CHAPITRE XXV
Rupture avec la Russie — Lellre de Napoléon au roi d'Angleterre. — Napoléon, roi d'Italie.— Troisième coalition — L'Anglelerre, la Russie et l'Autriche déclarent la guerre à la France. — Capitulation d'Ulni. — Bataille des trois Empereurs à AusterJitz. — Paix de Presbourg.
Vei's la fin de 1803 , l'empereur Alexandre s'était offert pour intermédiaire entre l'Angleterre et la France, mais en demandant à celle-ci d'évacuer la Hollande , l'Italie et la Suisse, comme un gage de l'acceptation de cette médiation. Ces propositions furent écartées. Depuis, la violation du territoire de Bade et le meurtre du duc d'Enghien avaient totalement altéré le reste d'intelligence qui subsistait encore entre Paris et Saint- Pétersbourg , quand l'avènement de Napoléon à l'empire devmt un nouveau grief pour le descendant des Romanoff. La Russie refusa de reconnaître l'empereur des Français. Le cabinet de Londres profila habilement de ces circonstances pour décider celui de Saint- Pétersbourg à rompre avec la France. Le hivan, à l'instigation de la Russie,
refusa aussi de reconnaître l'empereur Napoléon ; en sorte que le maréchal Brune se vit dans la nécessité de quitter Constantinople , comme le général Hédouville Saint-Pétersbourg. Des flottes russes avaient franchi les Dardanelles et le Sund : elles menaçaient l'Italie , débarquaient des troupes aux îles Ioniennes , et semblaient marcher de concert avec les flottes britanniques. Dans cette conjuration de tant d'éléments hostiles, Napoléon se trouvait forcé de conquérir, sur la plus redoutable partie de l'Europe , le trône où la France venait de l'appeler. Mais . dans l'espoir sans doute que l'opinion de la nation anglaise, qu'il savait contraire à cette guerre toute de passion , pourrait entraîner le ministère , Napoléon donna encore un gage de ses intentions paciDques , en renouvelant auprès du roi de la Grande-Bretagne la démarche généreuse et franche qui marqua les premiers pas de Bonaparte dans la carrière consulaire. En conséquence, il écrivit directement à ce prince , le 2 janvier 1805 :
« Monsieur mon frère , appelé au trône de France par la Providence et par les « suffrages du sénat , du peuple et de l'armée , mon premier sentiment est un « vœu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prospérité. Elles peuvent « lutter des siècles. Mais leurs gouvernements rempliront-ils bien le plus sacré « de leurs devoirs? Et tant de sang versé inutilement et sans la perspective d'un « but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre conscience? Je n'attache point « de déshonneur à faire le premier pas. J'ai assez , je pense , prouvé au monde « que je ne crains aucune des chances de la guerre ; elle ne m'offre, d'ailleurs, « rien que je puisse redouter. La paix est le vœu de mon cœur ; mais la guerre « n'a jamais été contraire à ma gloire. Je conjure V. M. de ne pas se refuser « au bonheur de donner elle-même la paix au monde : qu'elle ne laisse pas « cette douce satisfaction à ses enfants ! Car enfin , il n'y eut jamais de plus belle « circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire toutes les passions « et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et de la raison. Ce moment « une fois perdu , quel terme marquer à une guerre que tous mes efforts n'au- « raient pu terminer? V. M. a plus gagné depuis dix ans en territoire et en « richesses , que l'Europe n'a d'étendue ; sa nation est au plus haut point de « prospérité. Que peut-elle espérer de la guerre ? coaliser quelques puissances du « continent? le continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître « la prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler les M troubles intérieurs? les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos finances? « des finances fondées sur une bonne agriculture ne se détruisent jamais. Il Enlever à la France ses colonies ? les colonies sont pour la France un objet « secondaire, et Y. M. n'en possède-t-elle pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? « Si V. M. veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est sans but. sans w aucun résultat présumable pour elle. Eh ! quelle triste perspective de faire « battre les peuples pour qu'ils se battent! Le monde est assez grand pour que « nos deux nations puissent y vivre , et la raison a assez de puissance pour qu'on
« trouve les moyens de tout concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. « J'ai toutefois rempli un devoir saint et précieux à mon cœur. Que V. M. croie « à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon désir de c( lui en donner des preuves. »
Cette généreuse démarche ne provoqua de la part du cabinet anglais qu'une froide et insignifiante réponse ; sous la date du 14 janvier , lord Mulgrave écrivit à M. de Talleyrand :
« S. M. a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du gouvernement c( français , datée du deuxième jour de ce mois. 11 n'y a aucun objet que S. M. ait « plus à cœur que de saisir la première occasion de prouver de nouveau à ses « sujets les avantages d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incom- « patibles avec la sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. S. M. « est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements qui « puissent en même temps pourvoir à la sûreté et à la tranquillité à venir de « l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des malheurs dans « lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce sentiment, S. M. sent « qu'il lui est impossible de répondre plus particulièrement à l'ouverture qui « lui a été faite , jusqu'à ce qu'elle ait eu le temps de communiquer avec les « puissances du continent avec lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons 0 et des rapports confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, « qui a donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des » sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté et à l'in- « dépendance de l'Europe. »
Tell(( est la lettre qui décida du sort du monde européen. Cinq jours après, le cabinet de Saint -James remettait à l'ambassadeur de Russie, à Londres, une note où il était proposé à son gouvernement de coopérer à enlever à la France toutes ses conquêtes , et à la réduire aux limites de 1792 , d'après l'assurance que l'ambassadeur russe avait donnée de l'accord secret de la cour de Vienne. Opendant les propositions de Napoléon trouvèrent sur les bancs de l'opposition anglaise un énergique protecteur dans son chef, l'orateur Fox. De son cOté l'Empereur ordonna de communiquer ces propositions , ainsi que la réponse de lord Mulgrave, aux trois corps de la législature. La franchise de cette communication porta au plus haut degré l'enthousiasme public, déjà exalté par la générosité de la démarche faite auprès de George III.
Le U janvier, pour éterniser la création du Code civil, la statue de Napoléon, son fondateur, fut inaugurée au Corps-Législatif. Une pompeuse solennité consacra ce grand hommage national ; elle eut lieu en présence de l'Impératrice , de la famille impériale, de toute la cour et des premiers pouvoirs de l'État. M. de Vaublanc , qui présidait , s'exprima en ces termes :
« Messieurs, vous avez signalé l'achèvement du Code civil des Français par un « acte d'admiration et de reconnaissance. Vous avez décerné une statue au prince
« illustre dont la volonté ferme et constante a fait achever ce grand ouvrage, » en môme temps que sa vaste intelligence a répandu la plus vive lumière <( sur cette noble partie des institutions humaines. Premier consul alors, empereur c< des Fi-ançais aujourd'hui , il paraît dans le temple des lois , la tète ornée de cette « couronne triomphale dont la Victoire la ceint si souvent, en lui présageant le « bandeau des rois, etc.... » Un banquet et un bal , offerts à l'Impératrice , suivirent cette séance. L'Empereur y parut le soir; les arts, dans cette belle fête qui célébrait si justement le premier bienfait de toute civilisation , étalèrent à l'envi tout ce qu'ils peuvent produire de plus brillant , de plus ingénieux.
Cependant Napoléon avait habilement profité de la juste exaspération du cabinet de Madrid , et une convention venait d'être signée à Aranjuez entre la France et l'Espagne. Cette convention , par laquelle l'Espagne s'engageait à tenir à la disposition de son allié trente vaisseaux et cinq mille hommes de débarquement, renfermait aussi L' détail des forces de terre et de mer rassemblées dans les divers ports de l'empire. Ainsi, au moment où Napoléon offrait la |)aix à l'Angleterre , il comptait cent quatre-vingt-treize mille hommes prêts à être embarqués sur soixante-neuf vaisseaux de ligne , et plus de deux cents bâtiments de guerre et de transport, tous armés, n'attendant que son signal ou l'espérance de six heures de calme pour voguer vers la Tamise.
Au milieu des immenses préparatifs que Napoléon multipliait pour triompher de l'Angleterre ou la contraindre à la paix , une nouvelle couronne, la couronne de fer des rois d'Italie, vint se placer sur son front. En même temps, dans le but de rassurer l'Europe et surtout la maison d'Autriche, il s'engageait à donner ce trône à son fils adoptif , et à le séparer à jamais de celui de France, aussitôt que Malte aurait été rendue par l'Angleterre, et la république des Sept-Iles évacuée par la Russie. La députation solennelle qui apporta à Napoléon le vœu du peuple italien fut présentée au Sénat. Napoléon s'y rendit le 28 mars. « Le génie du mal , dit-il « alors, cherchera en vain des prétextes pour mettre en guerre le continent. Ce « qui a été réuni à notre empire par les lois constitutionnelles de l'État y restera « réuni. Aucune nouvelle puissance n'y sera incorporée... » Le 2 avril , l'Empereur et l'Impératrice se mirent en route pour Milan. En passant à Troyes, où il laissa un moment l'Impératrice et sa cour. Napoléon, accompagné de son grand écuyer et de deux officiers, se rendit à Brienne, où l'attiraient, les souvenirs de son enfance. Il ne revit pas sans une vive émotion le berceau de son éducation : il y retrouva toute la mémoire de ses premières années, reconnut jusqu'aux serviteurs de l'école militaire, dont les ruines l'attristèrent visiblement. Napoléon oublia à Brienne, pendant quelques heures, et l'empire de France et le royaume d'Italie.
De retour à Troyes, l'Empereur se dirigea sur Lyon, où il séjourna quelque temps. Tout ce que le génie de cette ville si célèbre dans l'histoire des arts utiles put créer de plus éclatant , fut mis en œuvre pour célébrer le passage de l'Empe-
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leur. La reconnaissance était pour ainsi dire gravée sur les murs de cette grande cité , dont il avait relevé les ruines. Jamais population ne se montra transportée d'un enthousiasme plus vrai , plus légitime. Elle devait à Napoléon la protection de son commerce; aussi déploya-t-elle avec profusion, dans celle circonstance, les merveilles de son industrie.
L'Empereur continua sa route par Cliambéry et Turin; il s'arrêta queUiucs jours au château royal de Stupinitz, où il attendit le pape. Il se rendit ensuite à Alexandrie, où il affecta une somme de vingt millions pour faire de cette ville la première place d'armes de l'Europe. Celte immense fondation militaire deviiit être aussi un grand monument politique de l'alliance de la France et de la péninsule italique. Il reparut avec l'uniforme républicain de Marengo sur ce méine champ de bataille qui le vit conquérir l'Italie pour la seconde fois. Là, au milieu de trente mille hommes , dont il récompensa les plus braves par la décoration de la Légion-d'Honneur, il posa solennellement la pierre du monument que sa reconnaissance élevait aux héros moissonnés à Marengo. Enfin, le 8 mai, il fit son entrée à Milan; le -26, eut lieu le second couronnement : il fut sacré par le cardinal Caprara, et cette cérémonie effaça celle de Paris par sa splendeur. Au bout de dix siècles , la couronne de fer des Lombards, placée sur la tète d'un empereur des Français, apprenait au monde que Charlemagne avait un successeur. Ainsi qu'à Paris, Napoléon prit la couronne sur l'autel, et la plaçant sur sa tête : « Dieu me la donne, dit-il à haute voix, gare à qui la louche ! » L'ordre de la (Couronne de Fer fut créé avec ces mots pour devise. Napoléon nomma le prince Eugène vice-roi d'Italie. Il ne pouvait donnera ses nouveaux sujets un gage plus certain de son affection , qu'en choisissant , pour le représenter comme souverain , le fils de son adoption et l'élève de sa gloire militaire.
Le 10 juin , l'Empereur partit de Milan pour continuer la revue de ses trophées d'Italie: quarante mille hommes commandés par les maréchaux Jourdan et Hessières l'attendaient au camp de Castiglione ; il y fit , comme à Marengo , une distribution solennelle de croix de la Légion-d'Honneur. Ensuite il visita l'eschiera, Vérone, l'imprenable Mantoue et la ville de IJologne. C'est là qu'il donna audience au marquis de Gallo, envoyé par le roi de Naples pour solliciter et garantir la neutralité de ce prince, ainsi qu'à une députation du sénat de Lucques, qui demandait à la France un souverain. Peu de temps après, cette petite république, érigée en principauté, devint l'apanage de la princesse Élisa, depuis grande -duchesse de Toscane. L'État de Parme obtint aussi l'honneur d'être réuni au grand empire.
Le doge Durazza, i'arche\êque de Gènes et une députation du sénat de celle république, étaient venus à Milan demander la réunion de l'État de Gênes à l'empire français. Napoléon arri\a à Gênes, sui>i des ambassadeurs de Naples et de Portugal. Le plus imposant éclat ac( ompagna la cérémonie de prise de possi ssion de l'ancienne ri\ale de Venise. Ce fut à Gênes que le cardinal .Maui-y, si célèbre
|)ar son opposition à la révolution française, fut admis en présence de Napoléon , ([iii lui accorda volontiers la permission de revenir à Paris.
I>e 8 juillet, l'empereur était à Turin, et en repartit presque aussitôt, au milieu (l'une manœuvre de la garnison. Il allait au-devant des nouvelles de la flotte de ^ iileneuvc. Trois jours après il était à Fontainebleau, où il apprit le second combat de la flottille batave, qui , sous les ordres de l'amiral Verhuell , triompha , 1rs 17 et 18 juillet, des efforts de la croisière anglaise. La flottille parvint à sa destination, au port d'Ambleteuse.
l'endant que Napoléon était couronné à Milan, l'Angleterre, pressée par le senliment profond du danger que lui faisait courir l'imminence de la descente des Français, signait à Pétersbourg un traité dans lequel la Russie s'engageait à lever, moyennant un subside de cinquante millions, une armée de cent quatre-vingt mille hommes pour reprendre le Hanovre , affranchir la Hollande et la Suisse , r.'tablir sur son trône le roi de Sardaigne, obtenir l'évacuation du royaume de .Naples par l'armée française, et enfin donner en Italie une frontière à l'Autriche : en un mot, l'Angleterre , qui avait rompu le traité d'Amiens, armait l'Europe contre celui de Lunévilie.
Le 7 septembre, une armée autrichienne, forte de quatre-vingt-dix mille hommes, sous les ordres de l'archiduc Ferdinand, dont la tutèle militaire était confiée au général Mack , envahit subitement la Ba\ière. La cour électorale de Munich fut forcée de se réfugier à Wurtzbourg. Quarante mille hommes , cominnndés par l'archiduc Jean, prirent position dans le Tyrol , et cent mille combattants se dirigèrent vers l'Adige, sous les drapeaux de l'archiduc Charles.
Napoléon avait pénétré depuis longtemps la ténébreuse politique de l'Autriche. Il connaissait les engagements secrets de cette puissance avec l'Angleterre et la lUissie, et il apprit ses mouvements militaires au camp de Boulogne, où il était venu faire un essai de la descente , pour tromper les Autrichiens et occuper les Anglais. En effet, sous ses yeux , ses équipages furent embarqués; le corps entier du maréchal Soult le fut pendant quarante huit heures. En s'assurant une armée formidable, qu'il s'apprêtait à quitter pour voler en Allemagne, en veillant sur la conservation de nos flottes répandues au dehors, et de ses immenses préparatifs d'invasion contre l'Angleterre, Napoléon improvisait dans sa pensée le >aste ensemble des mémorables opérations militaires de la campagne d'Austerlitz. Il est impossible d'omettre dans la vie de ce grand capitaine le fait rapporté à ce sujet par un homme dont personne ne récusera le témoignage. « M Daru était à Boulogne, remplissant les fonctions d'intendant génénil de l'armée. Un matin, l'Kmpereur le fait appeler dans son cabinet ; Daru le trouve transporté de colère, parcourant à grands pas son appartement, et ne rompant un morne silence que par des exclamations brusques et courtes... «Quel amiral!... Quels sacrifices w perdus!... Mon es[)oir est déçu. Ca' X'illcneuve! au lieu d'être dans la Manche, Il il vient (l'entrer au Ferrol 1 C'en est fait I 11 y sera bloqué... Paru , mettez-vous
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a là , et écrivez. « En effet , l'Empereur a\ait reçu de grand matin la nouvelle de l'arrivée de Villeneuve dans un port d'Espagne, où il se trouvait bloqué; il avait vu sur-le-champ l'expédition d'Angleterre avortée ; les immenses dépenses de la flotte et de la flottille perdues pour longtemps, pour toujours peut-être! Alors dans l'emportement d'une fureur qui ne permet pas môme aux autres hommes de conserver leur jugement , il avait pris subitement l'une des résolutions les plus hardies, et tracé l'un des plans de campagne les plus admirables qu'aucun conquérant ait pu concevoir à loisir. Sans s'arrêter un seul instant, il dicta en entier le plan de la campagne d'Austerlitz, le départ de tous les corps d'armée, depuis le Hanovre et la Hollande jusqu'aux frontières de l'ouest et du sud de la France : l'ordre des marches, leur durée, les lieux de convergence et de réunion des colonnes, tout fut prévu , la victoire assurée dans toutes les hypothèses. Telles étaient la justesse et la vaste prévoyance de ce plan , que , sur une ligne de départ de deux cents lieues, des lignes d'opération de trois cents lieues de longueur furent suivies d'après les indications primitives, jour par jour, jusqu'à Munich. Au delà de cette capitale, les époques seules éprouvèrent quelque altération, mais les lieux furent atteints, et l'ensemble du plan fut couronné d'un plein succès. «
Dans le même moment où il allait mettre ses troupes en mouvement, sous le nom de Grande- Armée, substitué à celui d'Armée d' Angleterre , Napoléon chargeait le général Duroc de se rendre à Berlin pour s'assurer de la neutralité de la Prusse. Cette négociation fit triompher la diplomatie française, malgré les efforts des généraux russes, du prince de Metternich et d'autres personnages réunis à Berlin pour entraîner la cour de Prusse dans la coalition. Une armée de cent mille hommes, aux ordres du vieux maréchal de Mollendorff , sage conseiller du trône dans cette circonstance, et une réserve de cinquante mille commandée par le roi lui-même, devaient garantir sa neutralité armée.
Quant au traité qui liait la nouvelle coalition pour la coopération commune des forces de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la Suède contre la France, il portait à plus de trois cent mille hommes les armées autrichiennes. La Russie s'était engagée à envoyer cent mille hommes en Allemagne. In autre corps devait de Corfou débarquer à Naples, s'y réunir aux Anglais et aux Napolitains, et s'avancer sur le Pô , tandis que l'archiduc Charles passerait l'Adige avec son armée. Un troisième corps anglo-russe devait se réunir à l'armée suédoise, commandée par le roi Gustave, et s'emparer du Hanovre. Enfin, une quatrième armée russe, placée sur le Bug, non loin de Varsovie, était destinée à observer la Prusse, et à contenir ou entraîner sa neutralité. En regard de ces masses immenses qui s'ébranlaient de toutes les extrémités de l'Europe, la France ne comptait que deux cent trente-cinq mille combattants, mais dont cent soixante mille, commandés par Napoléon en personne , étaient divisés en sept corps sous les ordres de Bernadotte, Davoust, Ney, Soult, Lannes, Augereau, Marmont,
cl la cavalei'ie suiis Miiiat. Masséna, en Italie, n'avait, pour lutter contre l'ai- <liiduc Charles, que cinquante mille hommes, et les vingt-cinq mille qui occupaient le royaume de Naples sous les ordres du général Gouvion Saint-Cyr.
Plus la haine se montrait violente au dehors, plus ardent et plus passionné était l'enthousiasme de la France pour Napoléon. Un premier décret ordonna la levée de quatre -vingt mille hommes sur la classe de 1806, et un second la réorganisation des gardes nationales; car, dans les moments de dangers, les gouvernements, avertis par la nécessité, éclairés par le sentiment de leur salut, ont toujours eu recours , depuis quarante ans , à cette belle institution , qui fait la force des empires. Les gardes nationales se montrèrent dignes de prendre r ang dans l'armée active pour la défense du territoire.
Napoléon partit de Paris pour Strasbourg. Ce fut là qu'il reçut de tous ses corps d'armée les renseignements les plus satisfaisants. Déjà le prince Murât et le maréchal Lannes avaient passé le Rhin , et opéré le mouvement à l'aide duquel l'Empereur cherchait à faire croire au général Mack que nous voulions pénétrer en Souabe par les défilés de la Forêt-Noire. En même temps et d'un autre côté, les maréchaux Ney, Soult et Davoust avaient marché, le premier sur Stuttgard . le second sur Ileilborn, le troisième sur les hauteurs d'ingelfingen. Les autres corps avaient suivi le mouvement général sui' chaque point qui leur était indiqué.
L'Empereur lui-même se trouvait le 1" octobre sur la rive droite du Rhin , après avoir adressé à son armée une de ces proclamations qui ont prophétisé pendant quinze ans la victoire. L'électeur et les princes de Bade vinrent à Etlingen, au-devant de Napoléon, ainsi que l'électeur de Bavière, qui avait mis toutes SCS espérances en lui; la cour de Bade, malgré son penchant pour la Russie, s'était vue obligée de transiger par un contingent de quatre mille hommes. Quant à l'électeur de Wurtemberg , Ney avait dû ouvrir à coups de canon les portes de Stuttgard. Napoléon employa quelques séductions auprès de l'électeur, conclut a\ec lui un traité qui nous donna un corps auxiliaire de huit mille hommes, et gagna un allié dont la fidélité lui fut depuis toujours utile.
Pour assurer le succès du grand mouvement de son aile gauche, qu'il dérobait aux ennemis , et séparer le général Mack des renforts autrichiens et russes qui accouraient vers lui , Napoléon dirigeait toutes ses divisions sur Nordlingen. 11 fallait surtout que Bernadette, avec un corps grossi des troupes gallo-bataves amenées par Marmont, marchât sur Wurtzbourg, où la cour de Munich s'était réfugiée, y prit le commandement de l'armée bavaroise, forte de vingt-cinq mille hommes, et manœuvrât dans la môme direction que les autres divisions. Le temps nécessaire manquait au maréchal pour se porter sur le Danube, à Ingolstadt, à moins qu'il ne violât les possessions prussiennes en Franconie. Napoléon n'ignorait pas les mauvaises dispositions de la Prusse; il sentait les dangers de l'accession de cette puissance à la coalition. En conséquence, l'ordi'e de franchir le
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territoire d'Anspacli et de Bareuth fut donné à Bernadette en ces ternies : « Tia- « vei-ser ces territoires, éviter d'y séjourner, faire beaucoup de protestations en (. faveur de la Prusse, témoigner beaucoup d'attaclicment pour elle, le plus « d'égards qu'on pourra; puis traverser ses possessions avec rapidité, en allé- « guant l'impossibilité de faire autrement, parce que cette impossibilité est u réelle. » Ces précautions, dictées par une raison prévoyante, et les explications de notre ambassadeur à Berlin, n'empêchèrent pas la Prusse de faire éclater son mécontentement et ses menaces; elle ouvrit la Silésie et ses autres provinces aux troupes russes pour se rendre à leur destination.
Mack, doublement trompé, soit par les démonstrations de Napoléon à l'entrée des gorges de la Forét-Noire , soit par la marche rapide et le rassemblement vers Stuttgard des trois corps d'armée de la garde impériale, avait également ignoré le mouvement circulaire de notre aile gauche, composée des autres cor))s, aux ordres des maréchaux Ney et Davoust. Il apprit enfin que le gros de l'armée française se portait sur le Danube ; à cette nouvelle , il concentra ses forces autour de la ville d'Ulm. Cent mille hommes de troupes françaises se trouvèrent le même jour sur la rive gauche du Danube , et le passèrent au même instant , du 6 au 7 octobre, à Donawert, Neubourg et Ingolstadt.
Le passage du Danube, l'occupation d'une partie de la Bavière, et la présence d'une armée française que fermait derrière lui le cercle tracé par Napoléon , frappèrent de stupeur le général autrichien ; il rassembla ses troupes à la hâte sur l'Iller, dans l'espoir de nous rejeter au delà du Danube, et de se défendre au moins jusqu'à l'arrivée de la première armée russe. Pour atteindre ce but, il chercha à s'emparer du pont de Donawert avec un corps composé de douze bataillons de grenadiers arrivés du Tyrol et soutenus par quatre escadrons de cuirassiers d'Albert. Murât, en marche a\ec sept mille hommes de cavalerie , rencontra à Wertingen, à quatre lieues de Donawert, ce corps d'élite: il manœuvra aussitôt pour l'entourer et lui couper la retraite. Un combat opiniâtre s'engagea entre les Français et les ennemis ; enfin , renforcé par le général Oudinot, venu de Donawert à son secours, Murât dispersa la division autrichieime et lui fit trois mille prisonniers. Au combat de Wertingen succéda le combat de Gunzbourg; en vain les .Autrichiens résistent avec acharnement, en vain le piince Ferdinand est accouru pour soutenir de sa présence le courage des siens à défendre cette position ; le maréchal Ney , secondé par l'héroïsme des troupes , s'empare du pont et de la ville après avoir fait d<mze cents prisonniers , enlevé six pièces de canon et tué deux mille hommes aux eiuiemis. A la suite de cette action, le général Dupont, à qui Baraguay d'Hilliers devait se réunir près d'Albeck, pour se porter ensemble sur llm, arrive seul au hameau dllasslach; il trouve les escarpements de la plaro couronnés par une jurande partie de l'aimée autrichienne : vingt-cinq mille hommes sont devant lui ; il n'en commande que sept mille. S'il recule un moment, il est perdu peut-être, lui et sa division : il n'hésite pas ù
aborder à la baïonnette les ennemis en marche pour l'envelopper, et renverse leur première ligne. Ce succès anime les troupes, en partie composées de conscrits ; mais ces conscrits ont un beau nom à soutenir, celui de \' incomparable 9' légère, celui de la brave 32' , toutes deux immortalisées en Italie. Aussi les attaques successives des Autrichiens sont rcpdussées avec une étonnante vigueur. Le \illage de Jungingeu fut repris six fois par celte poignée de braves. Resté maître du champ de bataille , Dupont se retira avec plus de quatre mille prisonniers , nombre presque égal à ce qu'il avait encore de soldats après un combat si terrible , et reprit avant le jour la route de son camp d'Albeck.
Dans le dessein d'acculer toute l'armée ennemie sur la place d'Llm, Napoléon se rend à Augsbourg, d'où il envoie Soull sur Memmingen. Le maréchal , après une brillante rencontre avec un corps ennemi, repassa l'Iller et vint se placer devant Ulm. Du côté de l'ouest , le maréchal Lannes achevait le blocus de cette place, et donnait la main au général Marmont , arrivé d'Ausbourgavec le deuxième corps, ainsi qu'à la garde impériale, commandée par le général Bessières, et à la division de grosse cavalerie du général d'Hautpoult, tous en position devant la ville menacée. Les annales militaires conserveront éternellement le souvenir de l'allocution que Napoléon, au milieu de la neige et du froid le plus vif, adressa sur le pont du Lech aux Français et aux Hollandais formant le corps de Marmont. Il leur expliqua de la manière la plus précise la situation désespérée de l'ennemi , fruit de ses combinaisons et de la constance de l'armée à braver les plus grandes fatigues , leur annonça une bataille inévitable , et leur promit un triomphe certain.
Le 13 octobre au soir, l'armée se trouva près d'Ulm et partout en face de l'ennemi. L'Empereur ordonne l'attaque générale pour le lendemain. D'un côté, nos tirailleurs repoussent tous les avant-postes autrichiens; de l'autre, le maréchal Ney attaque les redoutables positions d'Elchingen , que défendent quinze mille hommes et quarante pièces de canon ; le pont est enlevé, malgré la vive résistance des Autrichiens, et traversé au pas de course par nos troupes. Bientôt Laudon, qui occupe Elchingen, voit ses soldats culbutés et poursuivis jusqu'au pied de ses retranchements; il perd trois mille prisonniers, des drapeaux, plusieurs pièces d'artillerie. Deux régiments ont péri presque en entier; deux bataillons, enfoncés par le 3"^ régiment de hussards, mettent bas les armes. Sur la rive droite du Danube, le maréchal Lannes emporte la tête de pont de la ville d'Llm avec tant de vivacité, que la cavalerie autrichienne peut à peine rentrer dans la place ; le même jour, le général Marmont complète le blocus de la rive droite.
De l'abbaye d'Elchingen, où est son quartier général. Napoléon contemple à ses pieds la ville d'I'im dominée de toutes parts, à demi-portée de canon, par nos positions , et l'armée autrichienne enfermée dans les murs de cette place, et ne pouvant désormais la quitter qu'avec la permission du vainqueur. Ses desseins sont accomplis ; il fait retirer ses troupes engagées trop avant, et attend l'évé-
nement avec une patience vigilante, sans vouloir céder aux cris de ses soldats qui demandent l'assaut. Il veut épargner le sang: il préfère user de son ascendant pour déterminer les Autrichiens à se rendre , à la cruelle résolution de détruire à la fois une grande ville et une valeureuse armée trahie par la fortune ; il tente de persuader le général Mack et le prince de IJchtenstcin . de la nécessité de capituler. L'ennemi hésite : on canonne la place pendant vingt-quatre heures; les fascines, les échelles, les troupes, tout est prêt pour l'assaut : Mack essaie de dissimuler sa position par un ordre du jour menaçant pour ceux qui parleraient de se rendre ; mais le lendemain il se présente au quartier-général français et accepte la capitulation, motivée sur la situation désespérée de son armée. Deux jours après, trente mille hommes conduits par seize généraux , soixante pièces de canon , quarante drapeaux et trois mille chevaux , défilèrent devant l'armée française et Napoléon, entouré de son état-major et de sa garde. Il traita les fc-aincus avec une noble bienveillance , non pas toutefois sans laisser tomber, en s'entiete.'iant avec les généraux ennemis , quelques-unes de ces paroles menaçantes qui ressemblaient à des oracles dans la bouche d'un homme accoutumé à réaliser les promesses de son génie, et à déconcerter par des merveilles inattendues tous les calculs de la prudence humaine.
Cependant la violation du territoire prussien avait beaucoup accru la prépondérance du parti russe à Berlin. L'empereur Alexandre était venu en personne aigrir les mécontentements du roi. Un traité mystérieux fut renouvelé et juré entre eux sur la tombe du grand Frédéric, à Potsdam. Ce traité, ce serment . avaient des racines plus profondes (pi'on ne le crut alors : ils étaient inspirés par ce jésuitisme politique qui attacha constamment une restriction mentale à toutes les conventions que l'Europe conclut avec Napoléon , depuis celles de Lunéville et d'Amiens.
Napoléon ne s'arrêta qu'un moment i'i Munich, qui le reçut en libérateur. Déjà toutes les divisions, arrivées simultanément aux diUérents points désignés, avaient franchi l'Inn, malgré les elForts d'une vive résistance. Au terrible combat de Diernstein , le maréchal .Mortier cueillit une des plus belles palmes de cette guerre mémorable. Il n'a que cinq mille soldats, et rencontre dans un défilé l'arrière-garde russe, forte de vingt-cinq mille hommes. L'action dure depuis siv heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. Le maréchal tue à l'ennemi deux mille hommes, fait neuf cents prisomiiers, prend dix drapeaux el six pièces de canon, se fraie un passage au milieu des coloinies russes, et rejoint l'armée avec sa troupe héroïque sur la live droite du Danulte. Le 1.5 novembre. Vienne reçoit le vainqueur dans ses murs.
L'empereur François, qui s'était retiré à Olmiitz, dépêcha .M.M. de Stadion et de fiiulay, munis de pleins pouvoirs pour négocier avec Napoléon, qui offrit préalablement un armistice, afin d'arrêter l'effusion du sang. Il recoiumt bientcU que toutes les démarches de ses ennemis n'étaient que des ruses dans le but de
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laisser à une troisième armée russe le temps d'arriver. La seconde armée russe ne tarda pas à l'aire sn jonction à Wischau avec le générai Kutusoff. Napoléon envoya complimenter Alexandre à Wischau, et proposer une entrevue à ce prince, qui lui adressa son aide-de-camp Dolgorouki. Napoléon venait de faire à dessein un mouvement rétrograde de trois lieues. Dolgorouki le trou\a oicui»é à fortifier sa nouvelle position, et il retourna prophétiser à son maître la destruction de l'armée française. Les Russes saisirent ardemment ce fol espoir ; ils crurent Napoléon égaré par la victoire à deux cents lieues de sa frontière, au centre de la Moravie, inquiété par l'accession secrète de la Prusse et par la fermentation du peuple de Vienne. Napoléon jugea autrement sa situation ; il courut stporter sur Briinn, où il arriva avant les Kusses. « De là , dit-il , je choisirai mou moment et mon ennemi. »
Le 28 novembre, les coalisés étaient en deçà de Wischau, et commençaient le fatal mouvement que Napoléon leur avait, pour ainsi dire, inspiré par une feinte retraite. A la nouvelle de leur marche , Napoléon réunit sous sa main toutes les troupes dont il a besoin, et établit sa ligne de bataille, la droite au lac de Menitz. la gauche au pied des montagnes, entre les deux bassins de la Schwartza et de la March. Cette ligne a devant elle le Santon, position élevée d'où Napoléon peu! embrasser à la fois toutes les opérations. En parcourant les hauteurs de Prafzen, il avait dit à ses généraux : « Si je voulais empOiher l'ennemi de passer, c'est ici » que je me placerais ; mais je n'aurais qu'une bataille ordinaire : si, au contraire, « je resserre ma droite en la retirant vers Briinn, et que les Russes abandonnent « ces hauteurs, ils sont perdus sans ressource. » Le sort de la monarchie autrichienne allait être décidé dans les plaines de la Moravie, autour d'une petite ville à deux lieues de Briinn.
Le 1" décembre. Napoléon voita\ec une indi<ible joie les Russes, animés de la plus funeste confiance , exécuter en plein jour leur mouvement de liane pour tourner sa droite. Il s'écrie à plusieurs reprises : « Avant ilemain au soir, celle année es! à moi.' » et dans ce moment même, il dicte une proclamation qui met les troupes dans la confidence des projets de l'ennemi et du succès assuré de nos efforts. Le soir, il veut visiter incngnilo les bivouacs de son armée; mais, reconnu dès les pi-emiers pas, soudain toute la ligne est éclairée par des fanaux de paille, et nos soldats, transportés d'allégre-se, célèbrent déjà la \ictoire du lendemain.
On rapporte que dans cette tournée qui fut longue, un vieux grenadier s'approcha de l'Empereur, et avec le ton dune familiarité encore toute républicaine : « Sire, lui dit-il, tu n'auras pas besoin de t'exposer; je te promets, au « nom des grenadiers de l'armée, de famener demain les drapeaux et l'artillerie «de l'armée russe, pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement.» Il rentra à son bivouac à minuit, et les airs retentirent encore longtemps après des cris de : Vire l' Empereur !