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CHAPITRE XXVII

Napok^on à Posen. — Déclaration de guerre de la Porte à la Russie. — Paix avec la Saxe — L'élcL-teur reçoil le titre de roi — Bataille d'Ej lau. — Bataille de Friedland. — Paix de Tilsitl.

La prise de Magdeboiirg et celle de Lulieck terminent la campagne de Prusse proprement dite par la possession totale des États héréditaires de la maison de Brandebourg ; toutefois la conquête de la monarchie n'est pas complète ; il reste à envahir la Silésie et la Pologne prussienne. Cette dernière province va devenir le théAIre de la guerre. Le roi a réuni au delà de la Yistule les débris de son armée. C'est là aussi que ce prince attend son allié du Nord. La Russie ne pouvait croire qu'en six semaines le royaume tout militaire de la Prusse se verrait entièrement occupé et désarmé. Elle pensait arriver à temps en montrant ses drapeaux dans les premiers jours de novembre ; mais les Français , qu'aucun obstacle ne pouvait

plus arrt}ter, continuaient leur marche victorieuse. La capitale de la Haule-Silésie, Glogau, investie par le prince Jérôme, traitait pour sa reddition. La capitale de la Grande-Pologne, Posen, recevait dans ses murs le maréchal Davoust. Les Russes touchent enfin le terrain où Napoléon ne va pas tarder à les joindre. L'armée russe, qui forme à elle seule toute la coalition depuis la destruction des Prussiens et la disparition des troupes suédoises, arrive dans le faubourg de Varsovie, dans ce faubourg de Praga dont les habitants n'ont pas oublié le massacre de toute une population par ces mêmes Russes.

Les négociations suivies entre le grand-maréchal Duroc et le marquis de Lucchesini avaient amené une suspension d'armes, par laquelle le roi de Prusse s'engageait à faire remettre aux Français les places non encore soumises ; cette convention avait été signée à Charlottembourg. En attendant la ratification du roi Frédéric, la guerre va nous ouvrir les portes de ces villes abandonnées à elles seules au milieu de l'occupation française. Le maréchal Mortier prend possession de Hambourg. Brome, le duché de Mecklembourg, le Hanovre, sont occupés. Peu de jours après , un embargo général ferme l'Elbe et le Weser, ainsi que les ports ci-devant anséatiques , au commerce des ennemis de la France. Deux décrets datés de Berlin les menacent tous à la fois : l'un organise les gardes nationales de France , et appelle à la formation de leurs cohortes les citoyens de vingt à soixante ans, soit pour le ser\ice intérieur, soit pour le service actif; l'autre crée ce fameux système continental qui déclare les îles Britanniques en état de blocus, et applique la saisie à toute marchandise anglaise, à tout Anglais, trouvés sur le territoire de la France, sur celui des pays qu'elle a conquis et de ceux qui reconnaissent la domination de ses alliés.

Napoléon quitte Berlin pour se porter sur le lieu des nouvelles opérations militaires ; son quartier général est à Posen. Le lendemain , le grand-duc de Berg entre à Varsovie. Le général Beningsen a refusé la bataille qu'on lui présentait, et repassé la Vistule, dont il a brûlé le pont derrière lui. Le 1" décembre, Napoléon adresse à son armée la proclamation suivante :

« Soldats !

« Il y a aujourd'hui un an , à cette heure même, vous étiez sur le champ mè- « morable d'Austerlitz. Les bataillons russes, épouvantés, fuyaient en déroute, «ou, enveloppés, rendaient leurs armes aux vainqueurs. Le lendemain, ils «firent entendre des paroles de paix, mais elles étaient trompeuses. .\ peine « échappés, par l'effet d'une générosité peut-être condamnable, aux désastres « de la troisième coalition, ils en ont ourdi une quatrième. Mais l'allié sur la « tactique duquel ils fondaient leur principale espérance n'est déjà plus ! Ses « places fortes, sa capitale, ses magasins, ses arsenaux , deux cent quatre-vingts « drapeaux, sept cents pièces de bataille , cinq grandes places de guerre, sont en

« notre pouvoir. L'Oder, la Wartha, les déserts de la Pologne, les mauvais temps « de la saison, n'ont pu nous arrêter un moment. A'ous avez tout bravé, tout « surmonté ; tout a fui à votre approche.

« C'est en vain que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne « et illustre Pologne : l'aigle française plane sur la Vistule. Le brave et infortuné « Polonais, en vous voyant, croit revoir les légions de Sobieski de retour de leur « mémorable expédition. Soldats ! nous ne déposerons point les armes que la paix « générale n'ait afTermi et assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué à notre « commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis, sur l'Elbe et l'Oder, i( Pondichéry, nos établissements des Indes , le Cap de Ronne-Espérance, et les « colonies espagnoles. Qui donnerait le droit de faire espérer aux Russes de « balancer les destins ? Qui leur donnerait le droit de renverser de si justes « desseins? Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats (TAusteiiit:-? »

Les grandes situations inspirent les grandes idées. Ce fut de Posen que Napoléon décréta que sur l'emplacement de la Madeleine serait élevé un monument dédié à ses braves, avec cette inscription : L'empereur Napoléon aux soldats de la Grande-Armée ! Là devaient être tracés, sur des tables de marbre, les noms de tous les guerriers qui avaient assisté aux batailles d'I'lm , d'Austerlitz et d'Iéna, et sur des tables d'or massif les noms de ceux qui étaient morts sur les champs de bataille.

Le 11 décembre, se conclut aussi à Posen un traité de paix et d'alliance entre Napoléon et l'électeur de Saxe. Par ce traité, ce prince reçut le titre de roi, et entra dans la Confédération du Rhin. Son contingent devait être de vingt mille hommes. Napoléon plaça avec plaisir une couronne sur la tôte du patriarche des souverains allemands. L'effet moral et politique de cette élévation fut d'attirer à son auteur une part du respect dès longtemps attaché aux vertus de ce digne prince.

Cependant le grand-maréchal Duroc s'était rendu de Posen à Osterode, pour faire ratifier par le roi de Prusse la suspension d'armes conclue à Charlottembourg. Mais ce prince lui déclara que, les Russes occupant le reste de ses Étals, il se trouvait dans leur entière dépendance, et ne pouvait reconnaître la suspension d'armes, faute de moyens pour en exécuter les conditions.

L'heure de la grande guerre venait de sonner encore une fois. Napoléon quitta Varsovie et leva ses quartiers d'hiver. Le combat de Mohrungen servait de prélude à ce terrible réveil. Le 1" février, toute l'armée était en marche. Les affaires de Bergfried, de Waltersddff, de Deppen, qui avaient eu lieu du 3 au 6 février, mais surtout l'enlèvement du plateau de Preussich-Eylau et la prise de cette ville, que les Russes défendirent avec acharnement depuis la matinée du 7 jusqu'à dix heures du soir, annonçaient assez qu'un engagement général ne pouvait tarder plus longtemps. En effet, le 8, les deux armées se trouvaient en présence.

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à demi-portée de canon l'une de l'autre. Au point du jour, les Russes, au nombre d'environ quatre-vingt mille hommes, occupaient des hauteurs hérissées d'artillerie ; les Français, inférieurs en nombre, et dans une position moins avantageuse, ne pouvaient déboucher et développer leur ligne que sous le feu des batteries ennemies. Beningsen, ayant disposé en deux colonnes les troupes du centre de sa ligne et celles de sa réserve, engagea l'action par un grand feu d'artillerie dirigé contre Eylau, qu'il parut vouloir enlever. Napoléon, toujours au poste du danger, suivant sa coutume dans les graves circonstances où sa présence était surtout nécessaire, fit avancer quarante pièces de canon de sa garde qui répondirent à l'ennemi. Cette canonnade, très-meurtrière pour les deux partis, fut soutenue avec une admirable constance par les Russes et les Français. Le dessein de l'Empereur était d'envelopper l'aile gauche de l'ennemi , appuyée aux villages de Serpallen et de Sansgarten. De son côté, Beningsen, comptant sur sa formidable artillerie, tenta de manœuvrer par sa droite et d'emporter la ville d'Eylau ; mais l'audace de nos troupes à se déployer sous le feu plongeant de ses batteries, et, bientôt après, l'attaque formée par le maréchal .\ugereau, le mouvement de la division Saint-Hilaire pour seconder la marche du maréchal Davoust sur le Serpallen, dégagèrent notre gauche. En ce moment , une neige épaisse, poussée avec violence par le vent du nord, obscurcit tout à coup l'horizon ; les Français, qui la recevaient en face, en étaient aveuglés. Pendant cette nuit , les colonnes du maréchal Augereau perdirent leur point de direction , et se trouvant aux prises avec l'aile droite des Russes, leur centre et la réserve du général Doctorow eurent beaucoup à souffrir, .\ugereau, grièvement, blessé, fut emporté du champ de bataille. Aussitôt qu'il en fut informé. Napoléon ordonna au grand-duc de Berg et au maréchal Ressières de prendre soixante-dix escadrons de cavalerie pour les lancer sur le centre de l'ennemi. La cavalerie russe fut culbutée au premier choc de cette masse énorme ; le grand-duc et le maréchal firent alors charger l'infanterie. Deux lignes russes enfoncées d'abord, deux fois traversées, abandonnèrent leur artillerie ; il y eut là une mêlée affreuse, et une perte immense pour l'ennemi. 11 se rallia pourtant à la troisième ligne et se déploya ; une de ses colonnes, forte de quatre mille hommes, qui pendant l'obscurité s'était trop approchée du cimetière d'Eylau, au moment d'attaquer, s'arrêta tout à coup devant un bataillon de la garde qu'avait envoyé Napoléon ; abordée à la baïonnette par (^ bataillon , chargée en tête par l'escadron de service de l'Empereur, et en queue par le grand-duc de Berg, elle périt pi'esque tout entière. Pendant cette lutte , le maréchal Davoust , ayant manœuvré pour tourner la gauche de l'ennemi , parvint, après un combat long et meurtrier, à occuper les hauteurs du village de Sansgarten. L'action n'était pas moins vive en avant de Serpallen, entre les Russes et la division Morand, que le général Saint-Hilaire devait soutenir par une attaque de fliinc. Tour à tour assaillis et assaillants, les Russes nous cédèrent enfin l'avantage. Dès lors le maréchal

HISÏdlUE l»E NAPOLKON. -JV!)

Davoust |)ut exécuter les mouvements prescrits par l'Empereur pour en\eloppei et renverser l'aile gaucho de l'ennemi, et le sort de la bataille fut décidé. Beningsen maintenait toutefois sa position en face d'EyIau ; mais les progrès de l'aile droite des Français rendaient cette position périlleuse, et d'ailleurs il avait employé toutes ses réserves, tandis que celles de Napoléon étaient intactes et n'avaient pas tiré un coup de fusil. Les ennemis ne songeaient plus qu'à assurer leur retraite, lorsque le corps prussien du général Lestocq, dont le maréchal Ney avait retardé l'arrivée sur le champ de bataille jusqu'à quatre heures du soir, vint se joindre à leur droite et prévenir leur ruine, mais non pas leur défaite; ce nouveau combat ne fit que montrer la valeur, la constance des Russes , et la supériorité des Français. \'ers les huit heures du soir. Napoléon ordonna d'allumer sur toute la ligne des feux de bivouac, qui semblaient éclairer et constater sa victoire. Le général Beningsen fit un dernier effort pour soutenir d'abord et ensuite dégager son aile droite , que débordait le maréchal Ney ; mais bientôt cette aile, mise en déroute par une charge à la baïonnette, le força lui-même à profiter de l'obscurité pour dérober sa retraite. Napoléon resta maître du champ de bataille, où vingt mille morts et trois à quatre mille chevaux tués, la neige couverte de sang, de débris de boulets, d'obus, d'armes de toute espèce, et un nombre immense de blessés, formaient le plus hideux spectacle. Le bulletin qui apporta à Paris le récit de la bataille d'Eylau, produisit une douloureuse impression, et offrait la trace des pénibles pensées qui déchiraient l'Ame du vainqueur. «Après la bataille d'Eylau , disait-il, l'Empereur a passé tous les «jours plusieurs heures sur le champ de bataille, spectacle» horrible, mais que « le devoir rendait nécessaire. 11 a fallu beaucoup de travail pour enterrer tous « les morts. On a trouvé un grand nombre de cadavres d'olliciers russes avec « leurs décorations. Il parait que parmi eux il y avait un prince Repnin. Quaraute- « huit heures après la bataille, il y avait plus de cinq mille Russes blessés qu'on « n'avait pas encore pu emporter. On leur faisait porter de l'eau-de-vie et du « pain ; et successivement on les a transportés à l'ambulance. » r.a bataille d'Eylau, où l'armée française perdit seize généraux tués ou morts des suites de leurs blessures, est, relativement au nombre des combattants, la plus sanglante qui ait eu lieu sous l'Empire. Le lieutenant-général d'Haulpoult fut blessé à mort. Il avait exécuté à la tôte de ses cuirassiers cette fameuse charyequi traversa toute l'armée russe. Napoléon courut les plus grands dangers à cette terrible affaire ; en vain le prince Berthier voulut l'empêcher de rester constamment sous le feu le plus violent des battei'ies ennemies, il persista à s'exposer, sans donner le plus léger signe d'émotion, au milieu des alarmes qut; sa position inspirai! ii tous ses généraux.

La seconde capitale de la Prusse, Kœnigsberg, n'échappa à nos armes que pour un moment; car Beningsen l'avait évacuée après la batailh" d'Evlau, el Napoléon a conservé l'offensive. En roméranie. le mar('rlial Mortier investit

Stralsund , dont le gouverneur avait brûlé le faubourg. Le maréchal Lefebvre s'empare de Marienwerder, sur la Vistule, et marche vers Dantzick, dont le siège lui est confié. En attendant que l'artillerie de siège soit arrivée des places fortes de la Silésie qui se sont rendues au prince Jérôme, le maréchal fait commencer les ouvrages de circonvallation. Le 16, la victoire d'Ostrolenka, longtemps disputée , est enfin arrachée au général Essen par le général Savary. A Braunsberg , le général Dupont attaque dix mille Russes à la baïonnette, les chasse de la ville, prend deux mille hommes et seize pièces de canon. Par ces affaires d'avant postes. Napoléon veut assurer la tranquillité de ses troupes dans leurs cantonnements. Là, sa sollicitude vraiment paternelle veille sans relâche sur les besoins du soldat, sur les hôpitaux, où les vainqueurs d'Eylau reçoivent les secours de la science et de l'humanité, comme sa prévoyance de général veille sur tous les détails de l'administration militaire ; car, si pendant le combat il ménage peu la vie de ses compagnons d'armes, après la victoire il compte leurs blessures , et de nombreuses promotions viennent acquitter la dette de la patrie.

Pendant que Napoléon attendait au quartier général de Finkenslein le moment de reprendre lui-même la conduite des opérations militaires, de grands événements s'étaient passés à Constantinople et avaient signalé l'ambassade du général Sébastiani. La violation du territoire ottoman par le général russe Michelson, la surprise des villes de Choczim et de Bender au milieu de la paix, étaient de véritables forfaitures , auxquelles la politique anglaise , que représentait à Constantinople lord Arbutnot, était loin d'êtce étrangère.

La Russie avait demandé au di\an le rétablissement des hospodars de Valachie et de Moldavie, destitués par la Porte. Les menaces de l'Angleterre appuyèrent cette demande ; et le sultan Sélim, ayant besoin de la paix pour exécuter le projet (piil avait conçu, avec Mustapha Barayctar, d'accomplir une révolution dans l'empire turc, rétablit les deux hospodars. Ce fut après cette condescendance de la Porte que le général Michelson entra inopinément sur le territoire ottoman, s'empara de Choczim, de Bender, et força les Turcs propriétaires en Moldavie, de vendre leurs biens et d'évacuer la principauté L'armée de .Michelson , destinée à de plus imporlanfes opérations, allait se rentorcer d'autres troupes déjà en marche, quand la prise de Varsovie par les Français, appelant tout à coup sur la Vistule les bataillons russes du Don et du Danube, obligea Michelson , abandonné à lui-même, de s'arrêtera Mucharest, où lavant-garde ottomane suffit pour lui fermer le passage.

La guerre fut déclarée à la Russie avec une grande solennité : on déploya le drapeau de Mahomet. Ouelques jours après le départ de l'ambassadeur l'usse, lo!(l .Vrbutnot transmit au divan une déclaration dans laquelle il était dit : «. . Les » cours (le Hussie et d'.Xngleteric ont arrêté et airangê entre elles, que l'une K Icrail ciilrcr parterre des troupes sur le territoire nuisulman, tandis que u j'antn' ciivcnail jtar nier ^ii ildUi- à In r.iiiilalc de l'cnipin' ollonian Si la

UISTOIIIE DE NAPOLÉON. 251

« Sublime-Porte procède sur-le-clwimp ou renouvellement de sou alliaiice avee « lesdites cours d'Angleterre et de Russie sur l'ancien pied , et si elle chasse de « la résidence impériale l'ambassadeur de France Sébastiani, la guerre cessera à « l'instant ; mais s'il en est autrement , la rupture avec l'Angleterre est désor- « mais inévitable... »

Le sultan resta inébranlable, et dit à l'ambassadeur Sébastiani : « Les Anglais « veulent que je chasse l'ambassadeur de France, et (jue je lasse la guerre à mon « meilleur ami. Écris à l'Empereur qu'hier encore j'ai re^u une lettre de lui ; qu'il « peut compter sur moi comme je compte sur lui. » Le Sérail, les côtes d'Europe et d'Asie, ainsi que les Dardanelles, se hérissèrent de batteries formidables, au nombre de \ingt-neuf , armées de cent neuf mortiers et de cinq cent \ingt pièces de canon ; dix vaisseaux de guerre suivirent jusqu'aux Dardanelles la flotte anglaise, qui battit en retruite.

Napoléon, malgré les chances que le brillant commencement de la guerre, sa position dans le pays ennemi et l'ardeur de son armée, lui donnaient pour de nouveaux succès, ne négligeait aucun moyen de poursuivre ses avantages contre les Russes, et d'assurer la protection du littoral de la France. En conséquence, au mois d'avril, un sénatus-consulte appela aux armes la conscription de 1808, qui, formée en cinq légions commandées chacune par un sénateur, fut destinée à la défense du territoire.

Le siège de Dantzick se continuait avec une grande vigueur, pendant que l'empereur de Russie, le grand-duc Constantin et le roi de Prusse, étaient arrivés à Bartenstein. Pour sauver Dantzick, on décida de secourir la ville par mer. Napoléon , qui avait pénétré le projet des deux souverains, chargea le maréchal Lannes d'aller avec la division Oudinot renforcera Marienbourg, ancien cheflieu de l'ordre Teutonique, l'armée de siège du maréchal Lefebvre. Une armée russe et prussienne débarqua sous le fort de Weichselmunde, d'où elle déboucha pour marcher vers la ville. Mais l'espace qui la séparait du fort était occupé par nos troupes, et les alliés furent repoussés sur les palissades de Weichselmunde. Après cinquante-un jours de tranchée ouverte, le général Kalkreuth, dont le vieux courage avait si bien défendu ce qui restait de la Prusse guerrière de Frédéric , capitula , et livra au maréchal Lefebvre le grand port militaire de la Baltique. Huit cents pièces de canon, cinq cent mille quintaux de grains, furent les fruits de cette conquête. Le maréchal Lefebvre fut fait duc de Dantzick.

Plusieurs affaires, telles que celles de Spanden, de Lomitten, d'Altkirchen, de Wolfesdorf, de Deppen, le combat de Guttstadt, la journée meurtrière d'Heilsberg , dans lesquelles l'armée des alliés perdit une trentaine de mille hommes et de fortes positions retranchées, forment les glorieux préludes de l'immortelle bataille qui, le Ujuin, rappelant l'aimiversaire de Marengo, reçut de Napoléon le nom de Friedland. Cette terrible action ne commença qu'à cinq heures

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du soir. Le iiuirtkhal Ncy commandait la droite, le maréchal Lnnues le centre, le maréchal Mortier la gauche. Les généraux Grouchy, Latour-.Mauhourg, Lalioussaye, commandaient la cavalerie de ces trois corps, et contribuèrent activement au gain de la bataille. Dans cette journée, Napoléon se complut à déployer toute la puissance de son génie militaire : tranquille au milieu de vingt mille hommes de sa garde, qu'il condamne, ainsi que deux divisions de la réserve du premiers corps, à être témoins immobiles de son succès , il fait détruire la valeureuse garde , l'armée de l'empereur Alexandre et les derniers débris de celle du roi de Prusse, par les bataillons de la ligne, soutenus de la cavalerie française et saxonne, sous les yeux des deux souverains, dont l'un comptait se venger d'Austerlitz, l'autre d'Iéna. Cinquante à soixante mille hommes tués, blessés ou pris , parmi lesquels vingt-cinq généraux ; quatre-vingts pièces de canon, soixante-dix drapeaux, furent le résultat delà défaite des coalisés. Le lendemain, ce n'est plus la bataille, c'est la déroute qui continue. L'ennemi fuit ^ers la Russie par les deux directions de Kœnigsberg et de Tilsitt. L'armée victorieuse poursuit sa route, qu'elle voit jalonnée de canons, de caissons, d'équipages. Le maréchal Soult entre le 16 à Kœnigsberg, où il trouve vingt mille blessés russes et prussiens, et d'immenses appro\isionnements en tout genre, tels que cent soixante mille fusils anglais non encore débarqués. Napoléon poursuit les souverains par Druckheim et Sheisgirren, et le 19 il arrive seul à Tilsitt, où il a été précédé le matin par les troupes légères. Elles avaient paru tandis que le pont, qui venait de mettre les princes alliés et le reste de leurs forces en sûreté sur la rive droite du Niémen, brûlait encore.

Quelques cavaliers de l'escorte de Napoléon n'ont pu le suivre au delà d'une petite chapelle qui domine Tilsitt. 11 s'a\enture seul, emporté parla confiance de sa gloire, dans les plaines qui entourent la dernière ville prussienne que l'ennemi a traversée le jour même. De l'autre côté commence la Russie. Napoléon a vu le Niémen, et s'est arrêté.

L'orgueil du nom mosco\ite anéanti par nos armes, sous les yeux d'Alexandre et des grands-ducs, malgré la présence des plus habiles généraux russes, a porté, le 1 i juin 1807, la gloire de Napoléon et la puissance française au plus haut degré d'élévation politique et militair-e où jamais peuples et conquérants soient parvenus. Alors et sur le champ de bataille de Friedland, où notre victoire a ouvei'tau maréchal Soult les portes de Kœnisberg , et a été suivie immédiatement de la conquête de toute la Silésie ; alors, et alor-s seulement , Napoléon , selon son expression si souvent i-eproduite depuis, pouvait partager le monde en deux; c'est à Tilsitt que le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland, pouvait proclamer la division de l'Eui'ope et peut-être celle de la terre en deux empires. Là il pouvait renouveler avec Alexandre le ti-aité qu'avait conclu Paul 1" pour la destruclion de l'empir-c asiatique de l'Angleterre ; là il pouvait réparer la faute du traité de Prcsbourg, et, ivalisnnt une grande idée européenne, former de la Pologne

HililSTERiE lE^IUlKlMlRlAûi,

tout entière et des vastes démembrements de la Prusse une immense monarchie qui eût à jamais isolé la Russie des frontières germaniques de la France, et reléguer ainsi au delà du Caucase les populations belliqueuses de la Scythie d'Europe.

Le Niémen va attacher son nom à une grande scène ; le 25 juin, un radeau reçoit l'Empereur victorieux et l'Empereur vaincu ; ils se donnent la main. La moitié de Tilsitt est neutralisée; Alexandre y entre le lendemain Derrière Alexandre est un roi suppliant, à qui Tilsitt appartenait la veille, à qui Memel seule, sur la frontière russe, appartient encore: il n'a plus d'autre royaume, et c'est avec cette faible couronne qu'il marche à la suite des deux empereurs; il cherche à se confondre dans la foule des généraux de Napoléon , qui ont su le vaincre et qui savent le respecter. Cependant , fîdèlo à l'alliance que le malheur a transformée en une courageuse amitié. Alexandre ne perd pas de vue le prince dont il est la sauvegarde, et il a pu faire admettre son allié devant relui qu'il a si injustement provoqué. iMais Napoléon aime à accorder à Alexandre l'amnistie de Frédéric- Guillaume, et le traité de Tilsitt est conclu. Remis en possession de la moitié de ses États, le roi de Prusse reprend une place parmi les souverains.

Alexandre reconnut les couronnes de Louis, de Joseph, et celle de Jérôme, pour lequel un royaume de Westphalie, formé des États de Ilesse-Cassel , d'une partie de ceux de la Prusse, de ceux du Brunswick, de Paderborn, de Fulde, d'une partie de l'électoral de Hanovre, vient d'être improvisé. Il y a plus de faiblesse que de vanité dans l'élévation des frères de Napoléon. Cet homme, si terrible contre les rois armés, soumet sa politique et son caractère à ce qu'il appelle les devoirs de famille. Enfin ses frères sont rois de laveu d'Alexandre; ce prince fait plus, il a reconnu le roi de Saxe grand-duc de Varsovie, et Napoléon protecteur de la Confédération du Rhin. Mais le blocus continental fut le plus important objet, et la condition essentielle du traité de Tilsitt.

Après vingt jours d'entretiens confidentiels entre Alexandre et Napoléon , les deux monarques se séparèrent, et l'Empereur revint à Paris. Des fêtes magnifiques accueillirent dans la capitale le retour des soldats de la garde impériale, dignes représentants de la grande armée. In arc de triomphe d'une proportion gigantesque, et sous lequel vingt hommes pouvaient aisément passer de front, fut élevé près de la barrière par laquelle ils devaient entrer dans la capitale. Dès le matin , une foule immense s'était portée à leur rencontre ; des cris d'enthousiasme annoncèrent , vers le milieu du jour, l'approche de ces braves, sous les ordres du maréchal Bessières. Le corps municipal de la ville de Paris s'avança à leur rencontre , et le préfet de la Seine , d'une voix émue , leur parla en ces termes :

« Héros d'Iéna, d'EyIau, de Friedland, conquérants de la paix, grâces immor- « telles vous soient rendues !

« C'est pour la patrie que vous avez vaincu, la patrie éternisera le souvenir de « vos triomphes; vos noms seront légués par elle, sur le bronze et sur le marbre, « à la postérité la plus reculée , et le récit de vos exploits enflammant le courage « de nos derniers descendants, longtemps encore après vous-mêmes vous pi'oté- « gérez, par vos exemples, ce vaste empire si glorieusement défendu par \otre « valeur.

« Braves guerriers, ici un même ai'c triomphal dédié à la grande armée s'élève « sur votre passage; il vous attend : venez rece\oir sous ses \oùtes la part qui « vous est due des lauriers votés par la capitale à cette invincible armée. Qu'ainsi « commence la fête de votre retour ! venez, et que ces lauriers, tressés en cou- « ronnes par la reconnaissance publique, demeurent appendus désormais aux « aigles impériales qui planent sur ^os têtes victorieuses! »

Après ce discours, les couronnes d'or votées par la ville do Paris furent appendues aux aigles de la garde impériale.

Le corps municipal vint se placer ensuite dans une des deux tribunes qui avaieni été ménagées dans l'intérieur de l'arc de triomphe. La seconde était occupée par un nombreux orchestre, qui exécuta aussitôt le Cliant du tietoiir, dont le célèbre Méhul avait composé la musique pour cette fête militaire.

Puis la garde impériale défda dans l'ordre suivant : les fusiliers de la garde , les chasseurs à pied , les grenadiers à pied , les chasseurs à cheval , les mameluks, les dragons, les grenadiers à cheval, la gendarmerie d'élite. Chaque régiment était précédé des ofGciers généraux et supérieurs chargés de son commandement.

C'est dans cet ordre, et entourée d'une innombrable population , que la garde parvint aux Tuileries. Elle y entra par l'arc de triomphe du Carrousel , déposa ses aigles dans le palais , et , traversant le jardin impérial , où elle déposa ses armes en faisceaux, elle se rendit aux Champs-Elysées. Là, tous les corps qui la composaient et un détachement de la garde de Paris prirent place à un immense banquet qui leur était préparé, et dont le corps municipal fit les honneurs.

Deux jours après , le Sénat se réunit pour témoigner à l'armée sa reconnaissance et son admiration. Une fête fut donnée à la garde impériale dans le jardin du Luxembourg. Le président du Sénat adressa à cette occasion le discours suivant au maréchal Bessières :

(( Monsieur le Maréchal , invincible Garde Impériale ,

« Le Sénat vient au-devant de vous ; il aime à voir les dignes représentants de « la grande armée remplir ses portiques ; il se plait à se \ oir entouré de ces braves « qui ont combattu à Austerlitz, à léna, à Eylau , à Friediand , de ces favoris de «la victoire, de ces enfants chéris du génie qui préside aux batailles. Cette « enceinte doit vous plaire , invincible garde impériale : ces voûtes ont tant de

'( fois retenti des acclamations qui ont célébré vos immortels faits d'armes et tous " les triomphes de la grande armée! Vos trophées décorent nos murailles; << les paroles sacrées que le plus grand des monarques daigna nous adresser du « haut de son char de victoire sont gravées dans ce palais par la reconnais- <i sance, et vous retrouvez parmi nous plusieurs de ceux qui ont porté la " foudre de notre Empereur, et dirigé les hardis mouvements de ses phalanges « redoutables.

« Keprésentanis de la première armée du monde, recevez, par notre organe, " pour vous et pour tous vos frères d'armes , les vœux du grand et bon peuple " dont l'amour et l'admiration vous présagent ceux de la postérité! »

Si la flatterie allait chercher les soldats, on peut croire qu'elle ne manquait pas à l'Empereur. Il recevait toutes les félicitations et tous les hommages ; mais il n'en était point ébloui. Il vint lui-même quelque temps après, sans orgueil, sans emphase, dérouler, avec sa netteté habituelle, au Corps Législatif, le tableau des grands événements qui venaient de s'accomplir et de la prospérité de la France :

<<- Messieurs les Députés et messieurs les Tribuns, dit-il ;

« Depuis \otre dernière session , de nouvelles guerres, de nouveaux triomphes, « de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe politique.

<i Si la maison de Brandebouig , (\u\ la première se conjura contre nous, règne « encore, elle le doit à la sincère amitié que m'a inspirée le puissant empereur « du Nord. Un piince français régnera sur l'Elbe; il saura concilier l'intérêt de « ses nouveaux sujets avec ses premiers et plus sacrés devoirs. La maison de «Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance qu'elle avait perdue. « Les peuples de la ville de Varsovie, du duché de Dantzick , ont recouvré leur ■' patrie et leurs droits.

B La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la confédéra- « tion du lUiiii ; à ceux des Espagncs , de la Hollande , de la Suisse et de l'Italie, ■< par les lois de notre système fédératif. Nos nouveaux rapports avec la Russie « sont cimentés par l'estime réciproque de ces deux grandes nations.

« Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement pour but le bonheur de mes « peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire. — Je désire In paix niari- " time. Aucun ressentiment n'influera jamais sur mes déterminations : je ne saurai " jamais en avoir contre une nalioii, jou"l et victime des partis qui la déchirent, " et trompée sur la situation de ses affaires comme sur celles de ses voisins. — " .Mais quelle que soil l'issue que les décrets de la Provideuce aient assignée à la « guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le même, et je trouverai « mes peuples dignes de moi.

« Si pendant ces dix mois d'absence et de périls j'ai été présent à votre pensée,

HISTOIKE DE NAPOLÉON.

'< les marques d'amour que vous m'avez données ont excité conslamiiient mes < plus vives émotions, toutes mes sollicitudes; tout ce qui pouvait avoir rapport K même à la conservation de ma personne ne me touchait (lue par l'intérêt que « vous y portiez, et par l'importance dont elle pouvait être pour vos futures K destinées. »

(;ette même année avait vu resserrer l'alliance de Napoléon avec le roi de Wurtemberg, par le mariage du nouveau roi de Westphalie a\ec la princesse Catherine. Aucune couronne n'eût été déplacée sur la tète de cette jeune reine, en qui la beauté ajoutait encore à l'éclat de l'esprit et à l'élévation du caractère.

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