LE SEIGNEUR MICHEL CRESSE
SOMMAIRE. — 1. Arrivée à Nicolet, origine. — 2. Le manoir Cressé, ses occupants, le domestique Huquerre; le manoir sert de chapelle temporaire. — 3. Augmentation de la seigneurie. — 4. Procès Cressé-Lefebvre. — 5. Mort mystérieuse de Cressé, fermeture du manoir. — 6. Chapelle de la Baie-Saint-Antoine, union de Nicolet à la Baie pour fins religieuses. — 7. La veuve Cressé aux Trois- Rivières: mariage de Louise; ses trois autres filles se font religieuses. — Mort de madame Cressé.
1. Michel Cressé, (1) qui acheta la seigneurie de Nicolet en 1673, venait de Paris, paroisse de Saint-Merry ou Saint-Médéric, où il était né en 1641 de Pierre Cressé et d’Anne Cormy. “Il partit la même année pour le Canada, dit M. Suite, afin d’y continuer l’œuvre de colonisation commencée par son prédécesseur. Les registres en effet, notent deux actes de baptême, l’un le 31 janvier 1673, “en la maison de Monsieur de Laubias”, où était présent le domestique de ce dernier, Isaac de Ruelle; et un autre du 23 avril 1674, “en la maison de Monsieur Cressay à la rivière Nicolet”. Il faut comprendre par là que M. Cressé vint de France en 1673 et prit tout de suite possession de la seigneurie.
Qui était-il ? Nous hasardons ici un rapprochement dont la preuve peut être contestée, mais qui n’en est pas moins assez curieux. La mère du grand comique Jean- Baptiste Poquelin, plus connu sous le nom de Molière, se nommait Marie Cressé, demeurant rue Saint-Honoré,
(1) Notes historiques de M. B. Suite, Nos. 126, 127, 128.
coin de la rue des Vieilles-Etuves, à Paris. C’est là que Molière vint au monde en 1622. Michel Cressé naquit en 1611 dans la paroisse Saint-Merri, même quartier de la ville, et il pouvait fort bien être le neveu ou le parent de l’auteur du Misanthrope. En tous cas, ce n’était pas un simple aventurier, puisqu’il contracta alliance avec l’une des premières familles de Québec, comme nous le verrons ci-après.
2. A son arrivée le manoir devait encore être occupé par Marie Laubia et le domestique Isaac de Ruelle, qui ignoraient sans doute encore la transaction du 23 février et attendaient le retour du seigneur Laubia. Celui-ci, rappelé en France par des affaires de famille, avait quitté sa seigneurie dans l’intention d’y revenir, comme l’atteste le passage d’un mémoire adressé au ministre par l’intendant Talon, cité au chapitre III, paragr. 4.
Michel Cressé a-t-il gardé le domestique de Laubia et Marie Laubia? Nous inclinons à le croire. Etant célibataire, il avait besoin d’un personnel pour tenir son ménage et cultiver son domaine.
L’année suivante, le 18 juin 1674, le nouveau seigneur, âgé de trente-trois ans, épousait à Québec Marguerite Denys, fille de Simon Dcnys de la Trinité, famille hautement considérée à Québec et qui venait de Saint- Vincent de Tours.
Il est probable que Ruelle dut alors quitter la maison, puisqu’on voit madame Cressé faire un voyage à Québec, quelques semaines après le mariage, pour s’assurer les services d’un domestique.
Un jeune homme de vingt-six ans, Jean-François Huquerre dit la Réjouissance, (1) assez bien doué, mais à qui les passions de la jeunesse avaient fait commettre de lourdes fredaines, venait d’être condamné par le
(1) Notes historiques de B. Suite, Nos. 133, 134.
Conseil Supérieur, pour sa mauvaise conduite, à trois ans de travaux forcés. Madame Cressé, munie d’une lettre de son mari en date du 24 juillet, se présenta au Conseil, où elle avait un frère, Charles Denys de Vitré, et offrit de prendre ce jeune homme à son service, pour le temps de sa peine, promettant de veiller sur lui. Le Conseil, qui avait confiance en elle, voulut bien le lui confier, à raison de 90 livres par année, dont Cressé lui payera la moitié pour s’entretenir de hardes, et l’autre moitié sera remise au Conseil.
Le seigneur faisait un bel acte de charité. Le contact avec la famille Cressé, noble et religieuse, qui recevait souvent le missionnaire sous son toit, transforma cet homme, qui au fonds n’était pas trop mauvais, et qui devint un excellent citoyen et l’un des premiers colons de Nicolet.
Peu de temps après l’expiration de sa peine, François Huquerre épousa en 1679 une sauvagesse, qui mourut l’année suivante, (1) puis en 1684, Marie Laubia, veuve, qu’il avait dû connaître au manoir. (2) Elle s’était mariée à Simon Esnard en 1674, la même année que le seigneur Cressé.
De l’union de Michel Cressé à Marguerite Denis, naquirent quatre enfants, tous du sexe féminin, Louise, Marguerite, Marie-Madeleine et Charlotte.
Comme son prédécesseur Laubia, Michel Cressé continua à donner l’hospitahté aux missionnaires lors de ses visites à Nicolet, que l’on désignait sous la dénomination de Rivière Cressé. — Le manoir servait de chapelle, et c’est dans son enceinte que les pionniers assistaient aux saints mystères, et qu’on administrait les sacrements. — C’est donc dans le lieu même de la prière, à quelques pas de l’autel où l’on offrait le saint
(1) En 1681, Huquerre restait chez Jacques Pépin.
(2) L’un de ses fils, Louis-François, est devenu sculpteur à l’Iledu-Pas.
sacrifice, que furent élevées les quatres filles Cressé. L’Histoire des Ursuîines des Trois-Rivières, donne de ce religieux manoir, un charmant tableau que nous croyons devoir reproduire.
“Pénétrons, dit l’auteur, (1) dans l’intérieur de cette demeure vraiment patriarcale. Il y a sans doute des chants enfantins, des cris joyeux, une douce animation qui font le bonheur du père et de la jeune mère. En effet, les jeunes plants d’olivier qui croissent autour de leur table, leur disent assez que le Seigneur bénit leur union.
Aucune distraction mondaine ne venait troubler la paix intérieure de la maison. On ne connaissait au manoir d’autres fêtes que celle du Seigneur et de ses saints. (2) Mais quand on voyait arriver le missionnaire, grande était la joie de toute la famille. Egards respectueux, soins bienveillants, attentions délicates, rien n’était épargné pour prouver au ministre du Seigneur qu’on s’estimait heureux de le posséder sous son toit.
En travaillant à l’éducation première de ses enfants, c’était surtout au cœur de ces petits anges que Mme Cressé parlait le doux langage dont le Ciel lui avait donné le secret. Elle priait si bien elle-même qu’il était facile de prier à ses pieds.
Les vertus austères du père, la gracieuse bonté de la mère passaient ainsi sans effort, de leurs âmes dans celles de leurs enfants.
Mais parmi les quatre filles, nous pouvons voir dès maintenant, que toutes ne suivront pas la même voie. Louise, la grande sœur, toute occupée à ses devoirs
(1) Vol. I, pp. 50 et suiv.
(2) On constate par un acte de concession à Elie Prévost, date du 17 juin 1678, que la plantation du mai était établie à Nicolet. Elie Prévost s’oblige “à aider à planter un mai, le jour de la fête de Saint-Philippe et Saint-Jacques, à peine de cent sols d’amende.” Le mai devait être “en épinette de quarante pieds de haut.”
d’aînée qu’elle remplit avec une sagesse déjà maternelle, laisse voir son aptitude pour la conduite d’une maison. Marguerite et Marie-Madeleine, au contraire, sont très empressées de cultiver leur éducation. Le bon père missionnaire ne devait pas être sans leur laisser quelques livres pieux qu’elles s’empressaient de lire. Charlotte, Benjamin de la famille, n’est encore qu’un petit ange plein d’espérance dont ses sœurs aiment beaucoup les naïves caresses. Ainsi s’écoule l’enfance bénie de nos futures ursulines. “Il y a plaisir, dit un vieil écrivain, à “remonter aux sources d’un fleuve dont on contemple “le large cours.” Ce plaisir, nous le trouvons au manoir en bois rond; car c’est de la maison paternelle que se font entendre les appels de Jésus à ces jeunes filles, et les premières réponses de Madeleine et de Marguerite à Jésus.
“Qui sait si les bons services des deux sœurs rendus “aux apôtres du Canada, ne leur donnèrent pas le goût “de la vie religieuse, et si, témoins de tant de dévouement “de la part de ces pauvres missionnaires, elles n’auraient “pas pris la généreuse détermination de consacrer avec “le même dévouement, leur vie entière au service de “Dieu dans un monastère. “Celui qui reçoit le prophète “aura la récompense du prophète,” nous disait un prêtre distingué, en nous communiquant les recherches qu’il avait faites sur la famille Cressé.
3. Michel Cressé n’eut pas la satisfaction de voir progresser la colonisation dans sa seigneurie. Comme nous l’avons remarqué, la plupart de ses censitaires abandonnèrent leurs lots, à tel point que de cinquante colons établis en 1670, il n’en restait plus que dix à douze en 1681.
Toutefois, plein de confiance en l’avenir, et prévoyant des temps meilleurs, il crut donner un nouvel essor à son œuvre en reculant les limites de sa seigneurie, qui lui paraissaient trop restreintes. En arrière, du
côté de rile-à-la-Fourche, existaient de riches forêts vierges, dont les essences forestières indiquaient un sol fertile. Il attira sur ce point l’attention du comte de Frontenac et de son intendant Jacques Duchesneau, qui se rendirent volontiers à son désir.
Le 4 novembre 1680 ils annexèrent à la seigneurie, sous le titre d’augmentation de Nicolet, une profondeur de trois lieues sur toute la largeur de la seigneurie primitive. Voici en quels termes se fit cette concession:
“Nous, en vertu du pouvoir à nous conjointement donné par Sa Majesté, avons au d’ S. Cressé donné, accordé et concédé, donnons, accordons et concédons par ces présentes la dite Isle à la Fourche, (1) estant dans la rivière Cressé, ensemble les isles et islets qui sont dans icelle rivière jusqu’au bout de la d’ isle, avec trois lieux d’augmentation dans la profondeur des terres qui sont au bout de toute la largeur de sa d’ seigneurie . . ”
Il y a dans ce procès-verbal contradiction dans les termes, due sans doute à ce qu’on ignorait dans le temps la véritable étendue de l’Ile-à-la-Fourche. Elle dépasse beaucoup les trois lieues sur deux d’augmentation accordées au seigneur Cressé, ce qui amènera dans la suite des temps de très graves conflits, quand on organisera les terrains limitrophes de Courval et d’ Aston. Ce sera l’une des grandes misères des successeurs de Michel Cressé.
4. Ce dernier fut bien tranquille à ce point de vue et ne se douta même pas des troubles qui en seraient
(1) L’île, ou plus correctement la presqu’île à la Fourche est une étendue de terrain de forme irrégulière, d’environ sept lieues de longueur sur deux lieues dans sa plus grande largeur renfermee entre les deux branches Nord-Est et Sud-Ouest de la riviere Nicolet, depuis leur séparation à deux milles de la cathédrale de Nicolet, jusqu’au village de Sainte-Clotilde-de-Horton, où elles se rapprochent tellement (8 arpents), que ce terrain parait former une île.— l>a branche Nord-Est passe par les villages de Sainte-Monique et de Saint-Léonard, — et la branche sud-ouest, par ceux de La Visitation, de Sainte-Brigitte-des-Saults et de Mitchell, avant d’atteindre Sainte- Clotilde, d’où elles s’écartent de nouveau.
la conséquence. — Il ne fut pourtant pas épargné, et une épreuve de même genre l’attendait en 1683. — Le 4 septembre de cette année le sieur Jacques Lefebvre, habitant des Trois-Rivières, obtenait du gouverneur Lefebvre de la Barre la concession de la seigneurie de la Baie-Saint-Antoine, comprenant le terrain vacant entre Cressé et Lussaudière. Avant de prendre possession de son fief, Jacques Lefebvre le fit mesurer par Adhémar Saint-Martin, arpenteur, qui malheureusement prit un faux point de départ, et, par suite, en donna une délimitation fort inexacte. D’après cet arpentage, le fief de la Baie empiétait de vingt-sept arpents sur celui de Cressé ou Nicolet. L’erreur fut admise plus tard à la suite d’un nouvel arpentage soigné fait par Maître François Lajoue, en mars 1702. Jacques Lefebvre en avait tout d’abord pris possession de bonne foi, s’y était établi et y avait concédé des terres à ses censitaires. Le seigneur Cressé, ainsi que son gendre et successeur de Courval protestèrent à diverses reprises contre cet empiètement. De là, un procès qui dura dix-huit ans, et dont Michel Cressé ne put voir la fin.
5. La mort vint le ravir à l’affection de sa famille et de ses censitaires vers 1686, à l’âge peu avancé de quarante-cinq ans. Le décès de Cressé reste un mystère, l’acte de sépulture étant introuvable. (1) Ce silence des registres laisse libre cours à toutes les conjectures. S’est-il noyé dans une tempête, comme Jean Nicolet, en traversant aux Trois-Rivières, sans qu’on ait pu retrouver son corps? N’a-t-il pas été victime de la férocité des Iroquois, qui venaient de déterrer la hache de guerre, et s’attaquaient surtout à la côte sud? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est qu’à cette époque la crainte de
(1) Michel Cressé était encore vivant le 5 avril 1684, et probablement aussi le 17 février 1686, jour où le missionnaire fit un baptême en sa maison. — Il était décédé le 17 juin 1636, puisque ce jour-là madame Cressé fait une concession à Frs. Arnaud, en son nom et non pas en celui de son mari.
<Jt)
ces ennemis fit déserter nos campagnes. Le seigneur Muras, lui-même comme nous l’avons vu, quitta son île pour se réfugier aux Trois-Rivières.
Madame Cressé, devenue veuve, n’osa continuer à habiter le manoir avec ses quatre petites filles, âgées respectivement de onze, huit, sept et six ans, et elle se retira aux Trois-Rivières, où sa famille était plus en sûreté, et où el.'e avait plus d’avantage pour l’éducation de ses enfants. On voit que le 30 août 1688 elle y fit confirmer ses trois filles Louise, Charlotte et Marguerite. (1)
6. Le manoir Cressé cesse dès lors de servir de chapelle. Comme le plus fort de la population s’était établi sur la baie Saint-Antoine, (2) le seigneur Jacques Lefebvre y fit ériger une petite chapelle pour l’usage des deux seigneuries de Nicolet et de la Baie-du-Febvre. Et c’est là que le curé des Trois-Rivières, M. de Bruslon et ses successeurs, continueront à donner la mission, jusqu’à la formation des deux paroisses de Nicolet et de la Baie- Saint-Antoine, au commencement du dix-huitième siècle.
L’union de Nicolet à la Baie pour les fins religieuses est indirectement confirmée par le recensement de 1688, dans lequel ces deux seigneuries sont considérées comme formant un seul groupe. “Le recensement de la Nouvelle-France, dit Suite, pris en 1688, place deux groupes au sud du lac Saint-Pierre: Saurel avec Saint-François, la Baie-Saint-Antoine ou du Febvre, avec Cressé ou
(1) Note de Mgr U. Marchand. — D’après l’âge des enfants, ce devaient être plutôt Louise, Marguerite et Marie-Madeleine. Charlotte n’avait que huit ans, un peu jeune pour recevoir la confirmation, d’après l’usage du temps.
(2) L’anse du lac Saint-Pierre qu’on appelle Baie Saint-Antoine, touche du côté nord-est au fief de Nicolet, et du côté sud-ouest à celui de la Baie-du-Febvre. Le sol riverain y est d’excellente qualité, et à cette époque il était plus accessible que la profondeur des terres. Ceci explique pourquoi la population s’est, dès le principe, portée de ce côté, laissant presque déserts les bords de la rivière.
Nicolct. (1) La Baie-du-Febvre et Nicolet réunis donnent une population de quarante-huit âmes, ou dix ménages, qui comptaient douze garçons, sept filles, et un domestique. (2)
Le recensement de 1092 ne signale même pas le nom de Nicolct ou Crcssé, et donne comme un seul groupe: Trois-Rivières, Rivière-du-Loup, Baye Saint-Antoine, Tonnancour (3) et Labadie (4). Il nous parait évident que l’établissement désigné ici sous le nom de Baye Saint-Antoine comprend le groupe de Nicolct et la Baie, et cela sans doute parce que la chapelle était dans le domaine du seigneur Lefebvre, et presque tous les habitants sur la concession qui porte, tant à Nicolet qu’à La Baie, le nom de Bas de la Baie.
La fermeture du manoir Crcssé en 1080 semble avoir été fatale à l’établissement de Nicolet, qui végéta longtemps, sans faire de progrès notable.
Fendant un siècle entier de 1080 à 1785, les seigneurs dominants de Nicolet, en raison de leur négoce et des fonctions importantes qui leur étaient dévolues, n’ont pas résidé dans leur seigneurie, mais aux Trois-Rivières ou à Québec, sièges principaux de leurs opérations. Et leur domaine seigneurial, veuf de leur titulaire, était confié à des procureurs et même à de simples fermiers qui l’exploitaient en leurs noms.
Cet éloignement du seigneur à l’égard de scs censitaires était nécessairement préjudiciable à la colonisation, qui languissait, comme privée d’un élément indispensable. Sous la tenure seigneuriale, surtout à l’origine de la colonie, le seigneur était aux colons, ce (pie le curé est aux paroissiens. Ils avaient besoin de sa présence, de
(1) Histoire de Saint-François-du-Lac, p. 47.
(2) Histoire de Saint-François-du-Lac, pp. 46 et 47.
(3) Saint-Grégoire.
(4) Banlieue des Trois-Ilivières, (Hist. des Canadiens-Français, Vol. IV, p. 93).
ses conseils, de sa direction, pour les encourager dans leurs travaux, les soutenir dans les épreuves et les difficultés de la vie. Ils aimaient les fêtes seigneuriales, la plantation du mai, la fête patronale du seigneur, qui apportaient une diversion salutaire dans leur vie pénible, mais passaient inaperçues, quand il était absent.
" Le défaut de moulin banal, qui ne s’ouvrit que vers 1764, ôta d’ailleurs à l’établissement un important principe de vitalité.
Ceci explique, au moins en partie, pourquoi Nicolet, dans le cours de ce siècle, a grandi plus lentement que sa sœur, la Baie-du-Febvre, où le seigneur dominant avait son manoir et sa résidence. — Il y avait bien à Nicolet le manoir de l’île Moras. — Mais cette île formait un fief distinct, dont le titulaire n’avait aucun censitaire.
7. La veuve Cressé, retirée aux Trois-Rivières, se voua tout entière à l’éducation de ses filles, et le Ciel bénit sa sollicitude. Louise, l’aînée, ne tarda pas à attirer l’attention d’un riche marchand des Trois-Rivières, Jean- Baptiste Poulin, sieur de Courval, procureur du roi, constructeur des vaisseaux de la marine royale. C’était le fils de Maurice Poulin, propriétaire de l’emplacement des Vieilles Forges de Saint-Maurice, qui le premier attira, en 1670, l’attention de Talon sur l’existence des mines de fer et l’importance de les exploiter. C’est de lui probablement que vient le nom de Saint-Maurice, appliqué aux Forges, à la rivière et au comté. Madame Cressé agréa volontiers la demande du sieur Courval, malgré son âge un peu avancé, qui dépassait de dix-huit ans celui de sa fille. La célébration du mariage se fit aux Trois-Rivières, le 7 janvier 1696.
L’année suivante, 1697, les Ursulines vinrent s’éta-
blir aux Trois-Rivières. La vue de ces religieuses si vénérables fit une impression profonde sur Marguerite et Marie-Madeleine, deux des sœurs de Louise, cpii sollicitèrent immédiatement leur admission dans le cloître. Marguerite y entra effectivement la même année, pour y faire profession deux ans plus tard sous le nom de Sœur Saint-Joseph. Elle est l’une des premières professes trifluviennes.
Marie-Madeleine ne put quitter tout de suite le toit maternel, probablement pour avoir soin de sa mère, dont la vie était sur son déclin. — Cette vertueuse dame mourut en effet quelques mois seulement après la profession de Marguerite, et fut enterrée aux Trois-Rivières, le 7 juin de l’année 1700. “Parmi les mérites que le seigneur récompensa dans cette fidèle servante, l’un des moindres, sans doute, ne fut pas celui d’avoir si bien contribué à donner à Jésus trois épouses.
Marie-Magdeleine, après avoir fermé les yeux de sa digne mère, vint aussi demander un asile au cloître ursulin. Quand à Charlotte, ne se sentant pas appelée à la vie cloîtrée, elle se joignit aux dignes filles de sa sœur Rourgeois; fit profession à la Congrégation de Notre- Dame, à peine âgée de dix-sept ans, et prit le nom de sainte Pélagie.
“Marguerite, devenue sœur Saint-Joseph, se donna tout particulièrement au soin des malades, et, durant vingt-deux ans, nous la verrons constamment auprès de ses chers pauvres. En 1714, monseigneur de Saint-Vallier voyant son aptitude pour la préparation des remèdes, lui proposa d’aller prendre des leçons à l’Hôtel-Dieu de Québec. Les religieuses entrant pleinement dans les vues de leur évêque, firent le sacrifice momentané de leur chère sœur ; et elle partit au printemps. Elle fut accueillie avec bonté et cordialité par nos mères de l’Hôtel- Dieu, et elle profita si bien de ses études et de l’expérience de ces anciennes hospitalières, qu’en peu de temps.
elle fut jugée capable d’enseigner aux autres l’art de la pharmacie. Pendant le séjour qu’elle fit dans ce monastère, elle enseigna aux jeunes sœurs de l’Hôtel-Dieu à broder en or et sur écorce; ainsi les profits furent réciproques entre lês ursulines et les hospitalières.
“De retour dans sa ville natale, elle se livra avec beaucoup de zèle au service des pauvres malades; par une charité toute industrieuse et toute bienfaisante, elle trouvait moyen de soulager les plus désespérés. C’est aussi dans la charge d’hospitalière qu’elle est décédée, après avoir donné à ses sœurs de grands exemples de ferveur, de régularité et de mortification. Elle s’est endormie dans le Seigneur le 15 mars 1726. Marie-Magdeleine, sa jeune sœur, avait fait profession en 1703, et portait le beau nom de sœur du Sacré-Cœur.
“Vouée à ce Divin Cœur, cette âme généreuse ne s’appartient plus, elle est toute à lui. Chargée tout part' culièrement du soin des élèves, elle s’efforce de tourner leurs jeunes âmes vers le Cœur adorable de Jésus, leur faisant reconnaître dans cet aimable asile, le centre et le foyer de cet amour ardent dont il a brûlé pour les hommes. L’école, loin d’être pour elle le simple supplément du foyer domestique, se changeait en un sanctuaire où, de quelque côté qu’elle se tournât, elle était pour ainsi dire, enveloppée de la présence de Dieu.
“La jeune religieuse était tout entière à ses devoirs, se berçant de l’espoir de faire connaître et aimer Jésus d’un grand nombre d’âmes, quand elle entrevit que Dieu lui réservait un martyre de choix: celui de la souffrance. En effet, peu de temps après, elle tomba gravement malade. Bien des vœux et des sacrifices furent faits, pour prolonger des jours si précieux; mais les desseins de Dieu ne sont pas les nôtres, il allait bientôt appeler à lui sa petite servante.
“Nos dignes fondatrices ne savaient à quoi attribuer ces morts prématurées; déjà la petite communauté avait
mérité d’avoir ses représentants à la cour du roi des cieux. Dans le court espace des trois premières années, les mères Sainte-Cécile, Sainte-Anne et une jeune novice, mademoiselle Barbe Godefroy, avaient pris leur vol vers la patrie, et voici maintenant que Jésus va réclamer une autre victime. Sœur Saint-Joseph se montra forte et courageuse au chevet de sa jeune sœur; elle lui conseillait d’offrir ses souffrances pour les missions, ajoutant que ses maux étaient ses prières, et qu’en retour elle offrirait pour elle les vœux éloquents des pauvres malades et des enfants. L’heure du sacrifice trouva les deux sœurs intrépides. En effet, Dieu les sépare pour un instant; mais c’est pour les réunir éternellement un jour dans son Divin Cœur.” (1)
(1) Histoire des Ursulines des Trois-Rivières, I, pp. 53 à 56.