‹ Histoire de Nelson, d'après les dépèches officielles et ses correspondances privées;Chapitre 8 sur 18 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

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La descente en Angletcn'e. — La Méduse. — Vaine attaque contre Boulogne. — Un coup de main projeté. — Boulogne encore une fois.

L’Amiraufé ne laissa pas longtemps inactif le grand capitaine de mer que lui rendait le Nord pacilié. Quelques semaines seulement après son retour de la Baltique, Nelson fut chargé d une mission qui pouvait sembler au-dessous de son mérite et de sa renommée, mais qui, dans les idées du temps, avait une importance incontestable.

Les préparatifs faits par le premier Consul sur les côtes de la Manche préoccupaient vivement le peuple et même le gouvernement anglais. Bien qu’on ait affecté, depuis lors, de tourner en ridicule les plans de Napoléon, et que les tacticiens de la

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Grande-Brciagne actuelle se refusent obstinément à reconnaître ce que ces projets avaient de praticable, il n’en est pas moins vrai qu’en 1801 une terl eur générale était répandue en Angleterre, et que le débarquement de cent mille hommes choisis parmi l’élite de nos armées républicaines eût été un coup peut-être mortel porté à la puissante oligarchie des Ïrois-Royaumes. Ce n’était donc pas trop de Nelson pour conjurer un si épouvantable et si prochain péril.

Les apprêts d’une descente en Angleterre avaient commencé aussitôt après que l’assassinat de Paul P’’, attribué à la politique anglaise, eut renversé les projets que Napoléon fondait sur l’alliance de la Russie. Soit qu’il prit au sérieux les soupçons infamants exprimés par lui d’uije manière officielle, quand il avait appris ce fatal événement, — soit qu’il crût l’occasion favorable pour se servir contre l’Angleterre, sa plus redoutable rivale, de l’opinion révoltée et des énormes ressources qu’elle mettait à sa disposition, — il résolut cette fois de la frapper où il la voyait le plus aisément vulnérable. Les côtes de France se couvrirent comme par enchantement de batteries et de redoutes ; on épuisa les arsenaux, on enrôla des armées de travailleurs pour construire et armer une multitude de bâtiments légers, de chaloupes canonnières, de bateaux plats ; une

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immense flottille, rassemblée dans les dilîérents ports qui se trouvent entre le Havre et Anvers, avait son centre à Boulogne, et ces immenses préparatifs plongèrent dans une profonde stupéfaction le peuple qu’ils menaçaient.

Dans de telles circonstances, Nelson ne pouvait refuser un commandement pour lequel il ne se sentait, d’ailleurs, aucune espèce de goût, « et nulle autre aptitude, ajoutait-il, que celle d’un dévouement sans limites. » Il fit donc, avec sa promptitude ordinaire, tous les préparatifs du départ, et, hissant son pavillon à bord de la frégate la Méduse^ il alla reconnaître Boulogne, que l’on fortifiait alors avec le plus grand soin (4 août 1801). La flottille anglaise, composée de frégates, bricks, corvettes et autres bâtiments légers, vint prendre position à dix-neuf cents toises de la flottille française, formée en trois divisions sur une seule ligne d’embossage parallèle au rivage, à cinq cents toises de la côte, et à l’ancre. Elle se composait de gros bateaux canonniers, çà et là soutenus par quelques bricks. Ces bateaux, lourdement construits et difficiles à manœuvrer, reculaient sous l’ébranlement des mortiers, et ceux-ci, chargés de mauvaise poudre, envoyaient difficilement à la distance voulue quelques projectiles mal dirigés. Les bombardes anglaises, rangées en avant de l’escadrille de Nelson,

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étaient donc véritablement hors de portée, et elles purent, sans le moindre péril, canonner pendant une journée entière, commencée à cinq heures du matin, la flottille française. Cette première attaque n’eut pourtant d’autre résultat que de couler bas deux batteries flottantes et de détruire quelques chaloupes canonnières placées à l’extérieur de la jetée. En tout l’affaire tourna contre les Anglais, qui lancèrent en vain un millier de bombes et durent se retirer après cette démonstration illusoire. Nelson était mécontent, mais il jiroclama très-haut que toute expédition partant de Boulogne avorterait nécessairement. Flessinguc, à son avis, ou les ports de Flandre, auraient été mieux appropriés aux convenances d’une campagne aussi aventureuse, qui d’ailleurs, de toutes manières, lui semblait une folie.

La Méduse revint jeter l'ancre à l’embouchure de la Tamise, et Nelson prit ce temps pour soumettre au conseil d’Amirantè le plan d’un coup de main qui, — en très-peu de joui’s et sans employer des forces considérables, — livrerait à l’Angleterre le port de Flessingue ou celui d’Hclvoet ; mais comme l’adoption de ce projet traînait en longueur, et comme, en attendant, Nelson ne voulait pas rester oisif, il décida, au bout de dix jours, qu’il tenterait une nouvelle attaque contre Boulogne. Le 16 août.

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il reparut devant ce petilport avec une division navale beaucoup plus considérable que la première fois.

Mais les Français, en éveil, avaient augmenté leurs préparatifs de défense. Latouche-Tréville s’était hâté de renforcer sa ligne, d’améliorer les munitions, et de placer sur les bâtiments de la flottille trois bataillons d’élite. On s’attendait à l’abordage, et aucune précaution n’avait été négligée pour le repousser vigoureusement. Chaque bâtiment était hérissé de longues tiges de bois munies de pointes ferrées, et garni de filets très-épais et très-solides qui devaient considérablement gêner les assaillants.

L’escadrille de Nelson, partagée en cinq divisions (Somenille, Parker, Cotgrave, Jones et Conn), se mit en mouvement une demi-heure avant minuit, espérant arriver à l’improviste, en ramant, jusqu’à la ligne française, et l’enlever à l’abordage. Le mouvement de la marée contraria le plan d’attaque en emportant à l’est la division Somerville. Elle n’arriva que très-tard sur le lieu de l’action. La seconde et la troisième (Parker et Cotgrave) se jetèrent franchement au centre de la ligne ennemie. Mais elles furent accueillies par un feu tellement nourri, et, quand on en vint à l’abordage, les matelots anglais eurent affaire à des combattants si

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aguorris cl si inirépides, qu’après un combat opiniâtre, et sans pouvoir emmener une seule des embarralioiis, — en très-petit nombre, — dont ils éfaienl parvenus à s’emparer, il leur fallut lâcher prise, aussitèl que le jour, venant à poindre, éclaira leur désastreux échec. Leur quatrième division n’était point arrivée à temps; la cinquième, composée de bombaid(;s, n’avait pu, dans les ténèbres, prendre une part active au combat.

Nelson ne sut pas dissimuler la mauvaise humeur que lui causait ce revers, — assez peu important en (létiuilive, — mais auquel son nom donnait un éclat singulier. Les journaux français ne manquèrent pas de l’exagérer, en portant à cinq ou six cents le nombre des ennemis tués, qui était en réalité de cent soixante-douze. Dans son rapport à l’Amirauté, Nelson alïirma que, « si ses divisions avaient donné en même temps, toutes les chaînes de la France ne l’auraienl pas empôché d’emmener à la remorque la llotlille entière. » 11 faisait allusion à la précaution prise par l’amiral français d’enchaîner au rivage une partie des chaloupes les plus exposées. « Au surplus, ajoutait Nelson, c’est la dernière fois que je laisserai attaquer l’ennemi sans diriger en personne toutes les opérations. J’ai plus souffert de mes inquiétudes, durant cette lutte mal engagée, que si un boulet m’eût emporté la jambe. »

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La mort du capitaine Parker, qui avait eu la cuisse brisée pendant le combat, — et qui succomba quelques semaines après, — l’affectait profondément. Il demanda instamment que l’on conservât pour lui les cheveux de ce brave camarade, « voulant, disait-il, faire enterrer avec lui ces reliques sacrées. » Ce détail pourra sembler bizarre, mais ce qu’on appellerait de nos jours « la sentimentalité» de Nelson est un trait de son caractère que nous ne pouvons laisser dans l’ombre. Nous verrons cette disposition mélancolique de l’homme du Nord se montrer en mainte circonstance, et surtout aux dernières heures de sa brillante carrière.

Lassitude. — Nelson juge bien la paix d’.\miens. — Adiatde Merton. — Réconciliation filiale. — Un duché pour une médaille. — Testament curieux de sir W. Hamillon. — Vaines démarches en faveur de sa veuve. — Horatia Nelson Thompson.

Affligé, mécontent, et jugeant qu’il avait assez fait pour prouver sa volonté d’ôtre utile, il n’aspirait qu’aprés le repos. Ses chagrins domestiques cl sa mauvaise santé augmentaient encore cette disposition misanthropique et farouche qui l’eût fait hésiter, disait-il, à prendre, de tous les postes aux-

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quels son grade le portait, celui qui lui convenait le mieux, le commandement des forces anglaises dans la Méditerranée. Or, justement à cette époque, la paix d’Amiens fut signée, et Nelson, au milieu des cris de joie que poussaient autour de lui ses compatriotes, — il en était profondément humilié, — prophétisa la courte durée de cet armistice ; « C’est une épreuve, disait-il, et cette épreuve nous aura bientôt désabusés. » En attendant, il rêvait le repos, une retraite champêtre, et voulait achever ses jours avec les amis auxquels il avait sacrifié sa félicité conjugale. Sous l’empire de ces idées, il avait acheté, dans le comté deSurrey, le château et le domaine de Merton. Sir William et lady Ilamilton étaient allés s’y installer, et quand il y arriva, beaucoup plus tard, enchanté de cette résidence qu’il n’avait jamais vue auparavant, heureux d’y retrouver partout des embellissements imaginés par la femme qu’il aimait d’un amour sans bornes, il constitua la propriété de telle sorte qu’elle devait revenir toujours au survivant des trois amis qui allaient désormais l’habiter. A force de soins et de ménagements, il parvint aussi à faire accepter, par son père, — qu’elle avait d’abord révolté, — l intimité coupable dans laquelle il vivait avec la fameuse Emma. Le vieillard se laissa persuader, ou feignit de croire qu’une amitié passionnée, — une

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sorte de dévouement platonique, mal apprécié par le monde, et dont lady Nelson avait eu tort de s’inquiéter, — élait le seul lien qui existât entre son fds et lady Hamilton ; illusion difficile à comprendre, mais d’autant plus indispensable au bonheur de Nelson, que le vénérable auteur de ses jours mourut, — peu de temps après leur réconciliation, — âgé de soixante et dix-neuf ans.

Remarquons, en passant, que les derniers services rendus par le vainqueur d’Aboukir à son pays n’avaient pas été, selon lui, aussi complètement reconnus qu’ils auraient dû l’étre. Il fut scandalisé notamment de ce que la ville de Londres, si prodigue de remerciments et de fêtes en d’autres occasions, n’avait témoigné aucune gratitude aux combattants de Copenhague, et s’en plaignit directement au lord-maire, dans une lettre où le dépit pei’sonnel perce beaucoup trop, selon nous, à travers les restrictions d’une modestie personnelle qui manquait aux vertus de Nelson. 11 se plaignit également à lord Saint-Vincent, — contre lequel il croyait avoir de sérieux griefs, et qu’il regardait comme un rival jaloux de sa gloire, — quand il vit que le roi ne distribuait pas aux capitaines revenus de Copenhague des médailles commémoratives comme celles qu’avaient reçues leurs collègues, après les batailles du 1" juin, du cap Saint-Vincent,

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de Campcrdown, et du Nil. Le déboire était, en cette occasion, d’autant plus complet, que Nelson avait expressément sollicité, pour lui et ses compagnons d’armes, cette marque de la reconnaissance royale : « Je soupire après la médaille; je n’y renoncerais pas pour le plus beau duché d’Angleterre, » avait-il écrit. Et la médaille ne fut pas donnée. Nelson ne le pardonna jamais à lord Saint- Vincent.

Il fut frappé, quelque temps après, dans cette vie intime qu’il avait regardée comme le dédommagement final de scs rudes travaux. Sir William Ilamilton, parvenu à un âge fort avancé, mourut dès les premiers mois de 1803, entre sa femme qu’il pressait dans ses bras, et Nelson dont il voulut, à ce dernier instant, serrer la main amie. Ses paroles suprêmes léguaient à ce dernier le soin de réclamer pour lady Ilamilton la récompense que le pays devait, selon eux, aux services de cette altière et capricieuse courtisane. Comme s’il eût voulu absoudre complètement Nelson de l’adultère public qui lui était reproché, sir William lui prodigua tous les témoignages de la plus vive affection. Par son testament , il lui léguait son portrait sur émail, et le déclara « riiommo le plus vertueux, le plus loyal, le plus brave qu’il eût jamais connu. » Le codicille où CCS mots se trouvent est clos par une

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bénédiction solennelle : « Honte à ceux qui ne diront pas Amen! » avait écrit le mourant.

Le traitement diplomatique de sir William cessait avec la vie de l’ex-ambassadeur, et ce traitement de douze cents € (trente mille francs) était à peu près tout son revenu. Aussi Nelson dut-il immédiatement solliciter de M. Addingtoii une récompense pour « les éminents services que lady Ilamilton avait rendus, disait-il, à la flotte de Syracuse, et par conséquent au peuple anglais. » On dit que M. Addington reconnut la dette, mais il ajourna indéliniment de l’acquitter. Nelson, profondément blessé de ce refus indirect, voulut constituer à son amie un revenu égal à celui dont elle jouissait du vivant de sir William. Ce revenu fut payé, mois par mois, jusqu’à la mort de l’amiral.

La mort de sir William précéda de quelques jours seulement la rupture éclatante du traité d’Amiens, et, dès que les hostilités recommencèrent, la flotte de la Méditerranée fut placée sous les ordres de Nelson (mai 1805).

Avant de le suivre devant le port de Toulon, où il devait séjourner pendant plus de deux années, nous aurions peut-être à nous occuper de cette mystérieuse enfant, lloratia Nelson Thompson, dont l’existence était venue, depuis quelques années, cimenter l’union scandaleuse de Nelson et de lady

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Ilamilton. Mais c’est là un sujet de controverse que nous rejetterons à la fin de ce récit, dont il troublerait l’ordonnance historique. Mieux vaut, pour le moment, savoir dans quel but une flotte considérable était rassemblée à Toulon par les ordres du premier Consul.

Reprise du plan d’invasion. — Un fossé à franchir. — Rôle destiné à la flotte de Toulon. — Nelson dans la Méditerranée. — La Victoire. — Manœuvre équivoque. — Rancune et brutalités. — La Sardaigne à vendre. — Les artilleurs en révolte.

A peine Buonaparte avait-il désespéré de la paix, que, reprenant à l'instant même son ancien plan d’invasion, il avait de nouveau assemblé autour de Boulogne, — et à Boulogne môme, — les troupes et les vaisseaux nécessaires à une descente. Là, sous le feu continuel de la croisière anglaise, un port immense se creusait dans le bassin de la Liane, des forts s’élevaient, des péniches, des chaloupes canonnières, des bombardes étaient réunies par centaines. Le premier Consul venait de temps en temps communiquer à ces travaux gigantesques l'impulsion irrésistible de sa volonté. En son absence, l’amiral Bruix, — déjà mourant, mais doué d’une

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rare énergie, — suivait et accélérait les progrès des préparatifs qui menaçaient l’ile orgueilleuse. Ils étaient tels, et les espérances de Buonapartc avaient pris un si vif essor, qu’en regardant, des hauteurs d’Ambleteuse, les côtes d’Angleterre, — à peine plus éloignées que la colline du Calvaire ne l’est des Tuileries, — il disait fièrement de la Manche : « C’est un fossé qui sera franchi dès qu’on aura l’audace de le tenter. »

Mais cette audace pouvait devenir une éclatante folie, si d’avance on ne songeait à tous les obstacles que, dans ce court trajet, la puissance des flots et la marine des Trois-Royaumes devaient opposer aux envahisseurs. Les premiers étaient prévus : on s’était assuré, par vingt épreuves réitérées, que les •bateaux plats tenaient bien la mer et franchiraient au besoin les dix lieues qui séparent Boulogne de la côte opposée. Quant aux seconds, on avait plus d’une chance pour les éviter. Les calmes de l’été, les brumes de l’hiver, pouvaient favoriser le passage de la flottille française, soit en paralysant l’activité des croiseurs anglais, soit en leur dissimulant la mqrche de l’expédition. Dût-on les rencontrer, on était à peu près certain qu’au prix d’une centaine de chaloupes (sur deux mille trois cents qui composaient la flottille) on traverserait le détroit.

Restait une hypothèse, la plus favorable de toutes.

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En amenant tout à coup dans les eaux de la Manche une grandeescadre française, on pouvait, pour deux ou trois jours, disperser la croisière ennemie et se rendre complètement maître du passage. Tel était le projet favori du premier Consul, et la formation d’une escadre dans le port de Toulon n’avait pas d’autre but. Dès le mois de septembre^! 803, il ordonna que dix vaisseaux, quatre frégates, quatre corvettes, — approvisionnés de quatre mois de vivreSy et pouvant embarquer vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes, — se tinssent prêts, pour le mois de novembre, à mettre à la voile. 11 les destinait à une grande combinaison qu’il n’avait pas encore tout à fait arrêtée, — dont il cachait soigneusement l’existence, — et où se retrouve tout entier le génie audacieux du moderne Alexandre. Nous verrons plus tard comment il la réalisa. Provisoirement nous en savons assez pour comprendre que Nelson, chargé de diriger dans la Méditerranée les forces de l’Angleterre, dut avant tout s’établir devant Toulon pour y enfermer l’escadre qui s’y formait. On la croyait destinée à une seconde campagne d’Égypte.

L’amiral Latouche-Tréville commandait cette division de la Hotte française, et c’était à lui que serait revenu l’honneur de diriger toute l’expédition, si, — les ports une fois débloqués, — toutes nos escadres rassemblées sur la Manche eussent agi de

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concert pour forcer le passage. 11 possédait à un éminent degré toutes les qualités du marin, une extrême hardiesse, une infatigable activité, un esprit méditatif et fécond.

Nul doute que, si les circonstances l’eussent demandé, un tel rival eût été heureux de se mesurer avec le plus grand homme de mer de son temps; mais il avait des ordres exprès, et, bien que Nelson, qui désirait vivement une nouvelle occasion de se signaler, lui offrît toutes les facilités imaginables pour sortir du port, Latouche-Tréville se borna toujours à de simples évolutions maritimes, bonnes pour exercer ses équipages. Il y eut cependant une circonstance équivoque où l’amour-propre de Nelson fut mis en jeu, et cet amour-propre était inexorable, rancunier, hors de toute mesure, violent jusqu’à la brutalité. Le choix même dé Latouche- Tréville l’avait offusqué : « On Ta envoyé ici pour me battre, comme il m'a battu à Boulogne, disait-il avec amertume; mais Tenvie semble lui en avoir passé, depuis que nous sommes face à face. » Or, un jour que le gros de la flotte anglaise était hors de vue, le contre-amiral Campbell vint pousser une reconnaissance à l’entrée du port avec trois bàliments, le Canopus, le Douefjal et VAmuzon. Une brise s’étant élevée sur ces entrefaites, Latoucbe-Tréville, à qui elle donnait l’avantage du vent.

sortit — avec quatre vaisseaux de ligne et trois frégates — pour donner chasse à cette division de la flotte ennemie, qui dut s’éloigner à plus de quatre lieues sous peine de subir une rencontre inégale. C’était là, si l’on veut, un avantage assez mince; mais, comme moyen d’action sur l’opinion publique, on crut devoir le mentionner dans les journaux en termes qui blessèrent l’amiral anglais. Il se crut accusé d’avoir fui devant la flotte française, et en écrivit expressément à l’Amirauté en termes d’une excessive violence, envoyant, à l'appui de sa lettre, un extrait du livre de loch tenu sur la Victoire : « Que M. Latouche ose s’aventurer en pleine mer, disait-il, et la lettre qu’il devra écrire pour rendre compte de sa promenade différera, — malgré tout son talent pour la fiction, — de celle qu’il a déjà publiée. . . Depuis sa rencontre avec le capitaine Hawker et r/sis, je n’ai jamais rien entendu dire de lui qui ne fût le fait d’un menteur et d’un poltron... Le mépris est la meilleure réponse aux assertions d’un pareil mécréant. . . » Nous n’avons pas besoin de faire ressortir l’inconvenance grossière de ces paroles, adressées à un digne émule de Nelson, et, pour prouver que ce mépris affecté cachait une ardente colère, sans doute due aux ressouvenirs de s(s revers devant Boulogne, nous n’avons qu’à citer cette phrase d’une lettre familière adressée par Nelson

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à son frère : « Vous avez sans doute lu le récit de Latouche, la chasse qu’il m’a donnée, et ma fuite devant lui. Je garde avec soin ce document précieux, et, — si je prends jamais le fanfaron qui l’a rédigé, — je jure Dieu qu’il \ avalera. »

Oublions ces violences : elles rapetissent les proportions héroïques de la figure que nous avons en- ' trepris de peindre. Il vaut mieux nous occuper des plans que Nelson avait formés, et dont la réalisation l’occupa durant ses longues heures d’inaction, passées à guetter les moindres mouvements d’un ennemi hors d’atteinte.

Nonobstant ses anciennes relations avec la cour de Naples, il n’était pas homme à se dissimuler combien d’abus abritait le pouvoir irresponsable des monarchies absolues. Il voyait chez les peuples de la Sicile, de la Sardaigne, etc., une disposition révolutionnaire qui ne l’étonnait pas, et dont il aurait presque approuvé les tendances. La Sardaigne surtout se débattait alors, appauvrie et comme mourante, sous le poids d’un gouvernement tellement désorganisé qu’il ne savait pas même protéger les cotes contre les déprédations des pirates barbaresques. Nelson avait conçu le projet de faire faire par le cabinet anglais l’acquisition de cette île, — la plus belle de tout le bassin de la Méditerranée, — et qui ne rendait pas, tout

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compte mis au net, plus de vingt-cinq mille (six cent vingt-cinq mille francs) à son misérable monarque. On avait quelque raison de penser que la France songeait à s’en emparer, et qu’une expédition préparée en Corse n’avait pas d’autre objet. Tous les sujets sardes qui avaient, dans le temps, adopté les principes de la révolution française étaient appelés à faire partie de cette invasion, dont il était facile de prévoir l’heureuse issue. Dans de telles circonstances, Nelson pensait qu’on devait à tout prix empêcher la Sardaigne de tomber aux mains du premier Consul, et que, moyennant un demi-million sterling (douze millions cinq cent mille francs), on acquerrait à bon marché une possession fort utile à la marine britannique. Ce plan, soumis par lui au cabinet Addington, n’eut pas d’autres suites, et n’en pouvait pas avoir en présence d’événements qui en détruisaient l’opportunité. En effet, l’expédition destinée à conquérir la Sardaigne cessa bientôt d’occuper le premier Consul, lancé dans une autre voie d’agrandissements et dans des luttes bien autrement sérieuses.

Un autre incident de la vie de Nelson, à cette époque, fut l’espèce de révolte qu’il dut réprimer dans le corps des artilleurs appelés à servir sur les vaisseaux de sa flotte. Se fondant sur une clause ambiguë du Navigation act, les officiers qui com-

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mandaient les troupes de cette arme, — presque tous fort jeunes et fort peu réfléchis, — déclarèrent qu’ils ne voulaient pas se soumettre à l’autorité des capitaines de vaisseau, mais bien exercer une puissance distincte et parfaitement indépendante. Ils refusaient, en vertu des mômes principes, pour tout autre service que celui des pièces, les hommes placés sous leurs ordres, La lettre que Nelson écrivit, en cette occasion, à lord Saint-Vincent, président de l’Amirauté, dira combien ces prétentions inouïes altéraient sa tranquillité,

« Il n’y a vraiment pas, lui disait-il, de véritable bonheur en ce bas monde. Tout allait bien autour de moi, tout me souriait, tout marchait à souhait, quand voici ces enfants, — pas un n’a Tàge de discrétion, — qui se mettent à nous défier, dans les termes les plus irrévérents pour la marine et pour ses chefs. Je vous connais trop bien, mon cher lord, pour ignorer qu’avec votre vivacité ordinaire vous eussiez déjà tout remis en ordre, et que sans doute bon nombre des rebelles seraient déjà destitués. Je suis plus patient, mais non moins résolu à frapper, si les événements le demandent et si mes plans conciliateurs venaient à n’ôtre pas acceptés. Nous sommes, vous et moi, sur le point de quitter le théâtre de notre gloire; mais nous devons à nos successeurs de ne jamais permettre, tant qu’il

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nous restera une langue pour parler et une main pour écrire, que la moindre atteinte soit portée à la discipline maritime. »

Et à Troubridge, son fidèle compagnon d’armes, devenu membre du grand Conseil naval :

« C’est toujours la vieille histoire de cet Acte du Parlement qu’ils veulent détruire à toute force. Mais je compte bien qu’ils n’y parviendront point; sans cela nous pourrions dire adieu à notre suprématie maritime. Nous serions joliment commandés, en vérité! Car, de leur indépendance sur les navires à ce qu’ils soient placés au-dessus des* capitaines, il n'y a vraiment qu’un pas, et très-facile à franchir. Du reste, et grâce à Dieu, mon cher Troubridge, le roi lui-mème ne saurait prévaloir contic l’Acte du Parlement. Bien que ma carrière soit à peu près terminée, ce qui me reste de jours serait rempli d’amertume, — ainsi que l’heure suprême où leur cours sera tranché pour jamais, — si je voyais la marine anglaise sacrifiée à l'arméc de terre. »

Pour prévenir le retour de semblables conflits, il suggéra une idée fort simple, et qui fut adoptée à l’heure même, c’était de créer, pour le service naval, un corps de canonniers spéciaux. L’artillerie de marine n’existe, en Angleterre, que depuis cette époque.

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Nelson et Godoy. — L’invasion plus menaçante que jamais. — Calculs de Napoléon. — Pitt rentre au pouvoir. — Lalouclie- Trévillc remplacé par Villeneuve. — Nouveau plan de l’Empereur. — Rupture de l’Angleterre et de l’Espagne. — Nouveau grief de Nelson.

iXelson aurait voulu, de plus, détacher l’Espagne de l’alliance française, et il n’épargnait rien, dans la mesure de son pouvoir, afin de faire sentir aux Espagnols l’intérêt qu’ils avaient à vivre en paix avec l’Angleterre. Mais il avait affaire à une influence bien supérieure, et le cabinet de Madrid, dompté par Napoléon, ne gardait qu’avec peine les apparences de la neutralité. Le Traité des subsides allait se signer, et pour prix des secours pécuniaires que rjEspagne accordait à la France, afin d’éloigner la nécessité d’une guerre immédiate, le premier Consul promettait de faire rendre à Charles IV, d’abord la Trinité, puis même, — s’il en venait à pouvoir dicter des lois à l’Angleterre, — la célèbre forteresse de Gibraltar.

Il ne faut pas s’étonner qu’à la suite de ces conventions secrètes le prince de la Paix, exhumant une ordonnance de 1771, ait fait fermer les ports

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de l’Espagne aux vaisseaux de guerre anglais, tandis que les corsaires français, librement admis dans ces mêmes ports, en sortaient chaque jour pour inquiéter et ruiner le commerce de la Grande- Bretagne. Nelson se plaignit de cette conduite au capitaine général de la Catalogne, l’informant qu’il

I éclamerait pour tout navire et pour toute escadre anglaise le droit de séjourner dans les ports espagnols, si ce droit était accordé à d’antres puissances.-

II écrivait aussi à l’ambassadeur de la Grande- Bretagne, prés le cabinet de Saint-Ildefonse ;

« Je suis tout prêt à tenir grand compte de la triste position où l’Espagne est descendue ; mais il est de certaines bornes au delà desquelles je ne puis tolérer qu’on me traite sans respect. Nous avons abandonné plusieurs bâtiments français, pris à portée de canon de la côte espagnole, et cependant, de cette même cote, partent en foule des vaisseaux français, lancés contre les nôtres. Votre Excellence peut assurer le gouvernement espagnol que, partout où ses subordonnés toléreront les manœuvres hostiles des vaisseaux français, je donnerai ordre d’attaquer et de détruire ceux-ci. »

La conspiration de Georges Cadoudal, le procès qui s’en était suivi, le changement qu’elle avait amené dans la l'orme du gouvernement, remplissant riiiver de 1805 à 1804, suspendirent la grande

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entreprise de Napoléon contre l’Angleterre, et ce

délai fut encore motivé par la nécessité de corn- «

pléter les escadres de Brest et de Toulon. En i 804, elles étaient armées. Au mois de juillet, l’orage si longtemps amoncelé parut prêt à fondre sur l’Angleterre effrayée. Le nouvel empereur écrivit alors à Latouche-Tréville :

« Par le retour de mon courrier, faites-moi connaître le jour où il vous sera possible, abstraction faite du temps, de lever l’ancre. Instruisez-moi de ce qu’a fait l’ennemi ; dites-moi où se tient Nelson.

«... Entre Étaplcs, Boulogne, Vimereux et Anibleteuse, nous avons 270 chaloupes canonnières, 534 bâtiments canonniers, 396 péniches, en tout 1,220 bâtiments portant 120,000 hommes, et 10,000 chevaux. Soyons maîtres du détroit, six heures seulement, et nous sommes maîtres du monde.

« ... Si vous trompez Nelson, il ira ou en Sicile, ou en Égypte, ou au Ferrol. Je ne pense pas qu’il faille se présenter devant le Ferrol. Des cinq vais-, seaux qui sont dans ces parages, quatre sont prêts, le cinquième le sera en fructidor. Mais je pense que le Ferrol est trop indiqué ; il est si naturel que l’on suppose, si votre armée de la Méditerranée entre dans l’Océan, qu’elle est destinée à débloquer le Ferrol. Il paraîtrait donc meilleur de passer

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très au large, d’arriver devant Rochefort, ce qui nous compléterait une escadre de seize vaisseaux et de onze frégates, et alors, sans perdre un instant, sans mouiller, soit en doublant l’Irlande très au large, soit en exécutant le premier projet, arriver devant Boulogne... »

Cependant, arrivé le 20 juillet à Boulogne, Napoléon put s’assurer que, sans imprudence, on ne pouvait risquer le passage. Il fit dire à l’amiral qu’il différait l’expédition d’un mois.

Justement à la même époque, profilant de l’agitation toujours croissante du peuple anglais, Pitl formait avec Fox une coalition toute-puissante, et renversait le faible ministère Addinglon; puis il reprenait les rênes du pouvoir, en dehors duquel il laissait ses naïfs alliés de l’opposition, que les répugnances du roi lui servaient à exclure sans trop compromettre son caractère politique.

A peine arrivé, il s’armait de soixante mille € (1,500,000 fr.) de subsides diplomatiques, et renouait, sur le continent, son travail de coalitions, profitant des indécisions de l’Autriche, des caprices de la Russie; il inquiétait par là le grand capitaine, qui, des hauteurs de Boulogne, tenait les yeux arrêtés sur sa proie : « Je ne suis pas assez fou, disait Napoléon, pour passer la Manche, si je ne suis pas complètement rassuré du côté du

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Rhin. » Et il hésitait toujours, lorsque la mort de Latouche-Tréville vint retarder encore ce projet tant de fois sur le point de se réaliser.

Ce brave et ardent amiral succomba le 20 août, à Toulon, sur le point d’appareiller.

De là un ajournement forcé, qui remettait, au moins d’un grand mois, la descente en Angleterre. L’escadre de Toulon ne pouvait plus sortir, pourvue d’un nouveau chef, que vers le mois d’octobre, et elle n’arrivait dans la Manche qu’au mois de novembre. Par conséquent, et pour une campagne d’hiver, il fallait songer à d’autres combinaisons.

Villeneuve remplaça Latouche-Tréville. Ce choix fatal sera toujours reproché au ministre Decrès, qu’une vieille amitié décida, et qui donna la flotte de Toulon à un homme indécis, impressionnable, tour à tour exalté jusqu’à l’imprudence, ou timide, abattu au delà de toute raison.

Les plans de l’empereur, jusqu’alors inconnus en partie, — et peut-être moins arrêtés qu’on n’aimerait à les supposer, — furent alors modifiés.

Comptant peu sur Villeneuve, il ne lui réserva pas la haute direction de l’entreprise qu’il avait voulu donner à Latouche-Tréville. La Hotte de Brest, profitant de l’hiver qui lui rendait la liberté de ses mouvements en faisant cesser le blocus continu, devait aller, en novembre, jeter une

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armée française (quinze à dix-huit mille hommes) sur les côtes d’Irlande, et revenir rapidement dans la Manche pour y protéger le passage de la Hottille. Avant le départ de cette division navale, celle de Toulon, entraînant à sa suite tous les vaisseaux de Nelson, qu’on espérait bien dérouter, irait en Amérique reconquérir Surinam et les colonies hollandaises de la Guyane. L’amiral Missiessy, commandant l’escadre de Rochefort, avait ordre de jeter trois à quatre mille hommes de renfort dans nos Antilles, puis de ravager les Antilles anglaises sur lesquelles il devait arriver tout à fait à l’improviste. 11 allait sans le dire qu’une bonne partie des forces anglaises, croisant dans l’Océan, se lancerait sur les traces de l’escadre de Rochefort. Ainsi, les vingt vaisseaux placés sous les ordres de Missiessy et de Villeneuve emmèneraient au loin une grande partie de la flotte anglaise, obligée de porter des secours sur tous les points menacés. Puis, ils pouvaient revenir en Europe, où les dçux amiraux débloqueraient le Ferrol avant de rentrer à Rochefort.

Nous avons dû insister sur tous les détails de ce plan pour ne rien ôter de leur clarté, de leur intérêt, aux événements qui suivirent.

11 ne put être réalisé tel qu’il avait été conçu. Un peu plus tard que l’époque fixée (le 11 janvier), l’escadre de Rochefort s’élança vers les Antilles.

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Villeneuve, retenu par un vent debout dans la rade de Toulon, y resta jusqu’au 18 du même mois. Il appareilla ce jour-là, et parvint, en faisant fausse route, à se soustraire à l’ennemi. Mais une grosse tourmente se déclara pendant la nuit, et l’inexpérience des équipages, formés en partie de conscrits, la mauvaise qualité des matériaux qui se ressentaient de la hâte avec laquelle on avait armé l’escadre, amenèrent des accidents assez sérieux pour ébranler un esprit aussi facilement découragé que l’était celui de Villeneuve. Deux frégates anglaises, qui lui furent signalées au moment où il n’avait à sa disposition que cinq bâtiments en état de combattre, lui firent craindre que toute la croisière ennemie ne fût prête à le rejoindre, et, rétrogradant de soixante-dix lieues, il rentra dans Toulon, malgré les instances du général Lauriston, qui voulait à toute force être transporté à sa destination. Or Gantlieaume, dont tous les mouvements étaient subordonnés à ceux de ses deux collègues, ne pouvait sortir de Brest avant qu’ils eussent détourné sur eux les croiseurs de la Manche et de la Méditerranée. Le temps s’écoulait, et, au mois de mars 1805, les choses étaient encore dans le môme état, si ce n’est que Missiessy et son escadre faisaient, dans des mers lointaines, ,une incomplète, une inutile diversion .

Avant le départ infructueux de Villeneuve, un acte inqualifiable, — et dont les historiens anglais eux-mêmes n’essayent plus de déguiser le véritable caractère, — provoqua la rupture de l’Angleterre et de l’Espagne. Sous prétexte qu’on lui avait refusé de chasser les vaisseaux français du Ferrol où ils étaient bloqués, et d’où ils n’auraient pu sortir sans être immédiatement capturés, — on voit si cette mesure était compatible avec la neutralité plus ou moins sincère du gouvernement espagnol, — l’Amirauté, violant ouvertement le droit des gens, ordonna d’arrêter, sans sommation préalable, tous les vaisseaux espagnols que l’on rencontrerait sur les mers. Cet ordre n’avait qu’un objet : saisir les galions chargés d’or que les colonies d’Amérique envoyaient à l’Espagne. L’unique justification que l’on pût alléguer, c’est que ces trésors étaient, en réalité, destinés à la France, puisque, en vertu du Traité des subsides, elle avait à toucher six millions par mois, prélevés sur les ressources les plus claires du cabinet de Madrid. Quoi qu’il en soit, quatre frégates furent envoyées à la rencontre des quatre galions. Attaqués par des forces numériquement égales, les capitaines de ceux-ci se crurent obligés à se défendre ; ils en auraient été dispensés si un plus grand nombre de bâtiments eût accompli cet odieux abus de la force. Un com-

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bat eut lieu, — combat inégal, — à la suite duquel un des vaisseaux espagnols sauta en l’air avec sa riche cargaison (5 octobre 1804). Nelson l’apprit dès le 12, et ressentit vivement ce qu’il y avait là de fâcheux pour l’honneur de son pays.

Il eut, bientôt après le commencement des hostilités, un autre sujet de mortification. Les officiers, employés depuis si longtemps sur la Méditerranée, où leurs travaux sans gloire et leurs obscures fatigues n’avaient aucune compensation, croyaient, — la guerre étant déclarée à l’Espagne, — que cette guerre allait les dédommager, par les prises qu’ils pourraient faire, de leur fastidieuse et stérile besogne. Mais sir John Orde, investi d’un commandement à part, fut envoyé à Cadix avec une escadrille spécialement affectée à ce service lucratif. Nelson, volontiers mécontent de ses supérieurs, ne manqua pas de faire éclater en cette occasion sa mauvaise humeur habituelle.

« J’avais cru, écrivait-il, — mais non, c’était un vain rêve, un caprice de mon imagination, — j’avais cru, je l’avoue, que mon pays pouvait me devoir quelque reconnaissance. Et voilà comment on me traite! et dans quelles circonstances!... Au reste, ou je me connais bien mal, ou ce n’est pas à moi que je songe surtout. Non ! ce sont mes braves officiers, mes amis, mes camarades, ces nobles

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cœurs, dont le désappointement me préoccupe. De si braves gens! de si fraternels dévouements ! Mon ^ cœur se gonfle quand je pense à eux !... »

Nelson sur les traces de Villeneuve. — En Sicile. — En Égypte.

— Malte. — Toulon. — La Phœbé. — Gibraltar. — Donald

Campbell.

Nous savons déjà dans quelles circonstances Villeneuve était pour la première fois sorti de Toulon, il nous reste à voir quelle fut la conduite de Nelson quand il apprit le départ de l’escadre française. Il était alors à l’ancre sur la côte de Sardaigne, où les îles Madelena forment un des plus beaux ports du monde, lorsque, le 19 janvier, c’est-à-dire le lendemain même du jour où l’amiral Villeneuve avait appareillé, deux frégates (Y Active et le Seahorse) vinrent apporter cette nouvelle si longtemps attendue. A dix heures, la veille au soir, elles s’étaient trouvées prés de l’ennemi, mais l’avaient perdu de vue vers quatre heures du matin.

11 était alors trois heures de l’nprès-midi. Trois heures après, toute l’escadre de Nelson s’élançait dans le détroit formé par Biche et la côte sarde, défilé si resserré que les vaisseaux n’y pouvaient passer deux de front.

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D’après la direction des bâtiments ennemis au moment où ils avaient été signalés, on crut qu’ils devaient doubler la Sardaigne par son extrémité méridionale, et l’on se prépara au combat pour le lendemain matin. Survint la tempête dont nous avons parlé, tempête qui empêchait également Villeneuve de continuer sa route et Nelson de le poursuivre. Pendant dix mortelles journées, l’amiral anglais sillonna dans tous les sens les mers siciliennes sans obtenir aucun renseignement précis sur les desseins des Français, et sans savoir autre chose si ce n’est qu’un de leurs navires, démâté par le gi’os temps, s’était réfugié dans le port d’Ajaccio.

Quand il se fut assuré que Naples, la Sardaigne et la Sicile n’étaient nullement menacées, Nelson crut à de nouveaux projets sur l’Egypte et se hâta d’y courir. C’était la seconde fois qu’il se livrait ainsi, sur les mêmes mers, à une chasse inutile, et qu’il se voyait égaré par des conjectures mal fondées. Sa douleur était grande; mais, si cruelle que lui parût son erreur, il la revendiquait tout entière.

« Je n’ai consulté personne, écrivait-il à l’Amirauté. Aussi tout le blâme de cette fausse opinion retombe sur moi et sur moi seul. Je n’aurais cédé à personne le moindre atome de la gloire qui me lût revenue si j’avais rencontré les Français. Aussi

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ne dois-je laisser à personne la responsabilité que j’ai encourue en m’égarant sur leurs traces. Tout est à moi, le mal comme le bien. » Et, après avoir exposé les motifs déterminants de sa conduite, il ajoutait : « Malgré tous les chagrins que j’éprouve à ce moment même, je sens encore que je devais agir comme je l’ai fait. » 11 écrivait aussi à sir Alexander Bail, gouverneur de Malte : « Quand je me remémore tous les détails de ces tristes journées, il me reste, à défaut de toute autre, mon approbation pleine et entière. »

D’Égypte, il revint à Malte, et apprit là, par des lettres datées de Naples, la rentrée de Villeneuve à Toulon. Il sut aussi qu’un grand nombre de selles et de fusils étaient à bord de l’escadre française, ce qui le confirma naturellement dans son idée que l’expédition était frétée pour l’Égypte. Enfin, ce qui le consolait mieux que tout le reste fut la pensée que les Français n’avaient pu tenir plus de quelques jours sous ces tempêtes qu’il affrontait sans relâche depuis si longtemps : « Ces messieurs, disait-il, ne sont pas encore habitués aux gros temps du golfe de Lytm. Voici vingt et un mois que nous y sommes exposés, et nous n’avons pas encore perdu un espar. »

Il ne faudrait pas croire que ces terribles ouragans, encore qu’il leur tint tête, ne le contrariaient

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jamais et ne gênaient aucune de ses manœuvres. Après avoir navigué, toujours prêt au combat, depuis le 21 janvier, il fut contraint, le 27 février, de jeter l’ancre dans la baie de Pulla, golfe de Cagliari, pour ne pas être entraîné malgré lui sous le vent. Dès que le temps le lui permit, il appareilla de nouveau; mais ce fut pour être, une fois encore, contraint à relâcher dans le golfe de Palma. Il y était le 8 mars, et il en fit le rendez-vous de son escadre. Puis il alla se montrer devant Barcelone, sachant que l’escadre de Villeneuve n’avait pas débarqué les troupes qu’elle avait à bord, et voulant lui faire croire qu’il était en station sur la côte espagnole, afin qu’il reprit plus volontiers la mer.

Vers la fin du mois, cependant, la crainte lui vint que le projet d’expédition n’eût été définitivement abandonné; dans cette idée, il revenait bloquer Toulon, lorsqu’il rencontra, le 4 avril, la Phœbé, chargée pour lui de nouvelles importantes.

Napoléon, après avoir hésité, pendant plus d’un mois, à savoir s’il ne lancerait pas tout à coup sur l’Inde anglaise les deux flottes de Brest et de Toulon, chargées de trente-six mille soldats, qui,’’sous les ordres du général Decaen, pouvaient aller anéantir le vaste empire fondé par Clive et Hastings, Napoléon, disons-nous, en était encore au projet de descente, et, pour le rendre praticable, avait ima-

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ginc une combinaison plus étonnante encore que tous les projets dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. Disposant maintenant de la marine espagnole, il avait pu agrandir notablement les plans déjà élaborés à la lin de 1804.

Missiessy était dans les Antilles. Villeneuve pouvait partir de Toulon au premier vent favorable, toucher à Cadix, y rallier six vaisseaux espagnols et un vaisseau français {l’Aigle) pour aller à la Martinique y rejoindre son collègue. Gantheaume, de son côté, quitterait Brest à la première occasion favorable, c’est-à-dire au premier vent d’équinoxe; avec vingt et un vaisseaux, les meilleurs de sa division, il se porterait devant le Ferrol, comme Villeneuve devant Cadix, pour y rallier, avec les vaisseaux français en relâche dans ce port, une division de la flotte espagnole. De là, il irait à la Martinique compléter un des plus immenses armements qu’on eût jamais vus réunis sur la mer, cinquante à soixante vaisseaux de ligne qui, revenant ensemble dans le détroit de la Manche, le livraient complètement aux desseins du conquérant. A ce plan gigantesque, enveloppé du plus profond secret, — et dont aucun homme en Europe, si ce n’est celui qui l’avait conçu, n’était en état de deviner les détails, — il n’a manqué que de réussir pour en faire le chefd’œuvre du grand Empereur.

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Quand la Phœbé rencontra Nelson, Villeneuve était en mer depuis cinq jours, et, des hauteurs de Toulon, — tandis qu’il s’éloignait poussé par un vent favorable, — on avait acquis la certitude presque complète qu’il échappait à la croisière anglaise.

Où le chercher? où courir? dans quels parages naviguait cet insaisissable ennemi? Les dernières nouvelles le montraient voguant vers la côte d'Afrique. AUait-il en Égypte par la route que Gantheaume avait autrefois suivie? Nelson le crut un moment, et couvrit de ses vaisseaux le canal formé par la côte sarde et celle des régions barbaresques. Certain que son ennemi ne suivait pas cette route, il pensa que les Français avaient pu passer au nord de la Corse, et, dépêchant ses croiseurs dans toutes les directions, il mitlecapsur Palerme. Le 11 mars seulement, il se tint pour assuré que l’ennemi ne descendait pas dans la Méditerranée. Il fit aussitôt partir des "frégates pour Gibraltar, pour Lisbonne et pour Brest, alors bloqué par lord Cornwallis. Puis, — luttant contre des vents contraires, — il prit lui-même, avec toute son escadre, la route de l’Occident. Cinq jours après, un navire neutre lui apprit que les Français avaient été vus le 7, à la hauteur du cap de Gatte. Peu après, il sut, à n’en pouvoir douter, que le lendemain, c’est-k-dire le 8, ils avaient passé le détroit de Gibraltar. Et Nelson,

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jugeant qu’ils pouvaient être, en ce moment même, soit à moitié chemin de la Jamaïque, soit à moitié chemin de l’Irlande, ne put retenir un cri de douleur. La pensée que, grâce à sa vigilance, ils n’avaient du moins rien pu tenter dans la Méditerranée, ne suffisait pas pour le consoler.

Huit jours après, il écrivait au gouverneur de Malte, à sir Alexander Bail ; « Ma bonne étoile m’a définitivement abandonné. Je ne puis avoir un bon vent, pas même un vent oblique. Calme plat et toujours calme plat! Je n’en ai pas moins décidé ce que je ferai en sortant du détroit, dans le cas où je n’aurais encore aucun renseignement positif sur la destination de l’escadre ennemie. Ce malheur constant me désespère et risque de me tuer. Mais des temps comme ceux-ci ne veulent pas un chagrin stérile, et, quels que soient mes sentiments, je ne me laisserai certainement pas abattre. »

Nonobstant tous ses efforts, il n’arriva que le 13 avril en vue de Gibraltar; et les vents étaient tellement contraires, qu’il fallut provisoirement renoncer à l’idée de franchir la passe. Il jeta l’ancre dans la baie de Mazari, sur la côte d’Afrique ; se procura, de Télouan, quelques approvisionnements nécessaires, et, lorsqu’une brise d’orient lui vint enfin en aide, il appareilla derechef, comptant que

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sir John Orde, commandant la station de Cadix, ou des correspondants qu’il avait à Lisbonne, lui donneraient enfin des nouvelles de l’escadre française.

« Si je n’en obtiens pas, écrivait-il à l’Amirauté, j’accorderai probablement créance aux bruits qu’on a fait courir sur leur projet d’aller aux Indes occidentales, et, ce cas échéant, je regarderai. comme un devoir de les y suivre. Je les suivrais bien aux Antipodes si j’étais certain que telle est leur destination. »

Le soin de sa santé lui eût inspiré de tout autres résolutions, car les médecins venaient précisément de lui recommander le séjour de l’Angleterre pendant les chaleurs de l’été.

Sur ces entrefaites, un marin écossais, alors amiral au service du Portugal, — Donald Campbell, le même qui autrefois avait averti des mouvements de la flotte ennemie sir John Jervis, le vainqueur du cap Saint-Vincent, — vint trouver Nelson à bord de la Victonj, et lui démontra que les escadres combinées étaient sur la route des Antilles. Jusque-là tout avait conspiré en leur faveur. Pendant que l’amiral anglais se débattait contre des «

vents du sud et de l’ouest, une bonne brise du nord-est enflait leurs voiles au gré de leurs désirs; en neuf jours elles avaient parcouru la même route qui prend ordinairement tout un mois de trajet.

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Villeneuve, passant devant Carthagènc, où quelques bâtiments espagnols qui devaient se joindre à lui n’étaient pas encore entièrement équipés était allé débloquer Cadix, où sir John Orde n’avait pas de forces suffisantes à lui opposer. Là, Gravina, l’amiral espagnol, l’avait immédiatement rallié avec six vaisseaux espagnols et deux français ; puis tous deux avaient continué leur route, ayant à bord trois mille soldats français et quinze cents soldats espagnols. Six cents hommes, prêts à embarquer, les attendaient à la Martinique, et mille de plus à la Guadeloupe. Ces troupes étaient sous les ordres du général Laurisfon.

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