PROCLAMATION A L'ARMÉE
Golfe Juan, 1" mars.
« Soldats !
(' Nous n'avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos « lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur. Dans mon exil, j'ai entendu « votre voix; je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls... Nous « devons oublier que nous avons été les maîtres des nations, mais nous ne devons « pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être le maître « chez nous?... Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz , à léna, à B Montmirail !... Les vétérans de l'armée de Sambre-et-Meuse , du Rhin , d'Italie, « d'Egypte, de l'Ouest, de la grande armée, sont humiliés... Venez vous ranger « sous les drapeaux de votre chef. . . et la victoire marchera encore au pas de charge. (( L'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours « de Notre-Dame... Dans votre vieillesse, entourés et considérés de vos concitoyens, « ils vous entendront avec respect raconter vos hauts faits. Vous pourrez dire « avec orgueil : Et moi aussi, je faisais partie de cette grande armée qui est entrée « deux fois dans les nmrs de Vienne , dans ceux de Rome , de Berlin , de Madi-id , « de Moskou, qui a délivré Paris de la souillure que la trahison et la présence de « l'ennemi y ont empreinte... »
a Français !
« La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos ennemis. « L'armée dont je lui avais confié le commandement était , par le nombre de ses « bataillons, par la bravoure et le patriotisme des troupes (|ui la composaient, en « état de battre le corps d'armée aulricliieti (|ui lui élail opposé, cl (iarri\er sur «les derrières du flanc gauche de l'enneini qui menaçait Paris.
« Les vicloires de Champ-.Vuberl, de Montmirail, de Chateau-fhierr\ , de Vauv- (1 C.lianqis, (le C.nnniuis, de Miinlcrcan. de Cra >ne. il" Reim*. d'Arcissnr-Aube et
« tie Saint-Dizicr ; l'insurreclion des braves paysans de lu Lorraine et de la Chani- « pagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et la position « que j'avais prise sur les derrières de l'armée ennemie , en la séparant de ses « magasins , de ses parcs de réserve , de ses convois et de tous ses équipages , « l'avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais « sur le point d'être plus puissants, et l'élite de l'armée alliée était perdue sans « ressource : elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle avait « si impitoyablement saccagées , lorsque la trahison du duc de Raguse livra la « capitale et désorganisa l'ai'mée. La conduite inattendue de ces deux généraux , « (jui ti'ahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur, changea le « destin de la guerre. La situation de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire « qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions , par la séparation de ses parcs « de réserve.
« Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon cœur fut déchiré, mais « mon ilme resta inébranlable, etc.. »
Le 6, Napoléon partit de Gap pour Grenoble. A Saint-Bomiet, on allait sonner le tocsin afin de faire lever les villages en sa faveur : « Non, dit-il aux habitants, « vos sentiments me garantissent ceux de mes soldats. Plus j'en rencontrerai , « plus j'en aurai. Restez donc tranquilles chez vous. » A Sisteron, le maire voulait insurger sa coammne contre Napoléon ; mais le général Cambroime , arrivé seul en avant de ses grenadiers, dont il venait préparer le logement, intimida tellement ce magistrat, qu'il s'excusa sur la crainte que ses administrés ne fussent pas bien payés : « Eh bien ! payez-vous, » dit Cambronne en jetant sa bourse. Les habitants fournirent des vivres en abondance, et offrirent un drapeau ti'icolore au bataillon de l'île d'Elbe. En sortant de la mairie, le général Cambronne se trouva arrêté, avec ses quarante grenadiers, par une colonne envoyée de Grenoble. Il chercha à parlementer; on ne l'écouta pas. Napoléon , instruit de ce contre-temps, s'avança vers la troupe, et fut bientôt rejoint par sa garde, accourue au danger, malgré la fatigue qui l'accablait: « Avec vous, mes braves, « leur dit-il , je ne craindrais pas dix mille hommes. » Cependant le bataillon sorti de Grenoble, ayant rétrogadé, avait pris position. Napoléon alla le reconnaître, et se fit précéder d'un officier qu'on ne voulut pas entendre : On m'a trompé, dit l'Empereur au général Bertrand; n importe, en avant! Il mit pied à terre, s'avança vers le bataillon indécis, et, découvrant sa poitrine: «S'il en est un « parmi vous, dit-il en s'adressant aux soldats, s'il en est un seul qui veuille tuer « son général, son Empereur, il lepeut ; le voici ! » Les soldats répondirent par des cris de : Vive l'Empereur ! et demandèrent à marcher sur Grenoble avec lui. Ce moment fut décisif. Un seul coup de fusil enlevait à la postérité le plus étonnant épisode de l'histoire de France, et la moindre résistance de la part de ce bataillon eût produit celle de toute la division qui couvrait Grenoble. Lu colonel de Labé-
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(loyère n'iiuiiiit pa.s pu ainciierà Napoléon le 7'' de ligne. Ce puissant renfort le décida à entrer le soir à Grenoble , où le général Marchand avait pris des mesures de défense. Les portes de la ville étaient fermées: la gai'nison se di'ployait sui' les remparts; elle se composait du 3' régiment du génie, du G' de ligne, dont un bataillon était rangé depuis le matin sous le drapeau impérial ; du i« de hussards , et (lu 4' d'artillerie, où Napoléon avait été capitaine. Du haut des remparts, où .s'était portée la population de la ville, la garnison, frappée d'étonnement, voyait s'avancer Napoléon avec sa troupe, l'arme renversée, et marchant, ivre de joie, aux cris de vive Grenoble! vive la France! vive /'fwî/je/eu/-/ L'enthousiasme est électrique chez tous les hommes, et principalement dans les circonstances qui surprennent tout à coup leur imagination. Les remparts de Grenoble retentirent soudain des mêmes acclamations, et à l'instant les portes de la ville furent brisées par les habitants. « Tiens ! dirent-ils à Napoléon , au défaut des clefs de ta bonne « ville, en voici les portes. » — Tout est décidé maintenant, dit Napoléon à ses « officiers, tout est décidé; nous allons à Paris.
Le lendemain, 8 mars, il fut reconnu et complimenté solennellement comme empereur par toutes les autorités civiles , judiciaires , militaires et ecclésiastiques. 0 J'ai su que la France était malheureuse , leur dit-il , j'ai entendu ses gémisse- « ments et ses reproches. Mes di-oits ne sont autres que les droits du peuple... « Je viens les reprendre, non pour régner, le trône n'est rien pour moi ; non pour « me venger, je veux oublier tout ce qui a été dit, fait et écrit depuis la capitulan tion de Paris. J'ai trop aimé la guerre; je ne la ferai plus... Nous devons oublier « que nous avons été les maîtres du monde... Je veux régner pour rendre notre « belle France libre, heureuse et indépendante... Je veux être moins son souve- « rain que le premier et le meilleur de ses citoyens. » Napoléon redevint subitement l'homme des soldats et du peuple , dont son retour merveilleux avait saisi , exalté toutes les facultés. Aussi , à la revue qu'il passa de la garnison de Grenoble, l'enthousiasme public monta jusqu'au délire, surtout après ces paroles qu'il adressa au ï' d'artillerie : « C'est parmi vous que j'ai fait mes premières armes ; <r je vous aime tous comme d'anciens camarades. Je vous ai suivis sur le champ « de bataille, et j'ai toujours été content de vous ; mais j'espère que nous n'aurons tt pas besoin de vos canons. Il faut à la France de la modération et du repos. « L'armée jouira, dans le sein de la paix , du bien que je lui ai déjà fait et que je « lui ferai encore. Les soldats ont trouvé en moi leur père ; ils peuvent compter « sur les récompenses qu'ils ont méritées... » Après la revue, la garnison .se mit en marche sur Lyon, au nombre de six mille hommes.
Il y avait sept jours que cette révolution d'une espèce si merveilleuse, et tentée par un seul homme, continuait son cours, lorsque le Moni'eur apprit à la France l'arrivée de Napoléon , par une ordonnance royale qui le mettait hors la loi , et par une proclamation qui convoquait sur-le-champ les deux Chambres. Le lendemain, le même journal publia que Napoléon, abandonné des siens, poursuivi par la popu-
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lalion et les garnisons, errait dans les montagnes, et ne pouvait écliappcr h la liaine commune. Mais on connaissait le Moniteur, aussi les nouvelles de cette feuille officielle n'obtinrent pas un grand crédit. Toutefois il y eut deux opinions : l'une, celle de la masse, qui croyait au succès de Napoléon; l'autre, celle de la cour, qui mépiisait un si faible eiH\emi, comme vingt-cinq ans auparavant elle avait méprisé la révolution. Cependant on ne put cacber longtemps l'entrée à (Irenoble , ni la marcbe sur Lyon. En conséquence , Monsieur , le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald, partirent en toute hâte pour cette ville... le duc d'Angouléme , le maréchal Masséna , les généraux Marchand et Duvernet , devaient fermer la retraite à Napoléon; sur ses flancs se trouvait le général Lecourbe. Le maréchal Oudinot s'avançait à la tête de ses invincibles grenadiers; tout le Midi était levé. Enfin , le 11 mai's , on annonça à Paris que Bonaparte avait été complètement battu du côté de Bourgoing. Cependant il avait occupé Bourgoing le 9, sans coup férir, et le 10 , à sept heures du soir, il était entré à Lyon à la tête de- l'armée envoyée pour le combattre. Descendu à l'archevêché, que venait de quitter MOiNsiECR, il n'avait pas voulu d'autre garde que la garde nationale à pied ; celle à cheval s'étant présentée : « Nos institutions, lui dit-il , ne reconnaissent » pas de gardes nationales à cheval; d'ailleurs, vous vous êtes si mal conduits avec « le comte d'Artois, que je ne veu\ point de vous. » En effet, de tous les nobles dont cette garde était presque entièrement composée, un seul avait suivi le prince jusqu'à ce que sa personne fût hors de tout danger. Napoléon le fit appeler : a Je « n'ai jamais laissé , lui dit-il, une bonne action sans récompense : je vous donne « la croix de la Légion-d'Honneur. »
Pendant que Napoléon recevait à Lyon, de toutes les divisions militaires de l'Est, les assurances les plus positives de leur retour à son drapeau , le roi recevait chaque jour, des autres points de la France, une foule d'adresses qui lui portaient , au nom des généraux et des troupes , le vœu de mourir pour le défendre.
En écrivant de Lyon à son frère Joseph , Napoléon l'avait chargé de faire déclarer à la Russie et à l'Autriche, ainsi qu'aux autres puissances, qu'il voulait tenir loyalement le traité de Paris. Les paroles qu'il dit alors aux autorités retentirent
dans toute la France : J'ai été entraîné par la force des événements dans
une fausse route; mais, instruit par l'expérience, j'ai abjuré cet amour de la gloire, si naturel aux Français, qui a eu pour la France et pour moi tant de funestes résultats Je me suis trompé en croyant que k temps él ail venu de rendre la France
le chef-lieu d'un grand empire. Cette abjuration de l'esprit de conquête était sincère de la part de Napoléon, piêt à jurer le traité de Paris. Ce fut aussi à Lyon que, naturellement entraîné à ce jiarti par le triomjjbe politique et militaire qui l'avait porté du golfe Juan, à travers la ville de (Irenoble, dans la seconde \ille de France, au milieu d'une population dont à chiupie moment levaltation l'enivrait lui-même. Napoléon reprit la sou^erainclé et dicta plusieuis décrets d'uiuï haute importance, mais non pas tous maniués du même caractère d'à-inopos. Le
premier de ces décrets prononçait la dissolution des deux Chambres, et ordonnait la réunion à Paris, en assemblée extraordinaire du Cliamp-de-Mai, des collèges électoraux de l'Empire, soit pour corriger nos inslilulions , soit pour assister au couronnement de l'Impéralrice et du roi de Rome. Un autre décret l'établissait contre les émigrés non rajés, rentrés en France depuis le t" janvier 181 i, la législation des assemblées nationales, et il frappait leurs biens de séquestre.
Le général Bertrand et le duc de Bassano refusèrent avec raison d'apposer leurs signatures à ces décrets. Je ne siff/ierai point , disait Bertrand à Lyon; ce n'est pas ce que l' Empereur nous a promis. Et, en effet, Napoléon venait de dire aux magistrats de Grenoble : « Je veux être moins le souverain de la France , que son « premier et son meilleur cilojen. »
Le gouvernement royal avait envoyé le maréchal Ney se mettre à la tête d'une ai'mée à Lons-le-Saulnier : Napoléon chargea le général Bertrand de lui écrire l'état des choses, en le rendant responsable de la guerre civile, s'il ne faisait pas sa soumission. Flaitez-Ie, disait l'Empereui", tnais ne le caressez pas trop; il croirait que je le crains, et se ferait prier. Cependant, grùce à la renommée, la révolution était déjà faite dans l'armée du maréchal : elle n'avait qu'un cri, celui de marcher à Lyon , non pour combattre Napoléon , mais pour le suivre. La défection s'était mise dans plusieurs de ses régiments; et, entraîné par son armée hors du parti du roi , qu'il ne pouvait plus défendre , le malheureux maréchal adressa , le 13 mars, à ses soldats, l'ordre du jom" suivant :
« La cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie que la nation fran- « çaise a adoptée va remonter sur le trône... Soldats! les temps ne sont plus oit « l'on (jouvernuit les peuples en étouffant tous leurs droits. La liberté triomphe « enjin, et Napoléon, notre auguste Empereur, va l'affermir à jamais... » Tel était l'esprit de l'armée ; le maréchal n'en était que l'organe.
Rassuré par la déclaration de cette armée , Napoléon alla au-devant d'elle à Auxerre, où, le 18 , il embrassa le maréchal. Là , malgi'é l'ordonnance, qui enjoignait (le lui courir sus , et les projets sinistres qu'on lui annonçait contre sa personne. Napoléon se mêlait au milieu de la foule avec l'abandon de la plus entière confiance. 11 comptait sur l'amoui' du peuple et des troupes : il ne se (rompait pas. L'armée, déjà forte de quatre divisions, se mit en marche sous les yeux de l'Emperem', avec l'ordre d'être à une heure du matin dans Fontainebleau. Le 19 au soir, il était arrivé lui-même à Moret , où il s'arrêta pour attendre le retour des grand'gardes qui avaient dû fouiller la forêt , car on supposait que l'armée du duc de Berry occupait les hauteurs d'Essonne. Essonne avait été fatal à Napoléon; il ne pouvait l'oublier en revenant à Fontainebleau. Il entra dans cette résidence à quatre heures du matin, et revit sans émotion apparente ce théâtre de son abdication, qu'il ne regardait plus que comme une aventure rayée de sa vie. En elTet, le départ du roi , qui monta en voiture à minuit, lui ouvrait Paris ; et, au lieu d'être gardé à Fontainebleau, ainsi qu'en 181V, au milieu de trente mille Fran-
çais, par deux cent mille étraiifîers, il iiimrlinit vers la capitale, accompagné du peuple et de l'armée.
Jamais laveur de la fortune ne dut avoir tant de prix pour Napoléon, elle pouvait effacer à ses yeux l'adversité dont elle était sortie ; mais ce grand souvenir rendit nécessairement plus douloureuse la lente agonie de Sainte-Hélène. En regard de ce brillant retour de prospérité , qui faisait saluer encore du nom iV Empereur le captif de Fontainebleau, le fugitif de l'île d'Elbe, pendant cette même nuit, une scène à laquelle l'infortune et limpuissance donnèrent aussi un louchant caractère, s'était accomplie à Paris. Après \ingt-cinq ans d'absence et dix mois de règne, Louis XVIII, vieux et infirme, reprenait la route de l'exil, appuyé sur les anciens compagnons qui l'y avaient déjà suivi ; et, avant de quitter ce palais de ses pères, témoin de tant d'événements, il n'avait reçu que de timides adieux. 11 avait pu entendre les acclamations de la France proclamant Napoléon ; il a\ait vu revenir tout seuls, de l'armée qui devait arrêter le conquérant, son propre frère et les princes de son sang, réduits comme lui à aller, avec quelques serviteurs, chercher encore un asile sur la teri'e étrangère.
Cependant le congrès de Vienne publiait , dès le 13 mars, une déclaration qui renouvelait l'ordonnance royale du 6. Ce manifeste , cet arrêt commun de toutes les puissances, devint pour elles un nouveau lien. La nécessité réunit tout à coup ceux que l'intérêt avait déjà di\isés. L'entreprise trop prématurée de Napoléon resserra le faisceau des cabinets, qui allait, dit-on, se briser. On parlait d'une convention secrète qui unissait l'Angleterre, l'Autriche et la Franco avec tous leurs alliés, contre la Russie et la Prusse. L'apparition subite de Cennemi commun , l'effrayant succès de sa marche triomphale d'Antibcs à Paris, l'espoir attaché à son retour par la France et l'armée, rapprochèrent soudain les politiques de Vienne, effrayés du murmure des âmes qu'on s'était paitagées au nom de l'indépendance des nations!