‹ Histoire de Nelson, d'après les dépèches officielles et ses correspondances privées;Chapitre 6 sur 18 · WWW · texte numérisé non relu

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Un hasard vengeur. — Sinistre présage. — Blerveille d’hydrostatique. — Les folies de la réaction. — Saint Janvier destitué. — Un roi de stuc . — Le duché de Bronte .

Pour faciliter la violation de rariuistice, Nelson avait jugé convenable d’éloigner l'oflicier anglais sous la garantie duquel ce traité avait été concltt. Le capitaine Foote, à qui d’ailleurs il ne reprocha nullement d’avoir signé « l’infûme capitulation, » était parti pour Païenne, d’où il devait ramener LL. MM. siciliennes dans leur capitale reconqtiise. Elles débarquèrent le 8 juillet, et leur arrivée à Naples fut signalée par un accident où les anciens n’eussent pas manqué de voir une manifestation céleste. Il est tellement extraordinaire, que nous le donnerons à nos lecteurs dans les termes mômes où l’bistoirc du temps nous l’a conservé :

« Environ une semaine après le retour de Leurs Majestés (15 jiulleti un Napolitain, qui était allé pêcher dans la baie, vint à bord du Foudroyant, et affirma aux officiers qu’on avait vu Caracciolo sortir du fond de la mer en nageant vei-s Naples de toutes ses forces.

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« (letle histoire fui rapportée au roi sans que personne y attachât la moindre importance. Le jour s’annonçant très-beau, Nelson essaya, comme à son ordinaire, d’amuser le roi par une promenade en mer. Le Foudroyant mit à la voile ; mais, presque aussitôt, les officiers de garde signalèrent un corps humain, à peu près droit sur les tlots, et qui arrivait directement vers le navire. Le capitaine Hardy reconnut immédiatement le cadavre de Caracciolo, qu’on avait cependant jeté à la mer avec l’attache d’un poids énorme. On ne savait trop en quels termes celle circonstance extraordinaire devait être communiquée au roi ; sir William Hamilton se chargea de cette tâche délicate, et la remplit avec son adresse ordinaire. Par le congé formel de Sa Majesté, le corps de Caracciolo, recueilli dans une barque de pôclieurs, fut remis à terre et inhumé selon les rites catholiques. Le patron de celte barque rapporta le boulet ramé napolitain qu’on avait attaché au cadavre pour le faire enfoncer ; quelques fragments de peau étaient encore adhérents au cordage employé pour fixer ce boulet. Le capitaine Hardy fit peser le tout, et s’assura que le corps avait flotté sur l’eau, nonobstant un lest de deux cent cinquante livres '. »

* Nous adoptons, de préférence à toutes les autres, la version froide et sèche de MM. Clarke et Macarlliur qui s'étayent d'une

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Il serait impossible de dire à quels excès de folie sanguinaire Naples se trouva livrée par le déchaînement de la réaction royaliste. Depuis le temps de Masaniello, jamais cette capitale n’avait été le théâtre d’un pillage aussi effréné, de massacres pareils, d’assassinats aussi fréquents, de crimes aussi hautement avoués, et vus par le gouvernement d’un œil aussi favorable. Les échafauds étaient en permanence; les cachots regorgaient de prisonniers; et, tandis que d’infàmes tribunaux faisaient ruisseler sur les places publiques le sang des plus nobles victimes, la cour, — cette cour frivole et corrompue, — s’abandonnait sans remords à de honteux plaisirs. La populace enthousiasmée applaudissait à ces fêtes insolentes, et l’on retrouve dans les an-

autorité irrécusable, savoir le livre de loch du Sea-horse (capitaine Foote); mais d’autres écrivains n’ont pas manqué de dramatiser un incident si bien fait pour frapper l’imagination. L’un d’eux place la scène au moment même où Ferdinand IV' et Caroline, arrivant de Païenne, viennent de monter î> bord du Foudroyant; un autre prête à lady Ilamilton un à-propos incompatible avec l’étiiolion qu’elle n’eût pas manqué d’éprouver en pareille circonstance : « Voyez,— aurait-elle dit. — la justice divine se manifeste. Caracciolo vient im|dorer le pardon de Votre Majesté, sans lequel il ne saurait trouver do repos. I Le même écrivain assure, — et sur ce point nous sommes plus disposés à le croire,— que les derniers moments de lady Ilamilton furent troublés par le souvenir du cadavre de Caracciolo, «e dressant sur la mer, en face de celle qui avait demandé son sang.

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nales de ces tristes jours l’empreinte de son génie bouffon, la trace de ses superstitions insensées. Au plus fort de la réaction, saint Janvier, patron du royaume, fut solennellement destitué de ce poste officiel, comme atteint et convaincu de jacobinisme; on le remplaça par saint Antoine, d’opinions, à ce qu’il paraît, beaucoup plus monarchiques. Pour fêter le retour du roi, on avait placé sur le Môle un arc de triomphe, construit dans de magnifiques proportions, mais en simple charpente que déguisait une peinture en détrempe ; des trophées, des statues, les uns en carton, les autres en plAtre, posés sur des piédestaux de bois auxquels on avait donné la couleur du granit et du marbre, décoraient les rues et les places publiques. Ces économiques semblants de magnificence, bien dignes du roi qu’on fêtait, donnèrent lieu à cette sanglante épigramme placardée de tous côtés sur les murailles :

kd un re di stucco

Trofei di caria picta.

Ces fêtes, cependant, ces délassements frivoles, étourdissaient la conscience de Nelson, à qui d’ailleurs Ferdinand IV et Caroline prodiguaient les plus magnifiques récompenses. Le roi lui avait donné une épée à poignée de diamants, qu’il le-

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naît de son père, Charles 111 d’Espagne. 11 lui conféra, vers la môme époque, le duché de Bronle avec des propriétés dont le revenu annuel pouvait aller à 3,000 € (75,000 fr.). Cette fois Nelson se fit prier pour accepter ; mais lady Hamilton, tombant à ses pieds, lui remontra, de la part de la reine, qu’un refus venu de lui déshonorerait ses royaux protégés; il se rendit à cette considération délicate et aux instances réitérées des princes napolitains.

Dans le même temps les habitants de l’ile de Zante, qui se regardaient comme préservés, par la bataille d’Aboukir, des horreurs de l’anarchie, envoyèrent à Nelson, avec une épée à poignée d’or, un bâton de commandement sur lequel on avait incrusté tous les diamants que cette petite île put fournir. L’amiral fut plus sensible à cet hommage lointain qu’à l’enthousiasme de la populace napolitaine, pour laquelle, en dépit de tout, il se sentait un profond mépris.

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Les censures de Fox. — Faible réponse de Nelson. — Nouvelles fautes. — Insubordination flagrante. — Le siège de Malte. — Économies royales de Ferdinand IV. — Indignation des lieutenants de Nelson. — L’héroïsme et la discipline.

Sa conduite, marquée au coin de renlèteinenl le plus inexcusable et des préventions les plus injustes, allait bientôt lui attirer d’amères censures. Fox dénonça au Parlement ému cette contre-révolution de Naples, souillée de tant d’excès, et dont Nelson s’était rendu le complice ; il incrimina surtout, — et personne n’osa la défendre, — la violation de l’armistice conclu avec les rebelles, sous la garantie d’uii oflicier anglais. Nelson ressentit le coup et voulut répondre, mais sa protestation, renfermée dans une lettre à son agent et ami, M. Davison, est. plus injurieuse pour Fox que décisive en faveur de l’amiral. Après avoir reproché à l’illustre orateur d’avoir tenu un langage qui ne convenait ni à la sagesse d’un membre du sénat ni à la politesse d’un ijetilleman^ Nelson s’élevait de nouveau contre l’iufôme armistice souscrit pai’ le cardinal.

« Sur son refus, ajoute-t-il, de s’associer à la déclaration que je voulais adresser aux Français et

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' aux rebelles, j’envoyai cette déclaration signée de moi seul ; après quoi les rebelles sortirent des deux châteaux, — comme ils le devaient, et comme le feront, j’espère, tous ceux qui trahissent leur roi et leur pays, — soit pour être pendus, soit pour subir tels autres traitements qu’il plairait au roi de leur infliger. . . Rien n’a été promis par un officier anglais que Sa Majesté sicilienne n’ait complètement tenu, même à l’encontre des ordres qu’elle avait donnés au cardinal Ruflb. »

Les amis de Nelson jugèrent, à bon droit, que ces faibles arguments, ces assertions contredites par les faits, n’atténueraient point les reproches de Fox, et ils supprimèrent, — autorisés à ceci par l’amiral, — sa malencontreuse réplique.

Il allait, au reste, se rendre coupable d’une nouvelle faute. Lord Keith, inquiet pour la sûreté de Minorque, lui enjoignit de se porter à la rencontre de la flotte française combinée, nous l’avons dit, avec celle de l’Espagne. En tout autre temps, cet ordre eût été le bienvenu ; mais Nelson s’était promis, — peut-être avait-il promis à d’autres, — qu’avant tout il chasserait du royaume de Naples les troupes françaises ; aussi, sans tenir compte de la suprématie hiérarchique, il fit mettre le siège devant Capoue et devant Gaëte. La première de ces villes se rendit à Troubridge, la seconde au capi-

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taine Louis, du Minotaur, et Ferdinand se trouva désormais, — il put le croire du moins, — raffermi sur le trône de ses pères. Cependant, aussi longtemps que Rome serait au pouvoir des Français, la tranquillité de Naples ne reposait sur aucune base solide, et Nelson résolut de les en chasser. Troubridge fut envoyé à Civita-Vecchia, dont la garnison, désespérant d’être secourue, capitula peu après. Le traité stipulait l’évacuation complète des États romains, et le capitaine Louis, remontant le Tibre dans sa chaloupe, alla hisser sur le Capitole le pavillon de la Grande-Bretagne. Malgré ces succès et ce qu’ils avaient de llatteur pour l’orgueil britannique, l’insubordination de Nelson, — dont les motifs tout personnels n’étaient point secrets, — fut hautement et sévèrement blâmée par l’Amirauté ; il l’avait prévu ; il avait écrit au duc de Clarence, au comte Saint-Vincent, à tous ses protecteurs, pour leur faire adopter ses vues et se prémunir d’avance contre la censure de ses supérieurs.

« Ne permettez pas, mon cher lord, mandait-il au comte Spencer, que l’Amirauté m’écrive en termes trop durs; — mon généreux cœur ne peut supporter des reproches que je regarde comme immérités. »

Ils ne lui furent cependant pas épargnés, et, quoi qu’il en dise, ils étaient justes.

La garnison française renfermée dans Malte résis> lait encore. Il est vrai que les forces des assiégeants ne répondaient pas à la difficulté de leur entreprise ; sans parler de leur infériorité numérique, ils manquaient de munitions et de nourriture. Nelson s’en indignait, et demandait au gouverneur de Minorque, — c’était alors sir James Erskino, — quelques suppléments de troupes qui lui furent longtemps refusés. Quand ils arrivèrent, envoyés par le général Fox, l’argent manquait pour continuer les opérations du siège. « Notre cause sera-t-elle donc compromise, faute de quelques livres sterling? s’écria Nelson. Si personne ne veut payer pour nous, je vendrai Bronte, je vendrai la boîte de l’empereur de Russie. »

Effectivement il engagea Bronte pour 6,600 €, (165,000 fr.) destinées à l’acquittement des bons qu’avaient reçus les troupes. On aura peine à le croire, mais la cour de Naples, — si intéressée pourtant au succès des armes anglaises, — montra dans cette occasion beaucoup de négligence et de mauvaise volonté. Les ministres refusaient fort bien à sir William Hamilton, à sa femme, à Nelson lui-mème, le blé' qu’ils réclamaient pour nourrir l’armée anglaise et les insurgés maltais. Troubridge, qui, de concert avec le commodore Bail, dirigeait les opérations du siège, s’en plaint amèrement dans ses

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lettres à Nelson, et ne lui cache pas qu’il le croit le jouet d’une funeste influence : « Aujourd’hui même, — lui écrivait-il le 5 janvier 1 800, — j’ai encore préservé de la famine trente mille malheureux qui m’entourent; mais de ce moment je cesse de pouvoir remédier à leurs maux, et, puisque le roi de Naples, ou plutôt la reine et ses favoris, sont disposés à nous laisser mourir de faim, je ne vois guère d’autre alternative que de nous retirer, pour n’être pas témoins des souffrances de ce malheureux peuple. Je maudis le jour où j’ai pris les armes pour le roi de Naples. »

Quand il recevait de pareilles dépêches, Nelson courait au palais ; il sollicitait, — presque à genoux, c’est lui qui le dit, — des secours en argent et en provisions. Tantôt on les lui refusait, tantôt on en accordait d’insuffisants, toujours en alléguant l’extrême pauvreté du royaume. L’amiral, subjugué comme il l’était, se laissait prendre à ces mensongères excuses, et n’insistait pas, comme il l’aurait dû, pour le retrait temporaire des droits d’exportation qui frappaient les blés napolitains. Le commodore Bail lui donna, dans cette occasion, une leçon de fermeté qui aurait dû lui ouvrir les yeux. Lorsqu’il fut convaincu qu’on n’obtiendrait rien de Ferdinand IV et de Caroline, il envoya son premier lieutenant saisir, dans le port de Messine, un

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certain nombre de bâtiments chargés de blé, « qn’il achetait, disait-il, pour le compte du gouvernement. «Cette mission s’exécuta au grand bénéfice et à la grande satisfaction des propriétaires des navires. Le cabinet napolitain n’osa pas articuler une seule plainte, pas un seul murmure ; il paya sans mot dire, et voua seulement au futur gouverneur de Malte une haine toute spéciale, mêlée de crainte et de respect.

Lord Keith avait assigné un rendez-vous à Nelson ; celui-ci, au lieu d’obéir, montra une fois encore combien il faisait peu de cas des supérieurs qui lui étaient donnés, et dont se moquaient à l’envi, soigneux de lui plaire, les dangereux courtisans qui l’entouraient. Il se rendit à Malte, sachant bien qu’il s’exposait à être cassé, mais désireux avant tout d’y surprendre les débris de la Hotte qu’il avait jadis écrasée dans la baie d’Aboukir.

Les débris d’Aboukir.— Belle défense de Malte. — Prise du Généreux et. du Guillaunie Tell. — Prise de la Diane. — La Justice échappe seule. — Destitution de sir W. Hamilton. — Dépit de Nelson. — Voyage triomphal. — Accueil eu Angleterre. — Séparation.

Le Guillaume Tell était à l’ancre sous les canons du fort la Valette; le Généreux devait faire paria.

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tie d’un convoi que les assiégés attendaient de Toulon, ^t que commandait le contre-amiral Ferrée. Ce convoi, duquel dépendait le sort de Malte, retardé par les vents d’est, qui, depuis trois mois, soufflaient avec une constance inaccoutumée, fut dispersé presque en vue de l’île, après un combat où Ferrée perdit la vie. Le Généreux tomba entre les mains de l’ennemi. Désormais il devenait essentiel de faire connaître au gouvernement français que la place était à bout de ressources. Villeneuve et Vaubois décidèrent que le Guillaume Tell, commandé par le contre-amiral Decrès, partirait de nuit pour Toulon. Malgré le secret qu’on essaya de garder, et le mystère avec lequel furent conduits les travaux qui s’exécutaient autour du vaisseau, pour le déblinder et le réarmer, les insurgés furent avertis qu’il appareillerait au premier jour. Aussitôt l’escadre de blocus, composée de trois vaisseaux, deux frégates, une corvette et deux bricks, vint, à l’exception de deux ou trois bâtiments légers qui restèrent sous voiles, prendre mouillage et se former on ligne de bataille, depuis le cap Saint-Georges jusqu’à l’entrée du port, de manière à disputer le passage au Guillaume Tell.

Nonobstant ces menaçantes dispositions, le contre-amiral Decrès, espérant passer à l’est de l’ennemi sans le rencontrer, mit à la voile le 29 mars,

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à dix heures du soir, après le coucher de la lune, et par un vent favorable du sud. Mais ni l’ob^rité de la nuit, ni le silence qu’il faisait observer à son bord, ne purent le soustraire à la vigilance des postes avancés de la Marsa et du Coradin. Aussitôt les batteries des assiégeants firent feu de toute part jusqu’à sa sortie du pori, et l’escadre anglaise se mit immédiatement à sa poursuite.

On était à la Valette dans la plus grande anxiété, lorsqu’au point du jour, on n’aperçut plus à l’horizon qu’un vaisseau, une frégate, une corvette et un brick, qui restaient de l’escadre de blocus. Ainsi, le Guillaume Tell était chassé par deux vaisseaux, une frégate et un brick. Parviendrait-il à leur échapper? On l’espérait; mais, trois jours après, un parlementaire vint annoncer qu’il avait été pris vers le cap Passaro, après un combat dans lequel il avait eu deux cents hommes tués ou blessés, et perdu successivement tous ses mâts ’.

C’en était fait de cette grande Hotte française qui avait transporté Buonaparte en Égypte ; il n’en restait plus que deux frégates, demeurées, elles aussi, dans le port de La Valette ; c’était la Diane et la Justice, qui, plus tard, — lorsque Vaubois et Villeneuve ne purent plus continuer leur héroïque ré-

* Moniteur du 26 bnimnire an IX (17 novembre 1800.)

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sistance, — reçurent ordre de s’évader de leur mieux. Elles parvinrent à sortir du port sans attirer l’attention des batteries ennemies ; mais, signalées par une chaloupe canonnière napolitaine, elles furent bientôt poursuivies par tous les bâtiments de la croisière, et le lendemain on vit la Diane passant devant le port sous l’escorte d’un navire anglais. La Justice seule toucha les côtes de France.

Les lettres trouvées à bord du Guillaume Tell prouvaient que les Français ne garderaient plus longtemps l’île de Malte. Troubridge et son étalmajor pensèrent que Nelson tiendrait à honneur de venir signer la capitulation. Ils lui écrivirent à cet effet, mais l’amiral était en ce moment au plus fort d’un accès de dépit contre le gouvernement anglais, qui, se lassant enfin de voir méconnaître ses ordres, venait d’adopter un peu tard une mesure essentielle aux intérêts du pays. Le Fureign- Office destitua sir William Hamilton, qui avait cessé de le représenter convenablement en Sicile. Nelson, épousant chaudement la querelle de ses amis, et partageant leurs rancunes, saisit la première occasion de désobéir encore une fois à lord Keith, de mal prendre les reproches qui lui furent adressés, et de réclamer, sous prétexte de santé, le droit de revenir en Angleterre. 11 ne lui convenait pas, dans

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un moment où il faisait entendre les plaintes les plus amères, d’affecter le moindre intérêt à ce qui se passait devant Malte ; aussi repoussa-t-il, avec une sorte de dédain, l’offre de ses compagnons d’armes. Au surplus, Malte ne se rendit que le 4 septembre 1800, et ce fut au mois de juin précédent que Nelson quitta Naples avec sir William et lady Ilamilton.

La reine Caroline, qui se rendait à Vienne, voyagea de compagnie avec eux. Pendant qu’ils étaient à Livourne, le bruit se répandit que les Français allaient attaquer la ville, et le peuple, soulevé par cette fausse rumeur, vint demander à Nelson de le conduire à l’ennemi. Du reste, partout où il passa sur le territoire allemand, il fut l’objet d’un respect et d’une curiosité que chacun lui manifestait diversement. Le prince Esterhazy lui donna un dîner magnifique où les rôles d’échansons étaient remplis par cent grenadiers, dont le moindre avait plus de six pieds. A Magdebourg, le maître de l'hôtel où il descendit, spéculant sur l’empressement de la foule, vendit fort cher le droit de monter par une échelle jusqu’aux fenêtres de la salle à manger où dînait l’amiral. Un vieux négociant de Hambourg le força d’accepter douze bouteilles de vin du Rhin, datant de 1625, et lui fit promettre d’en boire une après chaque grande bataille d’où il sor-

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tirait victorieux. Un bon pasteur allemand, vieillard épuisé par l’âge, fit vingt lieues à pied pour venir prier Nelson d’écrire son nom sur la première page de la Bible de paroisse. Il voyait en lui le sauveur du monde chrétien. Bref, Nelson jouissait amplement de cette popularité qui lui était .si précieuse, et qui devait, désormais, remplacer pour lui le bonheur domestique.

En Angleterre il reçut l’accueil le plus enthousiaste. Lorsqu’il arriva dans le port d’Yarmouth, tous les vaisseaux se pavoisèrent spontanément. Le maire et la corporation municipale vinrent sur le rivage lui offrir les droits de cité ; puis ils l’accompagnèrent en procession jusqu’à l’église, suivis des notables et de tous les oftlciers de marine qui se trouvaient à terre. Des feux d’artifice, des illuminations, terminèrent la journée. Le lendemain, les volontaires à cheval s’assemblèrent pour escorter jusqu’aux limites du comté, la chaise de poste de l’amiral.

A Ipswich le peuple sortit à sa rencontre, détela ses chevaux, et le traîna quatre milles durant. Ce triomphe lui fut d’autant plus sensible, qu’il réalisait une de ses prophéties. Jadis, capitaine de V Agamemnon, il avait souhaité que les électeurs d’Ipswich l’envoyassent au Parlement. Quelques amis, chargés de pressentir les principaux meneurs.

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lui rendirent une réponse défavorable à ses vues : « Je chercherai donc ailleurs un chemin plus sûr et plus glorieux, répondit-il fièrement; mais un temps pourra venir où les habitants d’ipsvvich regarderont comme un honneur de m’avoir pour re- ' présentant. » Il avait eu raison, comme on le voit, de compter sur l’avenir.

0 A Londres, il fut fété aux frais de la ville, traîné par le peuple, de Ludgale-Hill à Guild-Hall, et reçut du Common Council une épée à poignée d’or incrustée de diamants.

En revanche, trois mois ne s’étaient pas écoulés depuis son retour, lorsque, toujours entraîné par sa folle passion, il dut se résoudre à briser tous les liens qui l’unissaient à une femme dont le mérite éminent lui était plus connu qu’à fout autre. Les dernières paroles qu’il lui adressa furent un assuré témoignage de son propre aveuglement : « Je prends Dieu à témoin, lui dit-il, q^u’il n’y a rien en vous, et rien dans votre conduite, que je puisse vouloir changer. »

Cette résolution fatale avait été précédée de misérables débats entre Nelson et son beau-fils, con- ■ tre lequel, depuis que ce jeune homme avait été le témoin de ses folies, il nourrissait une sorte d’animosité bizarre. Plusieurs de ses amis se mêlèrent aussi aces querelles intérieures, mais leurs remon-

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Irances n’eurent d’autre effet que de les brouiller avec lui, et de le mettre plus mal à l’aise avec sa propre conscience. Il sentait bien qu’il n’était pas quitte envers sa femme, môme en lui assignant, comme il le fit, la moitié de tous ses revenus.

Campagne de la Baltique. — Nelson sous les ordres de Parker. — Scs conseils, son ardeur. — Passage du Sund. — Étude et sondage des passes. — Les pilotes maudits. — Derniers préparatils de l’attaque.

Le ministère Addington venait justement de se former (8 février 1801). Le comte Saint-Vincent y figurait comme premier lord de l’Amirauté. Soit qu’il eût gardé rancune à Nelson, pour quelques démêlés survenus entre eux, relativement aux parts de prises, depuis que le comte avait quitté la Méditerranée, — soit que les procédés indépendants de Nelson, sa volonté nettement exprimée d’agir, partout et toujours, selon l’inspiration de son génie, parussent dangereux à son illustre collègue, — quand il fut question de lancer une flotte dans les mers du Nord pour y écraser les vaisseaux des quatre puissances coalisées, et pour vider définitivement la grave question du droit des neutres^

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on en déféra le commandement à sir llydc Parker, et Nelson fut placé sous ses ordres. Mais, si l’administration peut désigner un amiral, il ne dépend pas d’elle de faire des héros, et, partout où ils sont, les héros seuls commandent. Sir Hyde Parker, vétéran expert dont l’habileté flegmatique et froide contrastait avec la fougue inspirée, les élans audacieux de Nelson, fut bientôt réduit, nonobstant ses attributions oflicielles, à se contenter d’un rôle secondaire. Dès le début, Nelson fit prévaloir son opinion relativement au plan de campagne. « Plus je réfléchis, écrivait-il, plus je suis convaincu que nous n’avons pas un moment à perdre pour attaquer l’ennemi. Chaque jour, chaque heure de retard ajoutent à ses forces ; jamais nous n’en aurons meilleur marché que dans ce moment-ci ; aussi n’ai-je qu’une pensée en tête, et c’est de savoir comment on peut l’atteindre avec le moins de risques pour nos vaisseaux. Les mesures les plus hardies sont aussi les plus sûres. » Sir Hyde Parker, compulsant les rapports des pilotes relatifs à l’état des batteries d’Elseneur et aux fortifications de Copenhague, ne savait décider si on traverserait le Sund, ou si l’on prendrait par le détroit du Belt.Tout ce que Nelson demandait, c’était d’arriver à Copenhague. Peu lui importait la route, pourvu qu’on ne perdît pas une heure ! « Il voulait, dit un

historien, que, sans attendre la seconde partie de la flotte anglaise, on franchît le Sund pour se porter de suite à Copenhague ; que par un acte de vigueur on détachât le Danemark de la coalition; et qu’on vînt ensuite se placer dans la Baltique au milieu de toutes les flottes coalisées, empêchant leur jonction et leur faisant la loi à toutes. Cette combinaison était juste, mais on était en mars ; les glaces couvraient encore les mers du Nord, et suffisaient, à elles seules, pour empêcher une jonction, que du reste Nelson avait raison de craindre, car elle eût mis fort en danger l’escadre britannique »

Un ouragan, le 15 mars, dispersa la flotte; elle était à peine réunie le 19, et l’on vit qu’on avait perdu l’occasion de traverser le Cattégat. Le Cattégat est le premier golfe que forme le Danemark en se rapprochant de la Suède. On n’atteignit la pointe d’Elseneur que le 21 ; le 25, le vent se trouvait favorable pour traverser le Sund ; le 26, néanmoins, la flotte prit la route du grand Belt, mais, après avoir longé pendant quelques lieues les côtes de Zélande, sir Ilyde Parker changea tout à coup d’avis, et les vaisseaux anglais retournèrent à leur pre* mier ancrage : « Alors, dit le colonel Stewart, — qui avait le commandement des troupes embarquées

‘ A. Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, tome II, page iOO.

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pour rexpédition, — comme si les Danois n’avaient pas déjà eu tout le temps de préparer leur défense, on envoya un message au gouverneur d’Elseneur, pour savoir de lui quels étaient ses ordres dans le cas où la Hotte tenterait le passage du Sund. Sa réponse fut de nature à ne permettre aucune négociation ultérieure. Le 28 et le 29, un calme désespérant nous empêcha d’avancer; mais, le 50, il s’éleva une brise du nord-ouest, et la flotte s’élança pour franchir le Sund. »

Elle devait passer entre deux rivages qu’on supposait chargés de batteries; l’un appartenait au Danemark, l’autre à la Suède; et les deux amiraux, loin de s’attendre à ce qui devait arriver, avaient résolu de se tenir à égale distance de ces feux croisés ; mais, sur la côte suédoise, on ne vit que quelques misérables canons fort négligemment servis : en conséquence, les vaisseaux anglais se rejetèrent de ce côté, bravbnt dès lors le feu des batteries danoises, dont paspun boulet n’arrivait jusqu’à eux ; ce fut pour les équipages un sujet de risée et de plaisanteries'.

' M. J'tjiers a expliqué avec sa lucidité ordinaire par quel enchainement de circonstances la côte suédoise se trouva désarmée: « La côte suédoise, dit ad historien, ne présente aucun port où les vaisseaux de commerce soient tentés d'aborder. Il n y a dans le Sund d'autre port que celui d'theneur, appartenant au Dahenjark, et de là est venu qu'on a élevé des dé-

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Bref, sans autre perte que celle de deux ou trois matelots occupés à manœuvrer un canon qui éclata, toute la flotte avait jeté l’ancre entre l’ilc dellueen, (30 mars, à midi) — charmant domaine donné par Frédéric II à l’astronome Tycho-Brahé, — et la ville de Copenhague, dont les clochers élevés s’aperçoivent de plusieurs lieues. Sir Hyde Parker, Nelson, l’amiral Graves et plusieurs autres officiers partirent aussitôt, sur un lougre, pour aller reconnaître les moyens de défense préparés par l’ennemi. C’était une formidable ligne de vaisseaux, de radeaux, de pontons, de brûlots et de chaloupes canonnières, amarrés dans le milieu de la Passe-Royale et tout le long de Copenhague*. L’entrée du port était défen-

fenses sur la côte danoise. On a construit sur la première la forteresse de Kronenbourg, parfaitement armée. De là aussi est venu l'usage de payer aux Danois, et point aux Suédois, le péage établi sur le Sund. Dans un tel état de choses, il aurait fallu créer sur la cote de Suède des ouvrages qui n'existaient pas. Le roi Gustave-.\dolphe... en avait parlé au Czar lors de son récent voyage à Pétersbourg, mais ils avaient reconnu impossible de faire le moindre ouvrage, dans cette saison, sur un sol impénétrable au fer pendant les gelées de l'hiver. Gustave-Adolphe venait aussi d’avoir une entrevue avec le prince de Danemark, alors régent du royaume... Ils s'étaient tous deux entretenus de ce sujet, et le prince-régent, par une rai.son particulière au Danemark, avait paru se soucier fort peu que la Suède armât ses côtes. Le Sund fut donc faiblement défendu du coté des Suédois. »

‘ Le golfe devant Copenhague est divisé, par Pile basse de

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due par un ouvrage dit des Trois-Couronnes {Tre- Kroner), armé de soixante et dix pièces de canon, et qui liait ses feux avec ceux de la citadelle. D’autres batteries en terre, placées sur l’île d’Amack à l’autre extrémité de la ligne de défense, la protégeaient sur sa droite.

Dans l’après-midi, on tint un conseil de guerre où la prudence ne manqua pas de faire entendre sa voix; le nombre des vaisseaux suédois et russes qu’on devait avoir à combattre ultérieurement fut pris en sérieuse considération par certains membres du conseil, qui regardaient l’attaque de Copenbague comme une entreprise difficile et ruineuse. Mais Nelson, que ces irrésolutions désespéraient, répétait sans cesse, arpentant la cabine à grands pas ; «Plus ils seront nombreux, mieux cela vaudra ; je leur voudrais deux fois plus de vaisseaux qu’ils n’en ont ; la victoire, comptez là-dessus, n’en serait que plus facile. » Et il offrit de forcer la ligne danoise si on lui donnait seulement dix vaisseaux.

Saltholm, en deux canaux navigables : la passe de Malmo, qui longe la côte de Suède, et la passe de Drogden, qui longe celle de Danemark; cette dernière, coupée par un banc de sable, nommé Middel-Grund, se subdivise en deux voies navigables : l’une, la Passe-Royale, côtoie Copenhague; l'autre, la Passe des Hollandais, est située de l’autre côté du Middel-Grund. Les Anglais auraient pu entrer dans la Baltique par la Passe des Hollandais ou celle de Malmo, s'il avait pu leur convenir de laisser derrière eux les défenses de Copenhague.

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Sir Hyde Parker lui en confia deux de plus qu’il ne demandait, et remit entre ses mains la direction de l’attaque.

Elle fut ajournée de quarante-huit lieures par la nécessité de sonder les passes et de replacer les bouées que les Danois n’avaient pas manqué de faire disparaître. L’amiral surveilla nuit et jour cette opération, et déclara, quand elle fut terminée, que le plus pénible de sa tâche était accompli. C’était le 1" avril au matin; la flotte anglaise tout entière se mit en mouvement, et vint prendre position à deux lieues de la ville, vers l’extrémité nordouest du Middel-Grund. Nelson partit alors avec le capitaine Riou, l’un de ses plus braves etplushabiles compagnons d’armes, pour aller examiner une dernière fois les dispositions de l’ennemi. De retour, vers une heure, sur son vaisseau VÉléphant^ qu’il avait choisi à cause de sa légèreté, il donna le signal d’appareiller, auquel toute la division répondit par un seul cri de joie. Les petits bâtiments, placés à l’avant-garde, essayaient et montraient la route aux vaisseaux de haut bord. On suivit ainsi le coté extérieur du banc de sable, on doubla son extré mité la plus éloignée, et justement à nuit close on jeta l’ancre devant une pointe de file d’Amack appelée Drâco ; la division n’était pas alors à plus de doux milles des premiers bâtiments de la ligne en-

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nemic. Tous les préparatifs du combat avaient été faits d’avance dans la soirée, et Nelson dit, en laissant tomber son ancre: « L’alTaire commencera dès que j’aurai le vent pour moi. » 11 était convenu que sir Hyde, avec le demeurant de la flotte, arriverait le lendemain matin sur les traces de Nelson pour menacer la batterie fixe des Trois-Couronnes, et les quatre vaisseaux de guerre que les Danois avaient placés, — deux à l’ancre, deux sous voile, — dans le chenal qui conduit au port.

LesDanois, cependant, n’étaient pas restés inactifs; aussitôt que les canonnades de Kronenbourg eurent annoncé que la voie des négociations était désormais fermée, que la flotte anglaise traversait le Sund, et que la question se viderait décidément par les armes, un élan patriotique souleva la ville entière. Chacun offrit ses services , l’université seule fournit un corps de douze cents jeunes gens qui s’exercèrent sans relâche aux manœuvres de l’artillerie ; la ligne de défense composée, nous l’avons dit, de carcasses immobiles, se chargea de soldats, de marins et de miliciens improvisés. Remarquons cependant que, s’ils eussent été moins absorbés par leurs préparatifs, les Danois auraient pu faire éprouver de grands dommages à la flotte anglaise, retenue par un calme plat dans un ancrage étroitement limité, où des chaloupes canonnières pou-

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valent venir la bombarder sans périls. Elle était même sous le feu des batteries de l’île d’Amack, et plusieurs boulets, partis de là, tombèrent parmi les vaisseaux de Nelson ; mais tout à coup, et sans qu’on eût pu deviner le motif qui les arrêtait, les décharges discontinuèrent. On sut plus tard que la planche d’affût sur laquelle reposaient les mortiers avait manqué subitement, et que les Danois n’avaient pas trouvé moyen de la remplacer.

La nuit du 1“ au 2 avril fut terrible pour Copenhague. A bord des navires anglais, peuplés de gens à qui les périls de toute sorte étaient depuis longtemps familiers, on ne songeait, au contraire, qu’à préparer le succès du lendemain. Nelson avait à souper un grand nombre de ses officiers, et, selon son habitude à la veille d’une bataille, se laissait aller à une gaieté expansive. Le repas fini, chacun des convives revint à son bord, sauf les capitaines Riou et Foley, qui demeurèrent avec Nelson pour arranger l’ordre de bataille et rédiger les instructions de chaque navire. En attendant, le capitaine Hardy, monté sur une petite barque, explorait le chemin qui séparait les Anglais de l’ennemi, et il alla sonder si près du premier vaisseau danois, qu’il fut obligé d’employer une perche de peur que le bruit du plomb jeté dans l’eau n’éveillât l’attention des sentinelles.

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Les travaux assidus auxquels il se livrait depuis trois jours avaient complètement épuisé Nelson ; son vieux domestique Allen, usant de cette espèce d’autorité que donnent de longs et affectueux services, le contraignit à s’étendre sur un matelas, mais sans obtenir qu’il cessât de dicter pour prendre quelque repos. Hardy revint à onze heures, annonçant que la passe était praticable. Deux heures après, les ordres furent complets, et six secrétaires, assemblés dans la première cabine, s’occupèrent à les transcrire. Nelson, de sa couche dure, les appelait l’un après l’autre et hâtait leur travail, car un vent favorable commençait à se faire ; au point du jour, on annonça qu’il était tout à fait bon. Les secrétaires achevèrent leur travail vers six heures ; Nelson qui, nonobstant ses fatigues, n’avait pas fermé l’œil de la nuit, prit alors un léger repas et donna le signal à tous ses capitaines. Entre huit et neuf heures, les pilotes de la Hotte reçurent ordre de venir à bord du vaisseau amiral. En les consultant, Nelson s’aperçut bientôt qu’il ne pouvait compter sur leurs lumières ; la plupart avaient été contre-maîtres ou seconds à bord des vaisseaux marchands destinés au commerce de la Baltique, mais ils ne connaissaient exactement ni la hauteur des côtes à l’extrémité orientale du Middel-Grund, ni le chemin à tenir pour éviter les bas-fonds.

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Nelson les encourageait vainement à être décidés, explicites et prompts ; le sentiment de leur ignorance prévalait en eux sur ses instances réitérées. Ce fut pour lui un moment d’angoisse dont il s’est toujours souvenu avec amertume : « J’ai vu dans le Sund, disait-il, ce qu’il en coûte de remettre l’honneur du pays à une bande de pilotes n'ayant d’autre pensée que la conservation des navires, d’autre sentiment que celui du danger attaché à leur responsabilité. Qui me connaît saura ce que j’ai dû souffrir ; il regardera comme mon plus grand mérite de m’être hasardé, malgré ces guides ignorants, dans des parages où nous pouvions tous périr. »

Après une longue délibération, le contre-maître de la Bellona se déclara prêt à conduire la flotte ; les autres s’en remirent à son jugement; on les renvoya sur leurs navires respectifs, et à neuf heures et demie, les vaisseaux reçurent ordre de démarrer successivement.

Copenhague. (2 avril 1801.)

L’Edgar, capitaine Murray, partit le premier; YAyamemnon devait le suivre ; mais, mal dirigé, il

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ne put doubler la pointe du banc de sable, et Nelson eut le chagrin de voir son vieux navire échoué sur le Middel-Grund, dans un moment où il pouvait être si utile. Le même accident arriva un peu plus loin à la Bellona, partie la cinquième, et au Bussell qui suivait la Bellona . Ces deux navires, il est vrai, arrivèrent à portée de canon de l’ennemi, mais on n’en eut pas moins à regretter qu’ils n’eussent pu prendre le poste à eux assigné. Ce malheur serait arrivé à beaucoup d’autres navires de la division, si Nelson, s’apercevant que le Bussell et la Bellona n’obéissaient pas à ses signaux, qui étaient d’en venir aux mains avec l’ennemi, n’avait changé tout à coup l’ordre du convoi, dont il prit la direction et qu’il ramena dans le bon chemin ; mais les trois vaisseaux échoués lui firent faute, surtout pour l’attaque de la batterie des Trois Couronnes, qui ne put être tentée qu’avec des frégates.

Les accidents se multiplièrent; et le plan de Nelson, si bien conçu qu’il eût été, pouvait échouer parla. Nous venons de voir qu’il était réduit à neuf vaisseaux de ligne. De ses canonnières, une seule put prendre part à l’action ; les autres, contrariées par les courants, ne parvinrent pas à doubler la pointe orientale du banc de sable. Deux bombardes seulement atteignirent leur poste sur le Middel* Grund, et purent ouvrir sur l’arsenal le feu de leurs

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mortiers, qui passait par-dessus les deux Hottes.

L’amiral, ému de toutes ces contrariétés, parut en proie à des sentiments pénibles jusqu’au moment où toute la division se trouva engagée. Le combat, commencé à dix heures cinq minutes, ne fut général que vers onze heures et demie ; alors l’artillerie danoise, montant à huit cents canons, tonnait à la fois contrôles Anglais, et leur causait un dommage considérable ; mais, au bruit de cette musique aimée, le front de l’amiral s’était éclairci, et sa physionomie joyeuse, sa conversation pleine de sel et d’enjouement, montraient à quel point ces crises violentes étaient en harmonie avec son indomptable nature.

Tandis qu’il arpentait à grands pas son gaillards d’arrière, un boulet vint frapper le grand m;U, et dispersa de tous côtés des éclats de bois: « 11 commence à faire chaud, dit l’amiral en souriant à un de ses officiers; rien n’empêche que, pour nous tous, cette journée soit la dernière. » Puis, s’arrêtant auprès de l’embelle : « N’importe, ajouta-t-il avec émotion, je ne voudrais pas être ailleurs pour bien des trésors. »

Les vaisseaux anglais et la ligne danoise n’étaient séparés que par une longueur de câble, ce qui rendait horribles les effets de l’artillerie ; cependant, ni d’un côté ni d’autre, pendant une heure et de-

mie, le feu ne se ralentit. Sir Hyde Parker, assez voisin du combat pour connaître tous les accidents défavorables qui avaient dû affaiblir Nelson, — et pas assez pour juger les différentes alternatives de la lutte, — éprouvait les plus vives inquiétudes ; et, jugeant, au feu continu de la ligne danoise, que l’attaque allait échouer, il donna, vers une heure, le signal de cesser le combat. Le lieutenant placé en vigie dut en avertir Nelson, qui tit semblant de ne pas l’entendre, et continua sa promenade sur le pont. Au second tour, le môme officier lui demanda s’il fallait répéter le n“ 59 (le signal de la retraite) : « Non! répondit l’amiral... attestez simplement que vous l’avez reçu . ...» Et peu d’instants après, il le lit appeler pour savoir si le signal du combat était encore-hissé. Sur sa réponse affirmative : « Veillez, continua-t-il, à ce qu’il reste en place !... » Puis il reprit sa promenade, agitant le moignon du bras qu’il avait perdu, ce qui attestait chez lui une trésvivc émotion : « Savez-vous, dit-il tout à coup à M. Ferguson, que l’amiral a hissé le n“ 39? » Peu au courant des signaux, son interlocuteur lui demanda ce que celui-là signifiait. « Tout simplement de cesser le combat, » répondit Nelson. Il haussait les épaules en répétant ces paroles qui semblaient lui brûler les lèvres : « Cesser le combat !.. . Que je sois damné si j’obéis!... Vous savez, Foley,

conlillua-t-il en s’adressant à son capitaine, vous savez quejesuis borgne?... Quand je serais aveugle de temps en temps !... » Et plaçant sa lunette sur l’œil dont il était privé, il dit avec une amère bonhomie : « Je vous assure que je ne vois pas le signal!... » Saillie héroïque dont le souvenir ne s’effacera jamais.

L’amiral Graves, placé de manière à ne pas discerner ce qui se faisait à bord de V Éléphant, désobéit de même au signal de sir Hyde, soit par une heureuse erreur, soit, comme Nelson, de propos délibéré. Les autres navires, attentifs seulement à ce que faisait Nelson, n’interrompirent pas un seul instant la bataille.

Le n* 39 sauva pourtant la petite escadre commandée par Riou. Cet intrépide officier, avec deux frégates, la Blanche et Y Alcmène, deux sloops, le Dart et Y Arrow, deux brûlots, le Zéphyr et YOlter, s’était chargé d’attaquer la batterie des Trois-Couronnes, d’en éteindre les feux, et d’y débarquer un millier d’hommes pour la prendre d’assaut ; mais cette tâche était au-dessus de ses forces, et c’est tout au plus s’il aurait pu la remplir avec les trois vaisseaux de ligne qui lui avaient été primitivement accordés. Le feu de la batterie danoise écrasait la petite division, et quand fut donné le signal de la retraite, YAmaxon, sur le point d’étre anéantie.

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n’avail plus d’autre alternative que d’y obéir :

« Que va penser Nelson? » s’écria tristement Riou, contraint de reculer. Blessé à la tête par un éclat de bois, il était assis sur un canon et encourageait ses hommes, lorsque, Y Amazon virant de bord et montrant sa poupe à la batterie des Trois-Couronnesj son secrétaire fut tué à côté de lui. Un autre boulet renversa plusieurs matelots qui balaient les bras de la grande voile: « Allons I mes enfants, cria le capitaine, et mourons ensemble ! » Ces paroles étaient à peine prononcées, qu’un boulet le coupa littéralement en deux. Nelson, qui le connaissait depuis peu et qui l’avait pris en haute estime , regretta vivement cet officier, promis aux plus hautes destinées.

Les chances du combat étaient encore à peu près égales, car les vaisseaux danois avaient, sur ceux de Nelson, l’avantage d’être complètement démâtés, et d’offrir ainsi moins de prise à l’artillerie ; leurs officiers, d’ailleurs, déployaient une intrépidité rare, et trouvaient dans leurs artilleurs le plus noble dévouement. M. de Lassen, qui commandait le Provesten, placé à l’extrémité méridionale de la ligne, fut attaqué par quatre bâtiments. Nelson comprenait bien qu’il importait, avant tout, de ne pas laisser à la dé.’’ense l’appui des batteries placées sur l’ile d’Amack. Ce capitaine se défendit jus-

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qu’à ce qu’il eût fait tuer cinq cents de ses artilleurs, sur six cents qu’il commandait ; les autres et lui se jetèrent à la nage pour fuir leur vaisseau livré à l’incendie, et ne pas amener pavillon.

Le Prince royal de Danemark, placé sur une des batteries, surveillait le combat et donnait ses ordres avec un sang-froid digne des plus vieux capitaines. On vint lui dire que V Indfoeds retten^ particulièrement exposé au feu des Anglais, avait perdu successivement tous ses officiers, et en premier lieu le capitaine Thura, frappé au commencement de l’action. Ce navire avait amené pavillon, mais les Anglais n’avaient encore pu l’aller chercher sous le feu des batteries qui le protégeaient : « Thura est mort, messieurs, dit le prince aux militaires qui l’entouraient ; personne de vous ne veut-il prendre son commandement? » Un capitaine, que sa mauvaise santé avait forcé tout récemment de donner sa démission, réclama d’une voix affaiblie le poste mortel, et se hâta de se rendre à bord. L’équipage, en le voyant, hissa de nouveau pavillon, et lâcha une bordée aux Anglais. Schrœdersee, — ainsi se nommait ce brave officier, — ne trouva sur le pont du navire que des morts, des mourants et des blessés ; et, comme il se penchait pour appeler à bord les gens qui l’avaient amené, une balle vint le frapper mortellement. Un lieutenant dont il

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était accompagné prit alors sa place, et le vaisseau continua de combattre. Ôn cite encore un jeune homme de dix-sept ans, — Villemoës, nous reparlerons de lui, — qui s’attira dans cette mémorable journée l’admiration de Nelson lui-même; à titre de volontaire, il avait pris le commandement d’une batterie flottante, espèce de radeau grossier, sans mûts,et n’ayant pour tout rempart qu’un bordage de face, çà et là percé de meurtrières ; elle portait vingt-quatre canons et cent vingt hommes. Guidant, avec une adresse infinie, cette machine imparfaite, il l’amena jusque sous la poupe même de l’Éléphant, où les canons de retraite ne pouvaient l’atteindre, et là, — nonobstant la fusillade des sol • dats de marine, — il parvint à se maintenir jusqu’à l’issue du combat.

La flotte anglaise avait éprouvé de sérieuses per tes ; l’isis faillit être détruite par le feu supérieur de l’ennemi qu’elle avait à combattre; beaucoup de gens y périrent, ainsi que sur la Bellona et surtout à bord du Monarch qui, plus que tous les autres vaisseaux de la ligne d’embossage, était exposé aux feux de la grande batterie ; il avait, en même temps, à supporter celui du et de la Zélande; aussi perdit-il plus d’hommes qu'aucun autre navire dans tout le cours de la guerre maritime. L’équipage donna un singulier exemple du

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sang-froid que l’on peut conserver au milieu des dangers les plus terribles. Un boulet vint frapper la chaudière où cuisait le repas des matelots, et dispersa de tous côtés les morceaux de viande dont elle était remplie. Ne se souciant pas qu’ils fussent perdus, les matelots n’en laissèrent pas un à terre, et mangèrent sans discontinuer le combat.

Vers deux heures, le feu des Danois cessa par degrés d’être aussi bien nourri, et le colonel Stewart rend compte, en ces termes, de ce qui se * passa, dans ce moment, à bord du vaisseau amiral.

« Après que le Dannebrog eut cessé de tirer, et lorsqu’on le vit llolter à la dérive, on jugea la bataille terminée, au moins en ce qui concernait la ligne des bâtiments que nous avions à notre arrière. Il n’en était pas de même pour ceux qui nous faisaient face, ni pour la batterie des Trois-Couronnes. D’ailleurs, — soit ignorance des usages militaires, soit parce que les renforts qui arrivaient sans cesse à bord des bâtiments dont nous avions éteint le feu ne tenaient aucun compte de ce qu’auparavant ces navires avaient amené pavillon, — les chaloupes envoyées pour assurer nos prises étaient repoussées à coups de canon, aussi bien par les vaisseaux capturés eux-mêmes, que par la batterie de l’île d’Amack. Ceci fit perdre patience à lord Nelson : — « Il faut, remarqua-t-il assez naturellement.

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« que j’envoie à terre, et que ces manœuvres tout « à fait irrégulières cessent à -l’instant même, ou « bien que nous léchions nos brûlots, et que ces « vaisseaux soient incendiés jusqu’à la dernière a planche. » Aces mots, il se retira sur la galerie de poupe, et ce fut alors qu’il écrivit sa fameuse Adresse aux Danois. Voici la teneur de ce document historique :

« Le vice-amiral Nelson a reçu ordre d’épargner « le Danemark aussitôt qu’il cesserait de résister. « La ligne de défense qui couvrait son rivage a « baissé pavillon devant celui de la Grande-Brela- « gne. Mais, si le feu de la ville continue, l’amiral « sera contraint de livrer aux tlammes les vaisseaux « qu’il a déjà pris, sans qu’il lui soit possible de H sauver la vie aux braves qui les ont si noblement « défendus. Les braves Danois sont nos frères , et « ne devraient jamais se montrer nos ennemis. » Cette proclamation était adressée :

Aux FRÈRES DES A^GLAIS, AUX BRAVES DaNOIS.

Le secrétaire qui la copia sur le manuscrit de Nelson (c’était le munitionnaire de VÉléphant) a donné les détails suivants dans une lettre adressée, en 1843, au pemtre Haydon :

« Lord Nelson écrivit sa note sur le revêtement supérieur du gouvernail, et tandis qu’il écrivait, je

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copiais, tous deux debout. L’original fut mis sous enveloppe et cacheté de ses armes. Tout d’abord, et vu l’urgence, j’avais voulu la clore avec un pain à cacheter, mais l’amiral ne voulut pas le permettre. Il demanda un flambeau, fit fondre lui-même la cire, et prit soin que l’empreinte fût aussi nette, aussi régulière que possible. — Ce n’est pas le moment de paraître pressé, ni de manquer à l’étiquette, me fit-il remarquer en môme temps.

L’homme qui rapporta le flambeau dans le poste des malades, où on l’avait emprunté, fut tué en y descendant, et ne reparut plus sur le pont. »

La trôvo. — Conseil de guerre. — Retraite projetée. — Les Danois parlementent. — Lettre au Prince royal. — Mesures de précaution. — Trois navires engravés. — Préoccupations sérieuses. — Nelson excusé. — La Zélande.

Sir Frédérick ïhesiger, qui remplissait auprès de Nelson les fonctions d’aide de camp, fut chargé de porter, sous pavillon parlementaire, la note qu’on vient de lire. Pendant son absence, la Defence et le Ramillies^- appartenant à la division restée sous les ordres de sir llyde Parker, se rapprochèrent, — assez pour inquiéter l’ennemi, sinon pour lui porter

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un dommage réel, — et leur présence fit taire le reste de la ligne danoise, à l’est de la batterie des Trois-Couronnes. Cette batterie, néanmoins, ne cessa pas de tirer. Riou, nous l’avons vu, n’avait pu s’en emparer, . faute des vaisseaux qui étaient destinés à cette attaque, et vers la fin du combat quinze cents Danois étaient venus l’occuper ; on avait donc abandonné, comme impraticable, l’idée de la prendre d’assaut.

Nelson, cependant, tint conseil avec les capitaines Freemantle et Foley, pour savoir s’il conviendrait d’avancer, avec les vaisseaux qui avaient le moins souffert, contre cette partie de la ligne ennemie, restée intacte jusqu’alors. Mais leur opinion très-arrêtée fut qu’il fallait profiter du vent, qui continuait à être favorable, pour tirer la division de la passe difficile où on s’était engagé. Cet avis, donné par deux marins aussi déterminés, prouve qu’ils étaient loin de penser que les Danois fussent à bout de résistance, et qu’ils entrevoyaient de grands périls à rester sous le feu de Copenhague*.

* Ceci confirme, à certains égards, le récit de M. Thiers, qui dit, en parlant de l’empressement avec lequel on accueillit le parlementaire envoyé par Nelson : « Ce fut une faute; car, encore quelques instants, et la flotte de Nelson, presque mise hors de combat, était obligée de se retirer à moitié détruite. Une sorte de négociation s’établit, et Nelson en profila pour

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Leur conseil allait prévaloir, quand, une demiheure après le départ du capitaine Thesiger, un officier danois (l’adjudant général Lindholm), vint à bord de Y Éléphant sous pavillon de trêve ; en même temps la batterie des Trois-Couronnes cessa de tirer, et le combat, qui durait depuis quatre heures, s’arrêta de toutes parts. Le Prince royal faisait demander « dans quel objet la note de Nelson avait été envoyée. » L’amiral lui répondit sur l’heure :

« Le seul objet que lord Nelson ait pu avoir en proposant une trêve a été d’obéir aux lois de l’humanité. Il consentira de grand cœur à la cessation des hostilités, et à ce qu’on rapporte à terre les blessés danois. Lord Nelson se réserve de retirer ses prisonniers valides, et de brûler ou d’emmener, comme il le jugera convenable, les bâtiments capturés. Lord Nelson, en présentant ses respects à Son Altesse Royale, lui demande la permission d’ajouter qu’il se regarderait comme ayant gagné la plus grande et la plus désirable de ses victoires, si le pavillon de trêve présageait aujourd'hui une paix durable, un heureux accord entre le Très-Gracieux

quitter sa ligne d'embossage. Tandis qu'il se retirait, trois de ses vai>seaux, complètement avariés, ne pouvant plus manœuvrer, échouèrent sur le Middel-Grmd. Si, en cet instant, le feu a^ait duré encore, ces trois vaisseaux eussent été perdus. » {Histoire du Consulat et de l'Empire, 1. 11, p. 416.)

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souverain de la Grande-Bretagne et Sa Majesté le roi de Danemark. »

Cette lettre portait pour suscription : Am gouvernement danois. Dès que le capitaine Thesiger fut parti avec mission de la rendre aux mains du prince, Nelson, qui ne perdait jamais une occasion favorable, profita de la circonstance pour tirer ses vaisseaux les plus compromis des positions où ils se trouvaient engagés. Le signal fut donné aux premiers bâtiments de démarrer immédiatement. Ils avaient des bas-fonds à traverser ; plusieurs d’entre eux étaient fort endommagés, et cette manœuvre, enfin, devait s’accomplir sous le feu de la batterie des Trois-Couronnes.

Le premier qui se mit en marche fut le Monarch^ si complètement avarié, qu’un vent un peu fort aurait suffi pour faire tomber toute sa mâture. 11 avait reçu vingt-six boulets dans sa coque. Pas un hauban ne lui restait. Gôné dans ses manœuvres, ce bâtiment échoua sur un banc de sable, que le Gange parvint à lui faire franchir. Deux autres, la Défiance et l’Éléphant, s’engravèrent à un mille de la batterie des Trois-Couronnes, et y demeurèrent plusieurs heures, nonobstant les efforts des équipages épuisés de fatigue. Nelson quitta son bord, pour suivre l’adjudant général Lindholm, aussitôt après que V Éléphant eut touché.' Le ciel s’était sou-

(lainement couvert de nuages; le pavillon blanc lloUait sur des navires démantelés, et couverts de blessés, de mourants, de cadavres, — de cadavres encore sans nom, et parmi lesquels le deuil de chacun allait venir chercher quelque parent, quelque ami, quelque compagnon d’armes. Le Dannebrog, qui brillait depuis trois quarts d’heure, et qui sauta quelques minutes après, complétait l’horreur de ce spectacle accablant. L’amiral en fut vivement ému.

Nelson, d’ailleurs, quoique victorieux, avait un grave sujet de réflexions. La discipline venait d’être ouvertement violée par son refus d’obéir aux ordres de l’amiral, et si ce dernier, humilié par la victoire de son inférieur, voulait le punir d’avoir eu raison contre l’autorité, il n’avait qu’à provoquer, selon son droit, les rigueurs de la loi militaire. « Je me suis battu malgré les ordres contraires, dit Nelson au moment de quitter VÊléphant, et peut-être bien serai-je pendu; mais n’importe!... c’est leur affaire. » A coup sûr, ceci n’était qu’une plaisanterie ; néanmoins elle déguisait une appréhension sérieuse, et une sorte de repentir importun . Sir llyde Parker ne justifia aucune de ces prévisions sinistres, et rendit pleine justice à l’héroïque désobéissance de Nelson. Une suspension d’armes fut convenue pour vingt-quatre heures, et pendant

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la nuit du 2 au 5 avril, tandis que les Anglais assuraient leurs prises, les Danois ramenaient à terre leurs nombreux blessés, qu’une imprévoyance inexcusable avait privés jusqu’alors des secours de la médecine.

Cependant les chaloupes appartenant à la division de sir llyde aidaient à remettre à Ilot les bâtiments engravés. Nelson, qui avait passé la nuit sur son vaisseau, le Saint-GeoryeSj vint de bonne heure, dans une petite chaloupe qu'il appelait son (jig \ s’assurer que l’£/^p/ic«f était hors d’embarras. Le trouvant en effet délivré, il prodigua des éloges à l’équipage, prit à la hâte un léger repas, et alla inspecter les prises qu’on n’avait pas encore occupées. Parmi elles se trouvait la Zélande, vaisseau de 74, qui avait amené le dernier, et depuis lors, allant à la dérive, s’était échoué sur un bas-fond que couvrait le feu de la batterie des Trois-Couronnes. Maintenant qu’il se sentait protégé par elle, le commandant de la Zélande discutait minutieusement les circonstances de la capture, et semblait disposé à prétendre que, son pavillon de commandement n’ayant pas été amené, le vaisseau ne pouvait se considérer comme rendu. Nelson fit avancer aussitôt un brick et trois chaloupes; mais, avant de tenter la voie des

• Gig (prononcer ghig) littéralement toupie, sabot. Ce nom a été donné par extension à une sorte de petite voiture légère.

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armes, il voulut avoir une conférence avec le capitaine de la Zélande. Celui-ci était, — heureux hasard, — une ancienne connaissance de l’amiral, qui l’avait rencontré jadis dans les Indes occidentales. Les premières difficultés se trouvant ainsi aplanies entre eux, Nelson lit valoij ses droits avec tant de chaleur, de conviction, et aussi avec tant de ménagements affectueux, qu’il emporia tout net la question. Les chaloupes s’avancèrent alors, passèrent un câble autour du beaupré de la Zélande., et le brick la prit à la remorque. Ce fut pour les Danois une des plus grandes humiliations de leur défaite. Un de leure officiers, le commodore Steen Bille, courut à la batterie des Trois-Couronnes, et demanda au commandant pourquoi il n’avait pas coulé la Zélande plutôt que de la laisser ainsi emmener par l’ennemi.

Un vendredi saint négligé. — Traversée dilîicile. — Villcmoës. — Négociations. — Deuil public. — Nelson revendiqué par les Danois. — Abandon des prises. — Conditions reUisées. — Échec diplomatique des Anglais. — L'armistice conclu.

On imaginerait difficilement un plus sombre ta- . bleau que celui de Copenhague durant cette journée du 5. C’était le vendredi saint; mais, parmi

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tant de gens qui auraient eu besoin du culte et de ses consolantes cérémonies, personne ne songeait à y avoir recours. Dans la ville, comme à bord de la Hotte anglaise, on vérifiait les pertes de la veille, qui, à vrai dire, étaient considérables. Les Anglais avaient eu neuf cent cinquante-trois hommes tués ou blessés ; la perte des Danois, y compris les prisonniers, n’allait pas à moins de six mille hommes.

Les négociations se suivaient pourtant, et il fut convenu que Nelson aurait, le lendemain 4, une entrevue avec le Prince royal. Ce jour-là, effectivement, il descendit à terre, accompagné seulement de deux officiers, les capitaines Hardy et Freemanlle. Une nombreuse escorte, envoyée pour les recevoir, les conduisit jusqu’au palais. Cette précaution n’était pas inutile, car il leur fallut traverser une foule immense, chez laquelle le respect dû à l’ennemi victorieux n’éteignait sans doute pas tous les ressentiments du vaincu.

Dès cette première entrevue, les préliminaires de la négociation furent posés d’une manière satisfaisante, et Nelson accepta l’invjtation qui lui fut faite de dîner à la table du Prince royal. Pendant le repas, il ne se fit faute de louer les Danois sur leur courageuse résistance. Il voulut même serrer la main de ce jeune Villemoës, dont nous avons raconté plus haut la périlleuse manœuvre.

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« Votre Altesse, dit-il au Prince, devrait en faire un amiral.

— Vraiment ! milord, répliqua celui-ci ; si je faisais amiraux tous ceux de mes officiers qui se distinguent par leur bravoure, je n’aurais pas un capitaine, pas un lieutenant à mon service. »

Pendant les jours qui suivirent, et tandis que les négociations se continuaient, la capitale du Danemark accordait aux victimes du 2 avril, avec une solennité sans exemple, les honneurs de la sépulture. On éleva un monument public sur la place où, dans le premier moment, les cadavres avaient été amoncelés. Au milieu de la cathédrale, et autour d’un catafalque surmonté des couleurs nationales, des jeunes filles, vêtues de blanc, recevaient les offrandes volontaires par lesquelles on venait au secours des veuves, des orphelins, que la terrible journée avait laissés sans maris et sans pères. L’éloquence de la chaire, les chants patriotiques, les cortèges éclatants, stimulaient la munificence du peuple. On distribuait des médaillqs d’or et d’argent aux braves qui survivaient : les peintres, les poètes, rivalisaient d’ardeur pour immortaliser un souvenir qu’on ne jugeait pas indifférent à la gloire nationale. Les Danois célébraient leur défaite presque à l’égal d’une victoire, et un de leurs écrivains voulut, — singulier caprice, — re-

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vendiquer pour le Danemark la gloire conquise par Nelson lui-même, « dont le nom, prétendil-il, attestait l'origine danoise. »

• De toutes les prises faites par les Anglais (six vaisseaux de ligne et huit prames ou bateaux plats', sir Ilyde Parker ne voulut conserver que le Holstew, vaisseau de 64. La Zélande môme fut brûlée avec tout le reste, et cela, dans des eaux si basses, que les Danois, plus tard, purent aisément retirer de la mer les canons de ces différents navires. Nelson se plaignit hautement à l’Amirauté qu’on eût si peu songé, dans cette circonstance, aux intérêts pécuniaires de ses compagnons d’armes, pour lesquels il réclamait une indemnité. Ces griefs bruyants, cette défense assidue des parts de prise, étaient chez lui, — nous le croyons du moins, — des actes de politique autant que de sympathie généreuse.

Le 9 avril, il débarqua de nouveau pour régler ' les conditions de l’armistice. L’amiral Parker avait d’abord voulu que les Danois sortissent de la Confédération des Neutres, qu’ils ouvrissent leurs ports aux Anglais et y reçussent en outre une force anglaise, sous prétexte de les mettre à couvert contre le ressentiment de leurs alliés. Telles étaient les conditions que Nelson, dès le 5 avril, avait portées au Prince royal, et que celui-ci n’avait pas voulu admettre comme base du traité à venir. S’il

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l’avait alors refusé, ce n’était pas pour se montrer plus facile cinq jours après, lorsque les Danois, qui

se croyaient exposés au danger d’une seconde ba-

taille, avaient, dans l’intervalle, ajouté considérablement à leurs moyens de défense. La batterie des Trois-Couronnes était plus redoutable que jamais ; l’ile d’Amack et la ville basse de Copenhague avaient reçu des renforts d’artillerie ; l’escadre danoise, — principal objet de la sollicitude publique, et qu’on s’était bien gardé de faire participer au combat du 2, — retirée maintenant dans les bassins lés plus éloignés de la mer, avait été mise, autant que possible, à l’abri du bombardement et de l’incendie, bref, les Danois étaient prêts à reprendre les hostilités, ce dont les Anglais ne devaient pas se soucier . beaucoup. 11 fallut donc que ceux-ci rabattissent de leurs prétentions premières, et Nelson, — tout en manifestant une orgueilleuse assurance sur l’issue d’un second engagement, — comprit tout le premier cette nécessité diplomatique. Il traita sans ordre comme il avait combattu sans ordre, et lit de lui-méme d'assez importantes concessions.

La durée de l’armistice fut fixée à quatorze semaines; pendant tout ce temps, la flotte danoise devait rester complètement inactive, garder sa position actuelle, et ne faire aucuns travaux ni d’armement ni d’équipement. Les effets de la neutra-

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lité armée, convenue entre les puissances du Nord, demeuraient suspendus quant au Danemark. Les Anglais rendaient leurs prisonniers, mais provisoirement, et sur un état signé double qui leur j)ermettrait de les reprendre si les hostilités éclataient de nouveau entre les deux puissances. La flotte anglaise aurait désormais le droit de prendre sur la côte danoise les rafraîchissements et les vivres nécessaires à la santé de ses équipages

Une difficulté s’éleva touchant la durée de l’armistice. Lcy commissaires danois n’avaient pas caché que la crainte de la Russie entrait pour beaucoup dans leurs résistances à cet égard, et Nelson, payant leur franchise en môme monnaie, leur déclara que, s’il demandait un armistice plus long, c’était pour se ménager le temps d’agir contre la flotte russe et de revenir ensuite à Copenhague. La discussion, posée en ces termes, devint assez

< Les écrivains anglais donnent ainsi la substance du traité de Copenliague. Il omettent de dire que le droit de se ravitailler était borné pour les vaisseaux anglais à l'ile de Zélande; partout ailleurs ils devraient se tenir à une portée de canon de tous les ports et vaisseaux danois, excepté dans la Passe- Royale, qu'ils avaient la faculté de traverser librement pour se rendre dans la Baltique. En outre, rarinistice comprenait seulement les îles danoises et le Julland, mais pas le llolstein, de manière que les hostilités pouvaient continuer sur l’Elbe, et que dés lors ce fleuve restait interdit aux Anglais. (V. l' Histoire du Comulal et de l'Entpire, t. Il, p. 4ÜÜ.)

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vive, et un des négociateurs danois fil allusion à la reprise possible des hostilités. Nelson, qui comprenait assez le français pour saisir cette menace indirecte, ne la laissa pas sans réponse : « Reprendre les hostilités, s’écria-t-il, s’adressant à un de ses amis qui remplissait pour lui les fonctions d’interprète, dites-leur donc que nous y sommes tout préparés. Nous bombarderons, s’il le faut, ce soir môme. » La conférence, néanmoins, se termina sans amener de rupture, et la durée de l’armistice dut être réglée directement par le Prince et par Nelson. Ce fut l’occasion d’un lever solennel, tenu dans les appartements du palais. Le lieu de la scène était admirablement choisi pour une conférence de ce genre, car tous les appartements étaient démeublés d’avance dans la prévision d’un bombardement. Nelson, que les lenteurs diplomatiques et les difficultés sans cesse élevées par l’amiral en chef fatiguaient et irritaient considérablement, fit à celte mesure de rigueur une allusion menaçante. Appuyé sur le bras d’un de ses officiers, tandis qu’on passait dans la salle à manger du Prince : « Je n’ai qu’un œil, lui dit-il, mais il me suffit pour voir que tout ceci brûlerait fort bien. » Un long téte-à-tôle suivit le repas, et l’armistice fut définitivement convenu pour tout le temps exigé par Nelson. On régla également que, si les hostilités étaient repri-

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ses plus tard, elles ne pourraient l’être que quatorze jours après la nouvelle déclaration de guerre.

Polémique d’amiraux. — Mort de Paul !•'. — Second Aboukir rêvé par Nelson. — Méfiances du cabinet russe. — Irrilaiion' de l’amiral anglais. — Tchichagof. — La paix en mauvaises mains. — Nelson quitte la Baltique.

Nous ne pouvons passer sous silence, comme Irait de caractère, la discussion qui s’éleva, deux ou trois jours après le traité, entre Nelson et un des amiraux danois, qui avait publié le réi it soidisant officiel de la bataille du 2. Cet officier supérieur (Olfert Fiseber), non content d’établir que les forces anglaises étaient très-supérieures à celles du Danemark, prétendait que, deux fois dans le cours du combat, le pavillon britannique avait été amené ; que la plupart des bâtiments anglais étaient désemparés, totalement affaiblis ; et que, par exemple, le bâtiment monté par lord Nelson ne tirait plus, une heure avant la fin de la bataille, que par coups isolés. Il insistait enfin sur ce point, que c’était l’amiral anglais, et non point les Danois, qui avait proposé la cessation des hostilités.

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La réplique de l’amiral, adressée au Prince, — mais indirectement, et par l’intermédiaire de l’adjudant général Lindholm, — fut vive cl catégorique; on en jugera par le passage suivant:

« Quant aux absurdités de l’amiral Fischer sur la prétendue victoire des Danois, Son Altesse Royale n’en doit tenir aucun compte. J’ài coulé bas, brûlé, capturé ou repoussé dans le port tous les navires qui formaient la ligne de défense au sud des îles de la Couronne. Cet officier prétend qu’on lui a dit que deux vaisseaux anglais avaient amené. Pourquoi donc n’en a-t-il pas pris possession? Je me suis emparé des siens, moi, dès qu’ils ont fait mine de se rendre... 11 dit encore que le vaisseau sur lequel j’avais l’honneur de voir flotter mon pavillon ne tirait, en dernier lieu, que par coups isolés. Ceci est vrai, car j’ai pour compagnons d’armes des gens froids et calmes qui ne se soucient pas de perdre un seul de leurs boulets... 11 semble triompher de ce que j’ai envoyé à terre un pavillon de trêve. — Vous savez, et Son Altesse Royale sait aussi, que les batteries du rivage, tirant sur nous, écrasaient les vaisseaux danois qui s’étaient déjà rendus, et que, pour riposter, nous n’avions également aucune autre alternative. Or, plaise à Dieu qu’il ne m’arrive jamais d’immoler un Danois lorsque ce Danois ne résiste plus ! A partir du moment où vos

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matelots devenaient nos prisonniers, je devenais leur protecteur. »

Une lettre parfaitement polie et mesurée, que l’adjudant général Lindholm écrivit au nom du Prince, mit un terme à cette querelle privée, et quant à celle des deux nations, on sait comment elle se termina. L’assassinat de Paul I", — accompli dans la nuit du 25 au 24 mars, — et dont la nouvelle, anivée secrètement au Prince royal durant les négociations, ne fut connue de Nelson qu’après son départ de Copenhague, — rompit naturellement la confédération maritime des puissances du Nord. L’un des premiers actes d’Alexandre (ukase du 7 avril 1801) fut de relâcher les matelots anglais que Paul 1“ avait faits prisonniers. En même temps, l’empereur écrivit à sir Hyde Parker pour demander que les hostilités cessassent provisoirement, vu son désir d’adhérer aux propositions amiables que le gouvernement anglais avait faites à son prédécesseur. Nelson était alors à Carlscrona, où les Suédois, avertis par le désastre de Copenhague, venaient de lui adresser des manifestes pacifiques. Suivant sa méthode ordinaire d’aider aux dispositions diplomatiques en déployant jusqu’au bout sa puissance militaire, Nelson voulait que la flotte se portât vers le port de Revel, où une grande partie de l’escadre russe, enfermée par les glaces,

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était à l’ancre dans une baie ouverte et pouvait être attaquée d’un moment à l’autre. Mais sir Hyde Parker, regardant la mort de Paul 1" comme la lin naturelle des hostilités entre les neutres et l’Angleterre, voulut absolument retourner à la baie de Kioge, sur la côte de Zélande, où il jeta l’ancre et resta jusqu’au 5 mai suivant.

A cette époque, sir llyde fut rappelé par le ministère, et Nelson, qui d’avance avait décliné cet honneur, fut nommé, malgré lui, au commandement en chef. Le jour même, il ordonna le départ et partit de Kioge le 7 mai, laissant à Barnholm une portion de son escadre pour surveiller les Suédois. Il emportait l’assurance que le commerce anglais circulerait librement et sans être inquiété dans le Cattégat et dans la Baltique. Pour lui, avec dix vaisseaux de ligne, deux frégates, un brick et unschooner, il fit voile vers le golfe de Finlande. Quatre jours après il était devant la rade de Revel ; mais, bien malgré lui, un temps précieux avait été perdu. Tandis que la flotte anglaise restait immobile dans la baie de Kioge, la mer, dès le 29 avril, avait été rendue par le printemps à la libre navigation, et les Russes, ouvrant un passage dans la glace du port, encore épaisse de six pieds, étaient partis, le 30 mai, pour se réfugier sous les canons de Cronstadt. « Si nous avions pu les attaquer, di-

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sait Nelson, deux heures après notre entrée dans la baie, nulle puissance au monde n’aurait sauvé un de leurs vaisseaux. »

Il regretta moins cette occasion perdue, lorsqu’il cul mis à l’épreuve la bonne volonté du nouveau gouvernement russe, auquel, sans plus de délai, il fit parvenir une demande pour la libération des sujets britanniques et la restitution des biens confisqués sur eux.

La réponse des ministres d’Alexandre, amicale au fond, impliquait cependant quelque réserve, et Nelson y avait donné lieu, en pénétrant sans auto risation, à la tête d’une flotte armée en guerre, dans un port russe. C’était une démarche irrégulière, imprudente, et qui pouvait sérieusement compromettre les deux "pays vis-à-vis l’un de l’autre. On le lui fit sentir de deux manières : d’abord en le priant d’éloigner ses vaisseaux, puis en refusant, dans les termes les plus polis, la visite qu’il annonçait vouloir faire à l’empereur. Avec le caractère que nous lui connaissons, il ne faudra pas s’étonner que CCS manifestations méfiantes aient vivement froissé Nelson : « Les ministres russes, s’écria-t-il, ne m’auraient certainement pas écrit en ces termes si leur flotte eût encore été dans le port de Revel. » Sa réponse ne dissimula point les rancunes qu’il gardait au cabinet de Pétersbourg.

11 y était dit: « La parole d’un amiral anglais, quand il la donne pour expliquer telle ou telle partie de sa conduite, est aussi sacrée que celle de tous les rois de l’Europe, » Et il ajoutait que, «dans d’autres circonstances, il aurait vivement désiré qu’il lui fût permis de présenter à l’empereur scs hommages personnels. »

La restriction n’était pas diplomatique et prouve sufTisamment que Nelson, volontiers courtisan des rois qui réclamaient son appui, traitait avec une fière indépendance ceux dont il croyait avoir à se plaindre. Après la déclaration qu’on vient de lire, il se remit immédiatement en mer, laissant derrière lui un seul brick pour régler les comptes de la flotte et servir aux transports des provisions que les marchands de Cronstadt s’étaient engagés à lui livrer.

ün amiral russe (Tchitchagof) le suivit de prés dans la Baltique, où il était chargé d’aller répondre en personne aux ouvertures de sir Ilyde Parker. Nelson s’entendit mieux aveclui qu’avec les diplomates de la capitale, et ceux-ci, d'ailleurs, en réponse à sa dernière lettre, exprimèrent tous leurs regrets du malentendu qui la lui avait inspirée. On l’informait que les vaisseaux anglais sur lesquels Paul 1" avait mis embargo étaient rendus à la liberté depuis quelque temps déjà ; enfin, on l’invitait

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à venir à Pélersbourg quand bon lui semblerait, et (le telle manière qu’il lui paraîtrait convenable. 11 était alors à Rostock, d’où la flotte retourna bientôt dans la baie de Kioge. Là, Nelson put s’assurer que les Danois, irrités de leur défaite, et leur gouvernement, soumis à l’influence française, n’élaieiit rien moins que disposés à respecter ou à prolonger l’armistice. Ceci motiva une dépêche où il demandait à l’Amirauté si on ne trouverait pas mauvais qu’il tint le langage convenable au commandant en cbefdes forces anglaises : (c Ceci, très-probablement, ajoutait-il, si on me laisse le poste que j’occupe aujourd’hui, fera rompre l’armistice et brûler Copenhague. Toutes sortes de bassesses, toutes sortes d’infamies s’accomplissent ici sous mes yeux et par ordre du Prince royal. On a mâlé des navires, mis à bord des canons, préparé des batteries flottantes, toutes choses à l’encontre du traité... Mon cœur s indigne de voir que la parole d’un prince, et d’un prince apparenté de si près à notre bon roi, est viohie avec autant d’impudeur. Je ne lui ai fait aucunes représentations; elles seraient inutiles, tant que je n’aurai pas en main de quoi les appuyer par la force. Tout ce que je demande, au nom du commandant en chef qui sera ultérieurement désigné, c’est qu’on lui donne des instructions précises. Nous avons ici de quoi rompre vingt

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