CHAPITRE XXX
Réïolulion de Coiistantinoplc, — Napoléon à Erfui'l- — Conliiuialion de la guerre d'Espagne — Napoléon à Madiiil — Siège de Saragosse — Armenienl de l'Aulrielic. — Napoléon revieiil à Paris.
L'année 1807 avait vu s'accomplir une grande révolution clans l'empire turc. I,e sultan Sélim, le même qui avait préféré l'alliance de la France à celle de l'Angleterre, assis depuis dix-sept ans sur le trône ottoman , avait été tout à coup déposé par les janissaires et relégué dans l'intérieur du sérail. Son neveu, proclamé empereur par cette milice indomptable , lui avait succédé sous le nom de Mustapha IV. Le vizir Barajctar, l'ami de Sélim, qui conservait à son maître malheureux une fidélité digne des plus beaux caractères, avait con^u depuis longtemps l'audacieux projet d'afTianchir les sultans de la tyrannie des janissaires; Barayctar commandait les forces ottomanes sur le Danube. Au mois de juillet 1808, sous le prétexte apparent de venir rendre hommage à Mustapha , il prit la route de Constantinople , et à la tête de huit mille hommes, campa sous ses murs. Il fut accueilli avec distinction par le sultan, qui lui témoigna la plus giande conliance.
Tout à coup il entra dans Constantinople avec son armée , et vint demander à Mustapha le sultan Sélim, jusque sous les murs du sérail. Ce palais se ferma, et bientôt ne se rouvrit que pour livrer Sélim égorgé à son généreux défenseur.
Barayctar couvrit de larmes le corps do son maitro , dont il avait causé la mort , déposa Mustapha , fit trancher la tête à ses partisans , et proclama empereur Mahmoud , cousin de Sélim. Nommé grand-vizir , il s'attacha à poursuivre la réforme des janissaires , auxquels il substitua le corps des seymens , et gouverna avec une habileté et une fermeté jusqu'alors inconnues dans l'emjjire des sultans. Mais les nombreux corps de janissaires réunis à Constantinople ou campés aux portes de la capitale, impatients de la discipline sévère qu'on leur impo.sait, éclatèrent tout à coup le li septembre, attaquèrent les seymens, en firent un affreux carnage, et escaladèrent les murs du sérail. Le grand-vizir, voyant le triomphe de ses ennemis, ne voulut pas tomber vivant entre leurs mains. Il fit mettre à mort Mustapha , et , mettant lui-môme le feu à un amas de poudre caché à dessein dans son palais, il se fit sauter. Le sultan Mahmoud continua l'œuvre de Barayctar, et à force d'audace et de persévérance parvint, vingt ans plus tard, à détruire d'un seul coup cette milice redoutable qui tenait depuis si longtemps asservi le trône des sultans.
Au mois de juillet de cette même année 1807, Napoléon et Alexandre, en se séparant à Tilsitt , avaient promis de se revoir avant la fin de l'année suivante. Cette entrevue avait encore acquis plus d'importance depuis les événements d'Espagne et le débarquement d'une armée anglaise dans la Péninsule. La Russie elle-même venait de recevoir le contre-coup de cette invasion : l'amiral russe Siniavin avait été ou paraissait avoir été contraint de livrer à l'amiral anglais Cotton la flotte qu'il commandait dans le Tage, pour être gardée comme un dépôt en Angleterre jusqu'à la paix entre les deux États. Mais la politique demandait surtout que les deux empereurs s'entendissent sur la situation de l'Allemagne. Le sort de la faible Prusse était fixé depuis Tilsitt ; quelques différends restaient seulement à régler. Il était question de réduire l'armée prussienne à quarante mille hommes pendant dix ans ; les places de Glogau , Stettin et Kustrin , devaient être occupées chacune par une garnison de dix mille Français , que la Prusse solderait jusqu'à parfait paiement des contributions de guerre, dont les arrérages , ariêtés entre les parties, montaient à cent quarante millions ; sept routes militaires devaient en outre traverser la Prusse.
Au mois de juin 1808 , l'Autriche, sortie tout à coup de sa routine militaire , avait introduit aussi chez elle , à l'instar de la France , la conscription et la garde nationale. Les landwehrs avaient été réorganisées , les landsturms , ou levées en masse, venaient d'être ordonnées. On savait que l'armée de ligne autrichienne allait être portée à quatre cent mille hommes, et les landwehrs d'Allemagne à trois cent mille; enfin tout présentait on Autrich(! l'aspectd'une guerre imminente, malgré l'amitié qui existait entre elle et Napoléon. Il n'ignorait pas que, dès le
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commencement de l'iinnée , l'Autriche et l'Angleterre s'étaient rapprochées; que cette dernière puissance, aussitôt après la nouvelle des événements de Bayonne, avait otTert ses escadres à l'archiduc Charles, afin de le mettre à même de faire valoir ses prétentions au trône d'Espagne , en sa qualité d'héritier des droits de Charles V[, compétiteur de Philippe Y. Aussi, dès le mois de juillet. Napoléon demanda au gouvernement autrichien des explications positives, tant sur ses préparatifs militaires que sur ses nouvelles relations politiques, et, en même temps, il invitait les princes de la confédération à préparer leurs contingents, pour éviter une guerre sans motifs, tout en faisant voir à C Autriche qu'on ctait prêt à la soutenir. Suivant son usage, le cabinet de Vienne se confondit en protestations d'amitié, et colora de différents prétextes ses armements, qu'il ne pouvait nier.
Napoléon, qui saisissait volontiers l'occasion de dire toute sa pensée , même à ses ennemis, interpella à Saint-Cloud , en présence de tout le corps diplomatique, l'ambassadeur d'Autriche, M. de Metternich ; il lui retraça hautement tout ce que lui devaient son maître et le roi de Prusse, après la destruction de leurs armées à Austerlitz et à léna : '< Croyez-vous , ajouta-t-il, que le vainqueur d'une armée « française, qui eût été maître de Paris, eût agi avec cette modération ? »
L'accroissement subit et immodéré de l'état militaire de l'Autriche pouvait faire craindre à Napoléon une nouvelle coalition , d'autant plus que le comte de Stadion , l'implacable ennemi de l'Empereur et de la France, était alors en Autriche le ministre dirigeant. D'après cet ensemble de circonstances graves, et les rapports de ses ministres de la guerre et des relations extérieures. Napoléon adressa,
le i septembre, au Sénat, un message où il s'exprimait ainsi : » Je suis
« résolu à pousser les affaires d'Espagne avec la plus grande activité, et à dé-
« truire les armées que l'Angleterre débarquera dans ce pays Mon alliance
c( avec l'empereur de Russie ne laisse à l'xVngleterre aucun espoir dans ses projets. « Je crois à la paix du continent , mais je ne veux ni ne dois dépendre des « faux calculs et des erreurs des autres cours ; et puisque mes voisins augmentent
(1 leurs armées, il est de mon devoir d'augmenter les miennes » C'était à
la face de l'Europe que Napoléon déclarait à la France qu'il avait besoin de nouvelles forces pour repousser une agression qui la menaçait sous le voile de la paix de Presbourg. En réponse à cette communication , le Sénat vota une levée de cent soixante mille hommes. La France comptait alors douze armées : celle de Pologne, celle de Prusse, celle de Silésie, celle de Danemark, celle de Dalmatie, celle d'Albanie, celle d'Italie, celle de Naples, celle d'Espagne, et des armées de réserve à Boulogne, sur les côtes, sur le Rhin et dans l'intérieur. Profondément indigné de la capitulation de Baylen , et convaincu que cet événement devait amener la retraite de ses troupes sur l'Elbe , Napoléon résolut d'aller luimême se placer à leur tête, pour soumettre la Péninsule. Mais avant de retourner vers le Midi, il se rendit à Erfurt, où Alexandre allait le rejoindre.
HISTOIRE DE NAPOLEON. iSO
Napoléon arriva le 27 à Erfurt , et alla au-devaiit de rempereur Alc\aii(lri', (|iii était à Weimnr depuis deu\ jours. 11 trouva à Erfurt tous les princes de la coiilédération, envers lesquels il se plut à exercer son impériale hospitalité. Deux souverains seulement n'y parurent pas : le roi de Prusse et l'empereur d'.Xulriclie; mais ce dernier eut soin de faire partir le baron de Vincent , porteur d'une lettre pour Napoléon, conçue en ces termes :
u Monsieur mon Frère,
« Mon ambassadeur à Paris m'apprend que Votre Majesté impériale se rend à « Erfurt, où elle se rencontrera avec l'empereur Alexandre. Je saisis avec empres- « sèment l'occasion qui la rapproche de ma frontière, pour lui renouveler le « témoignage de l'amitié et de la haute estime que je lui ai vouées; et j'envoie « auprès d'elle mon lieutenant-général , le baron de Vincent , pour lui porter l'as- « surance de ces sentiments invariables. Je me llatte que Notre Majesté n'a jamais « cessé d'en être convaincue, et que si de fausses représentations, qu'on avait « répandues sur des institutions intérieures organiques que j'ai établies dans ma « monarchie, lui ont laissé pendant un moment des doutes sur la persévérance de « mes intentions, les explications que M. le comte de Metternich a présentées à « ce sujet à ses ministres les auront entièrement dissipées. Le baron de Vincent « se trouve à même de confirmer h Votre Majesté ces détails et d'y ajouter ceux « qu'elle pourra désirer... »
Le baron de Vincent arriva à Erfurt plusieurs jours a\ant Napoléon. L'empressement de l'empereur François, dans cette circonstance, signalait son déplaisir de n'avoir pas été appelé à l'entrevue d'Erfurt. Le déplaisir était d'autant plus vif, que cette exclusion, suffisamment motivée par l'attitude hostile que l'Autriche avait tenue depuis le voyage de Rayonne , prouvait à ce prince que le sort de l'Europe allait se régler sans lui.
Là, dans les épanchcments d'entretiens intimes, les deux empereurs resserrèrent les liens d'amitié qui unissaient la France et la Russie; Alexandre était Oer de l'affection que lui témoignait Napoléon : une circonstance fortuite va le prouver d'une manière toute particulière. On avait établi un théâtre français à Erfurt : le célèbre Talma et les acteurs de la Comédie-Française y furent appelés; chaque jour avaient lieu des représentations auxquelles a.ssistaient les deux empereurs, les souverains de l'Allemagne, leurs ministres, leurs courtisans. Un soir qu'on jouait rŒf/îy;^ de Voltaire, au moment où Philoctète, en parlant d'Hercule , prononce ce vers :
L'amilic (ruii yraiid lioininc est un liiciilail des dieux;
./'• l'éproiii'p tous les JOUIS, dit Alexandre en serrant i'ortenieril la main de Napo-
léon. Ces mots, entendus de tous les assistants, retentirent bienttM dans foute l'Europe.
On n'était qu'à cinq lieues de Weymar. Les deux empereurs, accompagnés des rois de Havière, de Saxe, de Wurtemberg et de tous les princes de la (•(jnfi'dération, se rendirent dans cette résidence, où le duc les avait invités à une fôte magnifique : il y eut une chasse au cerf, ensuite un banquet , et le soir spectacle sur le théâtre de la cour, où fut représentée la Mort de César. Un bal brillant termina cette journée. Le lendemain , Napoléon alla visiter le champ de bataille d'Iéna ; il y trouva un temple à la Victoire , élevé au centre du plateau sur lequel il avait bivouaqué deux ans auparavant. C'était le terrain même où le grand-duc de Saxe- Weymar, (jui faisait les honneurs de cette fête triomphale, avait été battu à la tête d'une division prussienne; où le roi de Prusse, l'allié d'Alexandre, avait perdu sa couronne ; où le roi de Saxe , l'allié du roi de Prusse , avait gagné la sienne. Pendant ce court séjour de Napoléon à AVeymar, les deux plus célèbres littérateurs de l'Allemagne, Goethe et Vieland, lui furent présentés. Un décret daté d'Erfurt leur accorda la décoration de la Légion-d'Hoiineur. Cet ordre du mérite français devenait insensiblement l'ordre du mérite européen, moyen de conquête tout à fait neuf, et qui ne devait appartenir qu'à son fondateur. Guëthe et Vieland étaient les deux plus beaux génies de l'Allemagne. On prétend qu'admis à une audience particulière par Napoléon, ces deux hommes éminents agitèrent avec ce prince des questions qui n'étaient ni philosophiques ni littél'aires, telles que celle de la réorganisation de l'Allemagne luthérienne, mais que Napoléon éconduisit cette proposition au nom de la foi qu'il devait à la Prusse par le traité de Tilsitt. On attribua depuis à ce refus loyal la conjuration du tiif/endbund prussien, qui dès lors s'organisait dans un dessein bien différent de celui de venger la maison de Krandebourg.
Napoléon attachait à cette entrevue d'Erfurt, placée sur le théâtre de sa gloire, un tout autre intérêt que celui d'y recevoir de vains hommages et de présider avec Alexandre un congrès de rois et de souverains dont aucun n'était iintié à leurs secrètes délibérations. Sa grande affaire, but constant de sa politique, de ses victoires, celle qui seule l'avait entraîné dans la guerre de la Péninsule, c'était la paix générale. Napoléon savait bien qu'il n'avait pas plus besoin pom- régner de joindre à la France les royaumes d'Espagne et de Portugal , que ceux de Prusse, de Bavière et de Wurtemberg. Cette Espagne, quoique de\enue pour lui une royauté de famille par l'avènement de son frère; ce Portugal, quoique ouvert à ses armées par la fuite de la maison de Bragance, ne formaient dès le principe, on ne peut trop le répéter, que des compensations qu'il voulait amasser pour la paix avec l'Angleterre. L'Empereur ne regardait ces deux pays que comme des gages qu'il se proposait de rendre à leurs possesseurs naturels le jour où il signerait le traité du repos de la terre. Pressés du désir de hâter ce résultat de leurs communs efforts, les deux empereurs, alors unis par un seul
intérêt, écrivirent au roi d'Ansletern' pour lo prier d'écouter la voix de rinimanité en faisant taire celle des pussions; de chercher, avec l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et partant de garantir toutes les puissances gui existent et d'assurer le bonheur de l'Europe... Beaucoup d' Etats ont été bouleversés, de plus grands changements peuvent encore avoir lieu, et tous contraires à la politique de la nation anglaise... Le ministre britannique répondit le 28 : « Le roi a fait connaître à chaque occasion ses désirs et sa volonté d'entamer une négociation pour la paix générale, à des conditions qui pussent être compatibles avec la tranquillité et la sûreté de l'Europe.. .Le roi d'Angleterre ayant pris des engagements avec les rois de Portugal, de Sicile et de Suède , et avec le gouvernement espagnol actuel, il doit leur être pertnis de prendre part à la négociation à laquelle S. M. B. a été invitée. » Quoi qu'il en soit , il était important pour Napoléon , pressé de terminer les affaires d'Espagne, de donner à la maison d'Autriche des gages de ses intentions pacifiques. En conséquence , il écrivit d'Erfurt aux princes de la confération du Rhin pour les inviter à faire rentrer leurs troupes dans leurs garnisons, d'après les nouvelles assurances d'amitié qu'il avait reçues de l'empereur François, et il remit au baron Vincent la lettre suivante, adressée à son maître :
Erfurl, le li octobre 1808.
« Monsieur mon Frère ,
« Je remercie Votre Majesté impériale et royale de la lettre qu'elle a bien « voulu m'écrire, et que le baron de A'inccnt m'a remise ; je n'ai jamais douté des « intentions droites de Votre Majesté, mais je n'en ai pas moins craint un moment « de voir les hostilités se renouveler entre nous. Il est à A'ienne une faction qui « affecte la peur pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes , qui « seraient l'origine de walheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été le « maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de la laisser « moins puissante ; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle l'est de mon vœu; « c'est la plus évidente preuve que nos comptes sont soldés , et que je ne veux « rien d'elle. Je suis toujours prêt à garantir l'intégrité de sa monarchie ; je ne « ferai jamais rien contre les intérêts principaux de ses Étals. Mais Votre Majesté « ne doit pas remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé; « elle doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La « dernière levée en masse aurait provoqué la guerre , si j'avais pu craindre que a cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie. Je viens de licen- « cier le camp de la confédération. Cent mille hommes de mes troupes vont à « Boulogne pour renouveler mes projets sur l'Angleterre. Que Votre Majesté « s'abstienne de tout armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire « une diversion en faveur de l'Angleterre. J'ai ducroire, lorsque j'ai eu le bonheur « de voir Votre Majesté, et que j'ai conclu le liailé de l'resbourg, que nos atl'aires « étaient terminées pour toujours, et que je pouvais nie livrer à la guerre mari-
'( timc sans Otre inquiété ni distrait. Que Votre Majesté se méfie de ceux qui, <( lui parlant des dangers de sa monarchie , troublent ainsi son lionlieur, celui de « sa famille et de ses peuples ; ceux-là seuls sont dangereux , ceux-là seuls (I appellent les dangers qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, u franche et simple , Votre Majesté rendra ses peuples heureux , jouira elle-même « du bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles , et sera sûre « d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre ses principaux " intérêts. Oue ses démarches montrent de la confiance , et elles en inspireront. « La meilleure politique aujourd'hui, c'est la simplicité et la vérité. Qu'elle me K confie ses inquiétudes lorsqu'on parviendra à lui en donner : je les dissiperai « sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier mot : qu'elle écoute « son opinion , son sentiment ; il est bien supérieur à celui de ses conseils. Je prie « Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y voir rien qui ne soit « pour le bien et la tranquillité de l'Europe et de Votre Majesté. »
Mais le parti de l'Autriche était pris; elle continua ses organisations militaires. N'ayant point été appelée à Erfurt , elle ne reconnut pas le roi Joseph , comme l'avaient fait l'empereur de Russie et les autres princes de l'Allemagne, malgré la promesse qu'elle en avait faite par l'organe de M. de Metternich, à Paris, avant le voyage d'Erfurt, en retour de l'évacuation de Silésie , qui s'était opérée immédiatement de la part de la France. Le li octobre, Alexandre et Napoléon se séparèrent pour ne plus se revoir. Ils prirent le même jour la route de leurs Etats , ainsi que les autres sou',erains. Le 19 , Napoléon était à Saint-Cloud , où le suivit le comte Romanzoff, ambassadeur de Russie.
Aussitôt après son retour, eut lieu l'ouverture au Corps-Législatif. L'Empereui' y prononça un discours qui renfermait ces passages remarquables :
« J'ai fait cette année plus de mille lieues dans l'intérieur de mon empire... La « vue de cette grande famille française, naguère déchirée par les opinions et les « haines intestines, aujourd'hui prospèi'e, tranquille et unie, a sensiblement ému « mon ûme. J'ai senti que pour être heureux il me fallait d'abord l'assurance « que la France fût heureuse... Une partie de mon armée marche contre celles << que l'Angleterre a formées ou débarquées dans les Espagnes. C'est un bienfait " particulier de cette Providence qui a constamment protégé nos armes , que les " passions aient assez aveuglé les conseils anglais pour qu'ils renoncent à la pos- « session des mers , et présentent enfin leurs armes sur le continent. Je pars dans Il peu de jours pour me mettre moi-même à la tête de mon armée , et , avec l'aide » de Dieu , couronner dans Madrid le roi d'Espagne , et planter nos aigles sur les " forts de Lisbonne... L'empereur de Russie et moi, nous nous sommes vus à « Erfurt. Nous sommes d'accord et invariablement unis pour la paix comme pour " la guerre... » Ces derniers mots ne pouvaient être mis en doute. On se rappelait qu'à F.rfm't Napoléon avait domié deux épées, la sienne à .Vlexandre, et une autre
très-riche à Constantin, et qu'en recevant celle de Napoléon, Alexandre lui avait dit : « Je l'accepte comme une marque de voire amilir. Votre Majesté est bien certaine que je ne la tirerai jamais contre elle. »
Cependant, depuis cette époque, à l'ombre des lauriers et même du trône de Napoléon , une conspiration sourde s'attacha dés lors à envenimer ses paroles , à noircir ses projets, à jeter sur les opérations de son gouvernement et sur ses victoires môme une défaveur et une méfiance acharnées. Les hommes de ce parti veillaient sur les adversités de l'Empereur; ils semaient dans la société de sinistres prophéties, et ne cessèrent de flétrir, soit les succès, soit les malheurs de Napoléon, que lorsque, le voyant abattu, ils prirent hautement l'attitude du triomphe, et démasquèrent soudain, toute couverte des livrées impériales, leur longue et secrète conjuration.
Impatient de diriger lui-même en Espagne les opérations militaires. Napoléon part pour Bayonne, où il arrive le 3 novembre ; le ï, il est en Espagne : la victoire y entre avec lui. Le roi Joseph vient au-devant de lui jusqu'à Vittoria. L'Empereur marche vers .Madrid, dont il faut conquérir la route ; l'armée d'Estramadure, forte de vingt mille hommes, commandée par le comte de Belvédère, défend la ville de Burgos. Napoléon place toute la cavalerie sous les ordres du maréchal Bessières, et donne le commandement du deuxième corps au maréchal Soult. Celui-ci se met en mouvement le 10, et trouve l'ennemi en position à Gamonal, où il est reçu par une décharge de trente pièces de canon. I.a division Mouton bat le pas de charge; l'artillerie la soutient, et le duc d'Istrie a débordé l'ennemi. Enfoncés par l'attaque impétueuse de l'infanterie, les Espagnols éprouvent une déroute complète, et laissent sur le champ de bataille trois mille morts, autant de prisonniers, deux drapeaux et vingt-cinq pièces de canon ; le reste se sauve à Burgos, où les Français pénètrent pèle-môle avec des fuyards, et les poursuivent de tous crttés. Nos troupes occupent le château de Burgos , que l'ennemi avait bien approvisionné. L'Empereur entre avec sa garde à Burgos; on y recueille des magasins de laine pour une valeur de trente millions.
L'armée de Galice, qui était forte de quarante-cinq mille hommes, battue à Bilbao, se voit poursuivie par le duc de Bellune dans la direction d'Espinosa, par le duc de Dantzick dans cette de Villarcayo , et tournée par le duc de Daimatie dans celle de Keynosa. Le général Lasalle est à Lerma ; le général Milhaud à Palencia. Valladolid tombe on notre pouvoir. Les Anglais ont débarqué à la Corogne ; une division de leur armée de Portugal tient Badajos : notre armée brûle (le se mesurer avec eux. Pendant ce temps, défaite de nouveau dans les combats de Durango, Cuenès, Valmacéda, l'armée de Calice est presque détruite ; le 12, à la bataille d'Espino.sa que livre le duc de Bellune , Biake perd dix mille hommes et cinquante pièces de canon. Parvenu à Ueynosa, le duc de Ualm;ilie achève la ruine de cette armée, et lui enlève ses parcs, ses bagages, ses magasins. Le 16, le duc d'Istrie arrive à Aranda , dirige des partis de cavalerie ,
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d'un côté sur Léon, de l'autre sur Madrid, pendant que le duc de Dalmatie entrait à Santander, où il s'emparait de neuf mille fusils anglais, et saisissait sur la cùte plusieurs convois chargés d'artillerie et de munitions.
Les armées de Galice et d'Estramaduie, commandées par Hlake et La Romana, avaient à peu près disparu aux batailles d'Espinosa et de Burgos ; il restait à atteindre la grande armée d'Andalousie , de Valence , de la IS'ouvelle-Castille , de l'Aragon, sous les ordres de Castanos, Penas et Palafox ; portée à quatre-vingt mille hommes, elle occupait en partie Calahorra et Tudela. Le 22, l'Empereur transporte sou quartier général de Burgos à Lerma. Le duc d'Elchingcn entre dans Soria (l'ancienne Numance) et dans Mediua-Cœli. Les ducs de Montebello et de Conegliano font leur jonction à Lodosa ; le duc de Bellune est à La Venta d(; Gomez. Les avenues de Madrid , du côté du nord , sont interceptées. Le duc de Montebello marche avec vingt-quatre mille hommes pour présenter la bataille à l'armée espagnole : il la rencontre, le 23, en avant de Tudela, forte de quarantecinq mille hommes, avec quarante pièces de canon, et conduite par le général Castanos. Cette armée ne peut résister h l'impétuosité de l'attaque que dirige le général Maurice Mathieu ; son centre est enfoncé ; la cavalerie du général Lefebvre y pénètre et enveloppe sa droite. Le général Lagrange complète la victoire eu culbutant la ligne de Castanos. Les Espagnols, en pleine déroute, ont à regretter quatre mille morts, trois mille prisonniers, trois cents ofâciers, sept drapeaux , trente pièces de canon , et abandonnent à Tudela d'immenses approvisionnements. Le duc de Conegliano avance sur Saragosse ; le duc d'Elchingen s'est emparé de riches magasins à Agreda.
Ainsi le centre de l'armée espagnole avait été battu à Burgos, la droite à Espinosa, la gauche à Tudela. L'Empereur porte son quartier général au village de Bozeguillas ; le 30, le duc de Bellune se trouve au pied de la fameuse montagne de Somo-Sierra, dont dix mille hommes de la réserve espagnole que commande San-Benito, protégés par des retranchements et ayant en batterie seize pièces de canon , défendent le passage. A peine la fusillade et la canonnade sont engagées, que le général Montbrun, à la tète des chevau-légers polonais, gravit les hauteurs , exécute une des plus belles charges qui aient honoré la cavalerie de la garde , dont ce corps fait partie , et décide l'afliùre ; ce régiment se couvre d'une gloire immortelle. Les Espagnols se dispersent dans les montagnes en jetant leurs armes : ils laissent au vainqueur seize pièces de canon , dix drapeaux , deux cents chariots de bagages, les caisses militaires, et parmi les pi'isonniers on compte tous les officiers supérieurs de cette division. Après ce combat piodigieux, où une troupe de cavalerie légère emporte au galop les escarpements d'une position que la nature a rendue inexpugnable pour toute autre arme que l'infanterie, les Français n'ont plus qu'à marcher à Madrid. Le 1" décembre, le quartier général impérial est à Saint-Augustin, et le 2, l'armée victorieuse célèbre l'anniversaire du couronnement de Napoléon sous les murs de la capitale
HISTOIRE IM-: NAI'OIJ'ÙN. 295
de l'ennemi. L Empereur paraît le jour môme sur les hauteurs qui environnent la ville; la cavalerie du duc d'Istrie et la garde impériale l'accueillent avec enthousiasme.
Madrid est toujours au pouvoir de l'ennemi; soixante mille hommes armés, composés en partie de la populace barbare et fanatique des campagnes , l'ont conquise sur ses propres habitants : la garnison régulière est de six mille hommes de ligne; cent pièces de canon défendent les remparts. On a barricade les rues, les portes , les maisons ; les cloches de deux cents églises sont en branle ; les cris d'une multitude dont le désordre égale le délire ajoutent une horreur particulière à la consternation qui frappe cette grande cité. Le duc d'Istrie envoie sommer Madrid , où s'est formée une junte militaire sous la présidence de Castellar ; un général de la ligne vient y répondre, accompagné d'hommes furieux qui surveillent ses paroles et dictent son refus. L'aide-de-camp du duc d'Istrie, chargé de la sommation , n'a été sauvé de la fureur de la populace que par les troupes de ligne ; le général Montbrun n'a dû la vie qu'à ses armes. La veille, le marquis de Paralès, faussement accusé d'avoir fait remplir de sable les cartouches, a été déchiré par le peuple, et ses membres portés dans tous les quarli(>rs. Voilà la situation de Madrid.
L'armée française n'est plus qu'à trois lieues de cette ville : Napoléon passe le reste de la journée à la reconnaître , et à arrêter un plan d'attaque qui concilie également les intérêts de l'humanité et ceux de sa gloire. Il ne veut pas livrer l'assaut. C'est jiar l'impression de sa présence sur cette tourbe féroce et sur les honnêtes habitants qu'elle tyrannise, que Napoléon conçoit l'espérance de voir s'ouvrir devant lui les portes de Madrid. Le soir, à sept heures, il ordonne au général Maison de se loger dans les faubourgs , et le fait soutenir par le général Lauriston, avec quatre pièces d'artillerie de la garde. A minuit, le prince de Neuchàtel envoie un lieutenant-colonel, pris à Somo-Sierra, porter une nouvelle sonmiation au gouverneur de Madrid, qui demande encore un délai. Mais, dans cet intervalle, le général Sénarmont, avec ses trente pièces d'aitillerie, foit une brèche aux murs du Ketiro; un bataillon de voltigeurs s'y jette et chasse les quatre mille hommes qui le défendent. Tous les débouchés tombent au pouvoir de nos troupes , pendant que vingt pièces de canon de la garde trompent , d'un autre côté, l'ennemi par une fjmsse attaque. La prise du Retiro a rendu désormais toute résistance inutile; mais Napoléon ne perd pas de vue son grand objet, celui de ménager la ville. Indépendamment de l'horreur que lui inspire l'idée des scènes de carnage et de désolation qu'ollrirait une aussi vaste cité prise d'assaut , et défendue par une population fanatisée <'omme l'est celle de Madrid, il ne veut pas frayer un chemin à son frère sur les l'uines de sa capitale , et se contente de faire avancer quelques compagnies de voltigeurs , qu'il a soin de ne pas faire soutenir, afin d'éviter le pillage et la guerre des maisons.
A onze heures, le prince de Neuchâtel , n'ayant pas reçu de réponse du général
Castellar , lui renouvelle sa sommation, et lui écrit que l'Empereur consent à suspendre l'attaque jusqu'à deux heures. Ce terme s'écoule, et cependant le drapeau blanc n'est pas arboré. Napoléon se décide encore à attendre. Enfin , ;i neuf heures , arrivent le général Morla et un député de la ville. Ils déclarent au major-général que la population s'obstine à vouloir résister, et demandent la journée du 4. pour l'apaiser. Le prince de Neuchrttel les présente à l'Empereur, qui, sadressant au général Morla : « Retournez, lui dit-il, à Madrid ; je vous « donne jusqu'à demain six heures du matin. Revenez alors, si vous n'avez à me « parler du peuple que pour m'apprendre qu'il s'est soumis; sinon , vous et vos <i troupes serez tous passés par les armes. » L'Empereur n'avait pas plus de trente mille hommes devant Madrid.
Le lendemain , à six heures du matin , le général Morla revint apportant la soumission de Madrid. A dix heures, le général Belliard prit le commandement de la ville. Un pardon général fut proclamé. Les boutiques restèrent ouvertes jusqu'à onze heures du soir, et la sécurité régna dans Madrid comme par enchantement. La caserne seule des gardes-du-corps, dernier refuge des assiégés, continuait encore à vomir la mort au milieu de la ville soumise , et ce ne fut qu'après deux heures de supplications, et à travers les plus grands périls, que le corrégldor et les alcades parvinrent à apaiser la fureur de ces hommes désespérés : effrayant earactèie imprimé dès l'origine, et jusqu'au dernier moment, à celte guerre terrible ! Une autre circonstance non moins remarquable , en raison de la haine que les Espagnols portaient à la royauté de Joseph , c'est le respect qui avait protégé son palais depuis sa fuite de Madrid. Les Espagnols sont idoliUres de la royauté : un palais leur semble un temple dont la violation tiendrait du saciilége. A l'Escurial , tout était à la place et dans l'état où Joseph l'avait laissé : ce prince retrouva même le portrait de sa femme , et Napoléon le sien , dans le tableau du fameux passage du Saint-Bernard, peint par David. Il fit de sérieuses réflexions sur cette nation qui proscrivait son roi et respectait ses propriétés ; mais il était trop tard.
Grâce à la présence de Napoléon, la ville de Madrid coûta moins aux assiégés que la prise de la moindre citadelle. Il dorma des ordres pour la poursuite des fuyards de Burgos, de Tolède, de Somo-Sierra, d'Aranjuez, qui se précipitèrent sur les routes de l'Andalousie , et fit son entrée à Madrid le i décembre. Quelques jours après , il adressa aux Espagnols cette proclamation :
« ESP.IGNOLS ,
« \'ous avez été égarés par des honmies perfides ; ils vous ont engagés dans une lutte insensée... Dans peu de mois vous avez été livrés à toutes les angoisses des factions populaires. La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques marches. Je suis entré dans Madrid : les droits de la guerre m'autorisent à domier
un grand exemple et à laver dans le sang les outrages faits à moi et à ma nation . je n'ai écouté que la clémence... Je vous avais dit dans ma proclamation du -2 juin que je voulais être votre régénérateur. Aux droits qui m'ont été cédés par les princes de la dernière dynastie , vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête. Cela ne changera rien à mes dispositions. Je veux même louer ce qu'il peut y avoir de généreux dans vos elTorts ; je veux reconnaître que l'on vous a caché vos vrais intérêts... Espagnols, votre destinée est entre vos mains. Rejetez le poison que les Anglais ont répandu parmi vous... Tout ce qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l'ai détruit; les entraves qui pesaient sur le peuple , je les ai brisées ; une constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue, une monarchie tempérée. Il dépend de vous que cette constitution soit encore votre loi. « Mais si mes efforts sont inutiles , ajoutait-il en terminant, et si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises, et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne d'Espagne sur ma tête, et je saurai la faire respecter des méchants, car Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous les obstacles. »
Les Espagnols parurent aussi peu touchés des menaces que des promesses de Napoléon. Mais le mot de constitution ne fut pas prononcé en vain ; et les chefs de l'insurrection se trouvèrent conduits, bientôt après, par la force des circonstances, adonner à l'Espagne une constitution plus démocratique encore que celle qui avait été adoptée à Rayonne. Le corrégidor de Madrid , à la tête de la députation de la ville, porta aux pieds du vainqueur l'expression de sentiments qui n'étaient pas dans les Ames, mais dont la manifestation était rendue nécessaire par l'occupation militaire de la capitale.
«Je regrette, répondit l'Empereur, le mal que Madrid a essuyé ; et je tiens à honneur d'avoir pu la sauver et lui épargner de plus grands maux.
« Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes les classes de citoyens, sachant combien l'incertitude est pénible pour tous les peuples et pour tous les hommes.
« J'ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des moines. H n'est pas un homme sensé qui ne jugeât qu'ils étaient trop nombreux. Du surplus des biens des couvents , j'ai pourvu aux besoins des curés, de cette classe la plus intéressante et la plus utile parmi le clergé.
« J'ai aboli ce tribunal contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient. Les prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens.
« J'ai supprimé les droits féodaux , et chacun pourra établir des hôtelleries, des rour.s, des moulins, des pêcheries, et donner un libre essor à son industrie... L'égoïsme, la richesse et la prospérité d'un petit nombre d'hommes nuisent plus à votre agriculture que les chaleurs de la canicule.
« Comme il n'y a qu'un Dieu , il ne doit y avoir dans un État qu'une justice. Toutes les justices particulières avaient été usurpées et étaient contraires aux droits de la nation. Je les ai détruites.
M ... Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe. Les divisions dans la famille royale avaient été tramées par les Anglais. Ce n'était pas le roi Charles ni le favori que le duc de l'Infantado, instrument de l'Angleterre, comme le prouvent les papiers trouvés dans sa maison , voulait renverser du trône : c'était la prépondérance de l'Angleterre qu'on voulait établir en Espagne... La gi''nération présente pourra varier dans ses opinions : trop de passions ont été mises en jeu; mais vos neveux me remercieront comme leur régénérateur. Ils placeront au nombre des jours mémorables ceux où j'ai paru parmi vous, et de ces jours datera la prospérité de l'Espagne. »
Malheureusement tous ces bienfaits, venus d'une main ennemie, étaient constamment repoussés par les Espagnols , et l'insurrection renaissait partout de ses cendres.
Ayant enfin appris le passage du Duero par l'armée anglaise, dont la cavalerie avait paru le 15 à Valladolid , et sa marche sur Saldagna , où se trouvait le duc de Dalmatie, l'Empereur quitta Madrid le 22 décembre, pour couper la retraite à l'ennemi. Avant de partir, il mit sous les ordres de Joseph , qu'il nomma son lieutenant-général , la garnison de Madrid , les corps des ducs de Bellune et de Dantïick, et la cavalerie des généraux Lasalle, Milhaud et Latour-Maubourg. Le mouvement de l'Empereur décida tout à coup les Anglais à rebrousser chemin ; et la tourmente affreuse qui retint Napoléon et son armée, pendant deux jours, dans les défilés du Guadarrama , leur donna le temps d'échapper. Cependant le duc d'Istric les poursuivit vivement avec neuf mille hommes de cavalerie. Le général Lefebvre-Desnouettes, à la tête de quatre cents chevaux , se porta sur Benavente, et, croyant la ville évacuée, il passa la rivière à gué; mais, attaqué par deux mille cavaliers de l'arrière-garde anglaise, son cheval fut tué, et lui-même, blessé, fut pris au milieu du fleuve. Le 30, le duc de Dalmatie atteignit la gauche de l'ennemi et la culbuta à .Maveilla.
Le quartier général de l'Empereur était à Astorga le 1" janvier 1809. Dans la route de cette ville à Villa-Franca, le général Auguste Colbert , qui avait remplacé Lefebvre-Desnouettes à l'avant-garde du duc d'Istrie, Ht deux mille prisonniers. Deux jours plus tard, au combat de Pierros, où le général .Merle, du corps du duc de Dalmatie, enleva les hauteurs défendues par les Anglais, le général Colbert tomba frappé d'une balle , et dit, avant de rendre le dernier soupir : « Ma mort eut (lif/ne d'un suidai de lu grande armée : je vois fuir les élernels ennemis de ma pairie. »
L'Empereur reçut à Astorga la confirmation des préparatifs hostiles de l'Autriche, et des intrigues qui s'ourdissaient à Paris. 11 quitta .Astorga, et laissa le duc d'Elrhingen pour appuyer le duc de Dalmatie. Il porta d'abord son quartier
général à Benavente, puis à Valladolid. Le 10, eut lieu le beau combat de Tarracona , où le duc de Bellunc lit mettre bas les armes au corps de Venegas, qui y périt. Trois cents officiers, douze mille Espagnols prisonnniers , entrèrent à Madrid, avec leur artillerie et leurs drapeaux, sous l'escorte de trois bataillons français. Le 13, le duc de Dalmatie était à Lugo, ayant ses avant-postes sur la route de la Corogne, où se précipitent les Anglais, au nombre de vingt mille, fuyant devant une armée de la même force. Une bataille leur fut livrée au port del Curgo; le général en chef Moore y fut tué et le général Baird dangereusement blessé. A la suite de cette victoire, la Corogne capitula. Mais une partie de l'armée anglaise avait eu le temps de s'embarquer sur ses nombreux bâtiments; elle était réduite aux deux tiers , et les armées espagnoles n'étaient plus formées que tie débris sans organisation.
Si Napoléon avait pu continuer encore à conduire la guerre en personne, il aurait été permis d'en prédire la fin prochaine ; car à lui seul appartenait d'entreprendre et d'opérer la destruction des Anglais et la conversion politique des Espagnols. Lui seul aussi pouvait à la fois commander plusieurs armées et en gouverner les généraux. Mais , le 17 janvier, l'Empereur repai'aît tout à coup à Burgos, qu'il a quitté le matin , après avoir parcouru en cinq heures, à cheval , une distance de trente-cinq lieues. Le 23, il était à Paris. Quelques jours après, le comte de Montesquieu remplaça M. de Talleyrand en qualité de grand-chambellan. Cette disgrâce fut un événement pour la capitale, encore étonnée du retour si subit de l'Empereur. En Espagne, son absence avait tout à coup rendu le courage aux Espagnols. Quant aux Anglais, le signal de détresse fait à leur allié d'Autriche, depuis le moment où ils osèrent ouvrir leur campagne à Valladolid devant Napoléon, avait été entendu à Vienne, et ce prince s'était mis en route pour aller au-devant d'une cinquième coalition , abandonnant à Joseph, au majorgénéral Jourdan et à ses généraux , le soin de continuer les prodiges de ses armes. Quatre cents lieues le séparaient à Madrid de ce nouvel ennemi , qu'il est obligé, non plus de vaincre , mais d'anéantir, bien moins pour assurer l'Espagne à son frère, qu'afin de l'enlever aux Anglais.
Le service que l'Autriche venait de rendre à l'Angleterre , en reprenant les armes, était immense ; car, je le répète, encore un seul mois peut-être passé dans la Péninsule à la tête de ses armées. Napoléon achevait la ruine de l'influence britannique sur le continent , et domptait l'insurrection espagnole. L'engagement qui venait de lier encore une fois les cours de Londres et de Vienne remontait au commencement de la révolution française. Dès lors se cimenta entre tous les rois de l'Europe un pacte qui, gardant son invariabilité et son caractère implacable, n'avait cessé de combattre, d'abord collectivement, ensuite séparément, et toujours au nom des vieilles monarchies, ou la réi)ublique ou l'empire français. Tout traité avec la France ne fut qu'une trahison qui prenait du repos ; toute paix ne fut qu'une trêve , surtout quand Napoléon , sorti des rangs de l'armée, après
avoir étonné le monde par ses triomphes, fit subitement de la république indivisible la base du trône qu'il élevait sur l'Europe. La mort de Louis XVI affecta beaucoup moins les rois; cette mort ne leur parut qu'un attentat qui devait rendre odieuse la révolution française. Mais l'avènement du général Bonaparte leur parut insupportable, parce qu'il plaçait réellement sur le trône cette révolution qui l'avait produit. Aussi les vieux commensaux de la monarchie virent avec horreur s'asseoir au banquet des souverains ce soldat, dont ils ne reconnurent la légitimité que comme une loi de la victoire.
La lutte continuait en Espagne. Le 27 janvier, le Ferrol s'était rendu au duc de Dalmatie, qui a trouvé dans le port onze vaisseaux de ligne, trois frégates, et quinze cents pièces de canon. Le maréchal marche sur Oporto. Vigo a capitulé. Enfin, la grande ville de l'Aragon, la véritable citadelle de l'insurrection espagnole, Saragosse, est emportée, le 21 février, par le duc de Montebello, qui depuis un mois avait pris le commandement supérieur de ce siège à jamais mémorable. Depuis la bataille de Tudela , Palafox s'était retiré dans cette ville à la tête de trente mille hommes. Là se déploya de la part des assiégés tout ce que le fanatisme peut produire de plus effrayant. Les vainqueurs et les vaincus s'étonnent également de leurs efforts. Défendue par la rage et par le désespoir de soixante mille habitants et d'une armée nombreuse, Saragosse supporte vingt-huit jours de tranchée ouverte après huit mois d'attaque , et résiste encore pendant vingttrois jours, de rue en rue, de maison en maison. Chaque habitation, chaque monastère, chaque église, devient une forteresse sacrée qu'aucune capitulation ne doit livrer. Tous les habitants , hommes, femmes, enfants, prêtres, moines, tout combat , tout périt, et les Français prennent avec stupeur possession de cette vaste enceinte de ruines fumantes et ensanglantées où fut Saragosse. Ils n'y voient debout que les potences élevées pendant le siège pour y attacher ceux qui auraient parlé de se rendre ! Cette florissante et antique cité ne peut plus s'appeler que la ville des morts; plus de quarante mille personnes de tout sexe, de tout âge , immolées pour sa défense , remplissent ses portiques , ses places , ses avenues. Les cadavres achèvent la destruction des vivants ; une affreuse épidémie moissonne près de mille individus par jour. Les hôpitaux, où s'entassent quinze mille malades, ne sont que de vastes cimetières. On trouva dans la ville cent mille fusils, presque tous de fabrique anglaise , et deux cents pièces de canon. En protégeant les malheureux habitants échappés à la contagion et à ce siège meurtrier, le brave maréchal Larmes se chargea d'acquitter une dette de la victoire. Les restes de la population de Saragosse s'en souviendront toujours ; et s'ils ne furent pas soumis, ils furent reconnaissants. Mais le patriotisme, cette vertu inexorable, qui ne peut jamais transiger sur les grands intérêts de l'indépendance et de l'honneur du pays, se retrempa encore au milieu des débris de Saragosse.
Partout où les troupes françaises portent leurs armes, elles sont illustrées par d'importants succès. Le 25 février, le général Gouvion Saint-Cyr, au combat de
Vels, non loin de Tarragone, détruit à la baïonnette un corps espagnol après une action meurtrière, et s'empare de son artillerie. Le 27 mars, le général Sébastiani gagne la bataille de Ciudad-Uéal. Le lendemain, à Medelin, dans l'Estramadure , le duc de Bellune défait complètement le général Cuesta, et pousse ses avantpostes jusqu'à Badajos. En Portugal, la fortune se montre encore plus brillante et plus favorable pour nous. La seconde expédition que commande le duc de Dalmatie, contre ce royaume sans souverain, commence par la prise de Chavès, qui renferme un riche matériel d'artillerie. Le lendemain, les Portugais succombent, malgré une longue résistance, au combat de Lanhozo. Enfin, le 29, se donne la grande bataille que l'évêque d'Oporto livre au maréchal sous les murs de cette ville. Deux lignes récemment formées, que défendent deux cents pièces de canon , sont enlevées par les Français , et vingt mille Portugais couvrent le champ de bataille. Cette victoire met entre nos mains la ville la plus opulente du Portugal après Lisbonne.
L'esprit de Napoléon anime encore les rangs français dans toute la Péninsule.
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