CHAPITRE XXXV
Coalition de l'Angleterre , de la Bussie, de la Suède, de l'EspagÈin, contre la France, l'Aulriche, la IVusse, l'Allemagne et l'Italie. — Napoléon à Dresde avec l'Empereur d'Autriche. — Paix de Buliharest entre la Turquie et la Russie. — Eniréc de Napoléon en Pologne. — Passaae du Niémen. — Prise de Smolensk. — Bataille de la Moskowa. — Napoléon à Mosknu. — Incendie de MosKou. — liilraite de l'armée l'ranc;iiise — Coniljat de Malo-Jaroslavetz. — Soulliancs inoniV.s. — Pass:me de la Béré.-iina, — Napoléon confie la rctraile au prince Eugène cl revient à Paris.
Tnë guerre générale planait sur l'Euinpo. La réunion a la France de la Hollande, des villes anséatiques, du Lawenibourg , en un mot des Bouches du Rliin , di' l'Escaut, du Weser, de l'Elbe et du duché d Oldenbourg, avait, en 1810 et 1811, ^(oniniencé le blocus de la mer du Nord et < de la Baltique. Ce blocus l'ut complété, le •2G janvier 1812, par l'occupation de Stralsund et de la Poméranie suédoise , dont le général Priant s'empara au nom de la Elance.
^^ LesysttMne conlincnlal :nail imposé une
dure condition à la lUissie; mais cette condition, sans doute, était mainlenant juste à ses yeux, puisqu'elle l'avait acceptée. La Russie eut d'aulant plus raison de signer le Irailé dcTilsitt, que sur son refus, lempeirtir Napolcon ,
IIISTOIUE DE NAl'OLÉO^. 3W
au lieu de suÎM'e eontre elle, dans ses déserts, une lutte interminable, se serait probablement décidé à former , avec les démembrements de la Pologne et de la Prusse un grand État intermédiaire qui, protégé par une armée française permanente et gardienne de sa frontière, jusqu'au moment où l'armée nationale aurait acquis toute la force nécessaire, serait deveim pour toujours la sauvegarde de la civilisation et de la paix du continent ; et plût à Dieu que Napoléon eût pris une résolution si haute et si sage à la fois ! Le cabinet russe prévit cette terrible conséquence d'un refus qui ne lui avait pas réussi après Austerlitz, et il s'humilia sous la loi de Tilsitt. Il jugea habilement qu'il était question, sur le radeau du Niémen , ou de faire partie de la patrie européenne, ou d'en être exilé à jamais, et de perdre en un moment l'héritage politique de Pierre et de Catherine. La foi puni(iue présida au traité ; la Russie y souscrivit , déterminée en secret à l'éluder d'abord , et à le rompre ensuite avec éclat. La France ne tarda pas à pénétrer les dispositions de cette puissance. Sa conduite pendant la campagne de 1809 ne permit plus à Napoléon de douter qu'elle ne fût bien éloignée de vouloir contribuer à l'abaissement de l'Autriche. En 1810, l'expression de la politique russe fut plus prononcée : le 19 décembre, elle avait brisé le nœud de Tilsitt par un ukase qui ouvrait ses ports à l'Angleterre et les fermait à la France. La réunion de ses armées sur les frontières de la Lithuanie, et la menace d'envahir le grandduché de Varsovie, sous prétexte d'indemniser le duc d'Oldenbourg , signalèrent depuis l'énergie des nouveaux conseils qui dirigeaient la cour de Saint-Pétersbourg. Dans le mois de février 1811, Napoléon avait cru devoir, non-seulement demander à la Russie des explications sur le changement opéré dans son système à la fin de 1810, mais encore engager le roi de Saxe à concentrer sur la Vistule les troupes du duché de^'arso^ie, pour les mettre à l'abri d'une attaque soudaine. Dès l'année 1811 , la Russie avait annoncé l'envoi à Paris de M. de Nesselrode. Ce négociateur, chargé d'aplanir les différends , devait arriv er en novembre ; quatre mois après on l'attendait encore. Napoléon, instruit enfin que la mission de M. de Nesselrode n'aurait pas lieu, fit appeler le colonel Czernicheff, aide de camp d'Alexandre, qui résidait alors à Paris, et lui communiqua le traité d'alliance offensive et défensive signé, le 12 février, avec la Prusse, trop heureuse d'échapper à sa ruine en se réunissant à Napoléon , qui aurait nécessairement commencé par elle la guerre qu'il se voyait obligé d'entreprendre contre la Russie. Napoléon accompagna cette confidence de toutes les explications conciliatrices qu'il pouvait offrir, et rendit Czernicheff" porteur d'une lettre particulière adressée à l'empereur .Vlexandre. Czernicheff partit pour Saint-Pétersbourg le 25 févi'ier; deux jouis a|)rès, Napoléon apprit que cet envoyé, abusant de son caractère et de sa position auprès du gouvernement français, avait acheté à prix d'or et emporté fclal ej'fcclif de nos années. On courut après lui, mais il était déjà hors de toute atteinte. Le commis delà guerre que Czernicheff avait corrompu paya de sa tèti' la déloyauté de l'agent moskovite.
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Dans le môme moment, Napoléon, jugeant la guerre iiié\italjle, se disposa à confier à la garde nationale la défense du territoire, pendant que nos armres allaient s'éloigner; il avait rattaché aussi TAutriclie à la cause de la France, par un traité conclu à Paris, le li mars, entre le duc de Bassano et l'ambassadeur princi; de Schwartzenberg; traité qui prévoyait le rétablissement du royaume de Pologne. En expédiant cet acte diplomatique à M. de Neipperg, ministre d'Autriche en Suède, M. de Schwartzenberg écrivait : « Que leur souverain avait épuisé « vainement toutes les démarches tendant à la conservation de la paix sur le con- « tinent, auprès du cabinet de Pétersbourg, et que, dans un état de choses où « tout devait être dirigé veis le but commun , il l'engageait à employer tout son « crédit auprès du gou\ernement suédois pour le lier à la cause actuelle, en lui «■ faisant espérer, de l'immense avantage qu'une pareille diversion apporterait au « mouvement des alliés dans le Nord , le recouvrement de la province de Fin- H lande. Les nœuds d'amitié et de famille qui existent entre notre cour et celle de « France, ajoutait l'ambassadeur, viennent d'être renforcés aujourd'hui par un « lien qui devait en être la suite naturelle , pour établir d'une manière solennelle i( des relations de confiance et d'intimité entre les deux empires. •>■> Tels étaient, au mois de inars 1812, les sentiments de la cour d'Autriche pour la France. Neuf mois plus tard, la fortune devait les transporter à cet ennemi contre lequel le cabinet de Vienne voulait armer la Suède et marcher lui-même. Les tentatives de ce cabinet et toutes celles de Napoléon échouèrent devant les mauvaises dispositions de Bernadotte , qui , oubliant la source de sa gloire et foulant aux pieds le souvenir de sa première patrie, s'engageait, le 2i mars, par un traité avec la Russie, à combattre contre nous. Le prix de cette désertion était l'assurance donnée au prince royal qu'Alexandre l'aiderait à porter une guerre injuste dans le sein du Danemark pour lui enlever la Norvège. Napoléon essaya aussi d'empêcher la Porte de conclure la paix avec la Russie, et chercha tous les moyens de décider le sultan, auquel la France et l'Autriche garantissaient l'intégrité de ses États, à entrer en campagne avec cent mille hommes : on verra plus tard comment le succès de cette démarche fut compromis, malgré la reprise des hostilités sur le Dgnube.
La conduite de CzernicheCf, le long silence qui suivit la lettre dont il était chargé, ne faisaient pas augurer heureusement des résolutions de l'empereur Alexandre , et présageaient une issue peu favorable pour les négociations. Tout d'ailleurs démontrait que ce prince était dans les mains de l'Angleterre ; en consé- (luence, Napoléon crut devoir s'adresser à cette puissance. Par ses ordres, AL de Bassano écrivit au lord Castelreagh pour lui donner connaissance des dispositions pacifiques de la France. La lettre du ministre fut expédiée pour Londres le 17 avril. La France déclarait « renoncer h toute extension du cOté des Pyrénées. « File garantissait l'intégrité de l'Espagne ; la dynastie actuelle devait être « déclarée indépendante, et l'Espagne régie par une constitution nationale. La
HISTOIRE DE NAl'OLEON. 3W
« maison de lîi'agance régnerait en Portugal. Le royaume de Naples resterait « au roi Joachim , et le royaume de Sicile serait garanti à la maison régnante. « Par suite de ces stipulations , l'Espagne, le Portugal et la Sicile devaient être « évacués par les ti'oupcs l'iançaises et anglaises de terre et de mer. « Le 23 avril, lord Casteireagh répondit qu'il ne pouvait traiter si la dynastie de Feidinand n'était reconnue en Espagne.
Sur ces entrefaites arriva enlin le baron de Serdobin avec la réponse de Saint- Pétersbourg à la lettre que Napoléon avait remise à M. de Czernicheff. La Russie exigeait, avant tout, que les armées françaises évacuassent la Prusse, et se retirassent derrière le Rhin. Napoléon, qui ne voulait pas prendre à la lettre ces arrogances di|)loniiili([ues, doiuia au comte de Narbonne, son aide de camp, l'ordre de partir pour Saint-Pétersbourg. Le prétexte de sa mission était de communiquer au cabinet russe les pièces de la correspondance anglaise; mais le voyage du nouvel envoyé avait pour but véritable de connaître la pensée dernière du czar. Peu de jours après , les négociations suivies à Paris depuis dix-buit mois par le duc de Bassano avec le prince Kourakin, échouèrent devant l'ultimatum dans lequel persistait cet ambassadeur, qui demanda plusieurs fois ses passe-ports, et annonça le 11 mai qu'il se retii'ait à la campagne en les attendant.
Cependant , au milieu des soins et des occupations de toute espèce où les anxiétés de ces discussions orageuses avec la Russie et celles de la guerre terrible dont il était menacé entraînaient Napoléon , il donnait, le 29 janvier 1812, à son empire, un ministère du commerce et des manufactures, institution qui semblait être le gage d'un état de paix assuré. L'immense étendue des côtes de l'empire, et les efforts prodigieux résultant des encouragements accordés à l'industrie, avaient nécessité cette création, qui était en même temps une grande disposition auxiliaire destinée à resserrer l'interdit jeté sur tous les ports qui obéissaient à la France. Le blocus contre l'Angleterre était, comme on l'a dit plusieurs fois, l'unique loi de la politique de l'empire français. La moindre infraction renversait tout le système d'attaque et de défense de Napoléon ; elle empêchait l'œuvre de la paix générale, cette condition exclusive du salut de Napoléon et de son empire ; enfin ; cette infraction présageait infailliblement une rupture. Aussi la Russie avait rassemblé (juaire cent mille hommes pour appuyer, sur ses frontières, l'ukase du 19 décembre 1810.
L'imminence d'une nouvelle lutte , dont la mystérieuse préparation avait quelque chose d'implacable, la continuation de celle d'Espagne et de Portugal, où l'Angleterre employait avec profusion ses trésors, ses armées et ses flottes , devaient nécessairement absorber toutes les forces militaires de la France, et appeler, soit aux bords du Tage , soit aux bords du Niémen, les troupes qui soutenaient sur toutes les côtes de l'empire le blocus continental. Il fallait donc pourvoir au remplacement de ces troupes, que les circonstances pressantes où se trouvait Napoléon rendaient aux moiivenienls de la guerre active. En consé-
quencc, le 10 mais, l'Empereur soumit à la sanction du Sénat un projet de sénatus-consuKequi divisnit en trois bans la garde nationale : le premier comprenait les hommes de vingt à vingt-six ans; le second, de vingt-six à quarante; le troisième, les hommes de quarante à soixante. Le sénatus-consulte , voté à l'unanimité , mit à la disposition du gouvernement, sur les six cent mille citoyens dont se composait le premier ban, cent cohortes de mille hommes, pour être chargées de la garde des frontières, de celle des établissements maritimes, des arsenaux et des places fortes. Ainsi toute l'armée active était ou allait être en marche, et la plus forte partie avait déjà pour point de réunion ce (leuve lointain qui bornait la Pologne septentrionale , ce fleuve qui vit offrir et accepter avec tant d'empressement la paix de Tiisitt, contre laquelle la Russie entière venait encore de s'armer.
Le 9 mai, l'Empereur partit pour .Mayence a\ec l'Impératrice, qui devait l'accompagner jusqu'à Dresde ; le 1", il était arrivé dans la capitale de la Saxe. Le 20 mai, Napoléon craignant que M. de Narbonne n'eût pas été admis auprès de l'empereur Alexandre , voulut tenter une démarche plus décisive par l'entremise de son ambassadeur. En conséquence, il ordonna au duc de Bassano d'écrire à Lauriston deserendrede Pétersbourgà Wilna. « Il dira que, pressé d'écarter cette a querelle de gens de plume, je lui ai donné l'ordre de franchir les intermédiaires « et de parvenir jusqu'à l'empereur, pour obtenir de sa bouche un mot d'explica « tion qui puisse laisser la voie ouverte à notre accommodement ; il ajoutera que je « suis persuadé que le prince Kourakin est allé au-delà de ses instructions, etc. » Au reçu de cette lettre, Lauriston demanda au gouvernement russe des passeports pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.
En même temps une cour de rois se réunissait à Dresde autour de Napoléon. L'empereur et l'impératrice d'Autriche avaient quitté Vienne pour se trouver à Dresde sur le passage de leur gendre, et sanctionner par toutes les démonstrations de l'amitié l'intérêt qu'ils prenaient à la guerre contre le czar , qui semblait alors devenu l'ennemi commun du continent. Le roi de Prusse offrit le prince royal pour aide décampa Napoléon, qui, n'écoutant qu'une délicatesse généreuse, le refusa. Tous les monarques, de la Baltique au Khin, dont les contingents grossissaient la grande armée, attestaient par leurs vœux la part qu'ils ambitionnaient dans les triomphes de nos armes.
Au moment où Napoléon recevait tant d'hommages et tant de garanties , un traité secret pour une paix définitive était signé à Bukharest entre les Russes et les Ottomans. Ouvrage de l'Angleterre, la paix subite de Bukharest eut lieu, grâce à l'emploi d'une pièce fausse que le cabinet de Londres fit i)arvenirà la connaissance du grand-vizir; c'était une prétendue lettre de Napoléon dans laquelle il proposait à Alexandre le partage de l'empire turc. Joseph Fonton, depuis longtemps stipendié de l'Angleterre, consulté par Galib-Etl'endi, certilia l'authenticité du document. La présence du comte de Narliomie à Wilna aida encore à convaincre
les stupides Ottomans. L'Empereur ne fut pas le seul trompé dans cette tireonstance ; le sultan le fut également: quand il apprit l'entrée de Napoléon en Russie, il refusa de ratifier le traité, et ne s'y détermina que par l'influence menaçante de l'Angleterre. Ce retard à la ratification retint l'armée russe en Moldavie, et ne lui permit de s'ébranler qu'au mois d'octobre.
Le comte de Narbonne était revenu de Wilna, sans autre réponse que Vullimatum remis par le prince Kourakin. Napoléon sentit que les négociations ne pouvaient plus obtenir de succès , et se prépara aussitôt à quitter Dresde. Le 29 mai , à trois heures du matin , il partit pour l'armée et arriva à Glogau ; 1(> ,30 , il entra en Pologne; il reçut à Posen la lettre de Bernadottc , qui, déji lié à la Russie par un traité, demandait la Nor>ége et un subside pour se ralliera la cause française; maîtrisant avec peine son indignation : « Bernadette, s'éciiat-il, « n'est que mon lieutenant; qu'il marche quand ses deux patries le lui ordonnent! « S'il hésite, qu'on ne me parle plus de cet homme... Je n'achèterai point un « allié douteux aux dépens d'un allié tldèle. » De Posen, Napoléon se rendit à 'l'horn , d'où il dirigea les premiers mouvements de son armée. Le 7 juin , il arriva à I)ant/.ick,dont il inspecta les ouvrages. Parti de Dantzick , il entra à Kœnigsberg , après avoir passé en revue sur la roule les six belles divisions de Davoust. Appliqué tout entier aux détails de la plus vaste des administrations militaires, pendant que ses divers corps d'armée exécutaient les marches prescrites , il resta dans cette ville jusqu'au 17. Le 18, il était à Insterburg, où il trouva les rives de la Pregel couvertes de vivres, et deux cent vingt mille hommes y débouchant à la fois par quatre chemins différents. Le 19, son quartier général se trouvait à (lumbinen; c'est là qu'il apprit le refus des passeports réclamés par le général Lauriston pour pouvoir se rendre à Wilna. On lui avait seulement permis l'envoi d'un exprès chargé de solliciter, de sa part , une audience d'Alexandre. Cette seconde demande n*avait obtenu qu'une réponse négative, o Les vaincus, dit-il à « cette nouvelle , prennent le ton des vainqueurs! Ils nous provoquent... Acccpi< tons comme une faveur lorcasion qui nous fait violence, et passons le Niémen. » Le 22 , de son (juartier impérial de Wilkow iski , l'Empereur adressa à ses armées la proclamation suivante :
« Soldats !
a La seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à (e Friedland et à Tilsitt. La Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre « à l'Angleterre; elle viole aujourd'hui ses serments : elle ne veut donner aucune « explication de cette étrange conduite, (pie les aigles françaises n'aient repassé « le Rhin , laissant par là nos alliés à sa discrétion. La Russie est entraînée par la « fatalité; ses destins doivent s'anomiilir. Nous croirait-elle donc dégénérés? Ne « sommes-nous plus les soldais d'Austeiiil/, ? Elle nous place cnlrc le di'shoimeur
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« et la guerre: le choix ne saurait être douteux. Marchons ilonc en a\aii( , pas- « sons le Niémen , portons la guerre sur son territoire. La seconde gueire de « l'ologne sera glorieuse aux armées françaises comme la première ; mais la paix « que nous conclurons portera avec elle sa garantie , et mettra un terme à la « funeste influence que la Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires « de l'Europe. »
Napoh'on entrait en campagne avec quatre cent mille hommes, français et étrangers , partagés en dix corps d'armée. Sur ce nombre immense de soldats, deux cent mille passèrent avec lui le Niémen aux environs de Kowno , le 2ï juin , presque sans opposition de la part des Russes. Le corps que commandai! Macdonald avait également franchi le Niémen à Tilsitt; désormais nous sommes maîtres du fleuve , que nos approvisionnements , retenus dans la Pregel , vont remonter sans obstacles. Quelques troupes détachées en avant ont occupé Kowno : l'Empereur, après avoir donné aux officiers du génie l'ordre de mettre cette place à l'abri d'un coup de main, fait avancer les cinq corps d'armée qu'il avait tenus en arrière sur la droite ; rejoint les avant-postes du prince d'Eckmiihl et la cavalerie aux ordres de Murât, en pleine marche sur Wilna, capitale de la Pologne russe, ville forte et influente, autour de laquelle l'empereur Alexandre avait voulu d'abord concentrer son armée. Tout annonçait une bataille générale, et Napoléon s'y préparait, mais son attente fut trompée : l'ennemi fit sauter le pont de la AVillia, brûla ses magasins, et nous livra Wilna. Sa retraite se fit dans le plus grand désoidre , et en abandonnant les corps éloignés au hasard des événements. Napoléon s'arrêta dix-sept jours à Wilna. Ce long repos au début d'une campagne aussi active n'est point dans les habitudes du vainqueur d'Italie; il étonne également ses soldats et ses adversaires. L'histoire, jusqu'à présent, n'a point recueilli le secret de ce retard , qui empêchera Napoléon d'arriver quinze jours plus tôt à Moskou. Mais elle rend compte des soins multipliés qu'il prend lui-même pour qu'il soit pouivu à tous les besoins du seivice et de l'administration d(î l'armée, et à l'établissement d'un(> police militaire , afin de réprimer les désordres, cent fois plus dangereux que les défaites. 11 s'occupe aussi à créer un gouvernement provisoire pour la Lithuanie, qui nous accueille en libérateurs. Dès le 26 juin, la diète de Varsovie avait proclamé le rétablissement du royaume de Pologne , et donné le signal de la liberté à toute la nation. Immédiatement après ce grand acte de patiiotisme qui fit tressaillir en Europe tous les cœurs génénnix , les regards de l'assemblée s'étaient portés vers le conquérant dont on attendait la résurrection de la patrie de Sobieski et de Kosciusko. Une députalion, ayant à sa tête le sénateur Wibicki, apporta une adresse de la diète à Napoléon, où il était dit « que les Polonais n'avaient été soumis ni i)ar la paix, ni par la « guerre, mais par la trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Itieu «comme devant les hommes; qu'aujourd'hui .pouvant l'être île l'ail, ce droit
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« devenait un devoir;... mais que c'était à lui, qui dictait au siècle son histoire, «en qui la force de la Providence résidait, d'nppujer des efforts qu'il devait « approuver : qu'ainsi ils venaient demander à Napoléon le Grand de prononcer 9 ces seules paroles: que le royaume de Pologne existe, et qu'il existerait. » Napoléon leur répondit : « Députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu « avec intérêt ce que vous m'avez dit. Polonais , je penserais et agirais comme « vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varso^ie. L'amour de son « pays est le premier devoir de l'homme civilisé. Dans ma situation , j'ai beaucoup « d'intérêts à concilier, beaucoup de devoirs à remplir. J'aime votre nation: pen- « dant seize ans , j'ai vu vos soldats à mes côtés. J'applaudis à ce que vous avez « fait ; j'autorise les effoils que vous voulez faire. Je ferai fout ce qui dépendra de » moi pour seconder vos résolutions. Si vos efforts sont unanimes , vous pouvez « concevoir l'espérance de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits... Je vous « ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne : je dois y ajouter « que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses domaines. » Cette réponse, que dictaient malheureusement des circonstances impérieuses, désenchanta la Pologne et mécontenta la France, qui s'était plu d'avance à prononcer la restauration du royaume dévoré par le coupable triumvirat du Nord. Elle laissa penser, de plus, que Napoléon, en doutant de sa force, doutait de son succès.
Les corps des maréchaux Ney, Macdonald, Oudinot et du roi de Naples, vinrent se ranger l'un après l'autre sur les bords de la Owina , qui protège les Russes dans leur camp retranché de la Drissa, où l'empereur Alexandre, ayant Bardai de Tolly sous ses ordres, attendait avec anxiété des nouvelles de ses autres généraux dispersés .au loin , et surtout de Bagration. Mais le roi de Westphalie a perdu deux fois un temps précieux pour la poursuite de l'arrière-garde de ce général; et si Davoust, chargé de le détruire, a montré beaucoup d'audace et de fermeté devant elle , il n'est pas sorti ou n'a pu sortir à propos de Minsk pour l'écraser. Néanmoins Napoléon, convaincu de la possibilité de réparer encore le mal , transmet de nouvelles instructions à son lieutenant , ainsi qu'au roi Jérôme, et prescrit au prince de Schwaitzeiiberg, qu'il a lancé aussi sur les tiaces de Bagration , de venir se placer entre la forêt de Robruisk et les marais de Pinsk. Tel est l'emploi connu des dix-sept jours passés à Wilna , et qu'on a tant reprochés au grand capitaine accoutumé à terrasser ses ennemis par des coups de tonnerre.
Alexandre, dans sa proclamation, avait juré de combattre et de vaincre dans son camp retranché de la Drissa; Napoléon marche à sa rencontre pour lui livrer bataille. Mais, a son apiirodie, le czar ordonne d'évacuer ce camp fameux, fruit d'une année de travaux immenses, tandis qu'il va se rendre à Saint-Pétersbourg afin de presser la levée générale que réclame le salut de son empire. L'abandon subit du camp de la Drissa présente à nos armes une guerre toute nouvelle. D'après les ordres de Napoléon, tous nos coips d'armée, paitis du
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Niémon à des époques et pai' des routes différentes, arrivent le môme joui' sur les rives de la Duna; mais on ne trouve plus que des traînards au delà du fleuve. Devancé par lîai'dai de Tolly à NVitepsk , il y court après avoir mis en mouvement le mar(''chal Macdonald qui s'avance sur Higa, et (ludinot qui doit détruire d'abord le camp de la Di'issa , occuper ensuite Polotsk , devancer Wiltgenstein ci Sébége, et lui couper la retraite sur Saint-Pétersbourg. En cet instant le bruit du canon semble annoncer un engagement avec Bardai de Tolly, résolu à nous disputer Witepsk. Mais ce n'était qu'une affaire d'avant-garde à Ostrowno, affaire sérieuse toutefois, et dans laquelle la brillante valeur de Murât et du prince Eugène, secondée par l'intrépidité de nos braves soldats, triompha de l'inébranlable constance des Russes. Une autre action, plus iicliarnée encore, eut lieu au delà d'Ostrovvno avec le corps de Pahlen et d'Ostermann. L'Empereur survint au moment nécessaire pour achever la seconde victoire, en chassant l'ennemi d'un bois dans lequel on n'avait pas osé s'engager, et qu'il paraissait vouloir tenir après sa retraite. A la pointe du jour, nous n'étions plus qu'à deux lieues de Witepsk. Le ±1 juillet, l'Empereur, présent à l'avant-garde , fut témoin d'un troisième engagement avec dix mille hommes de cavalerie et d'infanterie russe. L'avantage de leur position, l'artillerie qu'ils démasquèrent, l'obligation où nous étions de passer devant eux , sur un seul petit pont, le ravin qui les défendait, rien ne put empêcher leur défaite. C'est là que deux cents voltigeurs parisiens, du 9" de ligne, excitèrent l'admiration de toute l'armée par une héroïque et victorieuse résistance à une nuée de lanciers ennemis.
Les deux armées en présence n'étaient plus séparées que par le ruisseau de la Lutchissa. Rarclai de Tolly paraît vouloir accepter la bataille, qu'il ne peut éviter sous peine de renoncer entièrement à sa réunion avec Bagration ; mais tout à coup un courrier de Bagration, sau>é de nos mains par miracle, fait reculer Bardai . et nous livre tout le pays entre la Duna et le Borysthène , avec Witepsk enlièremenl abandonné de ses habitants. Napoléon accorde, autour de cette ville, un repos nécessaire à son armée. La plus puissante activité signale sa présence à Witepsk. Recevoir les dépêches, dicter les ordres, veiller sur les subsistances, sur le service des hôpitaux, sur les besoins de ses soldats, s'enquérir de leurs souffrances, leur distribuer des récompenses pour leurs exploits, administrer, gouverner avec autant de régularité qu'aux Tuileries, voilà l'emploi de ses jours ; ses nuits sont consacrées aux plus hautes méditations de la guerre, et aux moyens d'assurer le succès d'une campagne qui peut terminer enfin la lutte avec l'Angleterre. .Vu lieu de se laisser effrayer par les nouveaux obstacles que lui suscitent l'inconcevable paix de Buckharest, la défection de Bernadotte, plus étonnante encore, la réunion des armées ennemies, la profonde exaltation du peuple moskovite, auquel le c/ar lui-même a mis le glaive et la torche à la main au nom du ciel, il sent redoubler sa constauce, niéuie au milieu des hésitations de ses lieutenants.
Tandis que les Kussis fiiiittaicnt les environs de Smoleiisk pour mnrdier droil sur >\'itepsk , son génie, ennammé par la grandeur des circonstances comme par l'importance du but, enfanta l'admirable conception de se porter rapidement sur la rive gauche du Dnieper, de surprendre Smolensk, de repasser le fleuve sur les ponts de cette ville, et de revenir attaquer en queue les corps qui l'ont quittée. En quarante-huit heures, cent quatre-vingt-cinq mille hommes ont exécuté ce mouvement avec une telle précision et un tel secret, que les deux généraux eruiemis apprirent seulement par Smolensk le danger qu'ils couraient. Pendant les marches incertaines de Bagralion et de I3arclai de Tolly, Smolensk , prise au dépourvu , n'aura personne pour fermer ses jiortes aux Français victorieux dans deux combats. Bagration, instruit le premier de cette habile manœuvre, retourne sur ses pas; Bardai le suit bientôt. La ville allait tomber, le 16 août , au pouvoir des troupes du maréchal Ney, quand elle est secourue par l'arrivée dans ses murs des vingt mille hommes de lîajevvski , que Bagration ne tarde i)as à appuyer avec trente autres mille hommes.
L'action commence le 17, à deux heures après midi, pai- l'attaque des faubourgs de Koslaw et de Mitislavv, conliée aux généraux Jlorand et Gudin. Sur la gauche du Dnieper, le général Ledru , placé sous les ordres du maréchal Ney, pénètre dans le faubourg de Krasnoï ; nous trouvons partout une opiniâtre résistance. Vers notre droite, les Polonais, que conduit Poniatowski , entlammés à la vue de Smolensk , théâtre des exploits de leurs pères, et attachée pendant un siècle à la l.ithuanie, enveloppent le faubourg Nicolskoï , où a lieu un aBVeux carnage. La cavalerie du général Bruyères, après avoir chassé celle des Busses des abords du faubourg de Baczewska, occupe un plateau qui domine la ville ; c'est de là que bientôt une batterie de soixante pièces tire à mitraille sur les masses qui couvraient le bord opposé. A cinq heures, tous les faubourgs de la rive gauche sont emportés avec la plus rare intrépidité, sous les yeux de l'Empereur, qui voit l'eniienii acculé au pied des murs. Le corps tout entier de Baggowouth vient au secours de DoctorotT, réduit à la dernière extrémité. Le prince Eugène de Wurtemberg, avec une division de grenadiers, s'élance pour disputer à l)a\oust la porte Malakouska; d'un autre côté, le maréchal Ney, devenu maîlr(> d'une position hors de Smolensk, après un combat obstiné, va pénétrer par la brèche du bastion ; un nouveau renfort s'oppose à son dessein , tandis que deux bataillons de la garde russe secondent ceux qui luttaient à la porte Ni<()lskoï contre les Polonais victorieux. A six heures du soir, le canon bal les murailles de la ville; des obus dépostent les Busses des ouvrages avancés; en même temps, les batteries, disposées par le généi'al Sorbier, enfilent tous les chemins couverts, dont l'occupation devient dès lors impossible aux ennemis. L'assaut se prépare. Pour en rendre l'effet décisif et enfermer la garnison dans un cercle de feu dont elle ne puisse soitir, nous avons resserré la place du côté du Dnieper, et nos pièces foudioient les passages des ponts. Smolensk, (pii ne saui'ail nous échaitiier. va nous livrer les lestes formidables de
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ses qu.nr.iiitc mille défenseurs; mais Bnrclai les rappelle à la faveur de la nuit. Nous entrons dans Smolensk au milieu des flammes et des débris quelles achevaient de dévorer.
Cette journée, où cent mille hommes furent engagés de part et dautre , attestaient notre supériorité sur un ennemi protégé par des fortifications , par un gi'and neuve , et par tous les avantages d'une position admirable ; elle causa des pertes immenses aux Russes, et nous coûta aussi bien cher. Le récit d'une action aussi acharnée , qui ne donnait à Napoléon qu'une ville en cendres , produisit en France une impression douloureuse comme le bulletin de la bataille d'Eylau. Quelques-uns des chefs de l'armée commencent à faire des réflexions pénibles et mêlées de découragement. Napoléon demeure inébranlable dans ses desseins , mais non pas inaccessible à la pitié ; ses secours et ses ordres sauvent tout ce qu'on peut sauver dans un tel désastre; il est à la fois la providence des vaincus et des vainqueurs. Cependant il pousse en avant le maréchal Davoust, les divisions Gudin et Compans, la cavalerie du général Bruyères et celle du roi de Naples, sur les traces de Bardai de ToUy; il commande aussi à Junot de se placer derrière l'ennemi , au delà des défilés de Valoutina.
Bardai de Tolly, qui s'était d'abord retiré sur Saint-Pétersbourg, avait ensuite changé de marche, et opérait pour se réunir à Bagration sur le chemin de Moskou. Napoléon , qui l'apprend , \ envoie en toute hilte le maréchal Ney. Celui-ci trouve, de hauteur en hauteur, un eimemi qui résiste et recule tour à tour; à chaque pas, le nombre augmente devant nous. Napoléon expédie des renforts a son lieutenant, et charge en même temps le général Gourgaud d'aller s'informer de l'état des choses. A minuit, cet olFicier revient. Les renforts sont arrivés; le maréchal a livré un combat aussi terrible que glorieux ; mais Junot , après avoir passé le Dnieper au point indiqué, n'a point suivi les ordres de l'Empereur. Par sa coupable inaction, il a préservé de la ruine l'armée de Bardai de Tolly, séparée de celle de Bagration , divisée elle-même en deux parties , embarrassée dans un étroit défilé, d'où elle ne peut sortir qu'homme à homme.
La faute de Junot et ses funestes conséquences ; le miracle du salut de l'armée russe; la fatalité qui s'attache en son absence aux opérations les mieux conçues et les plus décisives; la bataille générale qui recule toujours devant lui; la mollesse du prince de Schwartzenberg à soutenir le général Ueynier victorieux de rormazod ; en \'olhynie, l'insuccès inattendu des soixante mille hommes confiés au maréchal Oudinot , contre Wittgenstein beaucoup plus faible que nous : telles sont les idées qui poursuivent Napoléon à son retour de Valoutina. Des méditations profondes et voisines du dégoût s'emparent de lui et semblent devoir l'arrêter à Smolensk. Mais tout à coup le général Gouvion -Saint -Cyr a réparé les fautes ou le malheur du duc de Keggio à Polotsk. et mérité le bâton de maréchal qu'il obtient ; les nouvelles du roi de Naples , du prince d'Eckmiilh, du général Grouchy, sont fa\oral)les; les Russes, consternés, se replient en toute
h<1te, abandonnant leurs blessés : l'armée française va marcher en avant, malgré les murmures de la faiblesse, du découragement, et les alarmes d'un certain nombre d'hommes qui, de feu dans les combats, sont de glace dans le conseil , et tremblent d'envisager d'avance des dangers ou des obstacles qu'ils affronteront tous avec le plus grand courage. D'après de nouveaux renseignements, Napoléon met en mouvement l'armée du prince Eugène , et part de Smolensk ; il juge qu'une bataille est devenue indispensable pour achever ses ennemis, consternés de la prise de Smolensk, et court la livrer sur la route de Moskou.
Le 29 août, nous étions à Wiasma ; nous trouvons la population fugitive et la ville incendiée : nous en arrachons aux flammes une moitié, ainsi qu'un grand nombre d'approvisionnements. Là on apprend que Bardai de Tolly, avant l'arrivée du feld-maréchnl Kutusoff, son successeur, se dispose à tenter la fortune des armes entre Wiasma et Gtijath ; mais Kutusoff, qui a pris le commandement, \eut choisir une autre position, et prépare fout pour nous combattre dans celle du village de Borodino, à deux petites marches de la ville de Ghjath, où Napoléon s'arrête les trois premiers jours de septembre. Le 5, l'armée française, à deux heures, découvre toute l'armée des Russes en ordre de bataille sur une rangée de collines. La redoute importante de Schwardina , construite en avant sur un mamelon, défendue avec acharnement par Bagration en personne, tombe devant nous, ainsi que toutes les pièces dont elle était armée : c'est le premier présage de notre triomphe. Pendant la nuit, nos troupes achèvent d'occuper leurs positions. Après quelques heures de repos sous sa tente, l'Empereur est à cheval aux premiers rayons du jour. Au milieu de la matinée, ses reconnaissances et ses dispositions sont interrompues par deux courriers. L'un, M. de Beaussct, apporte, avec des lettres de l'Impératrice, le portrait du petit roi de Rome: Napoléon redevient père un moment. Il appelle tous les ofliciers de sa maison et tous les généraux qui attendent à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les sentiments dont son cœur est rempli. Le second courrier, le colonel Fabvier, lui apprend la funeste issue de la bataille des Arapiles, livrée par le maréchal Marmont. Malgré cette fatale nouvelle , Napoléon achève sa dernière reconnaissance sous la mitraille de l'ennemi, en face de Borodino. La journée se termine par les derniers préparatifs. Le lendemain 7, il sort de sa tente , et dit à ses officiers : « A'oilà un beau soleil , c'est le soleil d Auslcrlitz. » Toute l'armée prend les armes, et chaque compagnie entend la lecture de cette proclamation , dont le caractère grave et l'énergique simplicité contrastent avec la brillante exaltation des proclamations d'Italie :
« Soldats !
" Voilà la bataille que vous ave/, tant désirée. Désormais la victoire dépend de « vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera de l'abondance, de bons (|uar-
" tiers, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez- vous romme à Austerlitz , " à Friedland , à Wilepsk, à Smolensiv, et que la postérité la plus reculée cite « avec orgueil votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous : // Hait n à cette grande bataille dans les plaines de Moshou ! »
Bientôt, parvenu en avant de la redoute prise par le général Compans, Napoléon met pied à terre, et l'action s'engage. Sous le feu des deux batteries, les divisions Compans et Desaix marchent sur les positions de Bagration; Poniatowski attaque parla vieille route de Smolenskj; Eugène parcelle de Moskou : tout réussit d'abord ; mais Compans, Desaix et Rapp, blessés, le maréchal Davoust, renversé avec son cheval atteint d'une balle, ont compromis le premier succès : le maréchal Ney reçoit de l'Empereur, presque placé sur la ligne d'attaque, l'ordre de recommencer le combat. Le vice-roi enlève Borodino. Le même triomphe couronne la valeur des maréchaux Ney et Davoust, réunis dans le but d'emporter les redoutes de Bagration, et, malgré l'opiniâtreté de ses tentatives pour les reprendre, elles restent en notre pouvoir. L'aile gauche des Russes n'a plus d'appui. Pour s'opposer au nouveau mouvement que fait le maréchal Davoust, Bagration appelle KutusofT à son secours ; mais , assailli par le prince Eugène , maître de Borodino, KutusofT n'a pu nous empêcher de forcer sa grande batterie du centre , vers laquelle il envoie incessamment des secours; et ce n'est qu'avec des elTorts inouïs qu'elle parvient à rentrer dans la redoute, que le général Bonami s'obstine à défendre jusqu'au dernier soupir. Alors KutusofT porte ses masses sur sa gauche; Napoléon, qui l'a prévu, engage ses réserves et fait avancer une batterie de quatre-vingts pièces de canon. Les Russes se précipitent pour l'attaquer. Les carabiniers de Lepaultre et de Chouars, les cuirassiers de Saint -Germain, les hussards de Pajol et de Bruyères, s'élancent à leur tour et remportent une sanglante victoiie. Enfin l'Iùiipereur, un moment attiré par le honna de huit régiments d'Ouvaroff et de quelques milliers de Cosaques de Platoff, vers le prince Eugène, s'apprête à percer la ligne de l'ennemi, qui vient d'être renouvelée pour la troisième fois. Sur notre front tonne avec fureur une artillerie immense, à laquelle répond toute l'artillerie russe : huit cents pièces de canon vomissent la mort des deux côtés dans l'espace d'une demi-lieue. A droite, Poniatowski marche malgré tous les obstacles; à gauche, le prince Eugène dirige trois divisions sur les parapets de la grande redoute; au centre, l'Empereur s'avance jusqu'à la position de Semenowskié ; longtemps impassibles sous la mitraille des Russes, comme ceux-ci sous la nôtre, les soldats français vont droit à l'ennemi, qui s'ébranle à son tour. On se joint, on se charge à la baïonnette, au milieu d'une troisième mêlée plus affreuse encore que les autres. L'attaque et la résistance sont également acharnées ; mais enfin, grrfce aux efforts de Da\oust et à l'héroi'smc du maréchal Ney, notre cavalerie , conduite par Murât , peut se développer et décider l'ai tion, en enfonçant le centre de Kulusoff. Pendant ce temps, .Monibruu
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HISTOIUli DE NAPOLÉON. 359
s'élance à la têle des cuirassiers , il tombe mort; Auguste Caulaincourt lui succède , et pénètre par la gorge dans la grande redoute , que le prince Eugène envahit d'un autre côté. Un combat terrible se renouvelle sur ce point; il se termine par le massacre de tous les Russes; leur retraite, que presse la cavalerie de Groucby, le brillant succès des Polonais de Poniatowski sur les troupes qui lui sont opposées, achevèrent notre triomphe: toutefois les débris de l'armée de Kutusoiï s'arrêtent dans le ravin de Psarewo , et demeurent exposés au feu de nos batteries , qui causent d'eiïrojables ravages dans leurs rangs jusqu'à la fin du jour, et les forcent enfin à s'éloigner. Pour ache\er la destruction des Russes, il eût fallu faire donner la garde et entamer un corps intact qui pouvait sauver l'armée dans un péril ou assurer la victoire dans une autre action : une prudence si hautement justifiée par le reste de la campagne empêcha Napoléon de porter un second coup à KulusolT.
Cette bataille, trop peu décisive, nous coûta plus de vingt mille hommes hors de combat, et neuf mille tués : il n'y eut presque pas de division qui ne déplorât la mort d'un ou de plusieurs de ses chefs. Nous perdîmes les généraux Plauzolle, Romeuf, Marion, Bonami, Compère, Huart, Lanubère, Montbrun et Auguste Caulaincourt; un grand nombre d'officiers supérieurs furent blessés. Les Russes eurent à regretter environ cinquante mille hommes, parmi lesquels on comptait le prince Bagration , le général Koutaisoff et les deux ToutchkolT. Les Français s'emparèrent de cinquante pièces de canon, et tirent plusieurs milliers de prisonniers. Le maréchal Ney reçut le titre de prince de la Moskoica; Davoust, et surtout le vice-roi, n'avaient pas moins mérité que lui; Compans, Gérard, Morand, Caulaincourt, Montbrun, Poniatowski et ses Polonais, enfin les généraux d'artillerie Forestier, Sorbier, Lariboissière , etc., avaient aussi puissammanl contribué au succès de la journée.
Poursui\i sur la route de Moskou, Kutusoff annonça, par une \ive résistance à Mojaïsk, l'intention de nous livrer une seconde bataille dans la belle position de Fili, à une demi-lieue en avant de Moskou; mais le li septembre, les troupes du feld-maréchal eurent la douleur de quitter encore cette position sans combattre , et de traverser en vaincus l'antique capitale de la Russie et le berceau de l'empire. On vit des officiers et des soldats pleurer de rage et de désespoir. L'abandon de Smolensk, qui passait pour une Ulcheté et presque pour une trahison, avait répandu le deuil et l'indignation dans tous les cœurs russes : qu'on juge de l'effet de l'évacuation de Moskou, la ville sainte, par une armée que la veille encore on disait victorieuse et par le général qui , après avoir juré par ses chevaux blancs de défendre à toute extrémité la vieille capitale des czars, la laissait à la merci de Napoléon ! Mais, chose à peine croyable, h l'instant où sa défaite le forçait, pendant la nuit qui suivit la bataille, d'ordomier la retraite pour ne pas être coupé, le lendemain, de la roule de Moskou, et acculé contre la Moskowa, Kutusoiï ne craignait pas d'écrire aux deux généraux en chef qui relevaient de son
commandement, que l'armée franeaise avait été écrasée à liorodino; il fit proclamer à Moskou cette nouvelle , qui allait Ctre démentie au moment même. Deuxbulletins venus du quartier général, et publiés dans Saint-Pétersbourg, portaient que les Français avaient été taillés en pièces à Mojaïsk, et la garde impériale détruite;. qu'outre cent pièces de canon restées entre ses mains, Kulusoff avait fait mille prisonniers, parmi lesquels on comptait le prince vice-roi, le maréchal Davonsl et le maréchal Ne\ , et que l'ennemi était poursuivi par Platoff, avec trente mille Cosaques qui avaient culbuté notre cavalerie dans l'action générale. Les plus brillantes récompenses devinrent le prix, comme elles avaient été le motif, de ces mensonges, qui déshonorent à jamais le nom de Kutusoff.
Cependant son arrière-garde, serrée en queue par le roi de Naples, et menacée de flanc par le prince Eugène, courait le danger d'être prise ou détruite dans les rues de Moskou. Miloradovvich, pour la sauver, proposa une suspension d'armes, déclarant qu'il mettrait le feu à la ville si l'on voulait inquiéter sa retraite ; une convention verbale lui donna la sécurité. Des hauteurs du mont du Salut , qui domine Moskou, on voyait cette grande cité, moitié orientale, moitié européenne, avec ses huit cents églises, ses mille clochers, ses coupoles dorées, étincelantes au soleil. A cet aspect, nos soldats, frappés d'étonnement et d'admiration , s'écrient avec transport : « Moskou 1 Moskou ! » Les chefs partagent cet enthousiasme; Napoléon lui-même en est saisi un moment : une exclamation de bonheur lui échappe. A deux heures, il s'arrête dans l'une des premières maisons du faubourg de Dorogomilow ; le lendemain, il descend au Kremlin: c'est là que, satisfait d'avoir exécuté, malgré tous les obstacles, son gigantesque projet, fier de posséder l'antique capitale de l'empire moskovite, il contemple avec orgueil l'image de Pierre I". Ah! que les désastres de Charles XII étaient alors loin de la pensée du vainqueur! Au faite de la gloire, il touchait à une elTrojable catastrophe I
Moskou avait vu partir ses habitants, désabusés des mensonges de Kutusoff par le passage de son armée fugitive, mais une partie de la population était restée. Nous avions trouvé un grand nombre de palais ouverts, avec les domestiques aux portes tout prêts à nous recevoir. Les plus riches propriétaires avaient annoncé leur prochain retour, et recommandé par écrit leurs maisons aux officiers qui les occuperaient. L'arsenal du Kremlin renfermait soixante mille fusils anglais, autrichiens et russes, et cent pièces de canon; hors de la ville, de vastes bâtiments contenaient quatre cents milliers de poudre. Moskou, encore debout et intact, nous offrait des ressources immenses et d'admirables quartiers d'hiver. Napoléon dispose tout dans sa pensée pour mettre à profit sa conquête, rétablir l'ordre dans la ville, la discipline dans son armée, et coordonner tous les éléments du nouveau système qu'il a conçu. Quelles craintes peuvent l'atteindre? Kutusoff, battu, a trop bien senti la supériorité de l'armée française pour tenter de nous inquiéter au sein de Moskou. Si les autres généraux russes font leur jonction avec le feld-
IIISTOIKK DK .NAlM)|,i:(».\. ;{(;i
maréchal , nous comptons dei'rière nous deux cent soixante mille hommes éclielonnés de manière à venir successivement renforcer la grande armée. D'ailleurs , le caractère d'Alexandre, que Napoléon croit avoir bien pénétré, et ce fut sou erreur depuis Tilsitt , lui donne l'espérance de la paix au printemps. De leur c(Mé, les soldats, qui avaient regardé Moskou comme le ternii- de leurs soulfranics el le but de leurs travaux , remplis d'une confiance sans bornes pour le gi^'ind capitaine qui semblait jusqu'alors avoir toujours commandé à la forlune, se reposaient avec un plaisir mêlé d'orgueil, entourés des magnilicences de la ville des czars. Autour de nous tout respirait l'espoir, le calme et la sécuiité.
Mais le gouverneur même de Moskou, Uostopchiu, émule de celle polititjue britannique à laquelle nul crime ne coûte pour la ruine de ses enneun's, avait fait fabriquer des fusées, des étoupes soufrées et goudronnées. Soudain, à un signal donné, un afTreux incendie éclate: une multitude de malfaiteurs dont on a ouvert les cachots se répandent de tous côtés; armés de torches, ils poi'tent le ravage et la flamme de maison en maison , de palais en palais. Les elforts de la garde impériale ont peine à sauver un quartier qui renferme l'hôpital des Enfants- Trouvés. Toutes les pompes ont disparu i)ar les ordres de Koslopchin. Moskou tout entier présente l'image d'une ^asle fournaise; au-dessus de cette ville un océan de feu vomit des tourbillons de fumée et d'énormes débris avec un bruit horrible. Les namnus s'élancent, et des milliers d'incendies partiels accroissent sans cesse l'incendie général , auquel le souffle des vents opposés communique les mouvements contraires et les fureurs d'un ouragan. Quel spectacle pour Napoléon! avec quelle douleur il sent l'impuissance de sa volonté contre un tel désastre! Il conçoit d'autant moins cette détermination sans exemple, que jamais semblable barbarie ne fût entrée dans sa pensée, même quand il eût fallu acheter au prix de la ruine de Moskou l'empire du monde. L'armée, qui s'est épuisée en efl'orts inutiles pour sauver sa conquête, tombe dans la stupeur. .\u milieu de cette tempête, les exécrables instruments du gouverneur sont saisis; Napoléon les interroge lui-même : ils avouent hauh nient leur crime , et sont fiers d'avoir obéi aux ordres de Rostopchin; jugés par une commission militaire, et fusillés sur l'heure, leurs cadavres dispai'aissent dans le goufl're de flammes qu'ils ont allumé.
Tandis que l'incendie dévorait Moskou , le Kremlin , environné de hautes murailles, paraissait à l'abri de toute atteinte ; mais les flammèches qui tombaient dans la cour de l'ai'senal , les brandons enflammés qui volaient de toutes parts, pouvaient causer l'explosion des caissons de la garde. Déjà deux fois le feu avait été misa la forteresse ; la nuit approche, le vent redouble avec violence , chaque instant ajoute à l'intensité du mal, et diminue les chances de salut. Vaincu par les instances et les supplications de ses ])rincipaux officiers. Napoléon consent avec peine à quitter ce falal séjour, où la gi'andeur même du danger semblait le retenir par une espèce de puissance qui n'agit que sur des iiommes d'une trempe comme la sienne el (pii n'aimenl à reculer (le\ant niicuri obslacle.
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Un chemin lnùlanl le conduit au clu\tcau impérial de Petrowskoï, au milieu des cantonnements du prince Eugène. C'est là que, voyant Moskou lui échapper, il conçoit le projet de marcher sur Saint-Pétershourg en effectuant sa retraite sur la basse Dwina, et en donnant la main aux armées du maréchal Gouvion Saint-Cyr, des ducs de Taiente et de Beliuue. Des obstacles invincibles le délournent de ce projet. 11 rentre au Kremlin le 18 septembre.
Moskou, malgré sa destiuction, pouvait encore faire vivre Farniée dans une certaine abondance : on avait sauvé plusieurs grands magasins particuliers; les caves, pour la plupart, étaient restées intactes; les nombreux jardins étaient remplis de légumes. Napoléon appliqua tous ses soins à établir l'ordre dans l'emploi de toutes ces ressources devenues d'un prix inestimable. D'ailleurs il a mis toute son espérance à attendre la paix à .Moskou. Fatale illusion ! L'incendie de Moskou disait assez qu'il n'y avait point de teirain en Russie pour la paix. Alexandre l'avait déclaré. Napoléon ne se souvenait que de l'Alexandre de Tilsitt et d'Erfurt, et il espérait encore le retour de ces souvenirs, malgré l'incendie de Moskou. In incident vint bientôt lui offrir une occasion de sonder les dispositions du cznr. La maison des Enfants-Trouvés, placée sous la protection spéciale de l'impératrice-mère, avait été préservée des llammes. .\dmis devant l'Empereur, le directeur de l'établissement demanda la |ierniission d'adresser son rapport à l'impératrice , dans lequel il fut autorisé à glisser des ouvertures de paix. Une autre tentative plus directe fut faite aussi par Napoléon dans une lettre à l'empereur Alexandre, remise entre les mains de M. JakowletF, qui partit le 24 septembre pour Saint-Pétersbourg, en assurant qu'il parviendrait jusqu'au czar. Dix jours après, toujours plus impatient de la i)aix , l'Empereur envoya au camp des Uusses le général Lauriston , avec des jJi'oposifions d'entrer en négociations, et d'y préluder par un armistice. Le feld-maréchal Kulusoff, alléguant le défaut de pouvoirs , se conlenta d'c^xpédiei' à Saint-Pélersbourg le prince Volkonski , chargé de c()mmuni(iuer au ministère les oH'i'es de Napoléon. Cependant les Russes avaient continué leur reiraile, dans l'iiitenlion de nous donner le change sur leur destination véi'itable : soudain , à la faveui de la nuit , ils tournent vers le sud, pour se rendre par Padol entre kalouga et .Mosk(Hi. Cette marche autour de la ville, dont les llammes éclairaient notre armée, tendait à exciter au plus haut degré l'indignation des soldais russes, auxquels leurs officiers ne cessaient de répéter: « Non contents d'avoir brûlé Smolensk, l'antique boulevard de notre patrie , les Français portent une main sacrilège sur la ville sainte. Les llammes qui dévorent l'antique capitale vous prouvent qu'ils veulent la destruction de notre nation et le renversement de notre religion. » Napoléon nv (arda pas à coiuiaîlre le vrai mouvement de l'armée russe, et traça en conséquence des insiruclions au roi de Naplcs, à l'oniatovvski , au duc d'Istrie. Bientôt les tenlalives hardies de l'ennemi , à moitié chemin de Mojaïsk à Moskou, don! une colonne de Irois mille Uiisses a intercepte la route, attirent
UISTOIKK DE NAPOLÉON. 363
toute son attention : il les fuit poursuivie avec vigueui'. Dans l'intervalle du départ de ses ordres à leur exécution, il apprend, par ditTérents courriers qui se succèdent au quartier généial , les futaies lenteurs de Schwartzenlierg devant Tormazoïr, et sa retraite à l'approche de l'armée de l'amiral TchilchagotT; mais, réduisant ce renfort à sa juste valeur, et comptant les soldats de l'amiral comme s'il les ava:t vus, il écrit au général aulricliien pour l'engager à ne pas croire aux exagérations accoutumées des Russes sur leurs forces, et a les attaquer sans retard ; en même temps, par un surcroit de prudence, il demande à François H de nouveaux secours. Ses lettres excitent de même le zèle de la Prusse et de nos autres alliés du continent. Il s'applique surtout à tracer des règles de conduite sûres et précises au duc de lîellune, (|u'ii retient à Smolcn-k ulin de surveiller Minsk et Wilna.
En même temps Napoléon se préparait depuis le ô octobre à quitter Moskou , qui ne pouvait plus être une position militaire. Il avait annoncé sa retraite au roi de Naples, aux ducs d'Abrantès et de Bellune, en leur prescrivant tout ce qu'ils avaient à faire, soit pour seconder son mouvement, soit pour la sûreté de la route et des communications de Moskou à Smolensk. Il va ramener son armée entre Smolensk, Moliilow, Minsk et Witepsk. Là, entouré de ses imposantes réserves et de ses deux ailes, appuyé sur un pays ami, la Pologne, sur six lignes de dépôts et de magasins de toute espèce d'approvisionnements qu'il a rassemblés avec tant de soins , il pourra menacer au printemps la ville de Saint- Pétersbourg, dont sa nouvelle situation l'aura rapproché de cinquante lieues.
Retenu par tant de travaux , et plus encore par l'attente des réponses de Saint- Pétersbourg, qui ne vinrent point , qui ne devaient pas venir, il a vu la première neige tomber le 13, et il se h,1te de mettre ses ditTérents corps en marche, recommande à Murât de se bien garder, et de tenir à Winkovo autant qu'il sera possible, en même temps que le vice-roi, destiné à déguiser notre direction sur Kalouga, faisait faire à la division J)elzons un mouvement en sens contraire sur Demiizow. Tous les maréchaux ont reçu leur destination : le 'duc de Trévise et la jeune garde ne doivent quitter Moskou et le Kremlin qu'au moment marqué. 11 existait entre nous et les Russes une espèce de suspension d'armes, pendant laquelle le rusé Kutusolf, ainsi que ses généraux, n'avaient négligé aucun moyen de tromper le roi de Naples par la continuelle manifestation de leurs vœux pour la paix. Le 18 octobre, tandis que Napoléon passait la revue du corps d'armée du maréchal Ney, qui allait sortir de Moskou, on apprend que l'armée ru.sse, quittant ses cantonnements, est venue prendre position sur la Nara. A minuit, Beningsen , secondé par les généraux Haggovvouth , Ostermann et PoctorofT, a passé le fleuve, assailli nos troupes, surpris et tourné la division Sébastiani. I,e roi de .Naples, voyant que l'intention de l'eimemi était de forcer notre gauche, avait sur-le-champ porté des secours de ce côté. Pendant ce temps, KutusoH' s'était avancé avec le reste de ses troupes: mais des prodii^es de vaie\n' de
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Mural, el la vive résistance de Poiiiatowsivi , sur notre droite, au\ généraux Osterrnann et 15agS')^voutli , avaient fait écliouer le mouvement de Keningsen et l'attaiiue de Ivutiisutl. Ce comijat tl'une a\ant-garde contre une armée était glorieux sans doute; et quoiqu(! les Uusses eussent peidu peut-être |)lus de inonde que nous, il nous coûtait trop cher dans un moment où nous avions besoin d'économiser nos forces. Cette surprise causa un excessif mécontentement à rEui])ereur. Murât s'était laissé tromper par les Uusses.
Napoléon sortit de Moskou le lendemain, avec la vieille garde et le premier et le troisième corps ; c'était le 23 octobre. Le même jour, la conspiration Mallet éclatait à Paris. A la tête d'une armée de cent mille combattants observée de toutes parts, au milieu d'un pays où le dernier paysan est un ennemi passionné et un espion volontaire , Napoléon va dérober son mouvement à KutusolT. Après avoir suivi d'abord la vieille route de Kalouga , Napoléon passe tout à coup à droite et gagne rapidement la nouvelle route. Abusé par un rideau de troupes qu'on a laissées vis-à-vis de lui en arrière d'un défilé, l'ennemi n'a point aperçu la contre -marche du roi de Naples et de Poniatowski ; tranquille dans son camp de Taroulino, que nous avons tourné, il nous attend sur son passage, quand nous sommes parvenus à lîorowsk , et bientôt à Malo-Jaroslavetz, d'où l'armée n'a plus qu'une marche à faire pour le devancer à Kalouga. A Uorovvsk, on apprend que le duc de Trévise a quitté Moskou le 23, à deux heures du matin, après avoir fait sauter le Kremlin ; le maréchal est à la tète de la jeune garde. Le général Wintzingerode et son aide de camp Narischkin, qui s'étaient laissé emporter par leur ardeur de pénétrer dans la ville, suivent nos colonnes comme prisoimiers. .Vussilùt après notre départ , les Cosaques et les paysans envahirent Moskou et se précipitèrent sur leur proie. L'humanité française avait sauvé, nourri et soigné comme nos propres soldats plusieurs milliei's de blessés russes.
L'habile manœuvre de Napoléon a réussi; encore un moment, et un succès complet couronne ses espérances : ce succès paraît assuré si le prince Eugène, ou plutôt le général Deizons, fait occuper Malo-Jaroslavetz par une division tout entière, ainsi que l'a ordonné l'Empereur, instruit de la marche d'un corps ennemi sur ce point. Malheureusement son ordre ne fut pas exécuté : KutusolT, ayant enfin pénétré le mouvement de l'armée française, avait levé son camp de Taroutino dans la nuit du 23 au 2V , pour tâcher de nous devancer à Malo- .Taroslavetz, et soutenir Doctoiolf, qu'il y avait envojé avec ordre de s'en emparer. Deux bataillons français seulement gardaient cette ville; assaillis par des forces supérieures, ils furent obligés de plier; mais la treizième division accourut, et Dclzons répara noblement sa faute en reprenant la position. La lutte s'y soutenait avec des chances variées, lorsque l'armée de Kulusofl' se montra successivement et se déploya autour de nous. .Vu premiei' bi'uit du canon , Napoléon s'(''lail (''iaiicé au ^alop.- Rencontr(' par nii coui'rier du \ice-r(>i. il evpi-die à
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Eugène l'ordre de tenir à tout prix, et lui annonce des secours; en niênic temps, il presse lui-môme la marche des colonnes de Davoust.
Arrivé vers midi , Napoléon trouve une affaire terrible engagée. Les troupes françaises ont renoncé à la défensive pour aliordcr rennenii avec intrépidité. Dans une de leurs furieuses attaques, l'Iiéroïquc Delzuns étant tombé mort, le général Guilleminot l'a remplacé. Mais les Russes, d'abord ébranlés par lui, ont reçu dans leurs rangs de nouvelles troupes : il a donc fallu faire avancer une nouvelle division pour soutenir les deux autres. Pendant cette lutte terrible, le vice-roi porte son attention sur les alternatives du combat à Malo-Jaroslavetz , que les deux partisse disputent avec un acharnement sans exemple. La ville, incendiée par les obus de KutusofT, a été prise et reprise jusqu'à sept fois : nous en restons les maîtres. Dés son arrivée, Napoléon a fait soutenir Eugène par deux fortes batteries placées sur la droite et sur la gauche ; en même temps , deux ponts à chevalet , établis au-dessus du pont de l'Ougea , ont facilité les communications , ainsi que l'envoi des secours au moment opportun , précautions sans lesquelles nos troupes n'auraient jamais pu sortir victorieuses d'une lutte aussi inégale. Témoin de l'action, l'Empereur en laisse tout l'honneur au prince vice-roi ; il loue les belles dispositions autant que la brillante valeur de son fils adoptif, et la constance des jeunes soldats d'Italie, élèves et déjà rivaux de ses vieux compagnons de guerre. Itepoussé avec soixante-dix mille hommes qui n'ont eu en face que seize mille combattants entassés dans un ravin, dominés par une ville bâtie sur une pente rapide et escarpée, Kutusofl' rappelle ses troupes, et recule sa ligne en gardant la route de Kalouga.
Ivutusoff voudra-t-il tenter de nouveau le sort des armes? Va-t-il, au contraire, opérer sa retraite? La première conjectui'e ne trouve que des partisans autour de l'Empeieur, et presque tous conseillent d'éviter absolument tout autre engagement général. Napoléon, avec son coup d'œil sur et rapide, se décide pour la seconde, malgré tous les rapports dont on l'assiège : l'aspect du champ de bataille, où les Russes ont laissé tant de morts et de débris, le confirme dans son sentiment. Cependant Murât, Davoust, le comte de Lobau et une foule d'autres , persistent dans l'idée contraire. Suivant eux , Kutusofl' se prépare à une bataille; et tous, comme de concert, s'appliquent à multiplier les arguments pour qu'on ne coure pas même les chances du succès : « Reculer devant Ivutusoff ! » s'est écrié Napoléon au premier mot de retraite prononcé par ses généraux , M reculer devant l'ennemi quand on vient de le battre, au moment peut- « être où il n'attend qu'un signe pour reculer lui-môme! » Cette pensée était prophétique. Napoléon en est fortement préoccui)é; il s'y attache pendant la journée du 2.j, consacrée à des recoimaissances ; le 26 au malin , il apprend le départ des Russes; ce sont eux qui fuient: l'honneur est satisfait. L'Empereur cède alors à l'avis unanime de ses lieutenants, de revenir sur Mojaisk et Wiasma, alin de icprciidrc la route de Smolcnsk: funeste inthience des conseils timides!
elle pcrdm la grande armée. Si Napoléon n'eût écouté que son inspiration, ou il aurait surpris et écrasé les Russes, ou, s'ils eussent pu éviter notre allaipie, ils se seraient retirés derrière l'Oka, comme ils en avaient l'ordre, en abandormant aux Français une contrée riche et un chemin sur, quelque direction qu'ils prissent pour retourner en Pologne. Cette conséquence résulte de l'aveu de nos adversaires eux-mêmes (1) ; aussi regardèrent-ils la retraite de Kutusofl' comme une faute grave qui pouvait le perdre. Elle ne le perdit point, parce (jue Napoléon, laissant fléchir une seconde fois encore sa volonté par d'importunes remontrances, ne trancha pas le nœud gordien avec son épée, ainsi qu'il l'avait fait en Italie, en Egypte, pendant la campagne d'Austerlitz et à l'Ile de Lobau. On vit alors un singulier spectacle, les deux armées emiemies se tourner le dos et l'arène où elles venaient de se heurter rester vide entre elles ! Napoléon avait seul jugé et senti les périls de cette guerre inconime; mais, soit qu'il n'eût plus ce caractère (jui, dans la cami^gne d'Italie, lui faisait dire que la guerre était une affaire de tact, soit que son génie lui-môme eût reculé devant la responsabilité d'un demi-million d'hommes entraînés par lui aux extrémités de l'Europe, il soumit malheureusement sa conviction aux opinions de ses lieutenants.
Tandis que KutusofT, sans cesse retenu par la circonspection, malgré les , instances du commissaire anglais Wilson , et presque toujours trompé sur nos mouvements, malgré les nombreux Cosaques qui éclairaient sa marche et la nôtre, nous cherche vers Mojaïsk, nous sui\ons la route de Smolensk , non loin de Borodino ; ce nom réveille de glorieux souvenirs qui ne peuvent balancer lés sombres impressions de l'aspect du champ de bataille. Napoléon s'arrête au grand hôpital de Kolotskoï. Là , voyant avec douleur que ses ordres envoyés de Moskou pour l'évacuation des blessés n'ont pas rei;u toute leur exécution, il fait placer de>ant lui dans les voitures qui défilent , et dans les siennes propres, tous ceux dont le transport est praticable, et les recommande aux officiers de santé de sa maison ; on confie les autres à la reconnaissance des officiers russes qui étaient encore à l'hôpital , et que nos chirurgiens avaient pansés après la bataille. Il court ensuite à Gjath, et entre le 31 à Wiasma; il y l'este pour attendre ses troupes, dont il presse la marche. Dans l'intervalle, les hordes de PlatolT ont tenté d'entamer le cor|)S du maréchal Davoust près l'abbaye de Kolotskoï , en même temps que le colonel Kaizarolf , avec une brigade de Cosaques , attaquait les équipages du vice-roi. Toutes ces insultes ont été vigoureusement repoussées. Nous nous dirigeons vers Smolensk, et le duc de Bellune, chargé de conserver ce poste important, l'a confié à la garde du général Charpentier, pour se porter au secours de Gouvion Saint-Cyr sur la Dwina. Le maréchal , au lieu de pouvoiiseconder les opérations du duc de Tarente du côté de Riga, n'a fait que se maintenir devant Wittgenstein ; et quand ce général s'est a\ancé avec vingi-