CHAPITRE XLV
Arrivée de Napoléon à Paris. - Acte additionnel. — Chanip-de-Mai. — Dépari de Napoléon pour l'armée du Nor d.
Le 20 mars, à neuf heures du soir, Napoléon entra à Paris, par la barrière de Fontainebleau, avec les troupes qui avaient été placées jiour le combattre à Aillejuif, et il l'ut porté jusqu'à ses appartements sur les bras (le la multitude. 11 se vit tout à coup entouré d'une partie de ses anciens ministres, des marécliaux , des officiers et des dames du palais : il se retrouvait en (iiiiiille. Une garde improvisée, et toute composée de généraux, fut placée à sa porte. Les acclamations e\téiiemes se prolongèrent longtemps. Paris, qui s'était é\eillé capitale du royaume, s'endormit capitale d'un empire.
Napoléon dit dans ses IUcuwires, ipie, la luiit inéine de son arrivée i\ Paris, il délibéra si, ave<' trente-cinq ou Irente-siv mille hommes qu'il jiouvait léunii' dans le Nord, il commencerait les hostilités le I" avril, en marchant sur l!ru\elles
HISTOIRE DE NAPOLEON. i7;j
et ralliant sous ses drapeaux cette armée belge qui n'attendait que son sijjnal pour lui servir d'avant-garde. Wellington était à Vienne, Blûcher à Berlin. Les forces anglaises et prussiennes étaient faibles, sans chefs et sans places fortes, disséminées sur les bords du Rhin. Mais il sacrifia au \œu général de la France, c'est-àdire à un sentiment fondé sur la plus grave erreur, une inspiration qui seule eût assuré le succès de la téméraire entreprise qu'il venait d'exécuter. La déclaration du congrès de Vienne ne permettait ni à la France ni à Napoléon la moindre incertitude à cet égard; elle disait qu'il ne pouvait y aroir ni paix ni trêve avec Kapoléon; qu'en détruisant le seul titre légal auquel l'exÉcction du traité de Fontainebleau se trouvait attachée, il s'était placé hors des relations civiles et sociales, qu'il s'était livré à la vindicte publique, etc. Il fallait donc que Napoléon surprit la coalition. Rien ne l'empêchait de s'emparer de la Belgique, d'où le général Maison avait emporté d'énergiques souvenirs de l'attachement des troupes et des habitants pour la France. Napoléon, en différant, laissa l'avantage à ses ennemis du dedans et du dehors.
Dans la nuit du 20 au 21 , arrivèrent les grenadiers de l'île d'Elbe. Les généraux Bertrand, Drouot , Cambronne, représentaient aux Tuileries les trophées d'un triomphe qui n'avait pas coûté une seule goutte de sang, qui avait duré vingt jours, et dont Paris était le repos et le terme! ce triomphe était tout populaire. Aussi Napoléon, entouré de son ancienne cour, et surtout des hommes qui n'avaient presque pas quitté le palais depuis son départ, disait hautement : Ce sont les gens désintéressés qui m'ont amené à Paris; ce sont les sous-lieutenants et les soldats qui ont tant fait : c'est au peuple et à l'armée que je dois tout.
Le 21 , l'Empereur passa en revue toute l'armée réunie à Paris, et dont le commandement avait été donné au duc de Berri.
« Soldats ! dit-il, je suis venu avec six cents hommes en France, parce que je M comptais sur l'amour du peuple et sur le souvenir des vieux soldats. Je n'ai pas « été trompé dans mon attente. Soldats ! je vous en remercie. La gloire de ce que « nous venons de faire est toute au peuple et à vous. La mienne se réduit à vous « avoir connus et appréciés... »
Au moment où le général Cambroiuie et les officiers du bataillon de l'île d'Elbe parurent avec les anciennes aigles de la garde, il reprit la parole et dit :
» Soldats! voilà les officiers du bataillon qui m'a accompagné dans mon mal- « heur : ils sont tous mes amis ; ils étaient chers à mon cœur. Toutes les fois que « je les voyais , ils me représentaient les différents régiments de l'armée. Dans Il mes six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments ; tous me rappe- « laient ces grandes journées dont le souvenir m'est si cher : cai- tous son! cou- « verts d'honorables cicatrices remues à ces batailles mémorables. En les aimant, « c'est vous tous, soldats de l'armée française, que j'aimais. Ils vous rapportent « ces aigles ; qu'elles vous servent de ralliement : en les donnant à la garde, je les « donne à toute l'armée. La trahison et des circonstances malheureuses les
« avaient couvertes d'un voile funèbre; mais, gnîce au peuple français et à vous, « elles reparaissent resplendissantes de toute leur gloire. Jurez qu'elles se trouve- « ront toujours et partout où l'intérêt de la patrie les appellera; que les traîtres « et ceux qui voudraient envahir notre territoire n'en puissent jamais soutenir les « regards ! »
Le roi et sa famille avaient quitté Lille pour se rendre à Gand. Le duc d<' Bourbon, après avoir inutilement cherché à soulever la Vendée, s'était embarqué le 22 mars au Pont-de-Cé, sur la Loire. Il ne restait plus en France que le duc et la duchesse d'Angouléme. La princesse se trouvait à Bordeaux , et le prince à Toulouse. Madame , animée d'un courage viril , essaya de défendre la première de ces cités, et fut réduite enfin à se retirer sur un vaisseau anglais. De son côté , le duc d'Angouléme voulait entraîner le IMidi , à la tête de douze mille hommes de ligne ou de gardes nationales. La guerre civile régnait en Provence et en Languedoc. Le prince avait demandé des secours aux Sardes et aux Suisses. Il marchait avec deux corps d'armée : l'un sous ses ordres , l'autre sous ceux du général Ernouf. Bientôt ce prince se vit , par les mouvements rapides des troupes impériales, renfermé entre la Drôme, le Rhône, la Durance et les montagnes. Il pouvait se sauver seul; mais il préféra justifier la fidélité du petit nombre de braves qui l'avaient suivi , et capituler. A son lever, l'Empereur reçut la dépêche télégraphique qui transmettait cette importante nou\elle, et décida que la capitulation serait exécutée : cette loyale conduite ne devait pas être imitée par ses ennemis. Dans l'après-midi, quelques oppositions se manifestèrent autour de Napoléon. Sa mise hors la loi semblait lui commander de ne pas se dessaisir d'un otage aussi précieux. Il ordonna cependant que la capitulation fût loyalenient exécutée, et il fit écrire au général Grouchy la lettre suivante :
0 L'ordoiuiance du roi en date du 6 mars, et la déclaration signée le 13 à Vienne <( par ses ministres, pourraient m'autoriser à traiter le duc d'Angouléme comme «cette ordonnance et cette déclaration voulaient qu'on me traitât, moi et ma « famille. Mais, constant dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner « que les membres de la famille des Bourbons pussent sortir librement de Franct>. « mon intention est que vous donniez des ordres pour que le duc d'Angouléme « soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que vous veilliez à sa sûreté et à « écarter de sa personne tout nlau^ais traitement. » Cet ordre reçut son exécution le 9 avril: le prince mit à la voile le 16 pour l'Espagne. Le lendemain, le général Grouchy fut nommé maréchal de l'empire. Pai' sa marche rapide, Grouchy avait détruit la guerre civile dans le Midi , comme le général Lamarque dans l'Ouest. Enfin, la France tout entière voyait flotter le drapeau impérial; chaque jour apportait h Napoléon la nouvelle des progrès de sa cause parmi les habitants et les chefs de l'armée.
Le 20 mai's, l'Empei-eur reçut en audience solennelle les adresses des com'S judiciaires, de ses ministres et de son Cunseil d'Ktat ; elles étaient tnules |)atrio-
tiques , et annonçaient assez à Napoléon qu'une grande révolution s'était opérée, pendant l'espaee qu'ils nommaient \' interrègne, dans les esprits de ses anciens serviteurs. Le Conseil d'Étal surtout s'exprimait avec la plus noble indépendance; voici le début de son éloquente adresse :
« Le Conseil d'État, en reprenant ses fonctions, croit devoir faire connaître les « principes qui sont la règle de ses opinions et de sa conduite. La souveraineté « réside dans le peuple : il est la seub; source légitime du jjouvoir... » Après avoir ainsi proclamé le dogme fondamental de la démoci'atie, dogme ipie Napoléon avait reconmi lui-même en soumettant sa nomination à l'approbation du peuple; après avoir parcoui'u les phases de la révolution , du consulat, de l'Empire, le Conseil d'État démontrait que l'abdication de Napoléon , non consacrée par le vœu de la nation, ne pouvait détruire le contrat formé entre elle et l'Empereur, et que Napoléon n'était pas libre de sacrifier les droits de son fils. Passant ensuite à l'établissement du gouvernement royal , il disait que la constitution décrétée par le Sénat n'avait pas été soumise à l'acceptation du peuple ; que le roi avait accordé volontairement , et par le libre exercice de son autorité royale , une charte constitutionnelle appelée ordonnance de réformation; que cette charte n'avait eu d'autre sanction que la lecture qui en avait été faite devant une nouvelle Chambre des députés ; que la présence des armées ennemies avait imprimé un caractère de violence à la publication de ces actes... « L'Empereur, ajoutait le Conseil d'État, « est appelé à garantir de nouveau par des institutions (et il en a pris l'engage- « ment dans ses proclamations à la nation et à l'armée) tous les principes libé- « rau\: la liberté individuelle et l'égalité des droits, la liberté de la presse et « l'abolition de la censure , la liberté des cultes , le vote des contributions et des « lois par les représentants de la nation légalement élus, le maintien des propriétés « nationales de toute origine , l'indépendance et l'inamovibilité des tribunaux , la « l'esponsabilité des ministres et de tous les agents du pouvoir. Pour mieux con- « sacrer les droits et les obligations du peuple et du monarque, les institutions « nationales doivent être revues dans une grande assemblée des représentants, « déjà annoncée par l'Empereur... » Cette adresse ne semblait plus émaner de l'ancien Conseil d'État de l'Empire; et bien qu'à cette époque sa composition n'eût pas éprouvé de changement, il renfermait parmi ses membres beaucoup d'honunes qui saisissaient avec joie une grande occasion de l'entrer dans un ordre constitutionnel.
L'Empereur répondit :
« Li'S princes sont les premiers citoyens de l'État: leur autorité est plus ou « moins étendue, selon l'intérêt des nations qu'ils gouvernent. La souveraineté « elle-même n'est héréditaire que parce que l'intérêt des peuples l'exige. Hors de « ces principes, je ne connais pas de légitimité. J'ai renoncé aux idées du grand « empire dont, depuis (|uin/.e ans, je n'avais encoi-e posé que les bases. Désormais « le bonheur et la consolidation di' l'empire français seront l'objet de toutes mes
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« pensées... » C'était parler en monarque, et non on réformateur, comme U' demandait le Conseil. On désirait une autre constitution : Napoléon préparait un acte additionnel aux constitutions de l'Empire.
L'Ouest, que l'on n'avait pu soulever, le Midi , soumis si rapidement , rendaient à l'heureux Napoléon la France disposée à rentrer avec enthousiasme, encore au nom de la liberté et de l'indépendance nationale, dans la carrière des armes; mais poui' se donner tout entière, elle attendait le manifeste de sa régénération politique de la même bouche qui , au golfe Juan , avait proclamé sa délivrance ; elle l'attendait de celui qui venait de la mettre en péril , et qu'elle voulait sauver comme elle-même. Par une fatalité, ou plutôt par un aveuglement inconcevable, au lieu de la proclamation solennelle des garanties complètes qui étaient dues à la Sation , Napoléon s'obstina à publier, malgré les plus notables oppositions, malgré les vives résistances de ses anciens serviteurs et de ses plus fidèles ministres, l'acte additionnel aux constitdtioxs de l'empire. Cette promulgation frappa de stupeur la capitale , et apprit à la France que le retour de l'île d'Elbe lui ramenait Napoléon tout entier, et non un empereur converti ci la liberté par ces méditations profondes qui inspirent de grandes résolutions à un grand caractère. Le soulèvement général de l'opinion , si cruellement désabusée par un acte supplémentaire qui supposait le maintien des institutions du pouvoir absolu, fut mortel pour Napoléon. Les véritables amis de la liberté légale avaient salué avec transport le dictateur de la patrie en danger ; ils jugèrent qu'ils étaient trompés : ils se retirèrent désabusés et mécontents. Dès ce jour, il n'y eut plus à opposer à la crise terrible dont l'Europe menaçait la France qu'une armée et non une nation.
Cependant, le 25 mars, les quatre grandes puissances avaient pris, dans un traité, l'engagement de ne déposer les armes qu'après avoir mis Napoléon hors d'état de troubler à l'avenir la paix de l'Europe. De son côté, le 29 du même mois, il avait renvoyé l'examen de la déclaration de Vienne à une commission composée des présidents de son Conseil d'État : il en était résulté une réfutation qui, par l'énergie du style , le rapprochement des faits et la vigueur du raisonnement , ne laissa pas longtemps méconnaître son auteur : Napoléon répondait lui-même à l'Europe. Cette pièce , d'une haute importance , restera connue une des plus habiles et des plus éloquentes qui soient sorties de la plume d'un homme d'État , et comme un des documents les plus curieux de l'histoire. Malgré l'échange de ces hostilités écrites, Napoléon crut pouvoir reprendre des relations, soit avec la Russie, soit avec l'Autriche. Un traité secret entre la France, l'Autriche et l'Angleterre pour défendre la Saxe du démembrement dont la Russie et la Prusse la menaçaient, avait été oublié dans le cabinet du ministre des alTaires étrangères au départ du roi. A l'arrivée de Napoléon à Paris, les minisires d'Autriche et de Russie étaient encore dans la capitale. Napoléon pensa que la comnuinicalion de ce traité secret au ministre de la Russie détacherait cette puissance des intérêts
de la maison de Bourbon et jetterait la discorde dans le congrès de Vienne. En conséquence, on montra ce traité à M. de Boudouskim ; d'autres démarches furent faites auprès de l'empereur Alexandre, et quelques ouvertures au cabinet de Londres. Après ces tentatives préliminaires dont aucune n'atteignit son but , Napoléon, pour répondre aussi par une déclaration à celle du congrès de Vienne, écrivit le i aviil aux princes de l'Europe. Sa lettre était ainsi conçue :
« Monsieur mon frère ,
n Vous aurez appris dans le cours du mois derm'er mon retour sur les crttes de « France, mon entrée à Paris et le départ de la famille des Bourbons. La véritable « nature de ces événements doit êti'e maintenant connue de Votre Majesté; ils « sont l'ouvrage d'une irrésistible puissance , l'ouvrage et la volonté unanime « d'une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. L'attente qui m'avait « décidé au plus grand des sacrifices avait été trompée. Je suis venu , et du point « où j'ai touché le rivage, l'amour de mes peuples m'a porté jusqu'au sein de ma « capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d'affection pai' une « honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial étant nécessaire au « bonheur des Français, ma plus douce pensée est de le rendre en même temps « utile à l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire a illustré tour il « tour les drapeaux des diverses nations. Les vicissitudes du sort ont assez fait succe céder de grands revers à de grands succès. Une plus belle arène est aujourd'hui « ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir pré- « sente au monde le spectacle des grands combats, il sera plus doux de ne con- « naître désormais d'autre rivalité que celle des avantages de la paix , d'autre lutte « que la lutte sainte de la félicité des peui)les. La France se plaît à proclamer avec « franchise ce noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indépendance, le prin- « cipe invariable de sa politique sera le reapect le plus absolu pour l'indépendance a des autres nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heureuse confiance, les senti- « ments personnels de Votre Majesté, le calme général est assuré pour long- « temps, et la justice, assise aux confins des États, suffit seule pour en garder les « frontières. »
Cette lettre de Napoléon , jurant à la face du monde le respect le plus absolu pour l'indépendance des autres nations, contrariait trop fortement les plans formés contre cette indépendatice par les puissances alliées, alors occupées du projet de se partager l'Europe c(tmme une proie ; aussi ne fut-elle point accueillie des cabinets étrangers, qui , se ci'aignant mutuellement, avaient fermé toutes les avenues à des communications avec le gouvei'nement français. .Malgré ce rigoureux inter-dit, Napoléon renouvela ses démarches auprès de la cour de \'ieiuie ; il fit même sonder le prince de Tallcyrand , son ancien ministre, alors plénipotentiaire du roi
de France au congrès : datées de Bruxelles, cette lettre , ces démarches ne fussent pas restées sans réponse.
Persuadé que le glaive devait mettre désormais son poids dans la balance de ses destinées, et qu'une victoire éclatante pouvait seule faire de sa nouvelle adoption par la France un titre tout-puissant aux yeux de l'Europe, Napoléon ne négligeait aucun moyen pour assurer le succès de sa cause. Éclairé par l'expérience, il s'attachait à acquérir de la popularité , levier d'une force incalculable dans des positions semblables à la sienne. C'est ainsi qu'il parcourut seul les rangs d»; la garde nationale, malgré les craintes qu'on a^ait cherché à lui inspirer, et celte confiance excita un enthousiasme universel ; en môme temps, il cimentait habilement l'alliance des citoyens avec la garde impériale, par un banquet de quinze cents couverts que ces vieux soldats donnèrent au Champ-de-Mars à la garde nationale. En même temps, sept armées se formaient sous les noms d'armée du Nord, de la Moselle, du Rhin, du Jura, des Alpes, des Pyrénées; l'amiée de réserve se réunissait à Paris et à Laon. Cent cinquante batteries étaient dressées ; on allait placer trois cents bouches à feu sur les hauteurs de Paris; les corps francs et les partisans s'organisaient; la levée en masse de sept dépar-tements frontières du Nord et de l'Est se préparait. Toutes les villes étaient fortifiées jusque dans le centre de la France ; tous les défilés gardés , tous les passages retranchés : les redoutes, les ouvrages de campagne s'élevaient partout où il y avait un obstacle à défendre, une issue à fermer, une route à protéger. La France était comme une citadelle prèle à soutenir l'assaut de l'Europe.
De quatre-vingt mille hommes, l'ai'mée se trouva portée à deux cent mille. T>i\ mille soldats d'élite entrèrent dans les rangs de la vieille garde; les braves marins immortalisés à Lutzen et à Bautzen composèrent un corps de dix-huit mille hommes. La grosse cavalerie fut remontée par dix mille chsvaux de la gendarmerie ; trente mille officiers , sous-officiers et soldats, en réforme ou en retraite , s'offrirent pour les garnisons des places fortes. Enfin , la garde nationale de France, réorganisée en trois cent trente bataillons, pivsentant une masse de deux millions deux cent cinquante mille hommes; et quinze cents compagnies de chasseurs et de grenadiers de cette garde, formant cent quatre-vingt mille hommes, furent mises à la disposition du ministre de la guerre. Les ouvriers de Paris fabriquèrent quinze cents fusils , et ensuite trois mille par jour : on eut bientôt pris toutes les mesures nécessaires pour assurer l'habillement des troupes. Au 1" juin, quaiante-six mille chevaux étaient en ligne ou dans les dépots; l'artillerie en coin|>tait en outre dix-huit mille ; la Tivsorerie payait comptant toutes ces fournitures ; la solde des troupes était alignée sans que le paiement des rentes et des juMisions ni aucun service public éprouvassent de retard : le génie el l'infatigable activité de Napoléon enfantaient toutes ces ressources comme par enchantement ; à la \éiite, l'élan national le secondait partout.
Si Napoléon n'avait voulu être (pie le dictateur de la France en péril , la liberté
serait sortie triomphante de toutes ses ruines ; je n'en veux pour preuve que ce qui se passait dans l'Est do la France, dans les provinces de montagnes, dont la nature sauvage est en rapport avec les sentiments austères du patriotisme : leurs habitants fiient éclater de nouveau l'enthousiasme et les efforts qui les axaient illustrés pour la cause de la liberté. Il y eut dans les Thermop) les des Vosges et (lu Jura beaucoup d'exemples do dévouements antiques; en Alsace, on Franche- Comté , beaucoup do femmes, beaucoup de mères, dignes de Rome et de Sparte, excitaient leurs maris et leurs enfants à prendre les armes. Napoléon avait au fond du cœur la persuasion de la nécessité d'une alliance intime avec la nation , et il no fallait peut-être qu'une conviction forte et une voix courageuse pour le déterminer à suivre son impulsion secrète. Mais , n'ajant autour do lui aucun homme xraimont populaire, nourrissant d'ailleurs d'anciennes et profondes préventions contre la force entraînante des masses, il n'osa point adopter le parti que sa raison jugeait indispensable comme le seul moyen de salut. Il eut peur du peuple, il s'inquiéta pour sa couronne, quand, le 12 mai, il entendit le langage austère des fédérés dos faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, et leurs acclamations à son passage dans leurs rangs no dissipèrent pas ses craintes : voilà comment une armée qu'il aurait pu composer au soin de la capitale , avec les robustes enfants du travail, presque tous éprouvés dans les inuiiortelles campagnes do la république, ne devint entre ses mains qu'un secours faible et borné.
L'agitation des clubs qu'il avait fait rouvrir à Paris, et que Fouché, tout on faisant semblant de les protéger, craignait comme un apostat tremble au souvenir de la religion qu'il a quittée, vint fortifier encore cette disposition do l'Empereur, ([ui eut dos c(insé(iuoncos funestes. En effet, les fédérations bretonne, bourguignonne, lyonnaise, angevine, alsacienne, se formèrent vainement sous les plus rigoureux serments, au bruit dos chants populaires; elles ne tr()u\èrent pas leurs places dans le grand s} sterne de la défense générale, dont la nation , ainsi fédérée, eût été l'arme invincible. Inquiet de l'aspect, de l'ardeur de ces fédérations, auxquelles ressemblaient toutes les autres insurrections volontaires des campagnes. Napoléon parut également redouter, en les acceptant, de voir renaître cette force morale (pii , apios avoir f.iit lovei- tout un peuple sous les dra|)eau\ d'un chef pour (léfondro son indépendance contrt^ l'étranger, se tient encoi-e debout après la victoire pour défendre aussi contre ce même chef les libertés de la pairie. Il jugea les fédérés; et, ne voulant pas en faire des citoyens, il en fit dos mécontents. Sans doute. Napoléon était bien grand à la tète do la gloiiouse armée qui vint ressusciter sous ses aigles; mais la France entière se levant contre l'Europe ontièi'o sous un pareil dictateur, était plus grande encoi'e. Napoléon et l'armée pouvaient succomber dans une lutte avec l'Europe; Napoléon et la Franco étaient invincibles.
Le 10 avril, cent coups de canon annonccroni à la capilalo (pio le drapeau tricolore llollait à .Marseille, à .\Mlibos ol Draguignan. Le niart''chal Mass(''iia, (|ui com-
mandait cette division militaire, avait eu son gouvernement envahi le premier par Napoléon, et ce fut le dernier qui reconnut l'autorité de l'Empereur. Le 12 avril, le maréchal rendait compte des l'etards que la présence du duc d'Arigouléme a\ait apportés à la soumission de Toulon et de Marseille. Toulon, que le prince voulait mettre en dépôt entre les mains des Anglais, n'avait arboré que le 11 les couleurs nationales. Pour contre-poids à cette heureuse nouvelle, on apprit par des lettres interceptées que le duc de Wellington avait quitté Vienne le 25 mars, que le roi de Prusse retournait le 30 à Berlin , que les empereurs d'Autriche et de Russie partaient le l" avril pour le quartier général de Francfort.
Tandis que tout se préparait à la guerre au delà du Rhin et en France, l'Italie aussi était devenue le théâtre d'un événement qui , en dérangeant les combinaisons de Napoléon, donna tout à coup à la coalition un avantage inespéré. Joachim Murât, qui avait abandonné son bienfaiteur en 1814, et qui, en récompense de cet abandon , avait conservé sa couronne , était au moment d'être reconnu par l'Angleterre elle-même, comme l'avait été Bernadette ; ce même Joachim, cédant tout à coup à une sorte de remords, venait de reprendre les armes. Au lieu d'attendre le signal de Napoléon pour marchei', et de ne pas tromper une seconde fois sa confiance par une tentative qui les perdait tous deux , il était venu attaquer les Autrichiens à la tête de cinquante mille hommes, et était entré dans Florence le 6 avril. Les Autrichiens, surpris, furent obligés de se replier depuis Césanne jusqu'aux rives du Pô; mais les généraux Blanchi et Neipperg, combinant leurs mouvements, reprirent à leur tour l'offensive, chassèrent bientôt devant eux les bandes napolitaines, et, le 2 et le 3 mai, leur firent essuyer une déroute complète dans la Marche d'Acône, à Tolentino et à Macerata.
Dès qu'il apprit la téméraire levée de boucliers de son beau-frère. Napoléon lui envoya un de ses meilleurs officiers généraux pour diriger les opérations de son armée ; mais quand le général Belliard arriva il n'était plus temps. Un mois avait suffi pour détruire l'armée de Joachim. Vainement sa bouillante ardeur, excitée encore par son désespoir, l'avait vingt fois précipité au milieu des rangs ennemis pour y chercher la mort : «Je n'ai pu mourir, Madame! » dit-il à la reine, en revenant à Naples le 18. Son trône avait disparu. Le li), il nomma des plénipotentiaires pour traiter avec le vainqueur, afin d'arrêter une inutile effusion de sang ; et après avoir comble de largesses ceux qui lui étaient attachés, il se jeta dans un bâtiment de commerce qui fit voile pour la Provence, où il débarqua le 28, sur la même plage qui avait reçu le souverain de rile d'Elbe. La reine Caroline, restée seule, se montra la digne S(pur de Napoléon : elle déploya un courage égal à une advei'sité qu'elle avait vainement prédite. Cette princesse, qui méi'itail \m meilleur soi't, stipula avec les Anglais son départ de Naples, et le transpoi't de toute sa l'iimille dans le port de Trieste.
Cette funeste catastrophe enleva à Napoléon l'appui île ritiilie. L'ineptie des
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conseillers de Joachim aluisii de la présomption naturelle de ce prince et causa sa perte. Aussitôt débarqué, Joacliini en>oya un courrier au duc d'OIrante, pour informer l'Empereur de son arrivée et lui offrir son bras. Napoléon se serait vengé noblement en le faisant combattre avec lui pour l'aider à reconquérir le trône ; mais il était dit que son ancien lieutenant ne devait pas mourir sous les aigles françaises.
Cependant un second manifeste, publié à Vienne le 12 mai, annonçait l'orage qui menaçait la France. Les alliés avaient déjà pourvu à tous les moyens d'attaque. Depuis les Tartares jusqu'aux Napolitains, tout se trouvait sous les armes : le rendez-vous était encore Paius! le mot d'ordre: Mort a Napoléon!
Le 1" juin , Napoléon ouvrit le Champ-de-Mai ; cette solennité politique rappelait aux citoyens le serment de la première fédération. Ce rapprochement n'échappa à personne : l'amour de la liberté vivait dans tous les cœurs, mais il n'éclata pas avec des transports fréquents et spontanés , comme en 1790 , à cette époque de jeunesse et d'enthousiasme où toutes les imaginations, enflammées d'espérance par les magnifiques promesses du présent, s'élançaient vers l'avenir prochain d'un bonheur inconnu jusqu'alors aux nations. Pourtant Napoléon , son génie, sa gloire, sa présence, et les merveilles qu'on en attendait , ne pouvaient manquer d'exercer encore un ascendant magique sur les Français ; du haut de son trône, élevé devant la façade de l'École-Militaire , il fit entendre , en l'éponse à l'orateur des corps électoraux , un discours qui était une reconnaissance éclatante de la souveraineté nationale :
« Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple; dans la prospérité, dans « l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans l'exil, la « France a été l'objet unique et constant de mes pensées et de mes actions. « Comme le roi d'Athènes , je me suis sacrifié pour mon peuple , dans l'espoir de « voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France son intégrité « naturelle, ses honneurs et ses droits. L'indignation de voir ces droits sacrés, « acquis par vingt-cinq années de victoires, méconnus et pei-dus à jamais, le cri de « l'honneur français flétri , les vœux de la nation , m'ont ramené sur ce trône (jui « m'est cher, parce qu'il est le /ml/adi/mi de l'indépendanie , de l'honneur et des « di'oits du peuple.
« Français! en traversant, au milieu de l'allégresse publique, les diverses « provinces de l'Empire pour arriver dans ma capitale, j'ai dû compter sur une «longue paix; les nations sont liées par les traités conclus par leurs gou\('r- « nements, quels qu'ils soient. .Ma pensée se portait alors tout entière sur les « moyens de fonder notre liberté par une conslilulion conforme à la volonté et à « l'intérêt du peuple, .l'ai convoqué le ChanqMle-Mai. .le ne lardai pas à apprendre « que les princes (|ui ont méconnu tous I(n principes, froissé r(q)iriion cl les plus
« chers intérêts de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent B d'accroître le l'oyaume des Pays-Bas, de lui donner pour bairiéres toutes nos « places frontières du Nord , et de concilier les différends qui les divisent encore, « en se partageant la Lorraine et l'Alsace. Il a fallu se pré|)arer à la guerre. « Cependant, devant courir personnellement les hasai'ds des combats, ma pre- « mière sollicitude a dû ùlve de constituer sans retard la nation. Le peuple a ce accepté l'acte que je lui ai présenté.
« Français! lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et que l'Eu- « rope sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à l'indépendance de \ingt- « huit millions de Français, une loi soleimelle, faite dans les formes voulues par « l'acte constitutionnel, réunira les différentes dispositions de nos constitutions « aujourd'hui éparses.
« Français ! vous allez retourner dans vos départements. Dites aux citoyens (( que les circonstances sont grandes !!! qu'avec de l'union, de l'énergie et de la « persévérance, nous sortirons vainqueurs de cette lutte d'un grand peuple contre « ses oppresseurs ; que les générations à venir scruteront sévèrement notre a conduite, qu'une nation a tout pei'du quand elle a perdu l'indépendance. Dites- « leur que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône , ou qui me doivent la « conservation de leur couronne, qui tous, au temps de ma prospérité, ont «brigué mon alliance, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma per- « sonne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent , je mettrais à leur « merci cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés. Mais dites aussi « aux citoyens que, tant que les Français me conserveront les sentiments d'amour ic dont ils me donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante.
« Français ! ma volonté est celle du peuple : mes droits sont les siens ; mon « honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur, la (( gloire et le bonheur de la France. »
Après ce discours, prononcé d'une voix ferme, aux applaudissements unanimes des spectateurs, l'orateur des corps électoraux proclama le résultat général des scrutins ouverts dans touti> la France pour l'acceptation de l'Acte additionnel. Alors Najioléon , descendant les degrés de son trône, se rendit à un autel iuunense que l'on avait construit au milieu du Champ-de-Mais , et là, de même que Louis XVI en 1790, il prêta sur l'Évangile son serment de fidélité à la nouvelle Constitution. Ainsi soumis à un engagement sacré, l'Empereur i-eçut à son tour le serment du peuple par la députation électorale; celui des armées, par le ministre de la guerre et de la marine; celui des gardes nationales, par le ministre de l'intérieur; et enfin il distribua lui-même les aigles à la garde nationale de Paris et à la garde impériale. Jurez- de les défendre! leur dit-il; elles répondirent: ISous le jurons! Le cri de vive ï Empereur! retentit tout à coup dans l'assemblée et dans le Champ-de-Mars , et fut au loin ré])élé par la foule. Les troupes défilèrent devant Napoléon. Les habitants de Paris ne pou^ aient se ras-
HISTOIUE DE NAPOLÉON. 483
sasierde voir ces bataillons sacrés de la \ioille et de la jeune garde, où la croix d'honneur désignait à la reconnaissance publique des rangs entiei's de soldats. On se pressait autour deux , on les saluait , on les admirait. Ces derniers gardes de Napoléon emportaient avec eus tous les souvenirs de la gloire militaire, de la liberté et de l'empire. Leur attitude, toujours héroïque, était pourtant silencieuse : ils avaient l'air de savoir tous qu'ils marchaient à un sacrifice qui ne devait ni sauver l'empire, ni conquérir la liberté.
L'Empereur fit l'ouverture des Chambres le 7 juin.
Quelques jours après , la Chambre des pairs et la Chambre des représentants furent admises à apporter leurs adresses au pied du trône.
L'Empereur répondit à ces deux adresses avec une haute dignité et une noble indépendance.
Il dit aux pairs :
« La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse. L'entraînement de « la prospérité n'est pas le danger qui nous menace aujourd'hui. C'est sous les « Fourches Caudines que les étrangers veulent nous faire passer. C'est dans les « temps difficiles que les grandes nations, comme les grands hommes, déploient « toute l'énergie de leur caractère et deviennent un objet d'admiration pour la « postérité... »
Il dit aux représentants :
« La Constitution est notre point de ralliement ; elle doit être notre étoile « polaire dans ces moments d'orage. Toute discussion publique qui tendrait à « diminuer directement ou indirectement la confiance qu'on doit avoir dans ces a dispositions serait un malheur pour l'État. Nous nous trouverions au milieu des « écueils, sans boussole et sans direction. La crise où nous sommes engagés est « forcée. N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par « les Barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions « abstraites , au moment où le bélier brisait les portes de la ville. Dans toutes les « affaires, ma marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie. « Premier représentant du peuple, j'ai contracté l'obligation, que je renouvelle, « d'employer dans des temps plus tranquilles toutes les prérogatives de la cou- <i ronne, et le peu d'expérience que j'ai acquise, à vous seconder dans l'amélioi'a- « lion de nos constitutions. »
Pendant que Napoléon promettait ainsi la liberté au peuple français, et donnait à ses représentants des avis prophétiques sur le sort qui attendait la patrie si l'on ne s'unissait pas fortement pour la sauver, l'Europe était en marche. Peutôli'C Napoléon avait-il conservé jusqu'au mois de mai l'espoir de la paix. Dans ce court espace de temps , il avait trouvé le secret de relever l'empire , de rallier la France, de mettre sur pied (jualie cent mille soldats. Moins de trois mois avaient
suffi à renfantement de ces prodiges, qui signaleront à l'étonnement de la postérité ce règne de cent jours. L'histoire d'aucun peuple n'offre de terme de comparaison avec cet ensemble de créations, plus surprenantes encore que le miracle de la conquête de la France en vingt jours, par le souverain do l'île d'Elbe, a la tôte de mille soldats.
Napoléon n'avait plus qu'un devoir à remplir envers la nation, c'était de maintenir son indépendance menacée. Deux plans de campagne se présentaient à son esprit : l'un était de laisser les alliés prendre tout l'odieux de l'agression et s'engager dans nos places fortes , pénétrer sous Paris et sous Lyon, et là, de commencer sur ces deux bases une guerre vive et défensive. Les alliés, d'après l'époque fixée par eux pour le commencement des hostilités, ne pouvaient être arrivés que le 1" août dans le rayon de ces deux grandes villes, dont ils auraient trouvé le système de défense complet. Le camp retranché de Paris étant gardé par cent mille hommes , Napoléon eût manœuvré , sous la protection de ce camp, à la tête d'une armée de cent quarante mille soldats, sur les deux rives de la Seine et de la Marne ; et quand il récapitulait toutes les victoires que ses quarante mille braves avaient remportées, l'année précédente, sur des armées trois fois plus nombreuses, il ne doutait pas de vaincre, avec des forces six fois plus grandes que celles dont il disposait en 1814, les quatre cent cinquante mille étrangers contre lesquels il devait lutter en 1815. Paris, défendu par Napoléon, par deux armées, par ses habitants, par les sept lieues de lignes fortifiées de son enceinte, pouvait résister à un million d'assaillants. L'Empereur appliqua le môme calcul à la ville de Lyon , qui , également appuyée par ses deux fleuves , protégée par une armée de vingt-cinq mille hommes et par une population dès longtemps aguerrie à un siège, eût encore compté sur les talents du maréchal Sucliet , ayant soixante mille hommes sous ses ordres. Ce plan , suivant lequel l'ennemi, forcé de bloquer ou d'observer près de cinquante forteresses, fût devenu trop faible contre Paris et contre Lyon , méritait sans doute la préférence , après le projet que Napoléon avait voulu exécuter dès les premiers jours de son arrivée, projet qui consistait, comme je l'ai dit , à surprendre les soldats de la coalition, non dans leurs bivouacs, mais dans leurs cantonnements du Rhin et de la Belgique. La résolution d'une attaque imprévue et soudaine rejetée, Napoléon regardait le parti de rester sur la défensive comme le meilleur, mais tous les hommes appelés à avoir une opinion lui représentèrent qu'aussitôt que quelques départements seraient envahis , le découragement se mettrait partout, et que la Chambre des représentants donnerait elle-même le signal de la défection.
Contrarié dans ses idées, l'Empereur adopta alors la proposition de prévenir les alliés, qui ne pouvaient être prêts que le 15 juillet, et d'ouvrir la campagne le \7i juin. Il n'avait affaire qu'à l'armée anglo-hollandaise et à l'armée pi'ussosaxtmne, dans un pays ami, en Belgique, dont l'armée recruterait la sienne si l'ennemi était vaincu. Il se portait alors sur l'Alsace, ralliait à son aigle \iclorieuse
le roi'ps de Rapp, et il allait fermer les Vosges aux années russe et autricliienne. Ce projet l'emporta, malgré la conviction de Napoléon. Pour comble de malheurs, la Vendée s'insurgea, et il fallut détacher vingt mille hommes de l'armée de Flandre, sous les ordres du général Lamarquc, qui eut la mission de réduire les >'endéens, armés et soldés par l'Angleterre.
Ce plan de campagne arrêté, et l'ouverture des hostilités fixée au 15 juin, la garde impériale partit le 8 de Paris , à marches forcées , pour Avesnes : tous les autres corps de l'armée étaient également en mouvement vers Maubeuge et Philippeville. Dans la nuit du 11 au 12, Napoléon quitta la capitale , chargé de la responsabilité de tous les périls, et de celle, plus forte encore, de toutes les trahisons.