‹ Histoire de NapoléonChapitre 48 sur 75 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Les Allife à Paris. — Napoléon à Fonlainebleau. — Abdication de Napoléon. — Les adieux de Fontainebl<an. — Départ pour l'île d'Elbe. — Bataille de Toulouse.

Le 31 mars à midi , Alexandre et Frédéric-Guillaume, ainsi que le généralissime Schwat'tzenborg, firent leur entrée dans Paris. Après vingt-deux années de guerre, ils occupent à leur tour en triomphateurs la capitale de leur ennemi.

A leur aspect , Paris parut frappé d'une morne stupeur, car ce moment détruisait tout à coup le juste orgueil de \ingt-cinq années de gloire. Les alliés parurent inquiets du silence qui régna sur leur passage. Ce silence ne fut interrompu qu'au boulevard des Italiens, par des cris rares et violents en faveur de la maison de Bourbon. Le bracelet blanc , que Schwartzenberg avait ordonné à l'armée alliée de s'attacher autour du bras , parut un signal que donnait le vainqueur de se rallier à la liimillo rovale. La population , élevée dans la haine de ces couleurs, ne vit en elles que la loi de

l'étranger, et demeura muette. Les royalistes, au contraire, enrouragés par ce qu'ils regardèrent comme un appel à leur opinion , sortirent tout à coup de l'obscurité dont ils s'enveloppaient depuis six mois , et lancèrent dans les groupes des oisifs du houlevard des Italiens quelques femmes hardies qui attachèrent des cocardes blanches aux chapeaux des honnni's ; ils pavoisèrent aussi quelques fenêtres avec des mouchoirs , et firent entendre des balcons de plusieurs maisons les cris de vivent les Bourbons ! D'autres royalistes plus audacieux, au nombre d'environ vingt pei'sonnes armées, vinrent, sur le boulevard de la Madeleine, au-devant des souverains, portant des cocardes blanches et le di'apeau des fleurs de lis. Des dames se précipitèrent, au péril de leur vie, au milieu des chevaux pour approcher de l'empereur Alexandre; elles lui demandèrent à grands cris le l'établissement de la famille royale. Mais Alexandre, IVappé du calme et de l'aspect de la ville depuis la barrière de Bond y jusqu'à ce boulevard, était resté impassible, et avait froidement continué sa route jusqu'aux Champs- Elysées. II y fit défder, pendant trois heures , les armées de la coalition , et se rendit ensuite, à pied, vers cinq heures, à l'hôtel Talleyrand , rue Saint-Florentin , où venait d'être établi le quartier général. Par un sentiment de ménagement pour Napoléon , ce prince avait formellement refusé d'occuper soit le palais des Tuileries, soit celui de l'Elysée, dans lequel il ne s'installa qu'après le traité du 11 avril.

Pendant qu'Alexandre goûtait les premiers fruits de la victoire, un secret entretien avait lieu entre M. de Nesselrode et le prince de Bénévent ; ils y préparaient l'objet qu'on allait discuter le soir dans le conseil des souverains, c'est-à-dire la question du gouvernement à établir en France. Le prince de Schwartzenbcrg, en sa qualité de généralissime , qui , pendant l'absence de son maître , le rendait l'égal des deux autres souverains , s'était h<1té de déclarer que l'existence de Napoléon en France était incompatible avec le repos de l'Europe, et qu'on devait se fixer au retour de l'ancienne dynastie. Cette manifestation inattendue des intentions de l'Autriche précéda l'ouverture du conseil. On ne remarquait pas dans Alexandre le même empressement à détrôner Napoléon que dans le représentant de François II; il y avait, selon lui, trois pai'tis à adopter: Faire la paix avec Napoléon , en prenant contre lui toutes les sûretés; établir la régence ; rappeler la maison de Bourbon. M. de Talleyrand vota hautement en faveur du dernier parti, ajoutant u qu'il se portait fort pour te Sénat, lequel entraînerait Pai'is, qui entraînerait la Fiance. »

Cependant .\levandre ne paraissait point tout à fait persuadé : alors on proposa d'admettre à cette im|)()rtaiite délibération deux membres du comité que M. de Talleyrand avait foi'iné autour de lui. Le conseil se trouva ainsi composé des deux sou\ei'ains, du généralissime Schv\art/.eiibeig, du |>rince de Hént^cnt, du duc de Dalberg, de rarche\è(iue de Matines et du baron Louis. On demanda ensuite les opinions des nouNcaux venus; l'un d'eux afrirma ([ue toute la Franceétait rutjaiisir,

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et que d'ailleurs rc'xfiii|ilo de Paris de\ieii(irait décisif. L'empereur Alexandre prit alors l'avis du roi de Prusse et du généralissime, et, d'accord avec eux , ce prince déclara qu'il ne traiterait p'us avec l'empereur Napoléon ni avec aucun membre de sa famille. Les votants français obtini'cnt facilement la permission de publier cette déclaration, dont les imprinieurs Micliaud: présents, par hasard ou à dessein, dans une salle voisine, couvrirent, deux heui'cs après, les nmraillesde la capitale. « Il y a, écrivit en 181G un puhliciste devenu célèhi'e, et qui était de ce conseil , ily a un point décisif dans les affaires, el il était là.. . On ne peut trop h dire, lu Restauration est sortie de ce conseil. » Cependant on sentit la nécessité de dire quelque chose à la nation dans la déclaration dont le comité venait de fournir l'improvisation à l'empereur Alexandre; voilà pourquoi cette pièce portait aussi : « Les souverains alliés reconnaîtront et garantiront la constitution que ta nation française se donnera; ils invitent, en conséquence, le Sénat à désigner un gouvernement provisoire, qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration el préparer

LA CONSTITUTION QUI CONVIENDRA AU PEUPLE FRANÇAIS. » CoUVOqué par M. de

Talleyrand, et sous la présidence de ce ministre, le Sénat nomma un gouvernement provisoire, composé de MJI. de Talleyrand, de Beurnonville, de Jaucourt, de Dalberg, et de l'abbé Montesquiou. M. Bellard prit sur lui , connue président du conseil général du département de la Seine, de proclamei' que la capitale demandait le rétablissement de la famille royale.

Cependant les cris populaires, sur lesquels on avait fondé tant d'espérances, n'avaient pas entièrement convaincu les souverains alliés. L'armée était encore pour Napoléon , et les démonstrations effervescentes de quelques partisans des Bourbons ne leur semblaient pas une manifestation sullisante du vœu national. Le comité, jji-ésidé par .M. de Talleyrand, vit avec inquiétude cette hésitation ; il sentit qu'il fallait brusquer le dénouement. Une manœiivi'e hardie de l'Empereur, une attaque vigoureuse suivie d'un succès , pouvaient détruire en un instant l'œuvre d'une longue trahison.

Pour trancher la question, on inséra dans le Moniteur du 2 avril la note suivante : « Le duc de Vicence, s'étant présenté auprès des souverains alliés, n'a « pu parvenir à s'en faire entendre. Ses propositions n'étaient pas celles (|ue les « puissances avaient le droit d'attendre, surtout d'après la manifestation éclatante « des habitants de Paris et de toute la France. » Le même jour, à neuf heui'es du soir, le Sénat déclara «Napoléon déchu du trône, le droit d'hérédité aboli " dans sa famille , le peuple et l'armée déliés envers lui du serment de fidélité. » Le lendemain, une assez forte minorité du Corps Législatif adhéra au sénatusconsulte. La cour de cassation envoya également son adhésion ; il en fut de môme de la part de la cour des comptes et de la cour impéiiale. Des milliers d'exemplaires du sénatus- consulte furent expédiés dans les départements, aux armées françaises, el à tous les coips constitués, poui- être sinudtanément publiés.

Munis de cette pièce importante, des émissaires du comité vinrent tenter la fidélité déjà ébranlée de quelques généraux. Un d'eux , le maréciial Marniont . se laissa entraîner. Par suite d'une convention conclue avec le prince de Sch«artzenberg, ses trou[)es(iuittèrenl la position d'Essoinie, qui cou>rait Fontainebleau, et firent leur soumission au gou>ernenienl pro\isoii'e. Les souverains alliés furent dès lors persuadés que l'armée abandonnait l'Enqjereur, et sa cause fut perdue sans l'ctour dans leurs conseils. Ainsi le procès fut jugé de nouveau contre Napoléon. Remonté dans ses appartements, l'empereur Alexandre fit mander le duc de Vicence , et lui déclara que Napoléon (levai/ abdiquer. Le duc de Vicenc-e paitit pour Fontainebleau.

Cependant, dès le i'"'^ avril, le lendemain de son arrivée à Fontainebleau, l'Empereur n'avait pas perdu un seul moment pour la réorganisation de l'armée; et le 3, après avoir passé sa garde en revue , il lui avait dit :

« Soldai s !

« L'ennemi vous a dérobé trois marcbes et s'est rendu maître de Paris ; il faut « l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés, auxquels nous avions pardonné, « ont arboré la cocarde blanche et se sont joints à nos ennemis. Les lâches ! ils « recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et de » faire respecter cette cocarde tricolore qui depuis vingt ans nous trou\e dans le « chemin de la gloire et de l'honneur. »

L'empereur s'était montré décidé à tenter encore une fois le sort des armes ; mais le découragement des maréchaux et des généraux qui l'entouraient l'ayant fait renoncer à ce dessein, il fit remettre , en conséquence , le 4 avril , au duc de Vicence et aux maréchaux Ney et Macdonald , ses mandataires à Paris auprès des souverains alliés , la déclai'ation suivante :

"Les puissances alliées ayant déclaré que l'iMupeieui' Napoléon était le seul « obstacle au réiahiissemeni de la paix en Europe, fidèle à son serment, il déclare « qu'il est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie pour le « bien delà patrie, însépai'able di-s droits île son fils, de ceux de la régence de « l'Impératrice, et du maintien des lois de l'Enqjîre. «

La nouvelle de la con\ention conclue par Marmont fut accablante pour l'Empereur. « L'ingrat! s'écria-t-il, il sera plus malheureux que moi! » l'n ordi'e du joui' adressé à l'armée fit partagei' aux soldats ses douloui'cuv senlîmenls. Cette pièce peut être considérée comme la seule défense (jne Napoléon crut devoir opposer alors à la conduite de ses ennemis el aux calonmies de la trahison. FJIe es! digne et éloquente :

« L'Enq)ereur l'cmercie l'armée pour l'atlachenient (iirelle lui lénioigne, et 0 principalement parce (|u'elle reconnaît que la France esl en lui , el non pas dans

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0 le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortiuic ot riiifortuiic de son ;,'('iiéi-al , Il son iioinieur et sa religion. Le due de Raguse na point inspiré ce sentiment à u ses compagnons d'armes ; il a passé aux alliés. L'Empereur ne peut approuvei- " la condilion sous laquelle il a fait cette démarche; il ne peut accepter la vie et •> la lilierlé de la main d'un sujet. Le Sénat s'est permis de disposer du gou>erne- « ment français; il a ouMii' (|u'il doit à l'EnipccciH' le pou^()il• dont il abuse main- " tenant, que c'est l'Empereuc (lui a sau\é une partie de ses membres des orages (( de la ié>olution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de la « nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la constitution poui- la renverser; « il ne rougit pas de faire des reproches à l'Empereur, sans remarquer que, « connue prenner corps de l'État , il a pris part à tous les é\énenients. Il est ailé « si loin, qu'il a osé accuser l'Empereui' d'avoir changé les actes dans leur publi- « cation. Le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artilices. L'n signe « était un ordre pour le Sénat, qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui. « Le bonheur de la France était le vœu de l'Empereur; aujourd'hui que la for- « tune s'est déclarée contre lui , la volonté de la nation seule pourrait le perte suadcr de rester plus longtemps sur le trône. S'il se doit considérer conmie le » seul obstacle à la paix , il fait volontiers ce dernier sacrifice à la France. 11 i< a en consé(|uence envoyé le prince de la Moskowa <'t les ducs de Vicence et « de Tarente à Paris, pour entamer la négociation. L'armée peut être certaine « que l'honneur de rEnq)ereur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur « de la France. «

Les négociateurs revinrent de Paris; l'abdication donnée ne satisfaisait plus les ennemis de Napoléon , on exigeait qu'il abandonnAt les droits de son fds. Le premier mouvement de l'Lmpereui', ainsi poussé à bciul , fut de rompre toute négociation.

A Fontainebleau, il avait encore autour de lui vingt-cinq mille honniics de sa garde. Il pouvait rallier les vingt-cinq mille de l'armée de Lyon, les dix-huit mille que le lieutenant général Grenier ramenait d'Italie , les quinze mille revenus de Catalogne avec le maréchal Suchet, les quarante mille du maréchal Soult, et reiiaraîlre sur le champ de bataille à la télé de plus de cent \ingt mille condiatlanis. Il était maître de toutes les places fortes de France et d'Italie. Il aurait longtenq)s encore ciilretemi la guerre , et bien des chances de succès s'offraient à ses calculs; mais ses einiemis déclai'aient à l'Europe ijuil était le seul obstacle à la paix : il fit le sacrifice qui lui était demandé au nom de la France , et signa le 11 cette nouvelle forimde d'abdication :

" Les puissances alliées ayant proclamé que l'Enqu-ieur était le seul obstacle au K rétablissement de la paix en Euiope, l'Empereur, fidèle à son serment .déclare « (pi'il renonce poui' lui et ses enfants aux trt'tnes de France et d'Italie, et qu'il 1' n'est au( un saciifice, même celui de la vie, ([u'il ne soil piél à faire aux intérêts " (II' la France. »

IIISTOIKE DE NAPOLEON. '.57

l'orteui's de cotte pièce, le duc de Viceiice, les maréchaux Ney et Macdonald , partirent pour Paris, et arrivèrent chez l'empereur Alexandre à deux heures du luatin. « Apportez-vous l'abdication? » leur dit le prince en les voyant entrer. Le duc de Vicence lui fit la lecture de l'acte; l'empereur en exigea à l'instant une copie, afin de rassurer dans la même nuit le gouvernement provisoii'e, dont le fantôme de Napoléon armé troublait encore le sonuneil.

Indépendamment de la négociation relative à l'abdication absolue , au choix d'une principauté pour Napoléon , et aux arrangements relatifs à la famille impériale, les mandataires de l'Empereur devaient en outre traiter d'un armistice, afin de mettre un terme aux agitations de l'armée.

La publicité qu'on s'empressa de doimor à cet armistice manqua son elTet par rapport au soldat , qui persista noblement jusqu'à la fin à ne pas se croire étranger au sort de son général. Le soldat n'avait rien entendu à la déchéance, ni à l'abolition de son serment de fidélité ; il ne comprenait pas davantage l'intérêt (l'un armistice , quand il n'attendait encore qu'un signe de Napoléon pour recommencer la guerre; mais on pensait autrement dans les rangs les plus élevés de l'armée. Les principaux lieutenants de l'Empereur désertaient sou drapeau conune son palais; et Fontainebleau, jadis peuplé d'une cour de princes et de rois, heureux de trouver place au milieu des compagnons d'armes de l'Empereur, devenait d'heure en heure plus désert. Berthier lui-même avait offert l'un des premiers l'exemple d'un si lâche abandon; la veille, il avait pris la route de Paris, où il s'était fait précéder par l'acte de son adhésion au gouvernement provisoire. // ne reviendra point, dit froidement Napoléon en le voyant partir. Cependant il y avait des héros à côté des ingrats qui se montraient si impatients de s'éloigner d'un grand homme aux prises avec l'adversité.

Dans une conférence entre le duc de Vicence et l'empereur Alexandre, ce souverain, en parlant du séjour futur de Napoléon, avait insisté pour l'île d'Elbe. Les négociateurs se prévalurent adroitement de cette première ouverture comm(> d'un engagement, pour obtenir que l'île d'Elbe fût accordée à Napoléon, à litre de souveraineté indépi'iidante. Heureusement , cet engagement avait précédé la défection de Marmont, car déjà les alliés, éveillés par les agents de la Restauration sur les dangers d'un tel voisinage pour la Fi'ance, ne voulaient plus (lonn(;r l'île d'Elbe.

Cependant, tandis que Napoléon trahi, mais non pas vaincu, traitait encore en souverain, le maréchal Soult, après la bataille d'Orthez , livrée le 27 février, et suivie de la gloi'ieuse retraite de sa petite armée devant les forces considérables des Anglais, était arrivé le 2V mars dans la ville de Toulouse, et, en quinze jours, avait fait un vaste camp retranché de l'antiiiut! capitale du Languedoc. Quinze jouis aussi avaient paru nécessaires à Wellington pour attaquer les trente mille Français de Soult avec ses quatre-vingt mille vieux soldats. Le 10 avril, à six heures du matin , l'action s'était engagée autour de l'immense enceinte fortifiée

par le iniiiTilial sous les yeux de sou enuenii. Wellii);;(ou lui d'ahord icpoussc sur tous les points. De leur eôté, les Espagnols et les Portugais, culbutés et lonés à prendre la fuite , uc parvinrent qu'avec peine à se rallier sous la protection de la cavalerie anglaise. I5ei'estbrd,(pie Wellington a^ait rappelé de Bordeaux, avaid reçu l'ordre de s'emparer des retraucliemenls du (^ahinet, jugea, après la déroule des Espagnols , plus prudent de tourner la position que de l'assaillir de front. Le due de Dalniatie avait fait les plus habiles dispositions pour empc^clier le généial Beresford d'accomplir son projet, et même pour le sépai-er du reste de l'ai'mée anglo-espagnole. Malheureusement, les manœuvres que le maréchal ordonna furent mal exécutées : le trouble et la confusion se mirent dans nos rangs, et laissèrent à l'ennemi le loisir d'attaquer le prender. Les Français se virent obligés de plier. Bientôt le combat se ranima avec une nouvelle fureur ; nos soldats s'efforcèrent de reprendre l'avantage ; mais que pouvaient l'audace et le courage le plus intrépide contre cette niasse d'assaillants? Il fallut céder au nombre, et les Anglais se rendirent maîtres du Calvinet. La nuit seule avait terminé cette bataille, où un moment d'hésitation causée par la moit d'un général (|ui s'égara a\ec sa eoloime, empêcha les Fi'ançais d'être victorieux. Le maréchal perdit trois millisix cents hommes tués ou blessés; Wellington plus du double. Le lendemain, Soult s'était remis en marche, afin de conduire à Napoléon une de ses plus braves ai'mées , quand , le 12 , il reçut de Wellington la copie de la convention conclue à Pai'is poiu' la suspension d'armes. Ainsi l'héroïque résistance de notre armée n'avait été qu'un sacrifice inutile à la France !

Dans le moment où l'on publiait l'acte d'abdication absolue et d'adhésion de l'armée à la Restauration, on annonçait aussi rarri\ée à Paris de Mossieik, frère du roi. Le lendemain, ce prince de\ait y faire son entrée solennelle. Napoléon n'ignorait aucune de ces circtmstances, ni aucun de ces nouveaux périls ; mais, intlexible dans sa volonté connue au temps de sa puissance, il persista toute la journée du 12 avril à ne point ratifier le traité signé la veille avec toutes les puissances. L'abdication avait été remise au gouvernement provisoii'e en échange de son acceptation du trailt". Rien ne semblait presser Napoléon de se décider; intérieurement dominé |)ar un autre si-ntiment , il paraissait également indifl'érent au refus et à l'acceptation des ratifications.

Napoléon se trouvait dans cette disposition, quand les ducs de Tarente et de Vicence arrivèrent à Fontainebleau et lui l'emiient le traité. In plénipotentiaire russe y vint aussi pour l'échange des ratilications, mais avec de nouvelles exigences qui blessaient l'honneur de Napoléon. 11 insistait pour avoir un ordre de l'Empereur relatif à la remise des places fortes aux alliés. L'Euq)ereur refusa : puisqu'on n'avait pas voulu traiter avec lui, il était au moins étrange de vouloir lui faire donner l'ordre de livrer nos forteresses. Il passa une partie de la soirée avec le duc de Vicence, et se retira à onze heures.

On ignoi'a ah)rs , mais on a su depuis, (jue Napoléon avait conslanuiu ni piuli-

IIISTOIRK l)K NAl'OLKON. '».')!)

sur lui , pt-iulanl la ivtiaile do Moskou, un poisan iiivciilc par Cabr.iiis pour soustraire ses amis au supplice pendant la Terreur. Devenu prisonnier d'Alexandre, il se souvint de ce poison : la vigueur seule de sa constitution l'en fit triompher, après une longue afj;onie. La mort ne veii( pas de moi, dit-il alors. Cependant la crise avait été si violente (pi'il lui l'ut impossible de se lever avant onze heures pour recevoir le maréchal Macdonald. Son visajic était renversé, ses yeux enfoncés dans leurs orbites, son teint Un ide, ses nuMubres brisés. Enfin, son <1me reprit tout à coup sa supériorité sur ses infortunes. Vainement il a\ ait cherché à mourir : l'événement venait de tromper sa dernière volonté. Dès lors soumis à la destinée, il signa les ratifications, et congédia ensuite le maréchal Macdonald, après lui avoir offert un sabre pour reconnaître sa fidélité : Je regrette , lui dit-il , de n'avoir plus à vous donner d'autres téiiiolc/nages de mon estime. En effet, pendant toute la négociation , ^'apoléon s'était plu à nommei' le maréchal un /lomnie d'honneur.

Par le traité signé le 11 à Paris et le 13 à Fontainebleau, l'empereur Napoléon, l'Impératrice et tous les membres de la famille impériale conservèrent leurs titres et leurs qualités. L'ile d'Elbe lui fut accordée en toute souveraineté, avec deux millions de revenu, dont un réversible à l'Impératrice, et à la charge de la France. ( )n donna en toute proi)riété à l'Impératrice les duchés de Parme , de Plaisance et (iuastalla. Le traité affecta en outre deux millions cinq cent mille francs de revenu, comme pi'opriété, et ti'ansmissibies à leurs héritiers, aux membres de la famille impériale, indépendamment de leur fortune particulière; il assigna un million pour le traitement de l'impératrice Joséphine, et un établissement convenable fut assuré hors de la France au prince Eugène. Sur les fonds que lEm- (lereur abandonna à la couronne, un capital de deux millions fut réservé pour gratifications aux généiMux de sa garde, à ses aides de camp, à sa maison. L'article l;j portait : « que les obligations du .Monle-Napoleone de Milan envers tous « les créanciers de Napoléon, soit français, soit étrangers, seraient exactement « remplies. » [C'était la seule condition que IVapolcon avait mise à l'abdication du trône d'Italie: elle n'a pas été remplie.) L'article 17 portait que «S. M. l'empereur « Napoléon pourrait emmener avec lui et conserver pour sa garde quatre cents « honmies de bonne volonté... »

La publication de l'armistice et de l'ordi'e d'adhésion au gouvernement provisoire arrêta tout à coup dans le Nord les succès miraculeux du gi'iiéral Maison , qui , avec ses douze mille hommes, tenant tCte à soixante mille hommes de l'armée du prince royal de Suède, était rappelé en libérateur par les peuples de la Belgique. Le maréchal Soult, tant en son nom qu'au nom du maréchal Suchet, dut aussi conclure un ai'uiistice avec lord Wellington. Le général Decaen l'avait signé pour son armée de la Gii-onde avec lord Dalbousie; et le maréchal Augereau , ayant conclu le sien avec le prince de IIesse-IIoud)ourg, adressa à son armée une allocution dans buiuelle il osait dire ipie iSdpoIron n'avait pas su movrir en solda/; lui (|ui a\iiil aliari(l(iiiii(' Lvoii aux Aiilricbiens !

460 HISTOIUE J)K iN A l'UKEO.N.

L'abdifalioii ol l'arinistice passèrent les Alpes, cl vinrent ii^('|■|il• le xici'-iui qu'il n'y avait plus pour lui ni drapeau français ni drapeau italien. L'évacuation de l'Italie fut convenue entre ce prince et le maréchal de IJellegarde, par des commissaires. Les adieux de l'armée française à la belle Italie durent retentir jusqu'au cœui' de Napoléon. Le 15, l'empereur d'Autriche arriva à Paris, poui' s'enlendi'e féliciter par le Sénat d'avoir détiôné son gendre; le IC, on enleva à Napoléon son fils et sa fenune : l'un et l'autre partirent pour Vienne.

Enfin , le 20 avril , Napoléon va se séparer de sa fidèle armée , de sa garde !... Sa garde ! elle est rangée dans les cours du palais pour recevoir ses adieux. Ces vieux soldats , noircis par tous les climats, cicatrisés par la guerre, flétris par la douleur, ne lèvent point les yeux vers l'astre qui les guidait à la victoire ; cet astre est à son déclin : ils suivent sa triste fortune; ils tiennent leurs regards baissés, ils les fixent sur la terre que leur général va quitter... En traversant les rangs de ces braves , Napoléon allait revoir toute sa gloire et reconnaître tous ses exploits. Cette phalange immortelle compte encore quelques grenadiers d'Arcole , d'Aboukir, de Marengo ; les autres datent d'Austerlitz, d'Iéna, de Friediand, de Madrid, de Wagram, de Moskou ; naguère encore ils se sont vu décimer au sein de la France dans vingt cond^ats où ils ont toujours vaincu... En contemplant ces témoins, ces auteurs de tant de travaux fameux, déjà si loin de lui, il était permis à Napoléon de céder à une impression que les plus inébranlables caractères auraient eu peine à surmonter; mais, puisant des forces nouvelles dans la grandeur même des sacrifices qu'il venait de consonmier par la signature du traité, après avoir embrassé ses amis, il descendit les degrés du palais avec autant d'assurance que s'il eût monté les marches du trône; puis, jetant un regard tout à la fois calme et attendri sur ces vieux guerriers, il leur dit d'une voix ferme comme son âme :

Officiers, Socs-Officiers et Sold.xts de ma vieille g.vrde,

a Je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que nous sommes ensemble, je suis « content de vous. Je vous ai toujours trouvés au chemin de la gloire. Toutes les « puissances de l'Europe se sont armées contre moi; quelques-uns de mes géné- « raux ont trahi leur devoir et la France; elle-même a voulu d'autres destinées. « Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre « civile ; mais la France eût été malheureuse. Soyez fidèles à votre nouveau roi , « soyez soumis à vos nouveaux chefs , et n'abandonnez point noti'e chère patrie. «Ne plaignez pas mon sort: je serai heureux lorsque je saurai que vous l'êtes « vous-mêmes. J'aurais pu mourir; si j'ai consenti à survivre, c'est pour senir « encore à voire gloire : j'écrirai les grandes choses que nous avons faites. Je ne « puis vous embrasser tous, mais j'embrasse votre général. Venez, général Petit , (c (pie je vous presse sur mon cœur!... Qaou m'apporte l'aigle, que je i'einbi'asse

HISTOIKE J)E NAPOLÉON. 461

« aussi ! Ah ! chère aigle , puisse le baiser que je te donne retentir dans la posté- «rité! Adieu, nies entants: mes vœux vous accompagneront toujours: gardez « mon souvenir ! »

Celte scène mémorable eut queUiue chose de déchirant par l'éniolion qui, poui" la première fois attendrissait de\ant ses compagnons d'armes le visage de Napoléon. Il pleurait, ils pleurèrent aussi : cette douleur commune des premiers soldats et du premier capitaine de l'Europe fut sublime.

Tl monta en voiture avec le général Bertrand; une faible escorte le suivit. Le même jour où Napoléon quittait Fontainebleau en exilé, Louis XVIIl faisait, connue roi de France, une entrée solennelle dans la ville de Londres. Félicité à son arri>ée au palais par le prince régent, il avait répondu h ce prince:

« {^est aux conseils de Votre Altesse Uoyale , à ce glorieux pays et à la con-

« fiance de ses habitants que j'attribuerai toujours, après la divine Providence,

« le rétablissement de notre Maison sur le trône de ses ancêtres » Et, en

effet, c'était bien la Grande-Bretagne qui rendait la France à Louis XVIJI. Rien ne manquait plus à la catastrophe qui précipitait du trône le premier capitaine du siècle, investi de tous les titres dont peut être décorée une fortune humaine; celui que l'armée avait appelé son /léros, la France son libérateur, le Sénat Napoléon le Grand; celui qui était pour l'Europe l'honmie de la destinée, le distributeur de couronnes, et le souverain des rois; en qui le clergé français célébrait Y Envoyé du Très-Haui , et que le pape avait nommé tant de fois l'Oint du Seigneur.

Partout sur son passage , Napoléon fut accueilli aux cris de vive l'Empereur ! Nulle part les témoignages d'amour et de regrets n'éclatèrent plus vi\ement qu'à Lyon ; mais le maréchal Augereau eut la bassesse d'insultei' au malheur d'un grand homme qu'il avait trahi, et de couronner par cette infamie sa coupable défection. Le reste du voyage ne fut pas exempt de dangers ; ils augmentèrent à mesure qu'on avançait vers les provinces méridionales. Napoléon n'entra pas dans .\vignon, où douze mille forcenés manifestaient des intentions féroces. A Orgon, la fureur fut encore plus violente : des misérables, rassemblés pour fêter les généraux autrichiens , voulurent le massacrer. Il courut des risques ti'èsgraves, et peut-être le vainqueur généreux qui avait lendu des trônes aux rois vaincus, et relevé des empires abattus à ses pieds, allait-il être réduit à se mettre sous la protection de l'étranger, pour ne pas tomber victime de brigands apostés par des conspirateurs encore plus odieux (jue leurs barbares instruments. Cependant Napoléon échappa aux émeutes semées sous ses pas, et s'embai'qua enfin au port de Saint-Hapheau. Quatorze ans auparavant, cette même contrée l'axait vu airiver d'Egypte pour allei' prendie les rênes d'unenq)ire. lue frégate anglaise se chargea de transporter dans l'étroite domination que la fortune lui laissait celui qui naguère était le maître du continent.

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