LES FAMILLES SEIGNEURIALES DE L’ILE MORAS
SOMMAIRE.— 1. Pierre Mouet de Moras.— 2. La famille Langlade: Charles de Langlade. — Appendice. — Les premiers manoirs seigneuriaux de Nicolet
1. Pierre Mouet, sieur de Moras, est né en 1639, à Castel-Sarrasin, en Basse Guyenne, France (1). Il était fils de Bertrand Mouet et de Marthe de Thosin. Il entra de bonne heure dans la carrière des armes, et s’enrôla comme simple soldat dans le régiment de Broglie, où il se distingua par sa bonne conduite et ses excellentes qualités. Il y mérita bientôt le grade d’enseigne.
En 1665, la compagnie dont il faisait partie, fut adjointe au régiment de Carignan-Salières, et le suivit au Canada, où le roi l’envoyait pour maîtriser les Iroquois, qui constituaient un danger sérieux pour la colonie. Sa compagnie, qui avait pour capitaine l’itahen Arnould de Laubia, se plaça aux Trois-Rivièresi. Mouet dut prendre part avec son capitaine aux campagnes de 1666 et de 1671.
En 1668, le régiment fut bcencié et les soldats furent laissés libres de retourner en France ou de rester au pays. Mouet, ainsi que la moitié environ de sa compagnie, préféra rester en Canada, où il caressait l’idée de se former un brillant avenir. On sait qu’il avait de hautes aspirations.
(1) Lieu de naissance de Lamothe-Cadillac, fondateur de Détroit.— B. SULTE. A , , ,
Les renseignements de ce chapitre ont ete fournis en grande partie par Monsieur Benjamin Suite.
Le 8 avril 1668 il épousa aux Trois-Rivières Marie Toupin, fille de Toussaint, sieur du Sault, bourgeois de Québec, maître de barque, et de Marguerite Boucher, sœur de Pierre Boucher, gouverneur des Trois-Rivières. Son intention était de se fixer à Nicolet, qu’il espérait se faire concéder en seigneurie: il commença en effet bientôt à s’y préparer un manoir dans l’île Moras.
Il eut de ce mariage sept fils et deux filles, tous nés à Nicolet, et baptisés, la plupart, soit en son manoir, soit en celui de Cressé: Pierre, Jacques, René, Louis surnommé de la Borde, Nicolet, Joseph, Marie-Madeleine et Thérèse.
Nous savons comment la seigneurie de Nicolet, dont il se prétendait maître, lui fut enlevée en 1672, et son fief restreint à l’Ile Moras. Ce fut sans doute la grande épreuve de sa vie. Ses beaux rêves d’avenir s’évanouissaient du moins en partie. Il perdait tous ses censitaires, et avec eux l’honneur et le plaisir de les voir chaque année lui apporter leur tribut, soit à la Saint-Pierre, soit à la Saint-Martin, 11 novembre, et de recevoir tous les ans, au printemps, de ses subordonnés l’hommage de la plantation du mai traditionnel.
Il ne se découragea point. Il continua à vivre dans son île, où il recevait de temps à autre le missionnaire “n’y ayant point d’église dans le lieu” (1). Il eut le mérite de s;e tenir en bonne intelligence avec Laubia et son successeur Cressé, seigneurs de Nicolet, assistant en leur manoir aux missions données par les Récollets et les curés des Trois-Rivières, et entretenant avec eux d’excellentes relations (2). Vers la fin de sa vie, le séjour à Nicolet, comme dans toutes les campagnes, devint un danger permanent, à cause de la guerre avec les Iroquois, qui menaçaient particulièrement la côte
(1) Acte de baptême de Joseph Mora, 21 juillet 1683.
(2) Le 17 août 1672, on voit Marie Toupin, son épouse, marraine avec M. de Laubia.
Sud. Cette période de notre histoire, surtout les années de 1688 à 1693, est une suite ininterrompue de combats, de surprises sanglantes et de massacres, qui forçaient les colons à toujours être sur leur garde. La conduite des Iroquois n’était que perfidie, ils se précipitaient sur les colons et mettaient tout à feu et à sang. — Ce fut sans doute pour mettre sa famille en sûreté qu’il se retira aux Trois-Rivières, où on le signale dès 1688. Il y mourut en 1693, âgé seulement de cinquante-quatre ans. Il y fut inhumé le 24 novembre. Il avait été pendant vingtet-un ans seigneur de l’Iîe Moras, qu’il légua à ses deux enfants, Pierre et Thérèse.
La famille Mouet de Moras n’existe plus, du moins sous ce nom, dans Nicolet et le district environnant. Elle s’est perpétuée au Nord-Ouest et en France, sous le nom devenu remarquable de Mouet de Langlade, et s’est propagée ici sous deS’ noms différents par alliance avec diverses familles, telles que les Beaubien, les Jutras de la Baie et de Nicolet, les Cailla de la Baie, une branche des Lefebvre, celle d’Ignace, et autres.
Deux des enfants de Moras méritent une mention spéciale. (1)
L’aîné Pierre, héritier des' deux tiers du fief, qui fut, comme son père, enseigne dans les troupes de la marine. Un an après le décès de ce dernier, en 1694, il épousa Elisabeth Jutras, dont il eut huit enfants. C’est l’un de ces enfants, Augustin, qui, après avoir émigré vers 1727 à Mickiilimakinac, fort situé sur la décharge du lac Michigan dans le lac Huron, pour y faire le commerce de fourrures, y prit le premier le nom de Langlade, et fut le chef de cette famille célèbre.
La dernière Thérèse, héritière de l’autre tiers du
(1) Citons de plus Michel, sieur de Moras, marié en 1725 a Catherine Desjordis, fille du major Desjordis, commandant aux Trois- Rivières, il devint, lui aussi, officier dans les troupes de la marine.
fief Moras. Elle épousa en 1715 Michel Trottier, sieur de Beaubien, seigneur de la Rivière-du-Loup. Ce dernier acquiert les deux autres tiers du fief, qui étaient échus à Isabelle Moras, (1) nièce de sa femme, et devient, vu son alliance, seul seigneur de l’île, qui passe après 1723 à la famille Beaubien. Nous reviendrons sur cette famille.
2. La famille Mouet de Langlade n’appartient pas à f histoire proprement dite de Nicolet. Mais elle porte dans ses veines le sang du plus ancien pionnier et premier seigneur de la localité, et ce sang elle fa ennobli par des hauts faits certainement dignes de la grande histoire du Canada. Nous ne parlerons que de l’un de ses membres, Charles de Langlade, fils d’Augustin, arrière petit-fils du premier seigneur de l’île Moras.
Charles de Langlade naquit en 1729 à Mickillimakinac, où son père Augustin Mouet de Langlade venait d’émigrer de Nicolet pour y faire le commerce de fourrures avec les sauvages. Ce fort était l’entrepôt des postes du nord, de même que Détroit était l’entrepôt des postes du sud.
Peu de temps après son arrivée à Mickillimakinac, Augustin avait épousé Domitilde, veuve de Daniel Villeneuve, sœur du chef principal des Outaouais, le roi Missaouâquet, que les Canadiens appelaient La Fourche, et cette alliance ne contribua pas peu à lui donner beaucoup d’influence sur cette nombreuse tribu. Charles fut le premier enfant issu de cette union.
Quoique parfaitement isolé de la civilisation, le jeune
(1) Fille de Pierre Mouet et d’Elisabeth Jutras.
Langlade put acquérir d’autres connaissances que celles que l’on acquiert dans la loge du sauvage. Un successeur du P. Marquette, probablement le P. du Jannay, lui donna des leçons et commença son éducation. Car s’il ne lui fut pas donné de compléter son instruction, il put du moins débuter de bonne heure dans le dur métier de la guerre. Une circonstance assez singulière lui fournit l’occasion d’assister à un engagement sérieux, à un âge (sept ans) où le bruit des armes n’inspire d’ordinaire que de l’effroi.
Vers 1736, la tribu des Outaouais se trouvait aux prises avec une peuplade sauvage alliée aux Anglais. Deux fois, ses “jeunes gens” avaient été assaillir une bourgade ennemie, et deux fois ils avaient été repoussés. Le commandant français de Mickillimakinac les sollicitait vainement de renouveler l’attaque: ils s’y refusaient obstinément. Cependant, le grand chef La Fourche, crut voir dans un slonge que l’ennemi serait mis en déroute si le jeune Langlade accompagnait l’expédition. Or, les songes jouent un grand rôle chez les sauvages et sont la base de toutes leurs superstitions; ils sont des ordres irrévocables qu’il n’est pas permis de mépriser, et ils règlent pour eux la pêche, la chasse, les danses, les jeux et la guerre.
Les Outaouais firent alors de vives instances auprès d’Augustin de Langlade pour obtenir que son fils les accompagnât à la guerre. Langlade céda finalement à leur pressante demande, mais, comme autrefois le chevalier Bayard, le jeune héros dut s’engager à ne jamais le déshonorer dans le “train des armes”.
Pleins d’une nouvelle confiance, les Outaouais s’élancèrent avec ardeur à l’attaque du village ennemi, dont ils s’emparèrent en faisant entendre leur terrible cri de guerre. Bien des chevelures furent scalpées et vinrent orner la hutte des vainqueurs.
Cet enfant était évidemment protégé par quelque
puissant manitou; aussi les Outaouais ne levaient la hache de guerre dans la suite que lorsqu’ils étaient accompagnés de celui que protégeaient les esprits. Ce fait explique l’influence remarquable qu’il prit tout d’abord sur cette tribu, toujours si fidèle à la cause française.
Charles de Langlade, élevé avec les sauvages sur lesquels il prit beaucoup d’influence, — habitué à leur manière de combattre et de faire la guerre, devint très habile dans le métier des armes. Doué ainsi d’une longue expérience, aidé par un jugement sûr, il saisissait à première vue le moyen et 1 occasion de vainc! e l’ennemi et de le mettre en déroute. Aussi recourait-on souvent à sesl conseils. Si on les suivait on était sûr du succès, comme on était sûr de la défaite, si on avait l’imprudence de les mépriser, ou de n’en point tenir compte.
A Langlade revient le succès de la bataille de la Monongahéla, le 9 juillet 1755.
Lors de la conquête du Canada par l’Angleterre, Langlade prit une part importante à la défense du pays,
et l’on peut dire de lui comme autrefois d’Hector, le
héros de Troie, qu’il eût à lui seul sauvé la colonie, si elle eût pu être sauvée.
Langlade quitta Mickillimakinac, avec un nombreux parti de sauvages, au mois de juin 1759, pour aller prêter main forte aux autorités canadiennes. Il venait de nouveau offrir sa vaillante épée à Montcalm, qui, le premiei de nos héros, n’avait que des héros à commander. Il venait assister à la dernière phase de la grande lutte, où tant de fois brillèrent sa valeur et son habilité. Dms cette critique occurence, il ne tarda pas à montrer que
personne plus que lui n’était à la hauteur de la situation difficile qui allait être faite à l’armée française. — Citons un incident de cette lutte décisive.
Le neuf juillet, la plus grande partie de l’armée de Wolfe débarqua au-dessus du Saut Montmorency, et s’établit sur le côté gauche de cette rivière, avec une artillerie puissante, qui obligea plus d’une fois les forces françaises, campées sur l’autre rive, à changer de position.
Le vingt-cinq juillet, un détachement de l’armée de Wolfe, fort de deux mille hommes, vint pousser imprudemment une reconnaissance à travers les bois jusque tout près des retranchements français. Langlade, qui surveillait ses mouvements, à la tête d’un nombreux parti de Sauvages qu’il avait fait mettre en embuscade, se rendit auprès de M. de Lévis pour l’engager à appuyer l’attaque qu’il avait préparée contre l’ennemi.
Ce général, d’ordinaire si habile, ne sut pas comprendre à temps l’importance de ce coup de main, qui avait pour but de cerner et de massacrer les soldats de Wolfe. Ce fut un malheur, car si on eût suivi les conseils de Langlade, l’engagement qu’il avait prémédité eût pu avoir les résultats les plus sérieux, et tout le détachement anglais, en proie à la plus grande consternation, aurait été impitoyablement massacré.
Citons un fait qui met en relief la justesse de jugement de Langlade et l’importance de suivre ses conseils.
La conquête du pays par les Anglais n’entraîna pas une pacification complète. La plupart des tribus indiennes, auxquelles le souvenir de la France n’avait cessé d’être cher, ne voulurent pas se soumettre aux Anglais, et elles organisèrent contre eux une immense
conspiration qui faillit avoir un succès complet. “Anglais, disait un de leurs chefs à un traiteur anglais, Alexander Henry, vous savez que le roi français est notre père. Il nous a promis d’agir comme tel, et nous avons promis en retour d’être ses enfants. — Cette promesse nous l’avons tenue.
“Anglais, vous avez conquis les Français, mais vous ne nous avez pas conquis. Nous ne sommes pas vos esclaves.”
Langlade, qui se trouvait à cette époque à Mickillimakinac, crut devoir faire connaître au capitaine Etherington, chargé de ce poste, la trame qui s’ourdissait contre les Anglais. Le commandant, confiant dans les protestations d’amitié des chefs sauvages, qu il essaya de sonder, n’ajouta aucune foi aux paroles de Langlade, et comme ce dernier insistait, recommandant la plus extrême vigilance; “M. Langlade, lui dit-il, je suis las d’entendre les histoires que vous venez me raconter si souvent; elles sont inventées par de vieilles femmes et ne sont pas dignes de foi. . . . C est bien, répondit Langlade, mais vous regretterez avant longtemps de n’avoir pas suivi mes conseils.”
La tempête que le chef Pontiac et autres soufflaient dans les esprits des sauvages allait éclater bientôt de la manière le plus inattendue. Le jour anniversaire de la naissance du roi George, le quatre juin 1763, les Sauteux et les Sacs se rendirent au fort et proposèrent au capitaine Etherington de chômer la fête par une grande partie de baggatîouaî ou de crosse. Il était bien loin de s'oupçonner que ce jeu inoffensif cachait un complot terrible. A en croire les apparences, le 4 juin 1763 devait être un jour de grande fête à Mickillimakinac.
L’heure de la lutte arrivée, le capitaine Etherington et le lieutenant Leslie vinrent prendre place à l’extérieur des palissades, à quelques pas de la porte, afin de mieux observer les mouvements des jouteurs. La partie de
crosse se poursuivit avec beaucoup d’ardeur depuis le matin jusqu’à midi, sans que la victoire se prononçât en faveur de l’une ou de l’autre tribu. L’intérêt était à son comble. A un moment donné la balle fut jetée intentionnellement dans l’enceinte du fort. Etherington, toujours confiant, eut l’imprudence de faire ouvrir la porte du fort pour permettre aux Sauvages de l’y aller chercher eux-mêmes. C’était justement ce qu’ils désiraient. Leurs sauvagesses, obéissant à un mot d’ordre, se précipitèrent aussi en dedans des palissades, afin de leur donner les tomahâks qu’elles tenaient cachés sous leurs couvertures.
Ce fut le signal du massacre. Les Sauvages commencèrent alors à faire entendre leurs terribles cris de guerre, puis à égorger tous les soldats qui leur tombaient sous la main. Le nombre des victimes s’éleva à dix-sept, y compris un traiteur anglais du nom de Tracy.
Le capitaine Etherington et le lieutenant Leslie échappèrent au sort de leurs malheureux compagnons. Comme ils se trouvaient à l’extérieur du fort lors du massacre, les Sauvages s’emparèrent d’eux, les dépouillèrent de leurs habits, puis les entraînèrent dans les bois, avec l’intention de leur faire un mauvais parti. Après quelque délibération, ils décidèrent de les brûler au poteau. Déjà le bois était prêt, les prisonniers étaient liés, et la torche allait enflammer le bûcher, lorsque Langlade, instruit du sort terrible qui les menaçait, arriva en toute hâte à leur secours, à la tête d’un certain nombre d’outaouais fidèles, qui heureusement venaient d’arriver de l’Arbre Croche, situé dans le voisinage, suites bords du lac Michigan. Sans plus de formalités, il coupa les cordes qui liaient les captifs au poteau, et dit aux Sauvages ennemis d’un ton fort et déterminé: “Si vous n’êtes pas contents de ce que j’ai fait, attaquez-moi,
si vous l’osez ” On ne releva pas le gant: trop de fois
on avait éprouvé la valeur de cet homme intrépide.
Après avoir mis Etherington et Leslie en liberté, Langlade apostropha ainsi le malheureux commandant: “Capitaine Etherington, si vous aviez écoûté mes histoires de vieille femme, qui vous avertissaient à temps du péril, vous ne seriez pas aujourd’hui dans une position aussi humiliante, et la plupart de vos hommes ne seraient pas tués.”
Charles; de Langlade épousa en premières noces une outaouaise, dont il eut un fils, Charles, qu’il lit instruire avec soin à Montréal. Le 12 août 1754, il se maria en secondes noces, à Mickillimakinac, avec Charlotte-Ambroise Bourassa, fille de René, originaire de Laprairie. (1) De cette union naquirent deux filles, dont l’une Louise-Domitilde épousa en 1776 Pierre Grignon, auteur de précieux mémoires sur la vie de son beaupère.
Langlade vécut à Mickillimakinac jusque vers 1763, époque où il quitta ce poste pour aller habiter à la Baie- Verte, où il remplit jusqu’à la fin de sa vie la fonction d’agent des Sauvages. Usé par l’âge et les fatigues de sa laborieuse existence, il s’éteignit au mois de janvier 1800, après, une maladie de deux semaines. Les regrets unanimes occasionnés par sa mort étaient amplement mérités, car la vie de ce héros ne fut qu’un long et vaillant combat pour sa patrie. Après avoir noblement défendu le drapeau français pendant bien des années, il resta ensuite également fidèle à la couronne anglaise, montrant en toute occasion un courage et un dévouement admirables. Il avait pris part à quatre-vingt-dix-
(1) Cette femme doit avoir des relations de parenté avec M. Henri Bourassa, directeur du “Devoir”.
neuf batailles et escarmouches, et, quoi qu’il fût sur le soir de sa vie, il exprimait le désir d’aller encore une fois au feu, afin de rendre plus complète sa couronne militaire. (1)
(1) TASSE. — Les Canadiens de l’Ouest, Vol. I. Article “Charles de Langlade.” — Passim.
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