DEUXIÈME PARTIE
I/An(Tleterrc et la Révolution française. — Anomalie déplorable. — Toulon occupé — Nelson à Naples. — Sir William et lady Haniillnn.
L’ Aganiemnon faisait partie de la flotte envoyée dans la Méditerranée sous les ordres de lord Hood. Cette flotte y parut au moment môme où le midi de la France, effrayé des excès révolutionnaires auxquels se livrait le gouvernement central de la République, réagissait contre le régime violent que la Convention prétendait imposer à la France, et qui seul, en effet, il faut bien le dire, pouvait sauver cette terre d’élite, menacée de toutes parts. Que l’Angleterre, pays libre et fier de sa liberté, se joignît en ce moment aux monarchies absolues contre une nation glorieusement affranchie, personne ne devait
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s’y attendre; mais ce pays était la France, et les intérêts de la politique générale cédaient le pas à celte longue animosité des deux peuples qui n’est pas encore, même aujourd’hui, complètement effacée : « Ce fut, a dit Southey, — le tory Southey, peu suspect en cette matière, — une misérable erreur, dont les conséquences seront longtemps à déplorer. En effet, sans la malheureuse intervention de l’Angleterre, les vieilles et chancelantes monarchies du continent se seraient inévitablement écroulées , et les nations européennes, douées, en même temps que la France, de l’élan et de la force que prêtent les révolutions, au lieu d’être pour elle une proie facile, seraient devenues ses rivales. » De pareils calculs n’étaient pas à la portée de l’oligarchie anglaise, terrifiée, elle aussi, par le cri de guerre aux châteaux! que poussaient les niveleurs de 93. Elle fit cause commune avec les souverains absolus, et lorsque l’espoir de démembrer la République brilla un moment à ses yeux, elle se hâta de promettre aux contrerévolutionnaires de Toulon, de Marseille et de Lyon, les secoure et l’aide qu’ils réclamaient pour le rétablissement de l'ancienne dynastie. L’occupation de Toulon (1793) lui parut surtout une heureuse conquête; trente et un vaisseaux de ligne, vingtcinq frégates, principale force de la marine fran-
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çaise, tombaient ainsi entre les mains des Anglais, bien décidés à tout détruire, plutôt que de rendre un seul de ces navires à la République ennemie.
Nelson ne prit aucune part à l’occupation de Toulon; lord llood l’avait choisi pour porter des dépêches à sir William llamilton, envoyé d’Anglelerre à la cour de Naples. Dès leur premier entretien, sir William prit de Nelson la plus haute idée ; « Vous verrez, disait-il à sa femme, un petit homme qui se ferait difficilement passer pour un joli garçon, mais qui, j’imagine, étonnera quelque jour le monde. Je n’ai jamais reçu d’officier chez moi, continuait-il; mais je suis résolu, pour celui-ci, à me départir de mes habitudes. Qu’on lui donne l’appartement préparé pour le prince Auguste. » Tel fut le commencement d’une liaison qui devait tourner au déshonneur de ces deux hommes, alors entraînés l’un vers l’autre par un mutuel attrait. Nelson, pour sa part, était charmé de sir William, et de l’activité qu'il mettait à faire partir les troupes napolitaines destinées à renforcer la garnison de Toulon. On raconte que, lui serrant un jour la main; «Sir William, s’écria-t-il, vous êtes, un homme selon mon cœur. Vous entendez votre be» sogne comme j’entends la mienne; » et il ajouta, dit-on encore ; — « Je ne suis pour le moment qu’un simple capitaine, mais que je vive, et vous
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me verrez au haut de l’échelle. » A la môme époque, Nelson forma, sous les auspices de l’ambassadeur anglais, des relations qui devaient être encore plus fatales à sa gloire. Le roi et la reine de Naples, comme s’ils eussent prévu l’avenir qui leur était réser\é, prodiguèrent les distinctions les plus flatteuses au jeune capitaine, facilement ébloui. Avec ses idées de loyalisme ouiré, ce n’élait pas pour lui peu de chose que d’être admis à une table royale, et d’y siéger à la droite même du souverain.
Rien, dans sa correspondance de ce temps-là, ne fait pressentir l'attachement qu’il devait éprouver plus tard pour lady Hamilton. Il parle d’elle à sa femme dans les termes les plus simples et les plus froids, comme « d’une personne aimable ‘ qui s’est rendue digne d’un lang où elle a été tout à coup
* Emma Lyon, ou Harte, — on ne sait au juste lequel de ces deux noms était le sien, — d'abord governess, puis au service d'un petit marchand, puis femme de chambre, puis servante de taverne, puis maîtresse d'un capitaine de marine (plus tanl l'amiral John Willet Payne), puis ramassée par un charlatan qui fit de sa beauté splendide le sujet d’une exhibition publique, puis protégée d'un membre de la famille Warwick (M. Charles Greville), — devint, (après bien des aventures, on le voit), la maîtresse, et enfin la femme de l'oncle de ce dernier protecteur, sir William Hamilton, à qui, complètement ruiné, M. Greville l'avait envoyée pour qu'elle obtint de lui quelques secours pécuniaires. Elle avait épousé sir William dans les premiers mois de 1791,
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élevée par le hasard. Il ajoute siiuplenient qu’elle s’est montrée fort bonne pour Josiali MshetI, son beau-fils, embarqué sur V Ayamemnon avec le grade de midsliipmau.
De Naples, Nelson partit pour Tunis, et, sur sa roule, il engagea un combat contre une frégate française, faisant partie d’une escadrille qui croisait sur les côtes de Sardaigne. La lutte ne tourna point à l’avantage de V Agamemnon, dont le gréement, endommagé par les boulets, ne lui permit pas de suivre la frégate ennemie. Mais il aurait couru de grands dangers, si les autres vaisseaux français, au lieu de poursuivre la proie qu’il leur offrait ainsi, n’étaient allés au secours de leur camarade, qui les appelait par des signaux de détresse.
Arrivé auprès du dey, qui, par un singulier contraste, était le fidèle allié de la République française, Nelson s’efforça de lui faire comprendre combien il était impolitique à lui do soutenir « un peuple qui venait de tuer son roi. » Cet argument, qu’on eût pu croire irrésistible aux yeux du despote barbaresque, fut réfuté par lui d’une manière assez piquante; «Sans doute, dit-il, le meurtre d’un souverain par son peuple est un crime odieux; mais, — • si j’en crois les historiens, — c’est un crime que les Anglais ont commis autrefois. » Quand Nelson vit sa diplomatie inutile, — et l’épreuve ne fut pas
longue, — il demanda et obtint d’ètre envoyé avec la petite escadre qui allait en Coi*se porter secours à Paoli.
La Coj'st; et ses maîtres. — Les Génois. — Le roi Théodore. — Lue épigi-amme. — Jacques Bonhomme et John Bull. — Le protectorat refusé. — GalTori et Matra. — l'asquale Paoli. — l/’anathème de Rousseau. — L'n bon marché. — Coriolan chez les Volsques.
Les destins de cette ilc sont bizaiTes et frappants. Le caractère indépendant de ses habitants, son éloignement des cotes, les facilités que la nature semble lui avoir données pour se défendre, n’ont jamais pu la soustraire à la domination des peuples étrangers. Les Maures, tour à tour, et les Pisans, et les rois d’Aragon, et les Génois, l’ont subjuguée; les derniers surtout y régnèrent longtemps en dépit des fréquentes révoltes que provoquait leur cruel despotisme; il est vrai qu’ils eurent pour complices, à plusieurs reprises, les États monarchiques de l’Europe.
L’empereur Charles VI, ^ an commencement du dix-huitième siècle, leur prêta des troupes pour étouffer une insurrection menaçante. En 1754,
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la guerre éclata de nouveau, el ce fut aloi*s qu’un baron weslphalien , que la fortune de Ripporda et d’Albéroni empêchait sans doute de dormir, vint promettre aux Corses des secours considérables, si, pour prix de leur affranchissement, ils lui donnaient la couronne. Cet aventurier, nommé Tliéodore de Neukhoff ou de New-llotîen , parvint à se faire écouter; il régna môme, pendant huit mois, sur le peuple corse, abusé par ses chimériques promesses. Voyant ensuite à quels dangers il était exposé, s'il ne trouvait quelques moyens do les réaliser, il passa en Hollande, réussit à se faire vendre à crédit, par de riches négociants, des canons, des munitions de guerre, etc.’, qu’on lui confia, sous la surveillance d’un subrécargne. A leur arrivée en Corse, Théodore régla tous ses comptes avec les juifs hollandais, en faisant assassiner le suneillant incommode qu’ils lui avaient donné. Mais ce crime ne lui réussit pas; il n’osa débarquer dans file où sa tête était mise à prix, et où les Français étaient venus défendre la cause génoise. Il lui fallut donc renoncer à son éphémère couronne, qu’il échangea bientôt, réfugié à Londres, contre une place dans la Prison des Débiteurs insolvables. Ses créanciers se lassèrent de l’y nourrir, et il mourut, peu de temps après sa délivrance, leur léguant sur son prétendu royaume une hypo-
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Ihèqiie illusoire. On lui fil celte épitaphe satirique :
Fatc pourcd ils lesson on his liviiig hcad;
Bestowcd a kingdom, and deni’d him broad.
Ci-gît à qui naguère un bizarre destin
Donnait une couronne et refusait du pain !
Les Français, cependant, agissant en apparence pour le compte de Gènes, avaient énergiquement travaillé à ruiner en Corse l’esprit d’indépendance démocratique. Les moyens les plus violents ne furent pas épargnés, et dans une île aussi petite, aussi mal peuplée que l’est la Corse, ces moyens ne pouvaient manquer de réussir. Mais, quand la paix, — une paix de mort, — fut rétablie, les Français quittèrent l’ile, et leur départ fut le signal d’une insurrection générale. Alors, pour la première fois, les Anglais intervinrent, à titre d’alliés de la Sardaigne qui était en guerre avec Gènes. Quelques-uns de leurs vaisseaux bombardèrent Bastia, San-Fiorenzo, et remirent ces villes entre les mains des patriotes corses.
Ce service établit, dans l’esprit de la population, un prtÿugé favorable à la Grande-Bretagne, et par la suite, en 1740, la Corse, qui ne pouvait se passer de protecteurs , sollicita le patronage de rAuglcterrc. Le bon vouloir, par malheur, n’était pas réciproque; les soldats et les marins anglais
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qui avaient fait partie de l’expédition mentionnée plus haut, ne conservaient de ce pays déchiré par la guerre civile qu’un souvenir effrayant, mêlé de dégoût et d’horreur. De proche en proche, ce sentiment avait gagné jusqu’aux hommes d’État qui, tout en remerciant les Corses de l’appel fait à la Grande-Bretagne, ajournèrent à d’autres temps le protectorat réclan\é.
Réduits à eux-mêmes, les intrépides insulaires se donnèrent deux chefs, Gaffori et Matra; le dernier trahit son pays au profit de Gênes ; mais sa perfidie fut déjouée par l’héroïsme de Gaffori, dont la ligure se dessine, au milieu de ces sanglantes chroniques, comme les plus beaux types de la Grèce et de Rome. C’est lui qui désarma, par son éloquence imposante, une bande d’assassins, maîtres de sa vie; c’est encore lui dont les Génois mirent le patriotisme à une si terrible épreuve, loi’sque, assiégés par lui dans Corte, ils placèrent son fils sur les murailles contre lesquelles le feu allait s’ouvrir. A cette vue, les canonniers corses hésitèrent un instant, mais Gaffori accourut et leur ordonna de mettre le feu aux pièces. I/enfant échappa comme par miracle; et, lorsqu’il put comprendre le dévouement dont il avait failli être victime, ni sa reconnaissance ni son respect ne tirent faute à un père dont il était le digne descendant.
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Gaffori gouvernait encore la Corse en 1753, lorsqu’il fut assassiné par des misérables que le gouvernement génois ne rougit point de pensionner après ce honteux service. L’état du pays était alors si prospère, qu’il put, durant deux années entières, se suffire à lui-même, et lutter sans chefs contre ses anciens oppresseurs. Au bout de ce temps, les Corses sentirent néanmoins le besoin d’un général, et tirent offrir le commandement de leurs troupes au fils de l’un de leurs anciens défenseurs, retiré à Naples depuis l’invasion de la Corse par les Français. Ce jeune homme, nommé Pasquale de Paoli, ne jugea point l’entreprise au-dessus de son courage; il partit de Naples, comblé des bénédictions paternelles, et, bien qu’il trouvât sa patrie dans un désordre facile à comprendre après tant de désastres, il ne fut pas longtemps à opérer une régénération qui pouvait à jamais la rendre libre. Les lois avaient repris leur autorité, la jeunesse se formait à des destinées nouvelles, et si la France ne fût pas intervenue encore une fois, l’expulsion fies Génois était certaine. Mais le cabinet de Versailles, qui devait quelques millions à la république marchande, saisit cette occasion de s’acquitter avec du sang au lieu d’or : il offrit, contre une quittance complète, six bataillons dont le service eu Corse durerait pendant quatre années : démarche indigne
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qui exciltT la colère de tous les cœurs généreux, H contre laquelle Rousseau protesta dans une lettre éloquente : « Vous autres Français, disait-il, vous êtes une nation essentiellement servile, essentiellement vendueà la tyrannie, essentiellementcruelle, et sans pitié quand vous persécutez les malheureux. Certains d’entre vous, s’ils entendaient parler d’un homme libre à l’autre bout du monde, feraient, je crois, le chemin pour le seul plaisir de l’exterminer. »
Dans cette occasion, les Français n’agirent, cependant, que comme des débiteurs pressés de s’acquitter, et, tout en maintenant l’ordre, ils s’appliquèrent à ne point faire souffrir les populations. L’Angleterre adopta une politique étroite, et qui louchait à l’ingratitude. Après la paix de Paris, le gouvernement hrilannique fit paraître une proclamation par laquelle étaient interdits tous rapports avec « les rebelles de Corse. » Paolien reçut la nouvelle avec un étonnement douloureux; ce grand homme était fier de son pays, et cherchait en vain, dans l’iiisloire des républiques anciennes, trente années de patriotisme pur et dévoué qu’on pût opposer à celles dont la Corse alors revendiquait l’honneur. Profitant de la faiblesse des Génois et de l’inactivité des Français, il poursuivait ses plans de civilisation avec une ardeur, nous dirions presque un fanatisme, dont
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on trouve l’empreinte dans cette comparaison passionnée : « Nous sommes maintenant ici, disait-il, comme le prophète Elisée étendu sur l’enfant mort de la Sunamite, — œil contre œil, nez contre nez, lèvres contre lèvres; le pays commence à reprendre quelque chaleur et quelque vie : nous espérons qu’il retrouvera sa force et sa santé premières. »
La France vint encore détruire ce beau rêve.
Lorsque les quatre années d’occupation furent écoulées, elle acheta la Corse à Gênes moyennant quarante millions delivres. Cette transaction, d’une légitimité plus que douteuse, ne manqua pas de soulever dans File les plus énergiques résistances; mais elles furent'comprimées par la force, et, après avoir lutté deux ans contre les troupes dont on avait couvert le pays, Paoli, qui avait refusé l’autorité suprême dont le cabinet de Versailles le voulait investir, fut réduit à s’exiler; il passa en Angleterre, où le gouvernement, du moins, eut le bon esprit de lui assurer, ainsi qu’à sa famille, une pension convenable.
Plus de vingt ans s’écoulèrent ensuite. Au début de la Révolution française, la Corse, longtemps opprimée, demanda, elle aussi, à devenir libre; mais un décret de l’Assemblée nationale, classant File parmi les départements français, lui donna tous les
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privilèges de la constitution nouvelle. 11 n’en fallait pas davantage pour satisfaire les Corses cl Paoli luimême, qui, résignant sa pension, quitta l’Angleterre, et vint prendre place parmi les législateurs français. Bientôt, néanmoins, prévoyant qu’une guerre civile allait éclater, après l'immolation du souverain, dans un pays qui semblait abandonné sans guide à la tourmente révolutionnaire, il rêva, il prépara même une séparation de son île natale et de la République nouvelle.
Ses desseins parurent suspects; il fvirenl tout à fait démasqués, lorsque, mandé à la barre de la Convention pour y rendre compte de sa conduite, il refusa par deux fois, sous de vains prétextes, cette dangereuse épreuve : ce fut le signal d’une rupture complète. On le déclara rebelle et traître; sa tête fut mise à prix, et tout ce qu’il avait en Corse d’ennemis personnels, sans compter un certain nombre de démocrates sincères, se joignit aux autorités françaises pour l’écraser; mais le peuple lui était fidèle, et le jour où il voulut la ressaisir, il retrouva toute l’autorité dont il avait joui naguère.
Pour résister, cependant, il lui fallait des appuis, et il ouvrit une correspondance avec lord Ilood, peu de semaines avant l’évacuation de Toulon. Le lieutenant-colonel Moore ‘, le major Koehler et sir Gil-
• Sir John Moore, le même qui fui tué<lepuis à la Corogne.
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bert Elliot lui furent envoyés pour combiner un plan d’opérations. 11 fut convenu que si, avec l’aide des foi ces britanniques, Paoli parvenait à expulser les Français, l’île de Corse passerait immédiatement sous l’autorité du roi d’Angleterre, le peuple s’engageant par avance à reconnaître les institutions qui régleraient ses rapports futurs avec la Grande- . Bretagne.
Croisière autour de la Corse. — Débarquement. — Prise do San Fiorenjto. — Une équipée de marins. — Siège de Bastia.
Pendant que les négociations se suivaient, Nelson, avec une escadrille, croisait autour de l’île pour empêcher l’ennemi d’y jeter des secours. Les Français avaient un entrepôt de farines près de San Fiorenzo, et leur unique moulin était à peu de distance. Saisissant une occasion favorable, Nelson débarqua cent vingt hommes, qui jetèrent les farines dans la mer, incendièrent le moulin, et se rembarquèrent avant qu’un détachement de mille hommes, envoyé contre eux, pût leur causer la moindre perte. Tandis qu’il se livrait à cette guerre de détail.
souvent plus fatigante et plus ruineuse pour l’enncnii que ne le seraient des engagements plus généraux, on débarqua des troupes, et San-Fiorenzo fut assiégée. Les Français, ne jugeant pas qu’ils pussent tenir dans ce poste, coulèrent bas une de leurs frégates, incendièrent l’autre, et se retirèrent à Bastia. Lord Hood résolut d’en faire le siège, et communiqua son plan au général Dundas, qui commandait les troupes de terre ; mais celui-ci jugea l’entreprise impraticable avant l’arrivée d’un renfort de deux mille hommes qu’il attendait de Gibraltar, et lord Ilood, réduit à ses propres forces, résolut de se passer du concours qu’on lui refusait formellement.
C’était une tentative ardue que l’attaque d’une place forte avec des matelots et des soldats de marine. Dundas écrivait à lord Ilood, après mure réflexion, que son plan lui paraissait chimérique et téméraire, « tel, en un mol, qu’aucun officier ne serait excusé d’en essayer la réalisation. » Le général d’Aubant, qui vint prendre, à la même époque, le commandement confié à Dundas, fut tout à fait du même avis que son prédécesseur. Il ne voulut confier à l’amiral ni un soldat ni un canon pour ce qu’il appelait « une folle équipée. » Lord Ilood n’en persista pas moins à prendre sur lui la lourde responsabilité d’une attaque soumise à tant de chances.
Encouragé par Nelson, qui déclarait « presque invincibles » les matelots de V Aijamemnon^ il ouvrit le siège avec onze cent quatre-vingt-trois soldats ou artilleurs de marine, et deux cent cinquante matelots. A San Fiorenzo, cependant, cinq régiments de troupes anglaises demeuraient immobiles, et le général qui les commandait resta jusqu’au bout impassible dans ses relus.
Nelson ne s’en aflligeait qu’à demi : « Nous sommes en petit nombre, disait-il, mais tous de bonne irempe; mes marins ne font pas plus d’allention à la fusillade que si on leur jetait des petits pois. » Le fait est qu’en celte circonstance ils redoublèrent de zèle et d’intrépidité. Piqués d’honneur par l’abandon même où leurs frères d'arrnes les laissaient, chacun d’eux se regardait comme individuellement inlércssé au succès de l’entreprise, et dés les premiers jours du débarquement, qui eut lieu le 4 avril 1794, ils transportèrent à force de bras, sur des hauteurs en apparence inaccessibles, des batteries redoutables pour la ville assiégée. Sommé de SC rendre, le commissaire de la Convention nationale, — Lacombe Saint-Michel, — qui commandait à Bastia, répondit par ces trois lignes : « J’ai des boulets rouges pour vos vaisseaux et des baïonnettes jtour vos troupes. J’attends, pour avoir recours à la générosité anglaise, que les deux tiers de mes
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