CHAPITRE VII
Balailles do tonato, de Casfiglione. — Prise de Vérone. — Second blocus de Mantoiie. — Hostilités poiilincales — Traité offensif el défensif, signé à Saint-lldefonse, entre la France et l'EspaKiie. — Balailles de Rovcredo, de Bassano, de Saint -Georges. — Troisième blocus de Manloiic. — La Corse délivrée des Anglais.
Le général Sérurier campait devant Mantoue avec sept à luiit mille hommes; le reste de l'armée était en observation sur l'Adigc jusqu'à la rive occidentale du lac de Garda : la division Augereau, de huit mille hommes, formait la droite à Legnngo; Masséna, avec quinze mille, était au centre, occupant Rivoli et Vérone; quatre mille , sous les ordres du général Sauret, composaient la gauche à Salo; enfin la réserve , forte de six mille, se trouvait placée entre le centre et la di'oite. En tout, quarante mille combattants dont il n'y avait que les quatre cinquièmes einiroii ipii pussent entrer en ligne.
L'armée ennemie, forte de soixante-dix mille hommes, se divisait en trois corps : deu\ de chacun \ ingl mille commandés luir les généraux Davidowitch et Kasdaiiowilch. Le Iruisième, de trente mille, sous les ordres immédiats de Wurniser,
cléboucliii, (liins les derniers jours de juillet, du Tyrol italien sur plusieurs positions de l'armée française. Ces premières manœuvres obtinrent du succès: Masséna fut obligé d'évacuer Rivoli ; l'ennemi s'empara de Brescia et de Salo, abandonnés par le général Sauret après une vive résistance. Ix'S colonnes autrichiennes , couvrant les hauteurs de Vérone, la rive gauche de l'Adige, menaçaient l'onte-San-Marco et Lonato, et, par leurs directions différentes, surveillaient à la fois Milan, Crémone et Mantoue. Ces échecs successifs révélèrent à Bonaparte le plan de Wurmser. L'infériorité numérique de ses troupes ne lui permettant pas de livrer bataille à l'armée autrichienne réunie, il dut s'appliquer à la battre en détail, comme il l'avait fait depuis l'ouvcrtui-e de la campagne, .\\ant tout, il fallait empêcher A^'urmscr de se réunir à Kasdanowitch sur le Mincio. Le génie de Bonaparte lui inspire une de ces résolutions subites qui dérangent les calculs des hommes ordinaires : il lèvera le siège de Mantoue, abandonnera les travaux commencés et cent quarante pièces de siège , Sérurier brûlera ses affûts , noiera ses poudres, enclouera ses canons, enterrera ses projectiles, et rejoindra l'armée active.
Ici commence cette suite de victoires que nos soldats nommèrent la campagne des cinq jours. Trop faibles pour résister aux vingt-cinq mille Autrichiens de Kasdanowitch , les quinze mille hommes de Masséna avaient été forcés dans leurs positions, laissant Lonato au pouvoir de l'ennemi ; mais le général en chef sur> ient encore à temps, se met à leur tête, enfonce le centre de son adversaire, et Lonato est repris au pas de charge.
Cette victoire préparait la journée de Castiglione. Wurmser, n'ayant pas trouvé Sérurier devant Mantowe, revenait trop tard sur Castiglione, où Bonaparte s'était fortifié, et Kasdanowitch, avec les débris de sa di\ision, errait pour se réunir à lui. Pendant ce temps le général français, qui a reconnu l'armée ennemie et arrêté son plan de bataille pour le lendemain, court à toute bride à Lonato, afin de presser le mouvement de ses divisions qu'il dirige sur Castiglione. Poursuivi avec acharnement, l'ennemi perd des bataillons entiers qui déposent les armes. Cependant une de ses colonnes, avertie (lu'il ne se trouve à Lonato qu'un millier de Français, s'y poite au moment où le général en chef venait d'y entrer, et envoie un parlementaire pour les sommer de se rendre. Bonaparte reçoit ce parlementaire au milieu de son nombreux étatmajor, lui fait débander les yeux, et lui adresse vivement ces paroles: «Allez dire « à votre général que je lui donne huit minutes pour déposer les amies ; il se «trouve au milieu de l'armée française : passé ce temps, il n'aurait rien à « espérer. » L'Autrichien , effrayé, se rendit avec deux mille honunes et quatre pièces de canon. Pendant que la présence d'esprit du général français lui livi'ait cette colonne, ses troupes surprenaient Kasdanowitch à (ia\ardo et mettaient en fuite ses quinze mille Autrichiens.
Le 5 août, au point du jour, l'armée française, forte de vingt-cinq mille
liomnios, égafe à colle de Wurmser, était sur les linuteurs qui iloniiiient Casti- Klione. Bonaparte avait donné ordre à Séiurier de marcher toute la nuit, afin de tomber au jour sur les derrières du feld- maréchal. Ce mouvement l'ut dirigé par Fiorella, qui rem])laçait Sérurier malade. Son canon surprit les Autrichiens, qui, croyant n'avoir rien laissé derrière eux, furent déconcertés par celte attaque imprévue. A ce moment, Bonaparte se précipite sur l'ennemi et le repousse en désordre sur la rive gauche du Mincio, d'où il communiquait avec Mantoue. De son côté, Augereau se porte sur Borghelto, et Masséna sur Peschiera, qui était bloquée. A la tète de la 18' demi-brigade de ligne, le colonel Suchet met les Auli'ichiens en déroute, leur prend div-huit pièces de canon, et délivre Peschiera. Bonaparte poursuit ses succès sur Vérone, où s'était retiré Wurmser, en brise les portes à coups de canon et envahit la ville, où il fait un grand nombre de prisonniers. Chassé de la ligne du Mincio, Wurmser se concentre sur Monte-Baldo, mais Masséna force cette belle position et rejjrend la Corona. Enfin, rejeté sur le Tyrol italien, le généralissime autrichien se retire à Roveredo et à Trente après avoir perdu en douze jours la moitié de son armée, c'est-à-dire soixante-dix pièces de canon et quarante mille honunes, dont quinze mille prisonniers. Il est vrai qu'il avait laissé à Mantoue une garnison de quinze mille hommes , et que l'armée française ne pouvait réparer la perte de son immense artillerie de siège : aussi Bonaparte dut-il se contenter d'ordonner un étroit blocus, dont il chargea encore la division Sérurier. Chassé de toutes ses positions extérieures, l'ennemi était refoulé dans la place. Ce fut le second blocus de Mantoue.
Les trois premiers jours de la marche de ^yurmser avaient été des jours d'épreuve pour la fidélité des princes italiens. Le pape donna le premier l'exemple de la perfidie : comptant sur l'inévitable triomphe des Autrichiens, il cessa de se croire lié par les traités conclus avec Bonaparte ; la régence de Modène partagea cette imprudente confiance; les oligarchies de (îènes et de Venise rêvaient déjà la ruine des Français; enfin, une armée napolitaine se préparait à marcher sur l'Etat romain, pour domier, d'un côté, la main aux Autrichiens, et de l'autre aux Anglais qui assiégeaient Livourne. Ces gouvernements ne voyaient plus dans les armistices que des saufs-conduits du moment, mais, en compensation, Bonaparte trouva de fidèles alliés dans les populations de Bologne, de Ferrare, de Heggio, de Modène, de Parme, qui toutes avaient embrassé avec ardeur et conservaient avec courage les principes républicains. De son côté, l'Espagne, frappée de la prépondérance exclusive (pie l'Angleterre allait s'ai'roger sur les mei's si la France restait sans alliés maritimes, signait à Sainl-Udefonse, le 19 août, un traité offensif et défensif avec la République.
Cependant Wurmser, renforcé par \ingt mille hommes dans le Tyrol, où Davidoflitrh restait avec vingt mille autres, se porte de Trente sur Mantoue, pour en faire lever le blocus. Sa marche s'opère par les gorges de la Brenta ,
Bassano , le bas Adige. Bonaparte n'a reçu que six mille hommes de l'armée des Alpes; mais il a pénétre le projet du généralissime; et, lidèle à son plan de consommer la destruction de l'ennemi en continuant de l'attaquer en détail, il veut lui ôter tout moyen de retraite en s'cmparant du Trentin, où lui-même ira surprendre Davidowitch. Avec trois mille hommes, il fera couvrir sur l'Adige le blocus de Mantoue. Vérone mise en état de défense et gardée, ainsi que Legiiago, par le général Kilmaine, Bonaparte met en mouvement ses troupes disponibles.
Vaubois se dirige sur Trente par la chaussée de la rive droite de la Chiése, Masséna par celle de la rive gauche; Augereau suit également cette rive par la route de la montagne. L'avant-garde de ^'aubois emporte le pont de Sarco ; celle de Masséna la position de Saravalle ; et le 4 septembre s'engage la bataille de Roveredo, où les Autrichiens, enfoncés de toutes parts, sont poursuivis jusqu'aux déDlés réputés inexpugnables de Caliano. Cette position est occupée par la réserve de Davidowitch, et protégée par de fortes batteries; mais neuf de nos bataillons s'élancent en colonne serrée dans le défilé et culbutent l'ennemi. L'armée continue de marcher toute la nuit, et à la pointe du jour elle arrive devant Trente : Da\idowitch est chassé de toutes ses positions. La >ictoire de Roveredo donne à la République sept mille prisonniers, vingt-cinq pièces de canon, cinquante caissons, sept drapeaux ; Wurmsef est coupé du Trentin et du Tyrol.
La nuit suivante , Bonaparte fut instruit par le général Kilmaine que Wurmser, en mouvement sur l' Adige, menaçait Vérone; le quartier général autrichien était à Bassano, et l'arrière-garde, à Primolano, fermait les gorges de la Brenta. Bonaparte prend sur-le-champ la résolution d'aller à marches forcées arrêter Wurmser ; mais avant de se précipiter à la poursuite de son ennemi, il dispose , par une proclamation énergique, les habitants du Tjrol à adopter l'administration qu'il a le projet d'établir parmi eux :
Tyroliens I
« A'ous sollicitez la protection de l'armée française , il faut \ous en rendre «dignes. Puisque la majorité d'entre vous est bien intentionnée, contraignez « ce petit nombre d'hommes opinicitres à se soumettre. Leur diète insensée tend « à attirer sur leur patrie les fureurs de la guerre. La supériorité de nos armes « est aujourd'hui constatée. Les ministres de l'Empereur, achetés par l'or de n l'Anglelerie, le trahissent; ce malheureux prince ne l'ait pas un pas qui ne soit " une faute. Vous voulez la paixl les Français combattent pour elle. Nous ne « passons sur votre territoire que pour obliger la cour de Vieiuie de se rendre « au vœu de l'Europe désolée, et d'entendre le cri de ses peuples. Nous ne venons « pas ici pour nous agrandir : la nature a tracé nos limites au lihin et aux Alpes « dans le même temps qu'elle a posé au Tyrol les limites de la maison d'.\utriclie.
« Tyroliens! quelle qu'ait été votre conduite passée, rentrez dans vos foyers; « quittez des drapeaux tant de fois linttus et impuissants à >ous défendre. Ce '< n"est pas quelques ennemis de plus que peuvent redouter les vainqueurs des « Alpes et de l'Ilalie; mais c'est quelques ^ictimes de moins que la p'ni'i'osilé de (i la nation m'ordonne de clierclier à éparijner. Nous nous sommes l'endus redou- « tables dans les combats ; mais nous sommes les amis de ceux (pii nous reçoivent « avec hospitalité, etc. »
Bonaparte partit au point du jour. Viufit lieues séparent Trente de Bassano, où il voulait rencontrer >A'urmser : le lendemain à la pointe du jour, les deux avant-gardes se trouvèrent en présence. Rien ne résiste à l'impétuosité française. L'armée ennemie, forte de vingt mille hommes, et augmentée des débris des troupes en position dans les gorges de la Brenta , attaquée à sa gauche par Augereau, à sa droite parMasséna, fut rompue sur tous les points, et rejetée dans Bassano. Comme à Lodi, on franchit le pont en colonne serrée. A trois iieures, la ville était à nous. Siv mille prisonniers, trente pièces de canon, un parc immense de bagages et de voitures attelées, deux équipages de pont, restèrent en notre pouvoir.
Wurmser n'avait plus qu'un reste d'armée, et toute communication avec' les États héréditaires lui était fermée. Kasdanowitch, en marche sur Bassano, dut se replier vers le Frioul avec trois mille hommes. Privé de ses équipages d'e pont depuis sa défaite, le feld-maréchal était dépourvu des moyens de franchir l'Adige, et eût infailliblement été pris avec sa petite armée, sans la coupable négligence du commandant de Legnago, qui après avoir manqué de cœur pour se maintenir dans ce poste manqua de tétc en l'abandonnant tout à coup. Profitant de cette faute inqualifiable, Wurmser traversa la ville pour se porter sur .Mantoue.
Dans cette heureuse retraite, Wurmser força les Français à Cérèse où Bonal)ai'(e, accoui'u au secours de son avant-garde culbutée, faillit èti'e fait prisonnier; puis il s'empara de Ailla-Imprenla, dont on avait négligé de couper le pont, et de Due-Castelli, que défendait un seul bataillon. Ces trois succès consécutifs, dus à sa nombreuse cavalerie et à la faiblesse des détachements français chargés de couvrir le blocus, déterminèrent Wurmser ii continuer de tenir la campagne; et, à la tète de la garnison de Mantoue, où il ne laissa que cinq mille hommes, il vint camper entre le faubourg Saint-Georges et la citadelle. Son effectif était de vingt-cinq mille combattants; celui de l'armée française, vingt- (piatre mille. Les deux ailes ne tardèrent pas à être engagées. A notre gauche, la division lion fléchit un moment, mais .Majséna, débouchant tout à coup sur le centre, porta le désordre dans les rangs autrichiens. Dans celte affaire aussi sanglante qu'acharnée , et qui reçut le nom de bataille de Saint-Georges, l'ennemi nous abandonna trois mille prisonniers, trois drapeaux, onze bouches à feu,
puis il counit se renfermer dans Mantoue. Deux jours après, Wurmser, maître du Serafjiio, jeta un pont sur le Pô et ravitailla la place. Le 25 septembre, il tenta d(! nouveau de se porter sur l'Adige en attaquant le poste de Governolo, mais il ne fit que sacrifier en pure perte un millier d'hommes et six pièces d»; canon. Enfin Kilniairie, à la tète de la division Sérurier, coupa court à ces inutiles tentatives en reprenant les positions d(ï Pradella et de (;érèse.
Le troisième blocus de Mantoue était complet, la troisième armée de l'Autriche était détruite : des soixante-dix mille hommes dont elle se composait au l" juin, il n'en reste que seize mille, arrêtés dans Mantoue avec le {généralissime, et dix mille, disséminés dans le Tjrol, sous Davidovvitih et Ivasdanowitch. Elle a perdu la plus grande partie de son matériel , trente généraux , vingt -deux drapeaux. L'aide de camp Marniont, (pie Bonaparte avait trouvé à Toulon lieutenant d'artillerie, porta au Directoire les drapeaux pris à Roveredo, à Bassano et à Saint-Georges. On peut dire de cette époque que les soldats de l'armée d'Italie, en montrant par des prodiges tout ce que les Français peuvent devenir sous un grand capitaine, étaient les premiers soldats de la République et du monde ' .
N'ayant plus d'ennemis à combattre, nos troupes prirent quebpie repos, mais sans quitter les armes. Vaubois se retrancha , avec dix mille honmies , sur les bords du Lavis, et occupa la ville de Trente; Masséna, suivi d'un nombre, égal, s'établit à Bassano pour garder le passage de la Piave. Dans Vérone, Augereau surveillait l'Adige à la tête de dix mille autres, tandis que Kilmaine, avec huit mille, dirigeait le blocus de la ville imprenable.
Satisfait de ces dispositions, Bonaparte revient à Milan, où le rappellent les intérêts politiques dus à ses nouveaux triomphes, et de là il veille sur les préparatifs de la prochaine campagne. Il avait déjà contracté l'habitude de ce prodigieux travail de cabinet qui seul paraissait capable de lui faire oublier les fatigues de la guerre : d'ailleurs il se voyait obligé de ne chercher qu'en lui seul les moyens de résister aux orages que la maison d'Autriche, soutenue par les dispositions hostiles des gouvernements de Gènes, de Venise, de Modène, de Naples, de Toscane, et par l'action incessante de l'Angleterre sur tous ces Étals, pouvait encore amonceler contre sa trop faible et si généreuse armée. Il s'attendait, écrivait-il au Directoire, à être attaqué bientùt par cinquante mille .\ut richiens que les échecs successifs de l'armée de Sambre-et-Meuse sous Jourdan et l'hivernage des armées impériales sur le Rhin allaient rendre disponibles, et il demandait avec instance quinze mille hommes. Le Directoire lui en promettait une partie et le pressait toujours de prendre Mantoue. Pai'mi les moyens qu'on lui indiquait, il en est un auquel Ronapaite n'aurait assurément pas songé, et qui met à nu l'intelligence politique des hommes (jui présidaient alors aux
1. Ce fut après la lialaillo de Castiglioiie que les soldats, transportés il'admiraliou iKiur leur général en chef, le lirent sergent, comme ils l'avaient nommé caporal après la journée de Lodi.
dcstinées de la France. La Kévcillère-Lepaux s'était cliargé de le faire connaître. « Vous trouverez ci-joint un arriHé relatif à Wurmser; ce général ennemi que « vous avez battu si souvent, et qui touche à sa dernière défaite dans la place que « vous assiégez, se trouve dans le cas des lois de la république relatives aux cmi- « grés. Nous vous laissons à juger s'il convient de lui donner connaissance de cet « arrêté pour le déferminer à rendre Mantone en, lui faisant craindre d'être traduit « à Paris et d'ij être juge comme émigré. «
La régénération complète de l'Italie, par la création de répuliliipics indépendantes, était le projet dominant de notre grand capitaine. Il scntail ipie, délivrée du joug de r.\utriclie, réunie, vivifiée par l'amour de la patrie, la nation italienne serait pour le peuple français une alliée naturelle et dévouée ; toutes ses lettres au Directoire réclamaient cette patriotique mesure. « Il faudrait, «disait-il, réunir un congrès à Bologne, et le composer des députés des 0 États de Ferrare, Bologne, Modène et Keggio. — Il faudrait avoir soin « qu'il y eût parmi ces députés des nobles, des prêtres, des cardinaux, des négo- « ciants de tous les États, généralement estimés et connus pour patriotes. On y « arrêterait : 1" l'organisation de la légion italienne; 2° on ferait une espèce de « fédération pour la défense des communes; 3° ih pourraient envoyer des députes « à Paris pour demander la liberté et l'indépendance de l'Italie. — Cela produirait « un très-grand effet. Il est indispensable que nous ne négligions aucun moyen (I pour répondre au fanatisme de Rome, et pour nous faire des amis. »
Bonaparte s'adressait à des hommes peu capables de le comprendre. On lui répondait : « La politique et nos intérêts bien entendus nous prescrivent de <i mettre des bornes à l'enlliou.-iasine des peuples du Milanais, (pi'il convient de a maintenir toujours dans des sentiments qui nous soient fa\((rables, sans nous « exposer avoir |)roloiiger la guerre actuelle par une protection ouverte, en les u encourageant trop fortement à manifester leur indépendance. » Ainsi donc, le Directoire voulait seulement prêter la liberté à ces nations, en raison de son intérêt du moment, se proposant de les abandonner ensuite, à cause de ce qu'il appelait ses insuccès en Allemagne, et de faire de leur pays te gage d'une paix durable. Ses vues à cet égard étaient si bien ai'rêtées, tpie, redoutant qu'il ne l'estîlt quelque exception à cette singulière doctrine, il ajoutait : « Ce ([ue nous «avons dit sur l'indépendance du Milanais s'applique à Bologne, Ferrare, « Reggio, Modène, et à tous les autres |)etits États d'Italie. » La suite de cette dépêche est consacrée tout entière à ''xprimer la crainte de ne pas faire la paix assez tôt. Poussant jusqu'à l'héroïsme cette vertu qui consiste dans l'abnégation de sa propre gloire, le Directoire s'arrangeait pour vivre tranquille et régner bourgeoisement. Il croyait que les peuples de l'Italie ne devaient songer à leur alTrancIiissement que sous son bon plaisir.
Malgré ces dissidences avec son gouvernement, Roiiai)arle \('illait à la si'ireté des pays conquis par ses armes : «,Je fais forlillei', dil-il, Pizzighellone, Reggio,
(( et tous les bonis (i(! l'Adda. J'ai fait l'oilifier également les bords de l'Adige; <i enfin, dans rincerlitude du genre de guerre que je ferai et des ennemis (|ui » pourront m'alhuiucr, je n'oublie aucune hypothèse, et je fais aujourd'hui tout « ce qui peut me favoriser; j(( fais mettre en même temps les cbiUeaux de Fer- « rare et d'I'rbin, près Bologne, en état de défense. » 11 encourageait les ell'orts des patriotes qui, au delà et en deçà du VC), créaient les républiques cispadane et transpadane. Une fédération armée en laveur de la république française eut lieu dans les Légations de lîologiie et de Ferrare : des légions italieiuies marchaient sous le drapeau français, et les gardes nationales de Heggio tirent avec succès le premier essai de leurs armes contre un détachement de la garnison de Mantoue.
Une autre dépêche, écrite également de Modèue, annonçait au Directoire que la Méditerranée allait être libre et que le commissaire civil Salicetli partait de Livourne pour l'Ile de Corse, qui venait enfin de rentrer sous la domination française.
Dans une dépêche suivante, datée de >lilan, le général en chef désigne au Directoire les officiers et les enqdoyés civils dont il veut débarrasser l'armée; il signale avec la plus grande vigueur la dilapidation, et imprime aux noms des coupables un(> tache qui n'est point encore efl'acée. « En leur faisant une guerre « ouverte, dit-il, il est clair que j'intéresse contre moi mille voix cpii vont clier- « cher à pervertir l'opinion. » Nient ensuite le détail des fiais de sa cami)agne : depuis six mois il n'a dépensé (pie onze millions; il en a envoyé vingt au Directoire. En un mot, aucune partie du service civil ou de l'adniinistralion militaire n'échappe à son investigation, et lonjiuirs il indi(pi(r le remède à cAté du mal. C'est |»ar là (piil préludait à cet esprit d'ordre et d'économie qui a jeté sur son règne un éclat n(ui moins dniable ([ue le souvenir de ses victoires.
Les talents que lîonaparte déployait comme généial et connue administrateur, l'opinion que ses contemporains avaient déjà conçue de son génie et de son avenir, sont vivement es(piissés dans la note que le général Clarke, envoyé vers cette époque à Milan pour observer la conduite des chefs militaires et des commissaires civils aiqu'ès de l'armée d'Italie, adressait au Directoire : " I,e général en « chef a rendu les plus importants seivices. Placé par vous au poste glorieux qu'il 0 occupe, il s'en montre digne ; il est l'homme de la République. Le sort de l'Italie n a plusieurs fois dépendu de ses combinaisons savantes. Il n'y a personne ici « qui ne le regarde comme un homme de génie, et il l'est eflectivement. Il est u craint, aimé et respecté en Italie. Tous les petits moyens d'intrigue échouent « devant sa pénétration. Il a un grand ascendant sur les individus ipii composent « l'armée républicaine, parce qu'il devine ou conçoit d'aboid leuriiensée ou leur « caractère, et qu'il les dirige avec science vers le point où ils peuvent être le « plus utiles. Un jugement sain, des idées lumineuses le mettent à portée de dis- (1 tinguer le vrai du faux. Son conpd'(ril est sûr. ses résolutions sont suivies par
lui avec énersii' l't vigueur. î^oii saiig-froid dans les alTaires les plus vi\es esl aussi remarquable que son evtrOme promptitude à changer ses plans lorsque les circonstances imprévues le commandent. Sa manière d'exécuter est savante et bien calculée, l'onaparte peut parcourir avec succès plus d'une carrière ; ses talents supérieurs et ses connaissances lui en donnent les moyens. ,)e le crois attaché à la Hépuhliipie et sans autre and)ition (pie celle de conser\er la gloire qu'il s'est acquise. On se tromperait si l'on pensait qu'il fût l'honiine d'un parti. Il n'appartient ni aux royalistes, qui le calomnient, ni aux anarchistes, qu'il n'aime point. La constitution est son seul guide. Rallié à elle et
: au Directoire qui lèvent, je crois qu'il sera toujours utile et jamais dangereux à son pa)S. Ne pensez point, citoyens directeurs, que j'en parle par enlhou-
i siasme; c'est avec calme que j'écris, et aucun intérêt ne me guide que ( clui devons faire connaître la vérité. Bonaparte sera mis par la postériti- au rang des plus grands honnnes. »