‹ Histoire de Nelson, d'après les dépèches officielles et ses correspondances privées;Chapitre 5 sur 18 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LL. MM, Napolilaines. — Nazone. — Caroline. — Médisances diplomatiques. — Portrait en pied. — l.’opposition. — Appréciations diverses de la bataille d'Aboukir.

Le roi Ferdinand de Naples, qui était un Bourbon d’Espagne, avait, comme beaucoup d’autrés princes de sa famille, un goût prononcé pour la chasse, et ne se souciait guère d’autre chose. Son langage, ses habitudes, ses instincts, le rapprochaient des classes inférieures auxquelles il plaisait par uneespéce d’abandon grossièrement familier. Les lazzaroni, ses dignes sujets, l’avaient baptisé Nazone^ et ne lui épargnaient, — malgré l’alîection qu’ils lui portaient, — ni les quolibets ni le dédain.

La reine Caroline, tille de Marie-Thérèse et sœur de Marie-Antoinette, était une nature plus ferme et

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plus intelligente. Douée d’un esprit ardent et sagace, mais souvent égaré par la passion, elle portait jusque dans ses témérités de l’habileté et de la prévoyance. Volontiers méprisante pour ses collègues couronnés, elle faisait à la République française l’honneur de la craindre et de la détester. Plus tard elle admira Napoléon, mais d’une admiration jalouse et vindicative ; elle le félicitait d’avoir pour antagonistes des monarques imbéciles, et de moissonner à pleines mains dans les vastes champs de la gloire, tandis qu’elle, avec les mômes penchants ambitieux, en était réduite à chercher la renommée dans les buissons, « au risque de m’y piquer les doigts, » ajoutait-elle dans un langage assez pittoresque. C’était, du reste, une femme sans mœurs, qu’on a pu soupçonner de tous les excès, une sorte de Messaline, à qui jusqu’à présenties Juvénal ont manqué *.

* Nous devons à Tobligeance de M. Armand Lefebvre, historien élégant de la diplomatie européenne sous l’Empire, la communication d'un manuscrit précieux où se trouve le portrait de la reine Caroline, tracé par M. Alquier, ambassadeur de France à la cour de Naples pendant les années 1803 et 1804 : « Au fond, dit ce diplomate, elle n’est ni bonne ni méchante... Pleine d’instruction, elle a eu la prétention de gouverner : le goût le plus vif pour le plaisir se joignit à la passion de dominer, et de là la double dépravation des intrigues et des mœurs, des affaires et de la galanterie. De là aussi cette facilité à s’irriter, venue à la suite de

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Sous ces deux monarques, l’administration du royaume, livrée à d’indignes i'avoris, était tombée dans un désordre inexprimable ; c’est à peine si les deux tiere de l’impôt rentraient dans les caisses du trésor : la justice, partout vénale, partout asservie aux caprices du gouvernement, inspirait le plus profond mépris; l’armée, qui n’avait cependant pas encore donné toute la mesure de soh impuissance, était à peine comptée dans les calculs militaires, soit de la France, soit de scs ennemis. Aussi s’était-il formé, dès le commencement de la Révolution française, un parti hostile à la royauté napolitaine, à la dynastie des Bourbons, à la monar-

loutes les contrariétés qu’un tel caractère a dû rencontrer. La vie de la reine n’est qu'une longue série d'erreurs et de regrets. Amie tendre, mais aussi implacable ennemie, dévote et galante tour à tour, maîtresse sans frein, femme jalouse à l’excès, elle n’a jamais su se modérer en rien. Si elle se^ fût Ixirnée îi être épouse et mère, elle eût été une reine parfaite. Les privilèges du rang suprême ont encore servi à l’ègarer : elle vit avec scs filles, qu’elle a bien élevées, dans une familiarité douce et touchante, mais elle méprise son fils, qui f humilie par ses goûts ignobles et puérils. On a vanté à tort l’étendue et la supériorité de son esprit : elle ose tout, voilà son secret. Tourmentée de la prétention de diriger, son esprit, qui eût été très-remarquable si elle fût restée dans la sphère permise à une femme, a dégénéré eu une habitude de tracasseries, qui n’a pas laissé que d’étre funeste à l’Europe. Le besoin d'intriguer la tourmente encore, et ne s’éteindra jamais en elle, quoiqu'elle ait été assez malheureuse à ce jeu. Cependant, son activité s’est fort calmée; elle se repose sur

VIE DE KELSUN

chic de droit divin, lequel comptait naturellement sur le développement des idées républicaines, et sur l’appui des légions que la France démocratique envoyait jusqu’aux extrémités de l’Italie. Ce parti comprenait beaucoup de nobles, éloignés de la cour par les intrigues du favoritisme, — beaucoup d’hommes sans fortune, qui envisageaient une révolution comme un moyen de s’enrichir, — enfin tout ce que Naples comptait de savants et de véritables patriotes, d’autant moins effrayés des excès du jacobinisme qu’ils étaient certains de ne jamais tomber sous un joug plus dur et plus ignoble que celui des Bourbons espagnols.

M. Aclon du soin général du royaume, et ne se réserve que ses correspondances avec quelques intrigants qu'elle paye dans les cours étrangères pour savoir ce qui se passe au loin, et ne pas perdre l’habitude des affaires. Enfin, pour achever en deux mots : placée par la Providence dans une condition privée, elle y eût porté les mêmes passions qu’on lui voit sur le trône; elle eût fait les délices de quelques hommes; elle eût été le tourment de son mari, et le désespoir de ses amants, t {Dépêche du 29 mars 1805.)

M.Alquier dit ailleurs : « La reine est dans la ferveur d’une passion nouvelle; lecommandeurRuffo, qu’elle quitte, estenvoyé à Vienne en qualité d’ambas.sadeur : c'est une retraite donnée à un amant désormais inutile, une sinécure accordée à un invalide; M. de Saint-Clair, qui le remplace, est un Français né en Bourgogne, et autrefois officier aux gardes-françaises. Il a trente-huit ans, un caractère aimable et doux, un esprit médiocre, mais une santé de fer. » (Lettre du 24 mai 1803).

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Il est aisé de deviner ce que fut, pour l’un et l’autre de ces partis, la nouvelle de la bataille d’Aboukir.

Les démocrates y virent la ruine de leure espérances. Que pourrait désormais la République, privée de sa meilleure armée, de son meilleur général, et livrée à l’incapacité notoire, aux divisions intestines de ses Directeurs? L’Autriche, un moment effrayée et contrainte à la paix , allait sans doute reprendre les armes. On annonçait que la Russie devait aussi se mêler aux guerres européennes, et la renommée encore intacte de Souvaroff présageait aux généraux français un antagoniste redoutable. C’en était assez pour abattre la confiance de tous ceux qui avaient compté sur la propagande armée des républicains français.

La reine, au contraire, et tous ceux qui tenaient à elle, éprouvèrent une joie délirante en apprenant que ces insolents démocrates sous l’impérieuse volonté desquels il avait fallu tant de fois tlécliir, ces « sans-culottes, » ces « bandits » dont le langage brutal humiliait profondément la fille de Marie- Thérèse, allaient voir enfin punir tant d’outrages accumulés. Lorequ’on lui apporta la bonne nouvelle, l’ardente Caroline, se laissant aller à des transports frénétiques, parcourut en criant le palais; son mari, ses enfants, tous ceux qu’elle rencontra, suis

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bireiil indistinctement ses folles étreintes : « Brave Nelson ! s’écriait-elle, que Dieu bénisse et protège notre courageux libérateur !... O Nelson ! Nelson ! que ne devons-nous pas à votre génie !... O victorieux sauveur de Tltalie !... Ne pourrai-je donc lui dire la reconnaissance dont ce cœur déborde ! »

Les embûches d’uiie coquette. — Le faible des héros. — Scènes pathétiques. — La joie des lazzaroni. — Fêtes et triomphes. — Alarmes conjugales de lady Nelson.

Lady Hamilton, qui rapporta elle-même ces paroles à Nelson, prit soin de lui raconter en même temps ses propres émotions, et comment, « instruite à l’improviste de la victoire qu’il avait remportée, elle était tombée, presque morte, — ainsi disait-elle, — sous les yeux du messager stupéfait. » Elle lui montra même les traces de sa chute, encore empreintes sur son beau front.

Une scène dramatique avait précédé ces tendres épanchements : ce fut la réception solennelle de Nelson dans la baie de Naples.

Il arrivait, malade et fiévreux, sur son vaisseau en ruines. A son approche, — annoncée par le

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Culloden et V Alexander qui l’avaient précédé de quelques jours, — des centaines d’embarcations, pavoisées et remplies de musiciens, partirent pour aller à sa rencontre ; sir William et lady Hamillon guidaient ce cortège triomphal, à bord de la chaloupe royale. Depuis quatre ans qu’ils n’avaient vu Nelson, ce jeune capitaine, accueilli par eux avec amitié, avait rempli l’univers de son nom. Euxmêmes étaient, en quelque sorte, les complices de sa gloire ; sans leur influence, sans leurs ser> ices, hautement reconnus par Nelson, la flotte anglaise n’aurait pas été ravitaillée dans les ports de Sicile, et la bataille d’Aboukir, différée de plusieurs semaines, aurait pu avoir des résultats bien différents. Toutes ces pensées , — et peut-être aussi certains calculs ambitieux, — agissaient avec force sur l’imagination de la belle Emma, l’une des femmes les plus coquettes, les plus séduisantes et les plus adroites de son temps. Elle monta rapidement sur le pont du Yanguard^ courut à Nelson, le contempla un moment avec une extase feinte ou réelle, et murmurant ces mots ; « Dieux ! est-il possible?... » elle se laissa tomber dans ses bras « plus morte que vive, » écrivait-il naïvement à sa femme. Ce fut ensuite un torrent de larmes, et cette scène pathétique aurait duré plus longtemps, si l’arrivée de Leurs Majestés napolitaines n’y avait

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mis un terme, en forçant Nelson à s’occuper d’elles.

Le roi le prit par la main, l’appela « son libérateur, son sauveur, » et lui exprima sa reconnaissance avec la plus démonstrative loquacité. Il avait pour échos des milliers de lazzaroni, criant et gesticulant à qui mieux mieux sur le rivage. Quand Nelson mit pied à terre, ils lui formèrent un immense cortège, apportant sur son passage des cages remplies d’oiseaux auxquels ils rendaient la liberté en signe de joie.

.Huit jours après l’arrivée de Nelson, l’anniversaire de sa naissance fut l’occasion d’une des plus brillantes fêtes qu’on eût encore données à cette population si avide de plaisirs. Ce jour-là, quatrevingts personnes dinèrent chez sir William Hamilton, dix-huit cents furent engagées au bal qu’il donnait, et après lequel huit cents convives restèrent à souper. Lady Hamilton avait fait dresser, sous un dais magnifique, une colonne rostrale pour consacrer, tant qu’elle resterait à Naples, le souvenir de l’hospitalité glorieuse qu’elle avait fait accepter à son héros.

Au milieu de cet encens qu’on s’étudiait à faire fumer autour de lui, l’amiral s’efforçait, mais en vain, de conserver sa raison.

« J’espère, écrivait-il à sa femme, vous présen-

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ter quelque jour à lady Hamilton ; c’est une des meilleures femmes qui soient au monde ; elle honore vraiment son sexe ; ses bontés et celles de sir William sont au delà de ce que je puis dire. J’habite leur maison, et il n’a fallu rien moins que les soins assidus dont ils me comblent pour rétablir ma triste santé. Vous les aimerez pour cela comme je les aime, et comme ils méritent d’être aimés par tout le monde... Je mets tout mon orgueil à être votre mari, le fils de mon cher père, l’ami de sir William et de sa femme ; tant que je vous verrai satisfaits de moi, l’opinion de la foule me sera complètement indifférente. »

Cette lettre fut écrite dés les premiers jours qui suivirent l’arrivée à Naples ; mais quelques semaines s’étaient à peine écoulées, et déjà les vrais amis de Nelson s’alarmaient pour lui de la passion coupable à laquelle on le voyait en proie. Le capitaine Nisbetl, fils de lady Nelson, fut un des premiers à remarquer chez son beau-père ce changement funeste ; ses lettres éveillèrent les soupçons de l’épouse outragée, les inquiétudes de toute la famille. Lady Hamilton crut devoir alors écrire elle-même à lady Nelson; — peut-être pour lui donner le change, et se ménager le temps de consolider une influence que pouvait encore détruire un appel direct de l’épouse irréprochable au mari bourrelé de remords. Les

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amis de Nelson ne manquèrent pas d’intervenir ; l’un d’eux, M. Alexander Davison, confident des angoisses de lady Nelson, partagées par le vieux père du héros, lui écrivait en ces termes :

« Je ne puis m’empêcher de vous exprimer mon regret sincère de ce que vous restez dans la Méditerranée ; vos meilleurs amis le partagent, et il faut bien vous résigner à ce qu’ils s’en expliquent franchement avec vous... Votre chère et précieuse femme vous écrit aujourd’hui... Elle se porte bien, mais elle est fort inquiète, fort tourmentée, ce qui n’a rien de très-surprenant ; elle part demain pour Bath, où elle accompagne votre bon vieux père. » Puis, dans un post-scriptum :

« Lady Nelson entre justement chez moi, et ma femme est avec elle ; je suis chargé de vous dire que, si vous ne devez pas revenir d’ici à quelques mois, votre femme ira vous rejoindre à Naples. Excusez ses tendres sollicitudes; elles sont d’une nature trop délicate pour que j’essaye de vous les expliquer. »

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Une dépêche comme il s’en écrit peu. — Manœuvres diplomatiques d’un amiral. — Trois hommes à pendre. — Aménités monarchiques. — Témérité forcée de Ferdinand IV. — Tentative sur nie de Malte.

Il était déjà trop tard pour que ces leçons indirectes produisissent un effet salutaire. L’intimité de Nelson avec une des plus charmantes femmes de l’Europe, les soins empressés qu’elle lui prodiguait, la passion qu’elle affichait pour sa gloire, — ce dernier piège, surtout, inévitable pour un orgueilleux, — l’avaient complètement fasciné. Il est aisé d’en juger par ce fragment d’une lettre adressée officiellement au premier lord de l’Amirauté, lettre dont le ton contraste singulièrement avec celui des dépêches ordinaires :

« Nous dînons tous aujourd’hui avec le roi de Naples à bord d’un navire. Il est rempli d’attentions pour nous. J’ai vu souvent la reine ; elle est vraiment fille de Marie-Thérèse. De l’autre côté de la table sur laquelle j'écris ces lignes, lady Hamilton est assise, et vous comprendrez, je l’espère, le glorieux décousu de ma lettre. Votre Seigneurie, à ma place, écrirait peut-être encore moins bien. Quand le cœur est ému, il faut bien que la main tremble..-

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Naples est décidément un très-dangereux séjour, que nous ferons bien de quitter au plus tôt. »

Il est difficile de ne pas se prendre de pitié quand on voit ce redoutable capitaine, devenu le jouet de deux femmes sans pudeur, épouser tous les ressentiments, partager tous les caprices, obéir à toutes les inspirations de la reine de Naples et de sa confidente ; et quand on retrouve dans sa Correspondance, qui est l’expression spontanée de ses vues et de ses sentiments, tout ce que lui dictaient, à son insu, ces deux créatures artificieuses. Ainsi la reine professait une haine ouverte pour le marquis de Gallo; Nelson partagea cette haine. Elle détestait aussi Thugut, l’ambassadeur autrichien ; c’en est assez pour Nelson, qui prend Thugut en horreur, et qui écrit à lord Minto, notre ambassadeur à Vienne :

« J’ai déjà travaillé sous vos ordres pour le bien public; travaillons encore ensemble pour la sainte cause de la civilisation. Un excellent but à donner à nos efforts, c’est d’arriver à faire pendre Thugut, le cardinal Ruffo, et Manfredini. Quand vous verrez Thugut, votre intelligence perspicace découvrira dans toutes ses actions la perfidie de son ûme ; il n’entre pas, dans toute sa personne, un seul des éléments qui composent l’honnête homme ; s’il était dans cette chambre, où j’ai déjà eu occasion de

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traiter Manfredini comme il le mérite, je ne me générais pas pour lui dire ma façon de penser à cet égard. Leurs conseils ont été également pernicieux à leur roi et à l’Europe. Qu’on les cite devant un tribunal éclairé, on verra qu’ils sont les amis de la France et qu’ils trahissent leur pays. Pardonnez ces franches paroles à un marin qui parle net et défie le diable. Mon cher lord, ce Thugut cabale sans cesse contre le roi de Naples et sa famille, tout dévoués à la cause anglaise ; ayez l’œil sur ce coquin, et vous verrez que je ne me trompe pas. J’habite avec sir William et lady llamilton, c’est vous dire . assez qu’aucun chagrin ne trouble mon existence, si ce n’est parfois la part que je ne puis m’empêcher de prendre aux affaires publiques ; mais arrivons à faire pendre ces trois mécréants, et tout, par la suite, ira parfaitement bien. »

Le môme homme que nous voyons, complètement aveuglé, rédiger à loisir ces folles accusations, avait tout d’abord jugé, comme ils devaient l’être, les voluptueux habitants de Naples, son gouvernement imbécile et lèche, sa risible armée, son administration énervée et corrompue : « C’est un pays, disait-il, de violons et de poêles, d’escrocs et de courtisanes. » Et il n’avait pas fallu plus de deux mois pour qu’il se vouât, corps et âme, à la défense de ce pays, — s’affichant désormais comme le champion

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dévoué de la reine, et jurant de la défendre contre tous ses ennemis !

Sa haine contre lejacobinisme et contre la France, son zèle pour le principe monarchique, se traduisent encore d’une manière presque bouffonne dans ses protestations de dévouement au roi de Sardaigne :

« J’ose vous demander, lui écrivait-il, de me donner directement vos ordres, et de me considérer comme un fidèle serviteur, d’autant plus dévoué à Votre Majesté, qu’elle a dû plus d’infortunes à une bande d’athées, de voleurs et de meurtriers ; mais je crois que la mesure de leurs iniquités est enfin comblée, et que Dieu, dans sa sagesse, a choisi le bras de l’Autriche pour les châtier comme ils méritent de l’être. »

Nelson se croyait très-décidément, lorsqu’il s’exprimait ainsi, un de ces rois de mer du moyen âge qui faisaient la guerre pour leur propre compte, et pouvaient mettre leurs armes à la disposition de la royauté ou de la beauté outragée. Du reste, il essaya de tourner contre les Français, — qu’il exécrait de plus en plus, — l’influence qu’on semblait lui accorder à la cour de Naples. Cette cour avait hésité longtemps à signer les traités de coalition en vertu desquels elle devait fournir quatre-vingt mille hommes aux armées dirigées contre la France. Nelson, s’exprimant en termes on ne peut plus catégoriques.

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proposa au roi ce dilemme : « üu de soutenir, avec l’aide de Dieu et de son épée, une cause juste et sacrée, ou de se résigner, s’il n’osait marcher, à se voir bientôt expulsé de son royaume. » En même temps, il semblait annoncer que, si on acceptait cette dernière alternative, il quitterait Naples pour aller détruire dans le port d’Alexandrie tout ce qui restait de l’expédition française. Cette menace détermina Ferdinand, qui se croyait perdu sans ressource s’il n’avait plus à sa portée, pour lui servir au besoin de refuge et de bouclier la ilotte imincible sur laquelle était arboré le pavillon britannique. Il promitde faire la guerre, et Nelson, en revanche, promit de rester à Naples.

Les hostilités commencèrent par une tentative sur nie de Malte, dont Ferdinand IV revendiquait la souveraineté, nous ne savons trop à quel titre. La garnison française était bloquée dans la ville par les insurgés maltais et par le capitaine Bail, commandant une escadrille de vaisseaux anglais. Nelson vint passer quelques jours devant File, et sa présence fut signalée par la capitulation du Goze, que les Français avaient également occupé'. Après

• L'IHstoire de Malte, par M, Miége (Paris, 1841), contredit, sur ce point, les écrivains anglais. 11 raconte que iN'elson se présenta devant Malte, le 24 octobre, et envoya une sommation aux gouverneurs français (le général Vaubois et

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celle conquête insignifiante, accomplie au nom du roi de Naples, — sans que ce prince eût aucun droit à réclamer la possession du Goze, — Nelson revint à Naples pour y combiner ses mouvements avec ceux de l’armée que commandait le général Mack.

Mack cl son armée. — Jolie pasquinade. — Scrupules du général Nasclli. — Dures vérités. — Désillusions. — A bas les Français!

C’était, — au dire de ce chef inhabile et vaniteux, — la plus belle armée de l’Europe. Nelson en tombait d’accord, quant à la beauté individuelle des soldats qui la composaient, mais il

le contre-amiral Villeneuve). Leur réponse est du 4 brumaire an VH (24 octobre 1798). Nelson, selon Thistorien s’éloigna le même jour de Malte avec le marquis de N’izza et l’escadre portugaise. La capitulation du Goze ou plutôt du Château-Vieux, assiégé par les habitants et pressé par la famine, n’eut lieu que le 27 octobre, et fut signée parle commodore Bail, qui accorda tous les honneurs de la guerre à la garnison française. « Fier de ce léger succès, ajoute I hislorien, il ne put résister au plaisir d’en faire parade aux yeux du général Vaubois. Un parlementaire vint le lui apprendre, et lui faire savoir, en même temps, que le roi de Naples s’était de nouveau coalisé avec, l’empereur d’Autriche contre la France. » (Histoire de Malte, t. 111, p. IIG.)

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faisait au fond très-peu de cas de ces troupes non aguerries, et moins encore du général qu’on leur avait donné. « Le général Mack, dit-il dans l’une de ses lettres, ne peut bouger sans emmener cinq voitures ; cela m’a donné mauvaise opinion de lui. » Ce préjugé défavorable s’accrut encore lorsque l’amiral eut assisté à une petite guerre où Mack, par une série de fausses manœuvres, laissa cerner scs propres troupes au lieu d’envelopper celles du soi-disant ennemi. On cite un mot charmant qui prouve à quel point les Napolitains eux-mémes partageaient, à cet égard, les idées de Nelson. Après une revue où Mack avait fait manœuvrer ses régiments, qui devaient écraser, à Rome, les troupes françaises, un courtisan, que celte pompe militaire avait rempli d’enthousiasme, s’écria naïvement : « Ces hommes iront jusqu’à Paris !... — Oh ! non, lui répondit froidement un de ses amis,.... la police ne le souffrirait pas. »

Lorsque Mack, à la tête de trente-deux mille hommes, partit pour aller occuper les États romains, cinq mille Napolitains, embarqués à bord de l’escadre anglo-portugaise, furent transportés à Livourne, où le grand-duc de Toscane, dont la neutralité n’avait pas été respectée par les Français, les vit arriver avec une véritable joie. Nasclli, cependant, qui commandait ces troupes, refusa de

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saisir les bâtiments français qui étaient dans le port, sous prétexte que le roi de Naples n’était pas en guerre avec la République. L’amiral eut grand’peine à lui persuader que la prise du Goze, les coups de canon échangés à Malte entre le fort Lavalette et les frégates napolitaines, vingt autres actes d’hostilité déclarée, équivalaient à toutes les dénonciations de rupture ouverte. Tout ce qu’on put obtenir de Naselli fut une demi-mesure qui consistait à mettre embargo sur les navires en question ; plusieurs étaient des corsaires français, dangereux pour le commerce britannique, et parmi les autres se trouvaient soixante-dix bâtiments appartenant à la République Ligurienne, et prêts à transporter en France des monceaux de blé destinés aux troupes.

Après cette première démarche, il fallut se donner beaucoup de peine pour que les agents napolitains se décidassent à faire désarmer les corsaires, débarquer les blés, et disperser les équipages. Nelson n’obtint tout cela qu'en retournant à Naples, et en stimulant par sa présence les indolents personnages placés à la tête des affaires publiques.

Ils lui inspiraient un profond dégoût :

« J’ai sous mes yeux, écrivait-il à l’amiral Saint- Vincent, le plus beau pays du monde, et le plus fécond en ressources; cependant on n’y trouve

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pas de quoi suffire aux besoins publics. Les impôts, les approvisionnements de toute sorte, sont pillés par les hommes qui on ont la gestion. Pour ne parler que de ce qui me concerne, et de ce que je sais, l’armement d’un vaisseau de gueiTe napolitain coûte dix fois plus cher que celui d’un bâtiment anglais de même force. L’entretien de cinq vaisseaux de ligne ruinerait complètement ce pays-ci. Tout y marche à l’avenant, et prête aux mêmes dilapidations. Je pourrais vous citer des employés coupables des plus grands méfaits, et qui n’en ont pas moins surpris les récompenses dues au mérite et à la probité. Toutefois, si, pour le présent, les impôts rentraient intégralement dans les caisses publiques, on pourrait obtenir que cet argent fût bien employé ; par malheur, ce n’est jamais que la moindre partie des contributions payées qui tombe entre les mains du gouvernement. Laissez-moi vous citer un fait : quand l’ordre des Jésuites fut supprimé à Naples et en Sicile, la couronne confisqua leurs domaines, qui étaient immenses; croiriez-vous que depuis ce moment elle n’en a pas retiré un farthing ? Bien mieux, pendant plusieurs années, le compte des prétendues dépenses d’administration présentait un notable déficit, que le trésor public avait la naïveté de combler. Certaines taxes ont été aliénées, depuis fort long-

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temps, contre un capital fixe une fois payé, et ces taxes représentent aujourd’hui un revenu quintuple de ce qu’il était à l’époque de la vente. »

Témoin de pareils désordres, Nelson n’espérait pas grand’chose de la lutte engagée contre la France. L’entrée des Napolitains à Rome ne l’éblouit point, bien que la nouvelle arrivée à Naples eût excité l’enthousiasme public. L’amiral voyait plus loin et plus juste que les crédules lazzaroni : « Si Mack est défait, disait-il, le royaume sera perdu en quinze jours, car l’empereur d’Autriche n’a pas encore fait bouger son armée, et le royaume de Naples, réduit à lui-même, n’est pas en état de résister. »

11 écrivait encore à notre ministre à Vienne :

« Les retards de l’Autriche perdront inévitablement la monarchie napolitaine. Tous les pays conquis récemment par l’empereur en Italie lui seront également enlevés. Si la guerre avait commencé en septembre ou en octobre, l’Italie entière serait, à l’heure qu’il est, évacuée. Le mois dernier valait mieux que celui-ci pour le commencement des hostilités; si elles ne s’engagent que le mois prochain, l’issue de la lutte est douteuse ; et, dans six mois, lorsque la République napolitaine sera créée, organisée, année, pourvue de toutes ses ressources, non-seulement l’empereur sera défait en Italie, mais

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il sentira trembler sous lui son trône de Vienne. A bas les Français! à bas les Français!... Ces paroles devraient être écrites dans tous les cabinets où s’agitent les questions de politique européenne. »

xxvm

Exploits napolitains. — Un contre huit. — Crise politique. — Déménagement royal. — Les Bourbons en Sicile. — Naples aux mains des Français. — Saint Janvier complice de la révolution.

Les craintes de Nelson furent justifiées par l’événement. Ces officiers napolitains, qu’il dépeignait effrayés par le seul aspect d’une épée nue ou d’un canon chargé, se conduisirent comme il l’avait prévu. L’ailedroitede l’armée napolitaine, commandée par le général Saint-Philippe, et forte de dix-neuf mille hommes, lâcha pied devant trois mille Français, après avoir perdu quarante hommes. Le général lui-même, déserteur et traître, passa dans les rangs ennemis. Le corps d’armée principal, sous les ordres de Mack, ne montra pas beaucoup plus de résolution, et le roi revint à Naples, où lui arrivaient chaque jour, de l’armée, les nouvelles les plus aftligeantes. 11 apprit bientôt, du général luimême, que toute résistance était désormais impossible, et que la famille royale devait songer à

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la sûreté personnelle de ses membres; en même temps, l’excitation révolutionnaire faisait de tels progi’ès, que Nelson et le ministre anglais, chaque jour exposés à de plus grands périls, durent s’abstenir de paraître en publie. La lettre suivante, adressée au premier lord de l’Amirauté, montrera comment Nelson envisageait cette crise menaçante.

« Mon cher lord, — un vieil axiome nous apprend que « lorsque les choses ne peuvent plus empirer, elles s’améliorent ; » or je n’imagine pas que l’état des affaires puisse devenir ici plus mauvais qu’il ne l’est. Mais, grâce à Dieu, ma santé s’est fortifiée, mon âme n’a jamais été mieux préparée à tout, et je me sens en état d’encourager, de consoler, de protéger, de défendre tous ceux qui ont des droits à mon assistance. Veuillez, mylord, assurer notre gracieux souverain que, toute ma vie, je défendrai sa gloire, et que, si je succombe, mon trépas sera digne de votre fidèle et reconnaissant Nelson. Je n’ai pas autre chose à vous écrire ; mais chaque mot de ces lignes pourrait servir de texte à une longue lettre. »

Lady Hamiltoii s'était chargée de tout préparer pour le départ de la famille royale, et elle déploya, dans cette circonstance, une merveilleuse adresse. La populace, les lazzaroni, qui, nous l’avons dit ailleurs, étaient atlaché.s à Ferdinand IV, et croyaient

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pouvoir le défendre envers et contre tous, lui avaient fait jurer,— sur le cadavre d’un messager de Vienne, assassiné par eux aux portes du palais, — que la famille royale ne s’éloignerait pas de Naples. La moindre démarche indiscrète eût provoqué cette foule mobile aux résolutions les plus désespérées. 11 fallait, cependant, (Tes préparatifs difficiles à cacher, pour que le prince fugitif pût emporter avec lui les trésors qu’il ne voulait pas laisser aux soldats de Championnet. Lady Hamilton avait seule la facilité d’entrer et sortir du palais, à toute heure du jour et de la nuit, sans éveiller l’attention de personne ; on savait que c’était là sa constante habitude. Elle profita de cette circonstance heureuse pour ses projets. En outre, le hasard lui fit découvrir un passage souterrain, menant du palais au bord de la mer, et par lequel, non sans braver quelques périls, elle fit arriver jusqu’aux vaisseaux anglais les caisses du trésor royal, les joyaux do la couronne, les tableaux les plus précieux, les sculptures de choix, bref, tout ce qu’on put enlever dans ce moment de hâte et de confusion. Nelson lui-méme estime à deux millions et demi ster. ling (62,500,000 fr.) la précieuse cargaison qu’il prit à bord de son escadre. Un soir, enfin (21 décembre 1798 ), à huit heures et demie, par un temps d’orage, Nelson vint prendre, avecti oischa-

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loupes, toute la famille royale, qu’il conduisit saine et sauve à bord du Vanguard. Les négociants anglais furent ensuite prévenus qu’ils trouveraient asile sur tous les vaisseaux de l’escadre, qui resta deux jours entiers stationnée dans la baie pour attendre les retardataires, et mit seulement à la voile durant la nuit du 23. Une tempête affreuse l’assaillit le lendemain, et, le 25, le plus jeune des princes royaux, — saisi d’un mal soudain, — rendit l’âme dans les bras de lady Hamilton. Ce furent trois jours d’angoisses inexprimables.

Le 26, Ferdinand et Caroline débarquèrent à Palerme, et la suite des événements prouva que leur fuite n’avait pas été prématurée. Le prince Pignatelli, qu’ils avaient laissé derrière eux avec le litre de vice-roi et de Vicaire général, — chargé de défendre jusqu’aux derniers rochers de la Calabre, — envoya, dès que son roi fut parti, des plénipotentiaires au général français. Un armistice, qui abandonnait aux ennemis la plus grande partie du royaume, fut signé le 10 janvier (1799). Les Français n’en persistèrent pas .moins à marcher sur Naples, et Mack, — « pour échapper, disait-il, à la fureur des luüzaroni, » — alla se livrer lui-même au général Championnet, qui l’envoya sous bonne escorte à Milan. L’armée se débanda tout aussitôt, elles républicains victorieux n’eurent plus à dompter que la ré-

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sistance indisciplinée des lazzaroni; encore eurentils en leur faveur l’assistance inattendue de saint Janvier, que le clergé, tremblant, déclara favorable à la révolution napolitaine. Championnet, jugeant sans doute qu’un bon procédé en vaut un autre, plaça une garde d’honneur à la porte de l’église où sont conservées les reliques du saint, et « Respect ù saint Janvier ! » fut le premier mot d’ordre des patrouilles républicaines.

Appréhensions. — Retour de Troubridge. — V armée chrétienne de Ruffo. — Cadeau amical, — Jolly Fellow.'... — Les tristesses de Nelson.

Nelson, cependant, qui voyait l’Autriche immobile, et la soupçonnait d’applaudir secrètement à la destruction du royaume de Naples, commençait à craindre que les Français, une fois maîtres du continent de l’Italie, n’en vinssent bientôt à menacer là Sardaigne et la Sicile. Il sollicitait du général Stuart une garnison anglaise pour sauver Messine, et, — craignant un refus qui lui fut cependant épargné, — il avait offert au roi de Naples de défendre la capitale de la Sicile avec l’équipage d’un vaisseau de guerre anglais.

Sur ces entrefaites, Troubridgc, qui avait remis à sir Sidney Smith le blocus d’Alexandrie, vint rejoindre Nelson, désormais à la tête de forces considérables. Aussitôt, les deux amis résolurent d’opérer contre les Français dans la baie de Naples, et, tandis que le cardinal Ruffo, débarqué sur les côtes de Calabre, y levait « son armée chrétienne, » — affreux ramassis de bandits, de galériens, de moines défroqués, etc., •«— Troubridge s’emparait d’Ischia, de Procida, et des autres villes napolitaines où la famine sévissait depuis l’occupation de Naples par les Français. ^

L’enthousiasme avec lequel les habitants revirent le drapeau national, la haine violente qu’ils portaient aux révolutionnaires napolitains, contribuèrent à persuader Nelson et Troubridge que la cause du roi et celle du peuple étaient intimement liées l’une à l’autre. Bientôt, cependant, la réaction devait se montrer à eux sous un jour terrible. « Notre ami Troubridge, écrivait Nelson à lord Saint- Vincent, a reçu, l’autre jour, avec un panier de raisins pour son déjeùner, la tête d’un jacobin, proprement arrangée dans une boîte, et il s’excuse de ne me l’avoir pas fait passer, sur ce que le temps était trop chaud pour un semblable message. »

A cette tête, parait-il, le billet suivant se trouvait joint : ^

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« Comme lidèlesujctdc mon roi, Ferdinand IV, — que Dieu sauve ! — je me glorifie de présenter à Votre Excellence la tête de D. Charles Granozio di Giflbni, qui était employé dans l’administration dirigée par Ferdinand Ruggi, cet infâme commissaire. Ledit Granozio a été tué par moi, dans un endroit appelé Li Pugi, district de Ponte Cagnaro, alors qu’il essayait de s’échapper. Je prie Votre Excellence de vouloir bien accepter cett^j^ tête, et de regarder ce que j’ai fait comme une preuve de mon attachement à la couronne. Je suis, avec le respect qui vous est dû, le fidèle sujet du roi, -r Joseph Manniso Vilella. »

En marge de cette curieuse épitre, le capitaine Trouhridgc avait seulement écrit ces mots : « Un brave garçon *, » lant l’aveuglement de la haine politique peut aller loin dans les cœurs honnêtes, et servir d’excuse aux forfaits les plus monstrueux.

llestbon de remarquer, — avant de continuer le récit des événements, — quelton de mélancolie régnait dans la correspondance de Nelson, alors qu’on aurait pu le croire au comble de la félicité. Protecteur d’un roi et d’une reine qui le comblaient de flatteries ingénieuses, et dont il se croyait l’ange gardien, il habitait, à Pale^mc comme à Naples, la

‘ A jolltj fellow. * .

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maison « du bon sir William. » Lady llamilton, — il s’en vante lui-même dans scs lettres olficielles, — était son conseiller, son interprète, son secrétaire, sa garde-malade ; mais, dans cette intimité coupable, il était bien loin de trouver le bonheur qu’il avait pu en attendre; nous n’en voulons pour preuve qu’une lettre écrite un mois après l’arrivée en Sicile de LL. MM. napolitaines. Elle était adressée à lord Saial-Vincent, que Nelson estimait particuliérement, et dont il voulait conserver la bonne opinion :

« Nous avons tous été malades, et nous le sommes encore. Notre grande reine, qui vous admire sincèrement, notre ebère et précieuse lady llamilton, notre bon sir William, et moi-méme entin , si vous me permettez de m’adjoindre à tant d’étres excellents, nous n’avons sur vous qu’une seule et même pensée, savoir que vous résumez en vous tout ce qui est grand, tout ce qui est bon. Ne vous cITarouchez pas de m’entendre parler ainsi.

« En ce qui concerne sir Sidiiey Smith, je vous remercie de tout mon cœur. Ma santé, il est vrai, ne me donne guère de satisfaction; mais, tant que je vivrai, si la reine le désire, je resterai ici |X)ur la protéger. Aucune considération secondaire ne me fera abandonner le poste où vous m’avez placé. On a réuni ici une espèce de parlement. La reine a

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quelques doutes sur les disposition des membres qui le composent, et j’ai pris rengagement signé de ne pas l’abandonner, à moins qu’elle ne m’y autorise. Sonlfrez que je vous remercie de vos bontés pour le capitaine Nisbett ; je désire qu’il sache les mériter ; du reste, mes pensées me dévorent et me tuent. Mon cher lord, il n’y a pas de vrai bonheur eu ce bas monde, et tout à l’heure, dans les dispositions où je me trouve, je le quitterais en souriant. »

Il écrivait aussi à M. Davison, en réponse à la lettre que nous avons citée plus haut :

« Croyez-moi, mon cher Davison, mon seul désir est de descendre avec honneur dans la tombe, et lorsque la volonté de Dieu m’y appellera, je recevrai la mort comme on accueille une amie. Ce n’est j)as que je sois insensible aux honneurs et aux richesses que mon roi et mon pays ont accumulés sur moi, et qui passent ce qu’aucun ofiieier eût pu mériter; je suis cependant prêt à quitter ce monde de troubles, et je ne porte envie à personne, si ce n’est à ces fortunés propriétaires dont le domaine n’a pas plus de six pieds sur deux. »

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Loisirs irrilanls. — Lord Saint-Vincenl remplacé. — Désappointement nonveau. — Sir Sidney Smitli. — Mésintelligences.

Nelson, cependant, se trouvait sans force contre les séductions qui le retenaient à Palernie ; il se persuadait, — il voulait se persuader, — que son devoir, que son honneur, que les intérêts de rAngletcrre exigeaient la prolongation de son séjour en Sicile. Pourtant, son oisiveté lui pesait ; il se rejtrochait des loisirs qui ressemblaient à un abandon de la chose publique ; il soupirait impatiemment après l’heure où il lui serait permis de ramener à Naples cette reine dont il s’était constitué le champion. Aussi, les mouvements de l’armée au.stro-russe, le soulèvement des campagnes napolitaines, le blocus de la baie de Naples par l’escadre anglaise, — bref, tout ce qui lui promettait une délivrance, même éloignée, — était accueilli par lui avec une joie sincère.

Ce fut à ce moment que la flotte française, quittant Brest et ralliant la flotte espagnole , reparut dans les eaux de la Méditerranée. Lord Saint-Viii; cent transmit cette nouvelle alarmante à son subordonné. En même temps il lui annonçait son

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départ pour l’Angleterre, motivé par le déplorable état de sa santé. Nelson crut un moment que le commandement des forces anglaises dans la Méditerranée allait lui échoir, et ce fut dans cette conviction qu’il écrivit à l’amiral une lettre où nous remarquons ces lignes :

« Si vous ôtes malade, je me battrai pour vous, et la chère lady Hamilton se chargera de vous prodiguer les attentions et les soins de l’amitié la plus vraie. Le bon sir William vous fera rire, avec son esprit toujours en éveil et ses plaisanteries inépuisables. »

Très-reconnaissant, — nous aimons à le croire, — de ces obligeantes propositions, lord Saint-Vincent ne trouva pourtant pas le temps de répondre aux « excellentes lettres » de sir AVilliam et de lady Hamilton ; de plus, il déféra son commandement non pas à Nelson, mais à lord Keith, et l’Amirauté, qui confirma cette nomination, augmenta par là les griefs que le vainqueur d’Aboukir avait déjà contre elle ; ressentiments de longue date, que la conduite de sir Sidncy Smith venait de raviver.

Le « Chevalier Suédois, » — c’est ainsi que Nelson s’amusait à désigner son célèbre compagnon d’armes, — avait obtenu, dans le Levant, un commandement qui semblait le placer sous les ordres de

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Nelson, mais dont il fil bientôt un usage très-indépendant. Jaloux de son autorité, — jaloux peut-être aussi de toute gloire qui n’était pas sienne, — Nelson ne tarda pas à se plaindre amèrement de sir Sidney Smith, qui agissait sans ordres, se bornant à notifier purement et simplement les résolutions qu’il avait prises, quelquefois même se dispensant d’obéir aux instructions formelles de son amiral. Il y eut des lettres amères échangées entre eux ; il y eut des plaintes portées par Nelson au comte Spencer. Nelson avait vécu longtemps en bonne intelligence avec M. Spencer Smith (frère de sir Sidney), qui, à cette époque, représentait l’Angleterre à Constantinople ; il cessa, tout à coup, de vouloir correspondre avec cet ambassadeur. Bref, sous un prétexte ou sous un autre, il exprima le mécontentement le plus vif contre un officier qui s’affranchissait volontiers de tout contrôle, et dont l’heureuse étoile justifiait trop souvent la désobéissance. Leurs plus grands dissentiments venaient de ce que sir Sidney Smith se montraitdisposé à traiter avec l’armée française restée en Égypte, tandis que Nelson ne pouvait se faire à l’idée que la bataille d’Aboukir n’eût pas ses conséquences complètes, savoir la destruction absolue de Buonaparte et de ses troupes. Les ordres de l*!miral, — ordres réitérés plusieurs fois, — étaient de ne laisser .sortir de l’Égypte ni un seul homme

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ni un seul vaisseau fi ançais ; niais il prévoyait une désobéissance ; on peut s’en assurer en lisant une de ses dépêches à M, Wyndhani.

« Le capitaine sir William Sidney Smith, lui dit-il, qui commande aujourd’hui l’escadre employée au blocus d’Alexandrie, diffère avec moi d’opinion, et donnerait volontiers, je le crains, des passe-ports à cette portion de l’armée française que le Dieu toutpuissant a laissée sur la rive égyptienne. J’ai donc jugé à propos d’envoyer au capitaine sir Sidney Smith l’ordre dont je vous transmets une copie, regardant comme à peu près fou celui qui laisserait revenir en Europe celte bande d’audacieux brigands. Non ; ils sont allés en Égypte de gaieté de cœur, et ils resteront en Égypte tant que Nelson commandera l’escadre détachée ; car jamais, jamais, Nelson ne consentira au retour d’un seul de leurs vaisseaux, ni d’un seul de leurs soldats. »

Quelques mois après, il eut à complimenter sir Sidney qui venait de faire lever le siège de Sainl- Jean-d’Acre, et il ne négligea pas cette occasion de lui rappeler qu’on ne devait, à aucunes conditions, livrer passage à Duonaparte et à ses troupes; c’est la même pensée haineuse qui, depuis, poussa lord Kfith à méconnaître la convention d’El’ Arish, signée par Sidney Smith. C’est encore celle qu’on retrouve dans les discours des ministres anglais devant

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le Parlement, et (jui leur faisait couvrir une insigne perfidie du masque de l’intérôt général : « Il faut, disaient-ils, que cette armée sans foi serve d’exemple; l’intérêt du genre humain demande sa destriiclion ’. »

Améiiitcs coiilre-révolulioiinaires. — Un juge incommode. — llonnfile et modérée proposition du capitaine Troubridgc, — Na|>les en état de Idocus. — Capitulation du 18 juin.

La nomination de lord Keith , les désobéissances de sir Sidney Smith, avaient dégoûté Nelson, dont lady llamilton et la reine excitaient à qui mieux mieux la rancune, et qui maitifesta plusieurs fois l’intention de revenir en Angleterre, aussitôt que les circonstances le lui permettraient. Il n’avait pour consolation que les lettres de son ami Troubridge, qui commandait le blocus de la baie de

* Pour prouver que, dans le cours de son histoire, sir Walter Scott sait aussi quelquefois être impartial, nous citerons ses réflexions : » Les ministres anglais essayèrent encore de justifier leur manque de foi, en disant que sir Sidney Smith avait traité sans pouvoirs. Celui-ci réclama vivement contre cette allégation, et tes historiens les plus pai'tiaux sont oblii^r’s de convenir que • celte raison des ministres n’était quTm prétexte. » (Walter Scott, Histoire de Napoléon, tom. IV, p. 323.)

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Naples, et se livrait à toute sa haine contre les républicains, contre les partisans de la France.

On imaginerait difficilement à quel point run et l’autre poussaient l’exaltation des haines politiques. Nous avons sous les yeux une lettre de Troubridge, qui demande à Nelson un « honnête juge » pour « faire pendre » sept ou huit des rebelles qu’il a dans les mains. Nous avons également sous les yeux la réponse de Nelson, qui le remercie, le félicite, lui promet « le juge en question, » et conclut ainsi : « Écrivez-moi bientôt qu’on a coupé quelques têtes; il ne faut rien moins que cela pour me réconforter un peu. »

Quelques semaines après, Troubridge, racontant à l’amiral qu’il a pris possession des îles, se plaint du juge qu’(»n lui a donné pour aide.

« Ce magistrat, dit-il, me semble la plus misérable créature du monde ; la peur lui ôte l’esprit ; il me répète à chaque instant que soixante-dix familles sont intéressées dans l’affaire des prêtres arrêtés pour avoir prêché la révolte; il demande encore un évêque pour dégrader ces ecclésiastiques

avant qu’on ne procède à leur exécution Je lui

ai répondu qu’il fallait commencer par les faire pendre, et que, s’il ne les croyait pas suffisamment dégradés après cette opération, je me chargeais de... » On voudra bien deviner ce que le capitaine se

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chargeait de faire, et nous épargner la honte de le dire après lui. Ajoutons cependant que ce métier de bourreaux déplut bientôt aux officiers de la marine britannique, surtout lorsqu’ils entrevirent que les magistrats employés par eux voulaient se décharger de toute responsabilité en faisant intervenir les Anglais dans les dernières phases de chaque procédure criminelle.

Le juge dont il est question demandait, par exemple, qu’on envoyât à Palerme les prêtres condamnés, « pour qu’ils y fussent dégradés sous les yeux du roi ; » et il insistait de plus pour que leur transport s’opérât à bord d’un vaisseau de guerre anglais. Troubridge refusa ce bâtiment; alors, sous prétexte qu’on ne trouvait pas de bourreaux, le juge le pria d’en désigner un. Le capitaine se garda bien d’accéder à cette demande, ce qui l’eût associé, plus qu’il ne voulait, aux sanguinaires exécutions dont il faisait sans cesse valoir la nécessité.

Cependant, — comme nous l’avons déjà dit, — le cardinal Ruffo et son « armée chrétienne » avaient révolutionné la Calabre ; peu à peu la réaction s’étendit dans tout le royaume de Naples ; et l’occupalion française, de foutes parts restreinte, fut bientôt limitée à la capitale même, bloquée par terri^et par mer. Ce fut en ce moment que l’arrivée des flottes française et espagnol!' obligea Nelson à ral-

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Vül

lier toutes les forces disponibles. Il rappela les vaisseaux qui bloquaient Malte, il envoya chercher l’amiral russe, il donna ordre à Troubridge de revenir auprès de lui avec tons ses vaisseaux de ligne, et de ne laisser devant Naples, pour aider au triomphe de la cause royalisle, que les frégates anglaises. Le commandement du blocus échut ainsi au capitaine Edward James Foote, du Sea-horse, à qui furent transmis les ordres et les instructions en vertu desquels agissait Troubridge. L’appréciation des faits qui suivirent demande qu’on ne perde pas de vue cette dévolution de pouvoirs.

Depuis le 20 mai 1799 jusqu’au 21 juin suivant, Nelson fut occupé à réunir ses forces autour de File de Maritime, sur la cote occidentale de la Sicile ; il l’avait choisie pour la sécurité qu’elle lui offrait contre les coups de vent, et les rafales si fréquentes sur ces mers. Plusieurs vaisseaux anglais et portugais vinrent le rallier de tous cotés, et il se vit bientôt à la tête de dix-huit bâtiments de haut bord, avec lesquels il comptait bien attaquer les flottes alliées et leur disputer le passage. Mais lady Ilamilton profita seule de cet armement considérable. Le 22 juin, Nelson fut rappelé auprès d’elle, et, quelques heures après, la flotte tout entière prit la roule de Naples, où sir William et sa femme, disposant des forces de l’Angleterre, al-

laient frapper un coup décisif en faveur de la contre- révolution.

Le 5 juin, les Français avaient été battus, dans les faubourgs de Naples, parles bandes indisciplinées du Vicaire général : le 14 et le 15, les rochers fortifiés de Roviggliano (à rembouchure du Sarno) et la forteresse de Castel-a-Mare avaient capitulé sous le feu des frégates anglaises. Le capitaine Foote en avait averti Nelson par une lettre datée du 16, ajoutant que Naples était tout entière au pouvoir des royalistes, à l’exception des trois forts Sant- Elnio, Nuovo, et delF üovo. Le premier, placé sur une colline, commande la ville tout entière ; le second communique avec le palais du roi et l’arseual; le dernier, enfin, couronnant une pointe de rochers, s’élève au sein de la baie, et se rallie à la terre ferme par une étroite chaussée.

Dès le d8, le capitaine Foote avait amené plusieurs chaloupes canonnières, et quelques batteries tlottantes, devant le chûteau de l'Œul’. 11 tit sommer la garnison de se rendre; mais l’officier chargé de proposer la capitulation n’obtint qu’un refus trèscatégorique, avec ordre de s’éloigner aussitôt. Il fut alors convenu entre le Vicaire général et le com • mandant de la fiottille anglaise, qu’on presserait les opérations du siège; mais le 19, l’attaque étant déjà commencée, le cardinal Ruffo envoya deman-

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der au capitaine Foote de suspc'iidre les hostilités, attendu qu’une négociation venait d’être entamée entre l’armée royaliste et les républicains assiégés. Après quelques heures d’attente, le eaj)itaine anglais, surpris de voir se prolonger la suspension d’armes, lit réclamer de nouveaux renseignements. On lui répondit que les conditions de la capitulation SC débattaient avec l’envoyé russe (Micheroux», qui lui donnerait sur ce point tous les détails possibles, s’il les lui demandait directement, ce que M. Foote ne voulut point faire, pour ne pas entrer en relations avec d’autres que le cardinal Ruffo. Le lendemain matin, il reçut le projet de capitulation, déjà signé par le Vicaire général et le commandant des troupes russes, qui lui demandaient de joindre sa signature aux leurs. Il le fit pour ne gêner en rien le cardinal, qu’il supposait investi de tous les pouvoirs du roi de Naples, se bornant à remarquer que «les conditions étaient bien favorables à l’ennemi. » Cependant, elles n’avaient pour objet que de rassurer, contre les fureurs de la réaction politique, les assiégés naj)olitains appai* tenant au parti révolutionnaire.

L es deux forts inférieurs ( le château Neuf et le château de l’Œuf) devaient, aux termes du traité, se rendre sans coup férir. Les deux garnisons, composées d’environ quinze cents hommes, sortiraient

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avec les honneurs de la guerre : à leur choix, les assiégés resleraient à Naples , ou seraient transportés à Toulon sur des vaisseaux d’échange. En attendant que ces vaisseaux fussent prêts, les deux garnisons demeureraient maîtresses des forts. Après leur embarquement, quatre otages, donnés par les assiégeants, resteraient au fort Saint-Elmc, enire les mains des Français qui l’occupaient, jusqu'au retour des transports envoyés en Frain e. — A partir du moment où ces conditions furent acceptées, les vaisseaux, aussi bien que les forts, arborèrent des pavillons de ti ève, et on commença immédiatement à transpoi’tcr à bord des bâtiments qui les devaient emmener, une paiti(î des garnisons assiégées.

L’iiposlrophe d’Emma. — Hiiffo plus loyal que Nelson. — L’amiral Carracciolo. — Condamnation inique. — Nelson la ratifie cl comment. — Sa démence est implorée en vain. — Froide cruauté de lady Hamilton.

Les choses en étaient là, dans la baie de Naples, quand, le 25 juin, Nelson y entra sur le Foudroyant, escorté, nous l’avons dit, par dix-sept autres vaisseaux de guerre. On aftirme qu’à la vue du pavil-

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Ion qui annonçait la suspension des hostilités, lady Humilton, cédant à un accès de colère, et jugeant que plusieurs de ses victimes désignées allaient sans doute lui échapper, s’élança sur le gaillaid d’arrière, où était Nelson, et d’une voix que la fureur altérait : — « Bronte ! lui dit-elle en lui donnant le nom d’un duché que Ferdinand et Caroline avaient offert à leur dévoué protecteur, — Bronte, faites abattre ce pavillon de trêve!.... On n’accorde j)as de trêve à des rebelles. »

Avant tout, cependant, il fallait prendre l’avis du cardinal Ruffo, quel’on détestaità bord du Foudroyant, mais qui n’en fut pas moins reçu, comme représentant du roi de Naples, avec une salve de treize coups de canon. Ruffo, — disons-le à l’honneur de ce prêtre sans mœure et sans foi , — disons-le à la honte de Nelson, — ne voulut jamais consentir à la violation du traité signé avec les rebelles. Lady llamilton l’en supplia vainement; vainement l’amiral anglais déclara que cette capitulation était « une infamie; » Ruffo tint bon, et refusa de souscrire aux diverses propositions qui lui furent soumises, toutes ayant pour but d’obliger les républicains de Na|)les à se remettre sans conditions à la merci de Ferdinand IV. Nonobstant sa résistance, Nelson fil paraître une déclaration (25 juin 1799) par laquelle il faisait savoir aux rebelles qu’il ne leur permel-

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trait point de s’embarquer, ni mémo de quitter leurs fQrtcresscs. Troubridgc et Bail la portèrent à Rulîo, qui vint, dès le lendemain, à bord du Foudroyant, cl soutint une discussion fort aigre avec l’amiral anglais, en présence de sir William et de lady llamilton. Le cîardinal déclara que, si l’armistice était rompu, on ne devait s’attendre à aucun secours de sa part ; mais Nelson, ne tenant aucun compte de cette menace, voulut passer outre.

Troubridgc reçut ordre d’investir et de réduire le château Saint-Elme, et l’on prit immédiatement possession des deux autres forteresses ; après quoi parut une nouvelle proclamation de l’amiral, par laquelle il enjoignit à tous ceux qui avaient servi « l’inliime République napolitaine, » de s’abandonner à la clémence royale. Le général Minichini écrivit tout aussitôt pour savoir si cette sommation de SC rendre s’appliquait seulement à la garnison des deux forteresses, ou bien aussi à Francisco Caracciolo qui s’était enfui dans les montagnes, et à toute autre personne qui, de manière ou d’autre, aurait été employée par la République. Il ne fut pas répondu à cette question, mais on j)ublia une ordonnance qui mettait à prix la tête de Caracciolo.

Ce vieillard, alors âgé de soixante-dix ans, appartenait à une des plus nobles familles de Naples, et avait rempli avec lionneur une longue carrière

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maritime. A bord du Tancredi^ de 74, il avait servi dans nos flotles et s’était distingué, notamment au combat de \ 795, que nous avons raconté plus haut. Lors de la fuite du roi en Sicile, — au mois de décembre précédent, — il avait encore, en fidèle serviteur, accompagné LL. MM. jusqu’à Palerme. 11 n’était revenu à Naples, — avec l’expresse permission du roi, — que pour se soustraire aux conséquences d'un édit révolutionnaire, par lequel tous les biens des émigrants étaient menacés de confiscation . Là, ses services furent impérieusement requis, et, après avoir été enrôlé de force, comme simple si'ldat, il fut contraint, — du moins l’a-t-il soutenu jusqu’à la mort, — d’accepter le commandement delà marine républicaine. Lorsqu’il vit Naples sur le point de retomber aux mains du roi, il devina que sa rébellion forcée lui serait imputée à ciime, et saisit la première occasion de s’échapper sous des habits de paysan. Par malheur il fut reconnu, arrêté, et dans la matinée du 29, on le conduisit à bord du Foudroyant, les mains liées derrière le dos; sa physionomie vénérable, sa haute taille, scs manières calmes et dignes, lui concilièrent, dès ce moment, la sympathie de presque tous les officiers anglais.

Jusqu’aloi-s, la capitulation n’avait pas encore été ouvertement violée. Les deux garnisons du Castel-

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Niiovo et (lu Caslel-doir-UoYO, exécutant à la letti c les clauses du traité, venaient de mettre en liberté les prisonniers d'Étatet les prisonniers de guerre anglais. Elles étaient ensuite sorties avec tous les lionneurs de la guerre, ne déposant les armes qn’à l’extérieur des fortifications, et finalement, ceux des assiégés qui avaient manifesté l’intention de s’embarquer étaient déjà installés à bord de quelques felouques qu’ils supposaient frétées pour Toulon ; mais, en réalité, on les y gardait à la disposition de la cour, et les chaloupes anglaises s’employaient à surveiUer de prés ces prisons flottantes.

Une heure aj)rès l’arrivée de Caracciolo, Nelson assembla une cour martiale pour juger le prisonnier, et il en donna la présidence au comte Tburn, l’ennemi avoué, public, irréconciliable, de ce malheureux. Les juges se réunirent à dix heures; on n’entendit aucun témoin. La discussion porta seulement sur la question de savoir si Caracciolo avait été ou non contraint de servir contre le roi. Il alléguait, sous serment, cette excuse. On n’avait à lui opposer qu’un seul fait, qui était de n’avoir pas profité, pour s’enfuir, de certaines occasions plus ou moins favorables. Par ce seul motif, après une heure de discussion, il fut condamné à mort. La sentence était rendue à midi, et Nelson, une demiheure après, la sanctionnait en ces termes ;

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« Le jugemenl ci-dessus sera mis à exécution contre Francisco Caracciolo, que le comte Thurn fera pendre à la vergue de misaine, sur la frégate la Mincira; l’exécution aura lieu ce soir même à cinq heures; le condamné restera pendu jusqu’au coucher du soleil, après quoi le comte fera couper la corde et jeter le cadavre à la mer. — Donné à bord du Foudroyant^ dans la haie de Naples, le 27 juin 1790. »

Durant le court intervalle qui devait s’écouler entre sa condamnation et sa mort, Caracciolo pria deux fois le lieutenant Parkinson d’intercéder en sa faveur auprès de l’amiral, d’abord pour obtenir un second jugement, ensuite pour que le mode de supplice fût changé : « Je suis un vieillard, disait Caracciolo à ce jeune officier ; je n’ai pas de famille qui doive pleurer ma mort, aussi n’ai-je pas grand souci de prolonger mon existence ; mais, je l’avoue, le genre de mort qu’on a choisi pour moi me semble ignominieux et terrible; je regarderais comme une grâce qu’on me passiU par les armes. »

Nelson répondit la première fois : « Caracciolo a été loyalement jugé par des otTicicrs, ses compatriotes; je n’ai pas le droit d’intervenir » La se-

* « Oubliant, dit Sontliey, que, s’il se sentait en droit

de provoquer le procès, d'crdciim r l'exéculion, pas un être

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conde requête parut l’irriter : « Retirez-vous, monsieur, et faites votre devoir, » répondit-il, avec beaucoup d’agitatiôn, au lieutenant Parkinson. Celui-ci, pourtant, ne se laissa pas décourager, et jugeant avecCaracciolo qu’une démarche auprès de lady llamilton pourrait amener d’heureux résultats, il se mil en quête de cette impitoyable favorite, mais il lui fut impossible de la rejoindre ; nielle ni son mari ne parurent tant que dura cet horrible drame qu’ils avaient inspiré sans doute; en revanche, elle se donna le plaisir d’assister au dénoùment. Caraceiolo fut pendu sous scs yeux, et, tandis qu’il se débattait dans les dernières convulsions de l’agonie, la barque de lady llamilton fit plusieurs fois le tour de la frégate où se consommaient ces épouvantables représailles. On ne comprend guère comment un tel spectacle ne guérit pas Nelson de son fol amour.

humain ne lui aurait disputé celui d'agir en faveur du condamné. » {Life O f Nelson, t. II, p. 50.)

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