‹ Histoire de NapoléonChapitre 37 sur 75 · CHAPITRE XXXm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXm

Passage du Danube. — Balaille (le Wagram. - Armistice de Ziiaïm. — E\pédilion des Anglais sur l'Escaut. — Enlèvement du Pape i Rome — Conliiiualioii de la guerre d'Espagnu. — Tentative de Stabs. — Paix de Vienne.

L'aruée de l'archiduc Chaiies occupait Essling, Aspern , Enzersdorf et la rive droite du Danube, liés par des ouvrages hérissés d'une artillerie formidable.

Le 30 juin au soir, le maréchal Masséna

apporta dans l'île de Lobau l'ordre de

1*" ^~ ^SJRI^^Sfc, ^B^ t^^ rétablir l'ancien passage qui avait servi

' h^ÊW 1»i^-ÉÈ,%i H y^F^ pour la bataille d'Essling. En cinq quarts

d'heure le pont se termina, sous la protection de l'artillerie. Une brigade franchit le fleuve , et enlève deux bataillons autrichiens. Le t" juillet, l'Empereur commande de s'emparer de l'île du Moulin. Le chef de bataillon Pelet, aide de camp de Masséna, est chargé de cette expédition ; il prend six cents voltigeurs, et, sous le feu le plus terrible, il opère sa descente, tue cent Autrichiens, repousse toutes les attaques, tandis que derrière lui, en deux heures, malgré tout l'effort de l'artillerie ennemie, s'élève un pont de soixante-dix toises; de nouvelles troupes s'y précipitent. L'île était prise, et fut aussitôt armée de plusieurs batteries.

Rien n'airôtait plus l'exécution du pian (jue Napoléon a\ait mûri pour une alTaire décisive, pendant le repos de Scliœnbrunn. L'ordre est donné aux troupes qui occupent Komorn, Gratz, Lintz, de rallier la grande armée. Le 4, dans la nuit, tous ces corps étaient réunis et formaient cent cinquante mille hommes, avec quatre cents pièces de canon. La nuit du 4 au 5 fut employée au passage de toute l'armée. Le feu continuel de cent neuf pièces de gros calibre, joint aux roulements de la foudre et aux sillormemcnts des éclairs , annonça et montra à l'archiduc la route que Napoléon s'était réservée. Enfin le soleil se leva dans tout son éclat , et l'armée se rangea fièrement en bataille sur la rive gauche du fleuve. Les plaines de Marchfeld étaient le théâtre où le sort de l'.Vutriche allait se décider encore une fois. Napoléon avait employé toute cette terrible nuit à diriger lui-même, à pied, le passage de ses colonnes sur tous les ponts. Aux premiers rayons du jour il était à cheval, parlant à son armée. Les deux masses s'observèrent pendant quelque temps. A midi , Napoléon se porta en avant : bientôt l'archiduc vit tous ses ouvrages tournés, et dut évacuer Enzersdorf, qui ne tarda pas à paraître en flammes. Les villages d'EssIing et d'Aspern, qui avaient coûté tant de sang à l'une et à l'autre armée, ne devaient pas être les seuls témoins d'une lutte entre les deux empires ; ils furent traversés par la bataille. L'archiduc se mit en retraite sur Wagram et sur Stramcrsdorf ; vers six heures, l'armée française était sur le Russbach , s'étendant vers Breitenlée. Nous attaquons le centre de l'archiduc. Macdonald enfonce sa ligne , mais le prince accourt avec ses réserves : au milieu de la mêlée , il reçoit une blessure ; les troupes autrichiennes partagent les périls et l'impétuosité de leur chef. Les divisions de Macdonald et dOudinot sont ramenées en deçà du Russbach ; une terreur panique s'est emparée de ces braves soldats , que le nombre n'avait jamais effrayés. Enfin, ralliés autour de l'invincible garde, ils se reforment sous les regards de Napoléon , et volent reprendre leur position sur le Russbach. Bernadotte, qui devait enlever Wagram , ne fit qu'y paraître ; les Saxons qu'il commandait furent chassés de ce village et se retirèrent sur Aderklaa, que peu d'heures après ils quittèrent sans ordre. Le Russbah vit terminer à onze heures du soir la journée d'Enzersdorf; une grande partie de l'armée ennemie n'avait pas encore été engagée. L'archiduc passa la nuit sur les hauteurs de Wagram.

C'est aussi Wagram qui frappe les yeux de Napoléon à son réveil; mais au moment où il va doimer l'ordre d'attaquer, les Autrichiens prennent l'offensive. Quatre mille toises régnent sur le front des deux armées : Napoléon les parcourt avec la rapidité de l'éclair, et on courant il désigne de la main à ses maréchaux les hauteurs de Russbach, de Neusiedel, Baumersdorf et Wagram ; pantomime éloquente que chaque chef comprend , à laquelle chaque soldat brûle d'obéir. Un vivat général répond à cet ordre muet de vaincre ou de mourir.

L'attaque commence à Aderklaa , poste important que Bernadolte n'a pas su défendre, et (jue l'urcliiduc a repris. Ce village rappelle aux combattants les

scènes d'Aspern et d'Essling; il change plusieurs fois de maître en peu d'instants, et demeure en définitive à rarcliiduc, qui y lance de nombreux renforts. Bernadotte est revenu à Aderklaa avec ses Saxons ; ils fuient de nouveau, et Masséna les fait charger pour les ramener à l'ennemi. Cependant Napoléon a paru , et l'ordre se rétablit à la gauche, que le dernier choc a ébranlée. La droite de l'archiduc entre en ligne à dix heures ; elle s'étend du Danube à Wagram; soixante pièces la précèdent : elle prend à revers l'armée française , menace l'ile de Lobau et les ponts. Napoléon marche aussi; cent pièces d'artillerie, qui couvrent une demilieue de terrain en avant de son armée , vomissent la mort et brisent ces masses terribles, dont rien ne semblait pouvoir arrêter le mouvement. Notre artillerie reste engagée entre les deux armées , mais elle est bientôt soutenue par Macdonald, par la garde à pied et à cheval. Napoléon se tenait au milieu du feu, à la gauche de la division Lamarque, qui souffrait beaucoup ; ce général court à lui , et au nom du salut de l'armée le conjure de se retirer. Tout à coup un aide de camp de Masséna arrive pour avertir l'Empereur que le corps de Klenau est derrière lui ; que Boudet, repoussé dans l'île de Lobau , a perdu ses canons. Napoléon regardait la tour de Neusielel, et ne répondait pas; enfin il aperçoit le feu de Davoust qui la dépasse: « Allez, dit-il à l'aide de camp, courez dire à Masséna qu'il attaque, et que la bataille est gagnée. r> Macdonald , Oudinot, Davoust , reçoivent l'ordre de presser leurs attaques. Il est près de midi ; le clocher de Sûssenbrunn est le centre de l'archiduc. La terrible colonne de Macdonald se fait jour et perce le centre des Autrichiens. Macdonald se trouve avec quinze cents hommes seulement au delà de la ligne ennemie , les autres sont restés dans la route sanglante qu'il a frayée ; il s'arrête en avant de Siissenbrunn , et compte les braves qui l'ont suivi. Ces débris de huit bataillons n'en forment plus qu'un seul. Le général Lamarque a eu quatre chevaux tués sous lui, et a vu tomber ses six ordonnances. Cependant l'heure de la victoire n'était pas encore arrivée; elle avait été préparée par les prodiges de valeur du corps de Davoust et de celui d'Oudinot , qui ont dispersé les troupes de HohenzoUern , après les avoir chassées des hauteurs de Russbach. Rosenberg a subi le même sort autour de Neusiedel; six généraux autrichiens furent mis hors de combat dans l'affreuse mêlée qui précéda la prise de la tour de Neusiedel. Cette tour avait cédé enfin à l'opiniiitrelé de Davoust ; le brave général Gudin y reçut quatre blessures, à côté du maréchal. A l'extrémité de la ligne , Masséna a poursuivi, sans s'arrêter un seul moment, sa marche de flanc, malgré le feu d'une artillerie formidable et les charges réitérées de la cavalerie ennemie. Déjà le maréchal avait repris Essling et avançait sur Aspern, lorsque le canon du centre l'avertit que c'était contre l'aile droite des Autrichiens qu'il de\ait lancer ses colonnes.

A une heure, la face de la bataille était changée ; la grande armée avait repris l'offensive. Davoust et Oudinot ont appuyé Macdonald, qui, après avoir encore enlevé le village de Gerasdorf, bivouaqua à Brunn, où la nuit vint interrompre le

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feu. L'aile droite achevait aussi son mouvement en combattant. Davoust s'établit à Wagram ; Masséna à Léopoldau. Là succomba le premier, peut-(Hre, de nos généraux de cavalerie, Lasalle, dans une charge pendant laquelle sa bouillante ardeur l'entraîna au milieu des carrés autrichiens; la balle d'un fantassin l'atteignit au front. Les pertes des deux armées furent à peu près égales ; cinquante mille hommes environ restèrent sur le champ de bataille, ou entrèrent aux hôpitaux: (rente pièces de canon, plusieurs drapeaux, vingt mille prisonniers, tombèrent entre nos mains. Les Français eurent à regretter les généraux Lasalle, Gauthier, Lacour, et sept colonels ; le maréchal Bessières et vingt généraux reçurent des blessures. Napoléon embrassa Macdonald et le nomma maréchal , ainsi qu'Oudinot et Marmont; il prononça aussi la dissolution du neuvième corps, que commandai! Bernadotte. L'ennemi eut trois généraux tués et dix blessés; parmi ces derniers était l'archiduc Charles , qui , pendant toute cette journée, n'avait manqué aucune occasion de payer de sa personne, et avait été atteint pour la seconde fois au fort de la mêlée, vers le milieu de l'action. Il déploya, comme toujours, le courage d'un guerrier intrépide et les talents d'un grand capitaine; sa retraite se fit en bon ordre.

Napoléon poursuivit l'armée ennemie, et porta son quartier général à Wolkerdorf. Bernadotte s'y présenta , mais l'Empereur ne voulut point le recevoir; il avait contre lui d'anciens et de nouveaux griefs ; Bernadotte s'était montré faible à la bataille d'Austerlitz; à Auerstaedt, il avait laissé Davoust seul aux prises avec le roi de Prusse; le 5 juillet, il attaqua mollement Wagram et abandonna le poste important d'Aderklaa, sous prétexte qu'il se voyait trop aventuré. Dans la matinée du G, la déroute de ses Saxons avait été un scandale pour l'armée. .Vprès le refus qu'il venait d'éprouver au quartier général de Napoléon , Bernadotte se relira mécontent et partit pour Paris. Davoust et Marmont reçurent l'ordre de suivre l'ennemi sur Nicolsbourg, et Masséna sur Znaïm; Napoléon, avec la garde, le corps d'Oudinot et l'armée d'Italie, occupait l'intervalle de ces deux directions. Il visita le théâtre de son triomphe, et chargea spécialement les ducs de Frioul et de Bassano du soin de faire enlever les blessés des deux armées ; on en transporta trente mille aux hôpitaux de Vienne.

Masséna, dans sa marche, enleva la ville de Rorneubourg. Il apprit des prisonniers et des habitants qu'il était sur les traces de l'archiduc. Ce prince attendait les Français sur les hauteurs de Mallebern. Le 8 au soir, Masséna reçut l'ordre de suivre en toute hâte la route de Znaïm, et Davoust celle de Wiilfersdorf. Napoléon voulait prévenir la jonction des deux archiducs, qui cherchaient à opérer un mouvement combiné sur Vienne. Toujours prévoyant, il ordonna de porter l'armement de cette ville à cent bouches à feu, la garnison à six mille hommes, avec des vivres pour six mois ; de rétablir le pont sur pilotis et d'élever des ouvrages pour le conserver. Le prince Eugène, renforcé des Saxons de Bernadotte et des Wurtembergeois, fut chargé, avec une armée de cinquante mille hommes, de

veiller sur l'archiduc Jean et sur Vienne. Macdonald garda le théâtre de sa gloire, le pays entre la Marche et le Danube, le Marchfeld. Après une aiïaire très-vive, Masséna s'empara d'HoUabrunn. L'archiduc n'était qu'à deux lieues de cette ville, à Guntersdorf , occupant la route de Znaïm : il soutint sa retraite avec des forces supérieures; mais, dans la crainte d'être à la fois prévenu à Znaïm par Marmont, poursuivi par Masséna, pris en flanc par Napoléon, il se porta vivement à Brenditz , d'où il pouvait dominer la poursuite des deux maréchaux, et il s'y arrêta jusqu'au 12.

En effet, Marmont, ayant passé la Taja, s'avançait sur Znaïm, et, le 10, il parut en face de Tesswitz. Très-étonné de trouver devant Znaïm toute l'armée autrichienne, il s'établit à Tesswitz , s'y vit bientôt attaqué, eut l'honneur d'y soutenir un combat très-chaud , pendant lequel ce bourg , pris et repris plusieurs fois, finit par nous rester. Le soir, le général Bellegarde écrivit au maréchal que le prince deLichtenstein se rendait auprès de l'empereur Napoléon pour demander une suspension d'armes. Tandis que Marmont se battait à Tesswitz , Masséna s'emparait de vive force de Guntersdorf, et l'Empereur se dirigeait sur Znaïm; il arriva devant cette ville au moment où Masséna était engagé. Il mit bientôt en mouvement le corps de Marmont ; il pressa la marche de Davoust et d'Oudinot , afin de réunir autour de lui, avant l'arrivée du prince de Lichtenstein , les moyens de recevoir avec plus d'avantage la demande dont le négociateur autrichien était chargé. On se battait dans les faubourgs de Znaïm, quand, à sept heures du soir, au moment où Masséna ordonnait l'attaque de la ville et où l'action était le plus acharnée, arriva la nouvelle de la conclusion d'un armistice : les officiers des deux armées envoyés pour la faire connaître aux combattants n'y parvinrent qu'au péril de leur vie , et revinrent blessés rendre compte de leur mission. L'armistice était d'un mois, avec quinze jours d'avertissement ; il livrait ci l'armée française plus du tiers du territoire autrichien , et huit millions d'habitants. L'empereur François ne reconnut cette trêve que le 18 juillet. Il désavoua d'abord son frère, qui avait si vaillamment combattu pour défendre la monarchie , qui la sauvait par la con\ention de Znaïm et lui conservait sa dernière armée.

L'Autriche avait un motif puissant pour temporiser, en contenant l'armée française par les lenteurs d'une négociation. Pendant ce temps l'Angleterre était partout : à Walcheren , sur les côtes de Hollande ; à Cuxhaven , sur les rives du Weser ; elle inquiétait aussi celles de l'Elbe et les côtes de la Baltique; une de ses armées marchait sur Madrid. L'escadre anglo-sicilienne stationnait devant Naples. Les vaisseaux de la Grande-Bretagne avaient bombardé Gallipoli et tenaient la Calabre en échec. L'escadre de l'amiral CoUingwood avait quitté les parages de Toulon, et menaçait les îles Ioniennes, qu'elle devait occuper. Mais le principal objet des attaques de l'Angleterre était l'Escaut, vers lequel elle dirigeait une grande expédition composée de soixante-quatorze billiments de guerre. Cette

flotte portait cent mille hommes, parmi lesquels on comptait quarante-cinq mille soldats de débarquement. Lord Cliatam, ministre et grand-moitre de l'artillerie , dont le nom seul était une hostilité héréditaire contre la France, commandait l'armée; sir Richard Strachan commandait la flotte. Ce n'était pas la faute de l'Autriche si l'Angleterre, en intervenant par une démonstration au.ssi formidable, ne la déployait pas en temps utile. Son ambassadeur Stahremberg avait inutilement pressé à Londres, dans le mois de mai, le concours de ces forces imposantes, qui appareillèrent le 29 juillet seulement , huit jours après que la nouvelle de l'armistice de Znaim, conclu le 13, fut connue du gouvernement anglais. L'expédition de l'Escaut était donc réduite à n'être qu'un désaveu donné à la négociation autrichienne , et l'Angleterre courait gratuitement le risque d'une lutte sans alliés. Mais elle crut pouvoir porter avec succès la guerre dans les parties occidentales (lu territoire français, pendant que Napoléon et ses armées se reposaient sur le Danube des terribles victoires qu'ils venaient de remporter. La possession de l'Escaut importait plus à l'Angleterre que la défaite de Napoléon à Wagram. Anvers était un autre Plymouth qu'à tout prix il fallait enlever à son ennemi. L'Angleterre ne se battait point dans la vue de conquérir des concessions pour une paix future , à l'exemple des puissances continentales et de Napoléon luimême ; elle se battait afin de faire du mal à la France, sans lui laisser l'espoir des compensations. Elle ne convoitait de la Belgique qu'xVnvers, pour le détruire, comme port militaire, comme atelier de constructions. Elle se rappelait Toulon, et cherchait à obtenir une revanche éclatante de sa défaite, et surtout du chagrin de n'avoir pu consommer la ruine totale de cette ville, autrefois sauvée de ses mains par le jeune commandant de l'artillerie républicaine. Elle voulait détruire Flessingue, s'emparer de l'île Waicheren, des Bouches de l'Escaut, et brûler la Hotte française dans le port d'Anvers; vingt millions sterling (cinq cents millions (le francs ) furent dépensés pour ce coup de main , car tel est le nom resté à l'expédition.

La flotte ennemie s'empara facilement de Waicheren et de Middelbourg. malgré les efforts du brave général Osten, qui se vit contraint, avec quinze cents hommes , de se retirer devant dix-huit mille Anglais. Trois jours après le débarquement, l'armée anglaise se trouvait à quatre lieues d'Anvers, l'unique objet de l'expédition. Mais au lieu de marcher droit sur elle par le gué du canal de Bergop-Zoom , lord Chatam alla mettre le siège devant Flessingue, dont la prise d'Anvers nécessitait la chute. Cette ville n'avait pour toute garnison que quelques dépôts de régiments. Le général Fauconnet, qui la commandait, fut puissamment secondé par le colonel Lair, à la tête des ouvriers militaires de la marine, et par le chef de bataillon du génie Bernard , depuis aide de camp de Napoléon. Les forts et les batteries furent armées; l'escadre mouilla sous la forteresse: les marins devinrent des troupes de terre. Le sénateur Rampon arriva de Saint- Omer avec des gardes nationales. Mais <'i Anvers on était déjà complètement en

mesure contre loute attaque. En effet, lord Chataui la jugea impossilile. D'ailleuis les maladies causaient chaqui' jour des pertes immenses à son armée. La retraite de la (lotte anglaise fut décidée immédiatement, et lord Cliatam laissa à Flessingue seize mille hommes que la lièvre dévora en grande partie. Ce grand échec que venait d'éprouver l'orgueil britannique donna aussi à l'Empereur une nouvelle confiance dans sa destinée.

On a vu plus haut que le roi Joachim , n'ayant pu obtenir de la consulta française le renvoi du pape, se réservait d'accomplir ses desseins par lui-même. En effet, vers la fin de juin , il fit demander au saint-père une réponse catégorique sur la proposition de l'Empereur. Pie VII, qui y avait déjà répondu par l'excommunication, refusa d'autres explications. Le 6 juillet, jour de la bataille de \yagram, le général Uadet, commandant la gendarmerie, renouvela au pape, de la part du roi de N'aples, la môme demande, menaçant Sa Sainteté d'un enlèvement si elle persistait dans son refus. Pie VII répliqua que, dès le premier jour, sa résolution avait été signifiée à l'Empereur; il donna ordre de barricader son palais, et s'y renferma noblement, attendant l'événement. Le général Hadet osa pénétrer jusqu'à lui, en escaladant les murailles. Il était de la dignité et du caractère du pontife romain de bien constater la violation de sa demeure et de n'opposer ensuite aucune résistance. Pie VII monta avec Radet dans une calèche, et partit comme un criminel d'État sous l'escorte de la gendarmerie. Voilà par quels moyens Joachim, de sa seule autorité, tenta de terminer la lutte entre les deux pouvoirs qui seuls alors dominaient l'Europe. Le pape gagna à cette odieuse et impolitique violence la couronne du martyre ; la tiare, prisonnière, n'en devint que plus sacrée. Rome, l'impassible Rome, se rappelant sans doute les vicissitudes de son histoire, assista presque sans émotion à l'enlèvement de son souverain. Cependant toute la haute Italie se trouva à genoux sur le passage du saint-père ; il arriva ainsi à Grenoble, bénissant les populations. Il eut le triomphe de la sainteté et celui de la persécution.

La péninsule ibérique était en même temps le théiUre d'une autre lutte. Le 28 juillet, le roi .loseph, à qui Napoléon, en quittant l'Espagne, n'avait pas laissé «on génie militaire, faisait un malheureux essai de ses armes à Talavera de la Reyna, où le maréchal Victor attaqua sir Arthur Wellesley avec une trop faible armée , au lieu d'attendre la coopération du maréchal Soult et la jonction des maréchaux Ney et Mortier. W^ellesley eut à regretter six mille hommes , le roi presque autant. Néanmoins, la victoire resta indécise, car les Français couchèrent sur le champ de bataille. A trois lieues de là , le 8 août, le maréchal Soult, avec les corps de Ney et de Mortier, franchissait le Tage au-dessus du pont de l'Arzobispo, et le 21 le général Sébastiani mettait en déroute, à Almonacid, l'armée de Venegas. Le 19 novembre suivant , le maréchal Mortier, à la tète de vingt-cinq mille hommes, détruisit, à Ocana, près d'Aranjuez, l'armée des insurgés, qui comptait cinquante mille combattants. L'occupation des défilés de la Sierra

330 HISTOIUE DE NAPOLÉON.

Moréna n'avait fait qu'ouvrir l'Andalousie aux Français : la victoire d'Ocana décida l'invasion de cette province. Le 25 , à cinq lieues de Salamanquc, le général KcUermann livra le beau combat d'Alba de Tormès, battit avec (|uclques régiments de cavalerie une nombreuse armée espagnole et lui enleva son artillerie. Enfin, après cinq mois d'un siège mémorable, liabilemcnt conduit pai' le général (iouvion Sainl-(Ar, (jiroiie capitula, et se rendit, le 10 déccmlicc. On trouva dans la ville deux cents pièces de canon.

La victoire d'Ocana, qui pacifiait le midi de l'Espagne, amena cependant un l'Adieux résultat. Ce succès , alors si important , arrêta malheureusement Napoléon, qui, depuis les nouvelles de Talavera, avait résolu d'aller prendre luimême la direction de la guerre. Déjà la garde impérial*! était en pleine marclie; une partie venait d'arriver <à Bordeaux ; la cavalerie était à Poitiers, l'infanterie et l'art ilierie sur la Loire. Cent mille hommes se dirigeaient vers les Pyrénées. Indépendamment de l'influence que la présence du vainqueur de Wagram aurait exercée sur ses ennemis de la Péninsule, elle eût été toute-puissante pour réduire au silence les rivalités qui s'élevaient parmi ses généraux; on sait combien ces divisions furent fatales. Le maréchal Soult remplaçait, comme major-général de l'armée , le maréchal Jourdan, qui avait instamment demandé et enfin obtenu de retourner en France. L'armée vit avec regret partir un de ses plus anciens et de ses plus illustres capitaines. .Joseph n'avait pas sur les maréchaux cette autorité du génie, à laquelle, sous les yeux de Napoléon , ils étaient habitués à sacrifier leurs rivalités.

Pendant ce temps, les conférences d'Altenbourg continuaient sans se terminer. On négociait de part et d'autre , l'épée au cftté. La France demandait cent millions de contribution de guerre, l'Autriche n'en voulait donner que la moitié. Un événement inattendu mit fin à cette discussion. On était au 13 octobre; les troupes défilaient à Schœnbrunn devant Napoléon ; un étudiant, nonuné Frédéric Stabs, âgé de dix-huit ans, fils d'un ministre protestant de Hambourg, s'avança tout d'un coup vers l'Empereur, placé entre le prince de Neuchâtel et le général Ilapp, aide de camp de service, et lui adressa la parole en allemand. Napoléon accueillit ce jeune homme avec bonté, et le renvoya au général Rapp, qui pai lail sa langue. Stabs, passant derrière la foule, se rapprocha encore de Napoléon. En éloignant Stabs, Ilapp sentit une arme cachée ; il le fit saisir par un geniiarme qui l'entraîna. On trouva sur ce jeune fanaticiue un grand couteau et un portrait. Ramené en présence de Napoléon , il déclara qu'il était venu pour délivrer son pays de l'oppresseur de l'Allemagne. Napoléon inclinait là le regarder comme malade ou comme fou. « Ni l'un ni l'autre! » s'écria Stabs. Corvisart, ayant été consulté, lui ti\ta le pouls et répondit : « Monsieur se porte bien. — Je vous l'avais bien dit , « reprit Stabs avec une sorte de satisfaction. Napoléon, vivement frapi)é de l'assurance de ce malheureux , lui promit sa grâce s'il demandait pardon de Sun crime. Stabs n\(iua (piil n'aMiil cpic le icgrct de ii'av(tir pu rt'ussir. " Il paraît

HISTOIUE DE NAPOLEON. Xi\

qu'un crime n'est rien pour vous? — Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. — Quel est ce portrait trouvé sur vous? — Celui de ma meilleure amie, de la fdle adoptive de mon vertueux père. — Quoi ! votre cœur est ouvert à des sentiments si doux , et, en devenant un assassin , vous n'avez pas craint d'afnij^er, de perdre des êtres que vous aimez? — J'ai cédé à une voix plus forte (jue celle de ma tendresse. — Mais en me fi'appant au milieu de mon armée, pouviez-vons échapper? — Je suis en effet étonné d'exister encore. — Celle que vous chérissez sera bien affligée. — Elle sera bien affligée de ce que je n'ai pas réussi ; elle vous hait autant que je vous hais moi-môme. — Si je vous faisais grâce. . . — Je ne vous tuerais pas moins. « Stabs fut encore interrogé en prison et pei-sista dans ses aveux. Il refusa toute nourriture depuis le jour de son arrestation jusqu'au 17, où il subit son arrêt. Arrivé au lieu de l'exécution, on lui annonça que la paix venait d'être signée, et il s'écria : « Vive ta liberté! vive l'Atlemagne! » Ce furent ses dernières paroles. Jusqu'au moment fatal , Napoléon penchait pour le pardon, et peu s'en fallut que Stabs ne conservât la vie.

Depuis le 11 octobre, de sérieuses difficultés s'étaient élevées entre les plénipotentiaires français et autrichiens, et nos corps d'année avaient reçu l'ordre de se tenir prêts pour une nouvelle campagne. Frappé de la responsabilité qui pesait sui' sa tête, le prince de Lichtenstein se sacrifia. Il accorda quatre-vingt-cinq millions de contribution au lieu de cinquante, et le l'i-, dans la nuit , il signa, les larmes aux yeux, le traité de Vienne.

Par ce traité conquis les armes à la main , l'Aulriche dut abandonner : 1" aux souverains de la Confédération du Rhin les pays de Saitzbourget de Berclitolsgaden, et une partie de la haute Autriche; 2° à la France les pays de Goritz, Montefalcone , Trieste , la Carniole , le cercle de Villach , une grande partie de la Croatie, Fiume, le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, la rive droite de la Save, devenue limite entre les deux États ; 3° au roi de Saxe les enclaves de la Bohême situées dans son royaume, et en sa qualité de grand-duc de Varsovie, la nouvelle Gallicie, l'arrondissement de Cracovie, etc.; h-" à la Russie un territoire de quatre cent mille âmes dans l'ancienne Gallicie, etc. Cette cession à la Russie du district de Tarnopol ne pouvait compenser pour elle la cession de la Gallicie occidentale au giand-duché de Varsovie , qu'elle dut regarder comme la base du rétablissement prochain du royaume de Pologne. C'était menacer ou au moins inquiéter la Russie, avec laquelle Napoléon ne se trouvait pas en état de solder le compte de la conduite du prince Gallilzin en Pologne. L'Autriche s'engageait aussi à reconnaître tous les changements survenus et à survenir en Espagne, en Portugal et en Italie, et elle adhérait au système continental... Voilà les principales clauses du traité de Viemie.

Le 15, Napoléon partit i)our Munich, où il (le\ail attendre la ratilicalion encore incertaine de l'empereur d'Autriche. Ites signaux furent placés sur la route, atin d'informer promptement Napoléon de ce (pii arri\erait. Jamais aucune paix ne

ressembla autant à la guerre. Avant son dépait, l'Empereur avait remis le commantlcment au major-général, en lui donnant les ordres les plus précis et les plus circonstanciés pour le cas de lévacuation , qu'il régla de manière à préserver nos troupes de toute surprise. Par la lettre qui contenait ces dispositions, il enjoignait à Berlliier de faire sauter les bastions de Vienne, et plus tard les fortifications de l?runn, Raab, Gratz; de démolir entièrement les travaux de Spitz, mais seulement après l'échange des ratifications, qui eut lieu le 19. Napoléon en reçut la nouvelle à Munich, ainsi que la réponse de l'empereur d'Autriche à la lettre qu'il lui avait écrite après la signature du traité : cette réponse respirait le sentiment d'une union à laquelle semblait attachée la prospérité des deux nations.

La paix était dans la lettre de François II, mais la guerre resta dans son cabinet. Napoléon quitta la capitale de la Bavière le 23, et le 26 il arriva à Fontainebleau. Tandis qu'il revenait triomphant dans ses États, Frédéric-Guillaume, après trois ans d'absence, reprenait, le 20 novembre, à Berlin, le faible trùne que le traité de Tilsitt lui avait laissé.

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