‹ Histoire de NapoléonChapitre 40 sur 75 · I. M. <l.' lioiill.Jiirliii · texte numérisé non relu

I. M. <l.' lioiill.Jiirliii

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cinq mille hommes de renfort, nous avons évacué Polotsk. Les choses ^ont plus mal sur le Bug : ^chwartzenberg , reculant à l'approche de l'amiral Tdiitchagofl'. a abandonné la A'olhynie, et s'est laissé couper de Minsk, de la Bérésina et (\t' la grande armée française.

Convaincu enfin de notre retraite sur Smolensk, IvutusolT veut nous devancer dans celte ville a\cc toutes ses foires; il faut le pré\enir. Le 2 novembre , notre avant-garde n'est plus qu'à une journée de Wiasma ; les autres corps ap|)rochent de cette ville : Napoléon y laisse le maréchal Ney, qui doit relever Davoust dans le service d'arrière-garde. Ney, après avoir pris toutes les précautions nécessaires à la facilité des communications entre la droite et la gauche de sa ligne, occupait des positions avantageuses sur le flanc de Wiasma. 'l'out à coup le vice-roi se voit attaqué par Miloradowitch , entre cette \ ille et Federowskoë. Arrêter ses colotmes, s'emparer des hauteurs qui i)ienaient à revers la gauche des Busses, se porter contre eux sur la grande route, furent les premièies résolutions du vice-roi. En même temps, Davoust, à la tête du quatrième corps , faisait avancer la division Gompans pour fia ver le passage : ce premier choc renverse les Busses, et les pousse en ariière des bois oi'i leui- gauche s'appuyait. Alors les corps français se déploient en bataille; une action terrible s'engage. Malgré les chaiges multipliées de sa cavaleiie, qui essaie de tourner nos deu\ ailes, Miloradowitch ne peut obtenir le succès sur lequel il avait compté pour prix de la marche habile et rapide qui l'avait amené devant nous. Vivement pressé par une attaiiue de Kaescofl', combinée avec celle de Miloradowitch, non-seulement Ney soutint ce furieux eflort , mais encore il put envoyer aux deux généraux français témoins de sa lutte o[)iniàtre , un régiment, qui, traversant Wiasma au galop, courut se jeter derrière les divisions russes. L'ennemi, enfoncé après cinq heures du combal le plus sanglant, vit son aile droite rejetée au delà de l'I'litza; son aile gauche, coupée de cette rivière, nous abandonna le champ de bataille. Les seules troupes de Davoust et du vice-roi avaient passé sur le corps des \ingt-cinq mille hommes de Miloradowitch; l'aimée française continua sa marche sans autre obstacle que l'imporlunité des (losaipies, toujours voltigeant autour de notre arrière-garde, et toujours repoussés par Ney, qui la commandait.

Dans trois jours nous serons à Smolensk; des désastres nous y attendent, des désastres nous y poussent. La neige tombe en abondance; un \ent imi)élueux souille, et couvre l'hori/on d'un brouillard épais et sombre. Presque tous les l'hevaux meurent, la cavalerie est à pied, l'artillerii; n'a plus d'attelages. Parmi les hommes, les uns, engourdis et glacés, cèdent au sommeil, qui donne la mort ; les autres sont désarmés par la faim , qui leur (Me la force d'agir, et par la rigueur intolérable du froid , ((ui gèle leurs mains: ceux «jui peuvent encore se seivir de leurs fusils ont à dissiper des nuées de Cosaipies pendant le jour, et ne trouvent aucun repos, même pendant la nuit. Déjà, depuis Wiasma, le désordre s'est mis au sein de l'armée; des bandes d'Iiomnx's de tous les ((nps siii\ciil la roule

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comme un troupiaii sans déleiise, ou se répandent dans toutes les directions pour clieiciicr du pain et un abri. Néanmoins, au milieu de cette désorçranisation , un grand nombre de soldats et d'officiers, et surtout les \ieux compagnons de guerre de l'Empereur, conservaient un calme, une constance et une force de volonté, en même temps (pi'une vigueur d'action , (jui rendaient notre débris d'armée encon; imposant aux yeux de l'ennemi. Pendant cette retraite pénible, l'attitude de Napoléon fut celle d'une grande iime aux prises avec l'adversité : les souffrances de l'armée, son héroïsme, le soin de son salut, la prévoyance des ])rojets de l'ennemi, la Fiance inquiète, occupent sa vaste pensée sans troubler son génie.

Ainsi qu'à >Yiasma, l'arrière-garde du maréchal Ney, attaquée prés de Dorogobouje , en queue et en flanc, par Platoff et Miloradowitcli , a constamment repoussé les Russes, mais en évacuant successivement ses positions. Le vice-roi, dans sa route vers AYitepsk, s'est vu soumis aux plus rudes épreuves sur des chemins que la neige et le verglas ont détruits : il a néanmoins chassé les Cosaques de Platoff, qui le harcèlent sans cesse. La perte de douze cents chevaux retarde sa marche, et cette lenteur inévitable permet à PlatolT de nous devancer à Dukhowszina, où nous attendaient encoie de cruelles angoisses. Le vice-roi avait ordonné de jeter sur le Woop un pont que l'accroissement des eaux a empêché de construire. La rivière, fangeuse et encaissée entre deux rives escarpées, présente un obstacle presque insurmontable; tout en résistant aux Cosaques de Platoff, le vice-roi la fait passer à gué par sa garde. Cependant on a formé une rampe sur laquelle commencent h défder l'artillerie et les bagages ; la rampe enfonce, et nos canons s'engloutissent dans de profondes ornières. La nuit arrive ; il tiuit s'arrêter d'un côté du Woop, tandis que la garde, avec deux régiments et une partie de l'artillerie , reste séparée sur le bord opposé. Après des elforls inouïs , nous ne parvenons à franchir le Woop que le 10 novembre, en abandoimant soixante pièces de canon enclouées et sans attelage, ainsi qu'une grande quantité de bagages. L'ennemi nous attend au milieu de la route ; on le repousse ; enfin le prince, sous la protection de la division Broussier et de la cavalerie ba\aroise, arrive à Smolensk a\ec un débris informe, composé des plus braves soldats du monde. Les scènes les plus ciuelles signalèrent notre séjour dans cette ville. Smolensk, où nous attendions tous les secours prépar-és, giAce à la pi-évoyance de Napoléon, était devenue le théâtre des plus effi'oyables désoi-dres dans la distribution des vivres, enlevés par une multitude affamée. Après quatre jours d'un repos si chèrement acheté, il fallut quitter Smolensk.

Précédée à Ivrasnoë par une masse de soixante mille hommes désorganisés, l'armée française i)artit de Smolensk pour gagner les poiris d'Oiclia. .Milor'adowitch nous a dépassés; souvent puni de sa témérité , il hésite celte fois à s'opposer à notre passage ; mais ce qui rend le péril pressant, c'est Kutusoff, qui liri-même marche vers Kiasnoë. 'routcfois le vice-roi, Davotrst cl Ni'\ ipri foc-

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ment rairière-garde , étant en anièie, l'Empereur veut attendre. Soudain vingtqualre mille Russes, aux ordres de Rajewski et de Miloradowitch, feiment le chemin aux Français à la sortie de Dubrowinka! Fier de l'avantage du nombre, et sadressant d'abord à une rolonne de (juinze cents Iiommes que comniandi! Guilleminot, l'ennemi somme le général de niettic bas les armes; mais une indignation unanime repousse cette injui'ieuse proposition plusieurs fois répétée, et ces braves fondent sur les masses ennemies : la moitié d'entre eux succombe dans cette lutte inégale ; le reste rejoint le vice-roi et le trouve aux prises avec Miloradowitch , qui occupe la route devant nous. C'est là que quatre mille hommes , harassés, manquant de tout, n'ayant plus que quelques canons, mais soutenus par les habiles dispositions, encouragés par les généreux exemples du prince et la brillante valeur de tous leurs chefs, ont affronté à plusieurs reprises un corps considérable que protégeaient un bois et des hauteurs hérissées d'une nombreuse artillerie ; c'est là que trois cents hommes ont osé aborder et atteindre ces hauteurs où deux masses de cavalerie les ont assaillis avec fureur. Toute l'impétuosité, toute la constance des Français, n'ont pu forcer le passage : il faudra périr ou se rendre. La nuit survient ; le prince, loin de s'abandonner au découragement, en proQte pour touiner les positions des Russes, et par cet habile stratagème il se réunit avec le quatrième corps et la jeune garde, placée i)ar Napoléon dans Krasnoë.

Pendant ce temps KutusoEf, à la tète de la graiule armée russe, nous poursuivait sans relâche. Le 13 novembre. Napoléon le prévient à Chirkowa et Maliewo, où il culbute le corps d'Ojarowski et arrête le fekl-maréchal pendant vingt-quatre heures. Il apprend que Beningsen, Slrogonofl", Gallitzin et Miloradowitch, avec plus de cinquante mille hommes , veulent lui fermer le chemin et attaquer ses quatorze mille soldats réduits à un état déploiable. Il peut se retirer sur Orcha et Borizow, donner la main à l'armée du duc de Bellune, et ensuite à ses autres réserves : la route lui est encore ouverte; mais inquiet du sort de ses deux lieutenants, Ney et Davoust, il cherche, pour les sauver, à attirer vers lui tous les efforts de la grande armée russe. Le 17, avant le jour, il revient sur ses pas , et à la tète des débris de sa vieille garde il s'avance au centre de quatre-vingt mille hommes. Là, gravissant à pied les escarpements couronnés par l'ennemi, foudroyé de trois côtés par une artillerie foimidable, il dirige en personne les charges les plus impétueuses. A la droite et sons les ordres du maréchal Mortier, les restes de la jeune gaide, commandés par le général Koguet , (pielque cent chevaux de Latour-Maubourg, une faible artillerie renforcée par celb; de l'inébranlable Drouot , prêtaient <ligncment lein- appui à tant de constance. De son côlé, Claparède, avec une poignée d'hommes, défendait Krasnoi' contre les tentatives multipliées du général Rosen. !l ne fallait pas moins que le génie et la présence de Napoléon pour enqièchei' la d( siruction complète de notre armée. Les Russes, frappés d'admiration cl de lei'rcnr, reculèrent, ^■o\anl tontes ses

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combinaisons dérangées, Kutusoff suspendit les ordres par lui (loimés à TormasolTet rappela les principales troupes de Miloradowitcli. Le [M'mcc. d'Ecktniihl profita de ce moment de reUlche, et, se frayant un passage, rejoignit le (juartier général. Ilestait le maréclial Ne\ , qui avait quitté Sniolensk un jour plus tard et que le généralissime d'Alexandre espérait écraser au sortir de cette \ille.

En efl'et, l'avant-garde de N'ey, au moment on elle touchait à Krasnoë, fut saluée, à portée de mitraille, par une batterie de quarante pièces, dont le feu croisait la route à travers un épais brouillard et dominait le dernier ravin qui lui restait à franchir. Le 15" léger, le 33' et le W°, s'élancent et renversent la première ligne de Miloradowitcli; mais, bientôt attaqués de front par les meilleures troupes de ce général, chargés en queue par la division Paskewitch, à droite par les hulans de la garde, à gauche par les grenadiers de Pawlosk, et accablés sous la mitraille , le plus grand nombre périt aux cris de vive l'Empereur.' vive la France! Aussitôt, recueillant les débris de ces braves, >"ey s'avance en personne. 11 détache quatre cents lllyriens sur le flanc gauche de l'ennemi , et lui-même, avec trois mille hommes, monte à l'assaut des hauteurs que couronnent une armée et une artillerie formidable. La première ligne des Russes est de nouveau culbutée. Tout à coup une grêle de balles et de boulets écrase une partie de nos valeureux soldats; le reste recule en désordre. Ney les reforme avec calme derrière le ravin leur unique abri , et ose affronter encore les deux cents bouches à feu qui sèment la mort autour de lui. Au plus fort de cette terrible action, un officier de Miloradowitch vient le sommer de se rendre: il répond comme l'avait fait Eugène. Tout à coup le maréchal apprend que Napoléon est parti de Krasnoë ; l'extrémité du péril lui suggère de retourner vers Smolensk, et de chercher à gagner Doubrowna par la rive droite du Dnieper. L'Empereur avait deviné ce mouvement , et avant de quitter Doubrowna il avait presci'it à Davoust , qui commandait l 'arrière-garde, de rester le plus longtemps possible dans cette ville. Davoust n'attendit point assez: et, par une i)récipitation non moins funeste ici que l'avait été sa lenteur à Smolensk, il faillit de nouveau causer la perte de Ney. En effet, (piand celui-ci, un moment après le départ de Davoust, se présenta devant Doubrowna, il trouva le pont détruit. Il ne lui restait d'autre parti que de tenter le passage du neu\e; il le franchit, mais à travers de cruelles épreuves, en abandonnant son artillerie et ses bagages. Enfin , Ney et ses intrépides compagnons, au nombre de quinze cents, la plupart mutilés, approchèrent d'Orcha, après avoir fait vingt lieues en deu\ jours, au milieu des Cosaques qui les tenaient comme assiégés. Sur cette heureuse nouvelle, Eugène et Mortier s'étaient disputé la gloire de voler au secours de l'héroïque colonne. La joie de Napoléon , lorsqu'il apprit l'admirable retraite di- Ney, éclata par di's mouvements du cœur et par des paroles (jui retentiront dans la postérité.

A Doubrowna , que Napoléon était parvenu à occuper avant Icnncnii . le

(it'l s'iidoiuit, noire position devint meilleure, les vivres .irrivèrenl : nous trouvAmes des abris dans un pays habité. Orcha nous offrit ses magasins assez abondants, un équipage de pont de soixante bateaux, et trente-six canons attelés, dont nous avions tant besoin. La garnison de cette ville et la cavalerie polonaise, qui avait été cantonnée aux environs, se réunirent à nous. Les traîneurs s'étaient ralliés et avaient pris place dans les rangs. Cependant, quelle faible armée nous reste, et que de sujets d'inquiétude renferme l'âme de Napoléon ! Si Kutusoff et la grande armée russe ont cessé de le harceler, Wittgenstein a surpris Witepsk, l'amiral Tcbitchagoff est entré à Minsk , et nos hôpitaux , des subsistances suffisantes pour cent mille hommes pendant six mois, d'immenses approvisionnements de munitions et d'artillerie, sont tombés en son pouvoir. Sclnvartzenberg, victorieux de Sacken , l'un des lieutenants de l'amiral russe, pouvait empêcher la chute de Minsk et opérer en notre faveur la plus importante des diversions; il aima mieux désobéir à Napoléon, et se diriger sur Kobrin. Cette conduite serait inexplicable, si elle ne cachait pas une nouvelle iniquité de la politique autrichienne. « Minsk est pris , il fiiut le reprendre ! « s'est écrié Napoléon ; et le 19 novembre il avait expédié de Doubrowna l'ordre au duc de Bellune de contenir Wittgenstein ; au duc de Keggio, de se porter en toute diligence, avec le deuxième corps, sur Borizow, et de là sur Minsk. Napoléon annonçait aux deux maréchaux qu'il allait lui-même suivre cette direction, afin d'occuper ensuite la ligne de la Bérésina. Mais , pendant la marche du duc de Reggio, Ojarowski, détaché par Kutusoff, s'est emparé de Borizow et de notre seul pont sur la Bérésina. Le 22, Napoléon apprend cette triste nouvelle sur la route de Kokanow à Toloczin. Ainsi, la mollesse ou la perfidie du prince de Schwartzenberg , le défaut de concert entre les ducs de Bellune et de Reggio, la blessure de ce dernier, qui s'est laissé prévenir et battre à Polotsk ; la marche trop méthodique de Saint-Cyr, qui , après sa première victoire, s'est contenté de substituer une habile et glorieuse défense à une offensive hardie ; enfin , une espèce de fatalité attachée à l'exécution des ordres les plus importants de Napoléon pendant toute cette campagne, ont amené le plus funeste résultat : en face d'un grand lleuve qu'il faut franchir, les Français se trouvent resserrés entre Kutusoff, Wittgenstein et Tcbitchagoff à la tête de cent quarante mille combattants qui occupent tous les passages.

Le duc de Reggio reçoit la mission de reconnaître au-dessus et au-dessous de Borizow des positions favorables pour jeter plusieurs ponts. On ti-ouve un gué vis-à-vis de Stoudziancka ; sans perdre un seul instant. Napoléon ordonne aux généraux Cbasseloup et Éblé de partir avec les pontonniers, les sapeurs, les caissons d'outils que lui-même avait voulu voir mettre en réserve à Orcha, et au duc de Bellune de marcher audacieusement et en toute diligence sur Wittgenstein. Le maréchal doit empêcher à tout prix le général russe de se porter sur le duc de Reggio et de nous devancer à la Bérésina. Conformément

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à ses instructions, le duc de Reggio a fiiit toutes les démonstmlions possililes pour tromper l'ennemi vers le point de Stoudziancka où ont lieu tous nos préparatifs de passage, que le maréchal espère opérer le 2ï novembre. Cette attente est déçue; à minuit, un courrier vient annoncer, au contraire, que nous sommes encore à Borizow, et que l'ennemi s'est renforcé sur les bords du fleuve : le duc de Reggio demande des secours. Mortier part avant le jour, ot l'Empereur donne au duc de Bellune l'ordre de couper la route de Lepol, afin que l'ennemi ne puisse surprendre Oudinot dans une position qui devient de plus en plus critique. Heureusement que Tchitcliagofl', trompé par des démonstrations habilement conçues , a pris le change sur nos véritables dispositions, et que, descendant la Bérésina au moment où nous la remontions, il a emmené avec lui ses forces très-loin au-dessous de Stoudziancka. L'Empereur a vu avec une indicible joie les dernières files des colonnes ennemies s'éloigner et disparaître : il faut profiter de cette faveur inespérée de la fortune. Le 26 au matin , un escadron de la brigade Corbineau , auquel le premier olBcier d'ordonnance de l'Empereur, le colonel Gourgaud, avait montré le chemin, traverse la rivière à la nage, chaque cavalier portant un fantassin en croupe; en attendant l'achèvement des ponts, la division Dombrowski passe sur trois radeaux.

La rive gauche est à nous; les Cosaques s'enfuient, chassés par nos troupes et par l'aspect des batteries établies sur les hauteurs de Stoudziancka. A une heure de l'après-midi , le corps du duc de Reggio défile sur le premier pont avec deux pièces de canon seulement, et occupe le débouché des bois qui mène à Borizow. Un peu moins de rapidité dans ce mouvement, il n'élait plus temps; le général Tschaplitz , ramené en toute hûte par les avis de ses Cosaques, nous prévenait. A quatre heures du soir, le génie livre le deuxième pont aux voitures. L'artillerie du duc de Reggio se hâte de rejoindre ce maréchal, aux prises avec l'ennemi, qu'il pousse sur Borizow. Deux cent cinquante bouches à feu et leurs caissons roulent sur le pont ; les chevalets s'enfoncent sous le poids dune si énorme charge : la présence de l'Empereur, les prodiges qu'elle inspire à nos pontonniers , à nos marins, à nos sapeurs, plongés jusqu'aux épaules dans l'eau glacée, triomphent de tous les obstacles. La garde franchit le fleuve à son tour; le duc d'Elchingen lui succède à Stoudziancka. Le jour disparaît ; Napoléon veille toute la nuit. Le duc de Reggio a battu Tschaplitz , mais les Russes se renforcent dans leur position ; Ney va soutenir notre avant-garde ; Mortier le suivra. Le vice-roi et le prince d'Eckmùhl sont rappelés de la ville d'Orcha; le duc de Bellune, arrivé à Borizow, reçoit l'ordre de former l'arrière-garde à Stoudziancka pour faire face à Wittgenslein , qui peut paraître d'un moment à l'autre. L'Empereur a les yeux fixés sur le point important de Borizow, et charge un officier d'ordonnance d'observer tous les mouvements de l'ennemi au delà du pont. Le -27, Napoléon voit avec peine que la foule des traîneurs n'ait pas profité de la nuit pour s'écouler, et qu'elle encombre encore les ponts : rien n'a ]>n arracher des bivouacs ces niidlieureuv , en

proii' à tous les besoins, et (jui n'ont pas conservé leurs forces morales et physiques comme les soldats unis ensemble sous les armes, et soutenus les uns par les autres. Le vice-roi a rejoint. Napoléon passe au milieu de sa vieille garde et se porte aux avant-postes du duc de Reggio. Il veut qu'au plus tard dans la matinée du lendemain s'eflectue le passage de l'armée entière. Eugène et le prince d'Eckmiihl doivent tVancliii- la rivière successivement; le duc de Rellune fermera la marche, et achèvera de mettre la Bérésina entre les Français et \\ittgenslein.

La nuit s'écoule dans de grandes inquiétudes sur le sort de la division Parthouneaux, laissée à Borizow par le duc de Rellune pour garder le chemin de Stoudziancka ; h? jour les augmente , et amène de bien plus graves sujets d'alarmes : Wittgenstein débouche sur Borizow ; il a opéré sa jonction avec l'avant-garde de Kutusoff aux portes de cette ville, et Tchitchagoiïest le maître de rétablir le pont de Borizow pour communiquer avec Wittgenstein et le feUl-maréchal. Au point du jour, l'ennemi engage deux batailles sur les deux rives de la Bérésina. Tohitchagoff vient d'attaquer le duc de Reggio; l'Empereur vole à ce dernier, qu'on emporte blessé de nouveau, et lui donne pour successeur le maréchal Ney, qu'appuie en arrière le duc de Trévise. De l'autre côté du fleuve, le duc de Bellune est aux prises avec >Vittgenstcin. Bientôt un affreux désordre se répand sur le pont, où la foule des combattants se précipite avec fureur; les chevalets fléchissent, et il faut le réparer, il faut ouvrir le passage aux ordres que Napoléon transmet pour soutenir les deux luttes sanglantes , auxquelles il préside avec sa fermeté ordinaire.

Jusqu'au moment de sa blessure, le duc de Reggio avait repoussé avec vigueur les efforts de Tchitchagofl' poui' l'acculer sur la Bérésina; le maréchal Ney a changé la défensive en une brillante oirensiNc : l'action n'en est devenue que plus longue et plus acharnée. Enfin l'ennemi ayant fait avancer ses réserves , le cinquième et le troisième corps , que l'Empeieur lui-môme avait placés derrière le duc de Reggio , prennent part au combat. On vit alors les cuirassiers du général Doumerc, lancés sur les Russes à l'instant où la légion de la Vistule marchait contre leur centre h travers un bois, enfoncer successivement six carrés d'infanterie. A'ers dix heures du soir, convaincu de l'inutilité de ses attaques et de sa résistance, l'ennemi nous abandonne la victoire et un grand nombre de prisonniers. Cependant , après avoir donné la première impulsion à cette affaire et assuié le succès de ses armes, l'Empereur quitte son quartier général où , placé , à la tète de sa garde , entre les deux rives, il dirige tous les mouvements. Il a hAte de se rapprocher de Victor, qui ayant sa gauche au fleuve et jjrotégée par un ravin , lutte avec six mille soldats contre les trente mille hommes de Wittgenstein. Menacé d'ùli'e forcé ou enveloppé dans cette position difficile, \'iclor s'est concentré plus près du point de passage pour en défendre l'accès ; mais une batterie russe , portée jusque sur le bord de la rivière , écrase à la fois les braves qui combattent et la multitude inerte ronfusf'meiit entasséi- à reii(r('e des ponts. Il parvient «à faire

reculer cette liatlciie meurtrière; mnis elle n'en a pas nuiiiis causé un désaslre alTreux parmi celte foule de malheureux qui, au lieu de céder à répou\ante, auraient aflVonté le fer et le feu de l'ennemi, et résisté à la rigueur de la saison , s'ils eussent conservé leurs rangs et leurs armes comme l'avaient fait l<'ui's inln-pides défenseurs. Dans le cours et au plus fort do l'action, Fournier, Lalour- Maubourg, à la tête de la cavalerie, avaient percé le centre de la ligne ennemie, et ces chaiges vigoureuses sauvèrent le faible corps d'armée : réduit à quebiues cents chevaux, le 7' régiment de cuirassiers, commandé par le colonel Dubois, se |)récipita sur un carré de sept mille Russes. Le duc de Bellune couronna la belle conduite de ses troupes dans cette affaire par une action qui en était digne : rappelé le soir de la position de Stoudziaucka, il eut la constance d'y demeui'er toute la imit, afin de donner aux isolés qui restaient encore sur le rivage le temps d'échapper au fer de l'ennemi. Le lendemain, un peu avant le jour, il fit son mouvement, emmenant ses blessés, ses bagages, son artillerie; à huit heures du matin, le général Éblé brûla les ponts qu'il avait construits, et mit cette barrière entre les Russes et les Français. Dans le passage de la Bérésina, en présence et malgré les efforts de trois armées qui avaient juré de le feimer; dans les deux batailles livrées avec des chances si inégales du côté des Français, que leur prodigieux afiaiblissement et leur situation presque désespérée semblaient condamner à une ruine entière , tout était un sujet de triomphe ; la seule division Parthouneaux , égarée dans sa route pendant la nuit, avait succombé devant NYitlgenstein.

Des quatre-vingt mille hommes qu'il avait sur les bords de la Bérésina, Napoléon en ramène soixante mille qu'il dirige vers Zembin, où le vice-roi l'a précédé, ensuite vers Kamen ; dès lors nous n'avons plus affaire qu'à des Cosaques qui se signalent toujours par une prompte fuite à l'aspect de quelques soldats français. Malodeozeno et Smorgoni offrent à l'armée des ressources dont sa détresse lui fait sentir le besoin bien pressant. On approche de la Wilia , où déjà le corps bavarois du général de NYrède est venu s'emparer de la position prescrite. Napoléon voudrait retenir un peu l'armée derrière la ligne que forme cette ri\ière ; il transmet en conséquence ses ordres au vice-roi , et consacre deux jours à prendre les autres dispositions nécessaires. L'Empereur appelle à lui une partie des immenses provisions rassemblées sur ce point par les soins du duc de Bassano. A Malodeozeno, on reçoit quatorze estafettes de Paris; on envoie pour réponse le terrible bulletin du 3 décembre. Depuis vingt et un jours, tout le monde ignorait le sort de la grande armée.

Cependant Heudelet approchait du Niémen avec div mille hommes, et Loison arrivait de Wiina avec un égal nombre; mais tous deux ne viennent que pour prendre leur part des malheurs de l'armée, s'il convient désormais de donner ce nom à un débris confus d'hommes accablés par la faim, par la soif, par un froid d'une ligueur excessive, même en Russie. L'Eiu'ope est derrière nous et ])enl

HISTOIRE i)E NAPOLÉON. 375

fermer la route; la France va éprouver une commotion profonde à la nouvelle de nos désastres : il faut les réparer promptement pour ne pas laisseï' aux Russes le temps de s'avancer jusqu'au Rhin, en se grossissant peut-être des forces de nos alliés, devenus tout à coup nos ennemis ; il faut aller chercher d'autres soldats, et c'est à Paris qu'on doit les demander et les obtenir, f.a nation, toujours pleine d'enthousiasme pour la gloire, et soutenue du sentiment de ses ressources, ne refusera rien à Napoléon présent et se montrant supérieur à une si grande adversité.

11 part de Smorgoni le 5 décembre, après avoir confié son projet à ses lieutenants : le commandement de l'armée est remis au roi de Naples. Cette résolution n'a pas manqué de censeurs, quoiqu'elle ait été dictée par le premier devoir d'un prince. Personne n'a exprimé la vérité à cet égard avec plus de franchise et de justice que le colonel Bouttourlin . aide de camp de l'empereur de Russie. « Napoléon, dit-il, n'était pas seulement le chef de l'armée qu'il quittait, mais, « puisque les destinées de la France entière reposaient sur sa tête, il est clair que « dans cette circonstance il était moins impérieux d'assister à l'agonie de son « armée, que de veiller à la sûreté du gi'and emjjire qu'il gouvernait. » Napoléon se justifie encore mieux par quelques-unes de ces paroles que la raison rend irrésistibles : « Je suis plus fort, dit-il alors, en parlant du haut de mon trône, aux u Tuileries, qu'à la tête d'une armée que le froid a détruite. »

Rassuré par les approvisionnements que le duc de Bassano vient de lui envoyer, parles renforts qui arrivent successivement, par les armées du duc de Tarente et du prince de Schwartzenberg, qui sont encore imposantes, il a résolu de rallier l'armée à Wilna et de faire du Niémen une barrière que les ennemis ne pourr(Uit franchir. Ses ordres au prince Berthier, datés de Bichitza le .") décembre , attestent sa profonde sollicitude, ainsi que l'étendue de sa prévoyance ; et quand on considère ce qui restait de ressources sur les lieux , en matériel et en hommes, si l'hiver n'avait pas dérangé tous les calculs; quand on ajoute à ces ressources toutes celles que le génie de Napoléon enfanta depuis son retour à Paris justpi'à l'ouvert ure de la campagne, on ne saurait douter (pie cet immortel capilaine ne dut se trouver prêt beaucoup plus tôt que ses adversaires, ressaisir la victoire , et dicter encore la paix , aV^ant que la ligue du continent pût éclater contre lui. Mais, la nuit même de son départ, un froid de 28 degrés vint mettre le comble à tant de désastres.

Napoléon, accompagné du grand écuyer Caulaincourt, de Duroc. du comte de Lobaii, laisait la iilus -grande diligence. Il faillit élre pris par un pulsk de Cosaques aux ordres du partisan Sesslinen. Son étoile le sauva. Arrivé à Wilna avec le duc de Bassano, (pi'il avait trouvé à Mieduiki, l'état de ses magasins, qui renfermaienl des munitions de toute espèce pour cent mille hommes pendant quarante jours, lui causa la plus vive satisfaction. L'Kmpereur se rendit de cette ville à Varsovie, de '\^^rsovie à Dresde, où il (oniul le risque d'être arrêté par suite

376 MISTOIUE DE INAPOLÉUN.

des menées des agents anglais résidant à Vienne, et sous les yeux de n- vénérable roi de Saxe, dont Ihonorable fidélité venait d'accueillir avec tant de loyauté le prince à qui il devait sa couronne. Le 15, Napoléon expédie de Dresde des courriers à son armée, à son hcau-pére , au roi de Prusse, et prend la loute de Leipsick et de Maycnce; le 19, après quatorze jours du voyage le plus rjqiide et le plus secret, il embrassait, dans la nuit, sa femme et son fils au palais des Tuileries.

Pendant qu'il ressaisissait les rênes de l'Empire, la rigueur de la saison semblait augmenter encore, chaque jour, dans la Lithuanie; et dès lors il n'est plus de ternies pour exprimer la souffrance et la profonde désorganisation du reste d'hommes qu'on pouvait appeler les ruines de la gi'nnde armée. Il y eut à Wilna, comme à Smolensk, des désordres déplorables dans la distribution des vivres; les magasins, les hôpitaux, furent également envahis. Enfin, quelque régularité s'établit à la voix des chefs. Tous ces malheureux soldats , encore en armes, et la foule qui les accompagnait, commençaient à s'applaudir de pouvoir prendre quelque repos sans avoir à redouter les Cosaques, quand tout à coup parait lavant-garde de Kutusoff. Loison, de Wrède, réduits, l'un à deux mille hommes par les combats, l'autre à trois mille par le froid seul, retardent avec courage l'approche de l'ennemi. Si le roi de tapies, conservant son ancienne activité, eût donné des ordres, la garnison de la ville et la garde impériale pouvaient défendre Wilna pendant plusieurs jours, quoiqu'on n'y eut pas achevé les travaux tant de fois recommandés par l'Empereur. Murât ne fit rien qui fût digne d'un lieutenant de Napoléon. Ney , toujours le héros de la retraite depuis Smolensk, mais entouré d'une poignée de braves seulement, ne céda qu'en combattant sans cesse contre les Cosaques de Platoff, la ville et les magasins que nous n'avions aucun moyen d'évacuer. Une foule de Français, que rien n'avait pu arracher des asiles ouverts à leur détresse , succombèrent sous la barbarie des Cosaques, et surtout sous la barbarie des juifs : plus cruels encore que les Cosaques, ces derniers jetaient par les fenêtres leurs hôtes infortunés pour qu'ils périssent de froid ou fussent égorgés !

Au sortir de Wilna, le défilé de Poiiary , devenu presque impraticable à cause du verglas, fut témoin de nouveaux désastres , mais aussi de traits de courage qui continrent longtemps l'avant-garde russe. Dans cette extrémité, le maréchal IVey fit distribuer à la garde le trésor de l'Empereur. Ce dépôt, confié à l'honneur militaire, fut fidèlement rapporté à la caisse de l'armée par chacun des dépositaires, à leur retour en France. A Kowno, les mômes revers, et quelques prodiges de valeur encore plus admii'ables (ju'à Wilna. Il n'existe plus aucune ombre de la grande armée, tout a disparu ! Ney seul, avec ses aides de camp, entre dans la ville; elle contenait une garnison de trois cents Allemands, et quatre cents hommes aux ordres du général Marchand : il en prend le commandement. Les Russes attaquent par la porte de Wilna ; Ney y court ; ses pièces sont enclouées ,

IillÊÊKllE [fiîEAUHÀPaRli^ai

H1ST011U-: DE NAl'OLKON. 377

SCS artilleurs i-ii fuite. Il appelle les Allemaniis; In mort de leur cher lilessc, qui se brûle la ccrxelle, les met aussi en déroute. Il veut en vain les rallier; alors, ramassant leurs fusils, seconde de quelques officiers seulement, il ose affronter l'ennemi. Gérard accourt avec trente hommes, et fait avancer deux pièces d'artillerie légère; à l'aide de ce fiiihle secours, Ney, redevenu grenadier, résiste aux Russes ; et taudis que Marchand vole, accompagné de son bataillon de recrues polonaises, au pont de Kovvno pour reprendre le passage dont l'ennemi s'est emparé, lui, à la tète d'une poignée de combattants, se maintient jusqu'à la nuit à la porte de Wilna , traverse Kowno et le Niémen, et atteint l'autre rive. Marchand, de son côté, repoussé vers la route de Vilkowiky , inondée de Cosaques, se jette sur la droite dans les forêts prussiennes. Murât, parvenu à Gumbuen, dirige les restes des corps sur les différentes villes (pii bordent la \istule; mais le passage subit de l'atmosphère à une température plus douce, éprou\ant tout à coup les soldats, cause la mort des hommes les plus robustes qui avaient soutenu jusque-là les rigueurs d'un climat de fer.

Cependant une suspension d'armes venait d'être conclue secrètement, à Taurogen, entre le général russe Diebitch et le général prussien Yorck, placé sous les ordres de Macdonald. Ce dernier, abandonné furtivement dans 'l'ilsitt, le .31 décembre, s'était vu réduit h neuf mille hommes, et hors d'état de continuer les succès qu'il avait jusqu'alors obtenus sur les Russes. Il poursuit sa retraite sur Kœnigsberg. Cette défection si inattendue, quoique tramée de loin, livrait aux ennemis la rive droite de la 'Vistule. Aussi le roi de Naples fut-il obligé de transporter son quartier général de Kœnigsberg à Varsovie, et ensuite à Posen; il était maintenant impossible que l'armée attendit sur les bords du Niémen, et même sur ceux de la Vistule, les renforts qui lui arrivaient de l'intérieur. D'ailleurs, une autre perfidie se préparait : le prince de Schwartzenberg , qui avait si mal servi Napoléon victorieux, ne devait pas rester fidèle à Napoléon trahi par la fortune. Les Russes, libres désormais de tous leurs mouvements, s'étaient peu luîtes de profiter de leurs avantages. Murât, ranimé par leurs lenteurs et par la présence de Macdonald , dont la jonction avec Heudelet avait doublé les forces , parut un moment vouloir reprendre l'offensive; mais le lendemain, 16 janvier 1813, malgré les ordres formels de Napoléon, il abandonna l'armée à elle-même.

L'armée ne pouvait rester sans chef; dès le 17, le vice-roi en pi'it le commandement. Ce prince, ([ui pendant toute la campagne avait montré autant de sangfroid que d'héroïsme , déploya une habileté qui manquait à Murât ; il arrêta le mouvement rétrograde, rétablit la discipline, réunit les troupes, et leur donna le temps de se reposer et de se refaire. Un armistice , conclu avec l'ennemi par Schwartzenberg, laissait le corps de Reynier exposé seul aux coups des Russes, et vint jeter de nouvelles difficultés dans notre position, (pii commentait à s'améliorer; elles s'augmentèrent par le départ du feld-maréchal pour la Galicie, conformément aux insiructions de sa cour. Pour comble de malheurs, la cavalerie

saxonno avait olé eiilraînéc clans le mouvement tlos Aulricliiciis cii Hidièmc. Quoique déruié du secours de cette arme, Eugène fit sa retraite avec ordre sur l'Elbe ; il passa un mois à Posen , où il réorganisa sa faible armée , et se mit en marche pour la Prusse : le 21 février, il occupait lierlin, après avoir brûlé les ponts de Crosen et de Francfort- sur-l'Oder.

Ainsi se termina l'expédition de Hussie, qui a loiiriii ,i l'iiisldire de la gueri'e ses pages les plus funèbres. Il me reste à décrire des infortunes non moins funestes à la France, mais plus solennelles pour son héros; car l'Europe n'est plus secrètement conjurée contre le distributeur d'une partie de ses trônes, contre le prince que l'iiéritier de l'antique maison d'IIapsbourg a choisi pour gendre, l'Europe tout entière s'est hautement déclarée contre le grand homme qui en quinze années a élevé sa patrie au-dessus de tous les États de l'univers. Mais cependant, quelle (lue soit l'immensité des périls (pii vont assiéger Napoléon, il est plus facile de les dépeindre (]iie de retracer l'imperturbable constance qu'il sut leur opposer jus(pi'au dcriiiei' moment de sa vie, à jamais glorieuse pour la France.

Pl' \\

CHAPITRR XXXVI.

.Noiive.iux pivtiar.ilif* di' N^ipoli'on. — ("onconlal ilo FoiilMinL-lileau. — AO'jii-es de Prusse. MariivLoiiisf, réi,'t<iilo. — Napoli'On pail pour Maycnce.

Dk retour au\ Tuileries, Napoléon, après avoir consacré quelques heures aux tendres affections de sa famille, se montra à ses courtisans, à ses ministres, aux différents corps de l'État, avec le calme (I une ilme ferme et au-dessus des coups ili- la fortune. Tous les cœurs étaient encore remplis de la funeste impression (lu bulletin de Malodeozeno (16 29"=), aussi \rai mais autrement terrible que ceux lies batailles d'EyIau et d'EssIing , dont Friedland et Wagram étaient venus cll'acer les fatals souvenirs.

Napoléon lut cette impression sur tous les visages, et ne chercha pas à l'affaiblir par ses discours; il avoua sans iiiénagement l'immensité du désastre, et offrit l'exemple de la constance inébranlable qui surmonte une douleur profonde. Avant cette première audience, il avait déjà arrêté avec son ministre de la guerre les moyens de créer une nouvelle armée et un nouveau matériel ; ensuite il appela ses autres ministres à un examen approfondi de l'état intérieur du pays. Parmi les sujets (|u'il mil en discussion, aucun ne parut alois prendre

380 IIISTOIUE l»K NAlMtLKON.

autant d'empire sur son esprit que la conspiration du générai .Malet (|ui a\ail éclaté pendant son absence- ; il en était encore stupéfait et indigné. .Mais ce qui le blessa peut-être plus vivement que l'entreprise elle-même, ce fut la faiblesse du préfet de la Seine. Il ne pouvait concevoir, disait-il, que le premier magistrat civil de la capitale se fût fait subitement et sans opposition l'agenl d'une révolution , plutôt que d'aller se ranger près du fils et de la femme de son souverain , à qui il avait prêté serment. Le lendemain , il répondit à la harangue du Sénat: « .... Des soldats timides et Itkhes perdent l'indépendance « des nations, mais des magistrats pusillanimes détruisent l'empire des lois, les « droits du trône et l'ordre social lui-môme. La plus belle mort serait celle d'un a soldat qui périt au champ d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en « défendant le souverain, le trône et les lois, n'était pas plus belle encore. » Après le Sénat, il reçut le Conseil d'État, et, toujours occupé de la conduite du préfet de la Seine, il termina sa réponse par ces mots remarquables : « .... Le « Conseil d'État d'ufl grand empire doit joindre à ces principes un courage à « toute épreuve , et, à l'exemple des présidents Harlay et Mole, être prêt à périr « en défendant le souverain , le trône et les lois. « Napoléon avait ordonné une enquête sur la conduite du préfet de la Seine. Ce magistrat fut condamné par ses pairs, les membres du conseil, et destitué par un décret. Si la probité, l'honneur et les bons services avaient pu obtenir le pardon d'une si grande faute , M. Frochot aurait échappé à sa juste punition ; mais la politique ordonnait un exemple, a La révolution n'est pas morte, dit l'Empereur à cette occasion; ma « dynastie n'a pas pris racine parmi les membres de mon conseil. »

Si Napoléon eût voulu étendre l'enquête au Sénat, une partie de ce corps, où la conjuration Malet avait des ramifications, se serait trouvée compromise. Malgré le chagrin qu'il ressentit de ces funestes découvertes, il garda le silence ; et, sans perdre de vue ses ennemis secrets, il leur fit sentir, par des paroles publiques dont eux seuls pouvaient bien comprendre le véritable sens , que leur conduite en son absence n'avait plus de mystère pour lui. Trop environné de difficultés de toute espèce, trop éclairé en politique pour éclater autrement, et pour montrer à l'Europe des symptômes de divisions autour de son trône, il remit à d'autres temps le soin de remédier au mal. Quoi qu'il en soit , la conspiration Malet réveilla dans le cœur de Napoléon toutes ses méfiances contre la révolution; il voulut lui opposer d'autres barrières, et renforcer encore le dogme de l'hérédité par de nouveaux engagements. Sur la demande expresse du Sénat , toujours empressé de prévenir ou de consacrer la volonté de l'Empereur, le l'oi de Rome dut être couronné, ainsi que l'Impératrice; un serment solennel unira la France à l'héritier du trône : trop fiiible garantie pour défendre contre l'EuroiJe coalisée un empire (pie Napoléon lui-même ne pourra sauver !

Une activité prodigieuse signala le retour de l'Empereur : la Fiance y reconnut les créations miraculeuses de l'époque consulaire: il sembla même que, retrempé

HISTOIUE DE NAPOLÉON. 381

piir les revers. Napoléon déployât encore plus de ressources et d'éiieigie. Les conseils se multipliaient chaque jour, et il les présidait tous. Des dispositions civiles, des mouvements de troupes, des décrets, des sénatns-consultes, des traités môme, tels que le Concordat de Fontainebleau , remplissaient la journée, sans le fatiguer jamais. La nuit, quand tous les membres de son gouvernement cédaient au besoin du repos, lui seul veillait encore et délibérait avec son génie sur le salut de la France. A peine dérobait-il à cette grande pensée quelques moments pour attacher ses regards paternels sur ce fils héritier de tant de gloire, et déposilaire de tant d'espérances.

Cepenilant des courriers apportaient de jour en jour à Napoléon des nouvelles du Nord. Du côté de l'Espagne, le marquis de Welesley, après avoir triomphé dans Madrid, s'était laissé arrêter avec toute son armée par le général Dubreton, qui, pendant trente jours, défendit, à la tête de quinze cents hommes, le château de Hurgos; le roi Joseph avait repris l'offensive, occupé de nouveau la capitale, et forcé Wellington à rentrer en Portugal. Burgos, Valladolid , Madrid , le royaume de Valence, l'Aragon et la Catalogne, étaient entre nos mains; deux cent soixante-dix mille soldats gardaient encore notre conquête. Us ne quitteront pas la Péninsule; mais Napoléon va tirer de leurs rangs cent cinquante cadres de bataillons, composés de \ieux officiers et sous-officiers, destinés à instruire les jeunes conscrits de 1813, qu'il avait fait appeler au moment de s'enfoncer dans les plaines de la Moskovie. Cette nouvelle levée, les quatre-vingts cohortes de gardes nationales organisées avant son départ, quarante mille artilleurs de la marine qui peuvent entrer dans les cadres de l'armée de terre, les troupes tirées d'Italie , vont former une armée de trois cent mille hommes sur l'Elbe, sur le Khin et sur le Mein; une autre armée, de la même force, contiendra l'Espagne, tandis qu'Eugène, avec cinquante mille hommes, Fran(,-ais et Italiens, conservera l'Italie. Ces dispositions seules prouvent énergiquement que l'Espagne a porté un coup mortel à l'empire de Napoléon. En effet, si ses légions du Midi avaient pu se réunir à celles du Nord, Napoléon, à la tête de six cent mille Français, ferait plus que de dicter la paix aux puissances coalisées contre lui.

En apprenant la défection de la Prusse et ses résultats, Napoléon vit que ce (pli suffisait hier ne suffisait plus aujourd'hui , et demanda sans hésiter au Sénat, ou plutôt à la nation, cent mille hommes sur les cohortes, cent mille hommes sur les conscriptions des quatre dernières années, et cent cinquante mille honmies sur la conscription de ISIf».. Tout fut décrété par le Sénat. Les citoyens, les corps judiciaires, les compagnies, les villes, les campagnes, rivalisèrent de zèle dans une si grande circonstance; l'amour de la patrie, le sentiment de l'honneur national, le juste orgueil de vingt aimées de gloire, caractérisèrent la conduite des Français. Ils firent avec leur élan ordinaire de généreux sacrifices; mais il y manqua le ferment de la liberté, qui les inspire, qui les renouvelle; il manqua aussi le concours moral de la masse de la nation, qui naguère, soulevée tout

entière par ses représentants , n'avait pas moins contriijué iiuc ses douze cent mille soldats au triomphe de la répuhlique. lin effet, c'était la nation sous les armes que les rois avaient surtout désespéré de vaincre : c'est de\aiit elle qu'ils s'étaient abaissés ; c'est à elle qu'ils avaient demandé la paix et son alliance. Peutêtre Napoléon ne crut-il pas nécessaire de se servir de la force populaire ; peutêtre même craignit-il l'emploi d'un si redoutable instrument; cette faute, suite d'une erreur de jugement, fut décisive contre lui; car, en face de la plus redoutable des coalitions que l'Angleterre eût jamais formées sur le continent, il ne pouvait se sauver qu'avec la nation et par la nation.

Occupé des plus vastes préparatifs de guerre , Napoléon ne négligeait pas la puissante ressource des négociations ; mais nous n'étions plus au temps où , presque aussi redoutées avant le combat qu'après la victoire , nos armes retenaient nos alliés dans le devoir , ou ramenaient nos ennemis promptement punis de leur imprudente déloyauté. A la nouvelle de notre désastre, IWutriche avait failli éclater contre Napoléon ; son retour aux Tuileries l'engagea à temporiser : elle envoya à Paris le comte de Rubna avec une mission toute pacificiue en apparence, et très-hostile en réalité, sur laquelle l'opinion publique ne s'abusa pas un moment. Napoléon ne se laissa pas tromper par les protestations de l'envoyé de son beau-père ; mais il espérait qu'une grande vicloire au centre de l'Allemagne retiendrait dans son alliance la maison d'Autriche. Cette puissance devint la médiatrice de la paix ; déjà déclarée au fond du cœur contre nous , elle ne tarda pas à profiter des événements pour dépouiller son riMe d'amie et d'alliée. Napoléon dut le prévoir en apprenant la défection des Prussiens ; et , de plus, la conduite du prince de Schwartzenberg, à l'époque où le contingent autrichien, fort de trente mille hommes, laissa l'armée russe du Danube entrer dans Minsk , avait pu dès lors le préparer au cliangemont de politique de la cour de A'ienne.

Entre les négociations qui appelaient toute l'attention de Napoléon, à l'instant où , près de recommencer la lutte avec ses ennemis , il devait chercher à éteindre tout germe de division intérieure en France et en Italie, il faut mettre au premier rang le Concordat de 1813. Le fond de tous les démêlés entre Napoléon et le souverain pontife n'était pas l'expédition des bulles en trois ou en six mois pour les évêques nouvellement nommés : c'était la séparation à jamais du temporel et du spirituel dans la royauté pontificale. L'élévation extraordinaire de l'autorité religieuse du pape, sa prédominance sur les diverses communions de l'Europe, formaient la compensation de ce saciifice ; et le moyen de rendre cette dernière combinaison conforme au plan que Napoléon avait conçu de recréer la vieille Europe, était l'établissement du saint-siége dans le palais métropolitain dj la ville de Paris, qui fût ainsi devenue la capitale du monde chrélien.

Le pi'ojet de l'enlèNcment de Pie VII à Savone, par les Anglais , avait déterminé sa translation à Fontainebleau ; S. S. y tenait, avec tous les honneurs de la

niiijcstô souvei'iiine, sa cour, composée d'une foule de prélats italiens et français. Cette ville avait aussi vu renouer les négociations : elles reprirent dans le courant de janvier une force nouvelle , et semblaient toucher à une conclusion prochaine. Le 19 de ce mois , Napoléon quitta brusquement une partie de chasse à Gros- Bois, pour se diriger sur Fontainebleau; son arri\ée émut singulièrement le souverain pontife. Au\ premières pyroles, tout le passé fut mis en oubli, comme entre des personnes qui ont une alTeclion mutuelle. Le lendemain , le pape rendit à Napoléon sa visite; un seul entretien, remi)li d'égards réciproques et de témoignages de bienveillance, ouvrit et fixa la négociation. Ne pouvant obtenir Rome , et ne voulant pas accepter la résidence de Paris, Pie VII opta pour celle d'Avignon; à l'avenir il devait donner ses bulles aux nou>eaux évéqucs, ou, à son défaut, le métropolitain, six mois après que leur nomination aurait été notifiée au saint-siége. Le i'i janvier, le pape lui-même, après quatre jours employés à la rédaction du Concordat, l'apporta avec une sorte de solennité dans le salon de l'Impératrice, où le traité fut signé par les deux souverains, puis publié comme loi de l'État le 15 février.

Avant son départ de Fontainebleau, Napoléon combla de grAces et de distinctions les membres de la cour pontificale; il alla même au-devant des désirs du pape, en rappelant de l'exil les cardinaux (jui avaient refusé d'assister au mariage de Marie-Louise. Mais initiés , pendant leur dispersion , dans les secrets de la conspiration européenne, et fidèles à toutes les doctrines usurpatrices de la cour de Rome, le premier usage qu'ils firent de leur liberté fut de la tourner contre Napoléon , en assiégeant de terreurs et de remords l'Ame timorée du saint-père. Le 23 mars, au mépris des serments les plus solennels, ils obtinrent du vénérable vieillard, ou plutôt ils lui arrachèrent, un véritable parjure. Ainsi, les intérêts temporels l'emportèrent sur l'intérêt de la religion , appelée par Napoléon à la conciuête de l'Europe entière; et le plus vertueux des pontifes, (jui, livré à ses seules inspirations, aurait domié tout son sang pour étLMidre l'empire de l'Évangile sur toute la terre , préféra la ])ossession de Home à l'espérance de l'universalité de la fni catlioli(pic. A la lecture du bref par jeipu'l le pape lui exposait les motifs de sa rciraclalion , Napoléon, qui a\ail oublié avec tant de générosité toutes les trames du saint-siége pendant les guerres de la république en Italie et à l'époque de la campagne de Wagram , éprouva la plus vive indignation. Aussi, le jour même de la ré<eption de ce bref, le 2.') mars, il y répondit ])ar un décret qui substituait le métropolitain au sou^('rain pontife, et prescrivait lobéissance au Concordat dans toute l'Europe.

Cette grande négociation, échouée presque aussitôt que terminée, n'était pas d'un heureux augure pour la bonne foi des autres puissances. Effectivement, une conjuration nou\elle les liait déjà toutes contre Napoléon, et non-seulement elles se préparaient à violer envers lui tous les usages de la civilisation, mais elles avaient déjà enfreint les pactes les plus sacrés , en donnant , comme l'Autiiche et

In Prusse, l'cxemiilo à peu près inconnu de la trahison et do la dofcclion sous les armes, au milieu d'une gucire à la(iuelle leur ambitieuse adulation avait réclamé riioimeur de prendre part. D'ailleurs, en Prusse, il existait deux gouvernements: le premier, représenté par le roi, paraissait servir loyalement l'alliance armée contractée avec la France contre la Russie en mars 1812; le second, oi'gane caché du Tugendbund prussien, était l'âme de la ligue germanique contre Napoléon.

(Cependant, à son passage de Wilna à Paris, le duc de Bassano avait reçu à Kcrlin, du chancelier baron de llardenberg et du roi lui-même, les protestations les plus vives sui' la fidélité de la Prusse à l'alliance. Elles étaient journellement renouvelées au comte de Saint-Marsan, ministre de France. Indépendamment de ces assurances, l'annonce du remplacement du général Yorck, l'ordre de son :irrestation et de sa mise en jugement, inséré dans la Gazelle de Berlin, le désaveu de la conduite de cet officier et l'expression de l'indignation du roi, apportés aux Tuileries par le prince de llat/.feld, le même à qui Napoléon avait fait grâce de la vie en 1807, semlilaient devoir inspirer la confiance. Pour l'accroître encore, Frédéric avait chargé son envoyé extraordinaire de déclarer à l'Empereur qu'il était prêt à lever cinquante ou soixante mille hommes au service de la France, si on lui donnait de l'argent. Ce prince le pouvait d'autant plus facilement, qu'au lieu dos quarante mille hommes auxquels l'avait réduit le traité de 'l'ilsilt, il en comptait déjà quatre-vingt-quatre mille sous les armes, et trois semaines après il en eut deux cent mille. I-c prince de Hatzfeld fut encore chargé de laisser entrevoir au gouvernement français le désir d'une alliance de famille par le mariage d'une nièce de l'Empereur avec le prince royal de Prusse. Rien n'était négligé pour endormir la prudence de Napoléon. Notre ambassadeur , ainsi que le maréchal Augereau , qui commandait à Berlin le 2*' corps , frappés également do la plus déplorable crédulité , écrivaient dans le même moment au prince de Neuchûtel que le roi el son ministre n'étaient pour rien dans la cnpilulution de ses ijcnéraux, qu'il fallait montrer au roi plus de confiance... Mais tout à coup un événement imprévu annonça le changement de système du gouvernement prussien. I.e -2-2 janvier, on apprit à Berlin que Frédéric venait de partir pour Breslau. On prétendait que ce monarque avait craint d'être enlevé dans sa capitale, tandis qu'à Breslau, ville ouverte, il aurait plus d'indépendnnce pour maintenir au moins sa neutralité. Le départ du roi pour Breslau fui l'ouvrage de son cabinet, que devait gêner à Berlin la présence du corjis que commandait Augereau.

Le comte de Saint-Marsan , aussi peu clairvoyant que le maréchal , avait suivi Frédéric à Breslau, et l'alliance y subsista encore en apparence. Ce fut au nom de cette alliance et de la neutralité de la Silésie que parurent dans cette ville, les 3, 9 et 10 février, les édits royaux qui appelaient aux armes toute la population virile de la Prusse. Bienlêt une ordonnance, émanée de Frédéric lui-même, proclama l'innocence du général Vorck, le confirma dans son commandement, en

IIISTOIRK I»E NAPOl.KON. SS.')

mottatit sous ses ordres , comnii' iim- pi'ouve de siitisl'actioii vl de coiiniiiue illimitée, les troupes du général Hiilow, qui veuait de livicr le lîas-Oder aux Russes. Enfin, le 15 mars, l'empereur Alexandre arriva à lireslau, et ses premières paroles au roi de Prusse furent celles-ci : « Je jure de ne déposer les armes que c( qu;uul l'Allemagne sera délivrée du joug des Français. » F.a défection de la Prusse n'était que le prélude d'une convention ipii fut signée, le 19 mars, à Breslau, par le comte de Nesselrode et le baron de llardenberg; elle stipulait que tous les princes allemands seraient appelés à concourir sans délai à l'afl'rancliissement de leur patrie, faute de quoi i/s seraient privés de leurs h'iuls. Le vénérable roi de Saxe s'indigna de cette tyrannie, qui était une atteinte aux droits des couronnes. Dès le 23 fé\ rier, ce prince , ne voulant pas trahir sa foi engagée à Napoléon , mais menacé de la perte de son trône par les pioclamations d'un général russe, et craignant d'ailleurs de tomber, dans son propre palais, aux mains du partisan Hrindel, était allé chercher un asile à Hatisbonne.

A la nouvelle de la défection de la Prusse, Napoléon avait eu raison de dire : u J'aime jnicu.r un ennemi déclare qu'un ami toujours prît à m' abandonner. r> Ceci pouvait s'appliquer aussi à l'Autriche. Cette puissance, qui, pendant que Napoléon était encore engagé dans les glaces de la Russie, avait pris une attitude menaçante , tenait un autre langage depuis son retour à Paris , et ne cessait de multiplier les protestations d'amitié. On disait à Paris au duc de Bassano, et à Vienne au comte Otto : « L'Autriche désire plus la paix pour elle et pour l'Eu- « rope que pour la France. Ce n'est pas l'empereur Napoléon qui en a le plus « besoin; lui seul est intact, malgré ses pertes; lui seul est en mesure de dicter « la paix : il dépend de lui de rester un an sur la Vistule. Jamais les Russes ne « franchiront cette barrière. » L'Autriche manifestait un esprit de conciliation désintéressé, et demandait en conséquence la confiance de Napoléon. Bientôt, comme si les choses eussent été d'accord entre le beau-père et le gendre, elle déclara sa négociation ouverte avec l'empereur Alexandre, et couvrit ainsi d'une bonne apparence les intrigues qu'elle formait contre nous.

Telle était l'attitude oflicielle de lAutriche \is-à-\isde la France , lorsque l'arrivée du prince de Sclnvartzenbei'g à Paris fut annoncée pour la fin de février. En sa qualité d'ambassadeur et de commandant du contingent autrichien, il devait suivre la marche des négociations et prendre les ordres de l'Empereur pour ta campagne pror/iaine. Dans l'attente où le cabinet des Tuileries était de l'arrivée du prince de Schwartzcnberg , et dans la crainte que l'ambassadeur Otto ne se fût laissé tromper, on fit aussitôt partir, ])onr lui succéder, le comte de Narbonne, aide de camp de l'Empereur pendant la campagne de Russie. Dès les premiers jours de son arrivée à \ienne, ce ministre découvrit, a^ec une sagacité merveilleuse, les secrets de la politique autrichienne et les engagements qui, peu de mois après, furent proclamés sous le nom de quadruple alliance. LAutriche avait fait du chemin. M. de .Metternich. dévoilé, prit alors avec

386 HISTOIUE \)¥. NAPOLEON.

]M. (11! iNiii-boimc le langage de méiliatciir armé ; il exigeait le sacriMcc des départements anséatiques ; il déclarait que l'Autriche ne se battrait ni pour les Polonais, ni même pour conserver à Napoléon le titre de protccleur de lu Confcdrralion du Uhin.

L'Angleterre était satisfaite; elle allait recueillir enfin les l'ruils de la ru])lure du traité d'Amiens ; car, depuis cette époque, elle avait conçu l'idée détoulTer le vainqueur sous le poids des trophées qu'il coûtait à l'Europe. En même temps clic achetait, avec des subsides et la promesse de la Guadeloupe et de la Norvège, la coopéialion de Hernadolte, (|ui devait commander trente mille Suédois, les vingt-cinq mille hommes du ( orps prussien de liulow, et un corps russe. A ce prix , IJernadolle, cnCant de la France, IJernadotte que notre gloire avait fait^ roi, devait jiorter les armes contre sa première palricî, conli'c le héros^(iui lui avait permis d'occuper un trône, et pardonné des conspiralions tramées pouisa ruine.

Mais l'horizon politiciue s'obscurcissait chaque jour da\aii(age, et tout atuionçait pour la France la nécessité de renouer ses alliances par des victoires ; pendant ce temps, la saison des combats venait de s'ouvrir, et les armées en marche entre le Rhin et l'Elbe donnaient à Napoléon le signal du départ. Le temps lui manqua pour remplir le vœu du Sénat, qui avait manifesté le désir de voir couronner le roi de Rome et l'Impératrice. Napoléon recula aussi devant le luxe intempestif qui aurait distrait une partie de son trésor, dévoué tout entier aux besoins de la guerre. Cependant, pensant toujours à la conspiration Malet, el voulant laisser, pendant son absence , une garantie à l'empire , il décei'na solennellement, le oO mars, la régence à Marie-Louise.

Napoléon a congédié M. de Bubna : ce négociateur est parti pour Viemie avec des déclarations précises en échange de protestations mensongères; car il a parlé à M. de Bubna de l'indépendance du royaume d'Italie, de celle de la Toscane, de celle des Étals romains, de celle de la Hollande au delà du lUiin, et enfin des villes anséaliques, si l'on veut faire la paix générale. Ainsi, la France impériale ne serait plus ipie la France de la république, telle {\\\ç le premier Consul l'aNait trouvée : ultimatum généreux, où le désintéressement d<' tant de gloire prouve éloquemment à quels sacrifices le héros de la France , prêt au combat, pouvait descendre pour le salut et l'honneur de sa patrie! Napoléon a rendu !M. de lUibna porteur d'une lettre qui ajoute une garantie à ses intentions pacifiques.

Enfin, le i:? avril, arriva le prince de Schwartzenberg; il avait mis seize jours à venir de Vienne à Paris. L'Empereur partait le 15 : Il rei^'ut l'ambassadeur le \\- mais comme il avait tout dit à l'empereur d'Autriche dans sa lettre et à M. de Rubna, le nou\el envoyé ne fut ])our lui (pie le coiiiinaiulaiit du coiilingent autrichien, et il lui adressa ces paroles :

« Je pars. Probablement du 2-2 au 2."> avril j'ordonnerai à \otiv lienlenanl . le

« gi'iiL'ial iM-iinont , de tléiiomcr l'iiniiislicc que \oiis iivo/. l'ail, .it; seiai de ma " personne, dans les [iremiers jours de mai, sur la ri\e dioile de l'Elbe a\ee trois « cent mille hommes. L'Autrirhe pourrait porter à cent cinquante mille hommes « votre armée de Ijacovie , en même temps qu'elle rassemblerait trente à qua- « rante mille hommes en Rohême; et le jour que j'arriverais sur l'Elbe, nous « déboucherions tous à la fois contre les Russes. C'est ainsi que nous parviendrons « à pacifier l'Europe. » Le prince de Schwartzenberg répondit « que si les « instructions du major-général étaient envoyées au général Frimont, il ne dou- « tait point qu'on n'y obéît aussit(U. « Cette réponse était celle que voulait Napoléon, pour faire croire à lEurope , à la France surtout, que l'alliance ne courait point de dangers. Scbwartzcnlierg paraissait trop tard, et c'était à dessein. Grûce aux lenteurs combinées de l'Autriche, Napoléon venait de rentrer luimême sous le joug de la fortune militaire , et sa volonté restait enchaînée jusqu'après le combat Le 15, à une heure du matin. Napoléon voyageait sur la roule de Mayence, où il arriva le Ifi à minuit.

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