‹ Histoire de NapoléonChapitre 41 sur 75 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Di-parl du Majenoe, — Cuiiikil tU; Weissunfi-ls. — Balailic de Lul/.on Arrivée de M. de Biibna à Dresde. — Position des deux armées. Balailic de Baiilzen et de Wursclien.

Na|juléon à Dresde. — Départ de Dresde. —

l'END.xNT les Imit jours que Napoléon passa à Mayi'iice, il parvint à organiser tous les corps de la nouvelle armée que la France venait d'improviser et à compléter le système défensif de cette grande place d'armes sur la rive droite du Rhin. 11 y re(,'ut une lettre importante du roi de Saxe. Ce prince , à qui il avait offert un asile, l'informait que, dans l'intention de servir la médiation autrichienne, à laquelle l'intérêt de son alliance avec la France l'a fait accéder, il avait quitté Ratisbonne — — -^^y" -. -^^ pour s'établir à Prague. Napoléon pénétra

lacdement le motit de la préférence accordée par le vieux monarque à une capitale de la maison d'Autriche; et il jugea que le temps était arrivé de donner à la Saxe le spectitcle d'une victoire fianvaisc. l.e lô, l'Empereur se trouvait à Erl'urt . à Erfurt, oii, quatre ans auparavant, il était le roi des rois. Le même jour, son quartier général est à Auerstaedl, théâtre d'une antre gloire. Le prince de la Moskovva marchait sur Naumbourg. le comte Hertrand sur léna. le duc de Heggio

sur Saaltl'lii, le duc de Haguse se trouvait à Veisseuzée, et le vice-roi s'avançait sur Hall et sur Mersebourg; la garde impériale était à Weimar. En parcourant une roule jalonnée par tant de glorieux souvenirs, Napoléon rei^ut les acclamations de la jeune armée, qu'il ne connaissait pas encore. Il s'arrêtait pour assister luimême à la distribution des premières armes qu'elle eût portées ; et , passant lentement au travers de leurs longues coloimes, il parlait à ses nouveaux soldats et les encourageait. Bientôt tous l'eurent \u; tous étaient certains de vaincre avec lui , et lui , de vaincre avec eux.

Le 29 , Napoléon quitta Erfurt à la tète de quatre-vingt mille hommes; le viceroi manœuvrait avec quarante mille pour opérer sa jonction. Ainsi, dès le lendemain , nous allions déployer cent vingt mille combattants devant les alliés , qui croyaient encore n'avoir plus à détruire que les débris échappés de la Russie. L'Empereur avait ordonné la réunion du corps du maréchal Ney à Weissenfels. L'avant-garde , sous les ordres du général Souham , se trouva tout à coup en face de sept mille chevaux du général Landskoi, soutenus par douze pièces de canon. A défaut de cavalerie, nos conscrits armés de la veille se forment en carrés, protégés aussi par douze pièces d'artillerie , repoussent vigoureusement les charges multipliées des Russes, et ouvrent à Napoléon les portes de Weissenfels. A la suite de cette brillante affaire, l'ennemi évacua toute la rive gauche de la Saale. Le même jour, le mouvement général s'exécutait sur toute la ligne française. Le duc de Tarente emportait Mersebourg de vive force , et en chassait les Prussiens d'Vorck, qui avaient déserté ses rangs sur le Niémen. Le général Bertrand entrait à Bernbourg et se rendait maître du point d'Iéna. Le duc de Raguse occupait Kosen ; le duc de Reggio , Saaifeld. La direction était sur Leipsick par Lutzen.

Le corps du prince de la Moskowa se remit en marche, et le 1" mai la division Souham, déjà aguerrie par le succès du 29, soutenue cette fois par la cavalerie du comte de Valmy, et suivie des divisions Girard et Mardiand, força les défilés de Poseriia, que défendaient quinze mille chevaux, une forte artillerie et une division d'infanterie sous les ordres du général en chef Wittgenstein. L'ennemi appela vainement deux nouvelles divisions de cavalerie et une batterie de vingt pièces. Une batterie de la garde impériale , dirigée par le général Drouot , fit reployer les Russes, et le corps du maréchal Ney continua son mouvement, le général Souham sur Lutzen, le général Girard sur Pégau. Mais ce succès coûta des larmes à Napoléon : au commencement de l'action, un coup de canon tua le duc d'Istric, qu'il avait envoyé reconnaître renncmi ; il fut profondément affecté de la mort de ce vieux compagnon de ses exploits d'Halie et d'Egypte. Réduit, faute de cavalerie, à ne point poursuivre l'armée eimemie , et par conséquent à ignorer sa direction , Napoléon marchait en quelque sorte à l'aventure, et dans la nuit il occupa avec la vieille et la jeune garde la petite ville de Lutzen, célèbre depuis deux siècles par la victoire et la mort de Gustave-Adolphe. La jeune garde

bivouaqua non loin de la ville, sur la route de Leipsick, autour du monument élevé à la mémoire du vainqueur des Impériaux. Ce fut là que le vice-roi revit l'Empereur. Ce rendez-vous auprès de la tombe d un gi"and homme de guerre était éloquent : les adieux de Napoléon et d'Eugène dataient de Smorgony. Napoléon coucha à Lutzen au milieu de ce qui restait de sa vieille garde de Moskou.

La gauche de l'armée française s'appuyait à l'Elster et à larmée du vice-roi . dont le quartier général était à Mersebourg. Le centre obéissait au prince de la Moskowa, qui s'établit dans les villages de Kaya , de Gros Gœrschcn. La droite était sous les ordres du duc de Raguse, aux déOlés de Poserna. L'avant-garde du prince de la Moskovva était à Gros-Gœrschen , sur le chemin de Lutzen à Pégau, par où l'ennemi avait débouché à l'insu du maréchal , qui ne se doutait pas que les alliés fussent aussi près de lui.

Dans la même nuit , l'ennemi , bien instruit de la marche confiante des Français, avait fait ses dispositions. Le comte de Wittgenstein avait ordonné le mouvement des deux armées russe et prussienne sur la rive gauche de F Lister. Elles formaient ensemble une masse de cent cinq mille combattants, soixante mille Russes et quarante-cinq mille Prussiens, et d'un cinquième plus forte que l'armée française. Elles franchirent l'Elster à Pégau et à Zeitz. Le général Yorck conduisait l'aile droite , le général Bliicher le centre, et le comte de \Vittgenstein, successeur du ^ ieux KutusotT-Sinolenski , mort à Buntzlau en Lusace, s'était réservé le commandement de l'aile gauche, avec l'intention d'attaquer la droite de Napoléon dans sa marche sur Leipsick , et de le renfermer entre l'Elster, la Saale et la Lup])e. A onze heures du matin , l'armée alliée était en bataille. Elle avait couché à trois lieues de la nôtre.

Napoléon, cependant, n'avait d'autre but que de livrer la grande bataille qui devait lui ouvrir les portes de Dresde et le rapprocher de la liohème, en transportant en Siiésie le théàU'e de la guerre. Le général Lauriston exécutait l'ordre du vice-roi de se porter sur Leipsick et de s'y établir. Le vice-roi était en marche , et le maréchal Macdonald le suivait avec le li"^ corps. L'Empereur quitta Lutzen à neuf heures, accompagné du maréchal Ney, qui était venu recevoir ses ordres. Au moment où l'Empereur, qui avait mis pied à terre pour consulter ses cartes, fixait son attention sur ce point , une épouvantable canonnade se fit entendre du côté (le la position où les troupes du prince de la Moskowa avaient passé la nuit. Rientôt des aides de camp accourent pour apprendre à Napoléon que toute l'armée alliée nous attaque. Aussitôt , changeant ses dispositions , il accepta le champ de bataille de l'ennemi : il chargea le vice-roi de diriger sur le feu le duc de Tarente, et prescrivit au duc de Raguse de tenir la droite et de marcher à tra-, vers champs à l'ennemi; le général Rertrand. plus en arrière, devait le seconder. Bientôt toutes les troupes en colonnes sur la route de Leipsick, entre Markandstedt et Lutzen , s'arrêtent . se forment en ligne, et, par une rapide conversion

à droite, s'élancent lians la plaine au secours du maréchal Ney. La ^ieille garde avait déjà rétrogradé de sa marche sur Leipsick , et le duc de Trévise , à la tête de la jeune, s'avançait pour soutenir le maréchal. Celui-ci reçoit l'ordre rigoureux de résister seul à l'armée ennemie pendant les trois heures nécessaires à l'accomplissement du mouvement général. Drouot est déjà sur le champ de bataille; il précède Napoléon, qui se porte vivement au feu. Toute l'artillerie de la garde et de la ligne se tient prête à marcher. « C'est une bataille d'Égijpte, dit-il , nous n'avons pas de cavalerie; mais une infanterie française avec de rarlil/erie doit se suffire. »

Les Russes avaient déclaré à Dresde que leur guerre élail finie; ce qui voulait dire que c'était aux Prussiens à prendre le fardeau de leur nouvelle alliance. Averti par ces paroles de ce qu'on iittendait de lui, Bliicher, en première ligne, avait commencé l'attaque sur les >illages qu'occupait le prince de la Moskowa, et qui allaient devenir le centre de l'action. Une résistance inattendue l'avait forcé de déployer toutes ses forces et d'appeler le corps du général Yorck ; enfin Wittgenstoin dut faire marcher sa réserve. Vainement l'ennemi chercha, suivant son premier projet , à déborder à la fois la gauche de l'armée française et la droite , où le duc de Raguse venait d'entrer en ligne, et à gagner la route de Weissenfels : il fut arrêté dans le village de Starsiedel par la division de marine du général Compans. Ces intrépides marins virent échouer contre leurs carrés sept charges successives de vingt-cinq mille hommes de ca\alerie. Cependant le grand effort de l'ennemi a lieu sur le centre : quatre des cinq divisions du maréchal Ney soutiennent à elles seules tout le choc des Pi'ussiens; ils ont enlevé le village de Kaya après un combat des plus acharnés. Nos conscrits en désordre, mais non en fuite, cherchaient à se rallier dans la plaine ; l'Empereur arrive : sa présence les ranime, et il ordonne au comte de Lobau de conduire la division Richard du 3' corps à l'attaque de Kaya, sous la protection de la garde, que l'Empereur a ordonné de disposer en échelons entre ce village et Lutzen. La position est reprise sous les yeux de Napoléon, qui, faisant relever les troupes fiitiguées, pressant l'arrivée des renforts, reformant lui-même nos rangs ébranlés, conservant toujours au besoin des lignes intactes, pré\oit, commande, répare et conduit tout au sein de la plus affreuse mêlée.

Cette lutte sanglante durait depuis plus de deux heures, lorsqu'on commença enfin à apercevoir la poussière et les premiers feux du général liertiand , qui entrait en ligne à la droite du duc de Raguse. Dans le même moment, sur la gauche, le prince vice-roi opérait la plus importante diversion, et le duc de Tarente, attaquant les réserves de Wittgenstein , menaçait sa droite. Ce double mouvement inattendu, qui mettait soudainement en sa présence des troupes que l'ennemi croyait avoir coupées du chanq» de liadiilie, ne lui laissa plus entrevoir de salut que dans une charge désespérée sur le centre de l'armée française, et pour la seconde fois il emporta le village de Kaya. Notre centre fléchit un mo-

meut , mais cette valeureuse jeunesse , se ralliant tout à coup à la vois de Napoléon , s'ébranle de nouveau en criant : Vive l'Euipereur !

Napoléon voyait tomber à ses pieds une foule d'officiers et de soldats. Jamais il ne s'exposa da>antage ; il sentait la nécessité de gagner cette première bataille, soit pour étonner encore l'Europe, soit pour rassurer la France. A l'instant, le comte de Lobau reçut l'ordre de se porter , avec seize bataillons de la jeune garde, sur Kaya, de donner tête baissée, et de faire main basse sur tout ce qui s'y trouverait : en même temps quatre-vingts pièces de l'artillerie de la garde partirent au galop , et, couvrant le plateau qui dominait le village, protégèrent par un feu terrible l'intervalle du front qu'allaient occuper les coips de Raguse et de Rertrand. Mais les seize bataillons du comte de Lobau, dont le premier choc avait forcé les Prussiens, ne purent résister à de nouvelles troupes et à toute la garde prussienne; ils durent évacuer le village, où l'ennemi rentrait pour la troisième fois. Les Français s'arrêtèrent à cinquante pas ; et , s'étant reformés froidement à la voix du duc de Trévise çt du comte de Lobau, ils se précipitèrent avec une intrépidité sans égale dans Kaya , où ils combattirent corps à corps à l'arme blanche contre les vieux soldats des réserves prussiennes. DeiTière eux sont les bataillons sacrés , la vieille garde , que commande Roguet. Il faut vaincre devant de pareils témoins. Dans le même instant , la détonation de soixante pièces de canon sur la gauche annonce l'attaque de Macdonald. Le vice-roi a culbuté la droite des alliés; leur gauche a été renversée par les divisions Bonnet, Morand et Compans. La bataille est gagnée sur tous les points. Les alliés sont rejetés sur leurs positions d\i matin. Vingt-cinq mille morts couvrent le champ de bataille, qu'éclaire, toute la nuit, l'incendie de quatre villages ; c'est à la lueur de ces llammes dévorantes que Napoléon fait expédier les nouvelles de sa victoire.

Les souverains confédérés furent défaits à Lutzen avec deux armées de vieux soldats , vingt-cinq mille hommes de la première cavalerie de l'Europe , et une immense artillerie, par des divisions de conscrits armés de la veille. Avec ses cinq divisions et quelques centaines de chevaux badois et hessois , le maréchal Ney avait résisté pendant trois heures à tous les efforts des arnK-es combinées. De son côté, le vice -roi avait puissamment contribué à la victoire, soit en culbutant l'aile droite d'Vorck , soit en coupant à l'ennemi toute retraite sur Zwenckau. Le défaut de cavalerie empêcha de poursuivre les vaincus; et comme une grande partie de celle de l'ennemi était intacte, l'Empereur ordonna à l'armée de se former et de passer la nuit en carrés par divisions. Il fit plus, il voulut visiter les avant-postes pour s'assurer de la manière dont l'armée se gardait. Gnlce à cette prévoyance , la jeune garde , surprise , sur les neuf heures du soir, par une irruption subite de la cavalerie des alliés, la repoussa , et lui lit éprouver une perte considérable.

Nai)oléon n'attailiait qu'une grande iiilluence UKuale et politique à cette victoire sans prisonniers cl sans poin'suite : mais elle était d'autanl plus honorable.

qu'ayant été assailli en marcIie par toute une armée animée de l'espoir de détruire la sienne, en la coupant de son aile gauche et des corps éclieioimés derrière elle depuis Mayencc, il n'avait pu engager que le tiers de ses forces, et enfin qu'il avait triomplié avec des jeunes gens qui maniaient des armes pour la première fois. Cependant , malgré ce sentiment d'incontestable supériorité, Napoléon , préoccupé du désir de terminer la guerre, conçut en même temps, au lieu de s'endormir sur l'incroyable succès de Lutzen , la pensée d'une démarche que peu de jours après il fit faire à Dresde auprès de l'empereur Alexandre. Napoléon victorieux avait toujours été disposé à la paix ; mais c'était la première fois qu'il appelait la paix au secours de la victoire.

Le comte de Wittgenstein avait résolu de gagner les bords de l'Elbe , où il voulait attendre la seconde armée russe que le général Bardai de Tolly amenait de Pologne. Les Prussiens se retirèrent par Borna et Colditz sur Moisson. Le prince vice-roi , qui précédait l'Empereur, la garde et les corps de Macdonald et de iMarmont, marcha sur Borna. Les Russes opérèrent leur retraite vers Dresde, ayant a leur tète les deux souverains alliés. Le général Bertrand les suivit par Chemnitz et Freyberg. Le général Lauriston poussait devant lui , sur la route de Leipsick à Dresde, les Prussiens de Kleist, que le jour de la bataille il avait chassés de Leipsick. Le maréchal Ney avait sa direction vers l'extrême gauche , sur ^Yittemberg et Torgau : c'est la route de Berlin. Le maréchal Victor et le général Sébastiani devaient se réunir au maréchal Ney, dont les forces seraient complétées à trente mille hommes ; les opérations de cette armée allaient se combiner avec celles du maréchal Davoust, qui, averti le 7 du mouvement sur Berlin, était chargé de s'emparer de Hambourg à tout prix. Ainsi, Napoléon s'avançait sur Dresde et menaçait Berlin. Sa pensée dominante, depuis Lutzen , était de porter le théâtre de la guerre sur la Vistule.

Après plusieurs avantages que le vice-roi remporta sur le général Miloradowitch, qui, à la tète de vingt-cinq mille hommes de troupes fraîches, couvrait la retraite des Russes, le général Bertrand eut l'ordre d'entrer à Dresde. Les souverains alliés s'y étaient fait précéder par le bruit d'un succès complet, dont les habitants partagèrent l'ivresse ; mais l'arrivée successive des nombreux convois de blessés russes et prussiens commença à dissiper l'illusion, que le retour d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume, et plus encore l'incendie de tous les ponts de la ville à l'approche de notre avant-garde, ne tardèrent pas à détruire entièrement. Tout à coup le général Grundier prend possession de la ville vieille. Arrivé à Dresde, Napoléon fit de sévères reproches à la députation nombreuse qui l'attendait aux portes de la ville, et pardonna aux habitants, en faveur de leur monarque. De justes griefs cependant s'élevaient contre ce prince, retiré à Prague par les conseils et sous l'influence de l'Autriche, avec laquelle, à la vérité, il n'avait encore contracté que des engagements conditionnels, résultant en partie soit de ceux qui , par l'armistice de Varsovie , avaient entraîné le départ de la

cavalerie saxonne et des troupes du grand-duché, soit de l'assurance que le cabinet de Vienne lui avait donnée de la partialité qu'il conservait pour la France et ses alliés; mais la fermeté du langage de Napoléon, suffisamment éclairé sur la conduite de l'Autriche, et la droiture si honorable du souverain de la Saxe, ramenèrent bientôt les choses à leur état naturel. Une députation courut à Prague supplier le roi de revenir à Dresde.

Le 12 mai, Frédéric-Auguste rentra dans sa capitale. L'Empereur alla audevant du roi de Saxe à trois quarts de lieue de Dresde. Il reçut ce monarque au milieu de la garde impériale, qu'il avait retenue pour imprimer plus de solennité à un retour si important dans ces circonstances. Frédéric-.Vuguste , réuni aux alliés, aurait pu entraîner la défection de l'Allemagne, tourner contre nous son peuple et son armée ; rattaché à notre cause, il maintenait par son exemple toute la Confédération, et nous donnait encore des forteresses, des positions et des auxiliaires. Napoléon voyait en outre dans ce retour la preuve que le cabinet autrichien n'avait pas pris jusqu'alors de parti décisif, puisqu'il laissait sortir de Prague le roi de Saxe, pour venir se mettre à Dresde entre nos mains : ainsi donc, malgré son attitude menaçante de médiateur armé, ce cabinet se condamnait encore à un système de réserve. Pour fortiSer davantage cette disposition d'un ennemi caché, Napoléon se hâta d'envoyer en Italie le prince vice-roi, qui avait fait prendre une si haute idée de lui aux coalisés, dans l'expédition de Moskou et dans les deux retraites de cette campagne. Le motif de ces résolutions de l'Empereur était la nécessité d'appuyer par des démonstrations vigoureuses soit le déploiement des grands moyens qu'il avait préparés depuis les remparts de Hambourg jusqu'aux rives du Pô, soit ses négociations avec une puissance de plus en plus chancelante dans son alliance avec nous.

En effet, il était résulté des confidences du roi de Saxe à Napoléon, et des lettres saisies à Dresde, une nouvelle certitude de la secrète union qui liait étroitement l'Autriche à la ligue du Nord contre la France. On ne manquait pas de preuves des sentiments plus qu'équivoques, pour ne pas dire hostiles, du cabinet de Vienne; mais la victoire imprévue de Lutzen était venue modifier pour le moment la politique autrichienne, llassuré, disait-on à Vienne, par le succès que l'on se plaisait à regarder comme un gage de paix, on s'était lulté de dépécher M. de Bubna à Dresde et M. de Stadion auprès des alliés. Dans la lettre dont M. de Bubna était porteur, l'empereur d'Autriche écrivait à son gendre : « Le mé-

« diateur est l'ami de Votre Majesté 11 s'agit d'asseoir sur des bases inébran-

« labiés la dynastie que vous avez fondée et dont l'existence s'est confondue avec « la mienne. » Malgré ces protestations, l'Autriche ne craignait pas de révéler ses prétentions sur l'illyrie et sur la Pologne, et même sur la Bavière. Napoléon vainqueur ne pouvait accepter des conditions que plusieurs défaites aui'aient à peine motivées; et, en môme temps pressé par les événements , il adhérait à la proposition du congrès, où devaient être appelés les plénipoten-

tiaircs de toutes les puissances, même ceux des insimjés espagnols. « Mais, ajoute- « t-il à son beau-père, comme tous les Français généreux, je préférci'ais mourir « les armes à la main , à me soumettre, si l'on veut me dicter des conditions. » Après avoir congédié .M. de Dubnn, Napoléon partit pour joindi'c son avant-garde. Toutefois, dans la route, ne voulant pas laisser planer sur sa tête le reproche d'avoir fait couler de nouveau le sang humain avant d'avoir employé tous les moyens de conjurer ce malheur, et , de plus , désirant ardemment échapper à l'hypocrite médiation de l'Autriche.rEmpercur prescrivit au prince major-général d'envoyer demander aux avant-postes russes si l'on consentirait à recevoir le duc de Vicence pour traiter d'un armistice. 11 avait senti que le moment présent était le seul qui permît de s'adresser directement à l'empereur Alexandre. L'admission de son plénipotentiaire au camp russe était donc pour Napoléon l'unique moyen d'échapper à la médiation armée de l'Autriche , et à une rupture avec cette puissance. Mais Napoléon voulait obtenir deux choses bien difticiles : dénouer la ligue du Nord et garder ses alliés. Il prévoyait le fatal isolement où le précipiterait tout à coup le système de défection dont le cabinet de Vienne tenait tous les éléments, aussitôt que l'Autriche se trouverait assez forte pour parler militairement aussi haut que la Russie et la Prusse. Ces considérations pressantes justifiaient assez l'impatience que Napoléon montra toute cette journée, soit à Dresde, soit le lendemain à son quartier général de Harta, où il attendit vainement la réponse à son parlementaire. Le silence de l'empereur Alexandre lui prouvait suffisamment l'inlluence du comte de Stadion, dont l'envoi était déjà une hostilité personnelle, et il mesura toute l'étendue des périls de sa position.

Les huit jours que Napoléon passa h Dresde furent employés à la confection des travaux relatifs à la défense de cette ville, à la réunion des corps en marche et à l'incorporation des nouvelles levées. Il reçut à Dresde dix mille hommes de cavalerie , liuit mille hommes de la garde et la cavalerie que le roi de Saxe avait ramenée de Prague. Notre armée se trouva portée à cent cinquante mille hommes : celle des alliés , accrue des corps de Klcist et de Bardai , en comptait cent soixante mille. « Si nous étions d'un mois plus vieux, disait-il à Harta, je ne « demanderais jamais une plus belle occasion de finir les allaires du monde les « armes à la main; car j'aurais de la cavalerie. Si j'en avais, je ne leur propose- « rais pas d'armistice ; ils sont loin de s'attendre à ce qui va leur tomber sur le « corps. « Napoléon voulait parler de la marche rétrograde prescrite au maréchal Ncy, de Luckau sur Bautzen.

Notre armée cependant, dont la poursuite avait été retardée quatre jours par la destruction des ponts de Dresde, continuait son mouvement, et se portait audevant de l'armée ennemie ralliée tout autour de Bautzen, où le duc de Tarentc n'avait pu pénétrer. Parti de Harta le 19 mai dans la matinée. Napoléon s'était arrêté au village de Bischoffwerda , brûlé par les alliés; il fit distribuer des secours aux incendiés. Il se rendit ensuite aux avant-postes, d'où il ne revint ([uc

fort tard à son quartier général de Kleinfortsgen. Il reconnut, des hauteurs qui dominent la Sprée, les deux positions des ennemis, dont la gauche s'appuyait sur Bautzen, petite ville qu'ils avaient crénelée : elle soutenait leur centre. Leur droite s'est formée entre Pliskowitz et Kreckwitz, sur des mamelons fortifiés, qui, en 1758, servirent do refuge à Frédéric le Grand battu par le maréchal Dauri. Une forte arrière-garde occupe le couvent de Marienstern. Le front des coalisés, protégé par la Sprée, s'étend sur une lieue et demie de terrain. A trois mille toises en arrière, au village d'Hockirch, s'ouvre l'enceinte d'un vaste camp retranché, présentant, autour des trois villages, une masse de défense que les travaux liés entre eux par des ravins et des marécages rendent formidable.

Dans la soirée du 19, l'Empereur apprend qu'on a refusé verbalement de recevoir le duc de Vicence. 11 ne reste donc plus qu'il combattre. Napoléon prend ses dispositions définitives pour la journée du lendemain, et avec d'autant plus de confiance, que la canonnade qu'il a entendue sur la gauche, du côté de Weissig, lui annonce que ses ordres sont exécutés. Le 20 mai, à huit heures du matin, il se place sur une hauteur, en arrière de Bautzen, et ordonne aux quatre corps d'armée de franchir la Sprée par différentes directions. Le duc de Reggio, qui commande la droite , marchera sur les hauteurs de Doberschau , où s'appuie la gauche de l'ennemi; il passera la Sprée à Grabschutz; le duc de Tarentc, chargé de l'attaque de Bautzen, passera la rivière sur le pont de pierre ; le duc de Raguse jettera un pont de chevalets près de Seydau, et fera son mouvement au-dessous de la ville, malgré le feu des Prussiens. En seconde ligne s'avancent les réserves de la garde, le duc de Trévise à leur tète; à notre gauche, le général Bertrand menace l'aile droite des alliés, que conduit le maréchal Bliicher; il exécutera son passage à Niedergurick ou à Ninschutz, position qu'il a ordre d'enlever. Le duc de Dalmatie dirige et accorde toutes ces opérations sous les yeux de Napoléon , tandis que le prince de la Moskova, avec les généraux Reynier et Lauriston, doit forcer le passage de la Sprée à Klix, occupée par Bardai, et se porter d'abord vers Wurschen, le grand quartier général des alliés. A midi, les Français sont de l'autre côté de la Sprée. Le général russe Miloradowitch est chassé de Priswitz par le duc de Tarente; Bautzen est enlevée, à l'escalade, par les marins du général Compans. Le duc de Reggio a culbuté Gortschakow, et gagné les montagnes; la cavalerie ennemie est canonnée jusqu'au défilé de Niedguritz, dont Bertrand s'est emparé après avoir emporté la position de Ninschutz. Cependant le général Kleist , pressé par le duc de Raguse , entretenait un feu terrible le long de la Sprée, sur les hauteurs de Nieder-Kayna, où il avait pour lui tout l'avantage du terrain. La nécessité de conserver ce point central décide le maréchal Blùcher à envoyer au général Kleist un renfort de trois mille hommes d'infanterie , et à garnir les défilés de Niedguritz d'une infanterie et d'une artillerie nombreuses, afin d'empêcher les Français de déboucher. Le général Kleist se maintient jusqu'à la nuit entre le corps du prince de la Moskowa et le gros de l'armée française;

IlISTOIllE DE NAPULEON. 397

mais , pris en flanc à sa gauche par la division Bonnet , le général prussien opéra sa retraite, et abandonna la position de Meder-Kayna. A sept heures du soir, l'ennemi était rejeté sur sa seconde ligne, et l'armée française, maîtresse des hauteurs qu'avait occupées l'armée combinée, venait de rendre inutile une partie des travaux élevés par les ennemis. Blûcher seul s'était maintenu à Kreckwitz. Au moment même, le maréchal Ney arrivait devant Klix avec le 3' et le 5° corps. Ce point du passage de la Sprée est le seul , avec celui de Kreckwitz, qui reste à reconquérir pour la journée du lendemain.

Non moins prévoyant qu'à Lutzen, Napoléon fit bivouaquer en carrés les troupes des ducs de Keggio, de Tarente , de Kaguse, de Dalmalie, la garde impériale et la cavalerie du général Latour-Maubourg, et leur accorda quelque repos qu'il ne partagea pas : toute la imit se passa à donner des ordres. La veille, Napoléon avait parcouru la position ; il la reconnut encore avec soin, et résolut définitivement de frapper le coup décisif sur la droite des ennemis : c'était l'opération destinée au prince de la Moskowa. Mais ce mouvement ne pouvant être exécuté avant midi , Napoléon fit annoncer sur toute la ligne que l'attaque générale aurait lieu à une heure. En attendant , les ducs de Reggio et de Tarente reçurent l'ordre d'entretenir l'action contre le corps de Miloradowitch, formant l'aile gauche. Cette disposition de l'Empereur avait pour but de masquer sa véritable attaque ; d'un autre côté , le prince de la Moskowa se disposait à forcer le passage à Klix , pour manœuvrer derrière l'ennemi par Glein et Wurschen , en raison de l'ordre du matin , tandis que Napoléon se réservait de tenir en échec le centre et la gauche des alliés , où commandaient Bliichcr et Miloradowitch.

Alexandre prit le change sur le dessein de Napoléon. Il crut que les Français avaient le projet d'opérer à sa gauche pour lui fermer la retraite sur Lobau ; Napoléon, au contraire, voulait faire tourner sa droite par le maréchal Ney. Tout favorise cette erreur. Dès cinq heures du matin, le duc de Reggio, à notre extrême droite, attaque vivement les positions de Miloradowitch, en avant du camp d'Hochkirch. Aussitôt le général russe précipite toutes ses troupes sur le lii*^ corps , avec une telle impétuosité , que le duc de Reggio est rejeté au delà de Bidowitz, en arrière de son point de départ. Le duc de Tarente, craignant que la division Gérard, qui lie les 11" et 12° corps, ne soit compromise par la retraite du 12', lui envoie l'ordre de se retirer. Mais Gérard a vu le péril de notre droite; il demande, au contraire, une brigade de plus au duc de Tarente, et lente avec tant d'audace et d'habileté une attaque commencée sous ses yeux par le brave colonel Labédoyère , commaiulant le 112" régiment, que. deux heures après , la division Gérard avait repris les positions du 12' corps. Pendant que ce succès important rétablissait l'offensive contre la gauche de l'armée alliée, et l'empêchait de se dégarnir pour aller au secours de sa droite, le prince de la Moskowa forçait les Russes de Bardai de Tolly au village de Kli.x,

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passait la Spréc , chassait renncmi de Molscliwitz, tandis que Lauristoii W renversait des hauteurs de Gottameld, et, poursuivant lîaniai à Glein, lui enlevait encore cette quatrième position. Ce fut sur le mamelon de Glein que le maréchal reçut, à di\ heures, un billet au crayon, par lequel l'Empereur lui prescrivait de se porter à onze heures sur Trcititz. Dans l'intervalle , il oi'donna à Souham d'entrer à Prcititz : il était trop tard. Bardai avait rétrogradé en bon ordre sur Baruth et Bachel. Kleist était arrivé à son secours. Souham se trouva entre deux feux ; sa division se débanda et perdit beaucoup de monde. EnOn Reynier parut vers une heure à Klix , avec le 7' corps , et dans le même moment Lauriston, avez le 5«, marchait de Gottameld sur Baruth. Alors le maréchal força Preititz avec trois divisions; mais, tout à coup pris en liane par l'artillerie que Bliiclier faisait descendre de Klein-Bautzen, égaré par l'erreur du combat, Ney , au lieu d'avancer à gauche , gravit sur la droite les hauteurs qui dominent Klein-Bautzen. Ainsi fut manquée cette grande manœuvre , (jui devait couper la retraite aux alliés.

Cependant Napoléon , s'apercevant que le prince de la Moskovva faisait peu de progrès, combina , pour y suppléer , de nouveaux elïoris sur le centre de Bliiclier. Il était une heure. La garde et la réserve de l'armée, infanterie et cavalerie, masquées par un rideau , pouvaient se porter sur la gauche et sur la droite , selon les vicissitudes de la journée. Le maréchal Soult, à la tête du 4' corps, attaqua vivement les Prussiens de Ziethen , et leur enleva Doberschiitz et Plisskowitz. Placé tout à coup entre le mouvement du prince de la Moskowa et celui du duc de Dalmatie, le comte de Wittgenstein vit bien que, pour avoir raison du maréchal Ney, il n'avait d'autre ressource que d'arrêter le maréchal Soult. Mais, de son côte, Napoléon sentit que le moment de gagner la bataille était arrivé, et il se mit à la tête de la garde. La cavalerie du général Latour-Maubourg et une réserve d'artillerie marchaient sur le flanc de la droite de la position de l'ennemi , devant le centre de l'armée russe ; enfin le mamelon de Kreckwitz , dont les alliés faisaient leur point d'appui, et où le maréchal Bliicher croyait pouvoir braver tous nos efforts, fut emporté par la division Morand et par la di\ision wurtembergeoise , malgré la résistance des gardes prussiennes que Bliiclier rappela de Preititz. Le général Devaux établit sur ses hauteurs une batterie de la garde. Les généraux d'artillerie Dulauloy et Drouot se portèrent en avant avec soixante pièces de réserve, tandis que la jeune garde, aux ordres du duc de Trévise, si aguerrie par le combat terrible de Kaya, se précipitait sur Litten et en chassait Yorck. Débordé sur sa gauche, attaqué de front, pris à revers par les trois maréchaux, Bliicher s'était retiré sur Burschwitz. Le général en chef Wittgenstein, ayant été obligé de dégarnir sa droite, afin de parer à la nouvelle attaque que dirigeait l'Empereur en personne , le prince de la Moskowa a^ait profité de ce mouvement pour marcher en avant. Il avait repris Preititz; maître du village de Prussig, il avait débordé les alliés, et s'avançait sur Wurschen. Le

comte de Wittgenstein, voyant sa droite tournée, ordonna la retraite. Le général Bardai de Tolly se retira par Grœdlitz sur AVeissemberg, ainsi que l'aile droite, toute composée de Prussiens, et l'aile gauche, ou l'armée russe, sur Hoclikirch et Lobau. Trente mille hommes payèrent de leur sang la défense et l'attaque des retranchements, désormais inutiles, de Bautzen et d'IIochkirch : douze mille du côté des Français, dix-huit mille du côté des alliés.

Ainsi s'accomplit la prophétie annoncée le matin par Napoléon à son armée. La bataille s'engagea à une heure après midi , et , selon sa prédiction , elle fut gagnée à trois heures ; mais nous manquions, comme à Lutzen, d'une cavalerie assez nombreuse pour tirer parti de notre victoire. Cependant un parlementaire se présente au quartier impérial , porteur d'une lettre pour le duc de Vicence. Cette lettre était de la veille , et était accompagnée d'un billet du jour même. La lettre , qui , disait le billet , n'avait pas été expédiée la veille à cause de la bataille déjà engagée , était la réponse de M. de Nesselrode à la démarche du 18; il déclarait que l'empereur de Russie ne pouvait recevoir les propositions que par l'intermédiaire du médiateur. Ainsi le vaincu, le troisième jour de sa défaite, imposait à Napoléon le joug autrichien ! 11 ne restait donc à l'Empereur que la ressource de vaincre. Et pliit à Dieu qu'il n'eut ihcrché d'autre intermédiaire que son armée ! Une grande pensée couronna la journée de Bautzen. Profondément ému des preuves de dévouement de sa jeune armée , frappé d'admiration pour cette guerre de héros qu'a^aient faite sous ses yeux des conscrits à peine sortis de leurs dépôts ou du village de leurs pères , il décréta qu'un monument serait érigé sur le Mont-Cenis, et consacrerait à jamais sa reconnaissance envers ses soldats de France tt d'Italie.

Le 22 mai , à quatre heures du matin , l'armée s'avança vers la Silésie par trois chemins différents. A l'aile gauche, le maréchal Victor et le général Sébastiani se dirigent sur Glogau , pour le débloquer. Les maréchaux Macdonald , Marmont et le général Bertrand suivent Wittgenstein sur la route de Schweidnitz. Le maréchal Ney s'avance sur celle de Breslau. L'Empereur se met lui-même à la pour, suite des alliés avec la cavalerie de la garde, celle du général Latour-Mauhourg et une partie de son infanterie : il marcha toute la journée à la tète de l'avantgarde ; on arriva sans obstacle à Weissemberg. Plus loin , l'infanterie saxonne du général Reynier dut aborder les hauteurs en arrière de lleicheiibach, où le général Miloradowitch , commandant l'arrièi'e-garde ennemie , s'était arrêté pour protéger la retraite des souverains , qui avaient couché à Lowemberg. L'attaque, d'abord repoussée par l'ennemi, quoique combinée des deux côtés, réussit enfin , grdce aux efforts de la cavalerie sous les ordres des généraux Lefèvre-Dcsnouettes et Colbcrt , et aux cuirassiers de Latour-Maubourg; malheureusement elle coûta la vie au général de division comte Bruyères, l'un des odiciers les plus distingués de l'armée et l'un des vétérans d'Italie. Dans le même instant, et au milieu du feu le plus vif, un chasseur de l'escorte est tué à

quelques pas ; Napoléon, qui le voit tomber presque sous les pieds de son cheval , dit au duc de Fiioul : « Duroc, la Fortune nous en veut bien aujourd'hui. » La Fortune allait frapper un autre coup.

Au lieu de s'arrôtcr à Reichenbach avec; le quartier général, Napoléon , apprenant que l'ennemi tenait encore du côté de Makcrsdorf , rejoint son avant-f^ardo et ordonne un mouvement sur la ville de Gorlitz, où il espérait passci' la nuit. Tout à coup, comme on descendait rapidement le chemin creux du village pour se porter sur une hauteur voisine, un boulet perdu ricoche contre un arbre, tue raide le général du génie Kirgener, et ouvre le bas-ventre au grand-maréchal Duroc. L'Empereur était lancé au galop et gravissait la hauteur , quand un aide de camp d'Oudinot vint lui annoncer la mort du duc de Frioul. « Ce n'esl «pas possible/ dit Napoléon, je lui parlais tout à l'heure. » En ce moment le colonel Gourgaud , premier officier d'ordonnance, vint rendre compte à l'Empereur du mouvement ciue le prince de la Moskowa avait dû exécuter sur Gorlitz, ajoutant que l'ennemi ne présentait plus qu'une faible arrière-garde. Mais, sans lui répondre , Napoléon revint sur ses pas, et , suivi des ducs de Dalmafie et de Vicence , alla voir le grand-maréchal , près duquel étaient réunis les docteurs Larrey et Yvan , et quelques officiers de santé.

Napoléon, en arrivant près de lui, le trouva avec toute sa connaissance, et montrant le plus grand sang-froid. Le duc serra la main de l'Empereur, qu'il porta sur ses lèvres. « Toute ma vie, lui dit-il, a été consacrée à votre service , « et je ne la regrette que pour l'utilité dont elle pourrait vous être encore. — « Duroc, lui dit l'Empereur, il est une autre vie ; c'est là que vous irez m'attendre «et que nous nous retrouverons un jour. — Oui, Sire; mais ce sera dans « trente ans , lorsque vous aurez triomphé de vos ennemis, et réalisé toutes ks M espérances de notre patrie. J'ai vécu en honnête homme , je ne me reproche «rien. Je laisse une fille, Votre Majesté lui servira de père.» L'Empereur, serrant de la main droite le grand-maréchal , resta un quart d'heure , la tète appuyée sur la main gauche, dans le plus profond silence. Le grand-marécha! rompit le premier ce silence : « Ah ! Sire, allez-vous-en ; ce spectacle vous peine. » L'Empereur, s'appuyant sur le duc de Dalmatie et sur le grand-écuyer, se retira sans pouvoir dire au duc de Frioul autre chose que ces mots: « Adieu donc, won « ami! » Napoléon ne quittait le lit du mourant que pour veiller sur l'armée; mais il n'en était pas moins pénétré de la plus vive douleur. Cette douleur était juste ; en effet , il perdait dans Duroc non-seulement un compagnon d'armes , mais encore un de ces amis sûrs et dévoués auxquels on peut tout confier, et qui ont acquis le droit de dire la vérité tout entière, ("onvaincu de l'étendue de cette perte , et afin d'éterniser le souvenir de leur amitié , il ordonna que le corps du grand-maréchal fût transporté à Paris, dans l'église des Invalides, pour y recevoir les honneurs funèbres. Il voulut aussi acheter de ses deniers la maison où Duroc était mort, et la donner au pasteur du village, à condition

de placer el de conserver, à l'endroit où avait été le lit du grand-marédial, une pierre avec cette inscription ;

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