‹ Histoire de NapoléonChapitre 36 sur 75 · CHAPITRE XXXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIl

Campagne de Pologne. — Insurrection armée dans le nord do l'Allemagne. — Campagne du Tyrol , d'ilalie, de Dalmalie, de la Péninsule. — AIT.ihes de Rome et de Naples. — Bataille deRaab. gagnée par le prince Eugène.

En 1809 , la guerre embrasse le plus vaste tWâtre dont il soit fait mention dans l'histoire militaire moderne ; ce théâtre ne s'agrandit qu'une fois, ce fut dans la cami)agne de 1812. Napoléon lutte contre l'Autriche, dans les États héréditaires, en Pologne , dans le Tyrol , en Italie , en Dalmatie; contre l'Angleterre, en Belgique, en Espagne, en Portugal, et contre les deux peuples de la Péninsule ; à Rome , contre les foudres du Vatican; à Paris, contre une faction domestique. Seul il est chargé de faire face à tant de périls ; seul il est responsable, envers la France , des diverses chances où tant d'éléments conjurés peuvent entraîner la fortune publique et la sienne. Le tableau rapide des principaux événements de ces hostilités, toutes correspondantes et néanmoins éloignées du terrain oii combat Napoléon , doit être mis sous les yeux du lecteur.

L'archiduc Ferdinand , frère de l'impératrice d'Autriche, chargé de la conduite

des opérations militaires en Pologne, était entré sur le territoire du grand-duché, le 15 avril , à la tête d'une excellente armée de quarante mille hommes, dont cinq mille de cavalerie , avec quatre-vingt-quatorze bouciics à feu. Le roi de Saxe n'avait ci lui opposer, sous les ordres du prince Joseph Poniatowski , niinistre de la guerre, qu'un corps d'armée de douze mille hommes, composé de nouvelles levées. Malgré une telle infériorité, Poniatowski , en véritable patriote polonais, résolut de commencer la campagne par livrer bataille à l'archiduc. Il attendit l'ennemi à Raszyn , à quatre lieues en avant de Varsovie, où l'on en vint aux mains. Les Polonais et les Saxons eurent la gloire de soutenir pendant huit heures l'effort de nombreuses troupes d'élite ; la nuit mit fin au combat ; les deux armées se replojèrent avec des pertes égales : celle de l'archiduc sur P'alenlv, celle de Poniatowski sur Varsovie. Les Polonais étaient trop faibles pour défendre les lignes immenses tracées autour de leur capitale ; cependant ils s'y placèrent fièrement, protégés par quarante-cinq pièces de canon dont on venait d'armer ces lignes à la hâte. L'archiduc parut bientôt devant Varsovie et offrit au i)rince une capitulation. Poniatowski , dans l'impossibilité où il était de résister, obtint les conditions les plus honorables, entre autres la neutralité de Varsovie et l'exemption de toute contribution extraordinaire; mais sous deux jours la ^ille devait être et fut évacuée. Le sénat, les ministres, les conseillers d'État, les autorités, voulurent partager la fortune de l'armée nationale, qui seule pouvait s'attribuer le salut de la capitale , car, après le combat de Raszyn , la cavalerie et l'artillerie saxonnes avaient repris la route de leur pays. Poniatowski transporta les pénates militaires de la patrie sur la rive droite de la Vistule, entre les places de Bug el de Praga, au centre du royaume, en face de Varsovie. Cette résolution audacieuse étonna l'archiduc, qui croyait que Poniatowski profiterait de la convention pour se retirer vers la Saxe ou sur la basse Vistule. Ainsi les intrigues de l'Autriche, ourdies depuis un an en Pologne, se trouvèrent déjouées, et le patriotisme polonais reparut avec toute son exaltation.

Poniatowski ne tarda pas à reprendre l'olTensive. Sa petite armée s'aguerrit tout à fait dans quelques attaques qui coûtèrent un millier d'hommes au général Mohr. Un corps autrichien , posté à Ostroweck , protégeait la construction d'un pont à Gora ; le prince chargea le général d'artillerie Pelletier d'aller l'enlever : cette expédition fut conduite avec autant de rapidité que de valeur. L'archiduc arriva, mais trop tard; le pont était détruit. Le l'i mai, Poniatowski occupa Lublin et marcha sur Sandomir, tandis que l'archiduc prenait la route de Thorn. Ce fut après l'affaire d'Ostroweck qu'on enle\a un courrier autrichien, porteur d'une lettre par laquelle le général russe Gortzukqlf fé/icilai/ l'anhiduc , el lui munlruil le désir el l'espoir de coopérer bieulôt ù ses succès. Celte lettre passa dans les mains de Napoléon, qui la fit expédier à Saint-Pétersbourg. On se contenta de rappeler (îortzakoff.

Telh's étaient les dispositions de l'allié de Napoléon envers r.\utriclie . au

HISTOIRE DE NAPOLÉON. ;il5

moment où, croyant apprendre que les Russes avaient attaqué, il allait pouvoii appeler à lui le corps de Poniatowski. On se battait depuis le 17 avril ; on était à la fin de mai; les Russes, au nombre de (juinze mille hommes, au lieu de cent cinquante mille qui étaient promis, se rendaient en Gallicie sous les ordres du prince Gallitzin. Ils avaient défense de dépasser la Vistule. L'indécision de la Russie entre la France et l'Autriche méritait encore plus de reproches que celle de la Prusse, qui n'était pas retenue par un traité de coopération à la guerre actuelle. En Piusse, il y avait, depuis Tilsitt, deux pouvoirs bien distincts: le roi et le cabinet. Le roi voulait tenir ses engagements avec la France, sous le bon plaisir de la Rnssi<', à qui il devait tout; le cabinet n'en voulait tenir aucun, et alimentait la guerre en Allemagne, ne pouvant encore la faire en Prusse. Un grand lien politique , le démembrement de la Pologne , unissait secrètement et pour toujours les trois puissances copartageantes. Cette idée simple , mais forte , aurait dû suffire pour déterminer Napoléon à prononcer le rétablissement du royaume de Pologne dans son intégrité primitive. Cette juste restauration eût brisé le pacte des trois couronnes du Nord et rétabli l'équilibre continental.

La Prusse lançait ses guérillas patriotiques dans le nord de l'Allemagne, pendant que Poniatowski, livré à ses propres forces, et séparé par deux cents lieues de notre armée, sollicitait en vain , en faveur du grand-duché, l'intervention du prince Gallitzin. Le nouveau royaume de Westphalie vit éclater le premier l'insurrection du Ttif/endbund. Le 3 avril, le major prussien Katt souleva les anciens militaires dans les provinces de Stendal, parcourut la vieille Marche, et osa s'approcher de Magdebourg. Poursuivi par les troupes westphaliennes, il se sauva sur le territoire prussien , d'où il fut chassé, et se retira en Bohême auprès du duc de Brunswick-Oëls , généralissime de la conjuration germa?iique. Le duché d'Anhalt eut aussi un rassemblement armé du côté de Coëthen. En Westphalie, le chef secret de la conspiration était Doernberg, aide de camp du roi et colonel d'un régiment de sa garde ; il avait commandé auparavant un bataillon de chasseurscarabiniers , alors en Espagne. La rébellion ayant éclaté le 22 avril dans plusieurs parties du royaume , le roi confia à Doernberg la direction des forces destinées à la réprimer. Mais Doernberg, qui se crut découvert , se mit 5 la tête des insurgés. Le roi n'avait que deux mille hommes ; il se livra noblement à la loyauté de ses sujets , et porta une partie de sa garnison en avant de sa capitale. Doernberg arriva avec un rassemblement d'une vingtaine de mille hommes , soldats et paysans. Mais au lieu d'entraîner la troupe fidèle qui était sous les armes, il fut accueilli à coups de canon. La cavalerie du général Wolf acheva la déroute des bandes de Doernberg. Le lendemain, une autre insurrection se présenta et fut aussi facilement dissipée. Le maréchal Kellermann envoya de Francfort des renforts qui délogèrent de Marbourg les révoltés; de leur côté, les troupes westphaliennes reprirent Zicgenhagen , et le royaume fut totalement délivré des agitateurs par la fuite de Doernberg, qui alla chercher un asile auprès du. duc de

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Brunswick. Le roi de >A'estphalie se contenta de porter plainte à Berlin contre le major Schill, directeur de l'association militaire du Tugendbiind en Prusse, et ancien chef de partisans.

Ce major était sorti de Berlin, où il se trouvait en {jarnison, avec cinq cents hussards de son régiment, sous prétexte de les faire manœuvrer. Rejoint par trois cents hommes d'infanterie légèi'e d'un bataillon qui portait son nom , il se porta sur Wittemberg , et rétablit dans plusieurs villes les autorités prussiennes. Il recruta pendant sa route, marcha sur la Westphalie , et se vit bientôt à la tête d'une petite armée, publiant partout que le roi de Prusse venait de déclarer la guerre à la France. Ce prince était resté à Kœnigsberg, mais son ministère résidait à Berlin. Aussitôt après la nouvelle de nos succès contre IWutriche, il s'empressa de désavouer Schill. Après la bataille d'Essling, Schill reparut et tenta un coup de main sur Magdebourg. Il fut repoussé, se relira sur le bas Elbe, et alla s'établir à Domitz, vieille forteresse que lui abandonnèrent les cent invalides qui la gardaient ; il y laissa deux escadrons, et se dirigea sur Stralsund, dont il fit sommer le duc de Mecklembourg de lui ouvrir les portes. Il espérait par là, non sans raison, communiquer librement avec l'escadre anglaise de la Baltique. La trahison l'accueillit dans toute la Poméranie. Les déserteurs de Stralsund grossirent ses troupes ; il pénétra dans la ville, s'occupa aussitôt de sa défense, et mit en batterie cent pièces de gros calibre. Le corps de Schill s'élevait déjà à six mille hommes, mais il lui fut impossible d'entrer en communication avec la Hotte anglaise. Le général Gratien, à la tête d'une division hollandaise de deux mille quatre cents hommes, augmentée de mille cinq cents Danois, a\ ait suivi sa marche. Le 31 mai, Gratien se trouvait devant Stralsund, dont il s'empara de vive force. Le combat continua dans les rues; Schill fut tué, et une partie de sa troupe passée au fd de l'épée : le reste se dispersa. Les Anglais eurent le spectacle de la prise de Stralsund : ils arrivèrent quand Gratien y entrait. Quelques heures de résistance de plus de la part de Schill, Stralsund devenait, par le secours de l'escadre anglaise, une des plus importantes places d'armes de la coalition. Pendant que Schill quittait la Saxe, le duc de Brunswick , qui avait perdu à léna son père et ses États, devenus province v^■e.<itphalienne, pénétrait dans ce royaume avec un corps prussien qu'il avait levé pour le compte de l'Autriche. Le général prussien Tliielmann, fidèle alors à la cause de la France, marcha contre lui, et le força de se retirer en Bohême par Zittau.

Cependant l'archiduc Ferdinand n'était pas plus heureux en Pologne que les agitateurs de l'Allemagne, avec lesquels il tâchait de faire correspondre ses mouvements. Le jour où Poniato^v,•^ki entrait à Lublin , l'archiduc se présenta devant Thorn, qu'il attaqua vivement, mais en vain, sur les deux rives de la Vistule. Il perdit beaucoup de monde, et dut se rapprocher de Varsovie. Dombrowski , dont le nom se rattache aux combats de la liberté dans son pays et à ceux de la république française, et Zayoncheck, ancien aide de camp du général en chef de

raimée (l'Orient, vinrent prendre part à cette lutte patriotique. Sokolniki fit capituler la garnison autrichienne de Sandomir, qui perdit deux mille cinq cents prisonniers. Zamosz fut enlevée de vive force par le général l'elletier, qui prit deux mille hommes et soixante pièces de canon. Lemberg ouvrit ses portes. De tels triomphes enflammèrent les habitants. Poniatowski envoya alors au prince (jallitzin le général Pelletier, chargé de l'inviter à marcher de concert avec les Polonais contre l'archiduc. Gallitzin donna à Pelletier un ordre qui prescrivait au général Souwarow de se porter tout de suite en avant. Souwarow répondit franchement à Pelletier qu'il ne voulait pas passer pour un lAche à ses yeux , et qu'un aide de camp de Gallitzin, arri>é depuis une demi-heure , lui avait dit iJe regarder cet ordre comme non avenu. Le 30, Ferdinand quitta Varsovie, et vint mettre le siège devant Sandomirz, qu'il fit attaquer dans la nuit du 15 au 16 par dix mille hommes. Sokolniki défendit la place, tua quinze cents Autrichiens, mais se voyant sans munitions, menacé d'un nouvel assaut, il capitula et rejoignit Poniatowski. Le mouvement des Russes avait commencé le k juin seulement. La guerre de Pologne offrit dès lors un aspect singulier. Les Autrichiens abandonnèrent aux Russes les pays qu'ils ne pouvaient pas garder. La ville de Lemberg , reprise et évacuée, fut remise à Souwarow, qui eut l'air de l'avoir enlevée.

Antique possession de la maison d'Autriche, sous laquelle il avait joui pendant plusieurs siècles de tous les avantages d'un gouvernement vraiment paternel, le ïyrol, concédé à la Bavière par le traité de Presbourg, avait le premier levé l'étendard de l'insurrection. La conspiration dans cette contrée portait l'empreinte du caractère sauvage de ses habitants. Elle se ressentit aussi du fiuiatisme religieux qui dominait la population; fomentée par les moines et les prêtres, elle se montra perfide et cruelle. Les Tyroliens étaient la seule armée que la cour de Rome pouvait opposer en Allemagne à Napoléon, et le peuple entier se leva, non en haine du gouvernement doux et éclairé de la Bavière, ni pour les intérêts politiques de l'Autriche, mais uniquement contre Napoléon, que le Vatican avait excommunié. Cette crise, toute populaire, marcha sous la devise des croisades : Dieic est arec nous. Ses principaux acteurs furent un aubergiste et un capucin : le premier, André Hofer, espèce d'Hercule fanatique, exerça tout d'abord, par sa stature athlétique et par l'exaltation de sa piété, un grand empire sur ses compatriotes. Aux approches de la guerre, il était allé à Vienne, où on l'avait accueilli comme le libérateur futur de sa patrie. Le Voralberg , séparé du ïyrol par la seule vallée de l'Inn , également enlevé à l'Autriche, s'unit à la même cause. Les signaux parurent subitement allumés sur les rochers, dans les premiers jours d'avril. La Ba\ièrc, se reposant sur la fidélité de ses nouveaux sujets, n'avait dans le Tyrol que cinq bataillons dis.séminés à Inspruck, à Brixcn, à Trente, à Kiifstein , et quelques centaines de chevaux. Napoléon lui-même était si éloigné d'avoir la moindre inquiétude au sujet des Tyroliens, dont il avait oublié la complicité lors des Pâques vénitiennes, pendant sa première campagne

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d'Italie, qu'il fiiisait traverser leur pays par quatre mille conscrits en deux détachemeiils. F.e 8 avril, jour où l'armée autrichienne commença son mouvement, une insurrection générale éclata dans le Tyrol. Partout les Bavarois sont assaillis; partout ils tombent les armes à la main sous les coups de leurs amis de la veille. Inspruck est forcée et prise par vingt mille paysans : cette journée coûta beau coup de sang ; les officiers et les soldats bavarois , au nombre de quinze cents environ, succombèrent presque tous. Surpris dans une route de montagne, l'un des deux détachements français mit bas les armes, l'autre parvint par son courage à se frayer un chemin, et arriva à Trente. En quatre jours les Tyroliens ont délivré leur pays tout entier. Us tirent six mille prisonnieis, dont deux mille Français. Le reste des Bavarois périt, soit pendant, soit après l'action; car de lAches et féroces assassinats complétèrent le carnage d'Inspruck. Hofer y fit son entrée entre deux capucins. On promena la statue de la Vierge sur un char attelé de quatre chevaux blancs, et la fête du Sacré-Cœur de Jésus, qu'on retrouve dans toutes les révolutions où le fanatisme domine, fut instituée comme fête nationale. Le général autrichien Chasteller, arrivé à Inspruck le 15, envoya des troupes sur Kùfstein, qui tenait toujours, et même sur .Munich. La Souabe fut inondée d'insurgés tyroliens. L'insurrection, organisée par Chasteller, descendit dans les plaines de la Lombardie et donna la main à l'archiduc Jean, qui commandait l'armée opposée au prince Eugène. La Valteline se souleva également. Les bandes de tous ces montagnards avancèrent jusqu'à vingt lieues de Milan, et leurs chefs proposèrent aux Autrichiens de s'unir aux conjurés du Piémont. Les gulnées des Anglais et les indulgences de Rome avaient pénétré dans toutes les régions des Alpes.

Après avoir organisé cette vaste insurrection , Chasteller alla rejoindre l'armée du prince Jean; mais ayant appris les brillants succès de Napoléon, il revint à Inspruck avec un coips de troupes. Le maréchal Lefebvre, qui commandait l'armée bavaroise , marcha sur cette ville, où il arriva après neuf jours de combats dans les défilés dont la contrée est hérissée. Vainqueurs à Abensberg , les Bavarois, généraux, officiers et soldats, qui avaient à venger le massacre de leurs compatriotes égorgés au sein de la paix, exercèrent de terribles représailles. On ne comptait de Français dans cette armée que le maréchal Lefebvre, chargé par l'Empereur de la difficile mission de pacifier le Tyrol. La nouvelle de Id prise de Vienne venait d'enlever tout à coup aux révoltés leur plus ferme appui. Chasteller avait été rappelé par l'archiduc. La junte insurrectionnelle livra le pays à la clémence du roi de Bavière, et Inspruck ouvrit ses portes au r.aréchal. La soumission du Voralberg suivit de près celle du Tyrol, et ne fut pas plus sincère. Le maréchal, croyant la paix rétablie, partit pour Saltzbourg , laissant à Inspruk une division bavaroise ; mais bientôt la nouvelle de la bataille d'Essling se répandit dans le Tyrol, et Inspruck se vit bloquée par une seconde insurrection.

Les tcoupes d'Italie aux ordres du prince Eugène composaient l'aile droite de la grande armée, dont l'aile gauche se battait en Pologne sous le prince Poniatowski. De ses bivouacs de l'Inn et du Danube, Napoléon dirigeait leurs mouvements. Ces troupes, échelonnées d'Isonzo à la Chiusa, attendaient des renforts qui se trouvaient encore à une grande distance; sa force ne dépassait pas cinquante mille hommes; l'armée de larchiduc Jean s'élevait à plus de quatrevingt mille hommes, avec cent soixante-neuf pièces de canon, et avait pour auxiliaires les insurgés des Alpes , les escadres anglaises qui couvraient l'Adriatique, les Anglo-Siciliens, et la neutralité du saint-siége. Eugène se voyait donc réduit à un système de défense dont l'Adige formait le point d'appui. Le 10 avril , la guerre qu'un parlementaire autrichien était venu dénoncer à un petit poste du vice-roi, commença à l'instant comme une invasion de Barbares. Après divers engagements , l'archiduc arriva à Idine. Le vice-roi crut devoir l'attendre à Sacile, où il fut battu le 16. Eugène, qui avait eu affaire à des forces doubles des siennes, se relira lentement sur l'.Ulige, sans être poursuivi. .\u 2G avril , son armée occupait la forte position de ("aldiero. L'archiduc campait vis-à-vis de nous, soutenu par le \oisinage de l'insurreclion tyrolienne, dont Chasteller, déjà parvenu près de Brescia , avait réuni quinze mille hommes à son corps. La position du vice-roi devenait critique, et le découragement commençait à gagner ses troupes ; mais bientôt les courriers arrivent : ce sont les triomphes de Napoléon que le canon de Vérone annonce aux deux armées: c'est la victoire d'Eckmiilh, qui sauve l'Italie. Après de vaines démonstrations pour tourner Caldiero, et un combat où les régiments italiens méritèrent d'être appelés les frères d'armes des régiments français qui combattaient avec eux, l'archiduc décida sa retraite. Le vice-roi se mit à sa poursuite, l'atteignit sur la Piave , dont il força le passage devant lui. Cette action opiniâtre coûta à l'ennemi dix mille hommes et quinze pièces de canon. Ainsi fut brillamment réparée notre défaite de Sacile, où l'archiduc rentra avec des souvenirs qui rendaient sa situation plus amère. L'arrièregarde autiichienne fut battue à Sainl-Daniel el à \'('n7.one, où elle perdit deux mille hommes Le 18, le vice-roi fit occuper Triesie, s'empara des retranchements de Malborghelto, et enleva la position de Tarvis. Le 20, il porte son quartier général à Villach. Deux jours après, son aile droite força le camp retranché, ainsi que la ville de Laybach, de capituler, et fit quatre mille prisonniers. Le 25 , le vice-roi détruisit à Saint-Michel le corps de Jellachich, qui se sauva avec deux mille hommes. Larchiduc Jean attendait, à quarante lieues de Vieiuie , à Gratz , les troupes de .lellachich pour arrêter le vice-roi; mais quand il vit arriver les débris des Irouj^'s autrichiennes fuyant en désordre devant lavant-garde d'Italie, il partit précipitamment , le 26 , de Gratz , et se retira en Hongrie sur Ivormond. Le lendemain, le prince Eugène opéra à Bruck, en Styrie, sa jonction avec la grande armée, après avoir laissé le général Rroussier chargé d'assiéger la citadelle de (iratz.

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Le général Mamioiil commaiulait en Dalmalie un corps de douze mille hommes destinés à appuyer, selon les circonstances, soit les Russes, soit les Musulmans, et à fermer aux Anglais d'excellents ports militaires. L'agression de l'.Vutriche vint tout à coup l'isoler du théâtre de la guerre. Il était observé par les troupes de Stoiiliewitz, qui faisaient partie de l'armée de l'archiduc Jean : mais ayant reçu du vice- roi la nouvelle de la retraite de ce prince, Marmont commença son mouvement le li mai, jour du passage de l'Isonzo, et après une affaire très-vive à Mont-Kilta, où le général ennemi fut pris et lui blessé, il défit de nouveau les Autrirhiens à Gospiez et à Ottoszacz, et le 3 juin à Laybach. Marmont continuait rapidement sa marche , afin d'opérer sa jonction avec la division Broussier ; mais il avait été prévenu par le général Giulay, qui , à la tête de vingt mille hommes, poussa jusqu'aux faubourgs de Gratz , et força Broussier de se reployer sur la route de Vienne ; celui-ci , instruit de l'approche de Marmont, se reporta en avant, délogea l'ennemi de Kalsdorf, et osa envoyer deux bataillons pour réoccuper Gratz, en présence des dix-huit mille Autrichiens campés non loin des murailles de la ville. Ces deux bataillons appartenaient au 8'^' régiment, et ne formaient que treize cents hommes, commandés par le colonel Gambin. Tout à coup ils se jettent dans les maisons, où ils reçoivent l'attaque de forces considérables. Obligés à la retraite, ces braves se rallient, percent en colonne serrée la masse autrichienne, parviennent au cimetière Saint-Léonard, s'y retranchent , et pendant dix heures soutiennent seuls, avec deux pièces de canon, le siège le plus mémorable peut-être de l'époque, contre toute l'armée de Giulay. Enfin Broussier en\oya trois bataillons qui dégagèrent par un nouvel exploit leurs intrépides compagnons; et, réunis, ils s'emparèrent des faubourgs de Grobon, après avoir enlevé quatre cents prisonniers et mis douze cents hommes hors de combat. Ce glorieux fait d'armes assura la jonction de Marmont et de Broussier. Napoléon fit graver sur l'aigle du Si" cette inscription digne des beaux temps de Sparte : Vn COI) lie dix! Le 1" juillet, Marmont alla avec le 11'' corps rejoindre la grande armée dans l'île de Lobau.

Telle était la suite des afïiiires militaires, depuis la mer Baltique jusqu'à l'Adriatiiiue, à l'époque de la bataille d'Essling, qui fut célébrée partout où la coalitinii exerçait quelque influence, comme une victoire décisive dont la conséséquence serait la destruction de Napoléon et de l'armée française. Le comité de Paris agissait dans le môme sens; il resserrait ses liens et faisait cause commune avec les agents de l'Angleterre et de l'Aulrirhc. Une grande expédition anglaise était prête. On attendait la nouvelle de son arrivée sur les côtes de la Belgique et de la Hollande. On attendait avec plus d'impatience encore le résultat de la première bataille qui devait sortir du repos des deux armées. D'après ces dispositions, l'Autriche recommença à fomenter de toutes parts l'insurrection. On répéta les mêmes manœuvres en Franconie. Dans le pays de Wurtemberg, l'insurrection oITrit un caractèi'e plus alarmant , en raison du voisinage du Voralberg et du

Tyrol. Le Tyrol était excité de nouveau par l'Autrithe , qui lui annonçait l'arciiiducJean, et par le général Cliasteller, qu'un ordre du jour de Napoléon condamnait à la peine de mort , comme sujet français. L'armée insurrectionnelle de Hofer, avait repris une oITensive redoutable, et, après un violent combat livré en avant d'Jnspruck, le général Deroi , entouré par toute la population des montagnes, s'était vu forcé de battre en retraite et d'évacuer cette v illc. Malheureusement la marche du prince Eugène sur l'archiduc avait totalement dégarni la Lombardie. Les escadres britanniques, les Autrichiens revenus sur l'Isonzo, les montagnards du ïyroi, inquiétaient le royaume d'Italie et les départements français. Le pape semblait leur donner le signal de l'invasion par l'excommunication fulminée le 10 juin contre Napoléon. L'amiral Stuart, avec une grande flotte qui portait une armée de quinze mille Anglais et Siciliens, parut, le 12, sur les côtes de Naples. Il descendit à Procida et à Ischia, dont le château résista à ses attaques. Il tenta aussi de se rendre maître du fort de Scilla en Calabre; mais le général Parthouneaux le força de se rembarquer et s'empara du matériel préparé pour le siège. Rebutés par le mauvais succès de leurs tentatives, les Anglais se bornèrent à faire une guerre de corruption et de menaces ; ils se placèrent aux îles de Ponza , qui sont entre Naples et Rome, espérant qu'un signal de la côte romaine ou napolitaine leur annoncerait l'insurrection de quelques provinces et leur permettrait un débarquement. En attendant, ils jetèrent dans les deux pays une bande de malfaiteurs qui portèrent la terreur et le meurtre juqu'aux portes de Rome. Le général Miollis, gouverneur des États Romains, se trouvait placé au milieu des plus grands périls. Rome n'est distante de la mer que de cinq lieues.

La sagesse, la vigueur du général MioUis, l'estime dont il jouissait, attachaient et contenaient les esprits ; mais la ville n'était pas à l'abri d'un coup de main soutenu par un parti intérieur : aussi le roi Joachim, qui sentait toute l'importance de la conservation de cette capitale pour sauver la sienne, expédia quelques troupes de sa garde au général Miollis. Il crut également devoir renouveler, auprès de la consulta que l'Empereur avait chargée d'organiser les États Romains, l'invitation de faire sortir Pie VII de Rome et de l'envoyer en France jusqu'à la paix. Joachim motivait cette demande sur le péril que courait le pape lui-même si la guerre s'allumait dans Rome, divisée par les factions; il présentait en outre le saint-père , tant qu'il serait en Italie , comme un des chefs les plus dangereux de la coalition , et comme l'instrument le plus puissant dont se servait l'Angleterre pour exciter et alimenter les divisions et les complots dont Spolète venait d'être le théâtre.

Les premiers jours du mois de juin avaient été employés par Napoléon à préparer des mesures puissantes de répression contre les insurrections du Tjrol, du VoniUierg, de l'Allemagne, contre les incursions des troupes autrichiennes dans la Saxe et dans la Franconie. L'armée du roi de Westphalie , forte de

quinze mille hommes , avait expulsé les Autrichiens de Leipsick et de Dresde. Le maréchal Davoust s'empara d'Engcrau sur le Danube , s'y fortifia , et porta son quartier général à Haimbourg. La \ille de Neudstadl était le point de réunion des divisions de l'armée d'Italie ; mais avant de les appeler auprès de lui , Napoléon voulut qu'elles achevassent, sous le prince Eugène, ce qu'elles avaient si glorieusement commencé. L'archiduc se trouvait toujours à Kormond; le 9 juin, le vice-roi eut ordre de se mettre en mouvement sur cette ville ; l'archiduc l'évacua et se dirigea sur Raab, qu'il atteignit le 13, après avoir été inquiété dans sa marche par les troupes d'Italie : il trouva à Raab son frère l'archiduc palatin à la tête de l'insurrection hongroise. Le prince rangea son armée en bataille sur les hauteurs; ses forces réunies formaient quarante-cinq mille hommes. Le lendemain IV juin, Eugène présenta le combat, saisissant l'occasion de célébrer la journée de Marengo. Jamais bataille ne fut livrée par un général français sous de plus brillants auspices. L'action très-vive dura quatre heures, et coûta aux Autrichiens plus de six mille hommes. Les archiducs se retirèrent sur Kormond , où le vice-roi les poursuivit inutilement ; ils avaient passé le Danube. La victoire de Raab devint pour Napoléon le signal de la reprise des opérations qu'il avait méditées depuis la bataille d'Essling.

Tout est prêt dans l'Ile Lobau , qui , pendant quarante jours , devenue la place d'armes la plus formidable de l'Europe, a vu s'accomplir, grâce au génie de l'Empereur , et sous la direction du général Bertrand , des miracles de conception et d'audace pour le passage du Danube. Trois grands ponts parallèles portés par des pilotis, destinés à servir de route à une armée de cent cinquante mille hommes , à une artillerie de cinq cents pièces de canon , n'attendent qu'un signal pour s'élever au-dessus des eaux du Danube , et lier entre elles ces îles auxquelles Napoléon a décerné les noms glorieux de Lannes , de d'Espagne et de Saint-Hilaire, tués à Essiing.

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