CHAPITRE XXVI
Moil de Pitl. - Minislèie de Fox. — Quatiième coalition entre la Prusse, la Russie, l'AiisileteiTe et la Suède, contre la France — Bataille d'Iéiia. — Napoléon à Berlin.
Si un nouvel empire d'Occicient semblait renaître à la voix du vainqueur d'Austerlitz , le sceptre des mers restait sans partage à son implacable ennemi. L'Angleterre pouvait se consoler aussi par d'éclatants succès de la haute fortune de l'homme qu'elle poursuivait sans reldclie. Après le déplorable échec qu'avalent essuyé au cap Finistère les flottes française et espagnole, la marine britannique venait de nous en faire éprouver, au cap Trafalgar, un autre liii'ii plus important, et qui à lui seul compensait la victoire d'.\usterlitz. A da- '-^ , ;^ — ^ ter de cette époque, la Fiance ne reparut
plus sur les mers , et n'opposa plus à son ennemi que la domination et le blocus
du continent.
A l'époque de l'annistice. (iiic siii\it bieiitiM le traité de Presbourg, toute la
monarchie autrichienne se trouvait occupée par les armées françaises. Jamais possession ne fut plus complète; jamais il n'eût été plus vrai de dire : La maison (l'Autriche a cesse de régner. Aucune force humaine ne pouvait s'élever contre une pareille sentence. L'empereur de Russie fuyait vers le Nord avec les débris que le vainqueur lui avait laissés ; générosité inipolitique qui continuait et envenimait la lutte. Le roi de Prusse, secrètement ligué avec la Russie contre la France, avait envoyé à Rriinn un ambassadeur chargé de rompre avec Napoléon s'il était battu, et de le complimenter si la victoire couronnait ses armes. Aussi Napoléon, qui avait pénétré leur secrète inimitié, se contenta de dire en souriant au comte de Hauswitz , qui le félicitait sur la victoire d'Austerlitz : « Voilà M un compliment dont la victoire a changé l'adresse. »
Les choses en étaient là quand un grand événement vint appeler l'attention de l'Europe : le 23 janvier 1806, "William Pitt avait cessé de vivre. Agé seulement de quarante-sept ans, il en avait passé vingt-trois à la tête des affaires de son pays. Héritier de la place , des talents et de toute l'antipathie de lord Chatam , son père, pour la France, il avait poussé ce sentiment à l'excès, et lui avait sacrifié l'honneur et les intérêts de sa patrie. C'était lui qui avait transformé la diplomatie britannique en agence de complots, alimenté la terreur, soulevé la Vendée, la chouannerie, et armé le bras des conspirateurs ; c'était lui aussi qui, au mépris de la foi jurée, avait rompu le traité d'Amiens, et qui venait encore de coaliser la Russie et l'Autriche contre Napoléon. Fox, qui avait puissamment élevé la voix dans le parlement pour blâmer la rupture du traité d'Amiens, lui succéda. Le noble caractère de Fox devait faire présager un changement de système dans le cabinet de Saint-James. Il avait connu personnellement le premier Consul à Paris, et en fut accueilli comme le premier orateur et le plus grand homme d'État de l'Angleterre. En voyant Fox rappelé au ministère si peu de temps après la session du parlement, où il avait hautement dénoncé l'iniquité de l'infraction au traité d'Amiens, et le méfait de sa rupture. Napoléon dut naturellement espérer de renouer avec l'Angleterre des relations pacifiques. Sa mort trop prompte détruisit malheureusement les espérances que son avènement au pouvoir avait fait concevoir aux deux nations.
Ce fatal événement encouragea les ennemis de la France , leur rendit un puissant auxiliaire dans le parti anglais comprimé par le ministère de Fox, et donna le signal à toute l'Europe pour une nouvelle coalition. L'immense victoire d'Austerlitz ne fut qu'un échec que la cause générale des anciennes dynasties était appelée à réparer. L'Espagne elle-même , toute française sous la République , sembla se repentir aussi de l'amitié qu'elle avait si hautement proclamée jadis pour Bonaparte, et parut disposée à suivre le mou>ement dont la Prusse levait le drapeau.
Dans une note pressante qu'il venait d'adresser au gouvernement , le ministère prussien demandait : < 1 ' que toutes les troupes françaises sans exception fussent
a tenues de repasser le Rhin, en commençant leur marche du jour ni(h7ie où le « roi espérait la réponse de l'Empereur, et en la poursuivant sans s'arrêter;.... « 2° qu'il ne fût plus mis de la part de la France aucun obstacle à la formation de « la ligue du Nord, qui devait embrasser sans exception tous les États non nom- " mes dans l'acte fondamental de la Confédération du Rhin... » l'ne réponse prompte était exigée pour le 8 octobre.
« Maréchal, dit l'Empereur au prince de Neuchàtel, on nous donne un reiidez- « vous d'honneur pour le 8 : jamais un Français n'y a manqué ! Mais , comme on « dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin des combats, soyons courtois, « et marchons, sans nous coucher, pour la Saxe. » En cflét. la reine de Prusse était à l'armée, portant l'uniforme de son régiment de dragons. « Il semble, « disait le premier bulletin de Napoléon, voir Armide dans son égarement, met- « tant le feu à son propre palais. »
Ainsi le roi de Prusse , entraîné par des conseils aussi aveugles que perfides, osait, sous de vains prétextes, imposer avec arrogance au vainqueur d'Austerlitz des conditions déshonorantes. Le cabinet prussien n'ignorait pas la raison de la prolongation du séjour de quelques troupes françaises en Allemagne. Il savait que ces troupes devaient revenir en France aussitôt que l'Autriche aurait réglé définitivement avec la Russie, en vertu du traité de Presbourg, la remise des Bouches du Cattaro : or, cette cause était si loin d'être remplie, que les généraux Marmont et Lauriston chassaient de Castel-Novo et des défilés de Bielbrich un corps de six mille Russes , et que l'amiral russe Siniavin refusait , à cause de la rupture de la Prusse, de remettre Cattaro aux Français.
On a peine à concevoir encore cette duplicité du cabinet prussien , qui envoyait son ambassadeur à Paris avec des lettres de créance, quand il devait, trois semaines après, déclarer la guerre. L'ultimatum de la Prusse donna le signal de la retraite à ce plénipotentiaire ; il demanda et obtint ses passe-ports dans les premiers jours d'octobre. Fox avait emporté dans la tombe toute l'espérance de la paix du monde. La Prusse suivait dans sa politique l'exemple de la Russie , qui venait de signer un traité avec la France pour couvrir ses derniers préparatifs, et qui le rompit par un simple désaveu de son représentant. Dans son agression , c'était l'Autriche que cette même Prusse imitait : Frédéric-Guillaume avait envahi la Saxe comme François II la Bavière, sans déclaration de guerre. Il fallait donc répondre aussi à la Prusse par une autre bataille d'Austerlitz. La garde impériale quitta Paris, et partit en poste pour cette nouvelle campagne.
L'Empereur passa le Rhin le 1" octobre , et porta son quartier général à Bamberg. Son armée était divisée en sept corps, commandés par les maréchaux Bernadette, Lannes, Davoust, Ncy, Soult, Augereau et Lefebvre. Le grand-duc de Berg commandait la réserve de la cavalerie; un huitième corps, aux ordres du maréchal Mortier, se rassemblait sur les frontières de la Westphalie. Le centre de l'armée se composait de la réserve du grand-duc de Berg, des corps de Ber-
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nadotte et de Davoust, ainsi que de la garde impériale; il déboucha par Bamberg, et força le passage de la Sanle. La droite comprenait les corps de Sonlt et de Ney et une division de Havarois ; la gauche était formée des coi'ps de Lannes et d'Augereau.
En quittant Bamberg. l'Empereur se porta sur Schleist. A son arrivée, dix mille Prussiens furent chassés de ce poste par le prince de Ponte-Corvo; le même jour, Soult s'empare de Hofl , et Lannes défait les Prussiens à Saaifeld. Le jeune prince Louis de Prusse, frappé à mort dans un combat avec un maréchal-deslogis du O"' régiment de hussards, devint la première victime de cette guerre, dont il avait été à Berlin un des champions les plus ardents.
L'armée prussienne, composée de l'élite de la population militaire et des troupes saxonnes , comptait deux cent trente mille hommes. Elle avait choisi la .Saxe pour le thérttre des hostilités, et se croyait tellement certaine du triomphe, qu'elle avait laissé à découvert Berlin et Dresde. Ainsi, dès son entrée en campagne, cette armée était débordée à sa gauche. Elle occupait Gotlia , Erfurth et Weimar. L'armée française entra à Géra, d'où elle marcha bientôt sur Naùemberg et léna, petite ville de la Thuringe, qui allait obtenir la célébrité de Marengo, d'Austerlitz, etc. La position des deux armées présentait une singularité tout à fait nouvelle dans les annales militaires : les Prussiens tournaient le dos au Rhin , et les Français bordaient la Saale et tournaient le dos à l'Elbe. Les Prussiens avaient pour eux les souvenirs et ce qui restait des soldats du grand Frédéric; Psapoléon avait pour lui sa gloire présente et l'armée d'Austerlitz.
Au moment où les deux armées étaient en présence, Napoléon, fidèle au système de modération qu'il avait adopté dès le principe, écrivit au roi de Prusse :
« Si j'étais à mon début dans la carrière militaire, si je pouvais craindre les " hasards des combats , le langage que je tiens à Votre Majesté serait tout à fait «déplacé; mais Votre .Majesté sera vaincue; et, sans l'ombre d'un prétexte, « elle aura compromis le repos de ses jours et l'existence de ses sujets. » Cette lettre resta sans réponse.
Le roi de Prusse avait divisé son armée en deux parties : l'une, composée de soixante-dix mille hommes en\iron , marchait sur Auerstaedt, à six ou sept lieues du théâtre où l'autre partie de ses forces devait combattre sous les ordres du prince Hohenlohe. Napoléon , au contraire, n'avait fait que réunir ses masses ; la nuit du 13, pendant que ses ennemis sommeillaient dans leurs camps, dispersés sur un espace de trente-cinq lieues , il acheva toutes les dispositions d'une victoire assurée. Dès lu veille, il avait fait occuper par un corps de sa garde et une forte artillerie le Landgrafenberg, position dominante dont il avait reconnu l'importance, et qui devait avoir sur l'affaire d'Iéna la même influence que la position du Santon à Auslerlitz. Les bivouacs des deux armées étaient à demi-portée de canon ; les sentinelles étaient si près l'une de l'autre, qu'il ne se faisait i)as un
mouvement qui ne lût entendu. .\ quatre heures du matin. Napoléon passa devant le front de plusieurs régiments: «Soldats, leur dit-il , l'armée prussienne est '( (oupée comme celle de .Mack l'était à Ulm, il y a aujourd'hui un an. Cette « armée ne combat plus que pour se l'aire jour et regagner ses communications. « Le corps (pii se laisserait percer se déshonorerait. Ne redoutez pas cette célèbre « cavalerie; opposez-lui des carrés fermes et la baïonnette. » Cette harangue porta au plus haut degré l'enthousiasme des soldats, qui répondirent par les cris de Marchons !
A six heures, l'Empereur, qui n'aurait voulu atta(|uer que deux heures plus tard , pour attendre sa grosse cavalerie et des corps d'infanterie restés en arrière, donna cependant le signal. De premiers succès sur plusieurs points nous présagèrent déjà l'heureuse issue de la journée ; vers une heure, l'action devint générale. Sous les yeux de l'Empereur, qui planait sur les ennemis comme sur son armée, et voyait exécuter avec la même précision qu'à Austerlitz les plans qu'il avait conçus avec le même génie , Augereau , Soult , Lannes , font partout ployer les Prussiens malgré la plus vive résistance, l'ne partie de notre cavalerie n'avait pu rejoindre encore ; elle arriva avec deux des divisions du maréchal Ney. .\ cette nouvelle, Napoléon fit avancer toutes les troupes qui étaient en réserve sur la première ligne ; elles marchent et forcent à reculer tout ce qui leur est opposé. Alors la cavalerie, ayant à sa tête le grand-duc de Berg, se précipite sur les Prussiens , dont la l'etraite, d'abord opérée avec calme et sang-froid , ne présente bientôt plus qu'un affreux désordre. En vain l'infanterie se forme en carrés, entre les villages de Gross et de Klein-Romstedt , pour résister à nos dragons et à nos cuirassiers; cinq de ces carrés sont enfoncés et culbutés sans pouvoir se rallier. D'un autre côté, la cavalerie prussienne, qui n'avait pu supporter le choc des bataillons du maréchal Soult, s'était repliée sur la route de Weimar à Naiiembourg. En ce moment se montra le corps du général Kuchel , composé de vingt-six bataillons et de vingt escadrons; en moins d'une heure, mais après une lutte terrible, il disparut tout entier sous les attaques simultanées que Napolé(m dirigea contre ce renfort si impatiemment attendu par le prince Hohenlohe. Enfin, grâce aux efforts inouïs des soldats et à l'habileté des généraux, il n'y avait plus d'armée devant nous. .Maître du champ de bataille, et ne voulant laisser aucun relâche aux vaincus. Napoléon fit poursuivre avec une ardeur infatigable le débris de leurs colonnes, qui éprouvèrent de nouveaux désastres dans une sanglante et difficile retraite, ou plutôt dans une fuite désordonnée. Pendant l'action. Napoléon s'était montré sur tous les points; au fort de la mêlée, voyant ses ailes menacées par la cavalerie , il se porta où le danger était le plus grand , pour faire former les carrés. En ordonnant ces manœuvres, il était interrompu constamment par le cri de Vive l'Empereur! La garde impériale se voyait avec dépit condamnée à rester l'arme au bras, tandis que l'armée était aux prises avec l'ennemi. En passant devant elle, l'Empereur entendit le cri de F.n avant!
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w Qu'est-ce"? dit-il; ce ne peut être qu'un l)lanc-bec qui ose vouloir m'iiidiquer ce « que je dois faire; qu'il attende qu'il ait commandé dans trente batailles ran- « gées, avant de prétendre me donner des avis. » C'étaient en effet de jeunes vélites dont le courage était impatient de se signaler.
Pendant que Napoléon remportait la victoire d'Iéna, le maréchal Davoust soulenait seul, à Auersiaedt, contre le roi de Prusse en personne et le duc de Brunswick, le choc d'une masse près de trois fois supérieure à la faible armée que lui formaient les divisions Morin, Gudin et Friant. Uavoust, qui, dans cette affaire, l'un des plus beaux trophées de l'armée française, avait montré les talents et le caractère d'un habile capitaine, fut récompensé par le nom A' Auersiaedt .
Les Prussiens perdirent les deux champs de bataille, environ cinquante mille hommes tués ou pris, trois cents bouches à feu , soixante drapeaux, et tous leurs magasins. Parmi les prisonniers figuraient six mille Saxons et trois cents officiers. En arrivant à Weimar, Napoléon se fit présenter ces officiers, auxquels il dit qu'en prenant les armes il n'avait eu pour but que d'empêcher la nation saxonne d'être incorporée dans la monarchie prussienne. Il leur accorda , ainsi qu'aux soldats, le retour libre dans leur patrie. Ces officiers s'engagèrent tous par serment à ne jamais porter les armes contre la France et ses alliés. Ils retournèrent en Saxe, chargés d'une proclamation par laquelle Napoléon se déclarait le protecteur de la nation saxonne.
Les vieux compagnons d'armes de Frédéric trouvèrent presque tous à léna leur journée fatale. Le fameux duc de Brunswick , dont le manifeste avait si insolemment outragé la nation française en 1792, le maréchal Moëllendorf et le lieutenant-général de Schmettau , blessés dangereusement , ne devaient pas survivre à cet anéantissement de la gloire militaire qu'ils avaient fondée sous le grand roi. Le prince Henri de Prusse, le général Ruchel , étaient pareillement blessés, tandis que l'armée française n'avait à regretter qu'un général, cinq colonels et douze mille hommes environ , tant tués que blessés sur l'un et l'autre champ de bataille. Le roi de Prusse lui-même eut beaucoup de peine à s'échapper à travers les divisions françaises, et faillit rester prisonnier. Le surlendemain, ce prince, fuyant sans armée. Ht demander un armistice. Napoléon répondit qu'il était impossible, après une victoire, de donner à l'ennemi le temps de se rallier, et qu'il ne traiterait qu'à Berlin.
Le même jour, au combat de Greusseii , le maréchal Soult écrasait le général Ivalkreuth , l'un des plus vaillants compagnons de Frédéric II , et le poursuivait jusqu'à Magdebourg. Le 17, au combat de Hall, le prince de Ponte-Corvo mettait dans la déroute la plus complète la réserve prussienne, commandée par le prince Eugène de Wurtemberg, lui prenait lreiite-(iuatre pièces de canon, quatre drapeaux et ( iiKi mille hommes, ainsi que deux généraux. Le 18 octobre, Erfurth se rendait par capitulation au grand-duc de Berg, et liviait entre nos mains cent vingt pièces d'artillerie, d'immenses magasins et quatoize mille hommes prison-
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niers de guerre; parmi eux on comptait le maréchal de Moëllendorf, le prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, et quatre généraux. L'infortunée reine de Prusse subissait à son tour le sort de la guerre qu'elle avait allumée. Fuyant de ville en ville , elle était à Stettin le 19, et le 20 à Gustrin ; aucun lieu ne pouvait lui offrir une hospitalité assurée.
Napoléon alla visiter le champ de bataille de Rosbach , non loin de relui d'Iéna. Heureux d'avoir vengé la France, il ordonna que la colonne élevée par Frédéric If, en mémoire de la défaite des Français , le 5 novembre 175", serait transportée à Paris. Le quartier général fut ensuite porté à Potsdam, où les maréchaux Lannes, Lefebvre et Bessières s'établirent avec la garde. A Potsdam , Napoléon s'empressa d'aller à visiter le tombeau du grand Frédéric. Il prit l'épée du héros du xvin= siècle, la ceinture de général qu'il portait à la guerre de Sept-Ans, et son cordon de l'Aigle-Noire. « J'aime mieux cela que vingt millions, dit-il. Je les « enverrai aux Invalides : les vieux soldats qui ont survécu aux guerres de « Hanovre accueilleront avec un respect religieux tout ce qui appartient à l'un « des premiers capitaines dont l'histoire conserve le souvenir. »
Au moment où Napoléon arrivait à Potsdam, la fameuse forteresse de Spandau, qui , avec une brave garnison, des approvisionnements et des ouvrages bien armés, pouvait faire une longue défense, capitulait entre les mains du maréchal Lannes ; on y trouva quatre mille chevaux tout équipés, qui serAirent à monter quatre mille dragons à pied. Après un beau combat de cavalerie à Zehdenick, le grand-duc de Berg força à Vignendorf les gendarmes du roi à mettre bas les armes. Enfin, le 27 octobre. Napoléon, précédé de sa garde à cheval, entra à Berlin, reçut, sous l'arc de triomphe élevé de l'honneur de Frédéric TI, les hommages du corps municipal, puis alla descendre au vieux palais, où la princesse héréditaire de Hesse-Cassel , près d'accoucher, se trouvait, par l'effet des circonstances, dans un état de dénuement absolu. L'Empereur chargea le grand écuyer de la rassurer sur sa position, et de lui remettre une somme d'argent, en y ajoutant la promesse d'un traitement pour le temps qu'elle voudrait rester au palais. La Fortune, qui comblait Napoléon de tant de faveurs que l'on pouvait dire qu'elle était passée à son service, lui offrit dans cette journée même l'occasion de se reposer des émotions d'une telle gloire, par un des plus beaux actes de clémence qui aient jamais honoré le caractère d'un souverain victorieux.
Le prince de Hatzfeld, gouverneur de Berlin, et connu pour l'un des plus ardents provocateurs de la guerre, s'était empressé de présenter à l'Empereur tous les fonctionnaires civils et militaires de la capitale : « Ne vous présentez pas « devant moi , lui dit l'Empereur ; je n'ai pas besoin de vos services ; allez vous « retirer dans vos terres. » Peu de moments après, le prince fut arrêté. Ine lettre par laquelle il instruisait le roi des mouvements de l'armée française, avait été interceptée et remise à l'Empereur. Le ci ime de trahison était sullisamment prouvé: une commission militaire allait juger le coupable, (piand la princesse de
Hatzfeld vint, se jeter aux genoux de Napoléon , et protester que son mari était incapable d'une telle perfidie : « Vous connaissez son écriture » , dit Napoléon en lui présentant la lettre du prince ; « jugez-le vous-même, Madame ». La princesse lut la lettre et tomba évanouie. L'état de grossesse où elle était ajoutait encore au malheur comme à l'intérêt de sa situation , qui avait vivement ému l'Empereur. Des secours furent prodigués à la princesse, qui revint à elle. « Tenez, Madame . lui dit Napoléon ; cette lettre est la seule preuve que j'aie V. contre votre mari : jetez-la au feu. » Ainsi fut sauvé le prince de Hatzfeld.
(Chacune des journées de cette étonnante campagne fut marquée par plusieurs succès. Le -28 octobre, le grand-duc de Berg fit capituler au combat de Prentzlow le prince de Hohenlohe, qui avait succédé dans le commandement au vieux duc de Brunswick. Ce prince défila devant le général français à la tête de seize mille hommes d'infanterie, de six régiments de cavalerie, élite de l'armée prussienne, avec soixante-pièces de canon et quarante-cinq drapeaux. Cette capitulation ne fut pas signée sans des mouvements de fureur et d'indignation de la part des Prussiens ; mais, cernés de tous côtés, il fallait périr jusqu'au dernier ou se rendre, et leur chef ne crut pas devoir immoler plusieurs milliers d'hommes à sa gloire personnelle. La forte ville de Stettin capitula avec une garnison de six mille hommes et cent soixante pièces de canon , entre les mains du général Lasalle, à la tête de quelques escadrons. Custrin se rendit au maréchal Davoust avec quatre mille hommes, quatre-vingt-dix pièces de canon, et nous donna tout le cours de l'Oder. Chaque jour ravit au roi de Prusse une division ou une armée, une position militaire ou une forteresse.
Cependant le général Bliicher avait trouvé le moyen de réunir sa division aux: divisions commandées par le duc de Brunswick-Oels et par le duc de Weimar, qui retournait dans ses États. Bliicher avait en outre rassemblé une quantité de petits corps , et voulait essayer de s'ouvrir un passage pour aller à Graudentz , où le roi était encore à la tête de quinze mille hommes ; mais il n'avait pu se soustraire à la poursuite combinée du grand-duc de Berg et des maréchaux Soult et Bernadotte. Prévenu partout, à peine s'il eut le temps de se jeter dans Lubeck. Suivi par les trois maréchaux, une terrible action fut livrée dans les murs et hors des murs de cette ville. Soult força l'ennemi par la porte de Muhlen, Bernadotte par celle de la Trave ; et , entre les deux , le grand-duc de Berg poussa sa fougueuse cavalerie. Les Prussiens se défendirent pied à pied dans les rues, sur les places, dans les ouvrages, dans les maisons. Tout fut escaladé, enfoncé, détruit. Après deux jours de combats, le général Blùcher et le duc d'Oels se rendirent avec cinq cent dix-huit officiers, onze généraux, soixante drapeaux, quatre mille chevaux, plus de vingt mille hommes, l'artillerie entière, en un mot tout ce qui avait échappé à la journée d'Iéna et d'Auerstaedt.
Le lendemain de la prise de Lubeck, la grande place forte de la Prusse, Magdebourg, bombardée par le maréchal Ney, se rendit. On y trouva vingt gêné-
raux, seize mille hommes, les débris de cent soixante-dix bataillons, huit cents bouches à feu, d'immenses magasins. La nouvelle de la capitulation de Magdebourg, apportée en toute hâte à Berlin par le baron de Saint-Aignan, aide de camp du prince de Neuchatel, empêcha l'Empereur de signer la paix , négociée entre le grand-maréchal Duroc et le marquis de Lucchesini. Une heure plus tard, cette paix était conclue. L'Empereur frappa la Prusse et ses alliés d'une contribution de cent soixante millions.