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hoinmes aient été tués. » Il ne montra pas, cepen- (lant, toute la fermeté qu’on eût pu attendre de paroles aussi menaçantes : le 19 mai, on parla de capitulation, et le soir même, sur les hauteurs voisines, les troupes jusque-là cantonnées à San Fiorenzo, commencèrent à se montrer; le lendemain matin, le général d’Aubant arriva, suivi du reste de l’armée, pour prendre possession de Bastia.
Au surplus, les marins eux-mômes s’étonnaient de leur succès; ils s’en étonnèrent encore davantage quand ils surent le compte exact de la garnison, composée de mille hommes de ligne, quinze cents gardes nationaux et un nombre à peu près pareil de Corses enrégimentés, en tout quatre mille hommes, à l’abri de bonnes murailles, que douze cents soldats, novices dans l’art des sièges, venaient de faire capituler. Nelson, à ce qu’il parait, avait su, dès les premiers jours du siège, à quelles forces disproportionnées il s’attaquait; mais il garda pour lui seul les renseignements qui lui étaient parvenus à ce sujet : — « Mon propre honneur, écrivait-il à sa femme, celui de lord Hood, celui de mon pays, auraient été sacrifiés, si j’avais laissé échapper un mot de ce que je savais; mais vous comprendrez, maintenant, quelles ont dû être mes préoccupations pendant toute la durée du siège, surtout lorsqu’à plusieurs reprises, d’olficieux personnages me propo-
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saient d écrire à lord Ilood pour le dissuader de persister à vouloir réduire la place. »
Ces mêmes personnages, après l’heureuse issue de l’événement, sollicitèrent et obtinrent des récompenses. Nelson n’eut pour sa part que les remercîments publics et privés de lord Hood ; en Outre, le déplaisir de voir omettre son nom dans les dépêches adressées au gouvernement. L’amiral était cependant alors, et resta depuis, l’un de ses amis les plus intimes.
Nouvelle inattendue. — Sus aux Jacobins ! — Combat avorté de Saint-Tropez. — S ége de Calvi. — Grave blessure. — Services méconnus. — Une prophétie.
Un des vaisseaux, chargé par la capitulation de ramener à Toulon la garnison de Bastia, rapporta une nouvelle faite pour surprendre l’amiral anglais : c’est qu’une flotte, complètement équipée et réparée, allait sortir de ce port, où fumaient encore, pour ainsi dire, les débris de l’incendie allumé par Hood quelques mois auparavant*. Emmenant avec
' L'incendie de la flotte française et l’évacuation de Toulon sont à la date des 18 et 19 décembre 1795.
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lui \' Agamemnon y il partit aussitôt pour les îles d’Hyères, où il pensait rencontrer les vaisseaux de la République. L’idée d'en venir aux mains avecces ennemis exécrés inspirait à Nelson une joie farouche, à peine troublée par quelques pressentiments sinistres ; « Dieu veuille, écrivait-il à sa femme, que nous rencontrions la flotte française ! Si quelque accident m'arrivait, je suis sûr du moins que ma conduite vous aurait acquis des droits à la faveur royale. Ce n’est pas que je n’espère revenir bientôt vers vous, et y revenir avec honneur ; mais, s’il en était autrement, que la volonté de Dieu soit faite !... mon nom ne sera jamais une disgrâce pour ceux qui m’appartiennent. Saufune petite annuité, j’ai disposé en votre faveur de tout ce que je possède; je voudrais vous laisser davantage, mais je n’ai jamais gagné un farthing par des voies illégitimes; ce que vous aurez de moi vous viendra de mains parfaitement nettes. Au surplus, et quel que soit le destin qui m’attend, je prie Dieu de vous bénir et de vous conserver longtemps à l’amour de votre fils. »
Après des recherches quelque temps infructueuses, on découvrit les vaisseaux ennemis serrés conti*e la côte, près de Saint-Tropez. Lord Hood conçut d’abord le projet de se placer entre eux et le rivage, mais le vent, qui tomba tout à coup, mit obstacle à
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celte manœuvre. D'Antibes et d’ailleui’s, il arriva des embarcations nombreuses qui prirent à la remorque les navires français, et les louèrent jusque sur les bas-fonds delà rade Gourjean, où ils étaient protégés par les batteries des îles Saint-Honoré et Sainte-Marguerite, sans parler de celles qu’on avait placées sur le cap Garoussc. L’amiral anglais changea sou plan d’attaque, cl voulut manœuvrer de manière à prendre entre deux feux les cinq vaisseaux les plus rapprochés de lui ; mais le vent tomba derechef, cl il se trouva que ces vaisseaux avaient jeté l’ancre côte à cote, en ligne compacte, de manière à fermer complètement le passage aux vaisseaux de haut bord. Il fallait nécessairement, pour les écarter et rompre cette barrière, les grappiner elles remorquer, ce qui offrait des difiirultés insurmontables. L’ennemi échappa donc, pour celte fois; mais Nelson n’admira pas sans profit le plan conçu par lord Ilood, et plus lard, en arrivant devant la baie d’Aboukir, il se souvint, nous le verrons, de ce qui s’était passé dans la rade Gourjean.
L’ Ayameminn fut renvoyé sur la côte de Corse pour y prendre part au siège de Calvi, que faisait alors le général sir Charles Stuart. Les difficultés n’étaient pas moindres que devant Bastia ; Nelson, eu revanche, n’avait pas une aussi grande part de responsabilité, car il partageait la direction du siège
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avec un autre chef, digne de lui, qui ne s’épargnait point et passait toutes ses nuits à la tête des batteries. Le climat, d’ailleurs, sévissait d’une manière cruelle. La moitié des assiégeants, épuisés par la chaleur, étaient tout à fait malades et hors de service; les autres ressemblaient à des fantômes. Nelson, qui tint bon, se comparait au roseau parmi les chênes, pliant à propos devant l’orage qui les renverse f « Toutes les maladies qui régnent ici, écrivait-il, m’onl successivement attaqué, mais je n’ai pas assez de force pour leur donner prise. » Les assiégés résistaient mal, et occasionnaient peu de pertes à l’ennemi ; mais Nelson reçut une grave blessure ; les débris enlevés par un boulet, qui frappa près de lui, vinrent droit à sa figure, et maltraitèrent surtout un de ses yeux. Sur le moment, le blessé voulut à peine parler de cet accident; il mentionna légèrement le fait dans une lettre écrite, le jour même, à lord Hood ; le lendemain, après douze heures de repos, il se déclara prêt à reprendre son service : mais l’œil atteint n’en était pas moins perdu. Il se passa longtemps avant que Nelson voulut annoncer ce triste résultat à sa femme, et, quand il le fit, ce fut en ces termes : « Maintenant que tout est passé, je puis vous dire que, le 10 juillet (1794), un boulet ayant frappé notre batterie, les éclats de bois et de pierre qu’il détacha furent violemment lancés sur ma
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figure et sur ma poitrine. Bien que celte blessure, au moment môme, ait occasionné une espèce (l’hémorragie, je m’en suis tiré avec bonheur, si ce n’est que mon œil droit est resté, depuis lors, à peu prés insensible. 11 était tout à fait détaché; mais, en ce moment, il est assez bien remis pour que je puisse distinguer la lumière de robscurité. Quant à d’autres usages, c’est une affaire finie; du reste, la blessure n’est rien à l’extérieur, et l’on ne s’en doute pas si l’on n’est prévenu... A Bastia, j’avais déjà reçu une bonne entaille dans les reins. N’allez pas vous imaginer que ces blessures m’ont tenu au lit; non, la perte seule d’un membre m’empêcherait de vaquer à mes devoirs, et je crois, au surplus, que mes efforts soutenus n’ont pas peu conlribué à me sauver au milieu de celte mortalité générale. Je crains que le fils de mistress Moutray, qui était débarqué avec nous, ne demeure ici victime du climat; il est lieutenant de la Victoire; c’est un beaujeune liomme pour lequel j’ai une grande estime. Lord llood prend le plus vif intérêt à lui. Le pauvre petit Hots est aussi très-malade, et m’inspire de vives craintes; cent cinquante hommes de mon équipage sont au lit, et , sur deux mille hommes dont se compose l’expédition, c’est encore moi qui me porte le mieux. »
Après la prise de Calvi , comme après celle de
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Bastia, les bulletins militaires furent à peu près muets sur la part que Nelson avait eue au succès des opérations : son nom ne fut pas môme porté sur la liste des blessés. On n’en doit pas accuser lord Ilüod , qui transmit au gouvernement le journal môme tenu par Nelson, journal dont la lecture pouvait l’aire apprécier ce qu’avaient été les travaux du jeune capitaine. Néanmoins, il n'obtint aucun signe de satisfaction, aucune marque de reconnaissance. Il ne faut pas s’étonner si, dans une lettre à son frère, il en marque quelque dépit.
« Depuis cent dix jours, lui dit-il, soit à la mer, soit à la côte, je me bats avec l’ennemi; j’ai eu trois engagements conti eses navires; deux contre Bastia, sur mon vaisseau; quatre affaires de chaloupe; j’ai pris deux villages et brûlé douze bâtiments. Je ne connais personne qui ait fait davantage. Les éloges de mon commandant en chef n’ont jamais manqué. Dieu merci ! mais ils ont été mon unique récompense; et ce qui m’a plus mortifié encore, c’est que, pour des afl’aires où mon sang avait coulé, j’ai vu pleuvoir des distinctions sur des gens qui étaient au lit pendant que je me battais. En somme, justice ne m’a pas été rendue : — mais, soyez tranquille, je me ferai tout seul ma gazette. »
Ces derniers mots ne semblent-ils pas inspirés par une seconde vue de sa renommée à venir?
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Lfi Corse conquise.— Nelson pacifique. — Reprise des hostilités. — Combat de la Spczzia.
La Corse, du libre aveu de ses habitants, était incorporée à l’empire britannique , et on venait de lui donner une constitution analogue à celle du Royaume-Uni, lorsque Nelson fut envoyé à Gènes avec des dépêches pour M. Drake. Les Français avaient pris possession de la baie de Vado sur le territoire de Gênes, et Nelson, averti par là, prévoyait, pour l’année suivante, l’invasion de l ltalic. X ce moment, avec beaucoup d’autres Anglais, il regardait son pays comme dupe de l’alliance européenne, et il désirait la paix, — une paix avantageuse, — qui dispensât la Grande-Bretagne de s’épuiser au service de monarchies ingrates et divisées entre elles.
Bientôt, du reste, il fut rappelé dans la Méditerranée où les affaires prenaient un tour assez menaçant pour inquiéter la Grande-Bretagne. La Corse, donnée à l’Angleterre par un parti, menaçait de lui être enlevée par le parti rival, qui prenait chaque jour plus de consistance et d’unité. La République, fière de ses succès , annonçait hautement qu’elle
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entendait disputer aux Anglais l’empire des mers, et la flotte formidable qu’elle venait de rassembler dans la Méditerranée avait ordre de chercher l’escadre anglaise, dont l’amiral llotham, successeur de lord Ilood, était venu prendre le commandement. Il avait quatorze vaisseaux de ligne, sans compter un vaisseau de 74 appartenant à la marine napolitaine; mais le cadre de ses équipages n’était qu’à moitié rempli, et il ne comptait que 6,750 hommes à bord, tandis que les Français étaient au nombre de 16,900. Il alla néanmoins au-devant du combat*, et tel était le prestige attaché à la supériorité maritime anglaise, que la flotte française, après avoir manœuvré tout un jour, se laissa donner chasse. Le Ça ira, de 84 canons, avait perdu son grand mât et son petit hunier. La frégate II ncous tante \int canonner le navire désemparé, mais elle reçut elleinéme tant de boulets, qu’elle fut obligée de reculer ; bientôt après une frégate française prit à la remorque le Ça ira; et le Sans-Culotte, de 120 canons, ainsi que le Jean-Bart, de 74, se tinrent à portée de canon de son avant. V Agamemnon n’en avançait pas moins pour l’attaquer, séparé par plusieurs milles des autres vaisseaux de ligne. Loi’squ’il fut à portée du Ça ira, celui-ci fit feu de scs
' LonI Uotliam partit de Livourne le 7 mars ITlt.*», et ne joignit la flotte française que six jours après.
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canons d’arrière, et si juste, que pas un boulet ne fut perdu. Les nu\ts de Y Agamemnon reçurent toute la bordée. Nelson avait eu, d’abord, le projet de ne point lâcher la sienne avant d’avoir à bout portant le navire ennemi qu’il voulait enfiler de son feu; mais, voyant qu’il ne pouvait compter sur aucun secoui's, et que Y Agamemnon^ si ses mâts venaient à lui manquer, serait à l’instant môme coupé du reste de la flotte, il modifia son plan primitif. Arrivé à cent brasses de la poupe ennemie, il fit mettre la barre à tribord, embrouiller et fasier la paille-encul et les autres voiles d’arrière, puis, quand le vais.seau fut sur son abattée, il envoya sa bordée tout entière. Immédiatement après, on dressa les vergues de l’arriére, on plaça le gouvernail à bâbord, et on laissa porter de nouveau vers l’ennemi; cette manœuvre fut répétée pendant deux heures un quart, sans que Nelson se laissât placer un seul instant sous les feux de côté du Çaira ; quant à ses canons d’arrière, on ne les manœuvrait plus avec autant de froideur et de précision, et leurs boulets passaient presque toujours au-dessus du navire anglais. Cependant les voiles du Ça ira pendaient en lambeaux, son perroquet de fougue, sa vergue barrée, son mât d’artimon, avaient été emportés; mais la frégate qui le remorquait continuait à le faire abattre, tantôt d’jin côté, tantôt de l’antre. Les deux
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autres vaisseaux français, d’ailleurs, coinmeucèrent bientôt à ouvrir leur feu; V Ayamemnon^ conlraiiit de les longer à demi-portée de pistolet, devait être criblé selon toute apparence; mais presque tous les boulets passèrent au-dessus de lui; caries Français, qui avaient pointé haut leurs canons, calculant sur une distance beaucoup plus grande, ne songèrent pas à rectifier leur |K)intage. Aussitôt que les canons d’arrière de V Ayametnnon cessèrent de porter, il vira de bord sans discontinuer un moment son feu, « et manœuvrant, dit Nelson, avec autant d’exactitude que s’il eût évolué paisiblement à Spithead. » Il vit alors que le Sans-Culotte^ qui avait laissé porter avec la plupart des vaisseaux ennemis, était arrivé sous le vent, et menaçait de lui couper la retraite. L’amiral, en même temps, envoyait aux vaisseaux de l’avant-garde un signal qui les rappelait; Nelson mit donc toutes ses voiles dehoi’s pour battre en retraite; l'ennemi, ayant sauvé le navire menacé, serra de très-près le vent, et ouvrit sur le vaisseau anglais un feu que la distance rendit sans elfet. Ce qu’il y eut de merveilleux dans cette alTaire assez vive, c’est que V Agamemnon, dont les voiles et le gréement étaient hachés, qui avait plusieurs boulets dans son bois et quelques-uns sous la ligne d’eau, n’eut cependant que sept hommes blessés. Le Ça ira, au contraire, perdit cent dix hommes dans cette
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journée, et lut d’ailleurs si maltraité, que, de toute la nuit suivante, il ne put improviser un mât de fortune.
Au point du jour, le lendemain matin, les deux flottes se trouvaient séparées par le vent, mais on apercevait le Ça ira et le Censeur^ de 74, qui le remorquait, à un mille et demi des autres vaisseaux français. Il fut résolu qu’on essayerait de les couper, et, comme l’ennemi essayait de venir à leur aide, un nouvel engagement eut lieu. V Agameinnon se trouva aux prises avec son antagoniste de la veille, mais, celte fois, il était placé entre deux feux. Le Ça ira et le Censeur firent une magnifique résistance; le premier perdit près de trois cents hommes, qu’il faut ajouter aux cent dix tués la veille; le second, trois cent cinquante. Tous deux, en fin de compte, amenèrent leur pavillon, et le lieutenant Andrews, de ï Agamemnon^ — le frère de cette dame que Nelson avait failli épouser à Saint-Omer, — hissa luimème les couleurs anglaises à bord des deux prises. Les autres vaisseaux ennemis s’étaient mal conduits, cl Nelson voulait absolument qu’on leur donnât chasse; mais l’amiral llotliam, content de sa matinée, ne voulut pas aller plus loin. « Nous avons fait notre devoir, » dit-il à Nelson. Le fougueux capitaine n’était pas de cet avis : « Sur onze voiles, nous en aurions pris dix, s’écria-t-il, que si nous laissions
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échapper la onzième quand il est humainement possible de l’atteindre, je ne croirais pas avoir fait mon devoir. » Et c’est à propos des refus d’iïothani qu’il écrivait, quelques jours après, ces lignes caractéristiques : — « Je voudrais être amiral et commander la flotte anglaise; en bien peu de temps j’aurais beaucoup fait, ou je me serais perdu. Ma nature ne se prête pas aux lenteurs, aux demi-mesures ; je suis sûr que si j’avais commandé, le 1 4, à la place de l’amiral llotham, ou bien la flotte française tout entière eût illustré mou triomphe, ou bien je me serais mis dans les plus damnés embarras. U
■ Économies hors de propos- — Griefs de Nelson. — Un nouveau grade. — Opérations de blocus. — Responsabilité civile. — Un général autricliien.— Le lion enchaîné. — Les soldais de Schérer. — Hommage aux républicains.
Tout incomplet qu'il fût, le combat du 14 avait, pour un temps, préservé la Coree; mais l’arrivée à Toulon de six vaisseaux de ligne, de deux frégates et de deux cutters, envoyés de Brest, rendit aux Français, sur la Méditerranée, une supériorité de nature à gravement compromettre l’armement anglais qui occupait cette mer. En général
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rudininistralion do lord Cliathain, dans d’étroites et ruineuses vues d’économie, avait honteusement négligé notre Hotte, et les réclamations que lord Hood était allé porter lui-même à l’Amirauté n’eurent qu’un médiocre efl’et. Ai)rés l’arrivée d’un second navire napolitain qui rejoignit l’amiral Hotham, les escadres combinées de Naples et d’Angleterre ne comptaient encore que seize voiles; or le bruit courait que les Français prenaient la mer avec dix-huit à vingt bâtiments. Dans ces conditions, une bataille, dont le résultat n’eiit pu être décisif eu faveur de l’Angleterre, aurait eu les plus terribles résultats pour sa cause. En attendant, faute de vaisseaux, l’amiral llotham ne pouvait aider les Autrichiens à occuper les côtes de la Sardaigne. Lorsque enfin, après bien des retards, l’amiral Man arriva d’Angleterre avec une escadrille de renfort, Nelson, encx)re mécontent, se plaignait en ces termes :
« Que pensent-ils faire en nous envoyant seulement cinq vaisseaux de ligne? 11 est impossible d’y l ieu comprendre; mais tous les hommes se ressemblent; et nous ne nous apercevons guère, ici, qu’on ait rien changé aux anciens bureaux de l’Amirauté» Ils devraient pourtant savoir que la moitié de nos navires aurait besoin de retourner en Angleterre, et il y a longtemps que leurs misérables renforts auraient dü nous arriver. »
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Une distinction personnelle que Nelson désirait depuis longtemps, mais qu'il osait à peine attendre, vint calmer sa mauvaise humeur, qu’avait encore aigrie un injuste refus du Bureau de la marine, concernant une indemnité réclamée par le capitaine de y Agamemnon pour quatre mois de services rendus en Corse, comme soldat de terre. On le nomma colonel des soldats de marine. Ce nouveau grade l’appela presque aussitôt à faire un senice d’une espèce particulière ; on le désigna pour commander l’escadre qui devait, d'accord avec l’armée austro-sarde, chasser les Français de la rivière de Gênes. A travers mille périls, et non sans livrer combat, il conduisit à la station qu’il devait occuper, les huit frégates qui lui étaient confiées.
M. Drake, notre envoyé à Gènes, le vit arriver avec joie, et lui soumit le plan d’une espèce de blocus qui devait interrompre toutes les communications entre Gênes, la France, et les places occupées par les troupes françaises. C’était, suivant M. ürake, - Tunique moyen de mettre les armées alliées en état de se maintenir et de chasser l’ennemi.
Kn revanche, celte tâche devait susciter mille embarras à Nelson ; une responsabilité immense pesait sui‘ lui dans le cas où il saisirait injustement un vaisseau neutre. Si ce vaisseau était chargé d’objets périssables, — de blés par exempte, — et
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qu’en attendant la décision de l’Amirauté, ils vinssent à se gâter, les propriétaires fondés à les réclanïcr plus tard avaient une action directe contre le capitaine dont l’erreur était la cause de ce dommage inutile. Que si l’on procédait autrement, si l’on faisait opérer à titre provisoire, décharger la cargaison, payer le fret et relâcher le navire, l’agent cniployé pour toutes ces opérations pouvait faire banqueroute, et, dans ce cas, le capitaine était encore responsable.
Nelson, qui savait, par expérience, où cette responsabilité pouvait mener, demandait que l’agent britannique se chargeât lui-même d’administrer les prises pour le compte du gouvernement. « Songez, disait-il, que j’agis non-seulement sans les ordres de mon supérieur hiérarchique, mais, à quelques égards, contrairement à ses idées; au reste, je ferai ce qui est bien, ce que je jugerai utile pour le service du roi et du pays. Le courage politique, chez un officier qui commande au dehors, est aussi essentiel (jue le courage militaire. »
Aucun des deux ne faisait faute à Nelson, et son incroyable activité se pliait sans effort à des travaux pour lesquels il ne semblait nullement préparé. Ainsi, presque aveugle et n’écrivant qu’avec la plus grande peine, il soutenait le poids d’une correspondance qui exigeait de dix à vingt lettres
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par jour; ainsi encore, au lieu de commander seul sur le pont de son vaisseau, il avait à combiner toutes ses manœuvres avec un vieux général autrichien (le général de Vins), dont les lenteurs calculées le désespéraient.
« Cette armée, disait-il en parlant des troupes autrichiennes, manœuvre avec une lenteur qui passe toute idée; — j’imagine que l’Empereur, à qui nous donnons quatre millions sterling par an, a quelque envie de ne point perdre encore ce beau subside. Quant aux généraux allemands, la guerre est pour eux un commerce, et la paix les ruine; il ne faut donc pas espérer qu’ils tiennent beaucoup à terminer la guerre. En somme, la politique des cours est tellement égoïste et lâche, qu’un homme serait déshonoré si, dans la vie privée, il se conduisait d’après les principes qui les dirigent. C’est à qui jouera au plus iîn, c’est à qui dupera les autres, et la cause commune, cependant, est sacrifiée. Le général (de Vins) ne demande qu’échappatoires et faux-fuyants. 11 est clair à mes yeux qu'il ne veut point quitter sa position actuelle, et qu’il cherche à rejeter sur la flotte anglaise, sur les Sardes, sur tout le monde, l'avortement de sa campagne contre Nice, but apparent de tous ses efforts. »
Ayant d’un côté à lutter contre la mauvaise foi autrichienne, de l’antre contre les lenteiirs méti-
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culeuses de l’amiral Hotham, en butte aux récriminations des Génois, qui, de propos délibéré, donnaient asile aux corsaires français, et affectaient ensuite de crier bien haut contre Nelson, le malheureux capitaine avait besoin, pour ne pas se rebuter d’un tel service, de toute la fermeté que nous lui connaissons maintenant. L’amiral Hotham quitta bientôt après le commandement, laissant à sirHvdo Parker la direction provisoire de la flotte. Celui-ci montra plus d’indécision encore, et ne voulut jamais permettre à Nelson d’aller détruire, dans le port d’Alassio, un énorme convoi d’approvisionnements et de chaloupes canonnières, sans lesquels les Français, selon toute apparence, n’auraient pu, quelques joui’s après, attaquer l’armée autrichienne. Nelson avait prévu cette attaque; il l’aurait paralysée, du moins en partie,s’il avait eu à sa disposition les vaisseaux que ces opérations réclamaient. .\u contraire, grèce à son inactivité forcée, les Autrichiens furent battus de la manière la plus honteuse. La présence de Nelson à Gènes ne leur piocura qu’un avantage, celui d’assurer leur retraite par le col de la Bocclietta. Racontant cette déroute, il continue en ces ternu'S :
« Le munitioniiairc du navire, qui se trouvait à Vado, s’est sauvé avec les Autrichiens, dix-huit milles durant, fout d’une traite. Les hommes sans
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armes, les officiers sans soldats, les femmes sans
secours. Au dire des plus vieux officiers, on n’a jamais vu défaite aussi honteuse. C’est ainsi qu’a fini ma campagne. Nous pouvons nous vanter d’avoir nous-mômes fondé la République française, que l’inconstance, la légèreté de cette nation fr ivole, ne lui eussent pas permis d’établir en face d’ennemis plus fermes et plus unis. Je hais les Français : i-oyalistes ou républicains, je les confonds dans une exécration commune ; à quelques égai'ds, cependant, je crois que ces derniers valent mieux. » Cette restriction, plus remar quable chez Nelson qtre chez tout arrtre, était due à irrie cir constance particulière. Un lieutenant et deux rnidsbiprnen de V Agamemnon, faits prisonniei's à Vado, avaient écrit à leur capitaine « que les troupes fr'ançaises se (composaient de jeunes gens dont le plus vierrx rr’avait pas vingt-quatr*e ans, et parmi lesquels ou err comptait beaucoup au-dessous de l’àge viril; que tous ôtaient à peine vêtus, et qu’err voyarrt ces enfants déguenillés, dont l’équipage de sa chaloupe aurait battu plus d’un cent, il n’eût jamais pu prvvoir la défaite de l’armée autrichienne. » C’était là rrn téuroignage peu suspect en faveur des soldats de Schérer, qui venaient, parleur victoire à Piétra, de soumettre toute la côte génoise, depuis Savona jusqu’à Voltri, .et coupaient ainsi toute comnurrti-
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cation directe entre l’armée autrichienne et la flotte anglaise. Ce fut, au reste, le résultat le plus clair de cette campagne de 1795, dont le reste se passa en hostilités insignifiantes. Le manque d’audace de Schérer, les froids qui survinrent, le défaut absolu de subsistances, l’empêchèrent de mettre à profit sa belle victoire.
V Agamemnon au repos. — Témoignage flatleur. — Opérations dans le golfe de Gênes. — Montenotle. — Prise importante. — Évacuation de la Coi’sc. — Prise et reprise de la Sabina,
L’Ayamemnoîiy devenu inutile, alla chercher dans le port de Livourne des réparations qui lui étaient indispensables. 11 n’avait pas un mût, pas une vergue, pas une voile, pas une portion de gréement, que les boulets ennemis eussent épargnés; sa coque était même dans un tel état, qu’on avait dû l’assurer avec un entourage de cûbles.
Sir John Jervis était venu, sur ces entrefaites, prendre le commandement de la flotte anglaise; Nelson reçut de lui le plus flatleur accueil, et sui^ ^ ce qu’il laissait voir l’intention de retourner en Angleterre, si V Agamemnon, à peu près hoi’s de
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service, était congédié : « Nous ne pouvons nous passer de vous, lui dit sir John, soit comme capitaine, soit comme amiral. » En conséquence, Nelson reprit son poste dans le golfe de Gènes. Le général Beaulieu, qui avait remplacé de Vins dans le commandement de l’armée austro-sarde, se hâta d’entrer en communication avec l’escadre anglaise, et il préparait les moyens d’agir de concert avec elle pour chasser les Français du pays de Gènes, et les rejeter sur le Var; mais tous les plans formés entre Nelson et lui furent déjoués par la bataille de Montenotte. Cette première victoire de Buonaparle, victoire dont il sut profiter avec une rapidité inouj[e dans les fastes militaires, le mit, en quinze joui*s, au cœur du Piémont, et lui livra Ceva, Tortone, Alexandrie, qu’il devait garder jusqu’à la paix en vertu d’un armistice.
Nelson ne put apporter qu’un seul obstacle à cette marche triomphale. Six vaisseaux chargés d’artillerie et de munitions étaient partis de Toulon pour San-Pier d’Arena, où ils devaient débarquer leurs canons, destinés au siège de Mantoue. Assisté parle Méléagre, capitaine Cockburn, Nelson les contraignit de se retirer sous une batterie qui devait les protéger, et dont il fit taire le feu; puis il captura les six vaisseaux. On y trouva des livres militaires, des plans, des cartes d’Italie, envoyés par le Direc-
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foire à Buonaparte. Mais la prise de ce convoi eut surtout pour résultat important de forcer les Français, faute de canons, à lever le siège de Mantoue.
Buonaparte n’en poursuivit pas moins le cours de ses succès. Après la soumission des États romains, il entra à Livourne, où il mit garnison, et d’où il devait, bientôt après, envoyer aux patriotes corses les moyens de faire la guerre aux Anglais. Nelson s’efforça de contrarier ce dessein en bloquant le port de Livourne, et débarqua des troupes anglaises dans nie d’Elbe pour s’assurer de Porfo- Ferrajo; il prit aussi File de Capraja, dépendance naturelle de la Corse, que les Génois avaient trouvé moyen de se réserver en passant leur marché avec la France. La faiblesse du cabinet britannique devait rendre illusoires ces conquêtes bien entendues. Nos ministres avaient résolu d’évacuer la Corse, dès que l’Espagne aurait conclu avec la France un traité d’alliance offensive. Cette éventualité, facile à prévoii’, se réalisa bientôt, et, nonobstant les représentations de sir Gilbert Elliot, vice-roi de File, les Anglais abandonnèrent ce point, où ils laissaient un parti dévoué à leui'S intérêts.
Dés que le projet d’évacuation fut connu, les (lorses du parti français instituèrent un comité de trente personnes, dont les premiers actes furent décidément hostiles aux résidents britanniques. Il
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u’élait question de rien moins que de séqnestier toutes leurs propriétés, et même de saisir la personne du vice-roi. Nelson, qui était ac€ouru en vue de Bastia pour surveiller le départ de ses compatriotes, agit, dans cette circonstance, avec sa décision, sa lermeté ordinaires. Il fit nolilier au comité corse que « si ou apportait le moindre obstacle à l’embarquement de ses compatriotes et de leurs propriétés, il jetterait bas la ville à coups de canon. » L’officier chargé de ce message fut couché en joue par l’équipage d’un vaisseau armé en course, qui avait jeté l’ancre au bout du mole pour barrer le passage à quiconque voudrait sortir du port; mais il tira froidement sa montre, et déclara que, « s’il n’avait pas réponse au bout d’un quart d’heure, les vaisseaux anglais ouvriraient leurs feux. » t]’en fut assez pour que les sentinelles placées de tous cotés disparussent comme par enchantement, et l’entrée du port redevint libre. Le comité voulut élever encore quelques prétentions du même genre, celle, par exemple, de faire payer un droit de sortie aux objets que les Anglais emportaient. Nelson se borna cette fois à lui annoncer « une visite qui ne lui serait point agréable. » Les patriotes comprirent à demi-mot, et .se désistèrent. En cinq jours, du 1 4 au 19 octobre 1796, l’évacuation se fit sans le moindre obstacle. Les particuliers ne perdirent rien^
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cl l’on sauva, en provisions de loul genre appai lenant à l’Élaf, une valejur de deux cent mille i‘. 15,000,000 fr.) Le 20, à une heure du matin, les Français amenés de Livourne par la flotte espagnole, et débarqués le 18 près du cap Corse, entrèrent dans la citadelle de Bastia; les Anglais étaient sortis une heure avant, laissant tous les canons encloués. Nelson avait mis un certain amour-propre à s’embarquer, le dernier : « J’ai vu, disait-il, le coinmenceinent et la tin de la conquête. » Et il ajouta, irrité de la conduite qu’on avait tenue envers lui : « Maintenant, John Coi'se, suis le penchant naturel de ton beau caractère : il te mène tout droit à la vengeance et au pillage**. » Ceci n’était qu’une boutade sans importance, car Nelson, au fond, rendait justice à un peuple dont toutes les vertus n’ont [ni être étouffées par des siècles d’oppression. L’ile qui donna le jour à Sampiero, à Gaffori, aux Paoli, à Buonaparte, ne sera jamais une terre sans honneur.
De Bastia, Nelson dut allei- à Porto-Ferrajo pour y. remplir le même devoir humiliant. Il avait alors son pavillon sur la Mineive, frégate commandée par le capitaine Cockhurn, et lui-même était à bord de
' On coiHiuil le distique de Sênùquc sur les Corees :
Lüx prima iilcisci, les altéra vivere fuilo.
Tcriia mentiri, quarta negare dcos.
la Blanche. Chemin faisant, il eut la bonne fortune de rencontrer deux frégates espagnoles, dont l’une, la Sabina., était coniinandée par don Jacobo Stuart, descendant du duc de Berwick. La Minerve et celleci en vinrent aux mains. Après trois heures de combat, les Espagnols amenèrent leur pavillon. Tandis qu’on s’occupait d’assurer la prise, une autre frégate ennemie survint tout à coup, et le combat dut recommencer. Au bout d’une demi-heure, cependant, le nouvel assaillant parut en avoir asscîf, et se retira; mais au même moment paraissait une escadrille esjtagnolc, composée de deux vaisseaux de ligne et de deux frégates. La Blanche., lancée dès le début de l’affaire à la poui'suite du bâtiment qui convoyait la Sabina, était au vent, très-loin de la Minerve, qui dut s’estimer fort heureuse de s’échapper, abandonnant aux Espagnols le navire capturé d’abord.
WH
Bataille du cap Saint-Vincent. — Le Captain. — Dévouemonl de Collingwood. — Nelson est contre-amiral. — Lettre qu’il reçoit de son père.
La paix conclue entre Naples et la République française ne laissant plus d’objet à la présence
d’une Hotte anglaise dans la Méditerranée, sir John Jervis pensa que la côte de Portugal devait être surveillée, et Nelson quitta, non sans regret, ce champ de gloire où la moisson s’annonçait si belle. Son nom commençait à se répandre, non pas en Angleterre, il est vrai, mais dans toute l’Italie, ainsi que l’attestait la suscription d’une lettre ainsi adressée :
Horatio Nelson, à Gênes. Elle lui pai*vint sans difficulté dans ce pays où, bien qu’il eût eu à exercer des missions de rigueur, il jouissait de l’estime générale.
Il partit de Porto-Ferrajo avec un convoi pour Gibraltar, et, durant toute la traversée, son grand souci fut la crainte d’arriver « trop tard, » après quelque grand combat livré par la flotte anglaise. A l’embouchure du détroit, il rencontra les vaisseaux espagnols, et, le 3 février 1797, parvenu à la station du cap Saint-Vincent, il fit connaître à sir John Jerv is la route suivie par l’ennemi. Il reçut ordre, aussitôt, de placer son pavillon à bord du Captain., de 74 canons, et, avant le coucher du soleil, le signal fut donné à toute la flotte de « se préparer au combat. »
La révolte qui avait éclaté quelques mois auparavant sur la flotte anglaise de la Manche s’étendait par des ramifications cachées jusqu’à celle que sir John Jervis commandait dans les eaux du Tage j mais la fermeté de cet amiral, mêlée de prudence
VIE DE NELSON IH
et de douceur, avait comprimé ce mouvement périlleux. Il était parvenu à réparer les perles énormes que sa flotte avait subies durant l’hiver qui venait de finir, lorsque l’occasion se présenta d’épargner à son pays un grand désastre. La flotte espagnole, forte de vingt-sept vaisseaux de guerre et de douze frégates, quittant le port de Cadix dès les premiers jours de février, naviguait vers Brest, dont elle espérait rompre le blocus, afin de pouvoir ensuite, ralliée à la flotte hollandaise, balayer l’escadre que l’Angleterre avait dans la Manche. Ce n’était rien moins qu’ouvrir la Grande-Bretagne aux invasions déjà révées par les Français; sir John Jervis, nonobstant son infériorité numérique' (il n’avait que quinze vaisseaux de ligne et six frégates), résolut d’empécher, à tout prix, la jonction des escadres ennemies.
Une erreur favorable servit ses projets. Trompé par les rapports d’un navire américain, qui luimôme ignorait l’arrivée de renforts récents, don Joseph de Cordova, l’amiral espagnol, ne croyait
‘ Voici le tableau des deux flottes : — sous les ordres de sir J. Jer?is, deux vaisseaux de 100 canons, deux de 98, deux de 90, huit de 74 et un de 64, plus quatre frégates, un sloop et un cutter; — sous les ordres de don Joseph de Cordova, un vaisseau à quatre ponts de 130 canons, six vaisseaux à trois ponts de 112, deux vaisseaux de 84, dix-huit de 74, plus dix frégates et un brick.
VIE DE NELSON
avoir affaire qu’à neuf vaisseaux de ligne, et, se fiant à son écrasante supériorité, il leur courait sus sans beaucoup d’ordre. Dans la matinée du 14, quand les deux Hottes furent en vue, un épais brouillard dissimulait encore les véritables forces de l’amiral anglais. Cependant la vigie espagnole, comptant plus de voiles qu’elle ne l’avait cru d’abord, s’en exagéra le nombre, et signala quarante vaisseaux de ligne. Ce faux avis jeta l’alarme, nonseulement au cœur de l’amiral, mais encore dans tous ses équipages. Il est vrai de dire que la marine espagnole était, à cette époque, on ne peut plus mal composée, ainsi que l’atteste énergiquement une pasquinade du temps, publiée à Madrid. Elle annonçait la vente à bas prix des différents ordres de l’État ; arrivé à un lot où se trouvaient pôle-méle les officiers de marine tout équipés, leurs navires y compris, le prospectus-épigramme déclarait que « ce lot serait donné pour rien, » promettant môme « une belle indemnité à la pereonne qui voudrait s’en charger. »
Sir John Jervis, profitant du désordre où se trouvait la Hotte espagnole, porta sur elle ses vaisseaux formés en deux lignes. Cette manœuvre lui permit de couper par le centre la ligne ennemie, et neuf vaisseaux espagnols, sur lesquels il dirigea d’abord sa canonnade, furent contraints de se retirer sous
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le vent, assez loin pour ne plus prendre aucune part au combat. Cordova, qui tenait à les rallier, cherchait à tourner par l’arrière les lignes anglaises, et peut-être, — car les historiens ne sont pas d’accord sur ce point, — prètendait-il, par cette manœuvre, éviter d’en venir aux mains. Quoi qu’il en soit, Nelson, dont le vaisseau était à l’arrière-garde, prit sur lui de désobéir à l’ordre de manœuvre, tourna sa proue vers les Espagnols, et se précipita au milieu de leurs navires. Il se trouva pris entre deux trois-ponts; la Sanlissima Trinidad, de 130 canons, commandée par l’amiral Cordova lui-inéme, etleSan José, dell2 ; aloi’S accoururent, d’un côté, le capitaine Collingwood, sur VExcellent, ainsi que le capitaine Troubridgc, sur le Culloden, et de l’autre le Salvador del Mundo, 1 12 ; le San Nicolas^ 80; le San Isidro, 74; et deux autres navires de haut bord. Le combat dura près d’une heure, plus inégal en apparence qu’en réalité, entre les trois vaisseaux anglais et le tiers de la flotte espagnole. Le San hidro, foudroyé par V Excellent, baissa pavillon le premier ; le Salvador del Mundo amena aussi, et Collingwood aurait pu, ne songeant qu’à sa gloire, assurer ces deux énormes prises ; mais il vit Nelson obligé de faire tête à trois navires : — le San-Nicolas et deux autres, — qui le canonnaient à portée de pistolet, et, avant tout, il voulut venir
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en aide à son collègue. Le Salvador^ dégagé un moment, releva aussitôt son pavillon, et voulut recommencer le combat; mais il fut capturé, quelques moments après, par un des vaisseaux anglais qui survinrent. Lorsque Collingwood arriva au secours de Nelson, les vaisseaux engagés étaient tellement près l’un de l’autre, que les boulets de VExcellent^ traversant de part en part la coque du San-Nicolas^ allaient frapper sur les bordages du Captain. Le combat ne dura guère sur ce point. Collingwood, après a^'oir débarrassé Nelson, attaqua la Santissimn Trinidad^ et Nelson lui-même, reprenant l’offensive, tout maltraité que fût son navire, aborda le San Nicolas^ sur lequel flottèrent bientôt les couleurs britanniques ; en ce moment, le San Jose^ de H2 canons, commençant à faire feu sur le vaisseau capturé, Nelson et ses marins s’élancèrent, par-dessus leur nouvelle conquête, à l’abordage de ce gigantesque navire. C’est alors que l’impétueux commodore poussa un cri où son âme enthousiaste se peignait tout entière : « Westminster Abbey ou la victoire! ‘ » répéta-t-il plusieurs fois en brandissant son couteau d’abordage. Tout plia devant cet élan furieux ; et, en arrivant sur le gaillard d’an ière, Nelson y trouva le capitaine du San José
‘ Westminster-Abbey, lieu de sépulture réservé aux héros, est i(i l'équivalent de ; Une mort glorieuse.
VIE DE NELSON
prêt à lui remettre son épée ; le reste des officiers en fit autant, et le commodore, embarrassé de toutes ces armes qu’on lui présentait, les passait l’une après l’autre à un de ses matelots dcV Agamemnon, qui, le plus froidement du monde, entassait sous son bras le glorieux trophée ; un autre matelot, par un mouvement tout anglais, vint serrer la main de son capitaine, en lui disant qu’ « il était charmé de le rencontrer là, et fort empressé de saisir une occasion qui ne se présenterait peut-être pas de sitôt. » La victoire, du reste, était chèrement achetée : le Captain avait eu vingt-trois hommes tués et cinquante-six blessés; il ressemblait, entre ses deux magnifiques prises, à la carcasse d’un navire échoué ; son mât de hune d’avant avait été abattu ; il ne lui restait ni une voile entière, ni un hauban, ni un cordage, et la roue avait été emportée par un boulet. Plusieurs autres navires anglais, également maltraités, se trouvaient pour le moment hors de combat, et la flotte espagnole, malgré ses pertes, était encore assez forte pour recommencer l’action, surtout vers le soir, loreque les neuf vaisseaux dont nous avons parlé au commencement eurent pu rallier leurs camarades. Mais l’amiral espagnol, au lieu de commander l’attaque, ouvrit un conseil de guerre sur l’état de la flotte et les chances d’un nouvel engagement ; neuf de ses officiers se décla-
Itc YIE DE NELSON
rèrent ouvertement contre celte mesure ; d’autres répondirent qu’elle réclamait un ajournement ; le Pelaijo et le Principe Conquistador furent les seuls à demander qu’on les menât au combat.
Les résultats matériels de cette bataille navale furent la prise du San José, du Salvador del Mundo, du San Nicolas et du San Isidro, deux vaisseaux de 112 et deux de 74. La Santissima Trinidad, ce colosse maritime, successivement aux prises avec Jervis et Collingwood, s’était rendue à YOrion, capitaine Saumarez‘. Mais, satisfait de l’avoir vu arborer le pavillon blanc surmonté de YUnion-Jack britannique, cet officier distingué courut à de nouveaux exploits, et laissa au vaisseau qui le suivait le soin d'assurer la prise. Ce vaisseau, par malheur, ne vit pas, entouré de fumée, le signal de la défaite, et, quoique démantelée, la Santissima Trinidad profita pour s’éloigner du répit qu’on lui laissait. Au reste, ces résultats n’étaient rien, comparés à l’cfTet moral de la victoire. La Hotte espagnole rentrait à Cadix dans un état complet de découragement et avec le sentiment de sa faiblesse. L’Europe étonnée apprit, au contraire, que l’habileté maritime et le courage des Anglais leur assuraient la victoire contre des ennemis deux fois plus nom-
* D(’i)uis lord de Saumarez.
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breux. Le bombardement de Cadix, qui suivit de près, devait ajouter à la terreur dont furent frappés les ennemis de la Grande-Bretagne en apprenant la victoire du cap Saint-Vincent ^
Elle valut à sir John Jervis le titre de comte ; elle commença la renommée de Nelson, qui fut immédiatement promu au grade de contre-amiral dans l’escadre Bleue. Sir John Jervis l'ayant autorisé à garder l’épée du contre- amiral espagnol, il en fit hommage au maire et à la corporation de Nor\vi(;h, qui, à cette occasion, lui décerna les franchises municipales. Mais, de toutes ces marques de reconnaissance et de respect, aucune ne lui fut plus sensible qu’une lettre écrite par son respectable père :
« Je bénis Dieu, lui disait l’excellent vieillard, de toutes les puissances d’une ûme reconnaissante, pour m’avoir conserve un fils comme vous. Non-seu-
' La plupart des détails relatifs à la bataille du cap Saint- Vincent et à la part que Nelson y prit sont extraits d'un Mémorial rédigé par lui-inéme; nous avons dû nous résoudre à les abréger. Ainsi nous n'avons parlé ni des cris d'admiration pouss s par chaque vaisseau de la Hotte, à mesure qu'ils défilaient devant le capitaine, après le combat, ni d'une plaisanterie qui fut faite le soir môme, à propos du !^elsons paient bridge, (pont breveté de Nelson) que l'on prétendait inventé par le commodore pour passer sur les vaisseaux de haut bord. Il faut bien se résoudre, môme dans les plus longs récits, à n’être jamais complet.
VIE DE NELSON
lemenl les rares connaissances que j’ai ici, mais tous mes autres concitoyens, m’abordaient dans la rue avec des paroles si flatteuses, que j’ai dû renoncer à paraître en public. Bien peu de fds, mon cher enfant, sont parvenus à la hauteur glorieuse où vous ont porté vos talents et votre bravoure, avec l’aide de la Providence. Bien moins de pères ont vécu pour saluer de pareils triomphes. Lajoie que j’en ai ressentie, et que je contenais en vain, a mouillé de larmes mes joues sillonnées déridés. Qui donc, à ma place, eût accueilli d’un œil sec des félicitations aussi unanimes? Partout, dans les rues de Bath, retentissent le nom et les exploits de Nelson, aussi bien sur les lév res du chanteur des rues que dans l’enceinte du théâtre public, o
Nelson, à l’époque dont nous parlons, comptait trente-huit ans et cent vingt combats ; mais tout ce qii’il avait accumulé de gloire, — môme celle de cette grande journée, qu’il appelait lui-môme le « trèsglorieux jour de Saint-Valentin *, » — devait pâlir
* La Saiiit-Valenlin (Valentine-day) est une fêle traditionnelle anglaise. Les amis, les amoureux, s'envoient, à cette occasion, toute sorte de compliments anonymes, dont il faut deviner l’auteur. On fabrique tout exprès, pour celle correspondance mystérieuse, des papiers emblématiques, à fleurs, à vignettes, à devises, plus historiés les uns que les autres. La bataille du cap Saint-Vincent avait été livrée le 14 février, jour de la Saint-Valentin.
auprès de ce ([ui lui restait à faii e en quelques années, avant de clore une carrière aussi courte que noblement remplie.
XYIll
Bombardement de Cadix. — Le Thesent. — L’expédition de Ténériffe. — Ou lauriers ou cyprès. — Josiah Nisbett. — Le Fox coule bas. — Mistriss Freemantle. — Audace anglaise et magnanimité castillane.
Du cap Saint-Vincent, il repartit pour Porto-Fcrrajo, d’où il ramena le reste des troupes qui occupaient l’île d’Elbe. A son retour, il plaça sur le Theseus, capitaine Miller, son pavillon de commandement. Le Theseus, récemment arrivé d’Angleterre, avait joué un rôle important dans la révolte maritime du Nore ; entre les mains do Nelson, l’équipage fut aussi docile, aussi dévoué, qu’il avait paru jusque-là turbulent et di.sposé à l’émeute. Ce fut à bord du Theseus que Nelson prit une part importante au bombardement de Cadix, et peu s’en fallut qu’il n’y perdît la vie. A sou avis, du moins, il n’avait^amais couru de danger plus grand que lorsque, attaquant de nuit les chaloupes canonniél’es des Espagnols, sa barge eut affaire à un calque
VIE DE .NELSON
armé, moulé par vingt-six hommes, et commandé par don Miguel Tregoyen,
Nelson n’avait avec lui qûe dix matelots, le capitaine Frcemantle, et son coxswain John Sickes, un vieux et lidèle compagnon de ses travaux. Sans ce dernier, qui par deux fois lui sauva la vie, en parant avec sa tête les coups de sabre portés au commodore, c’en était fait de Nelson et de son brillant avenir. On se battit corps à corps, avec un tel acbarncmenl que dix-buit Espagnols furent tues, et tous les autres blessés, avant que le caïque ne se rendit. John Sickes mourut, quelque temps après, des blessures qu’il avait reçues pour sauver son chef.
Douze jours après cette périlleuse rencontre, Nelson partit à la tète d’une expédition dirigée contre Ténériffe. 11 l’avait lui-mème conçue et proposi!c, pour s’emparer des galions mexicains que l’on disait arrêtés prés de cette île. On lui donna quatre vaisseaux de ligne, trois frégates et un cutter, mais il avait demandé, en outre, d’emmener avec lui une partie des troupes retirées de l’ile d’Elbe, et ceci lui fut refusé. De plus il avait ordre, tout en dirigeant le débarquement, de rester à bord, « sauf l’indispensable nécessitédn service. » Les calmes et les courants contraires empêcbérent le succès d’une entreprise de nuit pratiquée contre le fort Santa- Cruz. 11 fallut donc se décider à une autre attaque,
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dont la position de TéiiérilTc rendait le succès fort douteux. Aussi Nelson écrivait-il, la veille, à son amiral, en lui parlant de son plan d’attaque : p Demain, selon toutes les probabilités, ma tête sera couronnée de lauriers ou de cyprès. Je me borne à vous recommander, à vous et à mon pays, mon beau-fds Josiah Nisbett. »
Ce jeune homme, du reste, se montra diurne de l’attacbement que Nelson lui témoignait. Appelé par lui dans la cabine pour l’aider à mettre en ordre et à brûler quelques lettres de mistress Nisbett, le lieutenant y descendit en costume de combat. Nelson, cependant, le suppliait de rester à bord.
« Si nous tombions tous deux, mon cher Josiah, lui dit-il, qu’arrivcrait-il de votre pauvre mère? C’est à vous, d’ailleui's, que revient le soin du Theseus; restez-y donc, et prenez soin du navire.
— Monsieur, répliqua Nisbett, le vaisseau prendra soin de lui-mônie ; quant à moi, je vous suivrai cette nuit, dussé-jc ne jamais revenir à bord. » L’attaque eut lieu sur les onze heures du soir, après un souper d’ofliciers, présidé par mistriss Freemantle. Les Anglais partirent au nombre d’environ neuf cent cinquante hommes, sur les chaloupes de leurs navires. Favorisés par la nuit, ils arrivèrent sans être vus jusqu’à une demi-portée de
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canon de la jetée où ils voulaient débarquer. Au premier signal parti de la place, Nelson donna l’ordre à ses chaloupes de s’éparpiller et de ramer vigoureusement vers le rivage ; mais les Espagnols avaient fait d’excellents préparatifs. Au hourrahdes marins anglais, le tocsin d’alarme répondit; trente ou quarante pièces de canon, braquées sur la mer, üuvi'irent leui’s feux; une vive mousqueterie éclaira d’un bout à l’autre les murailles de la ville. Il faisait nuit noire; la plupart des chaloupes manquèrent la jetée, et arrivèrent au rivage à travers des brisants furieux qui faillirent les submerger.
L’amiral, cependant, et avec lui Freemantle, Thompson, Bowen, arrivèrent au môle, qu’ils emportèrent d’assaut, bien qu’à leur compte il fût défendu par cin({ ou six cents hommes. Les canons qui le garnissaient furent encloués ; mais la fusillade devint très-vive, tant de la citadelle que des maisons placées au bout de la jetée, et les assaillants, presque tous tués ou blessés, ne purent gagner de terrain.
Au moment où il sautait hors de sa barque, Nelson avait reçu une balle dans le bras droit. Il tomba du coup, mais en tombant il prit, de la main gauche, son épée qu’il venait de tirer, et que, vivant, il ne voulait point abandonner. Elle avait
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appartenu à son oncle, le capitaine Suckling, et il la regardait comme une relique de famille. Le lieutenant Nisbett, qui était à côté de lui, le coucha au fond de la barque, et couvrit de son chapeau le bras blessé, de peur que la vue du sang qui coulait en abondance n’ajoutàt à la défaillance de l’amiral. Ensuite il examina la blessure, et, détachant sa cravate de soie, il la serra fortement autour des veines déchirées. Sans cette présence d’esprit de son beaufils, Nelson eût immanquablement péri. Un de ses matelots mit ensuite sa chemise en lambeaux, et en fit une écharpe pour le bras qui pendait. Sur ces entrefaites, la marée descendante avait laissé la chaloupe à sec sur le sable, et il ne fallut rien moins que les efforts désespérés de cinq hommes vigoureux pour la remettre a la mer. Nisbett, prenant lui-même une des rames, enjoignit au timonier de serrer de près les batteries du rivage pour se soustraire autant que possible au feu terrible qu’elles ne cessaient de vomir.
Nelson, qui revenait à lui, voulut être soulevé pour voir ce qui se passait. Son beau-fils le prit dans ses bras, mais une obscurité complète enveloppait la scène, et l’on ne distinguait que les éclairs de la canonnade, retlétés vivement sur les flots orageux.
Quelques minutes après, une sinistre clameur
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traversa l’air : c’était l’équipage du cutter le Fox qu'un boulet venait d’atteindre au-dessous de la flottaison, et qui allait couler bas. Quatre-vingtdix-sept hommes furent engloutis; quatre-vingttrois furent sauvés, et la plupart durent la vie aux j efforts de Nelson lui-même, efforts qui aggravèrent sa blessure. Le premier navire anglais qui se rencontra sur sa route fut justement le Sea-horse, à bord duquel, la veille au soir, il avait soupé. Mais, malgré les instantes prières de l’équipage, et les dangers qu’on devait braver pour arriver à un autre vaisseau, Nelson ne voulut jamais monter sur celui-ci : — « J’aimerais mieux mourir, disait-il, que d’alarmer mistriss Freemantle, en me montrant à elle dans l’état où je suis, surtout quand je n’ai pas de nouvelles certaines à lui donner de son mari. »
Arrivé au Tliesens, il refusa toute assistance pour monter à bord, tant il était impatient de voir les matelots retourner au secoui's des gens du Fox.
Une seule corde lui fut jetée, qu’il roula deux fois autour de sa main gauche, et qui servit à le hisser.
« Cela suffit bien, disait-il ; j’ai encore mes deux jambes et un bras. Que le chirurgien se presse et apporte ses instruments ; je sais qu’il faut me couper le bras droit, et le plus tôt, sans contredit, sera le mieux. »
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Les plus vieux matelots ptllissaient en écoutant ces intrépides paroles.
Le désastre, d’ailleurs, était complet. Presque tous les chefs de l’escadre anglaise avaient été tués ou blessés ; trois on quatre d’entre eux, seule- ^ ment, parvinrent à débarquer, mais avec des munitions mouillées, des hommes fatigués de ramer, des barques à moitié remplies d’eau. Les échelles étaient perdues, et on ne pouvait rien tenter de sérieux contre la citadelle. Un parlementaire alla cependant la sommer de se rendre ; mais cet homne ne reparut point, et après une heure d’attente, les divers détachements réunis, — quatre-vingts soldats de marine, quatre-vingts piqniers et cent quatre-vingts matelots armés de sabres et de pistolets, — s’avancèrent vers la ville. Ils trouvèrent toutes les rues commandées par des pièces de campagne, et près de sept mille Espagnols sous les armes, sans compter une centaine de Français. A cette vue, Troubridge nepejdit point la tète : il fit notifier au gouverneur, par le capitaine Samuel Ilood, que, si les Espagnols faisaient mine de l’attaquer, il mettrait le feu aux quatre coins de la ville ; que si on voulait traiter, au contraire, il accepterait l’embarquement libre des troupes anglaises, et l’échange des prisonniers faits de part et d’autre ; moyennant ces conditions, on n’attaquerait plus ni Té-
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nériffe, ni aucune antre des îles Canaries. Le gouverneur (don Juan Antonio Gutierrez) répondit simplement qu’il engageait les Anglais à se rendre prisonniers de guerre ; mais le parlementaire déclara que, si les conditions proposées n’étaient point admises avant cinq minutes, le capitaine Troubridge mettrait scs menaces à exécution. Plutôt touché de ce courage que cédant à une chimérique frayeur, le gouverneur de Ténériffe consentit à traiter comme le désirait l’enneiiii ; et à partir de ce moment les Anglais n’eurent qu’à se louer de ses généreux procédés. Nelson et lui échangèrent, à ce sujet, des lettres remplies de courtoisie, et l’amiral anglais se chargea de porter lui-même au gouvernement espagnol les dépêches où étaient racontés les désastres de l’expédition.
Découragement du mutilé. — Justice patriotique. — États de service. — Actions de grâces. — Le Yanguard. — Buonaparte en Égypte.
Bien qu’il affectât de supporter froidement ce revers, Nelson en fut profondément affecté. Dans une lettre particulière adressée à lord Saint-Vincent, — et la première qu’il écrivit de la main gauche : —
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« Je suis devenu, lui dit-il, uii fardeau }>our mes amis, un éire inutile pour mon pays... Quand je quitterai la flotte que vous commandez, je serai mort au monde... Je m’en vais d’ici pour ne plus me montrer nulle part... J’espère que vous pourrez me donner une frégate pour ramener en Angleterre les débris de ma pauvre carrasse... — Un amiral manchot, dit-il encore dans une lettre postérieure, ne saurait être regardé comme bon à quelque chose... Je n’aspire plus qu’à me retirer dans quelque humble cottage^ cédant ma place à un serviteur plus complet et plus utile. » 11 écrivait aussi à sa femme : « Je ne serai pas surpris si on m’oublie ou si on me néglige, car, selon toute apparence, on ne me croira plus bon à rien ; je n’en serai pas moins très-riche si je continue à posséder votre affection. Je vous prie, vous et mon père, de ne point vous préoccuper trop de ce fâcheux accident ; je m’y suis depuis longtemps préparé, comme à beaucoup d’autres. »
Au lien de l’abandon qu’il craignait, il fut comblé de félicitations, aussi bien par la cour que par l’Amirauté, toutes deux attentives à le consoler du non-succès deson entreprise. Bristol et Londres l’admirent au nombre de leurs bourgeois libres : il reçut l’ordre du Bain et une pension de! ,000 € (25,000 fr. par an.) L’espèce de Mémoire qu’il dut présen-
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l‘iS
ter ü cette occasion renfermait des états de service comme on n’en voit guère : quatre batailles navales contre des Hottes, trois combats sur des chaloupes canonnières, trois villes prises, quatre mois de service dans rarmée de terre, deux sièges ; de plus, Nelson avait contribué à la prise de sept vaisseaux «le guerre, six frégates, quatre corvetles, onze corsaires ; il avait détruit près de cinquante bâtiments de commerce, et pris part à plus de cent vingt combats ; ces divei“s exploits lui avaient coûté son œil droit et son bras droit, sans parler de plusieurs autres blessures plus ou moins graves.
La dernière, — celle qu’il avait reçue àTénériffe, — lui occasionna de longues souffrances : un nerf s’était trouvé pris dans une des ligatures, qui au lieu d’étre un fil ciré se trouvait en soie, et produisit une extrême irritation. Chaque jour on essayait de la détacher, et chaque jour c’était de nouvelles tortures; elles durèrent, sans interruption de jour ou de nuit, pendant plus de trois mois après que Nelson fut revenu en Angleterre. A sa prière, lady Nelson assistait chaque jour au pansement de sa blessure, et, — ce qu’il désirait, — elle acfpiit le courage et l’habileté nécessaires pour faire elle môme cette opération délicate. Un soir que Nelson s’ètait retiré de bonne heure, épuisé par la souffrance et comptant sur une forte dose de laudanum
pour se procurer le repos dont il avait besoin, une multitude bruyante envabit Bond-street, où il logeait, et frappa impérieusement aux portes de sa maison, se plaignant qu elle ne fût point illuminée. La nouvelle de la vidoii e de Campcrdown, remportée par l’amiral Duncan sur la flotte hollandaise, venait de se répandre à Londres, et avait provoqué les manifestations spontanées de renlliousiasme public ; mais, lorsque les turbulents meneurs de la fête eurent appris le nom du blessé qu’ils risquaient d’éveiller par leurs cris, ils s’éloignèrent aussitôt respectueusement: « Vous n’entendrez plus faire tapage autour de vous, cette nuit, » avaientils dit ; et cette consigne fut observée au milieu de l’effervescence générale.
A la fin de novembre, Nelson se trouva subitement soulagé; la ligature qui avait jusqu’alors résisté à tous les efforts fut enlevée sans la moindre peine. Ce fut le prélude d’une guérison complète, pour laquelle Nelson envoya au ministre de la chapelle Saint-George, llanover-Square, des actions de grôces ainsi formulées :
« Un officier désire remercier le Dieu tout-puissant qui l’a complètement guéri d’une blessure grave ; il veut aussi le remercier pour beaucoup d’autres faveurs non moins précieuses. »
Dès qu’il se sentit en état de reprendre du ser-
vice, Nelson plaça son pavillon snr le Vamjuard, et alla rejoindre le comte Saint-Vincent dans la Méditerranée. Ses adieux à son père et à sa femme furent empreints des sentiments les plus affectueux. Aucun nuage n’avait encore altéré la vive tendresse qu’il portait à celle-ci, et ses dernières paroles furent, en la quittant, que, « satisfait pour lui-même au delà de son ambition, il allait travailler à lui assurer le rang dont elle était digne. »
Lorsqu’il rejoignit la flotte anglaise, on ne savait encore sur quel point de runivers allait se diriger cette expédition mystérieuse que Buonaparte avait demandée au Directoire, et dont les immenses préparatifs attestaient assez l’importance. Le général français n’exagérait rien lorsqu’il disait à ses soldats, dans sa proclamation du 15 mai 1798 : « Les yeux de l’Europe sont sur vous : vous aurez de grandes destinées. » Les Mémoires du temps nous apprennent aussi qu’aprés avoir pris Malte, et durant la traversée qui le conduisit en Égypte, Napoléon, causant avec Brueys, pesa plusieurs fois les chances d’un engagement avec la flotte anglaise. Ces chances étaient’mauvaises, en raison même de l’encombrement des troupes sur les navires de l’expédition ; elles n’auraient servi qu’à gêner la manœuvre, et, sauf le cas fort rare.de l’abordage, on ne pouvait songer à en tirer parti pour le corn-
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bal‘. Mais ces prévisions éiaieiiliiiuliies, et Nelson, par trop de liâtc, laissa la l oiile libre aux ennemis qu’il élail chargé de surveiller.
Nelson clief d’escadre. — Tempête providentielle. — Le Vanguard démâté. — Humiliation. — Perspicacité d'un consul. — Étranges péripéties.
Expressément recommandé, par le premier lord de l’Amirauté, à sir John Jervis, il était parti, le 9 mai, de Gibraltar, à la tête d’une escadre d’ob servation composée de trois vaisseaux de ligne, quatre frégates et un sloop. Une tempête les prit le 19 dans le golfe de Lyon; pendant la nuit du 29 au 21 elle devint si forte, que les vaisseaux, séparés l’im de l’autre, ne pouvant ni se voir ni s’entendre, — et quelques-uns fort maltraités, — ne marchèrent jtlns de concert. Le Vanguard perdit son grand màt de hune, son perroquet d’artimon, son
* Ü 08 juges Irès-compétenls ont tout autremeiil apprécié les raisonnements du général Bnnnaparte et la justes.se de ses c;\lculs. On peut voir, notamment, ce qu'en dit M. le vice-amiral Jurien de la Graviére, dans ses intéressants Souvenirs. — licviic des Deux Mondes, n° du 1" avril 1860, page 591. On y trouvera, en note (même page), le passage des Mémoires de Napoléon où sont exposés les motifs de sa superbe confiance.
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inùl de misaine, et il eut son beaupré fendu en trois endroits; on n’avait plus, pour le maintenir, que la ressource de lacivadière; aussi s’en fût-il allé en pleine dérive du côté de la Corse, si le capitaine Bail, de V Alexander, n’était venu le prendre à la remorque. Il y eut alors un combat de générosité entre Nelson, qui croyait V Alexander compromis par cette besogne périlleuse, et Bail, qui voulait, à tout prix, sauver le vaisseau amiral. Or il existait depuis longtemps, entre Bail et Nelson, une espèce de brouille, ou plutôt de refroidissement, qui rebaussait encore le périlleux dévouement dont le premier faisait preuve; à partir de ce moment ils furent réconciliés, et pour toujours.
Nelson, écrivant trois jours après à sa femme, de l’ile San Pietro (Sardaigne), où il était allé sc radouber, — nonobstant la neutralité des États sardes, reconnue par l’Angleterre, — racontait ainsi son désastre ;
« Ce qui est arrivé au Vanguard, ma chère Fanny, ne saurait être appelé un simple accident; je tiens, pour ma part, que c’est un avertissement de Dieu, destiné à mater mon orgueil impie; j’espère qu’il me rendra meilleur oflicier, et je suis certain qu’il m’a déjà lendu meilleur homme; aussi je baise, en toute humilité, la baguette qui me frappe.
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« Figurez-vous, le dimanche soir, au coucher du soleil, un présomptueux arpentant sa cabine et couvant d’un œil satisfait l’escadre ((ui rcntoure; cette escadre comptait sur sou amiral pour la conduire à une mission glorieuse; et l’amiral ne doutait pas que, rencontrant, à nombre égal, les plus tiers vaisseaux de la France, il ne les coulraignit à baisser pavillon... Figurez-vous, maintenant, ce même orgueilleux, quand le soleil se leva le lundi matin, seul au milieu de sa Hotte dispersée, entraîné à raventure par son navire démâté, et luimême dans un tel état d’abattement, que la moindre frégate ennemie l’eùl trouvé peu disposé à combatlrc. Par bonbeur, le üieu tout-puissant nous a permis d’arriver sains et saufs dans un port où, sans égard pour les lois de l’humanité, ou ne voulait pas nous admettre; mais d’où nous sortirons, d’ici à deux jours, prêts à recommencer notre campagne. »
Eu effet, le Vunguard ne resta que quatre lois vingt-quatre heures dans le port de Sau-Pictro; mais le jour même où il y entrait, — Nelson avait bien raison de ne point regarder la tempête du 20 mai comme un simple accident, — la Hotte française était sortie de 'foulon, et avait dû passer, sans être vue par aucun d’eux, à quelques lieues des vaisseaux anglais.
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A tout prendre, ce retard ne fut pas inutile; car Nelson, avant de se remettre en route, put rallier les renforts importants que le comte Saint-Vincent, renforcé lui-mcme, lui envoyait de Cadix : ils consistaient en dix vaisseaux de 74 ‘, auxquels le Leunder de 50 fut bientôt ajouté. Malheureusement pour Nelson, les frégates qui auraient dû être jointes à ce corps d’armée navale, et lui servir à éclairer sa marche, en furent séparées par la tempête, et ne le rejoignirent que beaucoup plus tard, après l’avoir inutilement cherché dans la baie de Naples, où on ne put leur donner aucune indication sur la marche de l’amiral anglais.
Celui-ci, apprenant que la flotte de Toulon venait de prendre Malte, et sans coup férir, conçut le |)rojet d’attaquer cette île pendant que l’ennemi serait encore à l’ancre dans le port de Goze; mais, le 22 juin, il apprit que les Français avaient quitté Malte le lendemain de leur arrivée, empressés de courir à une plus noble conquête. Ou ignorait encore leur destination. M. Udney, consul d’Angleterre à Livourne, avait dénoncé d’avance les desseins de l’ennemi contre l’îlc de Malte, et prévu, sur de simples conjectures, que l’Égypte serait ensuite
‘ Voici leurs noms : Culloden, Goliath, ihnotaur, Defaice, Bellerophon, Majeslic, Zealous, Swiflsurc, Tlieseiis, Audacious.
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l’objet de l’expédition. Nelson partagea cette opinion, que l’avenir devait justifier, et fit force de voiles vers Alexandrie; mais sa précipitation mémo le trompa, car il arriva devant ce port avant les navires qu’il poursuivait, et il en sortit le jour même, sans s’étre assuré qu’ils n’y entraient pas après lui. Dt^à une fois (dans la nuit du 22 juin) la flotte française et la flotte anglaise s’étaient croisées, sans se douter le moins du monde qu’elles fussent si près l’une de l’autre. Cette méprise se renouvela, car, au moment où les vaisseaux français approchaient du port égyptien, ils entendirent, à leur droite, une canonnade; c’étaient les signaux de Nelson, qui allait chercher l’ennemi sur les côtes do Caramanie. En ce moment, les deux flottes étaient à cinq lieues l’une de l’autre. S’il eût été jour, ou si le ha.sard eût poussé Nelson un peu à gauche de la route qu’il suivit, une autre bataille d’Aboukir aurait pu changer les destinées du monde; mais, cette fois, l’étoile de Napoléon l’emporta.
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Mauvais conseil d’un homme prudent. — Indignation publique,— Retour en Sicile. — Emma Hamillon vient en aide à Nelson. — Nouveau départ. — Fièvre de gloire. — Buonaparte contre Brueys.
Désolé de son erreur, Nelson jiréparait une justification complète, qu’il voulut lire au capitaine Bail avant de la publier, ce dont celui-ci le dissuada de son mieux : « Ne vous défendez jamais, lui dit-il, avant qu’on ne vous accuse. » Ce conseil, généralement bon, n’était pas de mise dans la circonslance présente. Lorsqu’on apprit, en effet, que Buonaparte avait paisiblement traversé la Méditerranée, et que ses légions victorieuses domptaient la résistance des Mamelucks, il n’y eut qu’un seul cri contre l’imprudence de l’amiral anglais, pour avoir confié à un si jeune officier le succès d’une mission aussi importante que celle dont Nelson avait été cbargé. Il fut même question, — tant on est .sévère pour les malheurs qui abaissent l’orgueil national, — de traduire Nelson devant un conseil de guerre.
Cependant, et sans savoir à quel point l’opinion se prononçait contre lui, le jeune contre-amiral
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était revenu en toute hâte vers la Sicile, après avoir touché à Candie, où il croyait encore surprendre l’expédition française. Le gouvernement napolitain, alors en paix avec la République, et fort peu soucieux de se brouiller avec elle, ne voulait accorder aucun secours à l’escadi'e anglaise; et des secours de toute sorte lui étaient cependant nécessaires pour reprendre la mer. Enfin, grâce à riniluencc de sir llamilton — et surtout de lady Emma, pour qui dès lors il conçut une vive n'connaissance, — Nelson obtint, sinon un appui ostensible, du moins des ordres secrets qui autorisaient les gouverneurs siciliens à lui fournir tout ce dont il aurait besoin. Aussi, remerciant ses protecteurs : « C’est grâce à vous, leur dit-il, que nous avons pu nous ravitailler et faire eau; faire eau à la fontaine d’Aréthuse, c’est déjà presque un gage de victoire. Au premier vent qui soufflera, nous reprendrons la mer, et soyez sûr que je reviendrai couronné de lauriers ou couixinné de cyprès. » A lord Saint-Vincent, au premier lord de l’Amirauté, il écrivait, dans les termes les plus énergiques, pour garantir qu’il saurait bien trouver les Français, fussent-ils frétés pour les antipodes, s’ils étaient « n’importe où au-dessus de l’eau ».
Le 25 juillet, quatre jours après la bataille des Pyramides, Nelson pai tit de Syracuse pour la Morée.
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Inquiet au dernier point, irrité de ce que l’ennemi depuis si longtemps échappait à sa rencontre, il était en proie à une impatience fiévreuse qui le privait de sommeil et d’appétit. Chaque nuit, il faisait appeler plusieurs fois l’officier de quart, et s’assurait, avec une surprise toujours nouvelle, que les heures ne coulaient pas au gré de sa dévorante ardeur. L’escadre arriva le 28 dans le golfe de Coron; on y vérifia que les Français avaient été vus, quatre semaines auparavant, naviguant au sud-est de Candie. Nelson, aussitôt, prit le parti de retourner en Égypte. On fit force de voiles pour ne pas s’exposer à manquer encore une fois le but de tant d’efforts, et, lel"aoi11, les vaisseaux anglais arrivèrent en vue d’Alexandrie. A quatre heures de l’aprés-midi, le même jour, le capitaine Hood signala la Hotte française, embossée dans la baie d’Aboukir.
Les motifs qui l’avaient retenue sur cette côte, après le débarquement des troupes françaises, ne sont pas encore complètement éclaircis. Buonaparfe, qui n’ accepta jamais volontiers la responsabilité d’une défaite, dit expressément, dans ses dépêches officielles au Directoire, que, le 6 juillet, avant de quitter Alexandrie, il avait écrit à l’amiral Brueys d’entrer dans le port de cette ville, ou, s’il ne le pouvait, de se retirera Corfou. Les faits, ainsi
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établis, ne sont pas exacts. Buonaparte avait prévu, dans sa lettre à Brueys, une troisième hypothèse. La retraite à Corfou était subordonnée par lui à deux conditions, dont il supprime l’une : la première, c’est qu’on ne pourrait abriter la Hotte dans le port d’Alexandrie; la seconde, qu’on ne pourrait prendre dans la rade d’Aboukir une position assez forte pour se défendre contre un ennemi supérieur en forces '.
Brueys reconnut qu’il était impossible d’occup(*r le port, où les vaisseaux de haut bord auraient eu peine à pénétrer, et où toute la Hotte aurait été bloquée par un seul navire ennemi. De concert avec un ingénieur et des officiers d’artillerie envoyés par Buonaparte, il étudia la rade d’Aboukir (ou deBeckier, comme il l’appelle), et crut possible de s’y éta- ‘ blir d’une manière sûre. « Si je suis assez heureux, dit-il dans une lettre datée du 7 juillet, pour m’installer de manière à ce que les batteries du rivage puissent protéger les deux extrémités de ma ligne,
' je regarderai ma position comme imprenable, au moins durant l’été et l’automne. » Le 15 juillet, il
‘ Voir la lelire du 3 juillet 1798. M. Tliiers accepte complètement la version de Buonaparte, en disant qu'il .avait surtoul recommandé à Brueys « de ne pas rester dans la rade d’Aboukir, car il valait mieux rencontrer l'ennemi à la voile ; que de le recevoir à l’ancre. » — Histoire de la Hevolutiou française, éd. Lecoiiite, 1829, tome X, page 131.
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écrivait encore : «Je fortifie ma position pour le cas où je serais obligé de combattre à l’ancre; j’ai demandé deux mortiers à Alexandrie pour les établir sur le banc de sable; mais je crains bien moins pour cette extrémité de ma ligne que pour l’autre aile, contre laquelle, sans nul doute, les priucijiaux efforts de l’ennemi seraient dirigés. » La veille même de la bataille, c’est-à-dire le 50 juillet, buonaparte lui répondait, en termes exprès: « Les nouvelles que j’ai reçues des sondages me font penser que vous avez pu vous mettre à l’abri dans le port. » Et il ajoutait, il est vrai, que, «s’il n’en était pas ainsi, l'amiral devrait se retirer à Corfou. » Mais nous avons vu, par ce qui précède, qu’il savait la Hotte à Aboukir, et que, si elle y était restée, c’était surtout pour suivre à la lettre les instructions qu’il avait données. Ce nouveau Cortez ne songeait nullement à brûler ses vaisseaux, ni même à se séparer d’eux, ce que personne au monde n’à le droit de lui reprocher.
Aboukir. — !•' août 1798.
Quoi qu’il en soit, au reste, les choses se présentaient ainsi à Nelson, quand la flotte française lui
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fut signalée : lesvaiseaiix de Brueys étaient en ordre de bataille, dans une position <|ue beaucoup d’excellents officiers avaient déclarée inattaijuable. Le vaisseau de l’avant était serré contre une espèce d’ilot, ou banc de sable*, placé au nord-ouest, et le reste de la flotte décrivait une ligne courbe, dont le côté concave regardait la mer; la droite était défendue par des batteries placées sur le fort d’Aboukir.
Nelson n’eut pas plutôt vu cette disjiosition qu’il se souvint, à l’instant môme, de la manœuvre hardie que lord llood avait essayée dans la rade Gourjean, et qui avait manqué, nous l’avons dit, par suite des vents contraires : il résolut de pénétrer entre la ligne française et le rivage, de prendre ainsi entre deux feux, en y employant toute sa flotte, une partie des vaisseaux français, et de les écraser avant qu’on eût le temps de les secourir. Il calculait, avec assez de raison, que la ligne intérieure de la flotte française, celle qui regardait le rivage, devait être mal préparée pour un combat imprévu, et pourtant, ce qu’il ne savait pas, — ce qui devait puissamment contribuer au succès de son entreprise, — c’est qu’un tiers des équipages français était desc.cndu à terre. Toute la question se bornait donc pour lui à vérifier si le passage serait pra-
* Celui dont il est question dans la lettre de Brueys qu'ou vient de citer par extrait.
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licable, entre le vaisseau formant l’extrémité de la ligne ennemie, et l’ilot ou le banc de sable dont nous avons fait mention. Brueys ne l’avait pas supposé; mais Nelson trancha la question par un axiome à son usage : « Partout où l’ennemi peut abattre dit-il, nous avons la place nécessaire pour jeter l’ancre. »M. Berry, capitaine du Vanguard, mis au courant de ce plan d’attaque, l’accueillit avec transport. « Si nous réussissons, s’écria-t-il, que dira le monde? — Il n’y a pas de si, lui répliqua Nelson, nous réussirons très-certainement. Beste à savoir qui de nous vivra pour raconter la victoire. »
Ceux-là même qui la prévoyaient devaient penser qu’elle coûterait cher. Le nombre des vaisseaux de ligne était égal des deux cotés ; mais les Fran çais avaient l’avantage par la dimension des navires, le nombre des canons, cl la force des équipages. Outre l’ Orient, de 120 canons, ils avaient le Franklin et le Guillaume Tell, de 80. Leur flotte, prise en bloc, portait onze mille deux cent trente hommes et onze cent quatre-vingt-seize canons ; encore ne parlons-nous point de la batterie du fort d’Aboukir, composée de quatre pièces de grosse artillerie et de deux mortiers, sans compter quelques canons de moindre calibre. Les Anglais n’avaient que mille
* Abattre, se dit des vaisseaux à l’ancre quand ils font leur évolution pour éviter au changement du vent ou de la marée.
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douze canons, et huit mille cent soixante-huit hommes.
Nelson qui, depuis plusieurs jours, mangeait et dormait à peine, n’eut pas plus tôt vu l’ennemi, qu’il se lit servir à dîner, tandis qu’à son bord on préparait tout pour le combat : et, le repas fini, quand il renvoya ses ofliciers à leur poste : « Demain, leur dit-il, avant qu’il soit si tard, j’aurai gagné une pairie ou ma place à AVestminsler. » C’était la seconde édition de ce mot fameux : — Westminster- Abbetj ou la victoire ! — Nous préférons, quant à nous, la première ; mais la seconde peut donner une idée de ce que valent, en Angleterre, les distinctions aristocratiques.
L’amiral Brueys ne supposait pas qu’on attaquerait le soir même. Ce fut un moment terrible pour tous que celui où, — l’escadre anglaise arrivant à toutes voiles dans la baie, — il fallut bien se convaincre que le combat allait avoir lieu sur l’heure même. Le rivage était couvert d’une multitude d’Arabes, spectateurs ardents de cette lutte où le sort de leur pays semblait devoir se décider. Quand les vaisseaux anglais Dirent à portée de canon, toute la flotte française et les batteries de la cote ouvrirent leurs feux : les boulets arrivaient en foule sur les vaisseaux de l’avant-garde; mais, sans riposter un seul COU]), ceux-ci continuaient à laisser j)ortcr sur l’en-
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nemi,les nialclols s’occupant fous, les uns en haut des mâts à lerlcr les basses voiles, les autres à surveiller les cordages appelés bras ; tous enfin s’apprêtaient à jeter l’ancre. Le Goliath, dépassant de vitesse un autre navire qui lui dispufail le poste d’honneur, menait la ligne d’atlaque, et, quand il cul allcinl l’avant de la ligne ennemie, il gouverna entre le navire le plus éloigné du centre et le banc de sable dont nous avons parlé, de manière à se placer, suivant les intentions de Nelson , entre la Hotte française et le rivage. Il devait s’arrêter derrière le Guerrier qui formait l’extrémité de la ligne ennemie, mais, son ancre lui manquant, il fut entraîné jusqu’au second vaisseau, le Conquérant, derrière lequel il arriva, faisant déjà feu de tous scs canons. Le Zealous, — qui venait après le Goliath, et qui avait vu sa fausse manœuvre, — prit la place qu’il aurait dû occuper derrière le Guerrier, et tous deux commencèrent un feu si bien nourri, qu’au bout d’un quart d'heure leurs deux adversaires étaient complètement démâtés. Le troisième vaisseau qui prit à revers l’avant-garde ennemie fut VOrion, commandé par sir J. de Saumarez; il passa au vent du Zealous, et, aussi longtemps que scs canons de bâbord portèrent sur le Guerrier, il ne cessa d’enlreteiiir leurs feux ; puis, passant enli c le Goliath el la cèle, il coula une frégate dont le feu in-
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li5
commodail ce dernier navire ; retournant de nouveau, ceCi fait, vers la ligne française, il alla jeter l’ancre entre le bossoir de bâbord du Franklin et l’arrière du Peuple souverain, exposé, par conséquent, au feu de ces deux navires, et leur ripostant à tous deux.
Le soleil allait disparaître à l’horizon ; YAudacious, qui accablait de boulets, depuis quelque temps déjà, le Guerrier et le Conquérant, s’attacha définitivement à ce dernier navire par le bossoir de bâbord, et ne le quitta que lorsqu'il eut amené pavillon, pour attaquer le Peuple souverain. Le Theseus, qui suivait ÏAudacious, abattit les deux seuls mâts, — savoir, le grand mât et le mât de misaine, — qui restassent au Guerrier, puis il alla jeter l’ancre derrière le Spartiate, le troisième grand vaisseau de la ligne française.
Si nous nous sommes bien fait comprendre, le lecteur peut maintenant se représenter les neuf premiers vaisseaux de la Hotte commandée par Brucys, pris à revers par cinq vaisseaux anglais ; et tandis que ces derniers se plaçaient ainsi entre le rivage et l’ennemi, Nelsonlui-môme, sur le Van- (juard, allait prendre position à l’extérieur de la ligne, et à demi-portée de pistolet, devant ce même Spartiate que le Theseus, d’autre part, accablait de son feu. Nelson avait six pavillons accrochés dans son
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gréement, de peur qu’un seul ne fût emporté par un boulet, et ne fit croire à quelque désastre. Il fila environ un demi-câble, et ouvrit à l’instant même une canonnade terrible qui permit aux quatre autres vaisseaux de sa division, — le Minotaur, BellérophoHj Defence et Majestic, — de sc porter en avant de l’amiral. En peu de minutes, tous les hommes placés aux six premiers canons qui garnissaient, à l’avant, le pont du Vanguard, furent tués ou blessés. Par trois fois il fallut les renouveler. Le capitaine Louis, du Minotaur, fut le premier à jeter l’ancre en avant du Vanguard, et en ftice de l’Aquilon, le quatrième vaisseau de la ligne ennemie. Le Bellé-^ rophon passa outre, et alla jeter l’ancre parle bossoir de tribord de l’Orient, le vaisseau amiral français, qui portait, nous l’avons dit, 120 canons, et dont la force était à celle du Bellérophon dans la proportion de sept à trois. Le franc-tillac seul de l’Orient lançait plus de boulets que toute la bordée du Bellérophon. La Defence prit position à l’avant du Minotaur, et en face du Franklin, le sixième vaisseau delà ligne française. Le Mojestic, pris dans les manœuvres d’un des vaisseaux français qui était à l’arrière de l’Orient, demeura quelque temps sous le feu de ce trois-ponts qui lui causa des avaries considérables; mais il se dégagea bientôt, et, allant accos ■ ter l’Heureux, le neuvième vaisseau français, il sc
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trouva aussi sous le feu du Tonnant^ qui occupait la huitième place.
Les quatre autres vaisseaux de la flotte anglaise, détachés avant qu’on n’eût signalé l’ennemi, se trouvaient, lorsque l’action commença, — c’est-àdire à six heures et demie du soir, — fort éloignés de la baie. Vers sept heures, la nuit tomba, et l’on n’eut plus, pour illuminer cette lutte sanglante, que les éclairs intermittents de l’artillerie. Le capitaine Troubridge, commandant le Cullodetiy était à deux lieues derrière l’escadre anglaise. Comme les autres capitaines détachés, il accourut au bruit de la canonnade; mais, à mesure qu’il avançait, l’obscurité toujours croissante aggravait les difficultés de la navigation, et tout à coup, au moment où il venait de mesurer onze brasses de fond, il se trouva échoué sur la rive. Ni ses efforts ni ceux duLeanderel du brick Mutine qui vinrent à ^on aide, ne purent le dégager assez à temps pour le mettre à même de prendre part au combat. Son vaisseau, du reste, servit de balise à deux autres bâtiments, — V Alexander etle Swiftsure, — qui, sans lui, auraient infailliblement, d’après la route qu’ils tenaient, donné contre les rochers, et se fussent perdus corps et biens. Ces navires, au contraire, arrivèrent dans la baie, et, malgré l’obscurité, prirent position comme ils l’auraient fait en plein jour. Le capitaine du Swiftsure donna même
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une preuve de sang-froid tout à fait remarquable : Nelson avait ordonné à ses navires de hisser quatre lumières horizontales à la pointe du mât d’artimon, dès que la nuit rendrait nécessaire ce moyen de reconnaissance ; l’officier en question vit arriver à lui un bâtiment qui ne portait pas ce signal, et qui, au premier abord, lui semblait une voile ennemie. Cependant il défendit à ses canonniers de tirer sur ce vaisseau, qui lui paraissait en trop mauvais état pour s’échapper si par hasard il était français; mais il eut à se féliciter de sa prudence, car le navire en dérive que le mouvement des flots poussait ainsi vers lui n’était autre que le Bellérophon, écrasé par le rival énorme qu’il avait choisi. Tous ses mâts et tous ses cordages étaient hachés par les boulets ; il avait près de deux cents hommes tués ou blessés ; ses fanaux de reconnaissance, depuis longtemps emportés par-dessus bord, n’avaient pas été remplacés. Le Swiftsure, informé de l’état des choses, alla prendre aussitôt la place que le Bellérophon venait de quitter ; tandis que d’un côté ses canons balayaient la hanche du Franklin, de l’autre il donnait en plein dans les bossoirs du vaisseau amiral français. Au même moment, Y Alexander, passant sous l’arrière de V Orient, jeta l’ancre à bâbord de sa poupe, le canonnant en enfilade, et balayant ses ponts sous une fusillade bien nourrie ; enfin un
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dernier navire arriva pour compléter la destruction de l’ennemi; c’était le Leander, qui, ne pouvant réussir à dégager le Culloden, s’avançait pour prendre l’amiral français par le travers des écubiers ; mais le Franklin était si près de l’Orient, que cette manœuvre ne pouvait d’aucune façon s’accomplir, et le Leander en fut réduit à l’essayer contre le Franklin lui-même, prenant ainsi de bout en bout les deux navires français. h'Orient, cette énorme forteresse flottante, se trouvait donc entouré d’ennemis, et recevait de toutes parts une grêle de projectiles destructeurs.
Jamais peut-être dans un espace aussi resserré la mort n’avait sévi sous des formes aussi diverses et aussi terribles : deux mille bouches à feu, servies avec une merveilleuse activité, maintenaient sur les flots obscurs une lueur rougeâtre, que chaque bordée rendait plus vive, tour à tour, sur chaque point de la baie; les masses de flamme et de fumée que cette étroite enceinte vomissait sans cesse, lui donnaient l’aspect d’un volcan tout à coup ouvert au sein des ondes. Après deux heures de combat, la victoire se déclarait en faveur des Anglais ; neuf heures n’étaient pas encore sonnées, que trois vaisseaux de ligne français avaient amené pavillon, et que deux autres, complètement démâtés, étaient réduits à l’état de carènes inertes. VOrient conti-
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nuait sa résistance héroïque, mais l’incendie était dans ses flancs : comprimé sur un point, il reparaissait bientôt à l’autre extrémité du navire. Le feu du SwifUure^ dirigé avec une fatale précision sur le foyer central, rendait inutiles tous les efforts qu’on faisait pour l’éteindre ; bientôt, les mâts et le gréement prenant feu, l’immense vaisseau devint comme un fanal éblouissant, aux clartés duquel les Anglais purent distinguer, pour la première fois, les terribles résultats de leurs téméraires manœuvres : cette vue redoubla leur ardeur, et les cris unanimes de tous les équipages saluaient, tour à tour, chaque pavillon amené par l’ennemi. Le feu cependant gagnait, de proche en proche, jusqu’aux magasins du vaisseau amiral français : plusieurs officiers et matelots, prévoyant la catastrophe qui allait suivre, se précipitaient dans la mer du haut des bastingages; et, de ceux qui se sauvaient ainsi, la plupart furent recueillis par des chaloupes anglaises ; d’autres arrivèrent en nageant jusqu’aux sabords des canons du Swiftsurey et l’ou suspendit le feu pour les recevoir; mais la plus grande partie de l’équipage français, entassée sur le franc-tillac, et décidée à ne pas se rendre, continuait, entourée de flammes, à manœuvrer les canons de la batterie inférieure.
Ih’ucys était mort ; — trois blessures n’avaient
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pu le décider à' quitter son poste, et brisé par une quatrième atteinte, il avait demandé qu’on le laissât expirer sur le pont, en face de l’ennemi vainqueur, mais impuissant à dompter son courage. Nelson venait aussi de recevoir dans la tête un éclat de mitraille, Détachée de l’os, la peau de son front retombait sur son seul œil valide, et le plongeait dans les plus épaisses ténèbres. Tout le monde, autour de lui, croyait sa blessure mortelle, et il partageait cette opinion; mais, avec un admirable sang-froid, transporté dans le poste des malades, il refusa les soins du chirurgien qui abandonnait, pour venir plus vite à lui, le pansement d’un matelot blessé : « Non, s’écria l’amiral, je ne prendrai pas le tour de mes braves camarades. » — Puis, en attendant que le sien fût venu, il fit appeler le chapelain du vaisseau et lui donna verbalement la substance de ce qu’il croyait être son dernier message à lady Nelson. Ceci fait, il envoya remercier le capitaine du Minotaur, pour l’utile secours qu’il avait prêté au Vanguard^ et désigna le capitaine Hardy pour prendre le commandement de ce dernier vaisseau, M. Berry, qui le commandait, devant aller en Angleterre pour y porter la nouvelle de la victoire.
Nelson avait pris tous ces soins et donné tous ces nrdres, sans avoir un seul instant cessé de croire
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que sa mort était imminente. Aussi, quand le chirurgien s’approcha pour examiner enfin la blessure de l’amiral, une anxiété inexprimable rendit muets tous les spectateurs de celte scène imposante ; mais bientôt chacun respira, et un cri de joie s’échappa de toutes les poitrines : le chirurgien venait de déclarer que « la blessure n’aurait pas de suites graves ; » en revanche il prescrivait un repos absolu, repos impossible à Nelson, dans un pareil moment d’exaltation et de joie. Il manda son secrétaire pour lui dicter des dépêches. Ce jeune homme, blessé lui-même, et vivement ému par l’aspect de l’amiral, ne put tracer une seule ligne. On envoya chercher le chapelain ; mais, avant son arrivée, l’amiral lui-même, impatient de tous ces retards, avait pris la plume et tracé à la hâte quelques mots où éclataient, dans un joyeux désordre, le premier élan, les premiers transports de sa reconnaissance envers Dieu. Le chirurgien s’opposant de nouveau à tout ce qui pouvait exciter le malade, chacun s’écarta de lui, et il resta seul; toutefois, une grande clameur poussée sur le pont lui apprit que le feu éclatait à bord de Y Orient ; profitant alors du désordre général, et cherchant sa route comme il pouvait dans les escaliers ténébreux, Nelson remonta sur le lillac, — au grand étonnement de tous ceux qui l’y virent apparailre, —
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pour donner ordre qu’on envoyât des chaloupes au secours de l’ennemi.
Il était dix heures quand VOrient sauta. La secousse fut égale à celle d’un tremblement de terre; chaque vaisseau se sentit ébranlé : le feu resta suspendu pendant quelques minutes ; et le silence de mort qui suivit l’explosion, ne fut rompu que par le bruit des débris, lancés vers le ciel, quand ils retombèrent çà et là sur les vagues retentissantes. Parmi eux étaient des masses enflammées, dont la chute aurait entraîné de nouveaux désastres, sans les précautions que les capitaines anglais avaient fait prendre à bord de tous leurs navires, dont les moindres voiles roulées et mouillées avec un soin minutieux n’offraient point de prise à la flamme ; les matelots, armés de seaux d’eau, se tenaient d’ailleurs prêts à éteindre, à peine tombés, les brandons qui pouvaient provoquer l’incendie : V Alexander et le Swiftsure, plus particulièrement exposés à celte pluie menaçante, ne durent leur salut qu’à ces précautions bien entendues.
Après une pause de dix minutes, la canonnade recommença aussi vivo que jamais; un peu après minuit, cependant, on la vit faiblir, tant à cause des avaries que les vaisseaux français avaient souffertes, que par suite de l’épuisement complet auquel les matelots anglais étaient réduits. On les voyait tomber
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endormis auprès de leurs pièces, pour peu que la manœuvre fut un instant suspendue.
Les premières clartés de l’aurore permirent de voir combien la victoire avait été complète. De VOrienty ce navire colossal, il ne restait plus vestige ; la frégate la Sérieuse avait également disparu sous les flots ‘ ;
• C'est elle qui a inspiré à M. Alfred de Vigny la description du combat d’Aboukir, tel que l’a pu concevoir une imagination brillante et rêveuse. Voici comment M. de Vigny dépeint les derniers moments de la frégate, qu’il met bravement aux prises avec trois vaisseaux de haut bord :
. . . Quand le jour revint, chacun connut son œuvre :
Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las Qu’ils n’avaient plus de force assez pour la manœuvre ;
Mais ma frégate, hélas I
Elle ne voulait plus obéir à son maître ;
Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ,
Sans gouvernail, sans mâts; on n’eût pu reconnaître La merveille de l’art 1
Engloutie â demi, son large pont à peine,
S’aifaissant par degrés, se montrait sur les flots ;
Et là ne restaient plus, avec moi capitaine.
Que douze matelots.
La Sérieuse alors semblait à l’agonie.
L’eau dans ses cavités bouillonnait sourdement; •
Elle, comme voyant sa carrière finie.
Gémit profondément.
Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige.
Un mouvement honteux ; mais bientôt, l’étouffant;
— a Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je; Adieu donc, mon enfant! i
Elle plongea d’abord sa poupe, et puis sa proue ;
Mon pavillon noyé se montrait en dessous;
Puis elle s’enfonça, tournant comme une roue.
Et la mer vint sur nous.
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et tous les vaisseaux français, à l’exception du GuUlanme Tell et du Généreux, avaient amené leurs pavillons. Ces deux navires formaient l’arrière-garde de la flotte, et l’extrémité de la ligne embossée dans la baie d’Aboukir. Une erreur fatale, un signal perdu, les avait isolés du combat, dont ils auraient pu, jusqu’à un certain point, modifier les chances. Rien ne les empêchait, par exemple, d’imiter la manœuvre de Nelson ; et, se rabattant du côté de l’attaque, ils auraient pris entre deux feux, à leur tour, les navires restés en dehors de la ligne française^ au lieu de cela, ils furent à peine enga- ,gés, et, coupant leurs câbles dans la matinée, ils s’éloignèrent, suivis de deux frégates qui n’avaient pas, elles non plus, pris une grande part à l’action. De tous les navires anglais, le Zealous fut le seul qui se sentit en état de les suivre, tant les vainqueurs eux-mêmes avaient souffert. On lui donna le signal de revenir, pour ne pas l’exposer à un combat trop inégal, que Nelson n’eût pas manqué de permettre, si seulement le CuUoden, — échoué comme nous l’avons dit, — et quelques-unes des frégates si malheureusement séparées de l’escadre anglaise, eussent pu se joindre à cette chasse.
La conduite du Guillaume Tell et du Généreux fut la seule tache qui dépara l’héroïque défense de Brueys et de sa flotte. La plupart des capitaines
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français s’étaient fait tuer, comme leur amiral, avant de consentir à se déclarer vaincus. DuPetit-Thouars, l’un d’eux, les deux jambes emportées par un boulet de canon, refusa de quitter le pont du Tonnant^ et fit jurer à son équipage de ne point amener pavillon, aussi longtemps qu’il resterait un seul homme en état de servir chaque pièce. Casabianca, qui commandait le vaisseau amiral, tomba mortellement blessé, au moment où les flammes commençaient à dévorer son navire ; son fils, âgé de dix ans, et qui combattait à coté de lui, refusa obstinément de le quitter, bien qu’on lui proposât de le prendre à bord d’une chaloupe qui s’éloignait. Cet héroïque enfant panint môme à lier son père sur un tronçon du grand mât, tombé près d’eux sur les flots, et on les vit tous deux, accrochés à ce débris, lutter encore quelques instants contre la mort qui les pressait de toutes parts. Vainement, touchés de cet admirable spectacle, les marins anglais firent les plus grands efforts pour sauver le jeune Casabianca ; la commotion des vagues, après que l’Orienl eut sauté, empêcha de le rejoindre, et, bientôt après, son père et lui disparurent avec les autres victimes de ce sinistre événement.
« Ce n’est pas une victoire, c’est une conquête! » s’écria Nelson, quand il put apprécier l’étendue de son triomphe. En effet, sur treize vaisseaux de
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haut bord qu’il avait trouvés dans la baie d’Aboukir, neuf étaient pris et deux brûlés ; sur quatre frégates, une avait coulé bas, l’autre était incendiée. La perle des Français se montait à cinq mille deux cent vingt-cinq hommes; trois mille cent cinq étaient prisonniers, et furent renvoyés à terre, y compris les blessés, avec tous leurs effets d’habillements, sous la seule condition de ne point reprendre de service jusqu’à ce qu’ils eussent été régulièrement échangés. Celle condition fut éludée, car Buonaparle les incorpora aussitôt dans un régiment de son armée. Les Anglais n’avaient perdu qu’un de leurs capitaines, et huit cent quatre-vingt-quinze hommes.
Ce dut être un spectacle terrifiant pour les Français établis à Rosette, — ils couvraient les terrasses des maisons, — que de voir la baie d’Aboukir semée de cadavres flottants, et les feux de joie par lesquels les Arabes, assemblés sur la rive, saluaient la victoire des Anglais. Ceux-ci, calmes et recueillis après la lutte, offrirent à Dieu, par ordre de leur amiral, les actions de grâces les plus solennelles. Cette idée pouvait paraître sublime dans un moment pareil, et au milieu de tant d horreurs.
En voici une autre dont l’originalité ne saurait être contestée. Parmi les débris flottants qui couvraient la mer, sur un espace de près de quatre
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lieues, le capitaine du Swiflsure reconnut et fit recueillir une portion du grand mât qui avait appartenu à VOrient ; le charpentier du vaisseau reçut ordre d’en faire un cercueil, dont les ferrements, aussi bien que le bois, furent empruntés aux fragments dispersés du même vaisseau . Quand tout fut prêt, et aussi élégamment orné que le comportaient les circonstances, une chaloupe alla porter ce singulier présent, dont une lettre expliquait la nature, à l’amiral vainqueur, sur le pont môme du Vanguard. Nelson comprit et approuva la pensée de son compagnon d’armes. Parvenu au comble de ses vœux, et disposé peut-être à s’enorgueillir, il jugea bon le spectacle quotidien de cette bière-trophée, où ses os devraient reposer un jour. Il avait donné ordre qu’on la portât dans sa cabine, et, sans les instances d’un de ses vieux serviteurs, ce singulier meuble y fût demeuré. L’amiral consentit pourtant qu’on le descendît dans les magasins, mais en recommandant qu’il fût arrimé avec les soins les plus minutieux, — « pour me servir, disait-il, à la première occasion. »
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Faute de frégates. — Dépêche à Bombay. — Émotion européenne. — Une pluie de récompenses. — Faveurs héraldiques. — Baron, mais pas comte. — Compensations populaires. — Troubridge mal traité. — Réclamations de Nelson. — Retour à Naples.
Les quatre navires que Nelson avait vus s’enfuir lui gâtaient sa victoire, et aussi l’impossibilité d’aller détruire, dans le port d’Alexandrie, les provisions de guerre et les transports qui s’y étaient réfugiés. « Si je mourais maintenant, écrivait-il à l’Amirauté, je suis sûr qu’on trouverait empreints sur mon cœur, ces trois mots : Faute de frégates! Je ne puis vous dire à quel point j’ai souffert et je souffre encore de n’en pas avoir. »
Mais, nonobstant ces souffrances morales auxquelles se joignaient d’atroces douleurs de tôle, résultats de sa blessure, Nelson ne perdit pas de vue les conséquences de sa victoire ; il dépêcha, le jour môme, un officier chargé d’aller annoncer au gouverneur de Bombay l’arrivée des Français en Égypte, et la destruction totale de leur flotte, qui mettait à l’abri de toute attaque, pour le moment du moins, les établissements britanniques dans l’Inde.
L’événement justifia cette précaution. Peu de
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jours avant l’arrivée du messager de Nelson, des ordres avaient été donnés, dans la prévision d’une attaque plus ou moins prochaine, pour mettre sur un pied de défense respectable, les points les plus menacés ; l’exécution de ces ordres aurait entraîné des dépenses considérables que la victoire d’Aboukir, connue à temps, rendait inutiles, et dont on s’abstint sagement.
Il est aisé de deviner quel effet la même nouvelle produisit en Europe. Plus l’expédition d’Égypte avait frappé les esprits, plus ce premier désastre, — si imprévu, si terrible, et qui semblait vouer l’armée française à une destruction certaine, — les préoccupa vivement*. Tous les souverains ennemis de la France se crurent les débiteurs de Nelson. Le Grand Seigneur, d’abord, — plus intéressé que tout autre à ce que les envahisseurs chrétiens de l’Égypte fussent punis de leur audace, — lui envoya
‘ La bataille d’Aboukir, dit M. Thiers, priva les Français de tout leur ascendant dans le Levant, et donna à l’Angleterre une prépondérance décidée. La Porte déclara solennellement la guerre à la France, et, pour une province perdue depuis longtemps, se brouilla avec son amie naturelle et se lia avec ses ennemis les plus redoutables, la Russie et l’Angleterre. I^e sultan ordonna la réunion d’une armée pour aller reconquérir l’Égypte. (îette circonstance rendait singulièrement difficile la position des Français, etc., etc. — Histoire de la lUvolulion française, 2* édit., t. X, p. 143.
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une pelisse de fourrure à larges manches, évaluée cinq mille dollars (^5,000 fr.l, et une aigrette de diamants, estimée dix-huit mille dollars (90,000 fr. ), qu’il avait détachée lui-même d’un de ses turbans : « Valût-elle un million, écrivait Nelson à sa femme, mon plus grand plaisir sera de vous la voir porter. » Le sultan y avait joint une bourse de deux mille sequins à distribuer parmi les blessés, et la sultane mère une boîte entourée de diamants, qui valait mille i. (25,000 fr.) Le czar Paul suivit l’impulsion, et lit passer à Nelson son portrait garni de diamants, avec une lettre de félicitation écrite en entier de sa main impériale. Pour éviter les redites, nous ne parlerons ni des présents du roi de Sardaigne, ni des honneurs que Naples préparait au vainqueur d’Aboukir. De la part de l’Angleterre, les récompenses arrivèrent en foule. Le roi prodigua les distinctions héraldiques ; Nelson eut congé d’ajouter à ses armoiries un palmier sortant des flots, entre un vaisseau démantelé sur la droite, et une batterie ruinée sur la gauche, — le tout surmonté de la devise latine : Palmam qui memit, ferai ‘. On créa
‘ Elle était tirée d’une ode de Jorlin; — voici le passage entier :
Concurrent paribus cum ralibus rates,
^pcctent numina ponli, et Palmam qui meruit, ferat.
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l’amiral vainqueur baron Nelson du Nil et de Burnham Thorpe, avec une pension viagère de deux mille €. (50,000 fr.) réversible sur la tête de ses deux successeurs immédiats. Quelques personnes ayant jugé que ce titre n’était pas au niveau du service rendu et de la reconnaissance méritée, •— surtout après ce qu’on venait de faire pour le vainqueur du cap Saint-Vincent, décoré de la couronne comtale, — Pittse chargea de répondre, au nom du ministère, que le degré nobiliaire importait peu, et que personne ne songerait jamais à demander si Nelson, après avoir remporté la plus éclatante des victoires navales, avait été fait comte, duc ou baron. Cet argument, — qui impliquait le dédain de la récompense accordée, — n’était peut-être pas tout ce que M. Pitt aurait pu imaginer de plus logique; mais, tel quel, il fallut bien s’en contenter, et le Parlement n’en était pas, d’ailleurs, à mépriser des raisons encore moins spécieuses. Pour Nelson, il ressentit vivement, et avec une indignation que ses amis connurent tous, l’ingratitude et la mauvaise foi du ministère. Ses concitoyens essayèrent de les lui faire oublier. La Compagnie des Indes orientales lui vota un don de dix mille € (250,000 fr.); la Compagnie turque, un vase d’argent ; la Cité de Londres, une épée pour lui et pour chacun de ses capitaines, auxquels d’ailleurs, — comme après la victoire de
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lord Howe, *— on distribua des médailles d’or. Tous les premiers lieutenants des navires engagés furent promus d’un grade, et ceci donna lieu à Nelson d’engager une courageuse lutte en faveur de son camarade Troubridge, dont le bâtiment, il est vrai, n’avait pas été mêlé à l’action, mais qui avait rendu d’ailleurs de si éminents services. Il voulait et ne put obtenir que le Culloden fût traité comme les autres vaisseaux de la flotte. Il eut aussi à débattre avec l’Amirauté une question passablement délicate, relativement aux prises. Sur les neuf vaisseaux capturés, il en était six qui purent, sans inconvénient, être emmenés à Gibraltar ; trois autres, à raison de leurs avaries, auraient demandé plus d’un mois de réparations, et auraient tenu hors de service, pendant tout ce temps, deux vaisseaux de ligne. Nelson jugea que les dépenses de radoub, le temps perdu, etc., ne seraient pas compensés par la valeur de ces navires, et il y fit mettre le feu, promettant à l’escadre que le gouvernement l’indemniserait de cette perte. Nous ne savons si les soixante mille € (1,500,000 fr.) qu’il réclamait à cette occasion furent accordées par les rigides économes de l’Amirauté ; mais le principe ainsi posé n’en était pas moins un des meilleurs et des plus salutaires que le vainqueur d’Aboukir pût appuyer de sa légitime influence-
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Rallié, douze jours après la bataille, par les frégates qu’il avait tant regrettées, il partit avec elles, la semaine d’après, pour traverser de nouveau la Méditerranée. Naples l’appelait, Naples si fatale à sa gloire !