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CHAPITRE XXXI

Révolution en Suède — L'Autriche déclare la guerre à la France — Bataille d'Abensber^. — Bataille d'Eckmuhl — Prise de Vienne —Réunion des Étals Romains à l'Empire —Bataille d'EssIing — Mort du maréchal Lannes, — Les Français dans l'île de Lobau.

Une révolution inattendue vint tout à coup apprendre à l'Europe l'abdication du roi de Suède. Mais cette abdication présenta un tout autre caractère que celle de Charles IV et de Ferdinand VU; car les Espagnols avaient pris les armes pour défendre la légitimité de leur prince , tandis que le peuple suédois tout entier, usant du droit primitif de possesseur du sol, et de la faculté inhérente à tout corps social de redresser ses propres griefs, "^ '^ avait déposé Gustave-Adolphe IV.

Le plus important changement dont un État puisse être le théâtre , s'était terminé sans trouble , sans violence et sans nulle opposition. Cet événement , qui honore à jamais le caractère noble et généreux , ainsi que l'esprit éclairé et la haute civilisation des habitants de ce royaume , cet événement n'a cependant d'importance que pour les Suédois. La guerre de la Péninsule et la cinquième coalition, au milieu desquelles s'accomplit la révolution de Stockholm, absorbent l'attention de l'Europe.

Depuis quatre ans l'Autriche dévorait en silence l'humiliation du traite de Presbourg ; les divisions territoriales qui en furent la suite n'avaient cessé d'entretenir en Allemagne une sourde fermentation. Le ïjro! surtout supportait impatiemment le joug de la Bavière, à laquelle il était échu. L'empereur François crut le moment favorable pour reprendre les provinces que le sort des armes lui avait enlevées. Soudain un cri de guerre retentit sur les bords de l'Inn et au sein de la Bavière , et la lettre suivante est apportée à Munich le 9 avril :

A 31. le général en chef de l'armée française en Bavière.

«D'après une déclaration de S. M. l'empereur d'Autriche à l'empereur Napoléon, « je préviens M. le général en chef de l'armée française que j'ai ordre de me n porter en avant avec les troupes sous mes ordres, et de traiter, en ennemi u toutes celles qui me feront résistance.

« A mon quartier général , le 9 avril 1809.

« Charles. »

Telle est la première pièce officielle de cette rupture, qui, tout à coup, surprit la Bavière livrée à ses seules ressources.

L'armée autrichienne, forte de près de trois cent mille combattants, était ainsi placée : l'archiduc Ferdinand commande quarante mille hommes en Pologne ; treize mille sont en Saxe. Sous les ordres directs de l'archiduc Charles, il y a en Bohême les cinquante mille hommes de Kolowrath et de Bellegarde ; l'armée principale, de cent mille Autrichiens et Tyroliens, sous le marquis de Chasteller, occupe le Tyrol ; l'archiduc Jean est en Italie , à la tète de quatre-vingt mille hommes. L'artillerie de cette armée s'élève à sept cents pièces de canon. Voici quelles étaient à la même époque la force et la position des Français : en Pologne, dis-huit mille hommes sous Poniatowski : Bernadotte, en Saxe, compte douze mille Saxons, et (îratien huit mille Hollandais; le roi Jérôme a quinze mille hommes en Westphalie. L'armée principale, que Napoléon va commander, .se compose du deuxième corps de vingt-cinq mille hommes sous le maréchal Lannes et le général Oudinot, à .\ugsbourg; du troisième, sous le maréchal Davoust, à Ratisboune, fort de quarante-cinq mille hommes; du qualiième, sous le maréchal .Masséna , à L'Im, de trente mille hommes ; du septième, de trente mille Bavarois, sous le maréchal Lefebvre, à Munich et à Landshut ; du huitième, de douze mille Wurtembergeois , sous Vandamme , à Heydenheim , et de douze mille confédérés de l'Allemagne méridionale. Le vice-roi et le maréciial Macdonald ont en Italie quarante-cinq mille hommes, et Marmont quinze mille en Dalmatie. Cette armée de deux cent soixante-sept mille hommes avait cinq cent soixante pièces de canon; elle est inférieure de soixante-dix mille hommes

à l'armée autrkliicnne ; mais ce sont les soldats d'Austerlitz , d'iéna , de Friedland, et ils ont pour les conduire des chefs dont les noms sont ceux de nos victoires.

Du 10 au IG avril, l'armée de l'archiduc Charles marcha de l'Inn sur l'Iser; les Bavarois portèrent les premiers coups à ceux qui violaient leur territoire. Napoléon apprend à Paris, par le télégraphe, dans la soirée du 12, le passage de rinn par les Autrichiens: un instant après cette nouvelle, il est en voiture. Le 16, il voit le roi de Bavière à Dillingen, lui promet de le ramener dans quinze jours à Munich, et de le faire plus grand que ses ancêtres. Le 17, le quartier général se trouvait à Donawerth , d'où Napoléon adresse à son armée cette courte proclamation :

« Soldats !

« Le territoire delà Confédération a été violé. Le général autrichien veut que « nous fuyions à l'aspect de ses armes et que nous abandonnions nos alliés. J'ar- « rive avec la rapidité de l'éclair. Soldats! j'étais au milieu de vous lorsque le « souverain de l'Autriche vint à mon bivouac en Moravie : vous l'avez entendu « implorer ma clémence et me jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois « guerres , l'Autriche a dû tout à notre générosité : trois fois elle a été parjure ! « Nos succès passés nous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. a Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse son vainqueur! »

Le lendemain, l'Lmpereur porta son quartier général à Ingolstadt. Dès le début de cette campagne , chaque jour amène une action et chaque action donne une victoire. Le 19, le général Oudinot, parti d'Augsbourg, disperse quatre mille Autrichiens au combat de Pfeffenhofen. Le maréchal Davoust a quitté Ratisbonne pour marcher sur Neudstadt. Il atteint l'ennemi et gagne la bataille de Thann. Le soir il fait sa jonction avec le duc de Dantzick, qui , venu d'Abensberg, s'est montré à temps avec les Bavarois qu'il commande pour compléter la défaite autrichienne. Le 20, Napoléon se dirige sur Abensberg, où il a résolu de charger de front et de détruire les soixante mille hommes de l'archiduc Louis et du général Ililler. Napoléon, fidèle à sa tactique de l'armée d'Italie, manœuvre pour couper la ligne d'opération de l'ennemi. Davoust a ordre de contenir trois divisions autrichiennes, et Masséna de leur intercepter les communications en se portant sur leurs derrières. Lannes doit attaquer avec la gauciie, et Napoléon se réserve de commander la droite, uniquement composée de Bavarois sous les ordres du prince royal , et des Wurtembergeois conduits par le général Vandamme. ("e jour-là, Napoléon se livra tout entier à la loyauté comme à la bravoure de troupes de la Confédération ; elles se montrèrent dignes du grand capitaine qui les avait choisies pour triompher avec

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elles. Le clioc tut terrible ; les Bavarois et les Wurlembergeois avaient des injures personnelles à venger. On se battit longtemps dans une mare de sang ; jamais victoire ne parut plus hideuse aux vainqueurs. Elle leur donna huit mille prisonniers, huit drapeaux et douze pièces de canon. La journée d'Abensberg, dont tout l'honneur appartient à la valeur des alliés , prouva à l'empereur d'Autriche que son joug était brisé, rendit la Bavière à son prince, et acquit parmi les troupes de la Confédération une juste popularité au prince qui avait vaincu par leurs armes.

Le flanc de l'ennemi est à découvert. Napoléon, qui a voulu couper Landshut , marche le -21 sur cette place. La cavalerie du duc d'istrie et les grenadiers du général Mouton forcent les Autrichiens dans la plaine , s'élancent sur le pont qui est en flammes, et s'emparent de la ville. Neuf mille prisonniers, trente pièces de canon, six cents caissons , trois mille chariots de bagages, les magasins, furent les résultats de ce combat.

L'Empereur, qui a triomphé de l'archiduc Louis à Abensberg et à Landshut , va mesurer ses armes avec le plus habile général de l'Autriche, l'archiduc Charles, qu'il connaît et qu'il apprécie depuis longtemps. Le maréchal Davoust a répondu, à la confiance de l'Empereur. Après l'occupation inattendue de Ratisbonne par les Autrichiens , le maréchal , voyant la plus grande partie des forces du prince Charles se porter sur lui , ne prend conseil que de la ténacité de son caractère, et par une opiniâtreté véritablement héroïque , il se prépare à cette bataille dont Napoléon va donner le nom à son intrépide lieutenant. L'armée de l'archiduc , composée de cent dix mille combattants, prend position au village d'Eckmiihl ; elle est divisée en quatre corps , qui au premier signal de Napoléon , se trouvent tout à coup attaqués sur tous les points , tournés par leur gauche et mis en fuite de toutes parts. Vingt mille prisonniers, une grande quantité d'artillerie, tous les blessés de l'ennemi et quinze drapeaux, sont les trophées de la victoire d'Eckmiihl ; victoire importante qui ouvre la route de Vienne, et que trois heures de combat ont décidée !

Le 23, Napoléon est devant Ratisbonne, où le général autrichien a renfermé six régiments. Huit mille hommes de cavalerie , qui couvrent les approches de la ville, sont bientôt sabrés, et forcés de repasser le Danube. L'infanterie arrive sous les murs de Ratisbonne : l'artillerie bat en brèche; les échelles sont dressées. Le duc de Montebello y fait monter un bataillon qui ouvre une poterne, et l'armée se précipite dans la place. L'ennemi, en fuyant, n'a pas le temps de couper le pont, et les Français passent aussitôt sur la rive gauche. Les Autrichiens perdent tout ce qui a fait résistance et environ huit mille prisonniers. Ratisbonne devient en grande partie la proie des flammes; mais elle appartient au roi de Bavière, et la haine autrichieiuie voit brûler avec plaisir cette ville qu'elle n'a pas su défendre. Napoléon se charge de faire reconstruire les maisons incendiées.

De Ratisbonne , où il a été blessé au talon , sans (pie cette circonstance l'ait

retardé un moment , Napoléon dirige sur Passau Masséna , et Lannes sur Mùhldorf. Le maréchal Davoust poursuit l'archiduc Charles, qui est en pleine retraite par les montagnes de la Bohême. Le maréchal Lefèvre fait évacuer Munich par l'ennemi. Le roi de Bavière reparaît dans sa capitale et retourne à Augsbourg. Pour la première fois, Napoléon a\aincu sans sa garde; les Bavarois et les Wurtembergeois ont seuls combattu depuis la journée d'Abensberg. Avant de quitter Ratisbonne , il remercie son armée en ces termes prophétiques :

« SOLUATS!

« Vous avez justilié mon attente. Vous avez suppléé au nombre par votre bra- <i voure... En peu de jours nous avons triomphé dans les trois batailles de Thann . « d'Abensberg, d'Eckmûhi , et dans les combats de Landshut et de Ratisbonne... « L'ennemi, enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver uu sou- « venir de vous : vous lui avez apparu plus terribles que jamais. Naguère il a traie versé l'Inn et envahi le territoire de nos alliés ; naguère il se promettait de <r porter la guerre dans le sein de notre patrie : aujourd'hui, défait , épouvanté , il « fuit en désordre. Déjà mon avant-garde a passé l'Inn; avant un mois nous serons « à Vienne. »

Napoléon tint parole à son armée. De Mûhldorf , où est le quartier général , il envoie le général de Wrède châtier l'ennemi à Lauffen et à Saltzbourg. Les corps de Lannes et de Bessières se joignent à Berghausen , dont les Autrichiens ont brûlé le pont. Le 30, toute l'armée a passé la Saitza. Le 2 mai. Napoléon arrive à Ried et à Lambach ; lîessièrcs et Lannes sont à "NVels. Le lendemain, Bessières et le général Oudinot font leur jonction avec Masséna, qui, le môme jour, est entré àLintz. Le général autrichien Ililler, dans la crainte d'être tourné par le maréchal Lannes , s'est porté sur la formidable position d'Ebersberg avec neuf mille hommes pour y passer le Traun. Ebersberg, qui domine le Traun , défendu, ainsi que le château, par une armée aussi forte que celle d'Hiller, verrait échouer les elTorts de tout autre général que l'audacieux Masséna. Le maréchal , qui suivait sa cavalerie légère avec la division Claparède, se trouva arrêté, par un feu bien nourri, en avant du pont de Traun. A la tête des tirailleurs, le général Cohorn débusque les quatre bataillons qui occupent les maisons et les jardins. Si le pont est brûlé, Ebersberg demeure inattaquable. Cohorn se précipite en avant , poursuit l'ennemi l'épée dans les reins sur le pont de Traun , long de deu.\ cents toises, et , malgré le feu terrible des batteries ennemjes, enfonce la porte de la ville. Là commence un furieux combat, où sa brigade est obligée de croiser la baïonnette contre la foule d'ennemis qui l'entoure. Le maréchal envoie à son secours les deux autres brigades de la division Claparède , et les soutient par \ingt pièces (le gros calibre, en attendant qui- la division Legrand, à qui il expédie

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ordre sur ordre, se mette en ligne. Cependant Cohorn chassait tout devant lui ( t marchait au château. Le général Hiller, voyant qu'il n'a ad'aire qu'à une division, fait avancer des renforts et parvient à la rejeter au bas de la place. La division prend poste dans les maisons et y résiste aux efforts de l'ennemi. Cette lutte mémorable de sept mille hommes contre trente-cinq mille durait depuis trois heures. Enfin , le général Legrand parait : il emporte la partie basse de la ville. Claparède s'empare du château qui foudroyait nos troupes; la porte est brisée par ses sapeurs. Maîtresses des hauteurs, les deux divisions françaises renversent la première ligne ennemie sur la seconde , où s'engage un autre combat contre quatre nouvelles colonnes autrichiennes qui se précipitent à la baïonnette. On se battit longtemps au milieu d'un affreux carnage, sur les corps des blessés et des morts, à demi dévorés par les flammes qui s'élançaient de toutes les maisons , car l'incendie avait gagné la ville. Enfin, le général Durosnel, détaché par l'Empereur, vint, avec mille chevaux, prendre part à l'action. A la tête de cette cavalerie, Bessières poursuit le général Hiller, qui , ayant perdu huit mille cinq cents hommes, dont sept mille prisonniers, se retire rapidement vers Ens, en brûle le pont, et continue sa fuite sur Vienne.

L'Empereur suit la route de Saint-Polten , où il établit, le 8, son quartier général; il marchait entre les maréchaux Berthier et Lannes, quand le guide leur montra les ruines du château de Uiernstein , qui avait servi de prison à Richard Cœur-de-Lion. Napoléon s'arrêta , et, les yeux fixés sur ces ruines : « ... Celui-là « aussi, dit-il, avait été guerroyer dans la Palestine et la Syrie. 11 avait été plus «heureux que nous à Saint-Jean-d'Acre, mais non plus vaillant que toi, mon « brave Lannes... Il fut vendu par un duc d'Autriche à un empereur d'Allemagne, « qui l'enferma , et qui n'est connu que par cet acte de cruauté... Tels étaient ces « temps barbares , qu'on a la sottise de nous peindre si beaux... Quels progrès a « faits notre civilisation! Vous avez vu des empereurs, des rois en ma puissance, » ainsi que leurs capitales et leurs États : je n'ai exigé d'eux ni rançon ni aucun " sacrifice d'honneur!... Et ce successeur de Léopold et de Henri, que nous « tenons plus qu'à moitié, il ne lui sera pas fait plus de mal que la dernière « fois , malgré son attaque assez félonne. »

Le 10 , à neuf heures du matin , Napoléon était aux portes de Vienne. L'archiduc Maximilien veut défendre la ville, dont les immenses faubourgs, qui renferment les deux tiers de la population , sont occupés par les troupes françaises. Le général Tharreau marche sur l'esplanade qui sépare ces faubourgs de la cité; on le reçoit à coups de canon. Le maréchal Lannes envoie un parlementaire porter une sommation à l'archiduc; le parlementaire est assailli par la populace et blessé. Une députation des huit faubourgs de Vieime, que Napoléon vient de recevoir à Schœnbrunn, se charge daller remettre à l'archiduc une lettre du prince Berthier qui renouvelle la sommation ; mais le feu des remparts redouble à l'arrivée des députés, et plusieurs d'entre eux sont tués par leurs concitoyens.

Alors l'Empereur ordonne de jeter un pont sur un bras du Danube; quinze pièces de canon en protègent la construction. 11 fait couper la promenade du Prater. A neuf heures du soir, une batterie de vingt obusiers , construite à cent toises de la place, lance en moins de quatre heui'es dix-huit cents obus dans la ville, qui bientôt paraît toute en flammes. L'archiduc Maximilien essaie de reprendre le Prater; mais, déçu dans ses espérances, redoutant de se voir couper la retraite, il donne le signal de la fuite et repasse les ponts. Le 12 , de grand matin, une députation composée de quinze personnes, en partie membres des États, se présente à Schœnbrunn , où elle est généreusement accueillie par l'Empereur. Le général Andréossy, nommé gouverneur de Vienne, reçoit la capitulation de cette ville; et le 13, Napoléon publie l'ordre du jour suivant :

« Soldats !

« Un mois après que l'ennemi a passé l'Inn , au môme jour, à la même heure, « nous sommes entrés dans Vienne. Ses landwehrs, ses levées en masse, ses M remparts créés par la rage impuissante des princes de Lorraine, n'ont point « soutenu vos regards. Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale, « non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances de la guerre, « mais comme des parjures que poursuivent leurs propres remords. En fuyant «de Vienne, leurs adieux à ses habitants ont été le meurtre et l'incendie. « Comme Médée , ils ont, de leurs propres mains, égorgé leurs enfants. Soldats! « le peuple de Vienne, selon l'expression de la députation de ses faubourgs, « délaissé, abandonné, sera l'objet de vos égards. J'en prends les bons habitants « s®us ma spéciale protection. Soldats ! soyez bons pour les pauvres paysans , 0 pour ce bon peuple qui a tant de droits à notre estime ; ne conservons aucun « orgueil de nos succès ; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit « l'ingrat et le parjure. »

Napoléon marqua son court séjour à Vienne par un acte solennel que lui conseillait rabaissement de la maison d'Autriche, l'alliée dominante du saint-siége : c'est de Vienne que fut daté le décret qui réunit tout à coup les États Romains à l'empire français. Cet événement si extraordinaire ne fit pas plus d'effet sur l'Europe que le détrônement de Gustave n'en avait produit quelque temps auparavant; il en fut de même de l'excommunication que le pape Pie VII lança, trois semaines après , contre l'Empereur. Rome elle-même , indifférente à cette fuiraination, n'y vit que la représaille d'une vengeance temporelle. Quant à Napoléon, la réunion de Rome à son empire lui devint plus utile que l'otcupalion de Vienne : celte mesure enleva subitement à la coalition son arsenal le plus redoutable , celui qui alimentait le pouvoir de l'Angleterre en Sicile , son influence en

Espagne, l'esprit d'insurrection dans une partie de la Germanie, dans le Tyrol et dans les provinces limitrophes du royaume d'Italie.

La capitale de l'Autriche en notre pouvoir n'a\ait pas terminé la campagne, et le Danube était lui-même une diflicile conquête à faire. Napoléon a auprès de lui, à Vienne, les corps de Lannes et de Masséna, du général Oudinot, et la garde impériale. Le corps du maréchal Davoust occupe Vienne et Sainl-Polten; Bernadotte reste à Lintz, ayant une réserve à Passau ; le maréchal Lefebvre à Inspruck.

L'intention de Napoléon , comme en 1805 , était de jeter un pont sur le Danube à Nussdorf, et un autre à Ebersdorf ; le maréchal Lannes fut chargé du premier, le maréchal Masséna du second. L'expédition de Nussdorf, conduite par le général Saint-Hilaire , échoua par l'imprudence du détachement, qui , chargé de s'assurer de la possession d'une île , s'aventura , et succomba presque en entier devant des forces supérieures qui l'attaquèrent tout à coup. Masséna eut plus de bonheur que le maréchal Lannes ; la division Molitor se porta sur Ebersdorf et protégea les travaux. Les quatre bras du fleuve présentaient en cet endroit une largeur de quatre cents toises ; mais ces îles , dont la principale se nomme Lobau , servirent à appuyer les ponts , dont la construction fut confiée aux généraux Bertrand et Pernetti. Le 19, l'Empereur vint à Ebersdorf, et , en voyant tous les bateaux rassemblés, il ordonna de jeter les ponts. Le 20, l'armée commença son passage. Vers le milieu du jour il n'y avait encore sur la rive gauche que cinq divisions, dont trois d'infanterie du quatrième corps, et deux de cavalerie, celle de Lasalle et celle d'Espagne; en tout vingt-quatre mille fantassins et cinq mille cinq cents cavaliers. Une partie de l'infanterie occupe les villages d'Aspern et d'EssIing; ces villages vont donner leurs noms à une terrible bataille de deux jours , sans résultat pour les deux armées. Le quartier général de l'archiduc Charles est à Ebersdorf, et celui de Napoléon à la ferme de la Tuilerie, sur le champ de bataille. Le 21 , l'armée ennemie se déploie, forte de quatrevingt-dix mille hommes. L'Empereur charge Masséna de la défense d'Aspern , et Lannes de celle d'Essliug. L'ennemi brise ses masses toute la soirée contre ces villages, où combattent les plus valeureux soldats de l'Europe. Essling, Aspern, sont pris et repris cinq ou six fois. Au milieu de cette terrible action , la division de cuirassiers, conduite par Bcssières , se couvre d'une gloire immortelle, mais elle perd le brave général d'Espagne et les trois colonels qui la commandent. La nuit vient mettre un terme aux sanglants combats livrés sur cet obscur théâtre , et l'incendie éclaire le résultat de cette lutte inouïe dans les annales de la guerre. C'est à cette funeste clarté que Masséna garde les ruines d'Aspern , le général autrichien Bellegarde le cimetière et l'église du même village. Accablées de lassitude, les deux armées ennemies donnent quelques heures au repos sur cet étroit champ de bataille.

L'Empereur expédie continuellement des ordres pour luUer la marche de

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l'armée, qu'avaient retardée plusieurs accidents survenus aux ponts par le choc des bateaux lancés sui le fleuve. Le maréchal Davoust est venu au quartier général annoncer l'arrivée prochaine de son corps et des autres troupes qui le suivent. Une partie de l'armée se trouve déjà réunie aux braves de lu veille. Napoléon entend avec joie, au lever de l'aurore, retentir le signal d'une attaque générale sur Aspern et sur Essiing, où l'archiduc a poussé encore une fois toute l'impétuosité de ses masses. Nos soldats résistent avec la môme intrépidité que le jour précédent , et après les prodiges d'une telle défense contre des forces si supérieures, Napoléon conçoit à son tour le dessein de prendre l'offensive. 11 adresse de nouveaux ordres à ses maréchaux pour enfoncer le centre de l'armée autrichienne, et la rejeter sur la Bohf^me et sur la Hongrie. Soudain commence cette habile manœuvre connue depuis longtemps des lieutenants de Napoléon ; et déjà la violence avec laquelle se sont élancées ses troupes a formé le vide au centre de la ligne ennemie. Vainement le généralissime autrichien, le premier et le plus brave de son armée, semble multiplier au milieu des périls l'exemple du courage et le sacrifice de sa vie ; en vain , saisissant le drapeau du régiment de Zach, emporté hors de la ligne par le mouvement rétrograde, il veut le ramener au combat : entraîné à la fin Iui-m4me, ce prince désespère du sort de la journée. Napoléon ne le cède pas à son antagoniste : il s'expose avec la témérité d'un soldat, et tellement qu'au fort de l'action , le général Walther, commandant des grenadiers de la garde, lui dit : « Retirez-vous , Sire, ou je vous fais enlever pir « mes grenadiers. » Il était à peine huit heures du matin ; Napoléon pressait avec son ardeur ordinaire le succès de cette belle opération, quand, au lieu de voir arriver le corps du maréchal Davoust et ses parcs, il apprend que les ponts du Danube sont encore rompus ! Il entend avec calme cette désastreuse nouvelle, qui lui arrache une victoire certaine, et tandis qu'il ordonne au maréchal Lannes de ralentir son mouvement, il envoie prendre des informations plus précises sur l'état des ponts. Le rapport qu'il reçoit ne lui permet plus de rien espérer de la rive droite. D'énormes barques chargées de pierres , des moulins abandonnés à la dérive par l'ennemi , ont brisé le grand pont et entraîné les bateaux qui portaient les pontonniers et leurs officiers. L'archiduc et son armée sont également frappés de l'afl'aiblissement du feu de l'armée française. L'archiduc connaît bientôt la cause qui nous arrête, et n'a pas de peine à ramener ses troupes sur le champ de bataille , où elles ne sont plus poursuivies.

D'incroyables faits d'armes signalèrent du côté des Français cette seconde partie de l'action, que leur valeur entretint encore pendant douze heures autour et au milieu des enceintes ravagées d'Essling et d'Aspern. Là le général Saint- Hilaire trouva la fin de sa carrière, et le brave maréchal Lannes, le compagnon de toutes les victoires de Napoléon , eut les deux genoux fracassés par un boulet. Napoléon l'aperçut pendant qu'on le transportait à Ebersdorf ; il courut aussitôt à lui, le serra dans ses bras en pleurant, et s'écria : « Lannes, me connais-tu?

« c'est ton ami ! c'est lîoiiapiirte ; Lannes , tu nous seras conservé. » Le maréchal ouvrit les yeux à cette voix bien connue et répondit avec peine: «Je désire vivre si je puis vous servir,... ainsi que notre France.... mais je crois qu'avant une heure vous aurez perdu.... celui qui fut votre meilleur ami. » Napoléon était à genoux auprès du brancard, et couvrait Lannes de ses larmes. On emporta le maréchal ; ses dernières paroles furent touchantes : il espérait toujours pouvoir servir la France. Il perdit connaissance le 24 , et mourut le 30. Napoléon le visita tous les jours , l'entendit souvent , égaré par la fièvre , parler de combats , donner des ordres à ses officiers , l'appeler lui-même à son secours , et exhaler ainsi son Ame guerrière dans un délire de gloire où, jusqu'au dernier moment, il eut le bonheur de croire qu'il combattait encore pour sa patrie. Ainsi se termina la terrible bataille d'Essling, que les Français soutinrent le 21 et le 22 dans la proportion d'un contre trois, le premier jour avec trente mille hommes, le second avec cinquante mille , et qui fut abandonnée le soir du 22 par la force d'un événement totalement étranger à l'honneur et au courage des armées. Dans cette lutte héroïque, le général Mouton, qui donna des preuves d'une rare intrépidité, obtint le titre de comte de Lobau.

Napoléon prouva bien à la fin de la journée du 22 , après les cruelles émotions que la nécessité de la retraite et la mort de son plus ancien compagnon d'armes lui avaient causées, la puissance des facultés de son âme. Si son génie était fait pour commander à la victoire , son âme était trempée pour commander à la fortune. La prudence remplaça tout à coup en lui l'ardeur qui, le matin, l'avait si brusquement inspiré; mais la force ne l'abandonna pas. Il appela auprès de lui ses maréchaux pour les consulter sur la situation de l'armée : tous furent d'avis de la mettre à couvert sur la rive droite. Davoust promit d'y arrêter l'archiduc, et Masséna de conserver l'île Lobau.

« Abandonnerons-nous nos blessés? répondit Napoléon... Dirons-nous à l'Eu- « rope que les vainqueurs sont aujourd'hui les vaincus?... Vous voulez repasser le (I Danube I il nous faudrait courir jusqu'au Uhin ; car ces alliés, que la victoire el « la fortune nous ont donnés, une apparente défaite nous les utera et les tournera » même contre nous. Il faut rester ici ; il faut menacer un eimemi accoutumé à « nous craindre , et le retenir devant nous... Avant qu'il ait pris un parti, avant « qu'il ait commencé d'agir, les ponts seront réparés de manière à braver tous les « accidents; d'ailleurs, l'armée d'Italie va nous apporter le secours de sa force et « de ses succès. Alors nous serons entièrement maîtres des opérations. » Ces paroles généreuses et ces vues hardies enilammèront le dévouement de ses compagnons de gloire.

L'odre fut donné aux troupes de se reployer à deux heures du matin. Masséna eut le commandement de la rive gauche et des îles : « Masséna, lui dit « Napoléon, tu vas achever ce que tu as si glorieusement commencé. Il n'y a u que toi qui puisses en imposer assez à l'archiduc pour le retenir immobile

« devant nous. Je viens de parcourir l'ile Lobau , le terrain te sera favorable. » A une iioure du matin, par la nuit la plus orageuse, au milieu des débris qu'entraîne le débordement du Danube , Napoléon entre avec Berthier dans une nacelle. Au lieu de chercher le repos dont il a tant besoin , il brave un danger immense pour aller consoler sur la rive droite le corps de Davoust de n'avoir pu prendre part à la bataille d'Essling. Mais , avant de partir, il a songé aux blessés, que l'on place tous dans les hôpitaux de l'île Lobau sous la garde de Masséna. Le deuxième corps et le quatrième étaient encore à minuit, l'un à Essiing, l'autre à Aspern, et la cavalerie entre les deux villages, comme ils avaient été postés la veille. Ainsi le champ de bataille et ses deux grandes redoutes nous restèrent. La garde commença le mouvement rétrograde; elle fut suivie successivement de la cavalerie , des grenadiers d'Ùudinot et des deuxième et quatrième corps. Une division dut rester à Essiing, une autre à Aspern, pour dérober notre retraite à l'ennemi : celui-ci avait aussi fait la sienne en reprenant les positions qu'il occupait la nuit précédente. Masséna , Davoust et Bessières, ajoutèrent encore à leur renommée pendant cette première partie de la campagne. Parmi les généraux qui s'étaient le plus distingués sous leurs ordres, l'armée regrettait d'Espagne et Saint-Hilaiie ; quant à Lannes , sa perte était irréparable pour la France et pour Napoléon.

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