‹ Histoire de NapoléonChapitre 44 sur 75 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Batailles de Wachau , du Lfipsiek cl di^ Uaiiau. — L'arniéu 1 1\ [cul à Mai

La journée du 15 octobre fut employée par les deux armées en préparatifs pour la bataille du k-ndemain : elle était iiiévilable ; les vedettes ne se trouvaieiil plus (\\i'i\ une portée de fusil. Il manque aux Français le 7'' corps, qui est en marche d'Eilembourg sur Taucha ; et aux alliés l'armée de

Bernadotte, celle de Keningsen et celle de Colloredo , qui n'étaient pas encore arrivées sur le champ de bataille.

A neuf heures précises, au signal de trois coups de ciiiioii tirés à intervalles, trois fortes colonnes des armées de Wittgenstein et de Kleist déliouchenl , couvertes par deux cents pièces d'artillerie, 'l'ous les elforts des alliés se dirigent d'abord sur 'Wachau et Liebertvvolkwitz ; ces deux villages, six fois attaqués, résistent , défendus qu'ils sont par A'ictor et par Lauriston , et par la cavalerie de Latour-Maubourg, de Sébastiaiii, de Milhaud. A midi, le deuxième corps répons-

HISTOIRE DE NAPOLEON. il9

sait la sixième attaque, lorsque Napoléon juge le moment favorable pour forcer le centre ennemi par un mouvement décisif; il fait avancer sa réserve. Le prince (le Wurtemberg ne peut résister ; ses troupes sont culbutées et vivement poursuivies. L'eimemi allait être enfoncé , quand les grenadiers de Rajovvski opposent à l'impétuosité française une bari'ière impénétrable , et permettent au prime de Wurtemberg de se rallier derrière leurs rangs. Le combat est aussi acliarné sur les deux ailes : Macdonald et Lauriston ont repoussé Rlenau ; Schwartzenberg envoie aussi sa réserve appuyer son centre. Mais Napoléon, que fatigue une canonnade meurtrière sans résultat, lance la cavalerie par grandes masses. Kellermann débouche par la droite de Wachau avec les Polonais et les dragons de la garde ; par la gauche, s'élance le roi de Naples , avec la cavalerie de Latour- .Maubourg; le duc de Bellunc revient à la charge sur les grenadiers de RajevNski et les colonnes du prince de \\'urtemberg. Mais, au moment d'achever la victoire, les généraux Maison et Latour-Maubourg sont tombés blessés ; et , surprise tout à coup , dans le désordre qui suit une charge à fond , par les Cosaques de la garde russe , notre cavalerie recule à son tour , en perdant vingt-quatre bouches à feu dont elle venait de s'emparer, .\lors Napoléon met en mouvement les 2'" et 5' corps de cavalerie; une artillerie formidable les soutient; ils enfoncent le corps de Gozakoff , et enlèvent le village de Gossa. Mais la division prussienne de Pirsch les arrête et rentre dans le village ; elle est appuyée sur deux régiments de la garde russe et par quatre-vingts bouches à feu. Telle fut la dernière attaque que Napoléon dirigea à la journée de Wachau sur le centre des ennemis. A la droite , le prince Poniatow ski venait de mériter le bâton de maréchal en défendant avec succès le passage de la Pleiss contre les Autrichiens , malgré la supériorité de leur nombre et la fureur de leurs efforts; cependant, sur le soir, le maréchal .Meerweldt était parvenu à la traverser à un gué près de Dolitz. Notre droite se trouvait forcée; la combinaison de Schwarlzenberg pour percer la ligne qui couvrait notre camp et nos parcs , et prendre toutes nos positions à dos , allait réussir, quand l'Empereur, que l'on croyait occupé tout entier du mouvement sur Gossa, envoya le général Curial avec une di\ision de la vieille garde. Dolitz fut repris, le corps de Meerweldt fut culbuté dans la rivière, et lui-même tomba entre nos mains.

Sur la rive gauche de l'Elster, le général Bertrand, chargé de la défense de Lindenau, avait été vivement assailli par le général Giulay , et contraint, après sept heures de combat , à se retirer derrière la Luppe. Bertrand , ayant repris l'offensive, était parvenu à rejeter l'ennemi dans ses positions, et à nous rouvrir la route d'Erfuth , qui est celle de France.

Au nord de Leipsick, nos armes ont autant de gloire peut être et moins de succès. Privé des deux divisions Souham cpiil a envoyées du crtté de Wachau, séparé du corps de Iteyniei' vainement allendu , le prince de la Moskova a dû

>20 mSTOlRE DE NAPOLEON.

soutenir avec le duc de Raguse les efforts des corps de Laugeron , dVoick et de Sacken , c'est-à-dire, avec dix-huit mille hommes, le choc des soivan(e-ciuq mille hommes que commande Bliicher. Ney a déployé pendant toute la journée ut)e telle vigueur, qu'il a lassé la constance des ennemis, contre lesquels nous luttions dans la proportion d'un contre quatre. Mais enfin nous avons à regretter la po.sition de Mœckern , douze pièces de canon et deux mille hommes, perte que ne compensent point les dix mille qui manquent à Bliicher. .\ six heures, le maréchal Ney fit passer la Partlia à Schœnfeld au sixième corps et à la division Delmas. Le duc de Padone et le général Dombrovvski se replièrent sur le faubourg de Halle, à Pfaffendorf.

La nuit approche; après une action si longue et si terrible, qui a vu trois batailles en un jour, chacun se retire, et les feux du bivouac remplacent les clartés meui'trières de l'artillerie. Les tentes de Napoléon ont été dressées en avant de Pi'obstheyda , près de la route de Rochlitz : c'est là qu'on lui amène le général Meerweldt , auquel il fait rendre son épée ; et , après une longue conférence, ce général est conduit aux avant-postes alliés. L'ancien négociateur du traité de Campo Formio pour l'Autriche, avec le vainqueur de l'Italie, dont la brillante étoile remplissait l'horizon , va devenir le négociateur de l'empereur Napoléon , dont la fortune touche au déclin. Napoléon envoie le comte de Meeivveldt porter des ofTi'es conciliatrices à François II. a Ce n'est pas trop , lui dit-il , « de l'Autriche, de la France et même de la Prusse, pour arrêter sur la Vistule « le débordement d'un peuple à demi nomade, essentiellement conquérant, et « dont l'immense empire s'étend depuis nous jusqu'à la Chine. »

La journée du 17 , pendant laquelle on attendit vainement une réponse de M. de Meerweldt, ne fut pas une journée de repos pour nos soldats; ils la passèrent sous les armes, occupés à se préparer, et battus par une pluie continuelle. L'Empereur, comme cédant à une espèce de pressentiment, se lulta d'envoyer les insignes de maréchal de l'Empire au prince Poniatowski. Le 17, au soir, le blocus de l'armée française est consommé : le corps de CoUoredo est entré en ligne, ainsi que celui de Beningsen ; l'un s'établit à firœbern, l'autre à Naunhof; le prince royal de Suède remplit le dernier vide en occupant Bretenfeld. Napoléon sent alors la nécessité de rétrécir encore son ordre de bataille , et , en se rapprochant deLeipsick, de se lier plus fortement avec sa gauche. .\ une heure du matin, il quitte son bivouac, et fait exécuter un changement de front , la gauche en arrière, le village de Comiewitz servant de pivot. Pendant ce mouvement, il va donner ses insliuctions, à Ileudnitz, au maréchal Ney, de là il se porte à Lindenau, où il ordoime au général Bertrand de marcher sur Lutzen et de se rendre maître des défilés de la Saale à Weissenfels. A midi , ce général avait rempli cette mission importante. En revenant , Napoléon visite les ponts de Lindenau , et à huit heures du matin on le revoit sur la hauteur de Tomberg, où est la garde en réserve.

mSTOIKE DE NAPOLÉON. i2l

A la même heure s'ébranlent sur trois points dilTérents les trois armées ennemies. La grande armée deBoliôme, sous Sclwvartzenberg, s'avançait sur trois épaisses colonnes ; celle de droite, commandée par Beningsen, celle du centre par Bardai de Tolly, celle de gauche par le prince de Hesse-IIombourg. Le prince royal de Suède avait quitté lîrelenfeld, et manœuvrait pour tourner la droite du maréchal Ney. Bliuher, sur la rive droite de la l'artlia, se disposait à franchir cette rivière. Le i)rince de Hesse-Hombourg commença l'action. Après une attaque vive et opiniâtre, il emporta les villages de Dolitz et de Dosœn, reçut une blessure, et fut remplacé par le général Blanchi. A dix heures, les deux armées étaient en présence, et la canonnade s'engagea sur tous les points. Les détachements français postés en avant pour arrêter la marche des alliés étaient rejetés sur le gros de l'armée. Macdonnld , menace d'èlre pris à revers sur sa gauche par Beningsen, déjà maître de Baaisdorf, se retira surStœtteritz, et s'étendit jusqu'à Probstheyda, qui devint l'angle saillant de la ligne de défense. Là aussi se porta l'effort de l'ennemi. A la droite, le maréchal Poniatovvski était vivement pressé à Cormewitz. 11 conserva toute la journée cette position, malgré l'aiharnement des Autrichiens. Au centre, la grande attaque eut lieu à deux heures. Probstheyda, où se défendaient le duc de Bellune et Lauriston, fut assailli si vigoureusement par le prince Auguste de Prusse, qu'ils perdirent deux fois le village; mais l'occupation de ce poste était si importante, que Napoléon lui-même ordonna une dernière tentative, et en chassa définitivement les Prussiens. Stcetteritz, où s'était reployé Macdonald, résista aux troupes de Ziethen et de Beningsen, et fut incendié par leur artillerie. A cinq heures, Napoléon, pressé de finir cette terrible attaque du centre, fit établir ses réserves d'artillerie sur le plateau de Probstheyda, et refoula l'ennemi dans le vallon. Schvvartzenberg . repoussé sans cesse, garnit d'une artillerie également formidable le i)lateau opposé. Deux fois Victor et Lauriston tentèrent de sortir de Probstheyda. Vial et Uochambi-au sont tués à la tète de leur division. De part et d'autre , les armées immobiles tombaient foudroyées par une mort inévitable.

La bataille n'était pas moins meurtrière sur les rives de la Partha, où le prince (le la Mosk'ovva avait à combattre le prince royal de Suède et Blùcher. Menacé d'être tourné par le premier à Mockau , le maréchal Ney, par un changement de front rapidement conçu et habilement exécuté, a fermé la ligne circulaire (pie l'armée française formait autour de Leipsick. (^ette manœuvre venait de s'achever lorsqu'un corps de cavalerie et d'infanterie saxonne, qui faisait partie de l'avant-garde du général Heynier, aux approches de la cavalerie russe, qui débouchait dcTaucha, au lieu de la combattre, courut à sa rencontre, et occupa à sa tête le poste d'avant-garde qu'elle venait d'abandonner dans nos rangs. Ce n'était là que le pi'éiude d'une ti'ahison en masse; car, peu après, au moment où l'ennemi païut devant Paunsdorf , le reste des troupes saxonnes, composant deux brigades, avec quarante pièces d'artillerie, l'une sous les onlicsdu gcnéi'al

i22 mSTOlUE DE NAPOLEON.

de Keyssel, l'autre sous ceux du colonel de Brause,et la cavaloiie wuitcnibergeoise, commandée par le général Normann , passèrent à Icniiemi , malgré les efforts de leur clief, le général Zeschau , (jui , fidèle à son ]uiiiii' et h riioimcur, demeura pai'ini nous, n'ayant plus (pie cinq cents hommes de sa nation, l'our comble d'horreur, à peine ces inlAmes déserteurs furent-ils arrivés à distance , qu'ils dirigèrent le feu de leur artillerie sur la division Durutte, dont ils faisaient partie! La défection des Saxons avait laissé un grand \ide dans la ligne française : réduit à quatre mille honmies, le généi'al Ueynier était hors d'état de conserver Paunsdorf.

Dans le même moment, le comte de Larigeron attaquait avec les Russes le village de Schœnfeld, un des faubourgs de Leipsick; deux fois il s'en empara, deux fois il eu fut chassé par le sixième coi'ps, qui, faute de munitions, dut enlin céder. Mais le maréchal Ney ajant fait relever le sixième corps par le troisième, Schœnfeld tondia de nouveau en notre pouvoir. Langeron engagea alors tout son corps d'armée, et, api'ès des prodiges de valeur, le troisième corps, écrasé pai' cette masse d'assaillants, se vit aussi obligé d'abandonner ce village. Dix mille honmies de part et d'autre payèrent dt; leur sang l'affaire de Schœnfeld. Le maréchal Ney se replia sur Reudnitz, où Langeron le suivit de près.

La di^ision Durutte, restée seule contre l'armée suédoise et le corps de Wintzingerode, renforcée bientôt de la division Delmas, était parvenue à déposter les Suédois au village de Kohlgarten; mais, assaillie par trente mille hommes, elle ne put résister plus longtemps, et l'ennemi poursuivit sa marche sur Leipsick. Les Suédois touchaient déjà aux premières maisons de Wolmansdorf. Le généra! Delmas se précipita sur eux avec sa division et la cavalerie badoise de Beurmann, et parvint à les repousser; mais, entouré tout à coup par les Russes, ses troupes durent céder, et lui marqua de son sang cette généreuse défense, .\verti de ce péril, Napoléon s'y porta de sa personne, avec une division de sa garde à pied et ses grenadiers à cheval, et rejeta l'ennemi jusque sur sa position de Schœnfeld. Aussitôt l'Empereur ordonna à Nansouty de prendre Bernadotte en flanc, pour l'empêcher de se réunir à Beningsen. Mais à peine la ca\alerie légère eut-elle débouché par Mceelchau , que Bubna , Bulow et le prince de llesse-Hombourg l'assaillirent, tandis qu'elle était arrêtée en face par deux di\isions suédoises que soutenaient l'artillerie saxonne et une batterie à la congrève au service du prince de Suède. Bulow resta martre des villages de Stuntz et de Sellerhaussen. Ney, avec quarante mille hommes, avait résisté toute la journée à cent cinquante mille alliés ; et il fut trahi par les Saxons !

Bliichei", de son côté, avait fait a(lai|uer le faubourg de Uosentlial , (pie les Polonais de Dombrowski et la cavalerie du duc de Padoue délcniliivnt vigoureusement. Le soir, il détacha vers Hall le corps d'Vorck; il voulait prévenir sur la rive gauche de la Saale la rctr.iile des l'ranç.iis, tiiie i)arut lui indicpier

HISTOIUE DE NAI'0LÉ(3N. i23

la marche d'un train considérable d'équipages dans la diiection de Weissenfels.

La nuit seule sépara les combattants et mit fin au carnage. Ainsi se termina la fameuse bataille du 18 octobre. Les alliés avaient opposé trois cent mille soldats aux cent trente mille hommes de Napoléon. L'élite de notre armée a été moissonnée dans les champs de Leipsick; soixante mille hommes ninnquent aussi à l'ennemi, et il balancerait à venir nous attaquer dans les renqjarts de Leipsick, si nous a\ions des munitions pour nous y défendre. Mais, depuis cinq jours l'armée avait consommé deux cent cinquante mille coups de canon ; il ne restait plus que dix mille cartouches dans les caissons, c'est-à-dire à peine pour soutenir le feu pendant deux heures. Les réserves les plus voisines se trouvaient à Erfurt et à iMagdebourg : il fallait donc nécessairement quitter Leipsick , et la retraite fut décidée. Dès le soir, les parcs et les équipages filèrent par Lindenau sur Lutzen, qui avait vu notre première victoire dans celte campagne; la cavalerie, la garde, une partie de l'infanterie, suivirent dans la nuit. La marche était difiîcile par le défilé de deux lieues qui sépare Leipsick de Lindenau , et que coupent plusieurs rivières sur lesquelles aucun pont n'avait été jeté, malgré les ordres l'éilérés de Napoléon.

A la nouvelle inespérée de notre retraite, les alliés tressaillii'ent de joie et lancèrent toutes leurs masses contre Leipsick. L'Empereur veut épargner à cette malheureuse ville les horreurs qui la menacent. On lui donne le conseil l'igoureux, mais utile et décisif, de brûler les faubourgs de Leipsick, et de tenir jusqu'au dernier moment dans cette ville. On lui démontre tous les avantages d'une résistance prolongée, qui assurera au moins la retraite de notre armée. Mais Napoléon préfère le péril de succomber, s'il le faut, dans cette ville fidèle , au crime d'imiter la conduite de Uostopcliin à Moscou. 11 veut à tout prix conserver Leipsick au vieux monarque qui aussi a pi'éféré l'honneur au salut de ses États. Bient(M l'Empereur va porter des consolations au roi de Saxe. Dans une longue entrevue, il le délie de ses engagements, et le presse de la manière la plus vive, au nom de ses plus chers intérêts, de traiter avec les alliés, qui respecteront sans doute en lui la vieillesse, la vertu et le lang supi'éme. Le roi ne lui répond (|ue par le chagrin profond qu'il ressent encore de la tiahison de ses troupes à l'aunsdorf. On ne peut relire sans émotion cette scène des dei'niers adieux entre Napoléon et son vieil ami , connue il l'appelait. Hien de plus touchant que les paroles du \énérable iiionaïque, qui ne s'occupe que des périls de l'hôte illustre dont il a reçu sa couionne; rien de plus grand que Napoléon, qui, à l'approche de Bernadotte, de Beningsen et de Schwartzenbeig , entrés par trois ciMés dans Leipsick, ne cède, pom- se retirer, qu'aux prières et aux larmes de toute la famille royale.

Napoléon veut sortii' de la vieille Nille par la porte de Uandstadt, mais elle est déjà ciKcHubiée : obligé de revenir siu' ses pas. il va cheirher la porte opposée (celle de Saint-Pierre), et longe If IkmiIcnmiiI de l'ouest pour gagner le faubourg

par k'iiiicl raniiée s'écoule. L'arrière-gaido du duc do Raguse lient loujtiuis en avaut du l'aulmurg de Hall, que Blùcher a vaiiicincnt tenté de forcer. Heynier occupe le faubourg de Roscnthal ; dans ceu\ de Taucha et de Griinnia, le maréchal Noy lutte avec une constance sans égale contre les corps l'usses de Woronzow , les Prussiens de Bulow, et l'armée suédoise ; Poniatowski et Lauriston drlendent de même les faubourgs du midi. Deux heures encore d'un(! pareille ri'sislance, l'arriére-garde est sauvée et se réunit avec tout notre matériel au reste de l'armée, que Napoléon a déjà mise hors d'atteinte; car le premier pont a été miné sous ses yeu.x et il a donné au commandant du génie l'ordre de le faire sauter au premier signal. Parvenu enfin à travers tous les obstacles au dernier pont, celui du moulin de Lindenau , l'Empereur descend de che\al , place lui-même sur la route des officiers d'état-major, pour indiquer aux honimes isolés le lieu de la réunion de chaque corps, et s'occupe ensuite de dicter des instructions au duc de Tarente, qu'il charge du commandement en chef de toute l'arriére-garde.

Accablé par les fatigues de la veille et par les émotions de la journée , Napoléon venait de sendorniir au bruit du canon qui tonnait de toutes parts, quand tout à coup une explosion plus forte se fait entendre : peu d'instants après le roi de Naples et le duc de Casfiglione accourent près de l'Empereur en lui annonçant que le grand pont de l'Elster a sauté. Ainsi, près de vingt mille honunes sont séparés du reste de l'armée. Livrés au plus affreux désespoir, les uns jurent de mourir plutôt que de se rendre ; d'autres se précipitent dans la Pleiss et l'Elster; mais, pour la plupart, les eaux bourbeuses de ces rivières deviennent un gouffre où ils restent engloutis. Le maréchal Macdonald passe à la nage , le général Dumoutièr se noie. Depuis le matin , Poniatowski arrêtait les efforts des alliés par des prodiges de courage; mais en apprenant que tout espoir lui est ravi, il s'élance, suivi de quelques cavaliers, au milieu des ennemis : atteint de plusieurs blessures , entouré de tous côtés , ne pouvant plus se faire jour, il traverse la Pleiss, s'avance sur les bords de l'Elster, déjà garnis de tirailleurs russes, pousse son cheval dans les flots, et y trouv(> la mort.

Expli(pions la cause de cet hori'ible désastre. !,es alliés s'étaient enfin rendus maîtres des faubourgs ; l'arrière-gai'de fi'ançaise se trou\ail refoulée sui' les boulevards, lorsque la défection d'un bataillon badois, en abandonnant la porte Saint- Pierre, ou>rit à l'ennemi l'entrée de la ville, où il se précipita, .\lors nos trois corps d'aiinéc (jui la défendent s'efforcent de gagner la grande route en ronibattant toujours. Leui' valeur liéroïque eût assuré leur retraite, si l'officiel- du génie chargé de la destruction du pont a])rès le passage, n'eût pas confié cette inqiortante conuuission à un simple caporal de sapeurs. Celui-ci , armé de la mèche fatale, croit que l'ennemi arrive en masse, exécute sa consigne, et détruit l'iiiiicpie voie de salut pour nos braves soldats, dont la valeur contient encore le gros des alliés. Dès lors, cette héroïque ariière-garde, deux cents pièces de canon et un matériel inunense nous sont enlevés. Les ennemis perdirent près de quatre

\ingt mille hommes; mais cette perte énorme ne compensait pas la désorganisation de notre armée, l'abaissement de notre fortune et la ruine de notre influence en Europe. Les journées de Leipsick nous coûtèrent une trentaine de mille liomnii's, dont vingt mille morts. Vingt-deux mille blessés restèrent dans les hôpitaux de Leipsick; dix-sept de nos généraux furent pris. Le roi de Saxe aussi fut fait prisonnier. On le déclara traiti'c aux alliés pour n'avoir pas trahi son allié il fut ennnené en Prusse.

Napoléon était en arrière du dernier pont de Lindenau au moment de la destruction du pont de l'Elster; il devait à sa position de l'enfermer dans son Ame le chagiin profond qui la dévorait : il fit former sa garde en bataille et placer ses batteries; il se trouva ainsi chargé de protéger jusqu'à la Saale les débris de l'armée, qui, supérieure à la funeste impression d'un si cruel revers et aux défections successives des troupes de la Confédération , ne cessa de combattre de Leipsick jusqu'à Erfurt contre des forces quadruples des sieimes. L'ennemi la vit toujours la même, toujours digne de sa renommée. Le 22, l'Empereur était arrivé à Ollendorf, où, débarrassé par la désertion de tous les étrangers qui servaient encoi-e dans ses rangs, il se livrait à quelques instants de repos; mais un général autrichien , le comte de Mier, s'est glissé la nuit dans le camp. Encore tout couvert de la poussière des trois journées de Leipsick, le preux Murât, ou plutôt le roi de Naples, a reçu cet émissaire à son bivouac. Cette circonstance expli(]ue l'ardeur de la poursuite du corps de Giulay, auquel appartient le comte de Mier. Ce généi'al a garanti à Murât son royaume de la part de l'Angleterre et de l'Autriche. Deux jours après , Napoléon et Murât se sont fait des adieux éternels.

Napoléon ne donne, à Erfui't, que deux jours de repos à ses soldats. Menacé par Bliichcr du côté d'Eisenach , il quitte Erfurt le 25 et se porte sur Gotha ; le 26, on s'engage dans la forêt de Thuringe; le 28, nous sommes à Schluchlern, et nous avons passé Fulde. Là semblait s'arrêter racharnement de l'ennemi; il n'a mis ù notre poursuite que des hordes de Cosaques qui massacraient avec barbarie nos blessés. Nous espérions gagner désormais sans coup férir les remparts de Mayence; mais un obstacle aussi grand qu'iriqii'é>u nous attendait aux bords de la Kintzig, et contiaignit la valeur française à marquer par une victoire ses derniers pas sur la terre germanique.

La nouvelle armée austro-bavaroise , qui avait fait sa jonction à lîiannau le 19 octobre, s'était mise en mouvement sous les ordres du général de Wrèdc, et portée à marches forcées sur les derrières de nos troupes , afin de leur fei'iner la route de la France. Le 24, au bruit de la victoire de Leipsick, elle se présenta devant Wurtzbourg : là , elle se vit arrêtée par douze cents Français commandés par le général Tharreau qui rejeta toutes les sommations. Le 29, de Wrède occupait Hanau avec le gros de son armée. Napoléon, instruit de cette circonstance, et certain qu'une bataille devait encore ouvrir à son armée les portes de la vieille France, fit dii'iger sur Coblentz tous les bagages, sous la protection de; la c<iva-

426 HISTUIHE \)K NAl'OLÉdN.

lei'ie (les géiuTuiix Milliiuul (H Lcfilnre-Dcsiioucltcs. En eUct , le ."JO, (iii.irinitccinq mille lioiiiines nous attendaient sui- la Kiiitzig, en avant de Hannii, ((niverls par une artillerie formidable. Au déhouclié de la fortH qui sépare le> deux armées, Napoléon, faute d'artillerie, fui obligé de suspendre l'attaipie ( l de se borner à la fusillade doses tirailleurs. A trois heures, le général Dinuot parait avec cinquante pièces de la garde, et fait taire le feu de renn(ini. .Mais une charge générale de la cavalerie austro-ba\aroise, profitant du mouienl ou le général Nansouty étend la sienne sur la droite, entoure de si près l'artillerie française, que les canoiuiiers sont forcés de défendre leurs pièces à l'arme blanclie. Ce fut alors que la cavalerie de lia garde et les cuirassiers dégagèrent l'artillerie, et, culbutant par une charge à fond l'infanterie ainsi que la cavalerie ennemies, dispersèrent leur gauche. L'armée austro-bavar'oise, repoussée dans le plus grand désordre, ne put se rallier que la nuit sous le canon de Hanau, après avoir eu six à sept mille hommes tués, blessés et prisouniei's. Ainsi se tenuina cette bataille préparée par la trahison. Le 31 octobre, toute l'armée arriva successivement à Francfort; et le 2 novembre, Mayence reçut pour la dernière Ibis dans ses murs l'empereur Napoléon et son armée.

Les armées combinées prirent des cantonnements sur la rive droite du lUiin ; Bliicher s'établit entre Coblentz et le Mein , Schvvartzenberg entre le Mein et le Necker , de Wrède sur la rive gauche de ce fleuve ; Beningsen bloquait Magdebourg; Klenau retenait le maréchal Saint-Cyr dans Dresde; le 28 octobre, Saiut-Priest et ses Russes occupèrent Cassel; leurs troupes envahirent également le duché de Bei'g, ainsi que le Hanovre; ^^'intzingerode s'étendit dans l'Oldenburg et rOst-Frise, tandis que Bulow marchait pour soulever la Hollande. Les princes coalisés, réduits désormais à parler le langage, à employer les moyens de la Révolution, siégeaient avec leur état-major militaire et politique à Francfort; et c'est de là ([ue, pour cousonnuer la ruine de Napoléon, ils allaient, presque dans les mêmes tei'uies ([ue la Coinenlion nationale, prêcher au\ |)euples de IFurope l'insurr'eclion, comme le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Page 1