Fî
HISTOIKE DE NAl'OLEON. 233
Dès la veille , toute l'armée française était concentrée sur le terrain choisi à l'avance par Napoléon. Le maréchal Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, formait la gauche, qui s'appuyait au Santon, position très-importante que l'Empereur avait fait fortifier et armer de dix-huit pièces de canon. Le maréchal Bernadotte était au centre, avec les divisions Rivaud et Drouet. La droite, sous les ordres du maréchal Soult, se composait des divisions Vaniiamme, Saint-Hilaire et Legraud. Toute la cavalerie, commandée par Murât, était rangée sur deux lignes. Napoléon avait sous la main une réserve composée de dix hataillons de sa garde, avec quarante pièces d'artillerie, et de dix autres bataillons de grenadiers réunis du général Oudinot. Enfin, le jour paraît, et trouve chacun à son poste. «Soldats! dit Napoléon en passant sur le front de bandière de l'armée, il « faut finir cette campagne par un coup de tonnerre. « Le soleil se leva radieux, et acheva de dissiper les brouillards du matin. On vit alors l'armée ennemie quitter les hauteurs de Pratzen et descendre dans la plaine à travers un terrain inégal. Napoléon la laissa s'y engager. «Combien vous faut-il de temps, demandat-il au maréchal Soult, pour couronner les hauteurs que l'ennemi nous abandonne?— Une heure, répondit le maréchal. — En ce cas, attendons encore un quart d'heure, » dit ?Japoléon. Peu d'instants après, une vive canonnade, qui se fit entendre sur la droite, annonça que le combat commençait.
L'armée coalisée était divisée en six corps sous les ordres de IvulusotT : sa réserve se composait de la garde russe, commandée par le grand-duc Constantin. Dès que le maréchal Soult eut couronné les hauteurs de Pratzen, KutusofT sentit l'importance de la position qu'il avait imprudemment abandonnée et voulut la reprendre au prix des plus grands sacrifices : après deux heures d'une lutte acharnée, il fut forcé de nous abandonner les hauteurs avec toute l'artillerie qui les couronnait. Dès ce moment nous occupions le centre et la gauche de l'ennemi, qui se trouvaient coupés du champ de bataille. Pendant cette terrible mêlée, le maréchal Lannes et Murât avaient attaqué avec succès la droite de l'armée ennemie aux ordres de Bagration, et la cavalerie russe qui la soutenait; nos cuirassiers avaient culbuté tout ce qui avait essaye de tenir devant eux. Certain que, de ce côté , la victoire ne pouvait nous échapper, l'Empereur se dirigea sur la droite avec sa garde et la réserve aux ordres du généi-al Oudinot, pour aider le maréchal Soult à détruire l'aile gauche de l'armée russe; en un clin d'oeil, canons, artillerie, étendards, tout tombe en notre pouvoir. Les deux empereurs de Russie et d'Autriche contemplent cet elTroyable désastre des hauteurs d'Austerlitz; c'est dans la plaine de ce nom que s'achève la ruine de l'ennemi : écrasées par l'artillerie qui plonge sur elles, acculées à un lac glacé, ses divisions périssent, déposent les armes, ou se noient en voulant fuir sur la glace, qui se rompt sous leurs pas.
La victoire d'Austerlitz eut d'immenses résultats : \ingl-(in(| mille Russes tués ou blessés, et vingt mille prisonniers; cpiarante driipeanx, parmi lesquels les
étendards de la garde impériale russe, deux cents pièces de canon, et tous les équipages, tels furent les fruits de cette immortelle journée, qui reçut aussi le nom de Bataille des trois; Empereurs. La fuite de l'armée russe fut si précipitée, qu'elle laissa derrière elle les routes couvertes de canons , de chariots et de bagages. Dans les villages où nous entrâmes en les poursuivant, on trouva les granges et les églises remplies de blessés ennemis, abandonnés sans secours. Kutusoff avait eu soin de faire placer seulement des écriteaux portant en langue fi'ançaise : Je recommande ces malheureux à la générosité de l'empereur IS'apoléon et à l'humanité de ses braves soldats.
Parmi les généraux français, le brave général ^"alhubert fut le seul dont on eut à regretter la perte. Il ne survécut que \ingt-quatre heures à sa blessure; pendant ses derniers moments il écrivit à l'Empereur une lettre qui finissait ainsi : « Je ne regrette pas la vie, puisque j'ai contribué à une victoire qui vous .< assure un règne heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous étaient '< dévoués, souvenez-vous de moi. Il me suffit de vous dire que j'ai une famille, " je n'ai pas besoin de vous la recommander. »
La générosité de l'Empereur envers les troupes qui avaient combattu à Austerlitz fut grande comme la victoire. Il adopta les enfants de ceux qui avaient succombé ; tous devaient être élevés aux frais de l'État ; Il accorda six mille francs de pension aux veuves des généraux, deux mille quatre cents francs à celles des colonels et majors , mille deux cents francs à celles des capitaines, huit cents francs à celles des lieutenants et sous-lieutenants, et deux cents francs aux veuves des soldats. Quant à l'armée \ictorieuse, il la remercia par cette proclamation :
« Soldats !
« .le suis content de vous; vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce '< que j'attendais de votre intrépidité; vous avez décoré vos aigles d'une immor- « telle gloire ; une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs " de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou « dispersée : ce (lui a échappé à votre feu s'est noyé dans les deux lacs...
« Soldats! lorsque le peuple français plaça sur ma tète la couronne impériale , " je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui « seul pouvait lui donner du prix à mes yeux ; mais, dans le même moment, nos « ennemis pensaient à la détruire et à l'avilir, et cette couronne de fer, conquise « par le sang de tant de Français, ils voulaient m'obliger de la placer sur la tête » de nos plus cruels ennemis : projets téméraires et insensés, que le jour même « de l'anniversaire de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus. \'ous <i leur avez appris qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de >' nous \aincre.
«Soldats! lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la M prospérité de noire pati'ie sera mcomiili , je vous runièncrai en France, l.h vous
w serez l'objet de mes tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie , et '■ il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'Austeiiitz, pour qu'on vous réponde: « Voilà un brave ! »
Deux jours après la bataille, l'empereur d'Aulriihe vint saluer le vainqueur à son bivouac. Dans cette entrevue, les deux empereurs convinrent d'un armistice et des principales coiiditioris de la paix future. Le général Savary alla instruire l'empereur de Russie de la capitulation convenue entre l'empereur François et Napoléon. L'armée russe était cernée ; Alexandre souscrivit aux conditions qui l'obligeaient à se retirer par journées d'étape, et à évacuer l'Autriche et la Pologne. En se montrant trop généreux dans cette circonstance, Napoléon commit une grande faute qu'il ne tarda pas à se reprocher, car il pouvait détruire ou faire prisonnier le reste de l'armée russe. Une convention fut signée le 6 décembre; elle réglait la ligne des deux armées française et autrichienne en Moravie. La ville de Presbourg fut choisie pour la réunion des plénipotentiaires des deux nations. La paix qui y fut signée termina celte glorieuse campagne et dénoua la troisième coalition.
Par le traité de Presbourg, l'Autriche perdit les États Vénitiens , qui firent désormais partie du royaume d'Italie, et le Tyrol, qui fut donné à la Bavière. Pour récompenser la fidélité des deux électeurs de Bavière et de Wurtemberg , leurs États furent érigés en royaumes. Le margrave de Bade reçut le titre de grand-duc; Murât devint grand-duc de Berg, et Berthier obtint la principauté de Neuchàtel. Le prince Eugène, nommé vice-roi d'Italie, et héritier présomptif de cette couronne dans le cas où Napoléon viendrait à mourir sans postérité, épousa la fille du roi de Bavière. Peu de temps après, Napoléon allait donner à son frère Joseph le royaume de Naples, et Louis allait régner sur la Hollande. Ainsi l'homme que la coalition avait voulu renverser, vainqueur de deux empereurs, venait de rendre à l'un ses États, à l'autre son armée, distribuait lui-même des couronnes et faisait des rois.