‹ Histoire de Nicolet, 1669-1924Chapitre 28 sur 83 · COLLEGE-SEMINAIRE DE NICOLET · texte numérisé non relu

COLLEGE-SEMINAIRE DE NICOLET

2. Depuis l’invasion de 1775-1776, les américains avaient toujours gardé l’espoir de conquérir le Canada et de l’annexer à leur république, dans laquelle la Province de Québec aurait formé un quatorzième état. En 1812 ils crurent le moment favorable pour surprendre le pays. L’ennemi le plus acharné des anglais, Napoléon, régnait sur l’Europe. Ils se joignirent à lui et déclarèrent la guerre à la Grande-Bretagne, persuadés que les canadiens n’attendaient qu’une occasion pour se jeter dans les bras de leurs voisins. Ils furent déçus dans leur attente.

A la première nouvelle de l’invasion, les grandsvicaires de l’évêque Plessis, M. Deschenaux à Québec, et M. Roux à Montréal, écrivirent à tous les curés du Canada une lettre circulaire, dont ils devaient faire part à leurs paroissiens, pour les engager à repousser l’ennemi (12 juin 1812). Un mandement que l’évêque publia à son retour à Québec, pour encourager la milice des campagnes au devoir et à la fidélité, produisit le meilleur effet.

Toute la jeunesse canadienne se leva, fi ère de marcher à la défense de la religion et de la patrie. Chaque paroisse envoya son contingent. Nicolet, pour sa part, fournit cinq compagnies, ayant à leur tête les capitaines: Joseph Franchère, Etienne Côté, nommé 1er déc., 1812; Ignace Lupien, M. H. Bellerose, J.-Bte Poulin de Courval, nommé le 6 sept., 1807. (1)

Forts de l’appui moral de leurs pasteurs, et armés par leurs vaillants officiers, nos jeunes militaires marchaient en braves à la rencontre de l’ennemi. Leur cause

(1) Notes de M. B. Suite. — Ces compagnies faisaient partie intégrante du deuxième bataillon de Buckinghamshire, dont le haut commandement était confié à plusieurs nicolétains, comme suit:

Joseph Carmel, lieutenant-colonel, commandant;

J.-Bte Lozeau, major, nommé le 13 mai 1812;

Jos. Franchère, capitaine, adjudant;

Pierre-Joseph Cressé, lieutenant, aide-major: il a servi aussi dans les 4e et 8e bataillons de la milice d’élite incorporée.

était celle de la religion et de la patrie, ils sentaient qu’ils avaient le Ciel de leur côté. La guerre fut relativement longue et nécessita trois campagnes successives, en

1812, 1813 et 1814.

M. l’abbé Ferland, dans son étude magistrale sur Mgr Plessis, nous donne un résumé intéressant de cette période décisive pour la nationalité canadienne-française.

“Une tentative des troupes américaines pour pénétrer dans le district de Montréal durant l’automne de

1813, fournit aux Canadiens l’occasion de déployer un courage digne de la renommée de leurs pères.

“Trois cents miliciens accompagnés d’une petite troupe de Sauvages et conduits par le brave de Salaberry, arrêtèrent, sur les bords de la rivière Châteauguay, plus de sept mille Américains qui formaient l’armée du général Hampton et les forcèrent à une retraite précipitée. Ce glorieux combat, livré le 26 octobre 1813, servit à déconcerter les plans de l’ennemi et arracha la colonie à un danger imminent. Dans le même temps, une armée plus nombreuse menaçait Montréal d’un autre côté. Dix mille hommes, commandés par le général Wilkinson, partaient de Sackett’s Harbour, descendant le Saint-Laurent dans l’espérance de s’unir à l’armée de Hampton.

“Au bruit de ce nouveau danger, l’évêque (Mgr Plessis) s’empressa d’adresser des avis paternels à ceux de ses enfants qui étaient sur les frontières. “Guerriers” leur disait-il dans son mandement du onze novembre, “c’est à vous qu’il appartient de vous opposer comme un mur à l’approche des ennemis et de déconcerter leurs mesures. Ils cesseront d’être redoutables dès que le Dieu des armées combattra avec vous; sous sa sainte protection, marchez au combat comme à la victoire. Soutenez cette réputation d’obéissance, de discipline, de valeur et d’intrépidité que vous ont mérité vos premiers succès.

\ otre confiance ne sera pas vaine si, en exposant vos vies pour la défense de vos foyers, vous avez soin avant toute chose de faire votre paix avec Dieu.”

Par une remarquable coïncidence, le jour même où ce mandement était publié à Québec, les troupes anglaises remportèrent une victoire signalée sur l’armée de Wilkinson, au beu nommé Chrystler’s Farm, et dans cet engagement se distinguait spécialement, à côté des soldats anglais, un corps de voltigeurs canadiens, sous les ordres du major Herriot.”

Dociles à la voix de leur évêque, les milices nicolétaines n’entrâient pas en campagne sans se mettre sous la protection du Ciel. A l’heure du départ, capitaines et soldats se pressaient aux pieds des autels. Tous recevaient le pain des forts, et l’abbé Raimbault, (1) évoquant ses souvenirs de la vie des camps, leur adressait de salutaires conseils, ranimait leur confiance et leur patriotisme, puis il les bénissait et les renvoyait sous la protection du Dieu des armées.

C’était un vide dans la paroisse, et la culture du sol, privé du secours des bras les plus vigoureux, en souffrit d’une manière notable. Mais ce revers passager fut amplement compensé par le succès de nos armes. Ja-

(1) L’abbé Jean Raimbault, né en France, à Orléans, le 4 février 1770, d’Etienne Raimbault, militaire, et de Françoise Doucet, était séminariste dans sa ville natale, quand éclata la révolution française. Plutôt que de prêter serment à la constitution civile du clergé, condamnée par l’Eglise, il préféra, de même que son ami de cœur, le jeune Vincent-Charles Fournier, quitter provisoirement l’habit ecclésiastique, et rentrer dans le monde en attendant des jours plus sereins. Mais, en ôtant la soutane, ils tombaient sous le coup de la conscription, et durent embrasser l’état militaire, pour lequel ils ne se sentaient aucune vocation. Après un court séjour dans le même régiment, qu’ils édifièrent par une conduite irréprochable, ils s’évadèrent à la première occasion favorable. Le jeune Raimbault vint à Londres, d’où, après avoir rempli deux ans les fonctions de précepteur de français dans une famille, il s’embarqua pour le Canada, où il arriva le 6 juillet 1795. Vingt jours après Mgr Denaut l’élevait au sacerdoce. — Il fut curé de l’Ange-Gardien (1797-1805), de la Pointeaux-Trembles de Montréal (1805-1806), puis de Nicolet (1806-1841), où il fut en même temps supérieur et procureur du collège.

mais le soldat canadien ne s’était plus distingué, et les journées immortelles de Châteauguay. Forty-Miles- Creek, Chrystler’s Farm, Niagara, Black-Rock, Buffalo, resteront parmi les souvenirs les plus glorieux de notre histoire.

3. Pendant que nos soldats faisaient des prodiges de valeur pour repousser l’invasion américaine et conserver la colonie à l’Angleterre, le gouvernement anglais, qui appréciait de plus en plus cette colonie, voulut en connaître plus exactement la valeur et les ressources. Il en ordonna une description topographique complète, et confia ce travail important et délicat, pour le Bas-Canada en particulier, au sieur Joseph Bouchette, arpenteur général de cette province, et lieutenant-colonel de la milice canadienne. L’arpenteur employa plusieurs années à ce travail, auquel il se livra, suivant son expression, “avec une application sans relâche et une assiduité infatigable”. — Il mit un soin minutieux à révéler “tout ce qui pouvait tendre à faire connaître l’état actuel du Canada et à mettre sous son vrai point de vue ses ressources susceptibles d’une grande amélioration, considérées comme de précieux joyaux de la couronne d’Angleterre.”

Les descriptions sont accompagnées de plusieurs vues, plans de ports, de batailles, etc., qui rendent le volume inestimable au point de vue historique. Le tout fut livré à l’impression et publié à Londres, dans les deux langues, française et anglaise, en 1815.

Nous extrayons de l’ouvrage ce qui regarde Nicolet, consistant en la vue ci-jointe du village en 1815, et une description détaillée de la seigneurie et de la paroisse.

MCOLET EN 1815

(Carte tirée de la Topographie du Canada, de Bouehette)

La seigneurie de Nicolet et son augmentation au sud du St-Laurent, ou plutôt du lac St-Pierre, dans le comté de Buckingham, est bornée par la seigneurie de la Baie St-Antoine, et par Courval au sud-ouest, par Boquetaillade et le township d’ Aston au nord-est, et par le township de Wendover au fond; elle a deux lieues de front sur deux de profondeur; elle fut accordée le 29 Octobre, 1672, au Sieur de Laubia; l’augmentation, de deux lieues de largeur sur trois de profondeur, (1) fut accordée le 4 novembre 1680, au Sieur de Cressé; l’une et l’autre sont à présent possédées par Monsieur Cressé, descendant en ligne directe du premier propriétaire. Le sol de cette concession n’est pas très bon, mais le travail a suppléé en quelque sorte à son défaut naturel; et il y a 250 concessions en très bon état de culture, qui produisent de bonnes récoltes de grain de presque toutes les espèces.

Vers le St-Laurent le sol est pauvre, d’une nature légère et sablonneuse, mais vers l’intérieur, il est plus fort, et a un meilleur fond: le terrain est assez bas, et généralement uni, garni des espèces ordinaires de bois, mais on y en trouve très peu d’une qualité ou d’une venue supérieure. La Bivière Nicolet l’arrose avantageusement. Un village qui contient 50 maisons, avec l’église au milieu, se fait remarquer par la beauté de sa situation sur une pente douce, couverte de quelques chênes majestueux, formant le meilleur bois de construction de la seigneurie, et couronnée d’une touffe de hauts pins; au-dessous du village, et sur le côté opposé de la rivière, sont les ruines de l’ancienne église et du presbytère de Nicolet. Les deux côtés de la rivière, pendant près de trois lieues au-dessus, sont embellis par

(1) On voit ici que M. Bouchette ne reconnaissait à l’augmentation de Nicolet que deux lieues sur trois, y compris la partie de rile-à-la-Fourehe, renfermée dans ces limites, et pas davantage. — Le rapport du Sieur Collet sur les paroisses existant en 1721 ne reconnaissait aussi à l’augmentation que deux lieues sur trois.

des établissements; et le coup d’œil en est extrêmement égayé par un grand nombre de jolies maisons, qui, dispersées sur différentes parties de la seigneurie, montent, y compris le village, a plus de 300: la plupart sont bien bâties en pierre. A l’entrée de la rivière est l’île Moras, propriété de Monsieur Paul Beaubien et dont la concession avait été faite le 29 Octobre, 1672, au Sieur de Moras. La grande route de William Henry passe au milieu du village, et traverse la rivière à un passage d’eau, où l’on paye trois sous pour chaque personne, neuf sous pour un cheval, et quinze sous pour un cheval et une voiture; outre cette route, plusieurs autres coupent la seigneurie, dans différentes directions, et passent le long de chaque côté de la rivière, sur laquelle il y a trois moulins à grain et trois scieries. Le Nicolet tire sa source d’un lac du même nom, dans le township de Weedon, et coule au nord-ouest à travers les townships de Ham, d’Arthabaska, de Bulstrode, etc., pendant environ 47 milles; alors il se joint à une grande branche qui sort des townships de Simpson, de Kingsey, et de Shipton, qui est navigable pour les bateaux et les bacs et d’où partent de nombreux courans de chaque côté; ce point de jonction s’appelle les secondes fourches: de là son cours est d’environ 21 milles, à travers l’augmentation et la seigneurie, jusqu’à son embouchure dans le Lac St-Pierre. Ses rivages, dans les townships intérieurs, sont élevés, et généralement couverts de bois jusqu’au bord de l’eau; mais dans la partie basse de son cours leur hauteur diminue beaucoup, et ils sont moins boisés; en descendant depuis le village, il y a plusieurs petites îles couvertes d’arbres, qui forment des groupes très agréables, vus de la hauteur dont nous avons parlé cidessus. Dans la partie haute de la rivière, il y a quelques rapides, mais ils n’offrent pas de grands obstacles, car les Indiens les remontent et les descendent souvent dans des canots. Dans le printemps, lorsque la rivière est enflée par les eaux sauvages de petits vaisseaux pontés

peuvent quelquefois remonter du St-Laurent jusqu’au village; mais on ne peut compter là-dessus, parce que l’entrée est obstruée par un banc de sable sur lequel les bâtimens qui tirent deux pieds d’eau touchent souvent dans l’été ou dans les temps de sécheresse: ce banc s’appelle la Batture aux Sables. La vue sur les deux rivages est variée et superbe dans bien des endroits, mais au nord-est surtout elle est extrêmement intéressante: en descendant le St-Laurent, le front de la seigneurie offre un coup-d’œil très agréable, en ce que sur le bord de cette rivière le bois est assez épais, et il s’y trouve plusieurs clairières à travers lesquelles on aperçoit les établissemens et le village qui forment différens points de vue charmans. Un peu au dessus du village se trouve le collège de Nicolet, fondé il y a environ dix ans, et soutenu dans son enfance par la libéralité de l’évêque catholique de Québec. Il est placé sur un terrain bien propre par les beautés naturelles de sa situation à seconder les vues d’un si excellent établissement. Le bâtiment est sur un plan simple, sans ornement, mais commode; il renferme tous les logemens nécessaires pour le directeur, les maîtres, et soixante-dix pensionnaires. Cette institution est entièrement destinée à l’instruction; et depuis sa fondation il a été tellement encouragé qu’il offre plusieurs preuves très satisfaisantes qu’il a complètement répondu à l’attente de son protecteur bienfaisant. Il y a six professeurs pour les différentes branches de l’étude de la philosophie, des auteurs classiques, des belles lettres, etc., et un pour la langue anglaise: tout le système et les progrès des études sont sous l’inspection immédiate du directeur, qui réside toujours dans le collège. Outre les avantages d une bonne éducation, les élèves jouissent d’un air sain, et de tous les moyens d’acquérir la force du corps aussi bien que de cultiver leur esprit.

4. Le rapport officiel de l’arpenteur Bouchette concernant les limites de la seigneurie de Nicolet ne dut pas échapper au seigneur Pierre-Michel Cressé. C’était la condamnation implicite de l’arpentage qu’il avait confié au sieur McCarthy, et de ses concessions de lots dans la Côte Saint-Pierre, considérée comme faisant partie de Nicolet. L’attention du procureur général commençait à être éveillée sur ce point; — et le seigneur n’était pas sans prévoir que tôt ou tard il ne manquerait pas d’être inquiété à ce sujet. La perspective des troubles et tracasseries qui l’attendaient, et l’état de sa santé un peu compromise, (1) l’induisirent à se retirer complètement de l’administration seigneuriale, et même à se défaire de la seigneurie, dès que les circonstances le permettraient.

Il commença par quitter son magnifique manoir, qu’il confia à un procureur, et en février 1817 (2) se retira aux Trois-Rivières, où il espérait trouver la tranquilité et la paix, plus de facilité pour l’instruction de ses cinq filles, au couvent des Ursulines, et sans doute plus de soulagement à proximité de l’hôpital et des médecins. Un acheteur se présenta bientôt dans la personne du sieur François Baby fils, négociant de Québec, déjà seigneur du fief Bruyère (Bécancour) et d’autres lieux. Le marché fut conclu le 9 janvier 1819. Pierre-M. Cressé lui vendit toute sa seigneurie de Nicolet, sans réserves, pour le montant de 12,000 livres, payables en une rente constituée, rachetable par le payement du capital.

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