CHAPITRE III
Bonaparle commaiulant on diof de l'ailillciic de l'armée d'Italie. - Invasion du Piémont. - Combat de Dego. —Journée du 9 tliermidor. — Bonaparle dénoneé à la Convcnlion. — Il refuse le commandement d'une brit;ade d'infanterie dans la Vendr^e, et rentre dans la vie privée.
Quand Bonaparte reçut son brevet de général au conuneiuoment de l'année 179V, il était en tournée pour rarinement des - côtes de la Méditerranée, où il reconnut neuf bons mouillages pour les vaisseaux ifl I de liant bord : 1" le port du Rhône, qu'il qualifie de clianlier de construclioii de la Méditerranée, comme il qualifie Toulon et la Spezzia de ports d'armement; 2" l'Estissct, au fond de la baie de Marseille ; 3" Toulon ; h-" l'île de Poteros , l'une des îles d'IIyères ; 5" Fréjus ; 6" le golfe Juan; 7" A'illefranclie; 8" (iéiies ; 9" la S[)ezzia. Cette inspection terminée, il rejoignit à ?sice le quartier général et employa une partie du mois de mars à reconnaître les positions de l'armée.
Un plan d'opérations, conçu par lui, et renvoyé à un conseil composé des représentants du peuple Ilicord et Robespierre jeune , et des généraux Dumerbion, Masséna , Uusca, etc., fut adopté. Le succès du siège de Toulon allacliait déjà un crédit populaire à ses conseils. Le général en chef Dumerbion étant malade, l'exécution de ce plan fut confiée à ^Fasséna. Celui-ci commença par s'emparer de la ville d'Oneilie, dont le jxul était occupé ])ar les Anglais ; une
partie du (crritoirc de Gôncs fut traversée malgré le refus de cette république, dont il était important d'enchaîner la neutralité. La fameuse position de Saorgio, défendue par vingt mille Piémontais, fut tournée, et, après avoir escaladé à la baïonnette; des redoutes inexpugnables, l'armée française, forçant le col de Tende, ])lantait sur la cime des Alpes le drapeau républicain. Quatre mille prisonniers, soixante-dix pièces de canon, deux places fortes, Oneille et Saorgio, furent les résultats de cette brillante manœuvre. Le général en chef Dumcrbion écrivit au comité de la guerre : « Ccst au talent du général Bonaparte que l'on doit les savantes combinaisons gui ont assuré notre victoire... « Mais la communication par mer entre Gênes et la Provence, si utile au commerce de la France, ne pouvait être entièrement assurée que par l'occupation de Vado, où s'était retirée la Hotte anglaise après la prise d'Oneille; et il importait de forcer Gènes à persister dans sa neutralité en l'isolant de toute communication avec les armées autrichienne et piémontaise, car la coalition se fortifiait par de nouveaux liens. Un traité du 11. avril avait uni la Sardaigne, l'Autriche et la Prusse à l'Angleterre : celle-ci accordait à la Prusse un subside de soixante millions pour mettre en campagne une armée de soixante mille hommes. Le 19, le même traité était répété à La Haye entre l'AngleteiTe, la Hollande et la Prusse. L'Europe regardait alors la France comme une proie légitime dont le partage lui était promis. C'était à la paix, disait ce dernier traité, que les puissances contractantes feraient, de ces conquêtes, l'usage qui leur paraîtrait convenable.
Ln neutralité de la république de Gênes était donc de la plus grande importance, tant pour la campagne actuelle que pour celle qui devait suivre. Aussi inspira-t-elle au général Bonaparte un second plan d'opérations, adopté comme le premier, et couronné plus tard du même succès. On était instruit d'un projet de jonction combiné par une division autrichienne venant occuper Pego, sur la Bormida , et une division anglaise qui venait débarquer à \'ado. On craignait avec raison que ces forces, une fois réunies, ne devinssent maîtresses de Savone, et (jue Gênes, interceptée par terre et par mer, ne fût forcée de faire cause commune avec les ennemis. Bonaparte proposa , en conséquence, de s'emparer des positions de Saint-Jacques, de Montenotte et de Vado, et d'appuyer ainsi la droite de l'armée aux portes de Gênes. Le général en chef, à la tête de dix-huit mille hommes, avec vingt pièces de montagne, pénétra, sous la conduite du conuuandant de l'artillerie, dans le Montferrat, longea la Bormida, et, descendu dans la plaine , espérait atteindre les derrières de l'armée autrichienne ; mais cette armée, effrayée de ces mouvements, se mit en retraite sur Cairo et Dego. Poursuivie par le général Cervoni, elle se rejeta sur Acqui, abandonnant les magasins de Dego, ainsi que ses prisonniers , et après avoir perdu un millier d'hommes. On était aux portes de l'Italie : le général Dumerbion, satisfait de cette brillante reconnaissance, se replia de Montenotte sur Savone, dont il fit
garder la vallée, et prit position sur les hauteurs de Vado, qui furent liées par de forts ouvrages et des postes de communication avec les hauteurs du Tanaro. La communication de Gènes et de Marseille fut établie par les batteries qui régnaient sur toute la côte. L'armée française, maîtresse de la rivière du Ponant, interceptait toute relation entre les Autrichiens et les Anglais ; elle maintenait Gènes dans sa neutralité, en défendait l'approche à l'ennemi, et y entretenait les bonnes dispositions des nombreux partisans de la république. Tels furent les avantages que la France retira du second plan d'opérations que le général Bonaparte avait conçu. Il voulait qu'on profitAt de ces succès pour enlever le camp retranché de Ceva, centre de résistance des Piémontais ; il demandait qu'on se précipitilt sur le Piémont , et il forma en conséquence un plan d'invasion sur l'Italie, qui fut envoyé au comité de la guerre. Mais la fortune réservait l'exécution de ce plan à celui-là seul qui l'avait conçu et proposé.
Tandis que le général Bonaparte cherchait à illustrer l'armée d'Italie, et préparait son affermissement sur les sommités des Alpes et sur les rivages de la Méditerranée, les Anglais, chassés de Toulon, avaient été appelés en Corse, dans le mois de mai (I79i), par le général Paoli, et s'étaient rendus maîtres de l'île, où les Français ne conservaient plus que les villes de Calvi et de Bastia. Trois députés de la consulta, présidée par Paoli, étaient allés à Londres offrir la souveraineté de la Corse au roi d'Angleterre, qui l'avait acceptée ; mais Paoli n'obtint pas la vice-royauté, qui fut donnée à lord Elliot. Trompé dans ses espérances , Paoli ne tarda pas à s'embarquer pour l'Angleterre. Ce fut là qu'il reçut , pour salaire de sa défection , une pension qui lui fut payée jusqu'à sa mort. Ce vieillard, naguère entouré de l'estime européenne, termina ainsi, chez l'étranger, une vie dont il avait souillé les dernières années en trahissant sa première et sa seconde patrie. La ville de Bastia , défendue par Lacombe Saint- Michel , soutint héroïquement pendant deux mois , contre l'insurrection de la Corse et les forces de terre et de mer de l'Angleterre , le siège le plus désastreux : la famine y joignit tous ses fléaux. Enfin, le 20 juillet, cette ville, à moitié détruite, capitula.
Un mois après l'occupation de la Corse par les Anglais, un événement inattendu vint surprendre la France et l'Europe : le 9 thermidor (27 juillet 179'») avait détrôné le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just. Couthon avait dit à la tribune : // faut retrancher du corps de l'État les membres gangrenés. Alors Vadier, Tallien, Fréron, Billaud-Varennes, etc., dénoncèrent leurs prescripteurs; et sacrifièrent à leur sûreté vingt-deux de leurs collègues ; mais la victoire, utile seulement à ses auteurs, ne tourna nullement au profit de ceux qui, détenus sous les noms alors si communs de conspirateurs, de suspects, avaient eu le boidieur d'échajjper aux triumvirs. Le char de la mort se promena encore pendant cpielques jours dans les rues de la capitale. La république resta aux mains de Billaud-Varennes, de Vadier, de VouUand, d'Amar, de Fréron, de
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FouduS de Tallien , etc. Ils avaient abattu Robespierre, mais ils se déclarèrent ses héritiers. La iiadu! Ilierniiiloriennc l'ut un moment suspendue sur la tête du général Bonaparte.
Pendant l'hiver de 179i. à 171)ô, il avait inspeeté l'armement des batteries établies sur le littoral de la Méditerranée. Dans ses courses, on l'avait vu plusieurs fois à Toulon, à Marseille, où la fureur de la réaction était échauffée par les passions méridionales. Comme on craignait, dans cette dernière ville, que la société populaire ne s'eniparAt du magasin d'armes et à poudre des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, détruits à l'époque de la révolution, le général Bonaparte remit aux autorités un projet pour élever une muraille crénelée qui fermât ces forts du côté de la ville. Ce plan, envoyé à Paris, fut (lualilié de libeiiicide par la Convention, et le général d'artillerie de l'armée d'Italie mandé à la barre. Il était retourné au quartier-général de Nice, où les représentants en mission près de cette armée le firent garder à vue. La situation de Bonaparte devenait d'autant plus dangereuse à cette époque, où rien n'était oublié ni pardonné , que les vainqueurs de thermidor n'avaient point ignoré les relations d'amitié qui avaient existé à l'armée entre lui et Robespierre jeune, lequel avait péri avec son frère dans cette journée. Bonaparte , envoyé à Paris , succombait infailliblement. Les nouvelles (pi'on recevait n'avaient pas un caractère propre <à tranquilliser ses amis, et Gasparin, dont l'attachement lui était assuré depuis le siège de Toulon, ne pouvait rien sans l'avis de ses deux collègues, lleureusertient les menaces du dehors vinrent au secours de Bonaparte : le crédit qu'il avait dans l'armée et la confiance du général en chef et des soldats se réveillèrent hautement à la nouvelle des mouvements de l'ennemi. Pressés par le danger dont la responsabilité pesait sur leurs tètes, les représentants écrivirent au comité de salut public qu'on ne pouvait se passer du général Bonaparte, et le décret de citation à la barre fut rapporté. Sous Dugommier à Toulon et sous Dumerbion à l'armée d'Italie, Bonaparte était, pour les soldats, le véritable général en chef.
Une accusation non moins dangereuse que la première pesait encore sur lui. Dans une course qu'il avait faite à Toulon peu auparavant, il avait été assez heureux pour sauver de la fureur du peuple plusieurs émigrés pris sur un bâtiment espagnol par des corsaires français. Les partisans de la Montagne faisaient dans cette ville une guerre à mort aux partisans de la réaction thermidorienne. Tout ce qui appartenait à l'armée de terre et de mer, les ouvriers de l'arsenal, les équipages des vaisseaux et la populace de la ville, prenaient le parti de la Montagne contre les représentants en mission, et dans une émeute ils demandèrent hautement leur mort et celle des émigrés. Heureusement le général Bonaparte reconnut à la tète de ce tumulte des canonniers du siège de Toulcn. Il monta sur un chantier, leur parla, \v\m\. sur eux tout son empire, et pai * lut à sau\er les représentants du peuple, qu'on \oulait mettre à la lanterne ;
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il promit aussi à la multitude qui assiégeait la maison où l'on venait de conduire les émigrés que le lendemain ils seraient jugés. La nuit il les lit cacher dans des caissons du parc. Voilà connnent ils purent sortir de la ville et aller s'embarquer à 11} ères, où un bateau les attendait. Ainsi, Bonaparte, paraissant à la barre de la Convention, devait, suivant que tel ou tel parti dominerait dans l'assemblée , craindre de s'entendre condamner pour avoir eu des liaisons avec Robespierre jeune, pour avoir voulu sauver les magasins de Marseille de la fureur populaire, et enfin pour avoir arraché dans Toulon, aux partisans de la Montagne , des émigrés et des représentants du peuple. Un nouvel incident ramena à Paris le jeune commandant de l'artillerie à l'armée d'Italie.
La révolution du 9 thermidor avait déplacé les membres des comités. Un représentant du peuple, Aubry, ancien capitaine d'artillerie, venait d'être appelé à' la direction du comité de la guerre. Jaloux de la réputation que venait d'acquérir son camarade Bonaparte , il lui ôta le commandement de son arme pour lui donner une brigade d'infanterie dans la Vendée. Bonaparte pouvait accepter sans doute un poste où il aurait contribué à l'extinction de la guerre civile, (pii était à ses yeux le plus grand des Iléaux ; mais du haut des Apennins il a deviné la conquête de l'Italie ; il a conduit lui-même les premiers succès de l'armée dont il possède la confiance, et, pressé de remplir la destinée glorieuse à laquelle il se sent appelé , il se rend à Paris pour obtenir d'Aubry la conservation de son commandement. Dans l'entrevue qu'il obtint, le ministre se montra intlexible, lui objectant qu'il était trop jeune pour commander plus longtemps en chef dans une arme qui demandait de l'expérience. « On vieillit a vile sur le chni/ip de bataille, répondit Bonaparte, et j'en arrive, v Tout fut iiuitile. Bonaparte refusa la brigade de l'armée de l'Ouest, et resta à Paris, où il rentra dans la vie piivée.
Ses amis Sébastiani et Junot l'avaient accompagné. Us prirent ensemble un petit logement rue de la Michodière. La détresse se fit bientôt sentir. Bonaparte fut obligé, pour vivre, de vendre une précieuse collection d'ouvrages militaires qu'il avait rajiportés de Marseille. 11 eut un moment, dit-on, l'idée d'aller servir le sultan ; mais il fut bietitùt détourné de ce projet par les circonstances qui amenèrent la journée du 1" prairial, par celles qui suivirent l'expédition de Ouiberon, par l'attente de la nouvelle constitution que préparait la Convention, enfin par les agitations qui fermentaient dans la capitale. Le parti royaliste avait relevé la tète après le 9 thermidor, et les sections de la garde nationale semblaient annoncer des dispositions favorables à ce parti. Les royalistes y étaient en majorité. Bonaparte; prévit alors (pie, dans peu de; tenq)s, il pourrait se faire une place au milieu des mouvements qui devaient éclater.
Cependant il aurait été tout à fait oublié à Paris , si Doulcet de Pontécoulant n'eût remplacé Aubry. Doulcet, à qui les talents et les services de Bonaparte étaient bien connus , lut particulièrement frappe du rapport envoyé par lui au
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comité de la guerre, après l'affaire du Cairo, pour la campagne d'Italie, dont le comité s'occupait exclusivement. Ayant donc appris que le général Bonaparte était à Paris, il le fit appeler et l'attacha au comité topographiiiue , où se préparaient les mouvements des armées.
Si, pendant le temps de son inactivité, Bonaparte, sans fortune et sans traitement, eut beaucoup à souffrir, sa détresse tourna peut-être au profit de son génie ; absorbé dans de profondes méditations sur l'art de la guerre, ce fut alors qu'il enfanta dans l'ombre l'admirable plan de campagne qu'il développa bientôt au comité, et qui éleva si haut la gloire de son auteur. Mais il fallut une crise politique pour que Bonaparte, appelé par la Convention et mis en lumière par le succès, pût l'éaliser les grandes choses qu'il avait conçues.