XL VI
La cliasse recommonct*. — EiTfiui's sur erreui-s. — Soixante et dix jours de course inutile. — Ce qu’était devenu Villeneuve. — Hataille du Ferrol.
En somme, nous venons de voir que Nelson était encore, le 15 avril, en vue de Gibraltar. Il mouilla, le 10 mai, dans la baie de Lagos; le 11 mai seu-
' Telle est la version des êerivaiiis aiij;lais. L’auteur de \ Histoire du Consulat et de l'Empire dit que Salceda, l’amiral espagnol eoinmandanl à Carlliagène, ne put accepter, faute d’ordre, la proposition de Villeneuve qui voulait le rallier à son pavillon. — Voir tome V, page 416.
VIE riE NELSON
lemcnt il s’élança sur l’Océan, et, le 15 mai, après une navigation de six semaines, Villeneuve arrivait à la Martinique. Son escadre, rejointe en route par deux vaisseaux de ligne et une frégate de 44, comptait vingt vaisseaux de ligne, sept frégates de 44, une de 26, trois corvettes et un brick. Nelson n’avait que dix vaisseaux de ligne et trois frégates : « Prenez un français chacun, avait-il dit à ses capitaines, et laissez-moi tous les espagnols!... Quand vous me verrez amener mon pavillon, je vous permets d’en faire autant : mais, jusque-là, défense absolue de se rendre. »
Le 15 mai, il était en vue de Madère. Le 4 juin, il arriva aux Barbades, où ses dépêches l’avaient précédé. Il y trouva lord Cochrane avec deux vaisseaux seulement. Le reste de l’escadre anglaise croisant sur ces mers était alors à la Jamaïque. Il y apprit aussi que les escadres combinées, — aperçues, le 28, de Sainte-Lucie, — devaient avoir en vue d’attaquer Tabago et la Trinité. Ceci lui semblait douteux. Mais, seul de son opinion, il dut agir conformément à l’avis qui prévalait : « Si vous vous trompez, s’écria-t-il, s’adressant aux membres du conseil de guerre, votre erreur me coûte la flotte française. » On embarqua deux mille hommes sous les ordres de sir William Myers, et, dès le lendemain, on fit voile vers Tabago. Là
VIE DE NELSON
un accident vint confirmer l’opinion erronée que l’on avait conçue au sujet des plans de l’ennemi. Un négociant de Tabago ne sachant, au milieu du trouble général, si la flotte ariivait avec des intentions hostiles ou pacifiques, fit sortir un schooner pour la reconnaître et la signaler. Or le signal qu’il avait indiqué pour le cas où l’on rencontrerait les navires anglais était justement celui qui devait annoncer que l’ennemi était à la Trinité. De plus, le crépuscule, survenu presque aussitôt, empêcha de reconnaître cette fatale méprise; et un brick américain, rencontré presque en même temps, confirma la fausse nouvelle, en déclarant, contre toute vérité, qu’il avait été abordé, peu de joui’s avant, à la hauteur de la Grenade, par les Français, naviguant vers les Boccas de la Trinité.
Toute incertitude semblait levée. Les vaisseaux se préparèrent au combat, et, le 7 juin, Nelson entra dans la baie de Paria, espérant qu’il allait rendre les bouches de l’Orénoque aussi célèbres que celles du Nil dans les fastes de la marine anglaise. Mais l’ennemi n’était pas là, et, — frémissant de se voir ainsi égaré par des accidents et des fraudes inévitables, — Nelson, sur nouveaux frais, appareilla vers la Grenade.
Il apprit, en route, que les escadres combinées, arrivées le 14 mai à la Martinique, s’étaient em-
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parées du fort Diamarii à juairinque) et préméditaient d’attaquer la Grenade. Dès le 9 juin, Nelson se trouvait en vue de cette île, et en état de la protéger; mais on lui rapporta que le 8, — au nnoment où elle dépassait Antigoa, — l’escadre franco-espagnole avait capturé un riche convoi escorté par une simple corvette. Enfin, Nelson put se convaincre, — mieux informé de la route suivie par Villeneuve, — que sans les fausses mesures imposées à sa volonté récalcitrante il aurait rencontré les escadres combinées au moment où elles quittaient Port-Royal, et engagé le combat contre elles, au même endroit où, quelques années auparavant, Rodney avait battu l’amiral de Grasse.
Nous n’avons pas besoin de dire à quels regrets il s’abandonnait, et combien il regrettait de n’avoir pas obéi à ses seules inspirations.
A peine regardait-il comme un dédommagement que sa prompte arrivée devant les Antilles anglaises eût prévenu les attaques auxquelles, sans lui, elles auraient été exposées ; à peine songeait-il qu’après tout il était beau de voir fuir devant lui une flotte supérieure du double à celle qui lui dôhnait chasse.
Villeneuve, — dont la bravoure personnelle est hors de question, — n’en montra pas moins, durant toute cette campagne, une prudence poussée si loin
VIE DE NELS(5'j,
qu’elle ressemblaitlT꣙®^usillanimité. Avec quatorze vaisseaux français, six espagnols et sept frégates, — y compris les deux que lui avaient récemment amenés le contre-amiral Magon, chargé de lui apporter les dernières instructions de l’Empereur, — il ne devait pas, comme il le flt, précipiter sa retraite et lui donner l’apparence d’une véritable fuite. Nelson, même réuni à Cochrane, ne pouvait guère avoir plus de quatorze voiles, et le général Lauriston soutenait, avec toute sorte de raisons, que l’on devait au besoin lui livrer bataille. Mais l’amiral français comptait si peu sur ses équipages récemment formés, si peu sur le concours des vaisseaux espagnols, et si peu sur l’état matériel de sa flotte, que l’idée seule d’un engagement avec Nelson semblait lui ôter toute faculté d’agir en homme de cœur.
Malgré les ordres qui lui ôtaient transmis, d’attendre, jusqu’au 21 juin, son collègue Gantheaume, — enfermé dans le port de brest par des vents toujours contraires, — il voulut immédiatement repartir pour l’Europe. A vrai dire, et par suite de circonstances qu’il ignorait, ce parti était, sinon le plus honorable, du moins le meilleur que Villeneuve pût adopter dans l’inlcrùt des nouveaux projets conçus par Napoléon.
En effet, lorsqu’il eut vu échouer sa combi-
vit DE NELSON ÔH
naison, — qui consistait à opérer dans les Antilles, la jonction des trois escadres françaises, pour les ramener ensuite, toutes à la fois, vers la Manche, — l’Empereur, avec cette souplesse et cette
promptitude de jugement qui le caractérisaient à un si haut degré, modifia sur-le-champ son plan d’opération. Il voulut que les escadres combinées revinssent débloquer Gantheaume à Brest, débloquer aussi le Fcrrol où se trouvait une de ses divisions navales, et, ralliant les flottes enfermées dans ces deux ports, se rendissent ensuite dans la Manche.
Villeneuve était donc bien inspiré, sans le savoir, quand il se hâtait de transporter sur le véritable théâtre de la guerre toutes les forces placées sous ses ordres. A retarder son départ, pour attendre Gantheaume qui ne devait pas arriver, il n'eût fait que gaspiller du temps en pure perte.
Il partit le 16 juin.
Le 10 juin, Nelson était encore à la Grenade. Du 10 au 13, il débarqua sur Antigoa les deux mille hommes de sir William Myers, qu’il avait pris à la Barbade, et rallia le Spartiate, de 74 canons; — puis il s’élança de nouveau sur les traces de Villeneuve.
Le 18, il eut une fausse joie. La frégate V Amazone Vint rendre compte d’un renseignement fourni
VIE DE NELSON
par un schooner qu’elle avait accosté. Ce dernier bâtiment avait aperçu les escadres combinées, le
15 au soir, faisant voile vers le nord, et n’ayant guère que quatre-vingt-sept lieues d’avance sur la flotte anglaise. A partir de ce moment, Nelson fut toujours sur le qui vive. Nous trouvons, dans son Journal, la trace des inquiétudes qui l’agitaient.
« 21 juin, minuit, temps à peu près calme; — vu trois planches qui venaient, je pense, de la flotte française. Très-attristé, ce qui est très-peu raisonnable. »
Le 17 juillet, il était en vue du cap Saint-Vincent, et faisait voile vers Gibraltar. Le 18, il écrivait :
« J’ai le cap Spartcl en vue : mais ni la flotte française ni le moindre renseignement sur sa marche.... Combien tout cqci me désole! mais qu’y faire?.... Je n’y puis rien. »
Le lendemain, 19, il jetait l’ancre à Gibraltar; et, le 20, il écrivait encore :
« J’ai atterri pour la première fois, depuis le
16 juin 1803, — et voici deux ans moins dix jours que je n’avais mis le pied hors de la Victory. »
Il retrouvait à Gibraltar son digne compagnon
VIE DE NELSON
d’armes, CollingA^ood, qui était venu établir une station devant Cadix dès qu’on avait su en Angleterre le départ des escadres combinées et la chasse que leur donnait Nelson.
Les deux amiraux s’entretinrent des projets que pouvait avoir l’ennemi. Collingwood, doué d’une grande sagacité politique,' n’avait cependant deviné qu’à moitié les vues ultérieures de Napoléon. 11 pensait que Villeneuve, après avoir débloqué le Ferrol, rallierait les vaisseaux stationnés à Rochefort, de manière à pouvoir se montrer, avec trentetrois ou trente-quatre voiles, à la hauteur d’Ouessant, où la flotte de Brest irait les rejoindre. Puis, formant ainsi un armement énorme, ils iraient, pensait-il, en Irlande, but caché de tant d’efforts.
Du 24 juillet au 12 août, nous voyons Nelson, — qui avait immédiatement repris la mer, après s’être ravitaillé à Tétouan, — croiser du cap Saint- Vincent à Cadix; — puis traverser la baie de Biscaye; — puis enfin, nonobstant les vents contraires, longer la côte nord-ouest de l’Irlande, toujours espérant qu’il atteindra les Français, et toujours déçu dans ses espérances.
Quand il se fut assuré que les conjectures de Collingvsood étaient mal fondées, il jugea que ce qu’il avait de mieux à faire était d’aller renforcer dans la Manche la flotte de lord Cornwallis; et le 15 août
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il rejoignait cet amiral, qui n’avait encore aucune nouvelle de l’ennemi, lorsque, le soir même, il reçut ordre de revenir à Portsmouth avec le Superb et la Victory.
Il obéit et rentra, le 18 août 1805, dans sa patrie, après des efforts incroyables et une campagne telle qu’on en compte fort peu dans les fastes de la guerre maritime.
Ce qu’était devenu Villeneuve, l’histoire nous l’a dit en détail.
A soixante lieues du cap Finisterre, dans les premiers jours de juillet, son escadre fut assaillie par des vents contraires, qui durèrent dix-huit jours, démoralisèrent les équipages et leurs chefs, et donnèrent aux Anglais le temps de se renseigner sur la direction probable des forces combinées. La plus funeste conséquence de ce retard fut de procurer à l’amiral Calder, qui croisait devant le Ferroi, un renfort de cinq vaisseaux de ligne, envoyés par l’Amirauté dès qu’elle put le juger menacé.
Or, sans ce renfort, — qu’il n’aurait pas eu quelques jours auparavant, — Calder n’eût osé risquer le combat du Ferrol, combat dont l’événement resta indécis ; — Villeneuve n’eût pas perdu cinq jours au Vigo, douze jours à la Corogne, et ne se fût pas ensuite réfugié, poursuivi par le fantôme de Nelson, dans ce port de Cadix où il allait lente-
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ment préparer sa terrible défaite: — défaite au-devant de laquelle il eût fallu courir quand elle pouvait-ouvrir, pour quelques jours, l’étroit canal qui sépare la France de l’Angleterre à cette merveilleuse armée d’Austerlitz, commandée par le premier capitaine du monde.
Us sont bien inutiles, ces regrets de l’esprit, qui s’épuise à chercher dans les livres du Destin ce qui aurait pu être au lieu de ce qui a été; mais comment y échapper, lorsque l’on voit, d’un côté. Napoléon épuisant son génie à combiner cette invasion des îles Britanniques, son coup de partie, sa plus hardie, sa plus belle conception, — et, de l’autre, un malheureux officier dont les hésitations, les méfiances, le trouble, le découragement, font avorter ce plan magnifique !
Ce rapprochement sera notre excuse, et maintenant nous reprenons, pour n’en plus sortir, le fil de notre récit, qui d’ailleurs touche à sa fin.
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Honneurs inattendus. — Nelson à Merton. — Tentation suprême.
— Hésitations. — Emma Hamilton l’envoie au feu. — Le cercueil d’Aboukir. — Embarquement. — Enthousiasme populaire.
— Arrivée devant Cadix. — Précautions orgneiUeuses.
Une flatteuse surprise attendait Nelson débarquant à Portsmouth. Il s’assura, dès la première heure, que l’opinion publique, si facile à égarer, appréciait justement ses travaux, encore qu’ils n’eussent pas eu l’éclatante consécration du succès. Une députation du commerce vint le remercier solennellement d’avoir préservé les Antilles anglaises. L’Amirauté lui témoigna la plus complète satisfaction, et l’intrépide marin, que ses immenses travaux avaient mis, pour ainsi dire, hors de combat, n’aspira plus qu’à jouir avec ceux qu’il aimait d’un repos bien chèrement acheté. De la Victoi'yy tous ses meubles furent transportés à Merton-Place, et depuis quelques jours il s’y livrait à tous les charmes d’une vie désormais fixée, quand un matin, à cinq heures, on lui vint dire que le capitaine Blackwood, un de ses compagnons d’armes, porteur de dépêches pour l’Amirauté, désirait l’entretenir en passant.
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Le premier mot de Nelson fut caractéristique : « Vous allez me dire où sont les Français. Je sens là que j’ai encore à les battre. » Blackwood lui raconta sommairement qu’après la bataille navale du Ferrol, bataille dont nous avons indiqué les résultats incomplets, Villeneuve et Gravina, débloquant le Ferrol, avaient rallié les vaisseaux’ qui s’y trouvaient, et s’étaient, depuis lors, enfermés dans la rade de Cadix. « C’est bon, c’est bon, reprit Nelson à plusieurs reprises, je donnerai encore quelque souci à ce M. Villeneuve. » Mais, quand Blackwood l’eut quitté, il recula devant la douleur qu’il allait causer aux siens, à lady Ilamilton, à ses sœurs, en leur annonçant ces nouveaux projets de guerre. Cherchant à se convertir lui-même : « J’ai bien assez fait, leur disait-il une heure après.... Mette au jeu celui qui n’a rien ! »
Mais sa physionomie soucieuse démentait ces propos rassurants ; si bien que lady Ilamilton, le voyant arpenter à grands pas l’allée de son jardin, qu’il appelait familièrement « son gaillard d’arrière, » vint l’y questionner pour savoir ce qui pouvait ainsi l’attrister. Et comme il essayait de lui donner le change : « Je ne m’y trompe pas, lui dit-elle; vous songez aux escadres combinées, à ces deux ans perdus pour les surveiller, aux droits que vous avez sur elles, au chagrin que
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VOUS éprouveriez si un autre que vous mettait la main sur cette glorieuse proie... Nelson, ajoutat-elle, nous regretterons, certes, que vous nous quittiez :.... mais n’importe.... Offrez vos services; ils seront acceptés, et vous vous sentirez aussitôt plus tranquille. Une belle victoire vous attend sans doute encore.... Après l’avoir gagnée, vous pourrez nous revenir, et jouir ici du bonheur que nous vous y réservons. »
A ces mots, prononcés d’une voix émue, les yeux de Nelson se mouillèrent de larmes. « Brave et bonne Emma, s’écria-t-il, s’il y avait beaucoup de femmes comme vous, les Nelson ne manqueraient jamais !.... »
Lord Barham se hâta d’accepter les offres de Nelson, et lui proposa de choisir, sur tous les états de la marine, les officiers et les vaisseaux dont il voudrait s’entourer. «Quant aux officiers, s’écria l’amiral, je vous laisserai les désigner vous-môme. Le même esprit les anime tous ; on ne peut donc mal tomber. »
Il fut convenu qu’on le ferait suivre, presque immédiatement, par tous les bâtiments qu’il voudrait adjoindre a la Hotte de la Méditerranée. La Victor]’, ce navire éprouvé, devait encore porter le pavillon de Nelson.
Avant de quitter Londres, — qu’on nous passe
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ce détail caractéristique, — il manda son tapissier, chez lequel était déposé ce cercueil dont nous avons raconté l’histoire, et qui lui avait été donné jadis par le capitaine Hallowell. Il s’agissait de faire graver sur le couvercle un récit succinct des circonstances dans lesquelles Nelson était devenu possesseur de cet étrange meuble. On eût dit un pressentiment que bientôt on serait appelé à s’en servir; et, pour corroborer ce léger indice, nous pourrions citer une lettre écrite par Nelson à son frère, presque immédiatement après son dernier retour. « Ne parlons pas de la bataille livrée par sir Robert Calder*. Avec le peu de forces que je commandais, je n’en aurais peut-être pas fait autant Si j’avais rencontré ces messieurs, vous
auriez bien pu, vous, mon héritier, passer lord plus tôt que je ne vous le souhaite. Je sais de bonne part qu’ils comptaient s’acharner sur la Vietory. »
A Portsmouth, où il s’embarqua le 14 septembre 1805, une foule avide de contempler le héros de l’Angleterre accompagna Nelson jusqu’au rivage, malgré toutes les précautions qu’il avait prises pour se soustraire aux empressements populaires. Quelques-uns pleuraient, d’autres se mi-
' La bataille du Ferrol.
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rent à genoux, et les sentinelles qui, pour obéir à la consigne, eurent l’imprudence de croiser la baïonnette contre la plèbe enthousiaste furent obligées de battre précipitamment en retraite.
Le 29 septembre, — anniversaire de son jour de naissance, — Nelson, arrivé devant Cadix, prit possession de son commandement, et ses premiers ordres furent destinés à prévenir toutes les manifestations honorifiques par lesquelles sa présence eût pu être révélée à l’ennemi. Il pensait, — orgueil excusable à peine chez un tel homme, — que la terreur de son nom empêcherait Villeneuve de s’aventurer hors de la rade.
De même, il prit soin que les journaux ne pussent annoncer l’arrivée des navires qui venaient, un à un, renforcer son escadre, et enfln, pour complément de précautions, il tenait le gros de sa flotte à cinquante ou soixante milles de Cadix, du côté de l’ouest, près du cap Sainte-Marie. A cet éloignement, il gagnait deux choses : la première, de rassurer et d’attirer l’ennemi; la seconde, de se* garantir contre le danger d’être surpris auprès de Cadix par un vent d’ouest, et emporté malgré lui dans le détroit.
En même temps il resserrait le blocus autant qu’il le pouvait, afin d’obliger, par la disette, les ennemis à sortir du port. C’est ainsi qu’il fit saisir
les bâtiments danois qui, sous pavillon neutre, apportaient dans tous les petits ports de la côte espagnole, depuis Ayamonte jusqu’à Algésiras, des approvisionnements pris dans les ports de France, et destinés spécialement aux escadres combinées.
Attente joyeuse. — La comédie à bord. — Prévisions inquiètes de Nelson. — Point d’honneur et d’étiquette. — Plan d’attaque. — Infaillibilité conditionnelle. — Angoisses de Villeneuve. — Il sort de Cadix.
Tout annonçait, du reste, qu’un événement décisif ne pouvait être attendu longtemps ; et une gaieté, un enthousiasme de bon augure animaient les équipages de Nelson. Presque chaque soir, on jouait la comédie à bord de plusieurs vaisseaux, et l’hymne national, le God save the King, terminait d’ordinaire ces frivoles divertissements.
Voici ce qu’écrivait Nelson à la date du 6 octobre :
« Il faudra, j’imagine, que le pays se mette bientôt en dépense à mon occasion, soit qu’il s’agisse d’honneurs et de pensions, soit d’un monument à m’ériger, car je n’ai plus le moindre doute que, dans très-peu de jours, peut-être dans trés-
peu d’heures, nous n’ayons à livrer bataille. Personne ne peut garantir le succès ; mais, ce dont je me fais fort, c’est d’atlaquer les ennemis si je puis les joindre. Et le plus tôt sera le mieux. Je n'aime pas à garder longtemps ces choses-là sur la concience. »
Ne nous y trompons pas : cette ferme volonté n’excluait point de sérieuses inquiétudes. Nelson n’avait pas de frégates, — et il appelait les frégates « les yeux de la flotte. » 11 frémissait en y songeant, n’ayant pas oublié que, faute de frégates, il avait manqué l’expédition d’Égypte, et livré passage au jeune Buonaparte, alors à l’aurore de sa fortune.
De plus il n’avait encore que vingt-trois bâtiments : — les autres l’allaient joindre, mais s’ils arrivaient trop tard!...
En somme, il ne doutait pas de la victoire :
mais il la voulait éclatante, complète; il ne se tenait pour satisfait que s’il détruisait l’escadre ennemie.
De Carthagéne, de Brest, il pouvait lui tomber sur les bras deux divisions de la flotte combinée. Celle de Rochefort avait pris la mer, et peu s’en était fallu qu’elle n’interceptât deux vaisseaux anglais, V Agamemiton et V Aimable, en route pour venir rejoindre Nelson.
Ajoutez à ces sujets d’ennui qu’il fallait renvoyer en Angleterre sir Robert Calder, traduit devant une
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cour martiale pour y répondre de ce combat du Ferrol, où, sans se laisser vaincre, il n’avait pas vaincu. Or Nelson, dont Calder était l’ennemi personnel, tenait à observer envers lui les formes les plus dignes, et, après lui avoir offert de le garder jusqu’après la bataille, — alors prévue, et qui pouvait lui fournir l’occasion d’une rébabilitation éclatante, — il ne voulut jamais permettre qu’il revint sur un bâtiment de second ordre. Sir R. Calder partit, — quelques jours avant Trafalgar, — sur son vaisseau de 90 canons, si précieux qu’un tel bâtiment dût paraître en ce moment décisif.
Le plan d’attaque, envoyé par Nelson à Collingwood, — avec un billet très-affectueux, — était conçu d’après la nouvelle tactique, à laquelle Nelson devait déjà de si beaux succès.
Les vaisseaux se présentaient dans leur ordre de vitesse et sur deux lignes, ayant pour avantgarde les huit vaisseaux à deux ponts qui marchaient le mieux. — Le commandant en second, ayant l’absolue direction d’une des deux lignes, devait couper la ligne ennemie vers le douzième vaisseau de l’arrière et tourner ensuite vers le centre. — L’avant-garde couperait de son côté la ligne ennemie au troisième ou quatrième vaisseau en avant du centre.
On devait, du reste, adapter ces instructions au
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nombre encore inconnu des bâtiments ennemis. Le point capital était de se trouver d’un quart supérieur à la fraction de l’escadre franco-espagnole qu’on aurait isolée par cette manœuvre, et qu’on placerait ensuite entre deux feux. Nelson ajoutait :
« Que ses amiraux et capitaines, — sachant qu’il s’agissait par-dessus tout d’engager une action décisive., — suppléeraient au manque de signaux en se conformant à cette instruction générale. — Que si les signaux étaient inaperçus ou difficiles à comprendre, un capitaine n’ aurait jamais tort, plaçant son vaisseau côte à côte d’un vaisseau ennemi. »
Il ajoutait encore que le nom de tout officier, matelot ou soldat tué dans la bataille annoncée serait transmis aux administrateurs du Fonds Patriotique, pour qu’on avisât à indemniser les familles qui auraient perdu un de leurs membres dans une affaire où l’intérêt national était si sérieusement engagé.
Telles étaient les préoccupations de Nelson.
Villeneuve était en proie à d’autres soucis.
Il savait, — à n’en pouvoir douter, — qu’un maître indigné l’accusait de lâcheté, presque de trahison. Le ministre de la marine (Decrès), malgré toute l’amitié qu’il lui portait, n’avait pu em-
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pôclier Napoléon de désigner un successeur à ce malheureux amiral. Rosily arrivait à Madrid, et, bien qu’on eût pris la précaution de ne pas annoncer ofiicicllement à Villeneuve que le commandement allait lui être enlevé pour passer dans les mains de ce collègue, il le devina sans peine. Il alla plus loin, — selon son habitude, — dans ses conjectures désespérantes ; il supposa que, destitué purement et simplement, il n'aurait pas même le droit de se justifier aux yeux du maître, en combattant, comme subordonné, sur la flotte qu’il aurait cessé de commander.
Usant alors de ses instructions, qui étaient « d’appareiller lorsque l’ennemi serait devant lui en force inférieure, » il profita, le 19, d’une faible brise sudest pour mettre hors de rade une de ses divisions commandée par le contre-amiral Magon. Celui-ci donna aussitôt chasse aux frégates qui surveillaient les mouvements delà flotte combinée, et, le 19 octobre, à neuf heures et demie du matin, le Mars, répétant les signaux de ces frégates, apprit à Nelson que l’ennemi sortait du port de Cadix. Vers deux heures de l’après-midi, le même jour, nouveau signal que l’ennemi avait pris la mer. Il n’en était rien, cependant, puisque le 20 seulement (28 vendémiaire), Villeneuve sortit du port avec toute la flotte.
Nelson, dès le premier avis, avait ordonné qu’on
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cinglât au sud-est. Il navigua toute la nuit, et à toutes voiles, dans la môme direction. L’aurore du iiO trouva la flotte anglaise à l’entrée du détroit, mais l’ennemi n’était point en vue ; en sortant de Cadix, il avait d’abord mis le cap au sud, puis au sud-est, la brise ayant varié.
A sept heures du matin, les frégates anglaises annonçaient que l’ennemi portait au nord, et Nelson fit voile de ce coté.
Pans l’après-midi, le vent soufflant frais du sudouest, les Anglais crurent un moment que la flotte combinée serait contrainte de rentrer à Cadix; mais, un peu avant le coucher du soleil, le capitaine Blackwood, à qui Nelson avait donné mission spéciale de le tenir au courant de la marche des ^ Français, lui apprit, de YEuryalus, qu’ils paraissaient décidés à tourner vers l’ouest.
« C’est ce qu’ils ne feront pas, s’écria Nelson, s’il est en mon pouvoir de m’y opposer! » Et, comme il supposait toujours chez Villeneuve l’intention de rentrer à Cadix dès qu’il apercevrait la ligne anglaise, il prit grand soin, toute la nuit, de rester hors de vue. Toutefois il demeurait à portée de l’ennemi ; et, de fait, le 21, à la pointe du jour, les deux flottes se trouvèrent en présence. Le soleil brillait, la mer était houleuse, les vagues étaient hautes, mais ne brisant pas.
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Trafalp.'U’ (21 octobre 1805).
Nelson avait sous ses ordres vingt-sept vaisseaux de ligne et quatre frégates; Villeneuve comptait trente-trois vaisseaux et sept grosses frégates*. Cette disproportion était, au reste, plutôt apparente que réelle ; car, — sans user du droit rigoureux qu’on a rarement de rejeter sur un faible allié le déshonneur de la défaite, — il faut bien reconnaître que les vaisseaux espagnols (à quelques exceptions près) étaient fort mal manœuvrés.
On a dit, — nous répétons cette critique sans en assumer la responsabilité, — que l’amiral Villeneuve eut tort de ne pas laisser à son escadre de réserve, commandée par Gravina, et forte de douze vaisseaux, l’indépendance de ses mouvements. Elle -v était au-dessus du gros de l’escadre principale, dans la direction du vent, et pouvait ainsi, selon les besoins du combat, venir prendre à son gré telle ou telle position indiquée par les circonstances. Villeneuve, — craignant peut-être qu’elle ne fût coupée
* Los historiens français disenltronte-trois vaisseaux, cinq frégates et deux bricks.
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et détruite avant qu’il pût lui porter secours, — la fit entrer immédiatement en ligne. Cet ordre, donné par signaux et compris des capitaines de l’escadre, fut généralement considéré comme une faute, car on allongeait sans profit une ligne déjà trop longue, et on se privait d’un détachement mobile appelé à rendre d’utiles services.
Quoi qu’il en puisse être, au moment où le signal de l’attaque fut donné, il faut se représenter la flotte combinée comme se développant sur un espace de cinq à six milles, et présentant à l’ennemi nn front irrégulier. Plusieurs vaisseaux, tombés sous le vent par suite de leurs manœuvres mal exécutées, formaient comme un second rang à la ligne de bataille, et y laissaient des intervalles favorables aux projets de Nelson, qui voulait à tout prix couper cette ligne, et fermer à l’ennemi le chemin de Cadix.
Collingwood, averti, prit la tête de la première division formée sur une ligne de file. Elle était destinée à séparer, du gros de l’escadre combinée, un certain nombre de vaisseaux inférieurs aux siens, et à les écraser, tandis que Nelson, — attirant sur lui l’effort de tout le reste, — empêcherait qu’on leur portât secours. Collingwood montait le Royal- Sovereiyn, bien meilleur voilier que la Victot'ijy et qui dut à cet avantage l’honneur d’arriver le premier au feu. ^
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Nelson avançait, de son côté, en tête des quatorze navires qui composaient la ligne au vent. Quand il vit tout en ordre, il descendit dans sa cabine, et là, cédant à ces instincts religieux que l’homme du Nord apporte souvent au milieu des périls, il écrivit la prière suivante, retrouvée, après le combat, dans les pages de son journal :
O Puisse le Dieu grand, que j’adore, accorder à mon pays, et pour le bien de toute l’Europe, une victoire glorieuse et complète ! Puisse-t-elle n’être ternie par la mauvaise conduite de personne, et puisse l’humanité, après la victoire, être le trait caractéristique do la flotte anglaise ! — Pour moi, je remets ma vie à mon Créateur. Bénis soient par lui les efforts que je vais faire pour servir fidèlement mon pays !... Je lui abandonne et ma destinée, et la juste cause dont la défense m’a été remise. — Amen! amen! amen! »
Étrange aberration de l’esprit! Après l’humble prière du chrétien vinrent les vœux de l’amant, égaré jusqu’à la fin par son adultère passion.
Un Mémoire, — brièvement rédigé dans la forme officielle, et revêtu de deux signatures qui rendaient légalement authentique celle de Nelson, — était annexé au document que l'on vient de lire. Les services de lady Hamilton y sont énumérés.
Elle s’était fait livrer, en 1796, une lettre du
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roi d’Espagne au roi de Naples, son frère, grâce à laquelle on avait pu savoir d'avance que l'Espagne allait se déclarer contre l’AngleteiTe. Ainsi l’occasion avait été offerte de prévenir, par une attaque soudaine, ces projets menaçants. Cette occasion perdue ne l’avait pas été par la faute de lady Hamilton. — C’était encore à l’influence de celle-ci que Nelson avait dû les ordres secrets donnés aux gouverneurs de la Sicile par la reine de Naples; ordres grâce auxquels il avait pu ravitailler sa flotte, repartir pour l’Égypte, et détruire, dans le port d’Aboukir, la flotte française.
Par ces deux motifs, Nelson se croyait fondé à léyuer lady Emma Hamilton au roi d’Angleterre et au peuple anglais. Il leur léguait aussi sa fille adoptive^ — Horatia Nelson Thompson, — et, après avoir rappelé les circonstances solennelles dans lesquelles ce double legs était fait, il dénonçait, en quelques mots, à la munificence du pays les parents qui pourraient lui survivre.
Ce double devoir accompli, Nelson remonta sur le pont, où il se mit à causer fort gaiement avec le capitaine Blackwood, de VEuryalus^ et le capitaine Hardy, commandant la Victory.
A midi, Collingwood recevait le premier boulet de l’escadre française, et s’engageait seul dans les rangs de cette formidable armée. Enveloppé tout
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aussitôt, et perdu dans un tourbillon de boulets dont quelques-uns se choquaient en l’air : « Nelson, disait Collingw’ood à son capitaine de pavillon, donnerait bonne chose pour être ici. » Et Nelson, en effet, poussait au même moment un cri d’admiration qui ressemblait à de l’envie. « Voyez, disait-il, voyez comme Collingwood, ce noble frère, mène au feu son bâtiment! »
Puis, cherchant s’il lui restait quelque chose ü faire, quelque signal à donner, il réfléchit un moment, et, — comme par une inspiration subite, — il appela tout à coup un de ses officiers : « Monsieur Pasco, lui dit-il, transmettez à la flotte les paroles suivantes : L’Angleterre compte que tout le monde fera son devoir. »
Le signal, passant de navire en navire, fut accueilli par des hourras enthousiastes.
Nelson avait parlé comme parlent les héros. Il fut compris par des hommes que la présence du danger mettait pour un moment au niveau de leur illustre chef.
Nelson portait ce jour-là, comme à son ordinaire, son vieux frac d’amiral, chargé de quatre brillantes décorations. Elles le désignaient aux coups des fusiliers tyroliens dont l’ennemi avait couvert ses hunes, et que l’on croyait spécialement chargés de tuer l’amiral ennemi. Lui-même n’en doutait pas,
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cl ses oflitiers chargèrent le cliirurgien du navire de parler au chapelain, afin qu’il adressât, de leur part, à l’amiral, une requête qu’ils savaient bien devoir lui déplaire. Ils voulaient lui demander de changer son habit, ou de couvrir ses éclatants insignes; mais il n’aurait certainement pas accédé à celle prière. « Je les ai gagnés avec honneur, avait-il déjà répliqué à une première suggestion de ce genre, je mourrai avec honneur sans les avoir quittés. »
Du reste, il n’eut pas à repousser une seconde fois celle demande, car le chirurgien, M. Bealty, reçut ordre de quitter le pont avant d’avoir pu exécuter sa mission.
Ce n’csl pas tout. Nos lecteui's ont dû comprendre que, dans une attaque disposée comme celle de Nelson, le premier vaisseau de chaque file, arrivant seul au milieu des ennemis, et, pendant quelque temps exposé seul à tous leurs efforts, devait courir d’immenses dangers.
En général, lorsque l’attaque sur deux lignes de file se fait de face, directement, et debout au corps, pour nous servir de l’expression maritime, elle est considérée comme une des plus périlleuses et des plus téméraires que l’on puisse risquer. Nelson, ménie, ne serait pas excusable, aux yeux des tacticiens, d’avoir ordonné une manœuvie pareille.
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si l’on ne réfléchissait qu’avant tout, et par-dessus toutes choses, il voulait fermer toute retraite à l’ennemi, et déterminer ainsi un engagement décisif.
Ce parti pris, il lui convenait de s’exposer tout le premier aux dangers qui en étaient la conséquence, et on tenta vainement de le déterminer à quitter la Victory, ou de permettre à quelque autre vaisseau de prendre les devants. Un moment, toutefois, cédant aux instances de Blackwood, il fit transmettre aux navires qui le suivaient immédiatement l’ordre de le devancer; mais en même temps, par une inconséquence sublime, il ordonnait d’ouvrir toutes les voiles de la Victory, et rendait impossible l’obéissance au signal qu’on lui avait arraché malgré'lui.
Ce fut ainsi qu’il arriva, — vingt minutes après le premier coup de canon, — h portée du feu. Dès que le Buceutaure, monté par l’amiral Villeneuve, vit approcher le vaisseau de Nelson, — et avant même que ses boulets pussent franchir toute la distance qui les séparait, — les canons commencèrent à jouer. L’un d’eux traversa bientôt le grand perroquet. Nelson jugea qu’il était temps de renvoyer les capitaines de frégates qu’il avait encore à son bord, et reconduisit lui-même, jusqu’au bord de la dunette, celui de YEunjrilus. Blackwood, à ce moment, prit
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la main de son général, — et, comme ils venaient de débattre ensemble les conditions d’une victoire telle que Nelson la comprenait :
— « J’espére revenir bientôt, lui dit-il, et vous trouver en possession de vingt vaisseaux ennemis.
— Dieu vous bénisse!... répliqua l’amiral... mais je ne vous reverrai jamais. »
Trois minutes après, — temps employé à vérifier le pointage des pièces, — les six à sept vaisseaux qui entouraient le Bncentaure lançaient à la fois leurs bordées contre la Victory, dont les cent canons se taisaient encore. Les coups étaient dirigés dans le gréement de ce navire, qu’on espérait désemparer à distance. Il continuait cependant sa marche, se dirigeant vers la Santissima Trinulad, énorme vaisseau espagnol qu’on reconnaissait aisément à ses quatre ponts chargés d’une artillerie formidable, et Nelson arriva à cinq cents mètres de l’amiral français sans avoir éprouvé d’avaries trèsgraves. Mais, à ce moment, la grêle de fer tombe sur son navire avec un redoublement de furie. Son perroquet de fougue est brisé, la roue du gouvernail vole en éclats; huit soldats de marine, groupés sur le pont, sont renversés à la fois par un boulet ramé.
Neslon, qui causait avec le capitaine Hardy, or-
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donne au capitaine Adair de disperser son monde pour éviter de semblables désastres.
Au môme moment, il voit tomber un homme sur lequel deux matelots se précipitent pour le dérober à sa vue : c’était M . Scott, son secrétaire particulier. Nelson devine le nom du blessé : « Pauvre garçon ! » s’écrie-t-il avec l’accent d’une pitié profonde.
Quelques minutes après, un boulet, frappant l’extrémité des bras de misaine, traverse le gaillard d’arrière; il passe entre Nelson et Hardy; un cclatde bois arrache une boucle aux souliers du capitaine, et le blesse légèrement au pied. Tons deux s’étaient tu un moment, et se regardaient l’un l’autre, chacun craignant que son interlocuteur n’eût été atteint. Nelson, rassuré, se prend à sourire : « L’ouvrage, dit-il, est trop chaud pour durer bien longtemps. »
Cinquante hommes étaient déjà tués ou blessés à bord de la Victoi'ijy qui avait aussi perdu un de scs mâts, — et pas un seul coup de canon n’était parti de ses flancs. Nelson vient de s’assurer que, pour couper la ligne ennemie, il faut en venir à l’abordage, et Hardy, qui s’est chargé de choisir son adversaire, porte la Victory sur le Redoutable^ mauvais bâtiment de 74 à qui sa pauvre apparence vaut l’honneur d’être ainsi attaqué Mais, en pas-
• Celte manœuvre n’aurait-elle pas été comprise par l liis-
sanl derrière le Bucentaure^ le vaisseau de Nelson lui lance une bordée terrible à portée de pistolet; puis, dédaignant de répondre au feu du Neptune qui le provoque, il se jette sur le Redoutable, qu’il accoste brusquement après l’avoir dépassé, et qu’il entraîne hors de la ligne ennemie.
Le Redoutable, après une première bordée, craignant d’ôlre envahi par ses sabords, les ferma, et le capitaine Lucas, qui commandait ce navire, ordonna à ses canonniers de se porter dans les hunes, déjà garnies d’habiles tireurs. — Nelson avait une invincible répugnance pour ce mode de combattre, qui met les voiles du navire en grand danger d’étre incendiées, et qui, d’ailleurs, s’il peut amener une plus grande perte d’hommes, ne décide jamais le sort d’une bataille.
A peine le Redoutable et la Viclortj étaienl-ils bord à bord, unis dans une fatale étreinte, que le Téméraire, vaisseau anglais commandé, par le capitaine Harvey, vint accoster, de l’autre côté, le navire français, ainsi pris entre deux feux. Le Téméraire, à son tour, était tlanqué d’un autre
toricn du Consulat et de l'Empire ? 11 dit : « Nolson, qui clierctriit le vaisseau amiral français, crut le reconnaitre, non dans le géant espagnol la Santissima Trinidad, mais dans le Buccnlaure, vaisseau français de 80, et il essaya de le tourner en passant dans l’intervalle qui le séparait du Redoutable. »
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vaisseau français, le Fougueux, capitaine Baudouin, et se défendait d’un côté, tandis qu’il attaquait de l’autre.
Le groupe formé par ces quatre bâtiments était si serré, si compacte, que les lieutenants de la Victorij furent obligés de diminuer la charge des canons, de peur que les boulets, traversant de part en part le Redoutable, n’allassent ravager le Téméraire. Du reste, et tandis qu’ils foudroyaient le vaisseau du capitaine Lucas, ils n’avaient pas cessé d’envoyer leurs bordées de bâbord à la Santissima Trinidad et au Bucentaure.
Les historiens anglais, — dont nous ne pouvons accepter, sans en rabattre quelque chose, le témoignage suspect, — affirment que Nelson, trompé par le silence des canons du Redoutable, et croyant qu’il allait amener, avait deux fois ordonné de cesser le feu. Ils afiirment aussi que, pour ne pas incendier ce navire, les artilleurs de la batterie basse, dans la Victorg, jetaient des seaux d’eau sur les trous ouverts à bout portant par leurs boulets dans les lianes du Redoutable. — Quoi qu’il en soit, le capitaine Lucas songeait si peu à se rendre, que, pour en finir avec la Victory, il venait de commander l’abordage, et il amenait scs vergues pour établir un moyen de passage entre ces deux bâtiments, sans tenir compte des difficultés qu’ol-
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frait l’élévation trés-supérieurc du vaisseau anglais.
En ce moment, il n’y avait pas plus de quinze mètres entre le pont de la Victory et les hunes, les haubans du Redoutable^ d’où parlait un feu roulant de mousqueterie. Les passavants, les gaillards du vaisseau anglais, étaient couverts de cadavres ou de mourants. Quatre-vingt-deux hommes y avaient déjà péri. L’enlre-pont, ambulance des marins, offrait l’aspect d’une boucherie humaine.
Nelson et Hardy se promenaient impassibles sur le gaillard d’arrière, et l’amiral, tournant près de l’écoutille, regardait vers la poùpe de son vaisseau, quand une balle, partie du Redoutable^ et lancée par le mousquet d’un des matelots qui garnissaient les huniers d’artimon, vint frapper l’épaulette gauche de Nelson. Il tomba sur le coup, la face contre terre, sans que Hardy, placé à sa droite, c’est-àdire plus loin du bord ennemi, s’aperçût de sa chute. Mais, en se retournant, il vit un sergent d’infanterie de marine et deux matelots qui s’étalent précipités pour relever l’amiral, et le tenaient, couvert de sang, entre leurs bras.
Ce sang était celui de son secrétaire, tombé peu d’instants auparavant, juste au môme endroit.
Hardy s’avança, murmurant quelques paroles d’espérance. «Non, répondit Nelson d’une voix
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ferme, les Français en ont fini avec moi*; j’ai le dos traversé. »
Sans perdre un instant, Hardy lui jette son mouchoir sur le visage et la poitrine, de manière à masquer ses traits et les insignes de son rang; puis il enjoint aux matelots de porter le blessé au poste des malades.
«Monsieur Bealty! voici lord Nelson I.... Monsieur Beatty ! l’amiral est blessé !....» Ces mots détournèrent sur-le-champ l’attention du chirurgien, qui venait justement de voir expirer deux officiers. Il se précipte, il enlève Nelson, et le porte vers le poste des midshipmeny aidé seulement du munitionnaire.
Chemin faisant, ils trébuchent, et, le choc réveillant Nelson de l’espèce de léthargie où il était tombé, il demande le nom de ceux qui le portent : « Ah! monsieur Beatty, s’écrie-t-il quand le chirurgien lui a répondu, vous ne pouvez plus rien pour moi ; je n’ai plus que bien peu de temps à vivre. »
Le chapelain, mandé sur-le-champ, dit, à peine arrivé, se rappelant les inquiétudes manifestées avant le commencement de l’action : « Vous étiez prophète, Bealty!... »'
Cependant on dépouillait Nelson de ce vêtement
* They hâve doue for me al last. (V. la relation du docteur Beatty, chirurgien de la Yiclot'y.)
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auquel, pcuWlre, il devait sa fatale blessure : « Je vous le disais bien, docteur, c’est fini, » dit Nelson, pendant qu’on procédait à l’investigation de l’endroit où la balle avait frappé.
On s’assura bientôt qu’elle avait pénétré dans les profondeurs du tronc, et que, selon toute apparence, elle s’était logée dans l’épine dorsale. Nelson continuait à dire qu’il était sûr d’avoir les reins brisés. Il sentait, à chaque minute, un filet de sang tomber dans sa poitrine; le bas du corps était déjà dépourvu de toute sensibilité; sa respiration, devenue pénible, lui occasionnait de vives souffrances dans cette partie de l’épine dorsale où il jugeait que la balle avait frappé.
C’en était assez de ces symptômes pour indiquer au chirurgien qu’il n’y avait plus de remède ; mais il ne communiqua ses impressions qu’à un trèspetit nombre de personnes, jusqu’au moment où le gain de la bataille fut bien décidé.
Elle continuait avec fureur.
Au moment où Nelson tomba, cinq vaisseaux anglais étaient seuls sur le champ de bataille, et ces bâtiments, les premiers arrivés, eurent à supporter le premier effort de la flotte ennemie. C’étaient le Royal-Sovereign de Collingwood, le Belleisle^ le Mars, etc. Mais enfin, la ligne était coupée, l’arrière-garde française prise entre deux feux, et
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broyée, comme Nelson l’avait voulu, sans que ni l’avant-garde ni le corps de bataille pussent lui venir en aide.
Vainement Villeneuve appelait-il au feu tous les navires qui ne combattaient pas encore; vainement avait-il menacé de signaler à toute la flotte ces retardataires déshonorés. Dumanoir, avec ses dix vaisseaux, formant la division de réserve, attendait qu’on vînt l’attaquer.
A l’arrière-gardè^ la résistance fut héroïque.
Le Belleisle^ isolé quelque temps au milieu des vaisseaux français, était écrasé, enseveli sous ses mats abattus, lorsque trois autres bâtiments anglais vinrent le protéger contre une canonnade à laquelle il ne pouvait plus répondre. Entre le Mars et le ^Platon, entre le Tonuuut et VAlgésiras, la lutte fut terrible, et la victoire longtemps balancée. Mais, — nonobstant les prodiges de valeur qui signalèrent ce jour-là les Cosmao, les Magon, les Gourrége, les Villemadrin, les Camas, — les vaisseaux français, presque toujours attaqués par deux ennemis à la fois, étaient accablés l’un après l’autre. Le Santa-Auna, engagé vergue à vergue contre le Rogal-Sovereifjn, — après une épouvantable bordée, qui, balayant ses batteries de l’arrière à l’étrave, lui avait tué ou blessé quatre cents hommes, — fut le premier à se rendre, alors qu’il était démâté de
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tous ses mAts depuis une demi-heure. VAlgésiras, VAigle^ le Swiftsure, le Berwick^ subissent tour à tour la môme destinée. V Achille, incendié par la mousqueterie de ses huniers, et dont s’écartent au plus vite les trois navires anglais qui l’attaquaient, linit par sauter en l’air avec une partie de son équipage.
Bref, l’arrière-garde est écrasée, mais non sans avoir coûté cher au vainqueur. Sur les seize vaisseaux de Collingwood, dix avîiient pris une part plus active que les autres à ce terrible carnage; tous, ou presque tous, y avaient perdu une partie (le leurs équipages; tous, ou presque tous, étaient hors d’état de combattre encore. Mais les six autres, arrivés trois heures après le commencement de l’action, n’avaient presque pas souffert, et triomphaient sans peine d’ennemis à peu près détruits.
Au centre, le Bncenlaure et la Sanlissima-Trinidad sont entourés par quatre vaisseaux assaillants, le Neptune, le Léviathan, le Conqueror et V Africa, qui les canonnent avec furie. Villeneuve s’étonne que Dumanoir, dont les dix vaisseaux n’ont pas encore fait un mouvement, n’arrive pas à son aide. Il l’appelle enfin par un ordre positif, que Dumanoir a compris, et qu’il va exécuter ; mais la manœuvre commandée, — grâce à l’hésitation trop longtemps prolongée du chef de l’aile
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droite, — ne peut s’effectuer assez promptement pour changer le sort des deux vaisseaux entourés. Le Bucenlaure et la Santissima-Trinidad ne répondent plus que faiblement aux bordées dont on les accable. Leurs mâts s’abattent l’un après l’autre, et, quand cinq vaisseaux de l’avant-garde arrivent pour leur porter secours, ils ont aflaire à quatre nouveaux combattants anglais qui repoussent cette tardive attaque.
Villeneuve, sur le champ de bataille, n’avait plus montré aucune indécision, aucune crainte. Au début du combat, croyant que Nelson allait l’attaquer, on l’avait vu saisir l'aigle de son vaisseau, qu’il voulait jeter à bord de la Victonj ; « Nous irons la reprendre ou mourir!... » criait-il à son équipage électrisé. Quand le Bucentaure, complètement démâté, criblé de boulets, n’ayant plus de canons qui ne fussent ou démontés ou masqués par les débris de la mâture, se trouva sans ressources devant l’ennemi qui accourait pour s’en emparer : « Le Bucenlaure^ s’écria l’amiral, a fini sa tâche : la mienne n’est pas terminée, » et il cherchait un canot qui pût le conduire à bord d’un autre bâtiment; mais les boulets anglais ïi’avaient pas respecté une s(mle embarcation. Toutes étaient en pièces. Il fallut se rendre.
Le chef de la flotte combinée fut conduit sur un
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canot anglais à bord du Mars. La bataille était alors décidée, et il n’appartenait plus à personne d'arracher à Nelson celte dernière palme, achetée au prix de sa vie.
Agonie et mort de Nelson.
Oublions maintenant ces scènes de tumulte, cette ardeur du combat qui dure encore, — ces boulets qui se croisent et s’entre-choquent, — ces mâts qui tombent chargés de matelots que leur chute écrase, — et tournons nos regards vers cette salle étroite, obscure, où, dans une atmosphère épaisse, étendu sur un lit souillé de sang, entouré de ses officiers, pour la plupart blessés comme lui, le vainqueur de ïrafalgar achève de vivre.
De temps à autre, par les écoutilles et les sabords, un bruit de voix humaines y pénétrait : « Que signifient ces cris poussés sur nos tètes? » demandait Nelson. Un lieutenant étendu [)rès de lui se soulève sur son coude, et lui répond : « C’est un ennemi qui amène pavillon. » Nelson sourit alors, et semble moins accablé. Mais son front est
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brûlant, sa gorge aride : « De l'air, de l'air! à boire, à boire ! » Il répétait, de minute en minute, ces mots que l’angoisse suprême appelait sur ses lèvres. On agitait autour de lui des feuilles de papier; — on approchait de sa bouche un verre de limonade ; — et ce supplice durait depuis une heure et demie, quand le capitaine Hardy, pour la vie duquel il témoignait une vive sollicitude, reparut enfin à son chevet. Nous ne voulons rien ôter, rien ajouter au récit de cette entrevue, donné par un témoin irrécusable.
« Ils se serrèrent affectueusement la main, et lord Nelson demanda aussitôt : « Eh bien, Hardy, « comment va la bataille? la journée est-elle pour « nous? — Tout va bien, milord, répondit le capi- « taine Hardy. Nous avons déjà douze ou quatorze « prises. Mais cinq vaisseaux de l’avant-garde en- « nemie viennent de virer de bord et semblent avoir n le projet de porter sur \aVictory. J’ai appelé autour « de nous deux ou trois vaisseaux frais, et nous les « recevrons, j’y compte, de manière à leur ôter « l’envie d’y revenir.' — J’espère, reprit Sa Sei- «gneurie, qu’aucun de nos vaisseaux ne s’est «rendu? — Non, milord, répondit le capitaine. « H n’y avait pas à s’inquiéter de ceci. » Lord Nelson reprit aloi’s : « Je suis un homme mort, « Hardy. Je m’en vais grand train, et n’en ai pas
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lUr.iUf n'uMtU i»as r-nc/»re fierdu tout ejqwir de la ^ie de l'amiral. « Oh! non, répondit </ lord .\Hmmi.... Me sauver est impossible.... J'ai « les reins traversés; Beatty vous le dira luiu même, »
tlepemlaiit Dumanoir approchait, et venait tenter ((lie Miiiie iillti(|iie contre la Victory. Hardy, cédant /i la iiêresHilé, (|nilta de nouveau son amiral expiniiil. Iatrsi|iril eut commundé le feu, la première lioi'dèc éltniiila douloureusement les nerfs de Nel- Noii, i|iii aKoiiisail, el, apostrophant son navire bienaimé : « Viclorn^ Victonj^ lui disait-il dans une sorte de délire, vous me faites un mal horrible. » Puis il ajouta (|U(d(|ues secondes après : « Comme nous It'uous tous II la vie ! » Néanmoins il avait enjoint plusieurs fois au chirurjiien de porter ses soins aux blessés pour lesquels il ivstail quelque espérance; el, liis'' de sa lor|H‘ur |K\r K's plaintes d*un matelot mutilé, que quelqu'un venait de heuiler au |»ass:ik:v', — il bb\ina viveuH'ut la cnielle négligence qui avait amené ivt .aivident.
l'iuquante minutes s'tssmlèmit ainsi vlaws des svvuOmuv'x's telUnuent atrvHV's, que Xebsvn^ plus
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d’une fois, souhaita la mort. — « Et cependant, ajoutait-il, on aimerait à vivre un peu plus longtemps. » Le capitaine Hardy reparut alore. Tenant dans sa main la main de Nelson, il essaya de lui rendre moins amères les approches du trépas, en lui parlant de leur éclatante victoire. « On ne peut encore distinguer chaque vaisseau, lui dit-il, mais je gagerais que quatorze ou quinze se sont déjà rendus. — C’est bien, répliqua Nelson ; pourtant il m’en fallait au moins vingt. » Et, donnant alors à sa voix une singulière emphase : « Jetez l’ancre, Hardy, jetez l’ancre ! » Le capitaine, oubliant à qui il parlait, crut devoir rassurer Nelson en lui disant que Collingwood, prévenu du fatal événement, allait prendre sans aucun doute la direction des manœuvres. « Non pas tant que je serai en vie ! » s’écria Nelson, et, par un mouvement involontaire, il essaya de se dresser sur son séant. Ses forces épuisées le trahirent, et retombant aussitôt : « Eh bien, non. Mais jetez l’ancre I ... — Faut-il faire le signal? demanda Hardy. — Certainement; car, moi vivant, on mouillera. »
Une faiblesse excessive succédant à ce mouvement de passagère exaltation : « Je ne serai plus d’ici à quelques moments, » dit-il au capitaine... et il ajouta : « Vous ne me jetterez pas à la mer? — Certes!... non, » se hâta de répondre Hardy. — Je
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m’en rapporte donc à vous, reprit Nelson... Prenez soin de ma chère lady Hamilton. »
Il demanda bientôt qu’on le tournât sur le côté droit, et, ceci fait ; « Je voudrais, dit-il d’une voix toujours plus faible, n’avoir pas quitté le pont du vaisseau.... puisque aussi bien c’est une chose finie. » La respiration commençait à lui manquer : « Docteur, dit-il au chaj)elain avec un effort visible, je n’ai pas été un bien grand pécheur... Rappelezvous, ajouta-t-il presque aussitôt, que je lègue à mon pays lady Hamilton et ma lille Horatial... » La soif, l’étouffement, augmentaient d’intensité. Nelson n’ouvrit plus les lèvres que pour demander à boire et de l’air. Un quart d’heure après que Hardy l’eut quitté pour la seconde fois, il cessa même de pouvoir articuler ces faibles paroles.
Le chapelain et un aide, qui soutenaient le lit de manière à tenir le mourant couché à demi, ne l’entendant plus parler, se gardèi’ent de le troubler par des allocutions indiscrètes. Au bout de cinq minutes, le chirurgien, prévenu que l’amiral était à l’agonie, vint vérifier le fait, et, s’agenouillant près du lit, prit sa main, qu’il trouva déjà glacée. Quand il sentit sur son front, également refroidi, la main du chirurgien, Nelson rouvrit une dernière fois les yeux, mais pour les refermer presque aussitôt. Beatty le quitta de nouveau quelques instants,
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et, trois minutes après, Nelson rendit à Dieu l’àme d’un héros. Il était quatre heures trente minutes.
Or, à quatre heures trente minutes ‘ , l’amiral Gravina envoyait à l’armée le signal de ralliement, répété par le Neptune^ et tous ceux des vaisseaux français ou espagnols qui n’étaient ni pris ni désemparés quittaient cette mer fatale où les ressources maritimes des deux nations venaient d’être, pour bien longtemps, anéanties.
Conséquences de la bataille de Trafalgar. — Collingwood. — Reconnaissance nationale. — Révolte de la pudeur publique. — Appréciation du caractère de Nelson. — Comment s’explique la liaine qu’il portait aux Français.
Des trente-trois vaisseaux de la flotte combinée, onze fuyaient vers Cadix ; quatre autres, guidés par Dumanoir, avaient pris le large ; dix-huit avaient succombé, dont un seul, complètement détruit, échappait aux Anglais. Ceux-ci comptaient huit vaisseaux démantelés, et cinq autres dans un état périlleux. Collingwood, avec quatorze vaisseaux et
* Voir le débil des signaux déposé aux Archives de la marine, pour la stricte exactitude de ce rapprochement, qui a le malheur de ressembler à un artitice de rhétorique.
quatre frégates encore en bon état, avait donc à remorquer dix-sept vaisseaux ennemis, et à secourir treize des siens ; cependant la mer devenait de plus en plus grosse, une épouvantable tempête éclata vers minuit, et il fallut combattre la houle et le vent, qui poussaient les vaisseaux désemparés sur une côte hérissée de récifs. Il y avait là une seconde victoire à gagner, et Collingwood, — digne émule de Nelson, bien que leurs deux noms ne soient pas inscrits de même dans la mémoire des hommes — déploya, pour la remporter en partie, des talents du premier ordre.
Mais nous n’avons pas à raconter ses habiles manœuvres, ni les nouveaux désastres qui complétèrent la ruine des escadres combinées. En somme, après Trafalgar, les Anglais ne purent conduire que trois vaisseaux capturés dans le port de Gibraltar; il ne rentra dans le port de Cadix que cinq vaisseaux français et trois vaisseaux espagnols : les nôtres ne devaient plus en sortir. Les quatre vaisseaux de Dumanoir, rencontrés par une escadrille anglaise, succombèrent, douze jours après, sous le cap Ortegal, et la Fronce se trouva pour longtemps hors d’état de disputer, en bataille rangée, à l’orgueilleuse Angleterre, la domination des mers.
Nelson était mort : l’Angleterre était sauvée. Ces
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deux faits avaient l’un avec l’autre un rapport assez évident pour que la reconnaissance du pays fût sans bornes. Elle ne s’arrêta que devant la honte. Le legs audacieux que Nelson avait fait, de sa maîtresse, — d’une vile courtisane, — au pays honoré par ses exploits, fut justement répudié. Mais, en revanche, on accumula les témoignages de la reconnaissance publique sur des personnes plus dignes d’un pareil honneur. Le titre de comte fut conféré au frère de Nelson, et une pension perpétuelle de six mille € (cent cinquante mille francs) fut jointe à ce titre aristocratique. Chacune de ses deux sœurs reçut dix mille € (deux cent cinquante mille francs). La femme qu’il avait si cruellement outragée obtint une rente viagère de mille £ (vingt-cinq mille francs). On décréta des funérailles publiques, et un monument s’éleva par souscription nationale. Des statues furent érigées dans plusieurs des principales cités. Le cercueil de plomb dans lequel les restes de Nelson avaient été rapportés en Angleterre, le pavillon de son vaisseau, qui devait figurer dans le cortège funèbre, furent mis en pièces, et le peuple s’arrachait ces reliques sacrées.
' Nous le disions en commençant cette longue Biographie : Nelson est, par excellence, le héros de l’Angleterre. D’autres ont pu égaler son génie ; personne n’a su se faire une place aussi large dans
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les sympathies de la nation. Personne n’a gravé son nom d’une empreinte plus profonde dans les tables d’airain où sont écrites les annales de la Grande-Bretagne. Cette raison suffira pour justifier l’importance et le développement que nous avons donnés à l’analyse de sa volumineuse correspondance.
On les comprendrait, du reste, à n'envisager que l’importance historique des événements auxquels le nom de Nelson se trouve mêlé.
Aboukir et trafalgar ont eu sur les destinées de l’Europe une influence dont il est aisé de se rendre compte, puisque ces deux victoires ont paralysé les efforts de la France contre l’Angleterre, en écrasant par deux fois notre marine renaissante. 11 est évident que, dans le calcul des chances auxquelles était soumis le grand conflit de l’aristocratie britannique et de la Révolution française, deux événements pareils ont une valeur énorme, et — si la mesure de chaque homme est en raison de l’influence que le hasard donne à ses facultés plus ou moins éminentes, — Nelson nous paraîtra bien grand, à travers le prisme de ses éclatants succès.
Il perd à être envisagé de plus près, et, comparé surtout à l’homme étonnant dont il balança, dont il changea peut-être la fortune, il déchoit certainement de cette grandeur idéale dont ses compa-
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triotes ont toujours voulu le revêtir. Ajoutons môme que, simplement envisagé comme émule des Jervis et des Collingwood, Nelson leur est plutôt supérieur par une audace et une témérité heureuses que par des talents d’un ordre beaucoup plus élevé. Il eut, d’ailleurs, et des torts et des faiblesses auxquels ils restèrent étrangers ; — un excessif orgueil, — une mesquine susceptibilité, — sans parler de cette malheureuse passion qui projette une ombre fatale sur les plus éclatantes journées de sa vie.
La haine qu’il portait à la nation française eut aussi tous les caractères d’une espèce de maladie mentale. C’était un sentiment irréfléchi, une antipathie instinctive, qui jamais n’a trouvé place dans un esprit vigoureux et sain. Lui-même était obligé de s’en justifier comme d’une infirmité en quelque sorte héréditaire. N’est-ce pas ainsi qu’il faut entendre cette phrase remarquable que nous avons notée dans une lettre écrite à M. Elliot, ministre d’Angleterre à Naples? Ce diplomate lui proposait, alors que la flotte anglaise croisait devant Toulon, des renseignements exacts sur l'état de la flotte commandée par Latouche-Tréville. Ces renseignements émanaient d’un espion français que M. Elliot voulait envoyer à Nelson. Celui-ci refusa sans hésiter :
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« Jamais je n’aurai de Français à bord de ma floUe, répondit-il, si ce n’est comme prisonnier de guerre. Je n’ai aucune confiance en eux. Vous croyez le vôtre meilleur que les autres; la reine (Caroline) est de cet avis. A mes yeux ils sont tous les mômes... Pardonnez-moi de m’exprimer ainsi,
mais MA MÈRE HAÏSSAIT LES FRANÇAIS. »