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CHAPITRE XLVI

Oatailles de Ligny et (le WalPiioo. — Retour de Napoléon !i Paiis.

Wellington avait son quartier général à Bruxelles; son at'niée, qui présentait une niasse de cent quatre mille combattants, campait autour de Gand, de Nivelles, de Genappe et de Soignies. Bliicher, à la tôte tle cent vingt mille hommes, était à Namur; ses cantonnements, appuyés à la gauche des Anglais, occupaient les environs de Ham, de Charleroi et de Fleurus, rendez-vous général tle ses troupes. Un bataillon, détaché à Frasnics par la brigade placée à Genappe, formait le seul |)oint de liaison entre les deux armées. Trop faible pour les affronter à la fois. Napoléon diil adopter le parti de les battre séparément. 11 avait calculé , d'après la position de Wellington et celle de Bliicher, qu'il leur fallait au moins deux jours pour faire leur jonction et agir sur le même champ de bataille ; et dès lors la possibilité d'une double victoire lui a\nit paru probable. Restait à choisir entre deux opérations offensives. Assaillir de front les Anglais pouvait être dangereux, et même n'aboulii', en cas de succès, qu'à amener la rcuninn

des ennemis. Napuléon résolut d'attaquer la tète des colonnes de l'armée prussienne, de percer leur ligne à Cliarleroy, et d'ouvrir entre elles tout l'espace de Nanuir à Bruxelles. Il s'était déterminé par de puissantes l'aisons. «En effet, disait-il , si nous dérobons à l'ennemi le mou>('ment des deux corps qui doivent, de Lille et de Valencienncs, se rendre à Maubeuge , Bliicbei' ne sera prévenu de notre approche que par l'enlèvement de Cliarleroy ; conséquenuuent, nul moyen pour lui , non-seulement de dépasser Namur, mais même d'y réunir le 16 plus de huit divisions. De son côté, Wellington , averti seulement la veille au soir du passage de la Sambre, ne pourra avoir ses troupes rassemblées que le 16 sur la fin du jour ; encore sa cavalerie n'arrivcra-t-elle que la nuit suivante : ces circonstances livrent à nos coups Bliicher, séparé d'une partie de ses forces. »

Napoléon avait bien exécuté ce qu'il avait bien conçu : l'armée, forte de cent vingt-deux mille quatre cents hommes, et pourvue de trois cent cinquante bouches à feu, se trouvait réunie le 1'», h l'insu des Prussiens, et apprenait la présence de l'Empereur par la proclamation suivante :

« Soldats!

« C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui décida deux « fois du destin de l'Europe. Alors comme après Austerlitz, comme après « Wagram, nous fûmes trop généreux. Nous crûmes aux protestations et aux « serments des princes que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui, cependant, « coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés « de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions : marchons donc à « leur rencontre! Eux et nous ne sommes-nous plus les mêmes hommes? Sol- « dats! à léna contre ces mômes Prussiens, aujourd'hui si ari'ogants, vous étiez un « contre deux , et à Monlmirail un contre trois. Que ceux d'entre vous qui ont été « prisonniers des Anglais vous fassent le récit des mauxaffreux qu'ils ont souf- « ferts sur les pontons! Les Saxons, les Belges, les Ilanovriens, les soldats « de la Confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à la « cause des princes emiemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils « savent que cette coalition est insatiable ; après avoir dévoi'é douze millions de « Polonais, douze millions d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, « elle devra dévorer les États du deuxième ordre de l'Allemagne. Les insensés ! «un moment de prospérité les aveugle; l'oppression, l'humiliation du peuple « français sont hors de leur pouvoir. S'ils entrent en France, ils y trouveront « leui- tombeau. Soldats! nous avons des batailles à livrer, des périls à courir; « mais, avec de la constance, la victoire seia à nous. Les droits, l'honneur et « le boidu'ur de la patrie seront reconquis; pour tout Français qui a du cœur, M le moment est arrivé de \aincr<' ou de périr. .)

Toul a\ait réussi au gr'é de son atlenle : le IV au S(iir, une sécurilé parl'aile

régnait à Biuxelles, à Cliarlcioi et à Namur. Blùcher allait être surpris; mais le général français Bourmont, qui commandait une division du quatrième corps, et qui n'avait été employé que sur les vives instances du général Gérard, passa à l'ennemi avec le colonel du génie Clouet et le chef d'escadron Villoutrey, écuyer de l'Empereur. Bliiclier profita des renseignements qu'il reçut du transfuge Bourmont, pour se rapprocher de l'armée anglaise. Napoléon, de son ccHé, prévoyant les changements que devait produire une révélation aussi funeste, et connaissant le caractère entreprenant de Bliicher, prit de nouvelles dispositions : le 15, à la pointe du jour, l'armée française se prépara à passer la Sambre sur trois ponts. Avant midi, l'avant-garde du 2' corps , formée par la division du pi'ince .Jérôme, culbuta les Prussiens près de Thuin. Vers dix heures et demie du matin , l'Empereur, à la tête de sa garde , et précédé de la cavalerie du général Pajol , entra à Charleroi , abandonné par les Prussiens en retraite sur Gilly. La Sambre était franchie, et tous les corps réunis.

L'Empereur donna aussitôt au maréchal Ney, qui venait de rejoindre l'armée, le commandement de l'aile gauche, forte de trente-huit mille hommes, avec quatre-vingt-seize pièces de canon. Elle était composée des 1" et 1' corps, sous les ordres des généraux Reille et comte d'Erlon , et de deux dh isons de cavalerie. Le prince de la Moskowa eut ordre de se rendre maître des Quatre-Bras, à cinq lieues environ en avant de Charleroi. Napoléon avait senti l'extrême importance de ce poste, point de jonction naturel de l'armée anglaise avec l'armée prussienne, établie à Fleurus, à Bry, à Saint-Amand, à Ligny et à Sombref. En effet, l'occupation des Quatre-Bras par des forces imposantes réparait le mal que la trahison a\ait pu causer, consonnnait la séparation des armées ennemies, et assurait la possession de Sombref, dont le maréchal Giouchy était chargé de s'emparer avec le 3>' corps. Ce dernier village, à ti'ois lieues des Quatre- Bras, n'avait de point intermédiaire que celui de Bry; le maréchal Ney devait donc déboucher sur la route de Bruxelles, et le maréchal Grouchy sur celle de Fleurus. Napoléon comptait qu'à la nuit l'avant-garde du maréchal Ney aurait occupé les Quatre-Bras, et que, le lendemain 16, Bliicher serait débordé par les deux maréchaux ; tandis qu'il le presserai! de front avec les autres corps.

Après ces dispositions, l'Enqjereur se porta sur Gilly. Le pont de Chàtellet venait d'être enlevé pni' la tête de coloime du k' corps, qui menaçait le tlanc des Prussiens de Pirsch , (pie le 3" corps attaquait de face. Aussi ce général abandonna Gilly, et laissa pour proléger sa retraite deux bataillons formés en carré. Retardé par leur résistance , l'Empereur ordonna au général l.etort de donner tête baissée sur ces carrés avec les quatre escadrons de la garde et un du l.V de dragons. Les deux bataillons prussiens, bientôt enfoncés, perdirent beaucoup <rhonnnes et cinq pièces de canon. .Mais Letort y péril , et l'ai'mée eut à regretter un de ses plus biaves généi'aux. Pirsch se reploya sur Fleurus. A la gauche, le maréchal Ney exécutait aussi son niouM'menI avec le 2'' corps, dont la (li\isioii

HISTOIRE DE NAPOLÉON. '.Si»

Girard était détachée sur la droite. Il poussait l'ennemi de Gosselies et foi(,;iil le prince de Weymar, aprùs lui avoir pris huit cents hommes et deu\ pièces de canon, à lui abandonner le village de Frasmes, à une lieue des Ouatre-l?ras, où le prince passa la nuit avec quatre luitaillons.

Le soir, BUicher n'avait pu réunir son armée. Cette opération eut lieu pendant la nuit. Quant à l'armée anglaise, elle demeurait tranquille dans ses cantonnements. Deux avis de notre attaque victorieuse ébranlèrent à peine Wellington. Enfin , sui'pris au bal par un troisième courrier de Bliiciier, qui voulait livrer bataille le lendemain, Wellington mit son armée en mouvement le IG au matin, avec ordre de marcher sur la position des Quatre-Bras. Napoléon l'avait prévu en prescrivant la veille l'occupation de ce poste, véritable clef de la position de Bliicher.

Dans le même moment, l'Empereur, à qui un officier de lanciers venait annoncer çwe l'ennemi présentait des masses du côté des Quatre-Bras , envoyait le généial Flahaut dire au maréchal Ney de s'avancer avec toute l'aile gauche, et de dissiper tout ce qui venait de Bruxelles, pendant que lui marcherait sur Fleurus , et que le maréchal Grouchy ferait son mouvement sur Sombref. A une heure , en débouchant de Fleurus, on aperçut les Prussiens en avant de Ligny, sauf les trente mille hommes du général Bulow, qui étaient en route de Liège pour rejoindre Bliicher. Napoléon fut satisfait de trouver l'ennemi dans un ordre de bataille obUque : il ne doutait pas que l'aile droite prussienne qu'il croyait débordée depuis le matin par le maréchal Ney aux Quatre-Bras, ne touchAt au moment d'être enveloppée, et il fit prendre position. Ainsi Bliicher venait de lui-même chercher la bataille que Napoléon et son armée brûlaient de lui livrer. Appuyée sur Bry, sur Saint-Amand, sur Ligny, l'armée prussienne présentait im fiont formidable. Elle comptait quatre-vingt-seize mille combattants et deux cent quatre-vingt-huit pièces de canon. Napoléon n'avait en ligne que soixante-sept mille honunes avec deux cent quatre pièces d'artillerie. Cependant, malgré cette infériorité numérique, l'Empereur, fort du sentiment unanime qui transportait son armée, ordonna l'attaque. Elle commença à trois heures et demie. Vandamme lit enlever Saint-Amand par une division, malgré une vive résistance, t'ettc division fut forcée de se retirer devant des foixes supérieures ; bientôt elle revint secourue par une autre division , et pendant ce temps , le général Girard , détaché du 2« corps, arrêtait une colonne prussienne. Vandamme rentra dans Saint-.\mand ; mais ce succès coûta la vie au général Girard.

Au centre de la ligne eimemie, Ligny était devenu le théâtre d'une action acharnée et glorieuse pour nos armes. Vers deux heures et demie, Napoléon, toujours persuadé que le maréchal Ney occupait les Quatre-Bras, lui avait envoyé un troisième ordre d'attaquer tout ce qui était devant lui et de rabat: re sur le maréchal Grouchy, afin de concourir à envelopper le corps prussien réuni entre Bry et Sombref. Une heure après Napoléon expédia au maréchal un quatrième

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ordre, ainsi coriru : » Vous devez nianœuvirr sur-le-iliam[» de inanière à enve- <( iopper la di'oite de l'ennemi , et tomber à bras raecomri sur ses derrières. « Cette armée est perdue si vous agissez vigoureusement. U- .-oil de (a France est « dans vos mains. Ainsi n'hésitez pas un instant à faiie le mouvement que l'Em- « pereur vous ordoime, et dirigez-vous sur les hauteurs de Bry et Sainl-Amaml « pour concourir à une victoire peut-être décisi\e. L'ennemi est pris en flagrant « délit au moment où il cherclie à se réunir aux Anglais. » Cet ordre fut remis au maréchal à six heures du soir par le colonel Forbin-Janson.

Dans sa route , le colonel Forbin-Janson rencontra le comte d'Erlon , qui , retardé dans sa marche, ainsi que l'avait été le maréchal Grouchy, .se rendait enfin aux Ouatre-Bras à la tôte du premier corps; il lui donna communication de l'ordre relatif à l'aile gauche. Le général s'était empressé de s'y conformer, et déjà la di^ision Durutte , qui était en tète , était aii'ivée à la hauteur de Villers-Peruin : c'était dans le moment où Bliicher renouvelait ses attaques contre Saint-Amand, défendu par Vandamme. Sur sa gauche , à Ligny, la bataille conduite par le comte Gérard était devenue terrible. Ce village fut pris et repris quatre fois , toujours avec la même valeur et la même opinitltreté des deux côtés. Le combat se prolongeait par le nombre des troupes ennemies, et présentait une effroyable scène de carnage. Toutefois la résistance des Prussiens commençait à mollir, et l'intrépide Gérard était près d'enlever Ligny, quand l'apparition d'un corps signalé sur les derrières ralentit son attaque La garde impériale, qui se portait à son secours, suspendit sa marche pour aller au-devant de la colonne inconnue. C'était le corps du comte d'Erlon. Cet incident fit perdre trois heures précieuses Malheureusement, d'Erlon crut devoir exécuter l'ordre du maréchal Ney de se réunira lui; il se reploya sur Frasmes, laissant aux prises la division Durutte. Ainsi , le corps de d'Erlon ne servit ni à Napoléon ni au maréchal , car il était trop tard pour qu'il pût avec utilité rallier l'aile gauche.

En effet , il était sept heures quand Napoléon appi'it qu'il devait renoncer à envelopper l'aile droite de Blùcher. Alors, il résolut d'eiilevei' la vicloii'e en perçant la ligne de l'ennemi , qu'il avait forcé par l'altaiiue de Saint-Amand à dégarnir son centre. De son cOté, Blùchci', trompé par l(> mou\emenl relrogr.ule de la garde et des cuirassiers de Milhaud, avait cru à notre retraite , et il avait repris avec une violence nouvelle rattacjue sur Saint-Amand , dans le but de rapprocher sa droite vers Chestian, où il comptait s'appuyer sur les Anglais. Mais la brigade de di-agons que le maréchal Ney avait laissée à Villers-l'cruin se porta vivement avec la division Durutte au-devant de l'attaque de Blùcher. ijui se vit également arrêté par la division Gérard et par le 3' corps. Le général prussien se trouva tout à coup dans la même position que Napoléon , obligé de renoncer à l'appui de Wellington et à la jonction des trente mille houimes de Bulow, conuiie Napt)léon devait renoncer à la coopération du marédial Ney, occupé devant les Ouaire-Bras à contenir l'armée anglaise. Bliicher se borna doiu-

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à s'établir au polit Sniut-Amaïul , i-t parut s'arrêter. Cepemlant il conservait encore une partie de Ligny. Saisissant tout à coup ce moment d'indécision de l'ennemi , l'Empereur lança les grenadiers à pied de la garde en colonne serrée par la grande rue de Ligny, pendant que les grenadiers à cheval, tournant le village, prenaient en (lanc la réserve prussienne. La vigueur et l'ensemble de ces deuv attaques portèrent le désordi-e dans les rangs des Prussiens : une horrible déroule précipita leurs troupes des hauteurs de Ligny, qu'elles couvrirent de leurs débris, et qui furent tout à coup couronnées par nos soldats. Détrompé de son rêve de victoire, Bliicher s'avança avec impétuosité au-devanl de notre cavalei'ie à la tête de six escadrons, qui furent rompus par les cuirassiers de Milliaud. Luimême eut son cheval tué , et il tomba au milieu de nos rangs; mais il dut son salut à la nuit qui survint , et l'obscurité favorisa sa retraite. Il laissa sur le champ de bataille une vingtaine de mille hommes, quarante canons et huit drapeaux : nous eûmes à regretter six mille deux cents hommes , sur lesquels la division Gérard à elle seule en perdit mille neuf cents.

Après la bataille de Ligny, l'armée prussienne , à moitié déti'uite et dispersée, fit sa retraite dans le plus grand désordre : le premier et le deuxième corps sur Mont-Saint-Guibert, et le troisième sur Gembloux , où il fut rejoint pendant la nuit par les trente mille hommes de Bulow. La précipitation et la fuite des ennemis, et surtout l'obscurité, nous empêchèrent de les poursuivre. De son côté, Wellington passa la nuit aux Quatre-Bras ; mais , instruit de la défaite de Bliicher, il ordonna la retraite sur Bruxelles. L'Empereur l'avait prévu : il expédia le général Flahaut au maréchal Ney, avec l'ordre de suivre les Anglais, et d'occuper enfin la position des Quatre-Bras. L'Empereur avait jugé que si Wellington se retirait, il ne laisserait qu'une arrière-garde aux Quatre-Bras, et que dans le cas contraire il serait forcé de se replier devant l'attaque combinée du maréchal et des troupes qui allaient déboucher par la route de Namur. En effet, après avoir détaché l'aile droite, forte de cinquante mille hommes, sous les ordres du maréchal Grouchy, pour ne laisser aucun relAche à Bliicher, Napoléon se porta lui-même avec soixante-cinq mille hommes, à dix heures du matin , sur Marbais, où il prit position. De ce village il expédia au maréchal Ney un nouvel ordre d'attaquer les Quatre-Bras. Un combat de tirailleurs et la marche de Napoléon mirent décidément Wellington en retraite à une heure. Le maréchal arriva aux Quatre-Bras avec le deuxième et le premier corps , et suivait toujours le général anglais, qui parut toutefois vouloii- opposer une lertaine résistance en a\ant de la forêt de Soignes. En effet, Wellington s'arrêta à Waterloo, où il établit son quai'tiei' général. L'Empereur marchait derrière le maréchal ; son armée était forte de soixante-sept mille hommes et de deux cent cinquante pièces de canon.

Napoléon comptait sur l'exécution du mouvement qu'il avait prescrit au miuéclial Grouchy. Mais celui-ci, mal informé de la marche de niùcher, porta la plus

grande pai'tie de ses forces veis Gembloux , pendant que le général prussien , qui avait gagné trois heures sur lui , était déjà à Wavres. Le maréchal ne fit que deux lieues dans la journée, et remit au lendemain la poursuite de l'ennemi. Cependant ses ordres sont précis. Le maréchal ne doit pas perdi'e de vue les Prussiens, et rendre impossible leur jonction avec l'armée de Wellington. Qui pourrait empêcher le maréchal d'attaquer AVavres le 18 à dix heures du matin? Ce ullage n'est qu'à quatre lieues de Gembloux. Cette diversion est d'autant plus importante, que tout annonce pour le lendemain une grande bataille; Napoléon la désire, car il espère frapper un coup décisif a\ant que la coalition ait jeté tous ses soldats sur la France.

La coopération de Grouchy était pour Napoléon le gage du triomphe ; la seule crainte qu'il éprouvât , c'était que Wellington n'osât l'attendre dans les plaines de Waterloo; et, la nuit, il visitâtes lignes des grand'gardes, pour s'assurer que l'ennemi ne lui abandonnait pas le champ de bataille. Enfin l'aurore vint dissiper ses inquiétudes ; toute l'armée anglaise est devant lui ; les rayons du soleil ont éclairci tout à coup l'atmosphère , chargée depuis quelques jours de nuages orageux.

Les troupes anglo-bataves, rangées en bataille sur la chaussée de Charleroi à Bruxelles, en avant de la forêt de Soignies, occupaient les hauteurs, depuis le plateau qui domine le château de Hougoumont jusqu'au penchant d'un autre plateau près des fermes de la Haie et de Papelotte. La position de Hougoumont , à la gauche des Anglais , devenait pour eux de la plus grande importance , car c'était par là que les Prussiens devaient les joindre. Wellington y avait jeté ses plus braves soldats; c'est sur ce point aussi que Napoléon dirige la première attaque. Jérôme, qui en est chargé, enlève le bois de Hougoumont; prise et reprise plusieurs fois, cette position reste enfin en notre pouvoir. Mais l'ennemi s'est maintenu dans le château, qu'il a crénelé avec soin, et qui renferme ses meilleures troupes; le général Reille reçoit l'ordre de mettre le feu à ce château avec une batterie d'obusiers.

A la droite, le comte d'Erlon, appuyé par une immense artillerie, se porte vers le village de Mont-Saint-Jean. Là éclate une épouvantable canonnade qui porte le ravage dans les rangs de l'infanterie anglaise et balaie le plateau. Napoléon , après avoir parcouru toute la ligne , au milieu de l'enthousiasme de ses troupes, se place sur une éminence près de la ferme de la Belle-Alliance, d'où il peut embrasser toutes les parties du champ de bataille , disposer de ses réserves , et s'élancer à leur tête partout où le danger appellera sa présence.

Napoléon allait faire attaquer le centre de l'armée anglaise par le maréchal Ney, quand il aperçut un corps de troupes sur les hauteurs de Saint-Lambert. Sont-ce les divisions que l'Empereur a envoyé demander à Cirouchy pour le seconder contre Wellington"? Une lettre interceptée lève bientôt tous les doutes, en apprenant que Bulow vient, avec ses trente mille hommes, occupei' lin-

tervalle entre l'armée française et le corps de Grouchy. Mais si ce maréchal na pu arrêter Bulow , ou s'est laissé devancer par lui , sans doute il arrive sur ses derrières ; il suit l'armée prussienne , qu'il occupera assez longtemps pour que Napoléon en finisse avec Wellini^ton. En attendant, l'ennemi a quatre-vingt-di\ mille hommes à opposer aux soixante-cinq mille hommes de Napoléon, qui est forcé de changer ses dispositions et de se priver d'une partie de sa réserve, afin d'empêcher l'attaque dont un nouvel ennemi le menace.

Domont et Suberwick , avec deux mille cinq cents hommes de cavalerie légère , sont chargés de contenir l'avant-garde de Bulow et de pousser des partis pour se mettre en communication avec le maréchal Grouchy , qu'un premier courrier a prévenu de l'arrivée de Bulow ; en même temps un corps de sept mille hommes , aux ordres du comte de Lobau , va se ranger derrière la ca\alerie du général Domont, pour garantir nos flancs si le mouvement de Bulow n'est pas arrêté par Grouchy. Ces dispositions prises , Napoléon ordonne au maréchal Ney d'enleveila ferme de la Haie-Sainte. Au bout d'une demi-heure, les batteries ennemies s'éloignent de la ligne , et sont remplacées par d'autres ; les tirailleurs anglais se replient à leur tour; Wellington dérobe ses masses que foudroie noti'e artillerie , et leur cherche un abri derrière les crêtes des hauteurs. Nos troupes se portent en avant. Ney aborde la position avec son intrépidité ordinaire, et quatre-vingts pièces d'ai'tillerie le secondent; mais la cavalerie ennemie s'élance sur l'infanterie française, qu'elle parvient à ébranler, et qui recule api'ès avoiiperdu deux aigles et plusieurs pièces de canon. Milhaud accourt avec une brigade de cuirassiers; ils couvrent de morts le champ de bataille. De son côté, l'Empereur, qui avait vu rébranlement de notre infanterie à droite, s'y était porté au galop et avait bientêt rétabli foi'dre. La canonnade continue avec fureur, et une nouvelle attaque nous rend maiires de la ferme de la Haie-Sainte. Le général anglais Picton tombe mort, l'ennemi fuit en désordre, sabré jiar la cavalerie de l'infatigable Milhaud : la bataille est gagnée si Grouchy se présente.

En ce moment Bulow , débouchant de Saint-Lambert , se déployait devant les bois de la Parise. Trente mille Prussiens s'avançaient au secours de Wellington. '( Nous avions ce matin quatre-vingt-dix chan<es contre une, dit l'Empereur au « duc de Dalmatie , son major-général ; l'arrivée de Bulow nous en fait pei'dre « trente : mais nous en avons encore soixante contre quarante , si Grouchy répare « l'horrible faute qu'il a commise hier de s'arrêter à Gembloux , et s'il envoie son « détachement avec rapidité. La victoire en sera plus décisive, car le corps de « Bliicher sera entièrement perdu. »

(Cependant le comte de Lobau s'efforçait d'arrêter le nouvel ennemi, qui marchait droit au centre de l'armée française. .Mais comment, avec deux mille cin(| cents chevaux et sept mille fantassins, enq)êchei' d'avancer les trente mille boninics de troupes fraîches que commande IJulow? Toutefois, Napoléon espèie eudirc enfoncer le centre des .\nglais avant l'ai'rivée des Prussiens. Pendant (pie le

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inai'échiil Ncy se soutient au village de la Haie-Sainte , suivant l'oriirc qui lui est prescrit, jusqu'à ce qu'on connaisse le résultat de l'arrivée soudaine des Prussiens, Wellington renouvelle ses attaques; ses troupes sont ramenées par notre infanterie. Alors le maréchal, sentant l'urgente nécessité de s'emparer des hauteurs, toujours occupées par l'armée anglo-hollandaise, appelle une brigade de réserve, composée des cuirassiers de Milhaud ; ils s'ébranlent : bientôt le maréchal couronne le plateau avec ses troupes , dont les charges font un mal horrible aux ennemis. Cette manœuvre paraît décisive , tout le monde autour de Napoléon croit à la victoire: « C'est trop tôt d'une heure, dit l'Empereur ; cependant il faut soutenir ee (ju'i est ufdit.n Voyant alors cette cavalerie evposée au feu meurtrier de la mitraille, il ordonne au comte de Valmy de rapi)uyer avec deux autres divisions de cuirassiers. Entraînée par ce mouvement et par un excès d'ardeur, la division du général Guyot les suit : c'était la réserve de la garde : et Napoléon essaie en vain de la rappeler ! Il était cinq heures du soir.

Le choc des trois mille cuirassiers de Kellermaim et de la grosse cavalerie de la garde fut terrible; Milhaud, qui avait été obligé de se replier devant les forces supérieures de Wellington, se rallie aux nouveaux corps qui viennent le seconder; alors tous se précipitent à la fois sur ce plateau dont l'occupation doit décider de la journée. L'infanterie anglaise, assaillie avec la plus violente impétuosité, se forme en carrés qui vomissent la mitraille et la mort sur les escadrons français; ceux-ci s'élancent successivement contre ces remparts de feu, dont plusieurs sont enfin renversés : au milieu de leurs débris, une nouvelle lutte s'engage entre la cavalerie française et celle de l'ennemi , qui vole au secours de son infanterie. Vingt fois les carrés enfoncés, brisés, se reforment; vingt fois aussi les cuirassiers s'y jettent avec une fureur toujours croissante. Wellington voit s'éclaircir les rangs de son infanterie ; obligé lui-même de s'enfermer dans un carré, il ne doit son salut qu'à l'immobilité de ses soldats, qui meurent à leur poste. A l'aspect de ce carnage épouvantable, il verse des larmes : « Encore quelques heures, s'écrie-t-il , pour tailler en pièces ces braves gens; plût au ciel que les Prussiens arrivent auparavant ! » Mais la main de fer de nos cuirassiers continue de décimer ses bataillons; pendant deux heui'es ces héroïques soldats allrontent la mort; rien ne peut ralentir leui's attaques sans cesse renaissantes. Douze mille Anglais sont tombés sous leurs coups.

Wellington est battu! déjà la route de Bruxelles est encombrée de fuyards et de bagages; des soldats de toutes armes se jettent à travers la forêt de Soignies; les caissons, les voitures renversées, annoncent le désordre d'une déroute, et le général anglais s'apprête à donner le signal de la retraite : il a même fait rétrograder sur Anvers la batterie de dix-huit qui devait le joindre; la nuit et l'armée prussienne peuvent seules le sauver. C'est dans ce moment extrême que Hlûcher entre en ligne, à la tête de trente mille hommes, ouvrant la communication entre Bulovv et Wellington. En m&me temps, deux brigades de cavalerie anglaise.

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fortes de si\ mille hommes, placées naguère en réserve sur la route, et rendues disponibles par l'arrivée des troupes prussiennes , vieiment se présenter aussi devant nous.

Oue faisait alors (jroucli) ? Parti à deux heures seulement de Gembloux, au lieu d'avoir quitté cette position à dix heures du malin, afin de se montrera Wavi'es assez tôt poui' airèter Hiicher, il était \ei's midi à moitié chemin de ((■ village. En vain la canonnade de Waterloo l'appelle sur le terrain où Napoléon l'attend avec tant d'impatience; en vain Excelmans et Gérard le pressent de voler à son secours : il continue à marcher sur Wavres, où se trouvait seul le corps de Thielniann ; Blùcher en était parti le matin à sept heures. Napoléon, abandonné il lui ni-^me, privé de son aile droite, en présence de cent cinquante mille hommes qui vont fondi'e sur sa faible armée, épuisée déjà par huit heures de combat, juge de sang-froid sa position. Il lui faut faire face aux deux armées, et il ordonne un grand changement de front. Les bataillons de la garde se forment en deux colonnes sous ses yeux. Tout à coup, trois bataillons d'infanterie de la seconde ligne viennent se mettre en retraite auprès de la garde ; Napoléon court au-devant d'eux, et les renvoie à leur poste. Mais leui' mouvement rétrograde avait fait aussi reculer plusieurs l'égiments aux prises avec l'ennemi sur le plateau. .\ cet aspect. Napoléon sent la nécessité de soutenir sa cavalerie indécise; il se porte avec quatre nouveaux bataillons de la garde à la gauche de la Haie- Sainte, en prescrivant au général Reille de réunir tout son corps, et de le disposer en colonne d'attaque. A la Haie-Sainte , Napoléon rencontre encore une partie des troupes du maréchal Ney en refi'aite, et les fait ranimer par la nouvelle de l'approche de droudij ; en même temps, il charge le maréchal Ney, a\ec les quatre bataillons dont on vient de pai'Icr, de se porter en avant pour conserver le plateau.

A la tête des quatre bataillons de la garde, Ney à pied, l'épée à la main, Priant , Cambronne, repoussent tout ce qui se trouve devant eux. L'ennemi cède à l'impétuosité de notre attaque; mais Wellington, entièrement l'assuré par l'arrivée des Prussiens, fait avancer les bataillons dont il peut maintenant disposer, et le combat se rallume. La victoire va encore couronner les efforts des soldats français, lorsque Bliicher, culbutant la faible di\ision qui lui est opposée, parvient au village de la Haie. Prolilanl du trouble et de l'hésitation de notre armée, Wellington lance toute sa cavalerie, qui tourne les huit carrés de la garde pour atteindre l'extrême droite, et pénètre entre la Haie-Sainte et le corps du général Reille. Plus de ralliement possible : la division de cavalerie de réserve aurait pu favoriser notre retraite; mais, par un malheur qui tenait à la fatalité de cette journée , la division de réserve de la garde , composée de deux mille grenadiers à clie\al et de (lrag(Uis , tous gens d'élite, s'était engagée sur le l)lateau sans l'ordre de l'Empereur. 11 n'a plus de disponibles (jue les quatre escadrons deser\ice autour de sa pei'sonne ; il les l'ait charger, cl . bienlrtl acca-

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blés par des masses énormes, ces braves sont culbutés, malgré des prodiges de valeur. Maîtresse du plateau , l'armée anglo-batave tout entière marche en a\ant cl occupe cette position qui devait nous assurer la victoire. A ce moment le i ri fatal de sauve quipiut! poussé par quelques traîtres, et répété par des soldats en désordre , se fait entendre ; les lignes se rompent , les rangs se mcMent , la déroute de l'ai'méc française commence. Enfin, les huit bataillons de la garde placés au centre, où les soutenaient le brave Cambroiuie et l'intrépide maréchal Ney, qui avait eu cinq chevaux tués sous lui, désorganisés à leur tour par la masse des fuyards, tombent écrasés sous le nombre en se défendant jusqu'au dernier soupir. La cavalerie ennemie, multipliant ses charges contre les bataillons rompus et dispersés , redouble la confusion qu'augmente encore l'obscui'ité de la nuit ; l'arlillcrie anglaise et prussienne balaie le champ de bataille , où «luelques carrés de la vieille garde sont encore debout.

Napoléon, qui a tout fait pour prévenir et arrêter ce désordre, se jette au milieu des fuyards , et s'efforce de les rallier derrière un régiment de la gardien réserve à la gauche de Planchenoit avec deux batteries ; malheureusement , les ténèbres , qui empêchent de le voir, détruisent l'effet accoutumé de sa présence sur les troupes, en même temps qu'un tumulte effroyable s'oppose à ce qu'on entende sa voix.

Entraîné dans la déroute , entouré d'ennemis , Napoléon se place , l'épée à la main, au milieu d'un carré, et veut périr avec les braves qui combattent encore ; son dernier champ de bataille sera son tombeau! Mais les généraux qui sont auprès de lui l'arrachent à la mort, qu'il demande et qu'il affronte comme un soldat. La moii ne veut pas de vous, lui disent les grenadiers, retirez-vous.' Enfin, il se décide à s'éloigner de ce théâtre de destruction, où sa perte ne serait qu'un malheur de plus pour la France et pour l'armée. Plusieurs officiers et soldats, ne pouvant se servir de leurs armes contre les ennemis, les tournèrent contre eux. On dit même que quelques uns s'aidèrent à accomplir ce dernier sacrifice d'un héroïque désespoir. L'intrépide général Duhesme, blessé, tomba dans les mains des Prussiens , qui regorgèrent ! Les Belges couvrirent de leur courageuse amitié ceux de nos bra\es qui i-espiraient encore; ils veillèrent toute la nuit sur le terrain où venait de s'éteindre la gloire des ciiiiiuanle batailles rangées que les Français avaient gagnées avec Napoléon.

Arrivé à Genappe avec son état-major, l'Empereur essaya d'y réunir quelques troupes pour former l'arrière-garde et mettre un terme aux poursuites de l'ennemi ; la nuit, la confusion d'une déroute générale , l'encombrement des hommes et des chevaux, tout s'ojtposa à la résolution de l'Empereur. Il quitta Genappe, s'arrêta queUpies heuies à Philippeville, et entra , le -20, à Laon , où les gardes nationales et les paysans l'accueillirent aux cris de rive l'Empereur.' et lui offrirent le secours de leur généreux dévouement. Satisfait du courage de ces braves gens, Napoléon les remercia et chargea le maréchal .^oult de rallier les corps

de l'aniitk», diminuée de vingt-cinq mille hommes , dont huit mille prisonniers , et dix-sept mille tués ou blessés; la perte de l'ennemi a\ail été égale à celle des Français. Le prince Jérrtme ramena vingt-cinq mille hommes , avec cinquante pièces de canon; la garde impériale, sous les ordres de Morand et de Colbert, se réunit à eux sous les murs d'Avesnes. D'un autre côté , Uapp a reçu l'ordre de venir les rejoindre avec vingt-cinq nulle hommes d'élite; et Grouchy, dont le corps d'armée de trente mille hommes est intact, opère sa retraite, après avoir battu Thielmann à Wavre, et menace Bruxelles. Sous peu de jours, Napoléon pourra couvrir Paris avec cent vingt mille hommes de vieilles troui)es,et trois cent cinquante bouches à feu.

Il veut rester à Laon et y défendre les approches de la capitale. Le conseil de ses généraux combat ce projet, et le détermine à quitter l'armée pour se rendre à Paris; il pressent le sort qui l'y attend : « Je vais à Paris, dit-il, mais je suis « persuadé que vous n\e /ailes faire une sottise; ma vraie place est ici; je pour- « rais y diriger ce qui se passera dans la capitale, et mes frères feraient le «reste. » Après avoir pris cette funeste résolution. Napoléon partit précédé du bulletin funèbre de la bataille de Waterloo, avec le dessein de donner à Paris (luaiante-huit heures aux préparatifs de sa défense, et de revenir ensuite à Laon couvrir la capitale avec ce qui restait de la vieille et de la nouvelle armée.

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