‹ Histoire de NapoléonChapitre 6 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Élat de la France depuis le 9 thcrniidor. — La majorité des sections prend les armes eoiilrc la Convention. — Journée du 13 vendémiaire ( 5 octobre.) — Mariage de Bonaparte.

A diversité et l'importance des événements qui occupent l'année 1795 en font une des plus importantes de l'histoire contemporaine. La Hollande est conquise par Picliegru. La paix avec la Toscane , la première paix signée avec la république française, nous fait rentrer dans le système européen. La Prusse imite la Toscane, et entre missi en négociation. La Vendée elle-même traite avec la Convention. La journée du 12 germinal voit expirer devant cette assemblée un mouvement révolutionnaire.

Barrère, Collot-d'IIcrbois, Billaud -Varennes, Vadier, accusés d'avoir produit ce tumulte pour se soustraire à la déportation, subissent un jugement dont ils ne comprennent pas toute la clémence. On ordonne le désarmement des terroristes. Les biens des condamnés, sauf pour cause d'émigration, sont rendus aux familles. On n'excepte qve la famille de Louis XVI et celle de llobespieire! FoU(iuier-Tainville et quinze juges des tribunaux révolutionnaires subissent leur cliAtiment. La république française et la république batave s'unissent par un traité de paiv et d'alliance. La journée du I" prairial revoit la Convention en péril, et son enceinte

2k HISTOIRE DE NAPOLÉON.

forcée par une armée d'insurgés. Le représentant Féraud est foulé aux pieds en voulant s'opposer à l'irruption du peuple dans la salle; sa tête est coupée, et présentée au bout d'une pique au président Boissy-d'Anglas, dont l'altitude imposante rappelle un genre d'héroïsme admirable, Ilarlay de>ant les Seize. Les sections, cette fois, sauvent la Convention pour sauver la France d'une nouvelle terreur. Treize condamnés pour l'attentat du T' prairial luttent de célébrité comme de courage, et se frappent tous du même couteau ; peu d'entre eux sont portés vivants sur l'échafaud. On abolit le tribunal révolutionnaire. Un décret de la Convention ferme les sociétés populaires. D'autres décrets déclarent le Rhin barrière immuable du territoire français, et rapportent la loi des suspects. La constitution de l'an m, par laquelle la Convention se décime elle-même et divise en deux conseils l'unité de la représentation nationale, est proposée. Tels sont les présages et les avant-coureurs du 13 vendémiaire et de la fortune de Bonaparte .

Le 9 thermidor n'avait assuré en résultat que le triomphe de la révolution sur la terreur, mais le but de l'entreprise était autre ; seulement, les royalistes avaient été gagnés de vitesse. En dehors de la Convention, le tableau était encore plus sombre. La France ressemblait à un empire mis en saisie par d'avides et implacables créanciers, et pillé par ses débiteurs au désespoir. Ces débiteurs, c'étaient les habitants ; ces créanciers , les réacteurs du 9 thermidor. Aussi les sources premières de la fortune républicaine furent-elles bientôt taries, l'n discrédit mortel frappa les assignats et jusqu'aux domaines nationaux. Le comité de salut public avait créé le maximum et les réquisitions. Ces moyens iniques , mais puissants, qui alimentaient les magasins militaires étaient tombés avec lui, et la fatalité de cette période de temps faisait que le retour d'une sorte de justice envers les individus devenait funeste à la nation. Le pain du soldat n'était plus assuré ; la solde manqua, et le recrutement Uii-méme dut cesser ; il n'y avait de fidèle que la gloire. Le royalisme caché sous les couleurs républicaines voyait avec joie un pareil état de choses, et s'apprêtait à en profiter.

Paris souffrait beaucoup aussi de la disette, du discrédit du papier-monnaie, et de toutes les conséquences fatales d'une mauvaise administration ; mais cette ville présentait en même temps un autre spectacle bien propre à étonner ceux (jui pouvaient l'observer avec calme. Aussitôt que le joug de la terreur fut brisé, plusieurs classes de la société se précipitèrent dans l'anarchie morale la plus complète. Une sorte de joie effrénée, de débauche publique, caractérisa les saturnales de la délivi'ance commune ; on institua le bal des victimes , fondé par les héritiers des victimes elles-mêmes. Les trésors cachés revirent la lumière, les nouvelles fortunes osèrent se montrer et lutter avec les anciennes. Toutes les larmes se séchèrent comme par enchantement, et l'honorable pauvreté commença il rougir d'elle-même. Le caractère national subissait à Paris sa seconde révolution ; ainsi que le malheur, la prudence fut aussi oubliée. Le parti roja-

IIISTOIIIK l»K NAl»OLK()>. -25

liste, qui avait inondé les étiiafauils ilo son sang, se releva tout à eoiip, et passa (le la stupeur à l'audace. Il n'est pas donné aux hommes, après une horrible infortune, de désirer à demi. On se sentait porté à vouloir un état de choses totalement contraire à celui sous lequel on avait gémi si longtemps.

La conspiration trouva bientôt un puissant aliment dans l'adoption d'une nouvelle constitution qui confiait le pouvoir exécutif à un Directoire composé de cinq membres, et divisait la représentation nationale en deux Conseils. Soumise à l'acceptation du peuple convoqué en assemb'ées primaires, celte constitution renfermait en elle le germe de la lutte contre-révolutionnaire qui était sur le point d'éclater. On attribuait, non sans raison, la chute de la constitution de 1791 au décret de la Constituante , dont l'imprudente abnégation avait exclu tous ses membres de la législature suivante. La Convention, pour éviter la faute commise par ses prédécesseurs, inséra dans le nouveau pacte social deux lois additionnelles : par l'une, elle devait fournir les deux tiers de la législature ; par l'autre, un tiers seulement des deux Conseils, pour cette fois, était à la nomination des assemblées électorales. Une troisième loi soumettait ces deux dispositions à l'acceptation du peuple. Là résidait le danger pour la Convention.

Le parti royaliste avait compté sur une législature entièremeiit nouvelle pour opérer une contre-révolution. Faisant cause commune pour cette fois avec les républicains, il se répandit en déclamations populaires, et donna le change à l'opinion, en protestant hautement au nom des libertés électorales. Sur les quarante-huit sections qui composaient la garde nationale, cinq seulement étaient pour la Convention. Les quarante-trois autres se soule\èrent, se réunirent en assemblées armées et délibérantes, et rejetèrent les lois additionnelles. La Convention, voulut se montrer forte, et prendre en pitié ces agitations. Elle crut les terminer en proclamant, le 2.3 septembre, l'acceptation de la constitution par la majorité des assemblées primaires. Malgré cela, le 24, une réunion d'électeurs se forma hostilement à l'Odéon. Cette assemblée illégale, ou pour mieux dire insurrectionnelle, fut dissoute par la force. On était au 10 vendémiaire (2 octobre),

La guerre civile allait commencer. La section Lepellelier, réiniie au couvent des Filles-Saint-Thomas, donna le signal. La Convention ordonna la cli'iture du couvent et le désarmement de la section. Si Paris s'était souvenu des barricades, la Convention succombait, et Bonaparte perdait l'occasion qui allait le produire sur la scène du monde. La rue Vivienne fut tout à coup occupée par le général Menou, à la tète d'une force imposante ; mais il trouva les gardes nationaux de la section rangés en bataille, et les maisons occupées parles sectionnaires. Les commissaires de la Convention voulurent parlementer avec le comité de la section, celui-ci déclara représenter le peuple et refusa de se soumettre. Toutefois une sorte de capitulation termina cette usurpation du pou\oir souverain ; et, maîtresse du champ de bataille sans avoir combattu, la section Lepellelier n'en avait que plus raison de chanter victoire.

Au milieu lie ces continuelles asitations, Bonaparte, resté sans emploi, se livrait aux habitudes de la vie privée : il était à Fcydeau, spectacle voisin du lliéAtre de la guerre, quand il apprit ce (|ui se passait; il se rendit aussitôt dans la rue Vivieniie, fut témoin de la retraite des troupes de la (Convention, et courut à l'Assemblée. Menou était dénoncé par les commissaires mômes qui l'avaient accompagné, et qui , loin de déployer la moindre énergie , avaient contrarié les dispositions qu'il avait voulu prendre. Ce général pouvait tout aussi bien leur reprocher d'avoir échoué dans leur négociation avec le comité de la section Lepelletier. Menou fut mis en arrestation. L'agitation redoubla encore dans l'Assemblée aux nouvelles des propositions qui se succédèrent pendant la nuit. Divers orateurs montèrent à la tribune, et dénoncèrent hautement le péril public. Mais les opinions, partagées d'abord sur le choix d'un chef militaire, furent à la fin entraînées, soit par les représentants du peuple qui a\aient pu juger des talents de Bonaparte pendant leur mission aux armées du Midi, soit par les membres du comité de gouvernement ; elles se réunirent donc sur le jeune général, qui, caché dans la foule, était témoin de cette délibération: sans doute alors il se souvint d'Aubry, de l'inaction à laquelle ce ministre l'avait condamné, de l'Qbscurité qui enveloppa tout à coup le vainqueur de Toulon et le commandant d'artillerie de l'armée d'Italie. Cette fois, c'est la destinée ellemême qui vient le prendre par la main. Bonaparte se rend au comité de salut public, où il était attendu.

Témoin, la veille dans la rue Vivienne, de la conduite des commissaires de la Convention, il déclare qu'il n'acceptera pas le commandement s'il doit marcher sous leurs ordres. Le péril pressait : pour trancher la difficulté, on nomma Barras commandant en chef, et Bonaparte commandaid en second. Barras n'entendait rien à la guerre ; mais, chargé au 9 thermidor de dissiper la commune insurgée pour Robespierre, il était devenu célèbre, moins en raison de la difficulté, que de l'importance de ce coup d'état. Barras réuint donc dans sa personne les pouvoirs des trois commissaires et ceux de général en rhef. (Connaissant depuis Toulon le général Bonaparte, il s'empressa de lui déléguer son autorité militaire.

.aussitôt (pie Bonaparte tut investi du counnaiidement, ilenvova le chef d'escadron Murât, avec un fort détachement, s'emparer des quarante pièces d'artillerie parquées à la plaine des Sablons. Minuit sonnait : un moment plus tard elles allaient être enlevées par une colonne de la section Lepelletier, qui, voyant les trois cents chevaux de Murât, n'osa pas les attaquer. Le lendemain, 13 vendémaire, à neuf heures du matin, l'artillerie est placée à la tète du pont Louis \VI, du pont Ro\al,dela rue Saint-llonoré, au Pont -Tournant , enfin ii toutes les aveiuies des Tuileries. L'armée, d'abord de cinq mille hommes, est poi'tée à huit mille cinq cents. Trois bataillons, coniposés d'anciens satellites de la Convention, sont iii'nics, organisés, et mis sons les ordres du général lier-

ruyer. C'étaient d'aiifiens patriotes éprouvés, disgraciés depuis le 9 thermidor.

Malgré ces préparatifs, l'assemblée était peu rassurée et parlait de traiter avec les sections ou de se retirer à Saint-Cloud. Déjà un parlementaire des sections, envoyé par Panican, leur général, avait osé venir sommer la Convention de retirer ses troupes. Bonaparte fit porter huit cents fusils dans la salle pour armer les députés et former ainsi une réserve. Les sections occupaient les postes de Saint-Roch et du Théâtre-Français, et les hauteurs de la Buftc-des-Moulins ; tandis qu'une partie de leurs forces avait pris position sur le Pont-Neuf, où Cartaux, l'ancien général de l'armée de Toulon, était avec quatre cents hommes et quati'e pièces d'artillerie, l'ne de leurs colonnes, battant la charge, essaya de déboucher par le pont Royal. Il était quatre heures après midi, le feu commença aussitôt, mais à six heures, après une faible résistance, les sections furent mises en déroute. Le général Ronaparte avait sauvé le gouvernement. 11 fit acquitter Menou, que le comité voulait condamner à mort. Ainsi l'autorité militaire prévalut sur la puissance civile, qui lui devait son salut.

Dès cette époque, le nom de Bonaparte devint populaire. La qualité de général en second de l'armée de l'intérieur, dans laquelle la Convention venait de le confirmer, lui imposait l'obligation de pourvoir à l'ordre public. Sans cesse au milieu du peuple, il le harangua plusieurs fois aux halles et dans les faubourgs, et prit sur lui un grand ascendant.

La Convention avait décrété le désarmement des sections. Quoique cette opération atta(iu;U tout à coup les habitudes et les droits des citoyens, elle ne rencontra pas d'obstacles. Par un singulier hasard elle devint l'occasion du mariage de Bonaparte. Des perquisitions avaient été faites avec tant de rigueur dans les maisons, qu'aucune arme n'y était restée. Un matin, on introduisit chez le général un enfant de douze à treize ans, qui venait réclamer l'épée de son père, mort sur l'échafaud : cet enfant était Eugène Beauharnais. L'épée lui fut rendue. Sa mère, voulant elle-même remercier le général, obtint de lui être présentée. Voilà comment Bonaparte comuit madame de Reauharnais. Il se dissimula quelque temps cette passion à lui-même, et encore plus à la personne qui en était l'objet. Mais ce sentiment, bientôt deviné et partagé, puisa une force nouvelle dans la subite élévation qui venait d'honorer sa vie. Cette grandeur lui devint plus chère par l'hommage qu'il en faisait à la femme pleine de douceur et de charmes dont il venait d'obtenir la main. Leur mariage fut célébré le 9 mars 179(5. Les témoins qui, avec les deux époux , signèrent l'acte civil, furent Barras, un îles directeurs de la république; Tallien , membre du Corps Législatif; Camelet , jurisconsulte , et Lemarrois, capitaine aide de camp de Bonaparte (deimis lieutenant-général). Le général Bonaparte avait alors vingt-sept ans; Joséphine était plus âgée que lui de quelques années '.

l.CoUo union, qui |)i;n<l.inl lonylcnips l'U le Ijonlieur île N-ipolcon , ne s'OUiit pas accomplie sans

28 IIISTOIUK l>K NAPOLKdN.

Sur la lin de son ir^iu-, la (".oinpiitioii avfiil cliargi'' le général de l'armée de l'intérieur de réorf^aniscr toute la garde nationale, dont quarante-trois sections passaient pour royalistes sans l'étn; véritablement Bonai)arle en nomma les ofOciers, et créa dans Paris cette milice urbaine ([ui, (piebpies années après, se montra si fidèle à son fondateur. Chargé plus tard du même travail pour la garde directoriale et pour celle du Corps Législatif, il leur laissa le même souvenir. Depuis ce moment, tout ce qui portait un fusil dans la capitale appartint à l'onapartc.

(lifliciiUé. M;i(lam(' de l!L';iiili;iin;iis, liclic (le vingt-cinq mille livres de rentes, débris de sa fortune personnelle et de celle de son uKiri , ;ivait des amis ([ui lui Tirent de vives représentations sur son mariage avec un niililaire plus jeune qu'elle et sans fortune. On a raconté à ce sujet une anecdote que nous transcrivons ici : Madame de Beanliarnais était allée avec son futur mari clicz il' Ragnideau , son notaire, chargé de rédiger le contrat de mariage. Ce notaire, qui fut depuis celui de Napoléon, se crut obligé de faire quelques observations à sa cliente. Il prolila du. moment où il se trouva seul avec elle pour lui renouveler les instances que la plupart de ses amis lui avaient déjà fitites, et Unit par lui dire : « Comment i)ouvez-vous épouser un soldat ((ui n'a que la cape et l'épéc/? » Bonaparte, qui se trouvait dans une pièce voisine dont la porte était enir'ouverte, parut n'avoir rien entendu. Mais huit années plus tard , le 2 <lécembre 1801, jour de son couronnement , au niomenl où il allait partir pour Notre-Dame , il aperçut , dans la foule des gens de sa maison , M'' Uaguideau; il le tire à l'écart, et, lui montrant d'un côlé le manteau impérial parsemé d'abeilles d'or, et de l'autre la longue épée de Charleinagne : « Monsieur, lui dit-il en souriant, voilà la cape, et voici l'épée. »

Page 1