CHAPITRE V
Consliliition tlo l'an III. —Bonaparte génénil en clipf de l'armée d'Ilalio. — Proclamation à son armée. — Forée des armées iH-lliiiérantcs. — Batailles de Montcnotle, de Millésimo, de Dégo. — Paix avec la Sardaigne.
Le 25 octobre 1795 , veille de sa dissolution , la Convention nationale avait déclaré la Belgique réunie à la France ; animée du niOme esprit qui avait créé dans cette année l'École Polytechnique , elle rendit le décret de formation de l'Institut des Sciences et des Arts. La patrie reçut avec reconnaissance cette dernière création de la grandeur conventionnelle. Le dernier jour de sa puissance fut signalé par de hautes résolutions. Il semblait que la Convention eût dépouillé tout à coup sa nature terrible , pour revêtir toute la générosité du caractère national. Le 2G, elle s'amnistiait elle-même en décrétant l'amnistie pour tous les délits révolutionnaires; et, chose remarquable, l'assemblée qui avait tant abusé de la mort jjrononça l'abolition de cette peine à la paix générale. Le môme jour, après cet adieu réparateur adressé à la France , la Convention termina son existence politique vu se formant en corps électoral, pour compléter
paf ratljoiutioii (11111 nouveau tiers la représentation nationale. Les trois tiers réunis se constituèrent on Corps Législatif pour opérer leur di\ ision en deux Conseils. On donna le cliAteau des Tuileries au\ Anciens ; la salle du Manège auv Cinq- Cents. La quatrième législature proclamée nomma, sous le nom de Directoire, un conseil exécutif composé de cinq membres, qui furent les conventiomiels LaréveiUère-Lèpaux, Letourneur de la Manche, Rewbell , Barras et Carnot. Le Directoire s'établit au palais du Luxembourg.
lionaparte, qui venait de sauver la Conventicm au 13 vendémiaire, reçut le commandement en clief de l'armée d'Italie. Cette armée avait deux fois changé de chef depuis son départ. Dumerbion avait été remplacé par Kellermann, et Kellei'mann par Schérer. Mais celui-ci n'a pas su profiter de deux victoires où Masséna, avec trente mille hommes, avait défait, à Loano, ciiuiuante mille Austro-Sardes. Les forteresses de Finale, Vado, Savone , sont au pouvoir des Français ; la route du Milanais est ouverte.
La coalition étrangère subsistait toujours ; elle se composait de l'Angleterre , de l'Autriche, du Piémont, de Naples, de la Bavière, de tous les petits princes de l'Allemagne, et de ceux de cette belle Italie dont Bonaparte, deux ans auparavant, a deviné la conquête. Toutefois, l'Autriche est la véritable ennemie qu'il faut combattre, et sur les bords du Rhin et au delà des Alpes. Pour hiUer le succès de cette guerre qui occupe seule le Directoire, il en donne la conduite à un général de vingt-sept ans.
La conquête du Piémont lui est ordonnée comme une entreprise ])réliminaire dont le but est de forcer IWuti'iclie à évacuer ce pays, et à se défendre dans ses possessions de la Lombardie. Ainsi, l'occupation du Piémont, parla destruction de son armée et la prise de ses forteresses, doit ouvrir au général Bonaparte le véritable champ de bataille qui convient à la politique du Directoire. C'était le plan envoyé au Comité de la guerre en 1793, par le commandant d'artillerie de l'armée d'Italie, devenu général en chef de cette armée. Barras et Carnot, bien qu'ils lui eussent fait avoir le commandement dont il était revêtu, n'avaient deviné ni son caractère, ni son génie. Ils avaient eu seulement rintention de créer une fortune toute militaire, qu'ils destinaient à devenir l'appui du nouveau gouvernement; mais Bonaparte, à leur insu, rêvait déjà peut-être une autre gloire que celle des armes.
En arrivant à Nice, Bonaparte eut à triompher de nombreuses difTicultés : d'abord , il avait à se faire pardonner sa jeunesse par des hommes déjà couverts de lauriers, ses anciens dans la carrière, et qu'il était appelé à commander. Là, en effet, se trouvaient placés sous ses ordres, Masséna, vainqueur à Loano; Augereau, qui s'était signalé en Catalogne; Victor, qui commanda si lirillnmment une division d'infanterie au siège de Toulon ; Laharpe , Sérurier, Joubert , Cervoni, déjà célèbres dans les armées de la république : le génie seul pouvait faire pardonner à Bonaparte les faveurs de la fortune.
Il trouva oiirore d'autres obstacles capables, à eu\ seuls, de détruire ses espérances. Le ministre de la guerre lui avait donné un état de plus de cent mille hommes, et il n'avait réellement à sa disposition que trente mille soldats et trente pièces de canon, tandis que l'armée austro-sarde était forte de quatre- \ingt mille hommes et de deu\ cents pièces de canon. Mais il avait pour lui l'enthousiasme, la jeunesse, l'intrépidité de son armée, et, plus que cela, le souvenir du passé et cette confiance que donne l'habitude de vaincre. Cependant cette armée était sans argent, sans vivres, sans habits, presque sans armes, promi)le à l'indiscipHne, au découragement et aux excès que devait produire l'abandon de tonte administration dans un pays ruiné par une guerre de quatre aimées; le gouvernement n'ayant pu verser dans le trésor de l'armée que deux mille louis en or et un million en traites qui furent presque toutes protestées, on ne pouvait améliorer son soit ' : il fallait donc étonner cette armée , l'enlever, la surprendre, pour obtenir des victoires. Avant de transporter son quartier général de Nice à Albenga, le jeune général harangue ainsi ses troupes :
ce Soldats !
« Vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut « rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de « ces rochers, sont admirables ; mais ils ne \ous procurent aucune gloire, aucun « éclat ne rejaillit sur vous. ,Ie veux vous conduire dans les plus fertiles plaines «du monde: de riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; (( vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie 1 manqucriez-vous « de courage ou de constance? »
Ces paroles, prononcées d'une voix ferme, furent électriques : l'armée répondit par une acclamation unanime. Dès ce moment, s'étalilil entre Bonaparte et ses soldats une sorte de fraternité d'armes et de confiance nuituelle, \éritalile source de ces hauts faits, de ces Irionqihes inouïs (jui éloiwicnt encoie le monde.
L'armée ausiro-sai'de était sous les ordres du généi'al en chef lieauiieu; quarante-ciru] mille Autrichiens sont commandés par les généraux Argenteau, Mêlas, Wukassowich, Liptay et Sebottendorf; et vingt-cinq mille Sardes par les généraux l'rovera et Latour, sous les ordres du général autrichien Colli : le premier corps a cent ciuarante pièces de canon, et le second soixante. Dix mille Napolitains doivent porter ces forces à quatre-vingt mille hoTumcs. Trente mille soldats , répartis en quatre divisions d'infanterie commandées par Masséna, ,\ugereau , Laharpe et Sérurier, deux mille cinq cents hommes de cavalerie et trente pièces de canon, telle était la composition de l'armée française!
t. Un seul fiiil pciil ftiiro appicricr la iiciuiric ilc raiiiK'c : lii]ii:i|i:irlo ilisirilma ;i clinciiu de ses ^t'iiéraux quatre loiiis en or.
32 IIISTOIUE DE .NAPOLEON.
Le dessein de Bonapai-te était de tourner les Alpes, et de pénétrer en Italie par le point où la chaîne de ces monta?,'nes se lie à celle des Apennins , et d'isoler les .\utncliiens des Piémontiiis. L'infériorité numérique de son armée lui imposait ce plan et lui prescrivait surtout d'attaquer toujours l'ennemi avec des forces à peu près égales, en évitant tout engagement général avec la grande armée austro-sai'de. Son premier soin fut donc de passer le mont Saint-Jacques, le plus abaissé des Alpes et des Apennins, de poster la division Séruricr sur Garessio, pour observer les Piémontais retranchés dans le fameux camp de Ceva, et de faire menacer Gènes par Laharpe, tandis que Masséna et Augereau marcheraient sur Loano, Finale et Savone. Cette opération n'obtint que la moitié du résultat que Bonaparte s'était promis. Beaulieu, alarmé pour Gènes, se porta à Novi, et divisa son armée en trois corps ; Colii à Ce^a, Argenteau à Sassello, se dirigeant sur Montenotte, et lui, de sa personne, par IfrBocchetta sur Volfri. 11 s'agissait donc de battre ces trois corps séparément, et d'amener, par une ou deux grandes affaires, la séparation totale de Beaulieu et de Colli.
Beaulieu, à la tète de l'aile gauche des Austro-Sardes, s'avança sur les positions que gardait Cervoni. Attaqué avec vigueur par les généraux Sebotlendorf et Pittony, canoniié par la croisière anglaise, investi par de nombreux ennemis, Cervoni se replia sur le général Laharpe. Argenteau, de son côté, ayant fait le même jour un mouvement sur Montenolte-Inférieure, se dirigea, à travers Montenotte-Supérieure, sur la Madone de Savone, pour écraser Laharpe. Tout avait réussi au gré du général piémontais ; deux redoutes étaient tombées en son pouvoir. Une troisième, située a Monte-Legino, et qui fermait la route de Montenotte, restait à emporter pour mettre entièrement à découvert l'aile droite des Français. Trois fois l'infanterie ennemie attaque notre dernier rempart, trois fois elle est repoussée par les feux croisés de l'artillerie et de l'infanterie. Cependant Argenteau, réuni à Roccavina, ranime l'ardeur des Autrichiens : ils s'avancent en masse, et avec une rare intrépidité. Enfin ils sont au pied des retranchements, la redoute va tomber, les républicains n'ont i)Ius de munitions! Le colonel Uampon, qui commande ces derniers, s'élance au milieu d'eux, leur fait jurer de mourir plutôt (jne d'abandonner leur poste, et la redoute est défendue \)i\v des prodiges de valeur qui durent toute la nuit. Le lendemain Argenteau, connaissant le dénùment de Uampon, veut tenter l'escalade; mais Laharpe, envoyé par Bonaparte sur les derrières de Monte-Legino, est survenu avec des munitions et des renforts; et quand l'ennemi s'approche, du haut de la redoute la mitraille l'écrase de front, tandis qu'une double embuscade, surveillant ses flancs de droite et de gauche, lui oppose tout à coup une longue et vive fusillade. .\ cette résistance inattendue , les Autrichiens s'arrêtent : bientôt le désordre se met dans leurs rangs, et ils prennent la fuite de tous côtés, sans pou\oir comprendre la cause de leur insuccès. Pendant ce tenqis, la division d'Augereau se dirigeait sui'Caii'o, à travers les >allées de la liorniida ; Masséiia atteignait les
hauteurs d'Altaro , tandis que Bonaparte lui-iruMiie dépassait Masséna et courait sur Cairaie afin de déborder la droite d'Argenteau et d'anéantir par un seul coup le centre de l'armée coalisée, avant que Beaulieu pût venii' à son aide.
Après sa défiiite devant Monte -Legino, Argenteau avait renouvelé le conihat. Mais Masséna, soutenu par le général en chef, atteignit le sommet des Apennins, s'empara du poste important de Bric-de-Menau , et se porta, par Montenotte- Inférieure, sur les derrières de l'ennemi. Assaillis de tous les côtés, les Impériaux se défendirent avec opiniâtreté jusqu'au moment où Masséna, entrant tout à fait en ligne, vint les écraser par la supéi'iorité de ses forces, et jeter dans leurs rangs la terreur et la confusi(tn. .\rgenteau et Roccavina, blessés tous deu\ en \oulaiit rétablir l'ordre parmi leurs soldats, et entraînés par eux dans la déroute, furent poursuivis jusqu'auprès de Sassello, au milieu des débris confondus de leur armée. La cavalerie manqua aux républicains pour rendre cette victoire encore plus décisive; cependant quinze cents morts, deux mille prisonniers, des drapeaux, des canons, témoignaient de la perte des coalisés. Telle l'ut la bataille de Montenotte, et la première victoire par laquelle Beaulieu apprit, à Yoltri, l'entrée en Piémont des Français commandés par Bonaparte.
Les Autrichiens se retirèrent sur Dego, et les Piémontais sur Millesimo, suivis par l'armée française divisée en trois colonnes. La gauche, sous Augereau, se porta sur les Piémontais; le centre, sous Masséna, sur les Autrichiens, et Laharpe, avec la droite, sur les hauteurs du Cairo. Augereau força les défilés de Millesimo; Masséna et Laharpe enlevèrent Dego. Provera, réfugié dans le château de Cossaria, mit bas les armes. Les journées de Millesimo et de Dego coûtèrent à l'ennemi un grand nombre de prisoiuiiers, \ingt-(inq pièces de canon, huit drapeaux, et un grand nombre d'hommes restés sur. le champ de bataille. Elles donnèrent encore aux ailncs françaises un plus grand avantage par la séparation des Autrichiens et des Sardes. Beaulieu alla couvrir le Milanais en occupant Acqui, et Colli protéger Turin par la possession de (^eva.
Quelques jours après, un nouveau combat eut lieu à Dego. Les grenadiers du général autrichien ^Vukasso^vi(•h, qui revenaient de Voltri, se présentent de\ant la place, et en débusquent les bataillons français. Bonaparte s'y porte, reprend Dego, et détruit le corps ennemi. Malheureusement ce succès fut acheté par la mort du général Causse, mortellement blessé au moment où il s'élançait à la tête de la 99= demi-brigade. Pendant qu'on le portait hors des rangs, Causse aperçut le général en chef qui passait non loin de là. Il le fit appeler : « Dego est-il repris? lui demanda-t-il d'une voix éteinte. — La redoute est à nous, répondit Bonapai'te. — Dans ce cas je meurs content, vive la rrpiibliquc! s'écria le blessé avec un accent héroïque. » Une autre jjarticularité s'attache encore à ce mémorable combat. Bonaparte y remarqua un chef de bataillon, et le fit chef de brigade sur le champ de bataille : c'était l'intrépide Lannes, (pii partagea
Sk HISTOIRE DE NAPOLÉON.
si longtemps avec Ney le surnom de brave des braves, mais qui eut sur lui l'axantagc de mourir les armes à la main.
Laissant la division Laliarpe pour tetiir Bcaulieu en éclicc, le général en riieC ninrclia de nouveau contre les Piémontais. En arrivant sur les hauteurs de Monle- Zemolo, l'armée française contempla avec étonnement la cliaîne gigantestiue des Alpes, qu'elle voyait s'élever derrière et autour d'elle. « Ainiibal a franclii les Alpes, dit Bonaparte; nous, nous les avons tournées. «Celait, en effet, le but, et ce fut le résultat de cette campagne miraculeuse Cependant Colli, pressé de front par des forces supérieures, menacé par Augercau, qui avait passé sur la rive gauche du Tanaro, se vit obligé d'évacuer le camp de Ceva presque sans combattre. Bonaparte le poursuivit, l'atteignit près de Alondovi et le rejeta derrière la Stura. Les Piémontais perdirent dans cette journée trois mille hommes, huit pièces de canon, dix drapeaux, quinze cents prisonniers, dont trois généraux. Ainsi, dans cette campagne de quinze jours, chaque rencontre fut une bataille, et chaque bataille une victoire pour l'armée française.
Après l'affaire de Mondovi, le quartier général est porté à Cherasco. Bonaparte met cette place en état de défense; il y trouve de grands magasins, et désormais l'artillerie compte soixante bouches à feu. L'Italie a cessé d'être un lieu d'exil : la victoire, l'abondance, en ont fait une patrie pour les braves, et les soldats des dépôts se précipitent en foule pour y rejoindre leurs camarades. Voici le langage que leur fit entendre le général en chef dans sa proclamation datée de Cherasco :
« Soldats !
«Vous avez remporté, en quinze jours, six victoires, pris vingt et un dra- (( peaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, et conquis la « partie la plus riche du Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, (ué « ou blessé plus de di\ mille hommes. Vous vous étiez jusqu'ici battus pour des «rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie. Vous « égalez aujourd'hui, par vos services, l'armée de Hollande et celle du Bhin. <( Dénués de tout, vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné ces batnilles sans « canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, » bivouaqué sans eau-de-vie, et souvent sans pain. Les plialanges républicaines, « les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez «souffert. Grûces vous en soient rendues, soldats! La patrie recoiuiaissante (( vous devra sa prospérité; et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'im- « mortelle campagne de 9G, vos victoires actuelles en présagent une plus belle « encore.
« Les deux armées qui naguère vous atlaiiuaient avec audace fuient épou- « vantées devant vous. Les hommes per\ers qui riaient de votre misère et se
« réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis sont confondus u et tremblants. Mais , soldats , il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez « rien fait, puisqu'il vous reste à faire; ni Turin ni Milan ne sont à vous; les « cendres des vainqueui's de Taripiin sont encore foulées par les assassins de « Basseville.
« A'ous étiez dénués de tout au conimenceinent de la campagne ; vous êtes « aujourd'hui abondanimenl pourvus : les magasins pris à vos ennemis sont « nombreux, l'artillerie de siège et de campagne est arrivée. Soldats, la patrie »a droit d'attendre de vous de grandes choses : justifierez -vous son attente? « Les plus grands obstacles sont franchis, sans doute; mais vous avez encore «des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En est- il « d'entre vous dont le courage s'amollisse? En est-il qui préféreraient retourner « sur les sommets de l'Apeimin et des Alpes, essuyer patiemment les injures de « cette soldatesque esclave? Non, il n'en est pas parmi les vainqueurs de Mon- « tenotte, de Millesimo, de Dego et de Mondovi : tous brûlent de porter au loin «la gloire du peuple français; tous veulent humilier ces rois orgueilleux qui « osaient méditer de vous doimer des fers; tous \eulent dicter une paix glorieuse, « et qui indemnise la patrie des sacrifices immenses qu'elle a faits; tous veulent, « en rentrant dans leurs villages, pou\oir dire avec fierté : J'clais de l'armée i( conquérante de V Italie.
V Amis, je vous la promets, cette conquête; mais il est une condition ciu'il « faut que vous juriez de remplii' : c'est de respecter les peuples que vous déli- « vrez; c'est de réprimer les pillages horribles auxcpiels se portent des scélérats « suscités par vos ennemis : sans cela vous ne seriez pas les libérateurs des «peuples, vous en seriez les fléaux; vous ne seriez pas Ihonneur du peuple «français, il vous désavouerait; vos victoires, votre courage, vos succès, le « sang de vos frères morts aux combats, tout serait perdu, même l'honneur et « la gloire. Quant à moi et aux généraux qui ont votre confiance , nous rougi- « rions de commander à une armée sans discipline, sans frein, qui ne connaî- « trait de loi que la force. Mais, investi de l'autorité nationale, fort de la justice « et de la loi, je saurai faire respecter à ce petit nombre d'hommes sans courage « et sans cœur les lois de l'humanité et de l'honneur, qu'ils foulent aux pieds. « Je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers. ,te ferai exécuter « à la rigueur le règlement que j'ai fait mettre à l'ordre : les pillards seront « impitoyablement fusillés; déjà plusieurs l'ont été : j'ai eu lieu de remarquer « avec plaisir l'empressement avec leipiel les bons soldats de l'armée se sont <' portés pour faire exécuter les ordres.
« Peuples de l'Italie! l'armée française vient pour rompre vos chaînes : le « peuple français est l'umi de tous les peuples. Venez avec confiance au-devant « de nos drapeaux : vos propriétés, votre religion et vos usages seront religieu- « sèment respectés.
« Nous l'crons la guerre en ennemis généreux, et nous n'eu voulons qu'aux « tyrans qui vous asservissent. »
Uonaparlc respire tout entier dans cette admirable proelamalion, où il n'a rien oublié de ce (lui devait assurer la gloire de la patrie. On reconnaît déjà l'Iiomme d'État ([ui porte l'épée du grand capitaine.
Bonaparte était ai'rivé, le 26 mars, à Nice, d'où il avait annoncé au Directoire sa présence au milieu de cette armée si misérable, si indisciplinée; et le 28 avril suivant, il traçait, autant en politique qu'en général consommé, un plan de campagne qui menaçait en Allemagne la maison d'Autriche, (ju'il n'avait pas encore attaquée dans ses possessions d'Italie. L'armée grandissait avec son cliel'; cinq fois, dans la dernière semaine d'avril, la législature lui transmit l'expression de la recormaissance nationale. Le roi de Sardaigne envoya à Paris un ambassadeur pour traiter de la paix. Elle fut signée le 15 mai, tant ce prince était pressé de la voir conclure. Les principales conditions du traité étaient que l'armée française occuperait les fortes places de Coni et d'Alexandrie; que celles de Suze, de la Brunetta, d'Exilés, seraient démolies. Ainsi il n'y avait plus d'Alpes, et le roi de Sardaigne ne pouvait plus régner que sous le bon plaisir de la république.
A dater de ce moment, l'Europe eut les yeux ouverts sur le jeune conquérant qui, en quinze jours, s'était emparé d'un royaume protégé par les Alpes, défendu par des forteresses que l'on croyait inexpugnables, et par deux armées que commandaient des généraux ex|)érimentés.