'exteimination dont il avait su borner la durée; il avait triomphé de la force et de la ruse de ses ennemis, ainsi que des obstacles de la nature; mais il allait avoir à combattre d'autres fléaux plus redoutables, et les trahisons qui marchèrent à leur suite. In des grands désastres de
l'histoire moderne , aussi meurtrier dans ses proportions que la retraite de Moscou, est réservé à cette glorieuse armée, l'une des plus braves qui aient jamais illustré le nom français.
Après la pacification, le général Lederc s'étudia et parvint à en assurer les résultats, en inspirant de la confiance aux généraux noirs ; il sentait bien qu'il ne pouvait réussir sans eux , et que sa position le contraignait à se servir de leur entremise pour rappeler les noirs à la culture et les désarmer. En adoptant ce parti indispensable, le général sut mettre de l'abandon dans ses relations avec ces hommes dangereux, de peur de réveiller celte méfiance inhérente à leur race. Le succès passa ses espérances. Christophe, Clervaux, Dessalines, Maurepas, rivalisèrent de zèle pour remplir les intentions du général en chef; par leurs soins une armée noire se rassembla; trente mille fusils furent recueillis et emmagasinés au Cap. Le général en chef se vit môme obligé de réprimer l'ardeur de ces généraux, qui, fidèles aux habitudes d'une ancieime férocité, tuaient ou faisaient tuer les noirs encore munis de leurs armes.
Mais la sagesse même des mesures qui venaient de faire succéder tout à coup les bienfaits de la concorde à la guerre et à la destruction , allait creuser un abîme plus profond sous les pas de l'armée expéditionnaire ; déjà affaiblie de moitié, il lui fallut recevoir dans ses cadres des noirs portés au désordre et à l'indiscipline : ce recrutement offrait un péril auquel l'existence de l'armée ne pouvait se soustraire. Cependant l'organisation coloniale marchait du môme pas que l'organisation militaire. Le général en chef reconnut les avantages des règlements que Toussaint avait établis; il confirma les baux à ferme de toutes les propriétés vacantes, qui jamais ne furent aliénées; il consacra le servage de la glèbe pour les cultivateurs, à qui on allouait le quart des produits; il ouvrit les ports de la colonie à tous les pavillons sans préférence : aussi , en peu de temps le Cap se releva de ses cendres, ainsi que la plupart des villes incendiées; beaucoup de colons revinrent; les ports se remplirent de bâtiments de commerce français et étrangers.
Mais , par un rapprochement fatal , le môme jour qui avait signalé à Saint- Domingue la soumission de Toussaint Louvcrture , vit débarquer à la Guadeloupe trois mille cinq cents hommes arrivés de Brest. L'aimc^ précédente, le mulâtre Pelage avait proclamé l'indépendance de cette ile , et embarqué sur un bâtiment neutre le capitaine-général Lacrosse, surpris et enlevé au moment où il visitait ses avant-postes extérieurs. Bientôt après les noirs avaient séparé leur cause de celle de Pelage ; et ce fut contre eux que le général Richepanse , qui commandait cette expédition , dut employer une valeur tant illustrée à la bataille de Hohenllnden. Après avoir anéanti la rébellion , Richepanse succomba , dans les premiers jours de septembre , à ce terrible fléau dont le retour périodique , silencieusement attendu par les noirs de Saint-Domingue , devint tout à coup, ce même mois, le signal d'une fermentation sourde dans les ateliei-s
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et dans les bataillons coloniaux. On cessa de rendre les armes, on les cacha avec soin ; des insurgés , sous le nom de nègres marrons , se rassemblèrent sur les mornes aussitôt que la fièvre jaune reparut. Ce redoutable auxiliaire de l'adranchissement du sol d'Haïti moissonna avec une effrayante iai)idité la brave armée. qui n'eut bientôt plus pour casernes que des hôpitaux, que la mort vidait chaque jour. Le général en chef était allé, avec sa femme et son lils. respirer pendani quelque temps l'air salubre de l'ile de la Tortue, où il avait fait établir un hôpital de convalescents ; un impérieux devoir le rappela au Cap au commencement de juin, à l'époque où la maladie régnait dans toute sa violence; il voulut assistera l'ouverture de cette assemblée de députés, formée pour devenir une sorte de conseil central et consultatif des besoins et des lessources de la cfdonie.
Peu de jours après, la surveillance exercée sur Toussaint s'alarma d'une certaine agitation autour du bourg d'Ennery, tandis qu'une insurrection ouverte réunissait un grand nombre de nègres sur les mornes appelés la Montagne Noire. Toussaint, au lieu d'aller lui-môme apaiser ces mouvements, suivant sa promesse au général Leclerc, se contenta d'armer, pour sa sûreté, disait-il, des nègres cultivateurs, dont les Français arrêtèrent un détachement. On sut bientôt que Toussaint, voyant avec une joie secrète les ravages de la fièvre jaune, répétai! sans cesse : Je compte sur la PnoviDENCE, nom du grand hôpital du Cap. Enfin, quelques-unes de ses lettres interceptées ne laissant plus de doute sur sa connivence avec les insurgés, le général en chef ordonna de l'arrêter. Toussaint, appelé aux Gonaïves par le général Brunet, s'y rendit pour éviter les soupçons, et tomba dans le piège qu'il voulait tendre lui-même; il fut mis à bord , conduit en France, et transféré au fort de Joux, où il mourut deux ans plus tard. On a reproché amèrement l'arrestation de Toussaint au général Leclerc , tandis que c'était l'expédition contre Toussaint qu'il eût fallu reprocher au gouvernement. La position du capitaine-général, ses obligations envers la métropole et son armée, lui prescrivaient d'agir comme il l'a fait. Du moment où Toussaint refusait sa coopération à nos troupes, il devenait redoutable; et nul doute que si on lui donnait le temps de sortir du rôle d'inertie qu'il avait adopté , c'en était fait de la race blanche et de l'autorité de la France à Saint-Domingue. Jamais plus terrible responsabilité ne pesa sur un homme investi du pouvoir militaire et civil. D'ailleurs, le général en chef se conformait à ses instructions. Au reste, l'effet que la détermination de Leclerc produisit sur les noirs, à qui Toussaint, comme un maître invisible, commandait ou de se l'évolter ou de fléchir, justifia bientôt le moyen de salut imjiosé par la politique et la nécessité.
Le gouvernement avait, au mois de novembre 1801 , publié celle déclaration : A Saint-Domingue et à la (iuarleloupe il n'(st plim d'esc/aies. Tout y eut libre; tout y restera lilire. A la fin de juin , des lettres de la Guadeloupe apprirent le débarquement du général llichepanse, la défaite des noirs, l'evpulsion des nègres et des mulAtres des rangs de l'armée française, le retotn- du capitaine-général
I'.V^ HISTOIHI': DE NAPOLÉON.
l-acrosse et le iV-tablissement de l'esclavage. Ce cruel démenti à un engagement solennel frappa les noirs d'une convulsion éleclriquc, et une conspiration générale s'étendit sur toute la colonie. C'est alors que Leclerc, ne pouvant supporter davantage l'anxiété de voir au milieu de ses bataillons, éclaiiris par la fièvre jaune, les bataillons intacts d'ennemis qu'il fallait craindre encore une fois, fit opérer le désarmement de tous les noirs casernes au Cap, et pré^ int ainsi les dangers qui le menaçaient. Le 12 septembre, Clervaux et Pétion, qui comiiinndaienl au llaut-du-Cap, passèrent aux rebelles avec trois régiments; le 16, ils attaquèrent le Cap-Français. Un avant-poste fut forcé par cet assaut imprévu autant qu'impétueux ; mais le général en chef, accouru avec cinq cents soldais et mille hommes de couleur, repoussa les révoltés, auxquels Christophe et Paul Louverture se réunirent le lendemain. Ainsi reparut la guerre à mort entre les deux races, mais quelle disproportion effrayante offraient les forces opposées! La population noire était de quatre à cinq cent mille individus, et l'armée ne comptait pas dans toutes les places de la colonie plus de huit mille hommes valides. La concentration des troupes qui survivaient à la fièvre jaune devint indispensable. Le capitaine-général fit évacuer sur le Cap la garnison du fort Dauphin et du Port-de-Paix ; celle des Gona'ives se retira sur le Port-au-Prince, après s'être défendue contre Dessalines, qui dirigeait l'insurrection dans l'Ouest.
Mais un autre malheur attendait l'armée expéditionnaire et les habitants de Saint-Domingue; dans la nuit du 1" au 2 novembre, le général Leclerc mourut de la fièvre jaune; sa perte l'ut, dans la situation désespérée de la colonie, un désastre politique. M. Daure, ordonnateur en chef de la colonie, exerça l'intérim de capitaine-général jusqu'à l'arrivée de Rochambeau, alors au Port-au- Prince. Parmi les chefs noirs, Laplume seul , commandant de la partie du Sud, ne trahit pas son serment. Le mubltre Lamartinière, qui avait si vaillamment défendu la (^réte-à-Pierrot , demeura également fidèle au drapeau français, et périt par les mains de ses soldats, qu'il voulut empêcher de se joindre aux révoltés.
L'armée avait perdu en neuf mois, c'est-à-dire de février à novembre, le général en chef et douze officiers supérieurs , parmi lesquels les généraux de division Dugua , Hardy, Debelle ; les généraux de brigade Pambour, Tholosé , Saint- Martin, Ledoyen, Dampierre, Desplanques, Meyer, Wonderweit , Jablonowski, mille cinq cents officiers, sept cent cinquante ofliciers de santé, \ingt-cinq mille soldats , huit mille hommes de la marine du commerce, deux mille employés civils, et trois mille blancs venus de France. Sur cette masse effrayante, cinq mille hommes environ succombèrent dans la guerre; la fièvre jaune dévora tous les autres. A la mort du général Leclerc, il restait neuf mille cinq cents hommes, dont sept mille aux hôpitaux. Le total des forces débarquées à Saint-Domingue jusqu'à cette époque montait à trente-quatre mille hommes. Les états de l'armée rappiirlés en France furent des registres mortuaires. Ainsi . sni' cinquante mille
individus de la race blanche importés, il survivait deux mille cinq cents valides et sept mille malades dont les deux tiers moururent. Les neuf dixièmes de la population périrent à Saint-Domingue. Il n'y a pas d'exemple, dans l'histoire moderne, d'une destruction aussi grande et en si peu de temps. Quant au massacre des colons par les noirs , il ne peut être calculé !
Aussitôt que Rochambeau eut pris le commandement général, il lui fallut soutenir la vive attaque des insurgés, qui s'emparèrent des montagnes autour du Cap ; mais une batterie qu'il lit placer sur une habitation plus éle>éc les força à la retraite. Ce succès lui inspira la funeste pensée de suivre une marche dillérente de celle de son prédécesseur; au lieu de continuer à se concentrer dans l'enceinte du Cap, la ville la plus au vent de la France, et la véritable position militaire de la colonie, le capitaine-général voulut reprendre le fort Dauphin et le Port-de- Paix. Leclerc avait traité constamment avec une distinction particulière la race mulâtre, dont la parenté française, l'intelligence, la bravoure, et la haine pour la race noire, lui faisaient une alliée naturelle : Rochambeau la persécuta : plusieurs braves officiers de cette couleur, qui dominait dans la partie du Sud . et entre autres le commandant Bardet , qui avait sauvé le Port-au-Prince de l'incendie et les blancs de l'assassinat, furent proscrits. Dès ce moment, la vengeance la plus acharnée réunit les noirs et les mulâtres ; ces derniers exercèrent dans le Sud d'horribles représailles, pour satisfaire aux mânes de leurs chefs si barbarement immolés.
Rochambeau commit une autre faute non moins grave : il transporta au Portau-Prince le siège du i;ouvernement, et laissa le général Clausel, avec une faible garnison , chargée de la défense du Cap. Rientôt un nouvel ennemi se joignit à ceux que le général en chef venait de susciter contre son armée ; cet ennemi , le redoutable appui des noirs, était la Grande-Bretagne. Le traité d'Amiens venait d'être rompu. Alors l'insurrection générale, fortifiée par les secours qu'elle reçut des Anglais, pressa plus \ivement ses opérations offensives, de sorte qu'on peu de jours toutes les positions de l'Ouest et du Sud tombèrent au pouvoir des insurgés. Le Sud une fois occupé par l'ennemi, les subsistances manquèrent totalement au Port-au-Prince ; la famine à son tour jeta le désespoir dans cette malheureuse ville, la seule où les Français se maintinssent encore, à la veille d'être assiégée par les armées noire et mulâtre réunies, quand Rochambeau reçut de France l'ordre impératif de revenir au Cap, et d'y établir le siège du gouvernement.
La métropole ne possédait plus que le Cap et le môle Saint-Nicolas quand une armée de quinze mille hommes, soutenue par une escadre anglaise, vint assiéger le Cap. Les notables engagèient le général en chef à s'entendre avec l'escadre , mais les propositions du commodorc furent si exagérées , que Rochambeau aima mieux avoir affaire au barbare Dessalines. Celui-ci lui donna dix jours pour se retirer. Cependant l'espoir qu'avait eu Rorhanibcau de pouvoir tromper la pour-
suite fies Anglais, à la faveur du gros temps, s'évanouit, et il se vit forré, à l'expiration des dix jours, en raison de l'état de la mer, de se mettre à la discrétion de la flotte anglaise , ainsi que l'immense quantité de bâtiments qui portaient tout ce qui sur\ivait de l'armée expéditionnaire et de la population blanche. Toutefois une action brillante honora la retraite de la malheureuse armée française. Le général Noailles, ancien membre de l'Assemblée Constituante, commandait le môle Saint-Nicolas ; voulant partir sans capitulation et éviter de négocier avec les Anglais, qu'il connaissait bien, il fit embarquer sa garnison, et au passage de l'immense convoi du Cap, il se mit à sa suite, sans être observé par la croisière ennemie; arri\é à une certaine distance, il quitta la flotte avec les sept voiles qui l'accompagnaient, et les conduisit dans un port de l'Ile de Cuba. De là, il se rendait, sur un brick armé et monté par des troupes, à la Havane , lorsqu'il fut rencontré par une corvette anglaise qu'il prit à l'abordage, avec ses grenadiers. Dans le combat terrible qui s'engagea , ce brave général reçut plusieurs blessures , dont il mourut à la Havane , après toutefois y avoir fait entrer le bâtiment anglais sur lequel flottait le pavillon de la France. La gloire nationale s'empressa de recueillir le dernier exploit échappé à ce grand naufrage d'une des plus valeureuses armées que la République eût réunies sous ses drapeaux.