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CHAPITRE XXllI

(loiispiralion de tieoi"^

Mui-I ihiUued'Kn"liicii.

Deux ims après le 18 fructidor, qui avait amené la déportation de Pichegru, le Directoire fut renversé, et le 18 brumaire plaça l'ancien élève de ce général à la tète de la République. Dans cette journée, Moreau.

au lieu de se renfermer avec d'autres généraux dans une neutralité honorable pour les principes qu'on lui supposait, s'olTrit de luimême à Bonaparte, alin de coopéier au succès de cette révolution, et accepta la mission d'aller investir le palais du gouvernement, où se trouvaient encore les directeurs Gohier — -^ et Moulins. Morcau n'avait su ni jouer le

rôle de IJonaparte avant le retour d'Egypte, ni, depuis, se faire oublier: trois ans auparavant il n'avait pas osé, en sa (lualité de général en chef, dénoncer au gouvenieiiUMil Pichegru comme traître, et ne s'était décidé à remplir ce devoir que |iirs(pi'il piiinail craimli'i' pnui' liii-inèrnc. (lepeiiilanl, malgré cette conduite, qui

devait sépaici' ces deux généraux, un niotil' alors inconnu, avait renoué leurs relations d'amitié, quoiqu'ils habitassent, l'un rAngictcne, et l'autre la France.

Échappé des déserts de Sinnamary, Pichegru était venu chercher un asile à Londres, où il fut accueilli avec empressement par le parti royaliste qui s'aveugla au point d'en attendre le succès de ses anciennes espérances. En conséquence, il désigna aux princes français et au cabinet de Londres , pour aider à la contrerévolution qu'on méditait, le général Moreau, le vainqueur de Hohenlinden , celui que l'on qualifiait de chef militaire de l'opposition qui s'élevait contre Bonaparte, et de représentant de ia cause républicaine. Le gouvernement britannique, d'accord avec les princes français, arrêta un plan de conspiration ; un certain Lajolais en fut porteur, et repartit pour Londres après être venu en conférer à Paris avec Moreau. Les conjurés d'outre-mer furent divisés en trois bandes, auxquelles on marqua trois lignes, partant de la falaise de Béville, pour leur voyage jusqu'à Paris. Le 21 août 1803 s'opéra un premier débarquement, commandé par Georges Cadoudal; un second, dont Coster Saint- Victor faisait partie; un troisième, où se trouvaient Pichegru et Lajolais. In quatrième, plus impoitant, devait encore avoir lieu : c'était celui qui amènerait en France un prince français, mais les vents contraires l'empêchèrent.

Malgré les précautions dont ils s'entourèrent , plusieurs conjurés ne taidèreiit pas à être arrêtés ; on apprit par leurs dépositions que Pichegru était descendu à Chaillot , chez Georges, sous le nom de Charles, et qu'il avait déjà occupé à Paris divers logements. Ceux qui ne connaissaient pas ce général déclarèrent que, quand un certain personnage arrivait chez Georges, chacun se levait et le traitait avec respect. Le gouvernement sut bientôt que Moreau avait vu Pichegru chez lui, et qu'à une autie conférence du soir, sur le boulevard de la Madeleine , ce dernier lui avait présenté Georges Cadoudal; deux fois encore, ils avaient eu des entretiens particuliers d'où il était résulté , malgré quelque dissidence dans les moyens d'exécution , le projet de changer totalement la forme du gouvernement. Pichegru, qui était entièrement voué au succès de l'entrepi'ise, nourrissait une haine imjjlacable contre le premier consul, depuis le 13 vendémiaire et l'appui donné par l'armée d'Italie au 18 fructidor. Plusieurs fois un de ses amis, ancien entrepreneur des subsistances militaires, assez courageux pour lui donner asile chez lui , l'avait engagé vainement à renoncer à sa criminelle entreprise , mais Pichegru lui avait répondu qu'il agissait en vertu des plus hauts pouvoirs , et qu'il avait à sa disposition les ressources de l'Angleterre. Cependant les prisons renfermaient déjà presque tous les complices, au nombre de quaranlc-cin(|. Il ne restait plus de libres que les trois principaux conjurés, .Moreau, Pichegru et Georges. Les renseignements ayant paru suffisants, le 15 octobre 18():{ Moreau fut ai-rèté. Le lendemain, l'ordie du joui' de la garnison de Paris portait : » Cinipiante brigands ont pénétré dans la capitale: Georges '< et le général Pichegru étaient à lein- tête. Leur arrivée avait été provoquée

«par un homme qui compte encore dans nos rangs, par le général Moreau , « qui fut remis hier aux mains de la justice nationale. Leur projet, après avoir i< assassiné le premier consul , était de livrer la France aux horreurs de la guerre « civile et aux terribles convulsions de la contre-révolution. »

L'opinion , quoique instruite depuis longtemps de l'éloignement qu'une obsession domestique avait inspiré à Moreau pour le premier consul , se refusa à croire de telles accusations. La gloire des armes jetait alors de profondes racines; le publie, à qui ra\ilissement des grandes lenommées et le sacrifice de sa longue admiration sont également insupportables , se mit à soutenir une sorte de guerre contre Bonaparte. Cette opposition gagna plus rapidement encore les vétérans des armées du nord, que Moreau avait commandés avec tant de succès. La vénération de ces armées pour leur ancien chef était sans bornes. Le genre de vie adopté par Moreau paraissait à beaucoup de gens , et à ses anciens officiers , une retraite au moins contre l'injustice, si ce n'était contre la persécution; aussi cet ordre du jour du gouverneur de Paris reçut-il un accueil peu favorable, tant il choquait les opinions et cette faveur républicaine dont Moreau aimait à s'envelopper. La raison publique se révolta à l'idée d'une connivence avec Georges, et à celle de l'assassinat du premier consul. L'incrédulité du public jugea le forfait impossible, à cause de son énormilé. L'opposition qui régna pendant tout ce procès alla presque jusqu'à l'attitude séditieuse : erreur honorable pour le caractère national , qui demeura indécis entre le culte qu'il portait si justement au premier magistrat de la République et la cause d'un illustre accusé!

Le -28 février, un sénatus-consulte suspendit pour deux ans la procédure par jury, et investit les tribunaux criminels de la connaissance des crimes de haute trahison , d'attentats contre la personne du premier consul , et contre la sûreté intérieure et extérieure de la République. Une loi spéciale appliqua la peine capitale aux receleurs des conjurés, comme complices. La proclamation de cette loi mit bientôt Pichegru sous la main de la justice , pour une somme de 100,000 francs, par un homme chez lequel il s'était réfugié. A deux heures du matin , des agents de police, munis de la clef qu'on leur avait donnée, entrèrent dans la chambre où il dormait, se saisirent de ses pistolets et se jetèrent sur lui. Pichegru, quoique surpris et sans armes, se défendit longtemps et ne céda qu'au nombre. Il fallut le lier et le conduire en chemise à la Préfecture de police, où il subit un premier interrogatoire ; de là il fut transféré au Temple. et confronté avec ses complices : on le reconnut pour être le Charles à qui l'on témoignait chez Georges tant de respect. Le signalement de Georges Cadoudal avait été communiqué à toutes les barrières , à tous les gendarmes , à tous les délégués de la police, et affiché partout. Le 9 mars il fut arrêté en cabriolet, non loin du carrefour Bussy, par deux agents, dont il tua l'un et blessa l'autre de deux coups de |)isl(ilet; mais la foule l'entoura et l'empêcha de se sau^er. Conduit à la police, il avoua sans hésiter qu'il était venu à l'aris pour attaquer le premier

consul par la force , et avec des tnoi/ens pareils à ceux de son escorte et de sa garde; mais qu'il attendait pour cela qu'un prince français fût arrivé à Paris. Picliegru, au contraire, se renfeima constamment dans un système de dénégation absolue, soit par rapport à Georges, soit par rapport à Moreau, malgré les déclarations faites en sa présence par les autres conjurés. Moreau débuta aussi par le même système, auquel il dut bientôt renoncer. La nature lui avait donné le courage des champs de bataille, en lui refusant cette force morale qui ennoblit toujours l'adversité, et quelquefois le crime lui-même.

l'eu de jours après son arrestation, il écrivit au premier consul une lettre justificative. Après avoir établi ses premières relations avec Picliegru , à qui il devait , disait-il, le grade de général de division, le commandement de l'armée de Hollande et celui de l'armée du Haut-Rliin, il disait: « ...Dans la courte campagne '< de l'an v, nous prîmes les bureaux de l'état-major de l'armée ennemie : on <( m'apporta une grande quantité de papiers, que le général Desaix , alors blessé, .< s'amusa à parcourir. 11 nous pamt , par cette correspondance , que le général ' Pichegru avait eu des relations avec les princes français. Cette découverte nous X fit beaucoup de peine, et à moi particulièrement; nous convînmes de la laisser .< en oubli. Pichegru, au Corps Législatif, pouvait d'autant moins nuire à la >' chose publique , que la paix était assurée. Je pris néanmoins des précautions ■< pour la sûreté de l'armée. Les événements du 18 fructidor s'annonçaient; l'in- " quiétude était assez grande : en conséquence, deux officiers qui avaient connais- " sauce de cette correspondance m'engagèrent à en donner connaissance au gou-

I veruement... J'étais fonctionnaire public, et je ne pouvais garder un plus long '< silence... Pendant ces deux dernières campagnes d' Allemagne , et depuis la « paix, il nia été quelquefois fait des ouvertures assez éloignées , pour savoir s'il 'I serait possible de nie faire entrer en relations avec les princes français. Je trouvai

II tout cela si ridicule, que je n'y fis pas même de réponse. « Moreau niait ensuite avoir la moindre part à la conspiration actuelle, et ajoutait : « Je vous le répète, " général , quelque proposition qui m'ait clé faite , je l'ai repoiissée par opinion... X De pareilles ouvertures, faites à moi, particulier isolé, n'ayant voulu conserver •< aucune relation ni dans l'armée , dont les neuf dixièmes ont servi sous mes « ordres , ni aucune autorité constituée , ne pouvaient obtenir de ma part qu'un " refus. Une délation répugnait trop à mon caractère... Voilà, général, ce que " j'avais à vous dire sur mes relations avec Pichegru : elles vous convaincront ■■ sûrement qu'on a tiié des inductions bien fausses et bien hasardées de démarches « et d'actions qui , prul-élre imprudentes, étaient loin d'être criminelles. » Moreau oubliait qu'il était obligé, comme citoyen, de révéler les complots tendant à renvei-ser le gouvemeinent de son pays ; il oubliait aussi qu'il avait dénoncé Pichegru au Directoire ; et il savait très-bien , par Georges et Pichegru , que de nouvelles machinations menaçaient et la vie du premier consul et le salut de la république. Enfin . c'était encore à lui (pie l'on s'adressait , même depuis la paix . pour doimer

208 }IISl()llir. I)K NAPOLEON.

un chef à une conspiration. Moroau avait mieuv défendu la l'raii(-c qu'il ne se défendait lui-même ; sa lettre fut jointe aux pièces du procès, qui commença. Il occupa tout Paris : le Palais de Jusli(e et ses avenues étaient, dès la pointe du joui', assiégés par une foule que la présence des tioupes par\enail difiicilenient à contetiir.

Frappé de l'émotion générale pioduite par ce procès, le picmier consul chargea le colonel Sébastiani d'aller contidentiellement s'informer auprès de l'un des juges, M. de la Guillaumye, ancien intendant de la Corse, de l'issue que pourraient avoir les débats. Ce magistrat lui dit que Jloreau était coupable, mais que les preuves légales manquaient pour une conviction pleine et entière; que d'ailleurs la force de l'opinion publique combattait leur autorité, et, enfin, qu'il ne pré\oyait pas que Moreau pût être condamné à une autre peine qu'à une détention limitée : '( La Guilluamije a raison , dit le premier consul : les Parisiens sont toujours pour c< les accusés. Quand Biron fut condamné à mort far le parlement , bien juste- '< ment , comme traître , oit jul obligé de doubler la garde , et de le faire exécuter à II huis clos à l'Arsenal. » Quelque temps après, comme l'affaire approchait dp sa conclusion, le conseiller (Clavier, ardent républicain, qui figurait également au nombre des juges de Moreau , fut aussi pressenti sur le jugement. On lui assura que l'intention du premier consul, si le tribunal jirononçait la peine de mort, était de faire grâce à Moreau : « Qui me la fera, à moi? » répliqua-t-il brusquement. Les réponses des deux magistrats et les paroles du premier consul expriment fidèlement la situation des esprits à cette époque. Ce qui complète aussi ce tableau , c'est cette multitude d'adresses qui , expédiées de toutes les parties de la France par chaque tribunal , chaque administration . chaque régiment, chaque corporation ecclésiastique, remplissaient les pages du Moniteur. Le besoin du salut du premier consul était universel : aussi le sentiment de ce besoin éclata-t-ii unanimement quand on connut le danger. Mais quoique Moreau fût condamné, dans ces adresses, par tout ce qui représentait la France politique , administia tive, judiciaire et religieuse, inie l'ouïe de iilo\eiis |irniiiifiil parli aulant pour son iiniocence ([ue pour la consi'r\alion de lionaparle.

Pendant que cette machination intérieure occupait le premier consul, une autre ourdie à l'extérieur, et qui, ])ar sa marche, lui parut identique avec la première, attirait ses legards sur les bords du Rhin. Toutes les deux étaient des conceptions enfantées à Londres. La police de Paris fut tout à coup saisie du secret de ces manœuvres par l'arrestation, à Kehl , de Méhée de Latouche, déporté à Oléron à l'occasion de l'attentat du 3 nivôse, auquel il était cependant étranger. Échappé de l'île, Méhée se réfugia en Angleterre, où il s'attacha aux trames que la reprise des hostilités renouvelait contre Bonaparte. Le ministère anglais l'accueillit , agréa ses services , et le fit partir pour Paris avec des instructions qui avaient pour but le bouleversement de la France et la perte du iiremier consul. .Vrrèté à Kehl avec ses papiers, vers la fin de sep-

tembre 1803, Méhée s'était vu dans l'alternative de subir la peine capitale, qu'il méritait , ou de devenir l'agent du gouvernement, qui lui faisait grâce, pour déjouer la conjuration étrangère ; il n'hésita pas à préférer le dernier paiti. Cependant le gouvernement anglais ignorait le passage de Méhée sous l'iiifluence de la police de Paris. Sous la dictée de cette police et sous les yeux du citoyen Shée, préfet du Bas-Kliin , à Strasbourg , Méhée comijiença une correspondance avec le ministre anglais, comme si, parvenu à sa destination, il s'occupait d'accomplir les projets dont il s'était d'abord chargé.

Les choses en étaient là lorsqu'un rapport de gendarmerie , remis directement au premier consul à la Malmaison, lui apprit que le duc d'Enghien, résidant à Ettenheim , dans le grand-duché de Bade , y avait réuni beaucoup d'émigrés , et entre autres le général Dumouriez. Aussitôt Bonaparte, déterminé non-seulement par les trames qu'à la même époque on ourdissait contre lui , mais encore , et plus fortement sans doute , par la déclaration si positive de Georges Cadoudal , qu'il attendait l'arrivée d'un prince français pour attaquer le premier consul, préoccupé en outre de l'idée, dont depuis plusieurs jours l'obsédaient des rapports de police, que le duc d'Enghien devait pénétrer en France du côté de l'est au moment de l'explosion de la conspiration , tandis que le duc de Berri débarquerait en Bretagne ou en Normandie, Bonaparte prit à l'instant la résolution, comme il l'a dit depuis, de renvoyer la terreur à ses ennemis jusque dans Londres. Il convoqua le conseil des ministres, et l'ordre suivant fut donné à celui de la guerre :

Paris , ce (9 venlôse an xii , 10 mars 1804 ).

« Vous voudrez bien , citoyen général , donner ordre au général Ordener, que .( je mets à cet effet à votre disposition , de se rendre dans la nuit , en poste , à « Strasbourg : il voyagera sous un autre nom que le sien : il verra le général de ' division. Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim , de cerner la ville, ■' d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais, et tout autre '( individu qui serait à leur suite. Le général de la division , le maréchal-des-logis ' de gendarmerie qui a été reconnaître Ettenheim , ainsi que le commissaire de '( police, lui donneront tous les renseignements nécessaires. Vous ordonnerez au <( général Ordener de faire partir de Schclesladt trois cents hommes du 2G" de « dragons, qui se rendront à Uheinau, où ils arriveront à huit heures du soir. Le « commandant de la division enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui arrive- <( ront également à huit heures du soir, et qui, à cet effet , partiront en poste ou .< sur les chevaux de l'artillerie légère. Didépendamment du 1 ac, il se sera déjà Il assuré qu'il y a quatre à cinq grands bateaux , de manière à faire passer d'un X seul voyage trois cents chevaux. Les troupes prendront du pain pour quatre « jours et se muniront de cartouches. Le général de division y joindra un capi-

ic taine ou officier, et un lieutenant de gendarmerie, et trois ou quatre brigades « de gendarmerie. Dès que le général Ordener aura passé le Rhin , il se dirigera « sur Etteniieim et marchera droit à la maison du duc et à celle de Dumouriez. » Après cette expédition terminée, il fera son retour sur Strasbourg. En passant (c à Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier de carabiniers « qui a commandé le dépét à Ettenheim se rende à Strasbourg en poste, pour y « attendre ses ordres. Le général Ordener, arrivé à Strasbourg, fera partir secrète- » ment deux agents, soit civils, soit militaires, et s'entendra avec eux pour qu'ils " viennent à sa rencontre.

« Vous donnerez ordre pour que le même jour, à la même heure, deux cents " hommes du 26' de dragons , sous les ordres du général Caulaincourt , auquel '( vous donnerez des ordres en conséquence , se rendent à Offenbourg pour y « cerner la ville et arrêter la baronne de Reich, si elle n'a pas été prise à Stras- 0 bourg , et autres agents du gouvernement anglais , dont le préfet et le citoyen " Méhée, actuellement à Strasbourg, lui donneront des renseignements. D'OCfen- « bourg, le général Caulaincourt dirigera des patrouilles sur Ettenheim jusqu'à « ce qu'il ait appris que le général Ordener a réussi. Ils se prêteront des secours « mutuels.

« Dans le même temps, le général de la division fera passer trois cents hommes « de cavalerie à Kehl, avec quatre pièces d'artillerie légère, et enven-a un poste M de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre les deux routes.

a Les deux généraux auront soin que la plus grande discipline règne, que « les troupes n'exigent rien des habitants. Vous leur ferez donner, à cet effet, « 12,000 francs. S'il arrivait qu'ils ne pussent remplir leur mission et qu'ils eussent « l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours et en faisant des patrouilles, de « réussir, ils seront autorisés à le faire. Us feront connaître aux baillis des deux « villes que, s'ils continuent à donner asile aux ennemis de la France, ils s'atti- (( reront de grands malheurs.

« Vous ordonnerez que le commandant de Neufbrisach fasse passer cent hommes Il sur la rive droite avec deux pièces de canon. Les i)ostes de Kehl . ainsi que ceux « de la rive droite, seront évacués dès l'instant que les deux détachements auront « fait leur retour.

« Le général Caulaincourt aura avec lui une trentaine de gendarmes. Du reste. Il le général Caulaincourt , le général Ordener et le général de la division tienu dront un conseil et feront les changements qu'ils croiront convenables aux pré- II sentes dispositions. S'il arrivait qu'il n'y eût plus à Ettenheim ni Dumouriez ni Il le duc d'Enghien , on rendrait compte par un courrier extraordinaire de l'état Il des choses, ^'ous ordonnerez de faire arrêter le maître de i)oste de Kehl et Il autres individus qui pourraient donner des renseignements sur cela.

« HONAPAIITE. »

HISTOIRE DE NAPOLEON, 2il

Il est difficile de ne pas reconnaître dans une pareille instruction , où tout est si diligemment prévu, si minutieusement prescrit, le caractère d'une de ces résolutions dont l'exécution est inexorable. Plus d'une fatalité concourut à tromper le premier consul et à perdre le duc d'Enghien. D'abord les gendarmes alsaciens, en raison de leur prononciation, avaient fait le général Dumouriez du général Thumery, attaché au prince , erreur qui accréditait , touchant le séjour du duc d'Enghien à Ettenlieim, le bruit d'un rassemblement hostile, coïncidant avec les complots et les lettres des agents anglais , et avec les tentatives et les déclarations de Georges.

Caulaincourt et Ordener reçurent leurs ordres du ministre de la guerre, en vertu de ceux du premier consul. Comme les opérations confiées à ces deux généraux devaient s'accomplir en pays étranger et ami, M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, accrédita leur mission par une lettre au ministre de l'électeur de Bade, et laissa à Caulaincourt le soin de la lui faire parvenir. Cette lettre ne parvint au ministre de Bade qu'après l'enlèvement du duc d'Enghien.

Le malheureux prince fut pris dans son lit le 15 mars, à cinq heures du matin ; le marquis de Thumery, le colonel baron de Griistein , le lieutenant Schmidt, l'abbé Wenborn, l'abbé Michel, M. de Saint-Jacques , secrétaire du duc, et trois de ses gens, furent arrêtés. Alors seulement le commandant de gendarmerie reconnut que le général Dumouriez n'était autre que le général Thumery. Le prince lui déclara que jamais Dumouriez n était venu à Ettenlieim, et qu'il ne l'aurait pas reçu s'il y était venu. Il dit quil estimait Bonaparte comme un grand homme; mais qu'étant prince de la maison de Bourbon , il lui avait voué une haine implacable. On le transféra à la citadelle de Strasbourg, où il resta deux jourjs. Le 18, dans la nuit, il partit en poste pour le chAteau de Vincennes, où il arriva le 20, à neuf heures du soir. Une commission militaire, composée d'un général de brigade président, de six colonels, d'un capitaine rapporteur et d'un capitaine greffier, se transporta à Vincennes, en vertu de l'ordie du gouverneur de Paris, d'après l'arrêté du gouvernement du 19 ventôse, qui déclarait le duc d'Enghien prévenu d'avoir porté les armes contre la république ; d'avoir été et être encore à la solde de l'Angleterre; de faire partie de complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la république. Interrogé à minuit par le capitaine rapporteur, le prince déclara qu'il n'avait jamais vu Pichegru; que le général avait désiré de le voir; qu'il se louait de ne l'avoir pas connu, d'après les vils moyens dont on dit qu'il avait voulu se servir, s'ils sont vrais... qu'il avait toujours commandé l'avantgarde dans l'armée de son grand-père; qu'il n'avait pour vivre que le traitement que lui faisait V Angleterre, c'est-à-dire cent cinquante guinées par mois. Avant de signer le procès-verbal de ce premier interrogatoire, le prince écrivit au bas : Je demande une audience au premier consul; mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de, ma situation me font espérer qu'il ne se refusera pan à ma demande. A la commission devant laquelle il comparut

deux heures après, il déclara qu'il était prêt à faire la (juerre, et qu'il devait avoir du service dans celle que ^Angleterre faisait encore à la France. Averti par le président que les commissions militaires jugeaient sans appel , le duc répondit : Je ne me dissim ule pas le danger que je cours : je désire seulement avoir une entrevue avec le prem ier consul.

Vers les quatre heures du matin , une explosion se flt entendre dans les fossés du château : le dernier rejeton de la maison de Condé mourait , pour la cause royale , au pied de la forteresse où le grand Condé avait été renfermé comme coupable d'avoir porté les armes contre le roi de France.

Le lendemain , au milieu de la violente agitation dont le procès de Moreau et de Pichegru enflammait les esprits, on apprit tout à coup que le duc d'Enghien avait été fusillé à Vincennes. Une morne stupeur s'étendit sur la capitale; les prisonniers du Temple furent oubliés pendant cette journée envahie par un deuil inconnu; et ce qui rendit cette émotion si sombre, si sinistre, c'était le caractère mystérieux imprimé à l'effroi général. En effet, le crime et la victime étaient également inconnus. Plus des deux tiers de la population de Paris ne savaient quel était ce prince qui venait de périr à Vincennes. Frappée d'un saisissement profond , l'opinion cherchait toutefois à pénétrer ce secret que la mort pouvait avoir rendu impénétrable ; elle voulait rattacher ce fait si étrange au complot qui l'occupait, et se perdait dans des conjectures qu'aucun indice, qu'aucun témoignage ne venait soutenir ou expliquer. Si c'était , disait-on , la même conspiration , on eût mis le nouveau coupable en présence des anciens, il n'en aurait pas été séparé à l'instant par un jugement et une exécution nocturnes (1).

Tel fut l'épisode terrible qui détourna l'attention publique des conspirateurs du Temple. Toutefois, malgré le saisissement dont la mort du duc d'Enghien avait frappé toutes les âmes, cette mort ne laissa point de trace. Nulle démission ue signala le mécontentement d'un fonctionnaire, soit civil , soit militaire, ni d'aucun de ceux qui ont cherché depuis, par leurs écrits ou par leur silence, à se justiHer d'avoir pris part à cette catastrophe.

Cependant l'empereur de Russie , en sa qualité de médiateur et de garant de la paix continentale, protesta contre l'invasion du pays de Bade , et notifia sa protestation aux États de l'Empire. 11 était puissamment secondé dans cette démarche

(1) La mort du duc d'Enghien n'est pas un crime, dit alors un homme d'Étal : c'est bien pis, elle çs( une faute. Napoléon a pris sur lui seul cette faute tout entière dans son testament, où il s'exprime ainji :

«J'ai fait arrêter et juyer le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'in- «tcrèt et à l'honneur du peuple français... Dans une semblable circonstance, j'agirais de a même. »

Dans ses Mémoires ( t. Il , page 228) , Napoléon dit encore :

« Le duc d'Enghien périt parce qu'il était un des auteurs principaux de la conspiration de «Georges, Pichegru et Moreau... Le duc d'Enghien figurait déjà, depuis 1796, dans les intri- «gues des agents de PAngleterre, comme le prouvent les papiei-s saisis dans les caissons de «Klinalin, et les lettres de Moreaii au Directoire, du 17 fructidor 1797. «

par le roi de Suède, gendre de l'électeur de Bade, et même par le cabinet de Londres, qui osa aussi intervenir dans cette réclamation, quoique souillé encore des crimes de ses agents diplomatiques. La cour de Pétersbourg avait pris le deuil pour la mort du duc d'Enghien ; une troisième coalition s'annonçait. Les sinistres événements auxquels la France servait de théâtre, et les nouveaux périls où une guerre continentale allait entraîner l'Europe , étaient tous sortis , je ne crains pas de l'affirmer, du refus de l'Angleterre d'obéir au traité d'Amiens. L'histoire a le droit de déclarer qut; l'exécution de ce traité par la Grande-Bretagne aurait prévenu le procès de Moreau et le jugement du duc d'Enghien ; cette fatale résolution entacha cette belle période consulaire où Bonaparte avait recueilli si justement les vœux et les hommages de la France et de l'Europe.

Mais l'annulation du traité d'Amiens présageait d'autres calamités. Bonaparte fut comme frappé de la foudre par la rupture de la paix. Il sentit que cette paix , si chèrement achetée, si difficilement engagée, ne pourrait faire place qu'à des combats perpétuels; il sonda l'avenir d'un coup d'œil irrité, il le vit à jamais implacable : dès lors , ne voyant plus de sûreté pour la France ni pour lui sous l'égide de la dictature républicaine , il appela à son secours la dictature impériale.

La rupture du traité d'Amiens et l'avènement de Napoléon à l'empire s'élevèrent tout à coup l'un contre l'autre, comme deux forces inconnues dont l'ordre social allait être la proie. Ces deux causes recelaient dans leurs principes les plus redoutables éléments qui eussent encore soulevé les intérêts et les passions des hommes depuis les guerres de religion. Le génie de Napoléon le portait à monter toujours, et celui de la Grande-Bretagne à creuser sans cesse un abîme sous les pas de son ennemi. La France et l'Angleterre ne se bornent plus à l'ancienne rivalité qui les éloignait l'une de l'autre , elles se sont rapprochées pour se livrer une guerre à mort. Voilà les auspices de l'empire

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