CLAUDE P.-CRESSE ET FRERES
SOMMAIRE. — 1. Claude Poulin-Cressé administrateur, puis seul seigneur après la mort de ses frères en 1743. — Il quitte alors Québec et revient aux Trois-Rivières. — 2. Louis-Pierre, son fils aîné, sous-constructeur de la marine royale. — Les chantiers de Québec, leur ruine au siège de cette ville en 1759. — Louis-Pierre s’établit alors aux Trois-Rivières, pour s’occuper de la seigneurie de Nicolet, où il construit le premier moulin banal. — Sa mort prématurée en 1764. — 3. Joseph-Claude, son fils cadet, directeur des forges Saint-Maurice. — Les forges. — Il devient en 1775 co-administrateur de la seigneurie. — Son manoir au Basde-la-Baie. — Le moulin du sud-ouest rebâti. — 4. Le seigneur Claude-P.-Cressé aux Trois-Rivières. — Sa vie calme et paisible. Les cens et rentes. — Sa mort.
1. La mort de J. -B. Poulin-de-Courval laissait l’administration de la seigneurie à ses trois fils, Louis, Claude et Joseph, héritiers indevis de leur mère Louise Cressé. L’intérêt de la colonisation eût exigé la résidence à Nicolet d’au moins l’un d’entre eux, chargé plus spécialement de l’administration. Nicolet fut privé de cet avantage, ce qui dut être préjudiciable à la jeune colonie.
Notre famille seigneuriale, l’une des plus distinguée du temps, était à l’emploi du gouvernement, à la tête des grandes industries et du commerce, l’agriculture se trouvant ainsi en dehors de sa sphère d’activité. Tandis que les seigneurs de la Baie-Saint-Antoine, établis au milieu de leurs censitaires, vivant de leur vie, les assistaient de leurs conseils et de leurs exemples, ceux de Nicolet, absorbés par la construction des vaisseaux de la marine royale, et leurs opérations commerciales,
négligeaient fatalement leurs subordonnés et les laissaient à eux-mêmes, sans encouragement ni direction.
Leur mode d’existence exigeait la résidence dans les grands centres, tels que Québec, Montréal ou Trois- Rivières. Aussi 1 on voit, à la mort de J. -B. Courval, son iils aîné, Louis, déjà établi à Charlesbourg, revenir aux Trois-Rivières prendre charge du commerce et des chantiers de construction de son père et de ses fonctions de procureur du roi. — Claude et Joseph de leur côté, initiés au commerce, iront s’établir à Québec, centre plus favorable à leur genre d’affaires.
Il fallait tout de même administrer la seigneurie. Pour éviter la confusion et des conflits, les frères s’en déchargèrent entièrement sur l’un d’entre eux. Par acte passé le 8 janvier 1/31, l’on choisit Claude comme étant plus en état de s’en occuper, lui conférant pleins pouvoirs de gérer aux noms des trois. (1) Les événements prouvèrent que ce choix était opportun. Claude était un homme robuste, bien constitué, qui fournit et parcourut une longue carrière. Louis et Joseph, d’une santé pi ecaii e, furent enleves au milieu de leur course, — Joseph en 1738, âgé de trente-cinq ans, Louis en 1743, à 1 âge de quarante-six ans, ne laissant tous deux que des enfants encore jeunes.
Claude, resté seul, se fit adjuger pour 3,000 livres les parts de ses frères par la cour de juridiction royale des Trois-Rivières, le 7 novembre 1747, (2) et devint ainsi seul propriétaire de la seigneurie.
(1) Claude avait épousé à Québec le 26 juillet 1727, quelques mois apres la mort de son père, Marie-Anne Lefebvre, fille de Pierre Letebvre, interprète, et de Marie-Françoise Boissel.
(2) Acte de foy et hommage du 7 février 1781.
C’était la première fois que les droits seigneuriaux étaient réunis en une seule main depuis la disparition mystérieuse de Michel Cressé (1686). L’unique seigneur de Nicolet crut dès lors devoir se rapprocher de ses censitaires, et quitta Québec pour s’établir aux Trois- Rivières, avec son épouse et ses deux fils, Louis-Pierre et Joseph-Claude, âgés respectivement de dix-neuf et seize ans. (1) Ces deux jeunes gens, futurs héritiers de la seigneurie, étaient l’objet de son orgueil, et il fondait sur eux les plus belles espérances. Unis entre eux par les liens du sang, ils rendirent leur amour fraternel comme indissoluble en s’alliant aux deux sœurs, filles du seigneur de Mille-Iles, le sieur Eustache Lambert-Dumont, beutenant des troupes. (2) Les deux familles vécurent toujours dans la plus parfaite harmonie, malgré les causes de dissensions presque fatalement inhérentes à la possession de parts seigneuriales.
2. L’aîné, Louis-Pierre, fut placé dès sa jeunesse dans les chantiers de construction de la marine royale de Québec, qui employaient régulièrement plusieurs milliers d’ouvriers. Il devint en peu de temps très habile dans cet art important, à tel point qu’à l’époque de son mariage on l’avait promu au grade de sous-constructeur.
Il n’entre pas dans notre cadre de parler de cette industrie nationale, qui pendant de longues années, près de deux siècles, a alimenté la population ouvrière de
(1) Un acte du 6 février 1775 indique que sa résidence était sur la rue Notre-Dame. — Claude résidait aux Trois-Rivières, dès 1743.
(2) Louis-Pierre épousa Louise Lambert-Dumont, le 7 janvier 1755, et Joseph-Claude, sa sœur Gilles-Geneviève, le 26 octobre 1761.
Québec et des Trois-Rivières. (1) Disons seulement qu’il s’agissait de navires en bois et à voiles. L’invention de la vapeur et la substitution de l’acier au bois ruina ces chantiers. Les derniers navires construits à Québec le furent, dit-on, en 1897. (2)
Comme toutes les industries de nos pères, la construction des vaisseaux avait ses usages, son droit coutumier. Le lancement d’un navire, en particulier, était un jour de fête. Les nombreux invités et la foule des curieux descendaient de la cité pour assister à la cérémonie et au baptême qui la précédait. On buvait fort ces jours-là. Les ouvriers prenaient trois bons coups: le premier en arrivant à pied d’œuvre; le deuxième au milieu des opérations; le troisième avant la mise à flot.
Lorsque, la clef rompue, le navire glissait sur ses lisses et plongeait majestueusement dans l’eau, des hourras vigoureux le saluaient, et les hommes rentraient vivement au chantier pour y goûter le fromage et le verre de bière traditionnels. (3)
En prévision de son mariage avec la fille du seigneur Dumont, le seigneur Claude P.-Cressé gratifia Louis-Pierre d’un titre seigneurial, en lui faisant octroyer la nouvelle seigneurie de Courval, située en arrière de la Baie-Saint-Antoine. (4) Il lui réservait d’ailleurs la part dominante de la succession de Nicolet. — Après ce mariage célébré l’hiver suivant, Louis-Pierre se fixa à Québec, où le retenaient ses fonctions aux chantiers de la marine.
(1) Le seigneur de Nicolet, J.-B. P. de Courval. a toujours vécu aux Trois-Rivières, et on lui donne le titre de “constructeur des vaisseaux de la marine royale”. Nous en concluons qu’il y avait des chantiers de construction aux Trois-Rivières, aussi bien qu’à Québec. Mais nous n’avons aucune donnée pour déterminer l’époque où ces chantiers ont existé.
(2) Hist. de Limoilou, par le T. R. P. Alexis, p. 40.
(3) Idem, p. 41.
(4) Concédée le 25 septembre 1754 par le marquis Duquesne et l’intendant Bigot. — Ce fief constitue la paroisse de Saint-Zéphirinde-Courval.
DE NIGOLET
Pendant quelques années l’industrie continua à prospérer sous sa direction intelligente. Une grande épreuve, hélas ! devait bientôt le frapper et le forcer d’abandonner une carrière pour laquelle il se sentait beaucoup de dispositions et d’attraits. Les bombardements qui en 1759 mirent tout à feu et à sang dans notre malheureuse capitale, et la capitulation qui en fut la conséquence le 18 septembre de la même année, désorganisèrent complètement les chantiers, et le sous-constructeur, impuissant contre ce désastre, dut au moins temporairement quitter une industrie, que la guerre venait de ruiner. On peut supposer que sa résidence fut comme tant d’autres la proie des flammes. (1) — On le voit en effet quitter Québec à cette époque, et venir aux Trois-Rivières chercher un refuge et une protection contre les envahisseurs. Ce fut la plus terrible épreuve de sa vie.
Heureusement ce malheur tourna à l’avantage de Nicolet. Enlevé de force à sa sphère d’activité naturelle, cet homme ne pouvait rester inactif; — en disant adieu à ses chantiers en ruines, il tourna les yeux vers notre seigneurie, et offrit à son père son concours pour eu promouvoir l’avancement et la prospérité, — bien trop négligés depuis sa fondation. Les censitaires n’avaient pas même de moulin à proximité pour y faire moudre leur grain. Il leur fallait le porter aux Trois-Rivières où se trouvait le moulin banal, ce qui entraînait de très graves inconvénients. — On se plaignait depuis longtemps de cet état anormal, et en 1764 une requête pressante fut adressée au seigneur à ce sujet.
Comprenant la justesse de ces plaintes et la gravité de ces réclamations, ce dernier consentit à les satisfaire, et il chargea son fils Louis-Pierre, qui jouissait d’une
(1) Dans la seule nuit du 8 août, 167 maisons furent consumées. Tabl. syn. de l’Hist. du Canada, Fasc. III, p. 162.
longue expérience en construction, de préparer des plans et de les exécuter dans le plus court délai possible.
Louis-Pierre se mit à l’œuvre. Il choisit à trois milles du village, à l’Ile-à-la-Fourche, l’emplacement qui a toujours porté le nom de “Moulin du Sud-Ouest”, y acquit (1) de Daniel Raymond Rattier un arpent de terre pour le moulin et son canal, et commença l’entreprise. Le seigneur lui abandonnait (2) le droit de banalité sur toute la seigneurie, à condition qu’il y bâtit un moulin à farine et lui donnât le quart des revenus. Les événements subséquents nous font présumer que Louis- Pierre, déjà seigneur de Courval et héritier présomptif de Nicolet, avait l’intention de venir résider au milieu de ses censitaires. Une mort prématurée l’en empêcha. Dès le 29 juin suivant il rendait son âme à Dieu, avant d’avoir pu parachever ses entreprises. Il n’avait que trente-six ans.
Il est probable que sa jeune veuve, Louise Lambert- Dumont, continua les travaux, qu’elle vint résider à Nicolet avec sa famille, et y bâtit le manoir seigneurial, s’il n’existait déjà. (3) Ce serait la maison connue sous la dénomination de manoir Trigge, devenue la propriété des Sœurs Grises. — Elle amenait avec elle trois petits enfants: Pierre-Michel, âgé de six ans, qui sera le dernier
(1) Acte du 9 janvier 1764.
(2) Acte du 24 février 1764. — Voir à la fin du chapitre XVIII, une notice sur le Moulin du Sud-Ouest.
(3) Dans l’acte de foi et hommage du 7 février 1781, il est dit que lorsque Claude P.-Cressé acheta les parts de ses frères le 7 nov., 1747, la cour lui adjugea, entre autres biens, “le domaine et principal manoir de la seigneurie de Nicolet”. Devons-nous en conclure que les trois frères y avaient chacun leur manoir distinct? Comme aucun d’eux n’y avait résidé nous sommes d’opinion qu’il s’agit en ce passage du futur manoir; — les actes de concession signalent de même quelquefois le moulin banal, dans le temps où il n’y en a point. La première mention certaine du manoir est dans un acte du 12 mai 1772: il y est question du “manoir où loge le procureur ou receveur du seigneur”.
MANOIR TRIGGE
titulaire seigneurial de la famille Cressé; — Charlotte- Louise, qui héritera du fief Courval, et Claude-Eustache. (1)
3. Pendant que Louis-Pierre P.-Cressé dirigeait les chantiers de la marine, qui constituaient la grande industrie de Québec, son frère cadet Joseph-Claude avait pris de son côté la direction de l’industrie dominante de la région des Trois-Rivières, celle des forges Saint- Maurice, établies à trois milles de la ville, sur une terre concédée à son ancêtre Maurice Poulin, de qui elles tiennent leur nom.
Fondées en 1737 par des particuliers qui ensuite les cédèrent au roi, ces forges étaient très florissantes et jouissaient d’une grande célébrité. On y fondait des canons, des mortiers de différents calibres, des poêles en usage par tout le Canada, des marmites, des chaudrons, etc., sans compter le fer en barre. Une telle exploitation nécessitait l’emploi de 400 à 800 personnes tant dans l’atelier que dans les bois, les carrières, les mines et pour les charrois. L’endroit était des plus agréables. On y voyait environ cent trente maisons bien nettes, bien logeables aux ouvriers, un magasin de marchandises et de provisions pour le soutien de tout ce monde, et en outre une belle et spacieuse maison pour la traite avec les sauvages appelés Têtes-de-Boule. Quand elles étaient en opérations, environ sept mois par année, aucun touriste sérieux ne venait aux Trois-Rivières, sans y faire une excursion, et sans visiter ce qu’on appelait les
(1) Pierre-Michel parait avoir toujours vécu à Nicolet depuis la mort de son père.
Cyclopes, ces usines imposantes où, selon l’expression d’un poète,
. le fer mugit dans la forge brûlante.
Le marteau retentit sur l’enclume pesante. — (Delille)
Nonobstant les conditions les plus favorables, il paraît que l’exploitation était loin d’être payante pour le gouvernement. “Cette industrie, dit Franquet en 1752, fait vivre les ouvriers, mais donne un déficit au roy.” Cette anomalie décida les autorités à changer d’administration, et elle en confia la direction à Joseph-Claude- Courval, qui, à la réputation d’habile ouvrier joignait celle de la sagesse et d’une honnêteté à toute épreuve. Le gouvernement cette fois avait eu l’œil juste. — Les déficits se convertirent bientôt en surplus et l’industrie devint payante pour le roi, tout en faisant vivre les ouvriers dans l’aisance.
Lors de la cession du Canada à l’Angleterre, le gouvernement anglais, en s’emparant de la régie des forges, ne crut mieux faire que d’en laisser la direction à M. de Courval. (1) La guerre, qui avait entraîné la ruine de son frère aîné à Québec, le laissait indemne, et il put continuer ses fonctions sans être inquiété.
Il était à cette époque encore célibataire, et âgé de vingt-neuf ans.
L’année suivante, 26 octobre 1761, il contracte mariage, comme nous l’avons vu, avec Gilles-Geneviève Dumont, après s’être fait concéder une terre à Nicolet. (2) Avait-il l’intention de s’y établir? L’acte de concession dit qu’il devra “y tenir ou autre pour lui feu et lieu”. Il est probable qu’il ne l’occupa jamais. (3) On le voit en 1763 quitter Trois-Rivières et probablement
(1) Ordonnance du colonel Burton à M. de Courval aux forges, le 1er octobre 1760, (Garde-note historique de l’abbé Bois).
(2) 24 juillet 1761.
(3) Il a pu en faire une maison de campagne, pour y passer la belle saison avec sa famille, quand les fourneaux ne fonctionnaient point.
la direction des Forges pour vivre quelques années à Yamachiche, d’où son père le rappellera et en fera son coadministrateur de la seigneurie.
La mort prématurée de son fils aîné en 1764, au moment où il avait le plus besoin de ses services, avait été une rude épreuve pour le seigneur de Nicolet. Confié à des mains étrangères, le moulin banal, que le défunt avait commencé, fonctionna plus ou moins bien, lui rapportant le revenu des moutures, qui était très appréciable. Malheureusement l’existence de ce moulin, si utile aux nicolétains, ne fut pas de longue durée. Soit négligence, imprévoyance ou force majeure, il fut complètement détruit et mis hors de service en 1775, onze ans après sa construction. On suppose que la crue des eaux, qui cause souvent tant de ravages au printemps sur notre rivière, aura déterminé un éboulis et miné la chaussée. Ce qui est certain, c’est qu’il n’est plus en opération après 1775.
Se sentant trop âgé, — il avait soixante-et-quinze ans, — pour supporter seul cette épreuve et réparer le désastre, le vieux seigneur appela à son aide son fils Joseph et l’associa à l’administration, en lui donnant le tiers de la seigneurie.
On voit alors ce dernier revenir aux Trois-Rivières, où il est dit habiter une maison sur la rue Notre- Dame (1) et quelques années plus tard, acquérir une terre près du domaine seigneurial situé en bas du chemin qui mène à la Baie-du-Febvre. (2) Les clauses de cette concession sont assez intéressantes. Elle est “chargée pour toute redevance d’un bouquet, tel que la dite terre le produira, que mon dit sieur preneur promet et s’oblige bailler et présenter à mon dit sieur seigneur bailleur, dont le premier payement se fera le huit
(1) Acte du 26 juin, 1775.
(2) Concession du 7 novembre 1782.
d’août prochain, jour de St-Claude, et de là en avant par chaque année et à pareil jour.”
Le jour de saint Claude était la fête patronale du seigneur de Nicolet. Il existait en plusieurs seigneuries une charmante coutume. Le seigneur, en concédant des lots à ses enfants, exigeait d’eux pour tous cens et rentes l’offrande d’un bouquet le jour de sa fête patronale. C’est ce qui s’était pratiqué au manoir de Jacques Lefebvre, premier seigneur de la Baie-Saint-Antoine, et c’était un devoir bien doux à remplir pour la famille seigneuriale. Chaque année, le premier mai, fête de saint-Jacques, on la voyait se réunir à son manoir, où chacun des membres apportait le gracieux tribut des fleurs les plus précoces, cultivées à cette fin.
Une fête semblable se célébrait le huit d’août en la résidence de Claude P.-Cressé. Sa petite famille se réunissait ce jour-là autour de lui et offrait au vieillard, avec ses bouquets les mieux choisis, l’expression de ses vœux et de son affection filiale. Elle n’était pas nombreuse, ne comprenant que son fils Joseph et ses petits enfants. Il n’en voyait pas moins dans ces vigoureux jeunes gens le présage d’une nombreuse et honorable postérité.
La terre concédée par le seigneur à son fils Jos. P.- Courval, avec la clause susdite, était contiguë, au domaine Courval, tel qu’il est indiqué sur la carte de M. de Catalogne (1709-12). Le co-seigneur avait sans doute l’intention d’y faire, ou sa résidence habituelle, ou du moins sa villa, sa maison de campagne pour la belle saison. Il a dû en conséquence y bâtir son manoir dès l’année 1782. On montre encore aujourd’hui, dans la concession du Bas-de-la-Baie au sud-ouest de la jolie maison de M. Ubald Bellemare, l’emplacement de cet ancien manoir et l’avenue assez bien conservée qui la reliait au chemin du roi.
Il y eut dès lors à Nicolet deux manoirs: celui du
seigneur primitif Claude P.-Cressé, qui existe encore et est connu sous le nom de manoir Trigge, et celui du coseigneur dans le Bas-de-la-Baie. (1)
Il est probable que Claude Cressé, tout en ayant sa résidence aux Trois-Rivières, venait aussi passer la belle saison à Nicolet, dans son manoir qui lui tenait lieu de villa, comme le font les riches citadins de nos jours. Entre temps il y laissait un procureur ou receveur pour la collection des rentes et autres affaires qu’il était difficile d’aller traiter aux Trois-Rivières. — La veuve Louis- Pierre P.-Cressé devait aussi y résider avec sa famille.
Nicolet était privé de moulin banal depuis 1775. Le coseigneur Joseph-Claude P.-Courval, de concert avec son père, s’occupa de reconstruire le moulin détruit, pour la commodité des colons, qui étaient obligés de porter leur grain aux Trois-Rivières ou à la Baie. On constate par les actes de concession que ce deuxième moulin était en opération en 1784. (2) Il était à eau comme le premier. (3)
(1) Certains actes en 1803 et 1805 parlent du manoir principal. Cette expression confirme l’ex:stence d’un autre manoir. — L’acte du 7 novembre 1747 adjuge à Claude Poulin-Cressé les cinq-huitièmes de la seigneurie, et en outre le domaine et le principal manoir de Nicolet. 11 y avait donc dès cette époque au moins deux manoirs. — On peut objecter qu'il s’agit dans ce dernier acte, non pas de manoirs existants, mais des futurs manoirs, de sorte que cette question intéressante n’est pas certainement résolue.
(2) La date de 1784 se base sur le fait que les actes de concession signalent l’existence du premier moulin banal de 1764 à 1775, mais non de 1775 à 1784, où ils obligent les censitaires à porter leur grain au moulin seigneurial, “quand il y en aura un de construit.” Il parait évident que le moulin du sud-ouest était détruit ou hors de service et que l’on se proposait d’en construire un autre, ce qui eut lieu en 1784, d’après les actes de concession.
(3) On le voit par l’aveu et dénombrement du 8 mars 1798, qui signale dans la seigneurie l’existence d’un seul moulin, qui était à eau. Le moulin à vent n’existait pas encore.
Un moulin à scie a été construit vers 1787. — Le 9 mai de cette année le seigneur se réserve, pour moulin à scie, un arpent sur la terre concédée à Firmin Orion.
D’après une note de la carte de McCarthy du 10 mars 1803, le moulin du sud-ouest a été rebâti de nouveau en 1799, cette fois d’une manière solide, savoir: “en pierre à deux étages avec trois paires de moulanges.” La population de Nicolet augmentait de manière notable, et le petit moulin primitif, suffisant jusqu’alors, ne répondait plus aux besoins des colons. On voit même dès lors surgir un autre moulin seigneurial; (1) et nous sommes d’opinion, bien qu’il n’y ait point de documents positifs, que ce fut le moulin à vent, qui a existé près du manoir Trigge, sur le coteau, en avant du cimetière actuel. (2) Ce moulin aurait été bâti la même année que le moulin à vent de la route de l’église à la Baie-du- Febvre.
Ce moulin a fonctionné jusque vers 1852, peu de temps après la mort du seigneur Chandler. (3) Depuis cette époque les seigneurs ont cessé de le mettre en opération. Les grandes ailes avec leur garniture de toile disparurent dès lors. Seules la lourde maçonnerie et la couverture conique redisaient aux passants ce qu’avait été cet édifice. L’apparence mystérieuse de ce moulin délaissé était de nature à frapper l’imagination. Les commères du temps le considéraient comme hanté, et l’on ne s’en approchait qu’avec une certaine crainte supertitieuse.
Lors d’une promenade au lac, les collégiens, surpris
(1) A partir de 1800, une clause des actes de concession oblige les colons à porter leur grain “à l’un des moulins banaux”. Avant cette année il n’est jamais question que d’un seul moulin.
(2) La description en est donnée dans un acte du 16 avril 1822: bail à loyer pour cinq ans à John Towell, meunier d’Yamachiche. — Il était en pierre et à trois étages. — Conditions: le seigneur exigeait 30 minots de blé la première année, et 120 minots les années suivantes.
En 1803, d’après la carte de McCarthy, il y avait deux autres moulins sur la branche nord-est de la rivière, l’un à une lieue, l’autre à deux lieues du village. La carte ne dit pas s’ils étaient & scie ou à f arine.
(3) Tradition de M. Nazaire Trudel, forgeron. — D’après lui la bâtisse, que montre la gravure de Bouchette en 1815, était l’abattoir du seigneur.
par une tempête, furent contraints de s’y réfugier pour s’y mettre à l’abri. Les plus superstitieux préférèrent se blottir à la porte de l’église protestante. Mal leur en prit. Le moulin était solide, en état d’affronter le plus furieux aquilon: les réfugiés y trouvèrent son abri sûr et efficace, tandis que sous la force de l’ouragan la porte de l’église s’effondra, et faillit écraser les écoliers qui s’y étaient mis à couvert.
Ce moulin, dont nous regrettons la disparition, a été détruit vers 1870 pour servir à la construction de la nouvelle église catholique.
Le coseigneur Joseph P.-Courval eut de son épouse Geneviève Dumont plusieurs enfants, dont l’aîné Joseph- Claude est entré dans l’état ecclésiastique et a été pendant cinquante-deux ans curé de la Pointe-aux-Trembles de Québec. (1)
Jos. P.-Courval est décédé en septembre 1805, âgé de soixante-et-dix ans. Il léguait son tiers de la seigneurie de Nicolet, moitié au curé de la Pointe-aux-Trembles, son fils aîné, le huitième à son fils Antoine, de la Banlieue des Trois-Rivières, un autre huitième à sa fille Josephte-Louise, le reste à ses autres enfants.
4. Revenons au seigneur principal de Nicolet, le sieur Claude Poulin-Cressé. L’administration de la seigneurie, qui lui fut confiée en 1731 par les coseigneurs
(1) Ce curé, qui avait des dispositions remarquables pour la médecine, est l’inventeur de la Courvaline, remède contre l’épizootie chez les chevaux.
ses frères, l’obligea à se détacher graduellement de son commerce de Québec, peu compatible avec ses nouvelles fonctions. Tout en résidant ordinairement à Québec, il devait passer une partie notable de son temps aux Trois- Rivières, (1) probablement chez son frère aîné Louis, à la maison paternelle, où il pouvait plus facilement rencontrer ses concessionnaires et expédier les affaires seigneuriales.
A la mort de ce dernier en 1743, il ferma son magasin de Québec (2) et vint définitivement s’établir aux Trois-Rivières, dans une maison de la rue Notre-Dame. Il y résidera jusqu’à sa mort en 1785.
On se demande pourquoi Claude P.-Cressé, devenu seul seigneur de Nicole t, débarrassé de son commerce, et uniquement occupé de sa seigneurie, n’y a point établi sa demeure. En restant en dehors de son domaine seigneurial, il se privait de beaucoup de droits et d’honneurs. On venait d’inaugurer à Nicolet, une belle église de pierre. Il lui eût été si agréable, il nous semble, d’y occuper le banc seigneurial, et d’user des privilèges honorifiques concédés au seigneur par les lois et la coutume du temps. Quelle satisfaction pour lui de voir tous les ans, le premier mai, les censitaires se réunir devant son manoir pour la plantation du mai traditionnel!
Il préféra être simple bourgeois aux Trois-Rivières que de vivre en seigneur dans son fief de Nicolet. Il était profondément attaché à cette ville, dans laquelle avaient vécu ses ancêtres, où il avait passé son enfance et sa jeunesse, et où étaient ses parents et amis. Il y menait une vie calme et tranquille, partageant son temps entre la direction des affaires seigneuriales et les bonnes œuvres locales. A l’occasion de l’incendie qui détruisit
(1) Concessions du 4 février 1733. L’acte dit qu’il réside ordinairement à Québec. Il avait donc une autre résidence: ce devait être Trois-Rivières, où il était ce jour là.
(2) Concessions du 13 novembre 1743.
le monastère des Ursulines le 22 mai 1752, il prit une part très active aux assemblées convoquées pour secourir les sinistrées, et ne ménagea ni son temps, ni son argent pour leur venir en aide. (1)
Deux jours dans l’année apportaient un peu de variété dans son existence paisible: le 8 août, sa fête patronale de saint Claude, qui se célébrait avec une certaine solennité, et le 11 novembre, fête de saint Martin, jour fixé pour le payement des cens et rentes, et en particulier pour la réception des chapons vifs qu’il installait dans un vaste poulailler préparé ad hoc.
Les cens et rentes, très modérés d’ailleurs, n’étaient pas uniformes, vu la dimension et la valeur variables des lots. Les cens se bornaient à quelques sols marqués. Quant aux rentes seigneuriales, c’était pour les bonnes terres deux sols par arpent en superficie, et moins pour les terres médiocres. Le seigneur y ajoutait souvent un ou plusieurs chapons, que le concessionnaire était libre d’apporter vifs ou de pays à raison de 20 sols le chapon. Dans quelques concessions pourtant il est stipulé qu’on devra les apporter vivants. Cette clause devait être assez embarrassante dans le cas d’une concession du 23 mars 1778, où il est dit que le preneur devra donner chaque année au seigneur un chapon et demi vif.
Comme tous les seigneurs, celui de Nicolet jouissait du droit de banalité, c’est-à-dire que les censitaires devaient faire moudre leur grain au moulin banal, quand il y en avait un. Il se réservait le bois nécessaire à la construction de l’église, du presbytère, du moulin et du manoir domanial, et c’est tout. Point de corvée, ni d’obligation de cuire le pain au four banal, comme
(1) Les Ursulines des Trois-Rivières, I, p. 276.
l’exigeaient certains seigneurs, mettant les colons éloignés dans un sérieux embarras, (1) ni d’autres exigences arbitraires.
Claude P.-Cressé mourut aux Trois-Rivières, où il fut inhumé le 11 mai 1785, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Il léguait la seigneurie, les deux tiers à son petitfils Pierre-Michel Cressé, l’autre tiers à son fils Joseph- Claude P.-Courval.
(1) Lettre de M. Raudot, 10 novembre 1707. Correspondance entre le Gouvernement Français et les Gouverneurs.