DE NAPOLEON. 5V
allongés, les memlires inférieurs légèrement fléchis. La tète, un peu élevée, reposait sur un coussin ; le crâne volumineux, le front liaut et large, se présentaient couverts de téguments jaunâtres , durs et très-adhérents , ainsi que le contour des orbites, dont le bord supérieur était garni de sourcils. Sous les paupières, qui étaient fermées et garnies de quelques cils, se dessinaient les globes oculaires , qui avaient peu perdu de leur volume et de leur forme. Les joues étaient gonflées ; son nez seul avait souffert , mais dans la partie inférieure; la bouche entr'ouverte montrait trois dents d'une éclatante blancheur; l'empreinte de la barbe était bien distincte sur le menton ; les mains semblaient appartenir h un être vivant, tant elles avaient de ton et de coloris; la main gauche était plus élevée que la droite, et le grand maréchal expliqua ainsi cette circonstance : au moment où on allait clouer le cercueil , il avait voulu baiser un dernière fois cette main , et il n'avait pu la replacer dans la première position. Les ongles avaient poussé : ils étaient longs et blancs; une botte décousue laissait passer les doigts du pied, d'un blanc mat; l'habit vert, à forme échancrée sur le devant et à parements rouges, était facile à reconnaître; les couleurs étaient encore visibles; les grosses épaulettes d"or étaient noircies , ainsi que quelques autres décorations que l'on distinguait sur la poitrine; la couleur rouge du grand cordon de la I.égiou-d'Honneur tranchait avec le blanc du gilet; les deux vases contenant le coeur et les entrailles étaient entre les jambes; une aigle en argent surmontait l'un de ces vases. Tous ces objets étaient intacts. La constatatiou de l'identité étant complète , on s'occupa immédiatement de soustraire à l'action de l'air les dépouilles, qui furent placées dans six cercueils.
t° Un cercueil en fer-blanc; — 2° un en bois d'acajou; — 3° un en plomb; — 4" un second en plomb, séparé du précédent par de la sciure et des coins de bois ; — 5 " un en bois d'ébéne; — G" un eu bois de chêne.
A trois heures tout était terminé, et le canon des forts annonçait à la rade que le cortège funèbre se mettait en marche pour .Tames-Town. La frégate, qui avait répondu au premier coup de canon, alterna de minute en minute avec les forts jusqu'à l'arrivée du corps.
Bientôt un char attelé de quatre chevaux caparaçonnés de deuil, entraîna cet illustre cercueil; le pocle avec ses aigles couronnées, ses abeilles en or sur velours violet, sa large croix d'argent et sa bordure d'hermine, couvrit le char de ses riches draperies. Dix valets de pied en grand deuil , se tenaient à la tète des chevaux. MM. Bertrand, en uniforme de lieutenant-général, avec le grand cordon de la Légion-d'Honneur; Gourgaud , portant l'habit de lieutenant-général d'artillerie; Las-Cases, celui de député; ^larchand, celui de lieutenant de la garde nationale de Paris, prirent les glands des cornières. L'eau tombait alors toujours par torrents.
A James-Town, la milice qui, avec un régiment anglais, tenait la tète du cortège, s'arrêta, forma la haie depuis la première maison jusqu'à l'endjarcadère du quai; les fusils étaient renversés , le canon à terre , les soldats appuyaient la tête sur la crosse. Toutes les maisons étaient closes , les rues désertes ; les fenêtres seules et les terrasses étaient garnies de spectateurs silencieux , la plupart en deuil ; la cérémonie reçut alors son caractère auguste et solennel de réparation : de toutes parts les honneurs royaux étaient déplovés pour celui à qui l'Angleterre avait à peine accordé, de son vivant, le titre de général! Le ciel , devenu d'azur, semblait s'associer à cette sainte réparation.
Bientôt le cortège funèbre fut en vue des états-majors des bâtiments français ; tous les ofliciers étaient en grand costume, et avaient à leur tête M. le prince de .loinville, dont la visible émotion était à peine tempérée par une grande modestie. L'abbé Coquereau vint se placer sur les devants, et offrir de l'eau bénite au chef de l'expédition. C'était le moment de la remise officielle des restes mortels de l'Empereur par le gouvernement anglais.
Aussitôt le cercueil a été descendu dans la chaloupe de la frégate, et là encore l'émolion
5i6 TRANSLATION DES RESTES MORTELS
a été grave et profonde; car le vœu de l'Empereur mourant commenrait à s'acfomplir : ses cendres reposaient sous le pavillon national ! Tout signe de deuil a été dès lors abandonné ; les mêmes honneurs que TEmpereur aurait reçus de sou vivant ont été rendus à sa dépouille mortelle; et c'est au milieu des salves des navires pavoises, avec leurs équipages rangés sur les vergues, que la chaloupe, escortée par les canots de tous les navires, a pris lentement le chemin de la frégate.
Arrivé à bord, le cercueil a été reçu entre deux rangs d'officiers sous les armes , et porté sur le gaillard d'arrière , disposé en chapelle ardente. Une garde de soixante hommes, commandés par le plus ancien lieutenant de la frégate, rendait les honneurs. L'absoute fut dite, et le corps resta ainsi exposé toute la nuit. L'aumônier et un officier veillèrent près de lui.
Le 16, à dix heures du matin, les officiers et équipages des navires de guerre et de commerce français étant réunis à bord de la frégate, un service funèbre solennel fut célébré; on descendit ensuite le corps dans l'entrepont, où une chapelle ardente avait été préparée pour le recevoir, et où il séjourna jusqu'au moment du transbordement qui eut lieu à Cherbourg.
Le samedi 18, la frégate quitta le mouillage à huit heures du matin, escortée par la l'avorite et VOreste ; mais ce dernier bâtiment prit bientôt la route de la Plata. Durant le trajet , la prière des morts fut récitée tous les matins ; la messe était célébrée toutes les fois que l'état de la mer le permettait.
Le retour se fit sans aucun incident remarquable ; mais nous devons cependant mentionner une circonstance qui mérite d'être signalée. L'équipage de la Belle-Poule ne reçut des nouvelles d'Europe que le 2 novembre; elles étaient tirées d'un journal hollandais daté du 7 octobre, qui parlait des bruits de guerre qui agitaient la France. La question de savoir ce qu'il conviendrait de faire si l'.Angleterre voulait reprendre une seconde fois son captif, ayant été agitée : «■ Il faudrait , dit le prince , s'abîmer dans la mer et partager « en braves gens la dernière sépulture de l'Empereur. " Des vivats d'enthousiasme accueillirent cette décision. Aussitôt, des dispositions furent arrêtées par les officiers de l'équipage. Les chambres des membres de la mission disparurent et furent remplacées par six canons de trente; les parcs furent garnis de boulets; les branle-bas de combat furent multipliés , et tout fut organisé de manière à rendre une surprise impossible.
Enfin, le 30 novembre, à cinq heures du matin, la Belle-Poule entrait dans le grand bassin du port de Cherbourg , après une traversée de quarante-deux jours. Le 8 décembre au matin, le cercueil fut descendu abord de la Sormandie , et placé sous un catafalque élevé au milieu du gaillard d'arrière. Eu ce moment les forts et le stationnaire saluaient les glorieux restes d'une salve de mille coups de canon. L'ne couronne d'or, votée par le conseil municipal de Cherbourg, en reconnaissance de ce que Napoléon avait fait pour cette ville , fut déposée sur le cercueil.
M. le prince de Joinville, la mission de Sainte-Hélène et les officiers de la Belle-Poule étaient à bord de la Normandie , ainsi que la musique et cent marins de la frégate. Deux cents autres montèrent sur le l'éloce et cent sur le Courrier. Le lendemain, à 8 heures du matin, le cortège passait lentement le long des jetées du Havre.
Dès ce moment commença une marche vraiment triomphale.
Arrivée au Val de Lahaye, la Normandie ne pouvant remonter plus haut la Seine , un nouveau transbordement eut lieu à bord de la Dorade, n° 3, après qu'on l'eut dépouillée des oripeaux de mauvais goût dont elle avait été affublée. « Mais quelle sera sa décoration.'» avait demandé l'administrateur chargé de ces détails. «Le bateau sera peint n en noir, dit le prince; à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre rapporté n de Sainte-Hélène; Messieurs de la mission aux cornières; l'encens fumera; à la tête