CHAPITRE XXIX
Révolution d'Espagne. — Les Français à Madrid. — Napoléon à Bajonne. — La famille royale d'Espasine à Bayonne. — Insurrection de Madrid. — Abdication de Charles IV en faveur de Napoléon. — Joseph, roi d'Espagne. — Le grand-duc de Tterg, roi de Naples. — InsiuTectioii espagnole. — Évacuation du Portugal par la Fraiiei'.
L'Empereur était revenu le 1" janvier à Paris, de son voyage d'Italie, après avoir fait du port de Venise un dianlier de grandes constructions de marine militaire, et décrété également l'ouverture d'un canal qui devait unir le Pô à la Méditerranée. La réunion à la France du port de Flcssinguc, des places de Wesel , de Cassel et do Kehl , avec leurs dépendances, venait aussi d'être proclamée paileSénat. Dés lors le Rliiii tout entier était fiançais. En même temps, une instruction du ministre de la guerre annonçait la formation de deux corps d'observation dans le département de la Gironde. Tout à coup la nouvelle se répand ipie, envaiiies contre le droit des gens, l'ampcluiie et Barcelone mit été occupées mililaiicmeiil iiar l'armée française. (]ett(î
«.^îs^o-i^-si;
armée, destinée pour le Portugal et pour une expédition contre Gibraltar, reçoit subitement l'attitude d'une armée d'invasion en Espagne. Surprise dans la sécurité du traité de Fontainebleau et de la convention qui a place , en Danemark , les quinze mille hommes du marquis de la Romana sous les aigles de Napoléon, l'Espagne va bientôt sortir de la stupeur qui la saisit au bruit des troubles qui sont près d'agiter sa capitale. Elle va se trouver placée en un moment entre la guerre qui éclate encore une fois dans le palais de ses rois et celle qui enlève ses forteresses. Figuières et Saint-Sébastien ont éprouvé le sort de Pampelune et de Barcelone. Le grand-duc de Berg, général en chef, dirigeait cette invasion dans un pays cimi.
Au commencement de 1808, l'Espagne était toute française, ou plutôt toute napoléonienne. Par ses victoires et ses grands actes d'administration, l'Empereur avait conquis l'admiration de cette nation enthousiaste. Les dissensions intérieures de la famille royale n'avaient pas peu contribué à cette disposition du peuple espagnol , qui regardait Napoléon comme l'arbitre de sa destinée. Son voyage à Madrid avait reçu de l'impatience des peuples de ce royaume une sorte de certitude oflicielle. L'armée de réserve de la Gironde avait reçu le nom à'armée libératrice. On supposait qu'elle renfermait les corps de la garde impériale, ce qui confirmait la nouvelle de l'arrivée prochaine de Napoléon. Cette armée était entrée par les deux portes de Perpignan et de Rayonne. Des arcs de triomphe avaient été élevés dans toutes les villes , et môme dans les plus petits villages, sur la route qu'elle devait suivre, jusqu'à l'embranchement de celle qui de Burgos conduit à Madrid. Un enthousiasme qui prouvait toute la misère de la nation avait fait affluer sur le passage des troupes impériales une foule immense d'habitants, accourus des provinces voisines pour voir le héros dont la protection était devenue si populaire. Ce sentiment exerçait tant de puissance sur les Espagnols , que la surprise de Pampelune, de Monl-Iouy, de Saint-Sébaslien, de Figuières, de Barcelone, ne put ébranler leur confiance, et qu'ils acceptèrent sans aiTière-pensée les explications des généraux français relativement à la nécessité d'assurer les derrières de l'armée. D'ailleurs , on s'entretenait publiquement d'une expédition en Afrique et du siège de Gibraltar. Ce projet, dans l'état d'animosité des Espagnols contre l'Angleterre, contribuait encore à exalter en faveur des Français l'esprit de la multitude.
Au palais d'Aranjuez , la scène était différente. Le prince de la Paix, c'est-à-dire la famille royale et le gouvErnemenl , avait subitement perdu toute espérance. Le retour de l'agent Isquierdo avait produit ce terrible changement. Celui-ci annonça qu'il n'était plus question du traité de Fontainebleau ; que l'Empereur exigeait la réunion à l'empire des pro\ices de la rive gauche de l'Èbre , déjà occupées par l'armée française, et que cette cession serait compensée par celle du Portugal. Godoy, qui, de la grande faveur où il se croyait dans l'esprit de l'Empereur, se Irouvail loul à coup rciluit h iiii-niénu' : (iodoy. (lu'obsédait en outre un redou-
blement d'inimitié de la part des principaux personnages de l'État et de la population de la capitale, effrayé du triomphe de Ferdinand, à qui il se voyait publiquement sacrifié, conseillé de plus, dit-on, par Isquierdo, (]odoy se détermina ii faire suivre l'exemple de la cour de Lisbonne à celle de Madrid , et à aller se réfugier avec elle dans l'empire que Cortès avait fondé en Amérique. Du consentement de la reine à celui du roi le passage fut prompt ; la crainte de tomber sous le pouvoir de Ferdinand décida le départ. En sa qualité de généralissime, le prince de la Paix expédia secrètement à divers corps qui, par leur marche sur le Portugal, protégeaient l'invasion française, l'ordre de rétrograder et de s'échelonner sur la loule de Madrid à Cadix , où l'embarquement de la famille royale devait s'opérer. La cour habitait à Aranjuez ; mais, soit indiscrétion, soit trahison, le secret du voyage du roi cessa bientôt d'en être un dans cette résidence et à Madrid. On apprit aussi que, sous prétexte de manœuvres militaires, dont l'usage s'était perdu depuis longtemps, des troupes allaient se rassembler à Aranjuez. Le conseil suprême de Castille voulut au moins retarder le mouvement de ces troupes , et adressa au roi de vives remontrances , en le suppliant de ne pas quitter sa capitale ; ce fut inutilement : les troupes marchèrent la nuit sur Aranjuez. Alors seulement Godoy, instruit de la disposition des esprits, s'avisa de redouter pour lui-même la présence des forces dont il avait pressé l'arrivée malgré les représentations du conseil suprême. On répandit à profusion une proclamation qui démentait le bruit du départ du monarque. Mais le peuple ne répondit à ces publications que par le cri de : Mort à Godoijf Une foule de paysans armés, renforcés d'une partie de la population de la capitale et de toute celle d'Aranjuez , affluèrent subitement dans cette résidence. Les troupes, depuis longtemps indisposées contre Godoy, dont la domination leur était également insupportable, s'unirent avec les habitants. Tous accusaient Godoy d'avoir appelé en Espagne les bataillons français. Le roi fit publier une autre proclamation par laquelle, après avoir remercié ses sujets de leur noble agitation , il leur disait : « Sachez que « l'armée de mon cher allié , l'empereur des Français , traverse mes États avec « des sentiments de paix et d'amitié. Elle a pour but de se porter sur les points « menacés d'un débarquement de l'ennemi (des Anglais). La réunion d'un corps « de ma garde n'a pour objet ni de défendre ma personne, ni de m' accompagner « dans lin voyage que la malignité vous a fait supposer nécessaire. »
Cette seconde proclamation fut encore plus mal accueillie que la première. Le peuple , persuadé que Godoy avait invoqué le secours du prince Murât dont l'armée s'approchait de Madrid , résolut de sacrifier le favori à sa vengeance, dût le roi lui-même descendre d'un trône que Godoy souillait chaque jour par la plus indigne usurpation. Le 17 mars, à quatre heures du matin, la foule se porta en armes au palais de Godoy, et fut d'abord repoussée par sa garde. Godoy n'eut que le temps de se réfugier dans un grenier, où il resta caché pendant vingt-quatre heures sans prendre aucune nourriture. Pressé de toutes parts, le roi voulut con-
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juirr l'oi'iijic en piochimiint qu il dunnail au prince de lu l'air lu démission de toutes ses charr/es , et qu'il prenait lui-même le commundemenl de toutes ses troupes. Malgré cette concession, la foule poursuivit son triomphe avec encore plus de vigueur, et Ferdinand accepta d'elle la royauté séditieuse qu'elle lui conférait. Le lendemain , un domesli(|U(' resté fidèle à Godoy fut reconnu comme il allait chercher des aliments pour son maître; forcé par la nécessité de sauver sa propre vie, il découvrit la retraite du prince. Dans cet intervalle , le roi avait abdiqué en faveur de Ferdinand, sous la condition que Godoy serait épargné. Ou eut bien de la peine à protéger sa vie. Ce ne fut qu'en promettant une prompte justice qu'on put l'arracher à la fureur du peuple, ctjl fut constitué prisonnier dans ce même palais de Villa-Viciosa où se passait cette terrible scène. Le décret d'abdication fut aussitôt publié ; il avait pour motif l'état d' infirmité du roi e! le besoin de jouir de lu vie privée dans un climat plus tempéré. Jamais dévouement d'un souverain à son sujet n'égala celui de Charles IV envers Godoy. Il renonçait à cause de lui à sa couronne , et ne mettait que le salut de son ministre pour condition à cet immense sacrifice! Cette abdication, annoncée le 19 à Aranjuez, produisit un effet magique. Les armes tombèrent des mains d'une multitude effrénée; ce calme subit révéla éloquemment au roi et à la reine toute la pensée de la nation. L'abdication , signée au milieu des baïonnettes et du tumulte populaire , devait avoir de fatales conséquences ; car aux yeux de personne elle ne pouvait passer pour un acte libre et volontaire. Le lendemain, le roi Charles en instruisit l'Empereur.
Le premier acte de la souveraineté de Ferdinand fut un édit qui confisquait , au profit de la couronne , tous les biens du prince de la Paix , meubles et immeubles. Il faut le dire , cette satisfaction était due à la nation espagnole. Ferdinand annonça ensuite qu'il allait se rendre à Madrid pour s'y faire proclamer. Le duc del'Infantado reçut, avec le grade de colonel des gardes, la présidence du conseil de Castille. Aussitôt que ces différentes résolutions furent rendues publiques, le peuple et les soldats pillèrent, soit à Madrid, soit à Aranjuez , le palais du prince de la Paix, de plusieurs de ses parents, des ministres, et en brûlèrent les meubles sur la place publique. Le 21 , le roi fit un acte de protestation secret contre son abdication , et se h;\ta de l'adresser à l'Empereur. « Je n'ai déclaré me démettre « de ma couronne que lorsque le bruit des armes et les clameuis d'une garde « insurgée me faisaient assez connaître qu'il fallait choisir entre la vie et la mort , « qui eût été suivie de celle de la reine... » Ainsi Ferdinand était accusé de parricide par sa mère auprès du grand - duc de Berg , et par son père auprès de Napoléon. De telles confidences, de telles accusations jugeaient à elles seules la maison d'Espagne.
D'après ces événements , le grand-duc de Berg , sans prendre les ordres de l'Empereur, ciut devoir quitter Iturgos, et s'avança vei-s Madrid à la tête des corps de Moncey et do Dupont. Il avait probablement interprété en sa faveur
lari^iAT
l'impatience ancienne de cette capitale à rece\oir Napoléon, dont il se croyait le précurseur. Cette ambition, mal déguisée, aveugla Murât, et eut pour conséquence la faute bientôt irréparable d'arriver à Madrid la veille du jour où Ferdinand devait y entrer en qualité de roi des Espagnes. Les habitants se trouvaient si heureux de leur triomphe sur Godoy, qu'ils regardèrent avec une sorte d'indifférence la présence des troupes de Murât. L'entrée solennelle de Ferdinand , qui eut lieu le lendemain, porta au dernier degré d'enthousiasme la population de Madrid. Le nouveau souverain se hâta d'envoyer auprès de l'Empereur le comte Fernando ISunez , pour l'informer de son avènement. Mais la conduite du grand-duc de Berg , qui s'abstint d'aller saluer Ferdinand et de le reconnaître comme roi, jeta soudain dans l'esprit de ce prince l'inquiétude la plus vive; il craignait, et avec raison, d'avoir été prévenu auprès du grand-duc par son père et par sa mère.
Dès qu'il connut les événements d'Aranjuez, et en réponse à la correspondance du grand-duc de Berg, Napoléon lui adressa la lettre suivante. Cette lettre si importante fera mieux juger que toutes les réflexions quelle était l'opinion ou plutôt l'incertitude de Napoléon sur les affaires de l'Espagne et sur sa propre position vis-à-vis de ce royaume à l'époque du 29 mars.
M MONSIECR LE GRAND-DDC DE BERG,
« Je crains que vous ne me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. L'affaire du 20 mars a singulièrement compliqué les événements ; je reste dans une grande perplexité.
« Ne croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée , et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf, il a tout le courage et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que n'ont point usé les passions politiques.
« L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne ; s'ils craignent pour leurs privilèges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse, qui pourront éterniser la giierre. J'ai des partisans ; si je me présente en conquérant , je n'en aurai plus.
« Le prince de la Paix est détesté parce qu'on l'accuse d'avoir livré l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de Ferdinand : le parti populaire est le plus faible.
« Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au chef d'une nation ; cela n'empêchera pas que , pour nous l'opposer, on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers les personnages de cette famille ; il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer des haines. L'Es-
pagne a plus de cent mille hommes sous les armes; c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une guerre intérieure: divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de soulèvement à la monarchie entière.
«Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables; il en est d'autres que vous sentirez. L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos embarras : elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient sur les côtes du Portugal et dans la Méditerranée ; elle fait des enrôlements de Siciliens et de Portugais.
« La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce pays; c'est peutêtre celui de l'Europe qui est le moins préparé. Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale , font le plus petit nombre ; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.
« Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à l'Espagne; quels sont les meilleurs moyens à prendre?
« Irai-je à Madrid? exercerai-je l'acte d'un grand protectorat, en prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire régner Charles IV ; son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés , qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
« Ferdinand est l'ennemi de la France , c'est pour cela qu'on l'a fait roi ; le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de famille serait un faible lien. La l'eine Elisabeth et d'autres princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, et qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont suivre... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du Portugal , et attendri\
« Je n'approuve point le parti qu'a pris Votre Altesse impériale de s'emparer si précipitamment de Madrid; il fallait tenir l'armée à dix lieues de la capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le prince de la Paix doit avoir dans les emplois publics des partisans; il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi . qui pouvait produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols , a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller, auprès du vieux roi , voir ce qui se passe : il se concertera avec Votre Altesse impériale. J'aviserai ultérieurement au parti qui; sera à prendre; en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire.
« Vous ne m'engagerez à une entrevue en Espagne avec Ferdinand que si vous jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le prince Godoy :
vous exigerez pour eux , et vous leur rendrez les mêmes honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que je prendrai : cela ne sera pas difficile, ^'e n'en sais rien moi-même.
« Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs privilèges et leurs immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la mettre en rapport avec l'état de la civilisation de l'Europe , pour la soustraire au régime des favoris... Vous direz aux magistrats et aux bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de recréer la machine de son gouvernement , et qu'il lui faut des lois qui garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la féodalité; des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont jouit la France, malgré les guerres où elle s'est toujours engagée ; la splendeur de la religion , qui doit son rétablissement au Concordat que j'ai signé avec le pape. Vous leur démontrerez les avantages qui peuvent résulter d'une régénération politique : l'ordre et la paix dans l'intérieur. Tel doit être l'esprit de vos discours et de vos écrits; ne brusquez aucune démarche ; je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, me fortifiant vers le Portugal, aller porter la guerre de ce côté.
« Je songerai à vos inléré/s particuliers, n'y songez pas vous-même... Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous occupe et ne dirige votre conduite ; cela me nuirait, et vous nuirait encore plus qu'à moi.
« Vous allez trop vite dans vos instructions du 14 : la marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide à cause de l'événement du 19 mars. FI y a des changements à faire; vous ordonnerez de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères.
« J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus sévère ; point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour les habitants les plus grands égards; l'on respectera principalement les églises et les couvents.
« L'armée évitera toute rencontre , soit avec des corps de l'armée espagnole , soit avec des détachements, il ne faut pas que d'aucun côté il soit brûlé une amorce.
« Laissez Solano dépasser Badajos ; faites-le observer seulement ; donnez vousmême l'indication des marches de votre armée, pour la tenir toujours à une dislance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre s'allumait , tout serait perdu.
« C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications avec .Solano, comme avec les généraux et les gouverneurs espagnols.
«Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez sur-le-champ le
chambellan de Tournon qui vous porte cette dépêche ; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce , etc.
« Napoléon. »
Il résulte de cette lettre remarquable que le grand-duc de Berg avait commis une grande faute en venant, pour ainsi dire, avec son armée, préparer à Madrid l'entrée du roi Ferdinand. Il était évident aussi que Napoléon condamnait la royauté de Charles IV, et que , sans approuver celle de Ferdinand, il n'était pas éloigné de le reconnaître et de traiter avec lui. Napoléon ne dissimulait pas non plus qu'il regrettait que la famille royale ne fût point partie pour l'Amérique; il voyait la nécessité d'une révolution en Espagne ; il ne savait pas lui-même le parti qu'il prendrait : celui de placer Joseph sur le trône d'Espagne n'existait pas encore. Napoléon s'abandonnait tout à fait au mouvement des circonstances, et n'avait de bien arrêté dans ses idées que la force de la nation espagnole, la crainte d'une levée en masse, qui pourrait éterniser la guerre, et la certitude que tout serait perdu si la guerre s'allumait. Cette lettre prouve suffisamment que Napoléon , si mal servi par son ambassadeur lors des affaires de l'Escurial et d'Aranjuez, ne l'était pas mieux par son lieutenant, à qui il reproche l'occupation de Madrid, et, comme cédant à un secret pressentiment, la marche du général Dupont sur Tolède ; elle ne laisse non plus aucun doute sur l'empire que Napoléon eût exercé en Espagne six mois plus tôt, s'il fût arrivé à Madrid en souverain conciliateur de la famille royale. C'est dans cette anxiété d'esprit qu'il décida son départ pour Bayonne. A cette époque, le général Savary se trouvait à Madrid, où il avait été envoyé auprès de Charles IV, avec une mission relative au voyage de la famille royale à Bayonne.
Il y eut donc au premier mot du général Savary , de la part de la vieille cour , non-seulement consentement , mais empressement à courir se jeter à Bayonne dans les bras de Napoléon ; elle n'avait qu'une inquiétude , c'était d'être prévenue par Ferdinand. Ce prince, dont la répugnance au départ pour Bayonne eût paru naturelle, au grand étonuement du négociateur, alla au-devant de cette proposition , et , chose étrange , tant il est facile aux hommes passionnés de prendre le parti qui doit leur enlever tout à coup le prix de tous leurs efforts . les ducs d'Infantado, del Parque, le chanoine Escoïquitz, le ministre Cevallos, les premiers meneurs de l'affaire de l'Escurial et de celle d'Aranjuez , présentèrent à Ferdinand le voyage de Bayonne comme un autre coup d'État que la fortune mettait entre ses mains.
Ce prince se mit en route dans l'espoir de faire approuver son usurpation par Napoléon, ne doutant pas qu'il aurait de la peine à atteindre Burgos, sans même y rencontrer l'Empereur, dont l'arrivée à Madrid était toujours annoncée. Avant de s'éloigner, Ferdinand établit un conseil de régence sous la présidence de son oncle D. Antonio ; il partit avec le général Savary , le duc de l'Infanlado et le
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 2T:i
cliaiioiiie Escoïquitz. En arrivant à lUirgos, on ne trouva aiKuiie nouvelle dn prochain passage de Napoléon , et on poussa jusqu'à Vittoria, où l'on n'en apprit pas davantage. Mais dans cette ville , de fidèles serviteurs de la famille royale supplièrent Ferdinand de s'antMer ; i)armi eux se trouva le chevalier rrquijo , qui arrivait exprès de Bilhao pour conjurer le prince de ne pas aller plus avant. Ferdinand, ébranlé par ces conseils, se décida à écrire à l'Empereur la lettre suivante , que porta le général Savary :
« MoNSlEUit MON Frère,
« Élevé au trône par l'abdication libre et spontanée de mon auguste père , je « n'ai pu voir, sans un véritable regret, que S. A. impériale le grand-duc de a Berg, ainsi que l'ambassadeur de Votre Majesté impériale et royale , n'aient « pas cru devoir me féliciter comme souverain d'Espagne , tandis que les repré- « sentants d'autres cours , avec qui je n'ai point de liaisons si intimes ni si chères, (' se sont empressés de le faire : ne pouvant en attribuer la cause qu'au défaut « d'ordres positifs de N'otre Majesté , elle me permettra de lui exposer, avec toute « la sincérité de mon cœur, que, dès les premiers moments de mon règne , je « n'ai cessé de donner à Votre Majesté impériale et royale les témoignages les « plus marquants et les moins équivoques de ma loyauté et de mon attachement « à sa personne ; que l'objet de mon premier ordre a été de renvoyer à l'armée M de Portugal les troupes qui l'avaient déjà quittée pour se rapprocher de Madrid ; « que mes premiers soins ont eu pour but l'approvisionnement, le logement et «les fournitures de ses troupes, malgré l'extrême pénurie dans laquelle j'ai « trouvé mes finances , et le peu de ressources qu'offraient les provinces où elles « ont séjourné : et que je n'ai pas hésité un moment à donner à Votre Majesté la « plus grande preuve de confiance , en faisant sortir mes troupes de ma capitale « pour y recevoir une partie de son armée : j'ai cherché pareillement , par les '( lettres que j'ai adressées à Votre Majesté , de la convaincre, autant qu'il a été « en mon pouvoir de le faire, du désir (pie j'ai toujours nourri de resserrer " d'une manière indissoluble , pour le bonheur de mon peuple , les liens d'amitié « et d'alliance qui existaient entre Votre Majesté impériale et mon auguste père. « C'est dans les mêmes vues que j'ai envoyé auprès de Votre Majesté une dépu- « tation de trois grands de mon royaume pour aller au-devant de Votre Majesté , « aussitôt que son intention de se rendre en Espagne me fut connue; et, pour « lui démontrer d'une manière encore plus solennelle ma haute considération (I pour son auguste personne , je n'ai pas tardé à faire partir dans un égal « objet mon très-cher frère l'infant don Carlos, déjà arrivé depuis quelques jours « à Bayonne. J'ose me llattcr que \'otre Majesté aui'a reconnu dans ces démaichcs « mes véritables sentiments.
(» A ce simple exposé des faits Voire Majesté nie pernicKra d'ajouter l'evprcs-
« sion des vifs regrets que j'éprouve en me voyant privé de ses lettres , surtout « après la réponse fianclie et loyale que j'ai donnée à la demande que le général « Savary vint me faire à Madrid , au nom de Votre Majesté. Ce général m'assura « que Votre Majesté désirait seulement savoir si mon avènement au trône pour- « rail amener quelque changement dans les rapports politiques de ses États. J'y « répondis en réitérant ce que j'avais eu l'honneur de manifester par écrit à « Votre Majesté , et je me suis rendu volontiers à l'invitation que le même général « me fit de venir au-devant de Votre Majesté, pour m'anticiper la satisfaction V de la connaître personnellement, d'autant plus que j'avais déjà manifesté à « Votre Majesté mes intentions à cet égard. En conséquence, je me suis rendu à « ma ville de Vittoria, sans égard aux soins indispensables d'un nouveau règne, n qui aurait exigé ma résidence au centre de mes États.
« Je prie donc instamment Votre Majesté impériale et royale de vouloir bien « faire cesser la situation pénible à laquelle je suis réduit par son silence, et de « dissiper, par une réponse favorable, les vives inquiétudes qu'une trop longue « incertitude pourrait occasionner à mes fidèles sujets.
« Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. De Votre Majesté Cl impériale et royale le bon frère
« Ferdinand. »
« Vitloria, li avril 1808. »
Tandis que Ferdinand entrait à Burgos et à Vittoria sous des arcs de triomphe, un ordre de la régence , dicté par une main invisible , ouvrait au prince de la Paix les portes de sa prison, el le dérobait au jugement qui était l'objet de l'impatience générale de la nation. Dès ce jour le peuple espagnol, à qui l'on arrachait son grand coupable , jura vengeance et extermination aux Français. L'Espagne, qui tout entière accusait le prince de la Paix, se leva tout entière aussi contre ceux qu'elle crut pouvoir, dès lors, nommer les protecteurs du ministre déchu.
L'Empereur était arrivé à Bayonne dans la nuit ; le général Saxary lui remit la lettre de Ferdinand , et rapporta au prince cette mémorable réponse :
« Mon FiiÈRE ,
« J'ai reçu la lettre de Votre .\llesse royale; elle doit a\oir acquis la preuve, « dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de l'intérêt que je lui ai toujours « porté. Elle me permettra , dans la circonslance actuelle, de lui parler avec fran- « chise et loyauté. En arrivant i\ Madrid , j'espérais porter mon illustre ami à « quelques réformes nécessaires dans ses Élats , et à donner quelque satisfaction à « roi)inion [lulilicpie. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait nécessaiie pour « son bonlieur el celui de ses sujets. Les atlaires du Nord ont relardé mon voyage.
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« Les événemoiits d'Aianjuez ont ou lieu. Je ne suis point juge de ee qui s'est a passé, et de la conduite du prince de la Paix; mais ce que je sais bien, c'est « qu'il est dangereux pour les rois d'accoutumer les peuples à répandre du sang « et à se faire justice eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse rojale n'en fasse « pas un jour elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire « du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal , et qui a si long- « temps régi le royaume. Il n'a plus d'amis : Votre Altesse royale n'en aura plus <i si jamais elle est malheureuse. Les peuples se vengent volontiers des hommages « qu'ils nous rendent. Comment d'ailleurs pourrait-on faire le procès au prince de « la Paix sans le faiie à la reine et au roi votre père? Ce procès alimenteia les « haines et les passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne. « Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa mère. Si le 0 procès la déshonore , Votre Altesse royale déchire par là ses droits. Qu'elle « ferme l'oreille à des conseils fiiibles et perfides. Elle n'a pas le droit de juger le « prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en reproche , se perdent dans les droits » du trône. J'ai souvent manifesté le désir que le prince de la Paix fût éloigné des " affaires : l'amitié du roi Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner « les yeux des faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous « sommes ! faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se conci- 0 lier : que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne , et je lui offre un refuge en « France. Quant à l'abdication de Charles IV, elle a eu lieu dans un moment où « mes armées couvraient les Espagnes, et, aux yeux de l'Europe et de la posté- « rite , je paraîtrais n'avoir employé tant de troupes que pour précipiter du trône « mon allié et mon ami. Comme souverain voisin , il m'est permis de vouloir M connaître , avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre .Vitesse a royale, aux Espagnols, au monde entier : si l'abdication du roi Charles est de 0 pur mouvement , s'il n'a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute d'Aranjuez , « je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais Votre Altesse royale « comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec elle sur cet objet. La cir- « conspection que je porte depuis un mois dans ces affaires doit lui être garant de 0 l'appui qu'elle trouvera en moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature « qu'elles soient , venaient à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me « fit part de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement « affecté; et je pense avoir contribué, par les insinuations quej'ai faites, à la bonne « issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse royale avait bien des torts ; je n'en « veux pour preuve que la lettre qu'elle m'a écrite et que j'ai constamment voulu « ignorer. Roi à son tour , elle saura combien les droits du trône sont sacrés. « Toute démarche près d'un souverain étranger, de la part d'un prince hérédia taire, est criminelle. Votre Altesse royale doit se défier des écarts, des émotions o populaires ; on pourra commettre quelques meurtres sur mes soldats isolés , 0 mais la ruine de l'Espagne en serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à
27G HISTOIRE DE NAF'OLEOIN.
« Madrid on ail répandu des lettres du capitaine-général de la Catalogne, et fait n tout ce qui pouvait donner du mouvement aux têtes. Votre Altesse royale « connaît ma pensée tout entière ; elle voit que je flotte entre diverses idées qui « ont besoin d'être fixées. Elle peut être certaine que, dans tous les cas, je me « comporterai avec elle comme envers le roi son père. Qu'elle croie à mon désir « de tout concilier, et de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon i( afTection et de ma parfaite estime.
« Sur ce , je prie Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
« Bavonne, lo IG avril 1808.
« N.APOLI'ON. »
Malgré les pressentiments que cette lettre devait éveiller en lui , Ferdinand se décida à achever son voyage. Ce prince arriva le 20 à Bajonne, où Napoléon vint lui faire visite , en continuant de le traiter d'Altesse Royale. Dans cett<' première entrevue, il ne l'ut nullement question des affaires de l'Espagne. Ferdinand dut regretter amèrement alois de n'avoir point écouté, à Vittoria, les représentations du chevalier Urquijo. Mais il n'était plus temps. Aussitôt après le départ de Ferdinand, le grand-duc de Berg avait lait rendre la liberté au prince de la Paix, qui se mit en route pour la France, sous escorte.
Peu après son arrivée à Rayonne, Ferdinand fut suivi par Charles IV, la reine sa mère et les infants ses frères. Là, le vii'ux roi, irrité comme monarque et ulcéré comme père, voulut prendre Napoléon pour juge de ses dissensions domestiques. I,es scènes les plus violentes eurent lieu entre le roi et son fils. Cette malheureuse famille portait la peine de la faiblesse du père et de l'impudicité de la mère. Le résultat de toutes ces querelles, qui servaient, sans doute, les desseins de Napoléon, mais auxquelles il demeura étranger, fut une abdication formelle et complète du roi Charles IV, en faveur du prince qu'il plairait à l'empereur des Français de donner pour roi aux Espagnes et aux Indes.
Le peuple de Madrid avait vu partir avec peine le roi et les princes de la famille royale. La reine d'Étrurie, sœur de Ferdinand, et son fils, l'infont don François de Paule, étaient seuls, avec l'infant don Antonio, président de la junte du gouvernement provisoire , restés dans la capitale. Une lettre du roi Charles IV les appela à Bayonne. Le 1" mai, des officiers envoyés par le grand -duc de Berg auprès de la junte en firent la demande formelle , déclarant qu'en cas de refus on emploierait la force. La junte, après en avoir délibéré, répondit qu'elle était bien décidée à ne point consentir au voyage du jeune prince. Le lendemain, -2 mai, jour de funèbre mémoire, une foule immense se pressait sur la i)lace du palais; une seule pensée animait cette multitude, celle de ne pas laisser partir l'infimt. Les voitures étaient depuis longtemps préparées, lorsqu'un aide de camp de Murât vint apporter l'ordre du départ. On laissa partir la voiture de la reine d'Étrurie; mais lorsque celle de l'infanl luuiil pivcéilée d'un officier français, toute cette
masse se ma sur la Miiture, iloiit les traits fuient coupés; en un nionienf le feu s'engagea de paît et d'autre, et toute la ville fut bientôt en insunecliou. On battit la générale, et les troupes qui campaient aux portes de Madrid prirent les aimes; toutefois la garnison, forte seulement de trois mille hommes, parvint à comprimer la sédition, grAce au secours de l'artillerie française qui mitrailla dans les rues les révoltés, et sauva de leurs mains le parc et les fusils de l'arsenal , dont ils allaient s'emparer. Des charges de cavalerie vigoureusement conduites achevèrent de détruire ce qui avait échappé à l'artillerie et à la baïonnette. Un grand nombre d'Espagnols périrent dans cette journée déplorable, et les conséquences soudaines de leur mort justifièrent toute In portée de ce mot de Napoléon à Murât: uSi je me présente en conqvérant^je n'aurai plus de partisans. » Dès ce jour la terre d'Espagne devint hostile aux Français.
Le premier acte de la reprise de souveraineté du roi Charles avait été de donner la régence au grand-duc de Berg en la retirant à l'infant don Antonio; le second, fut ie traité signé à Bayonne le 'y mai , par lequel Charles disposait de sa couronne en faveur de l'empereur Napoléon. Le 10 mai suivant, se régla entre le général Duroc et don Juan Escoïquitz un autre traité par lequel Ferdinand adhérait, ainsi que ses frèi'es, à la cession du royaume dEs])agne faite par leur père. Ainsi se termina la vengeance du père sur le fils , du lîls sur le favori, du favori sur le prince héréditaire, et celle de la reine, plus implacable encore, parce qu'elle avait sacrifié à ses ressentiments la haine invétérée qu'elle portait à la France, et oublié depuis longtemps qu'elle était la femme de Charles IV et la mère de Ferdinand. Après ces deux traités, les deux cours se séparèrent. Le roi, son épouse, la reine d'Étrurie, l'intant don François de Paulc et le prince de la Paix partirent pour le château de Compiègne , le prince des Asturies, accompagné de son frère don Carlos et de son oncle don Antonio, partit pour le château de Valencey, appartenant à M. Talleyrand. Plas tard le roi Charles obtint d'aller s'établir à Marseille, l'air de Compiègne étant trop froid pour sa santé.
Cependant le grand-duc de Berg g()u^ernait au nom de rempereur Napoléon. Le 15 mai, le conseil de Castille, présidé par le marquis de Caballero, qui avait dirigé pour Ferdinand l'insurrection d'Aranjuez, rédigea une adresse à S. M. L et R., par laquelle, après avoir dit qu'il n'y avait plus de Pyrénées, il demandait pour roi des Espagnes l'alné des augustes frères de S. M. La ville de Madrid exprimait le même vœu par l'organe de son conseil , et Louis de Bourbon , cardinal archevêque de Tolède, écrivait à l'Empereur une lettre dans laquelle il annonçait que la cession de la couronne d'Espagne lui imposait la douce oliliyalion de déposer aux pieds dp l'iùnpereur l'hummarje de son respect et de su fidélité ^ et suppliait S. M. de le regarder comme son plus fidèle sujet, et de lui faire connaître ses intentions pour mettre sa soumission à l'épreuve. Tout ce qui était resté à Bayonne du cdrtége et de la cour du vieux roi et de son fils ne cessait de renouveler joui^
nellemcnt à Napoléon les mûmes hommages. Ces liommes , naguéie de paitis si différents, confondaient tout à coup leurs intérêts dans celui de leur dévouement à Napoléon. Ils suivaient l'exemple du prince des Astuiies et de ses fières , qui , avant de quitter Bayonne, avaient adressé au gouvernement provisoire de .Madrid, non -seulement leur adhésion au traité du ô mai, mais encore une evliortatiim toute paternelle aux Espagnols de s"y conformer, ainsi qu'une déclaration qui les relevait du serment de fidélité. Toutefois la nation avait considéré à sa manière et interprété d'après son propre jugement la position, la parole et les écrits de Ferdinand; elle s'était décidée déjà, le 2 mai, par l'insurrection de Madrid, à le forcer, quoique absent et démissionnaire, de régner sur elle; ou plutôt c'était en son nom qu'elle avait levé le drapeau de l'indépendance. Il ne restait plus en Espagne de personnes favoiables à la révolution de Rayonne que ce petit nombre d'hommes de cour, d'Etat et d'administration , qui se groupaient déjà autour du trône de Joseph, soit par ambition, soit par mépris pour la dynastie fugitive, soit aussi par amour pour une patrie à qui Napoléon destinait de nobles et sages institutions. Trop peu éclairée alors, la masse des Espagnols ne voyait qu'une armée française à la place de ses souverains; devant cette force étrangère , qui seule pouvait la sauver de ses propres fureurs , elle devint implacable , et ne prit conseil que du sentiment dune indépendance qu'elle n'était pas en état de supporter. Le peuple espagnol et Napoléon se trompèrent tous deux, l'un en servant Ferdinand, l'autre en couronnant Joseph. L'Empereur fut mal informé de la situation morale de l'Espagne. Ce fut donc en pure perte pour les intérêts communs des deux nations qu'il fit publier cette proclamation, dont la gloire et le bonheur des Espagnols était le double but.
« Espagnols!
« Après une longue agonie, votre nation périssait. J'ai vu vos maux; je vais y a porter remède. Votre grandeur fait partie de la mienne. Vos princes m'ont « cédé tous leurs droits à la couronne des Espagnes : je ne veux point régner sur « vos provinces , mais je veux acquérir des titres éternels à votre amour et à « votre reconnaissance. Votre monarchie est vieille : ma mission est de la rajeu- « nir. J'améliorerai toutes vos institutions, et je vous ferai jouir, si vous me « secondez, des bienfaits d'une réforme, sans froissements, sans désordres, sans « convulsions.
« Espagnols ! j'ai fait convoquer une assemblée générale de députations des pro- « vinces et des villes. Je veux m'assurer par moi-même de vos désirs et de vos « besoins; je déposerai alors tous mes droits, et je mettrai votre glorieuse cou- « ronne sur la tête d'un autre moi-même, en vous garantissant une constitution « qui concilie la facile et salutaire autorité du souverain avec les libertés et les pria viléges du peuple.
J©gîlP[Kl iiRAiFi\iTE
« Espagnols ! souvenez-vous de ce qu'ont été vos pères; voyez ce que vous êtes « devenus. La faute n'en est pas à vous, mais à la mauvaise administration qui 0 vous a régis. Soyez pleins d'espérance et de confiance dans les circonstances «actuelles, car je veu\ ipie vos deiniers neveux conser\cnt mon souvenir et « disent : // est le régénérateur de notre patrie. »
Cette proclamation n'est pas une des moindres preuves de cette grande idée qui inspire tout le règne de Napoléon , celle de régénérer la vieille monarchie européenne, et de recréer une vaste société poliliiiue, conforme au progrés du siècle. Les hommes qui n'ont vu dans Napoléon qu'un conquérant , parce qu'il était toujours victorieux sur les champs de bataille où ses ennemis l'appelaient incessamment, ne l'ont compris ni dans la guerre ni dans la paix. Il était aussi éminemment législateur que grand capitaine; il ne cessait de dire aux différents peuples ce qu'il disait aux Espagnols : « Votre Europe est vieille; ma mission est Je la rajeunir. » .Mais les Espagnols étaient loin d'être mûrs pour apprécier le bienfait qu'on venait leur apporter.
En conséquence de la proclamation de Uajonne, un décret convoqua dans cette ^ille, pour le 15 juin, l'assemblée des notables de la nation espagnole. Le 3 du même mois, la junte de gouvernement, résidant à Madrid, publia un manifeste par lequel elle invitait les insurgés à déposer leurs armes, et instruisait les habitants des avantages politiques et sociaux (pii allaient résulter pour eus du nouveau régne. Le 6, Napoléon rendit un décret où, d'après les vœux de la jimte d'État du conseil de Castille et de la ville de .Madrid , il proclama roi des Espagnes et des Indes son frère Joseph , roi de Naples et de Sicile. Bientôt parut, en reconnaissance de cet événement, une adresse aux Espagnols par les députés à la junte générale extraordinaire. Le duc de l'Infantado faisait partie des nombreux signataires de cette adresse , ainsi que le duc del Pai'que , l'ex-ministre Cevallos , le duc d'Ilijar, le comte de Ferdinand Nunez , le marquis de Santa-Cruz, le duc d'Ossuna; parmi les signataires du manifeste de la junte de gouvernement , on remar- (|uait le nn'nistre de la guerre (TFarril, le martpiis (laballero , le duc de Grenade; tout ce que la nation comptait d'hommes considéiables par leur naissance, leurs dignités, leur fortune, leurs services et leur rang, sanctionna le nouvel ordre de choses. Enfin , le 7 juin, l'^mpereui' se porta en pompeux cortège au-devant de son fière .losepli, à deux lieues de lîayoïuie, et, après leur entrée au cliAteau de Marac, les grands d'Es|)agne, le duc de l'Infantado à Icui' tôle, vinrent oll'rir leurs hommages au nouveau roi. M. d'Urquijo, (pii a\ait vainement supplié Ferdinand de ne pas dépasser \'ittoria, eut, ainsi que Ovallos, une longue cnnféi'ence avec Joseph. Les députations du conseil de (bastille, des conseils de l'inquisition, se succédèrent. La députation de l'armée fut présentée par le duc del l'aripie. Après plusieurs séances de la junte extraoïdiiiaire, où se discuta l'acti! constitutionnel, le 7 juillet, la junte étant réutne dans le lieu de ses séances, Joseiih, sui' son Irùne,
prononça un discours, et ordonna la lecture de cet acte. Ce prince prêta serment sur l'Évangile à la religion et à la constitution de l'État. Le serment fut ensuite successivement prêté au roi et à la constitution par tous les membres de la junte, les grands-officiers de la couronne et les officiers de la maison du roi. La junte vota des remerciements à l'Empereur, et fut admise en sa présence. Joseph se mit en route pour ses nouveaux États avec un cortège de cent voitures; l'Empereur l'accompagna jusqu'à la première poste.
>rais tandis qu'à Madrid et à Bayonne les adresses de la junte suprême du conseil de Castille, de la ville de Madrid, et toutes les supériorités ci> iles et religieuses, remerciaient Napoléon d'être devenu l'arbitre de l'Espagne et lui demandaient son frère pour souverain , le 27 mai , la Saint-Ferdinand faisait sonner dans toute l'Espagne méridionale le tocsin de nouvelles Vêpres siciliennes contre l'avènement de l'ex-roi des Deux-Siciles , et contre les partisans du protectorat français. Ce même jour avait été choisi dans le silence d'une vaste conjuration comme célébration de la fête du dernier roi espagnol , pour inaugurer l'insurrection à Cadix et la junte provinciale à Séville. En vain la grande junte d'État , réunie à Bayonne , s'était proclamée l'organe du vœu national pour mettre sur la tête de Joseph I" la couronne des Espagnes et des Indes : en vain elle parlait au nom du lien qui unit la France à la Péninsule : la junte provinciale de Séville déclara à l'Europe la royauté de Ferdinand VII, et à la France la guerrt' révolutionnaire de l'Espagne. Le premier acte de l'insurrection de Cadix fut la prise de l'escadre française et le meurtre du capitaine général ; à Valence, un équipage français, qui s'y était réfugié pour éviter la poursuite d'une frégate anglaise, péiit égorgé par le peuple; le capitaine-général tomba aussi massacré. A Carthagène, à Grenade, à San-Lucar, à Saragosse, à Badajoz, à Valladolid, dans le royaume de Léon , dans celui des .Asturies, dans la Galice, dans l'Estramadure , dans les deux Castilles, dans la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, la rage populaire répéta, contre les principales autorités et les citoyens les plus distingués, les mêmes scènes de carnage. Plusieurs gouverneurs furent mis en pièces sous les yeux de leurs familles, et leurs têtes portées au bout de piques, l'n chanoine de Madrid , Balthasar Cabo, organisa la réaction sanglante de Valence; car les poignards avaient été bénits comme dans les temps barbares de notre histoire. Cette nouvelle Sainl-Barfhélemi s'était aussi annoncée par des miracles solennelliMuent proclamés à Saragosse, à Valladolid, à Valence, à Séxille; et rien ne manipia à cette fureur, digne du moyen dge, qu'alimentèrent les passions les plus redoutables du cœui' humain, la vengeance et la religion. La marche de Joseph sur Madrid lut éclairée par les premiers feux de cette autre guerre de Sept-.\ns , à laquelle la présence seule de Napoléon do!inera quelques délais et arrachera quchpies lauriers.
Le maréchal Bessières ouvrit la campagne, et envoya d'abord de forts détache^ ments sur Logrono, Saragosse, Ségovie, Valladolid et Santander. Le 6 juin, le général Verdier prit Logrono, et revint ensuite allciulre à Vittoria le passage du
HISTUIRli DE NAPOLÉO.N. -ibil
roi. Le général Frère enleva de vive force Ségovie, où le parlementaire IVungais avait été accueilli à coups de canon. Le même jour, le général Lasalle se perla de Burgos sur Torquemada, où il atteignit et battit aussi les insurgés; il désarma ensuite la ville et la province de Palencia, et, se dirigeant sur Yalladolid, après avoir fait sa jonction avec le général Merle, il détruisit un corps d'insurgés qui occupait une forte position, et entra dans Yalladolid. L'évéque de Santander était le chef de l'insurrection de son diocèse. Le général Meiie marcha sur ce point , dispersa tous les rassemblements , reçut la soumission de Santander, qui , ainsi que Palencia, Ségovie et Yalladolid, prêta serment au nouveau roi. Le maréchal Bessières avait , en quinze jours, pacifié la province de Guipuscoa, l'Alava , la Biscaye, et une grande partie de la NavaiTC. Pendant ce temps, le général Lefebvre- Desnouettes soumettait le midi de cette dernière province, et, après avoir délai! les insurgés en plusieurs rencontres, il eOecluait, avec le général ^'erdier, le blocus de Saragosse, où s'étaient réfugiés les divers partis qui n'avaient pu leniila campagne. Le général Duhesme soutint la guerre dans la Catalogne, et le maréchal Moncey dans le royaume de Yalence, qui avait vu se former une junte insurrectionnelle : un égal succès couronna leurs opérations. Parti de Madrid à la fin de mai, le général Dupont s'avança sur l'Andalousie; et, après avoir écrasé l'ennemi à Alcoléa, il se présenta devant Cordoue. Dix-sept cents hommes, qui défendaient cette ville, empêchèrent le corrégidor de la rendre. 11 fallut battre en brèche : Cordoue fut enlevée ; Jaen eut le même sort.
Pendant ce temps, un corps d'environ quarante mille Espagnols était parti de la Galice afin de couper au roi Joseph, alors en route pour Madrid, le chemin de la capitale. Le maréchal Bessières courut au-devant de ce grand péril avec douze mille hommes seulement , prit position sur les hauteurs de Médina del Rio-Seco, et attaqua audacieusement les Espagnols: leur armée fut détruite et la ville emportée à la baïonnette; quarante pièces de canon, six mille prisonniers, dix mille morts , les bagages et les munitions de toute cette armée furent les trophées de cette bataille mémorable. Bessières poursuivit l'ennemi sur Benavente, Mayorga et Léon, qui firent leur soumission. Napoléon crut un instant que cette victoire avait décidé l'anéantissement de l'insurrection espagnole et que la guerre allait avoir un terme. <■ Voilà, dit-il en apprenant la victoire de Rio-Seco, une nouvelle bataille de Villa- Vicio.sa. Bessières a mis Joseph sur le trône (V Espagne. » Ce succès important assura nos communications avec le Portugal, et devint très-utile à l'armée que Junot commandait dans cette province.
Dès le 16 juin, les Portugais avaient imité les Espagnols ; le cri du patriotisme les avait appelés dans Oporto à une insurrection généiale. Les provinces du nord étaient déjà évacuées par l'armée française. Les Espagnols et les Poitugais donnaient à l'Europe le beau spectacle de deux peuples ennemis se réunissant tout à coup pour (léfendie en commun leur foyer domestique, et cette anti(iuc indépendance qui est la propriété de toute nation. Mais les fusils de fabrique anglaise
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dont ils sont armés, les officiers supérieurs de l'Angleterre qui diligent les mouvements de leurs troupes , apprennent aussi à l'Europe que Napoléon , en portant ses armées en Portugal et en Espagne, n'a fait que prévenir celles de l'Angleterre. Le régent de Portugal, dominé pai' l'ambassadeur anglais, avait abandonné ses États, au lieu de les conserver sous l'alliance et la protection de Napoléon , au prix de l'adoption du système continental. Dans les affaires de l'Escurial et d'Aranjuez , il fut également reconnu que Ferdinand, en voulant détrôner son père, n'avait pas d'autre intention que de rejeter l'amitié de la France pour s'unir à l'Angleterre.
Le 15 juillet, un décret impérial daté de Bayonne donna au grand-duc de Berg la couronne de Naples. Murât se hâta de quitta l'Espagne, où le général Savary, duc de Rovigo, le remplaça dans le commandement général de l'armée. Le maréchal Bessières avait ouvert à Joseph les portes de Madrid ; le 20, ce prince y Gt son entrée au milieu d'une foule silencieuse. Cette attitude de la population prouva énergiquement qu'il n'y avait eu de vaincu que l'armée battue par Bessières; que si Joseph occupait le trône, la nation occupait le champ de bataille : en effet, elle y était tout entière. Napoléon, rappelé en France par les soins de son vaste empire et par la nécessité de veiller sur l'Europe, qui le regardait avec crainte et se préparait à saisir la première occasion de l'abaisser, quitta Bayonne et retourna lentement à Paris ; il s'arrêta dans les principales villes, où d'heureuses dispositions administratives signalèrent son passage.
Arraché aux délices de Naples , et réduit désormais à lui-même, le roi Joseph dut conquérir pour régner, et rester toujours armé pour conserver sa couronne. Une armée s'épuise et la guerre finit ; mais une nation ne périt jamais : aussi la défaite de Médina del Rio-Seco ne tarda pas à être vengée. La première nouvelle que le roi Joseph reçut des mouvements de l'armée française en arrivant à Madrid , fut celle de la fatale capitulation d'Andujar.
Le général Dupont, ayant sous ses ordres les généraux Vedel et Gobert, avait, vers la fin de juin, placé l'un de ces officiers à Baylen , l'autre à La Carolina; lui-même, avec sa première division, occupait Andujar sur le Guadalquivir, où il avait fait construire une tête de pont, ainsi qu'à Menjibar, sur la route de Jaen à Baylen. Le général Dupont était placé de manière à se trouver à l'abri de tout événement, puisque, dans le cas d'une attaque par un adversaire trop supérieur en nombre, un jour suffisait pour mettre les défilés de la Sierra-Morena entre lui et les assaillants. D'ailleurs il avait reçu du duc de Rovigo l'ordre impératif de se reployer sur Madiid par cette même route, et l'expresse défense de s'engager avec l'ennemi, même dans l'espoir d'un succès. La division Gobert n'avait été envoyée par le général en chef que pour assurer davantage la retraite du général Dupont , dont la division Vedel devait commencer le mouvement. Le 20 juillet , jour de l'entrée de Joseph à Madrid , l'ennemi , fort de quarante mille hommes , présenta la bataille à Dupont, qui n'avait qu'une seule division de treize mille honunes. A
cette infériorité numérique il joignit deux fautes graves : celle de n'avoir pas conservé sa communication avec Madrid; et séparé qu'il était des divisions Vedel et Gobert , qui faisaient les deux tiers de son armée , d'accepter le combat avec des forces disproportionnées et dans une position désavantageuse. Après une lutte inégale , où le général espagnol Castanos avait eu l'habileté de l'attirer, Dupont signa le 22 juillet, à Andujar, une capitulation, au moment d'opérer avec le général Vedel une jonction qui mettait entre deux feux l'armée ennemie. Le général Vedel, qui avait déjà eidevé trois pièces de canon, deux drapeaux, et frit prisonnier le régiment de Jaen , n'était plus séparé du général Dupont que par le corps qu'il venait de battre; malgré la situation où le plaçait si inopinément la capitulation , Vedel imposait encore à l'ennemi , et il effectuait sa retraite sur Madrid, quand, après une grande jounire de marche, il lui fut signifié par le chef d'état-major du général Dupont, ainsi qu'au général Gobert , qu'ils étaient, eux et leurs divisions, compris dans l'acte déshonorant d'Andujar : exemple inou'i pendant toute la guerre d'Espagne , où les armées françaises ont eu des fortunes diverses, mais où elles n'ont jamais essuyé l'opprobre d'une capitulation en rase campagne.. D'immenses bagages, honteusement qualifiés, avaient retardé, disaiton , la marche du général Dupont sur Baylen , et leur conservation l'avait décidé à capituler... Napoléon reçut à Bordeaux , le 1" août , celte affreuse nouvelle. « Des « généraux français, s'écria-t-il, n'aiment pas mieux mourir que de signer que « l'armée restituera les vases sacrés qu'elle a volés ! Je voudrais effacer cette honte « de tout mon sang. » Sa pudeur toute française ne souffrit pas que la capitulation d'Andujar fût imprimée dans aucune feuille publique. Si cependant Napoléon l'eût permis, l'armée aurait, dans le temps, défendu la cause de l'honneur français, en rejetant le crime sur les vrais coupables; car les soldats, irrités de se voir soumis à l'inspection de leurs havre-sacs, désignèrent aux Espagnols les fourgons qui recelaient les vols dont ils subissaient l'affront, et l'infamie seule resta aux spoliateurs.
L'affaire d'Andujar fut jugée par l'indignation de la France et par l'exaltation de l'Espagne ; elle porta l'atteinte la plus grave à la cause de Napoléon ; elle enflamma le parti de l'insurrection et lui rallia les dissidents nombreux qui , sans ce désastre, allaient se réunir autour du trône de Joseph. Le contre-coup de cette commotion morale, qui ébranla soudain toute l'Espagne, retentit aussitôt dans les cabinets, et alla à huit cents lieues de Baylen éveiller, sur la côte de la Baltique, les soldats de La Romana. La Uomana forma le généreux projet d'aller avec ses troupes secourir sa patrie. Il trompa Bernadotte, que l'Empereur avait engagé à surveiller les Espagnols, et parvint à s'embarquer sur des vaisseaux anglais avec la moitié de son armée. Jamais événement n'acquit plus rapidement une plus grande importance. Castanos, qui fit capituler Dupont à Baylen, fut loin de se douter lui-même de l'immense service qu'il venait de rendre à sa cause. Cette capitulation poi'tait que les troupes sous les ordres de Dupont, déclarées prison-
niùres de guerre, scraicnl emliatqiiées à San-Lucar ou à Rota, sur des vaisseaux espagnols qui les transporteiaient à Kochefort. Mais, entraînée tout à coup par l'enthousiasme général, la junte suprême de Sé\ille viola le droit des gens. Elle rejeta la convention que Castanos avait signée, et, donnant elle-même à la lutte espagnole l'affreux signal du mépris des traités, elle arrêta que l'armée de Dupont, forte de vingt-sis mille hommes, officiers et soldats, au lieu d'être conduite à Roehefort, resterait renfermée dans les pontons de Cadix. La capitulation de Baylen avait dissipé le prestige, si important à entretenir, de l'invincibilité française, et enlevé à notre armée le tiers de sa force: méconnue par la junte, elle faisait du trône de Joseph une simple position militaire qui fut constamment assiégée, et devait à la fin tomber sous l'opiniâtreté d'une guerre à outrance. Huit jours après son arrivée à Madrid, le 1" août, Joseph se vit contraint d'aller se réfugier à Vittoria. Le général Duhesme retourna aussi à Barcelone pour réunir son corps et contenir cette grande ville, dont il occupait tous les foi'ts. La royauté de Joseph se trouvait déjà circonscrite dans un camp retranché.
Une autre conséquence de la capitulation d'Andujar fut le débarquement d'une armée anglaise sous les ordres de sir Arthur Wellesley, depuis lord Wellington, qui prit terre à Leyria, à trente lieues au nord de Lisbonne, et unit ses drapeaux à ceux de l'armée portugaise. Le général anglais, à la tête de vingt-six mille hommes des deux nations, marcha sur Vimeiro, où l'intrépide Junot, avec dix mille hommes seulement, accepta la bataille le 2-2 août. Junot fut battu, et obligé de se reployer sur Lisbonne devant des troupes trop supérieures en nombre, après cinq heures de combat. Les pertes des deux armées furent égales. Junot, en dépit de cette valeur si connue dont il multiplia les efforts en cette circonstance , n'avait pu contraindre les Anglais à se rembarquer, ni s'emparer de leui' position; mais, malgré cet échec , la journée de Vimeiro tourna encore à la gloire du général français. Son attitude parut si imposante, même après ce revers, qu'elle amena un armistice. Le 30 août , Junot, dont les divers corps en Portugal n'excédaient pas vingt mille hommes, obtint du général anglais, qui comptait sous ses drapeaux trente mille combattants et toute l'insurrection, l'honorable capitulation de Cintra. En vertu de ce traité, notre armée devait évacuer le Portugal , et être transportée en France , sur des vaisseaux anglais , avec toute son artillerie, ses caissons et ses bagages. L'armée n'était point prisonnière de guerre; à sa rentrée sur le sol natal, elle pouvait reprendre sa place de bataille. Cette capitulation, loin d'elTacer la honte de celle de Baylen, la fit ressortir davantage. Le général français se montra dans la négociation tel que sur le champ de bataille. Il méritait et emporta l'estime et le respect de son adversaire. Junot et ses soldats quittèrent le Portugal comme après une victoire, mais les Anglais restaient dans ce pays; et l'Espagne, où l'armée de Joseph n'avait plus que Riirccloni', In Navarre, la Biscaye et l'Alava, applaudit au succès de ces
nouveaux hôtes armés, que, trois mois auparavant, elle jurait d'exterminer sous les aigles de Napoléon. Jamais vicissitude plus contraire ne brisa en moins de temps la destinée de deux nations. Dès ce jour pâlit l'astre de Napoléon ; un fusil espagnol croisé avec un fusil anglais devint le contre-poids de tant de prospérités.