‹ Histoire de Nicolet, 1669-1924Chapitre 3 sur 83 · ÉVÉNEMENTS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS PRÉLIMINAIRES

SOMMAIRE. — 1. La rivière Nicolet et ses divers noms; 2. Jean Nicolet: — au milieu des indigènes (1618-1633); — découvertes et explorations (1634-1635); — interprète à Trois-Rivières (1635- 1642); mort héroïque (1642); 3. Projet d’un fort à l’embouchure de la rivière, 1663; 4. Un camp indien.

1. Nicolet n’existait pas encore en tant que lieu habité. La rivière, sous la dénomination de rivière du Pont (1), arrosait et fécondait comme aujourd’hui son vaste bassin couvert de forêts vierges, où seuls vivaient, à l’exclusion de tout être humain, quantité d’animaux

(1) En mémoire du sieur du Pont-Gravé, dit Pontgravé.

sauvages, orignaux, chevreuils, castors, loutres, visons et autres, proie recherchée des futurs chasseurs qui allaient bientôt les sillonner en tous sens. Une touffe de pins très élancés dominait majestueusement l’ensemble de cette forêt, près de l’endroit où s’élève la cathédrale actuelle, et semblait marquer d’avance le site d’un étaftlissement prospère.

Monsieur de la Violette venait de fonder le poste de Trois-Rivières, en 1631. Dès lors, cette belle rivière et ces forêts enchanteresses devinrent l’un des lieux d’attraction les plus fréquentés à toute époque de l’année, grâce au poisson et au gibier qui offraient à la fois un sport recherché et un précieux moyen de subsistance à part des fourrures pour la traite. Le sieur de la Violette, en admirant les beautés de cette nature vierge qu’il a dû contempler plus d’une fois, aurait pu chanter, avec autant de vérité que son homonyme de 1821, la stance si chère à tout nicolétain. (1)

O Nicolet, qu’embellit la nature,

Qu’avec transport toujours je te revois.

Sous les frimas comme sous la verdure,

Tu plais autant que la première fois.

Ce fut peu après la fondation de Trois-Rivières que notre rivière commença à porter le nom de Nicolet, en l’honneur du sieur Jean Nicolet, célèbre découvreur et

(1) Par une remarquable coïncidence, le fondateur de Trois- Rivières et l’auteur de cette stance ont porté le même nom, la Violette. — Un autre la Violette sera l’un des fondateurs de Nicolet, et deviendra le chef de la plus ancienne famille qui s’y est établie d’une manière permanente. Le mariage d’Elie Prévost dit la Violette a été célébré le 24 novembre 1670. Nul colon connu, résidant à Nicolet, n’avait contracté mariage avant lui. Le seigneur Pierre Mouet, sieur de Moras, s’était marié, il est vrai, en 1668; mais il résidait dans l’Ile Moras, seigneurie distincte de celle de Nicolet, et probablement pas avant 1670.

interprète, qui vint résider en ce poste de 1635 à sa mort arrivée en 1642. C’était l’homme le plus en vue de toute la région. Par ses voyages chez les tribus indiennes dont il avait appris la langue et conquis la confiance, il avait rendu au pays et surtout aux missionnaires des services inappréciables. Plus que bien d’autres, il méritait que son nom restât imprimé sur notre sol en caractères indélébiles.

La rivière, suivant les époques, a porté divers noms, empruntés à des personnages du temps. Le premier et le plus ancien est celui de “rivière du Pont” (1), en mémoire du sieur du Pont-Gravé, dit Pontgravé, riche négociant de Saint-Malo, qui aida Champlain à faire la traite.

La deuxième et principale dénomination est celle de Nicolet, qui apparait peu après à la fondation du poste de Trois-Rivières.

Une carte de 1643, éditée à Paris par Jean Boisseau (2), inscrit, à la place de la rivière, le nom de R.

(1) Carte de 1613. — Pontgravé avait formé le projet d’accaparer la traite des fourrures en Canada et en Acadie. Pour le mettre à exécution il prit à son service le capitaine de vaisseau Chauvin, qui obtint les pouvoirs accordés précédemment au marquis de la Roche, et débarqua à Tadoussac (1599) une douzaine d’hommes qui seraient morts de faim dans l’hiver, si les sauvages ne les avaient recueillis dans leurs cabanes. Ils n’ont jamais été revus par les blancs. Chauvin resté en France, mourut en 1601, et scs privilèges passèrent au commandeur de Chastes, gouverneur de Dieppe. Pontgravé décida celuici à former la compagnie des marchands de Rouen, qui chargea Champlain d’accompagner l’expédition de 1603. Pontgravé était en charge. Champlain remonta avec lui le Saint-Laurent jusqu’au Saut Saint-Louis.— En 1605, il arriva de France en Acadie avec quarante colons, envoyés par de Monts. Ce secours permit à ce dernier d’aller fonder Port-Royal, aujourd’hui Annapolis. — En 1609, Champlain amena à Québec deux barques remplies d’hommes, ce qui le mit en état de marcher contre les Iroquois. — En 1619, la société voulut ôter à ce dernier le poste du Canada, parce qu’il s’attachait trop à la colonisation, et le donner à Pontgravé, qui ne s’était jamais intéresse qu’à la traite; mais Champlain fut maintenu par arrêté du conseil

du Roi. . , . , .

Ce fut sans doute en récompense de ses services, que Champlain attacha son nom à notre rivière.

(2) Voir Relations des Jésuites, édition de The Burrows Brothers Company, vol. XXIII, p. 235.

du Gast. Cette dénomination rappelle le fondateur de Port-Royal, Pierre du Gast, sieur de Monts, lieutenant général de la Nouvelle-France, qui a contribué à la colonisation du pays et à la fondation de Québec, en 1608. De Monts était protestant; ce qui explique pourquoi, durant son administration, jusqu’à 1614 inclusivement, le Canada a été privé de missionnaires, qu’il avait intérêt d’éloigner. La dénomination de Rivière du Gast, sur la carte susdite, doit venir des huguenots. Nous ne la voyons figurer nulle part ailleurs. (1)

Les premiers seigneurs de Nicolet tenteront à leur tour de substituer leurs noms aux trois précédents. Pierre Mouet, sieur de Moras, la nommera rivière Mouet (2), Arnould de Laubia la désignera sous le titre de rivière Laubia (3), et enfin Michel Cressé réussira à faire prévaloir de son vivant celui de rivière Cressé. (4)

La dénomination de Nicolet, qui nous rappelle 1 illustre Jean Nicolet, (5) l’une des gloires les plus pures

„ Je n’ai pas connaissance que le nom de “rivière Nicolet”

ligure en 16o5. Je suppose que vers 1640 on adopta ce nom, alors que depuis des années le sieur de Pontgravé n’était pas revenu au Canada car il partit pour de bon en 1629.

Le nom de “rivière du Gast” qui est certainement de la dictée de Champlain, montre que “Nicolet” ne comptait pas mais comment du Gast de Monts se trouve-t-il là? Depuis 1609, ce de Monts n’avait plus rien a faire en Canada. Il n’est jamais venu ici et n’a en rien contribue a la colonisation. C’était un seigneur qui espérait gagner de 1 argent par les pelleteries en 1608 et cette seule année.

De Monts n’était pas dans les compagnies de 1609-1614. Jean boisseau, comine tout faiseur de cartes glanait des renseignements de toute main. Ses écritures n’ont pas le caractère officiel. Le nom de du Gast pouvait remonter à 1608, année de son privilège et ne plus rien valoir en 1645. Les cartes! quel ouvrage mal fait en tout temps!

, B. SULTE

(2) Concessions du 2/ novembre 1669.

Registre des baptêmes de Trois-Rivières. Acte du 17 août lb72 et autres.

(4) Carte éditée vers 1678 et autres documents.

...J* 2 * 4 5)cLa rivière des Prairies avait d’abord été nommée d’après lui riviere Saint-Jean de son nom de baptême. — Note de B. Suite.

de ce district, est restée définitivement attachée à cette rivière parce que ce nom était populaire. (1)

2. Jean Nicolet, de qui la rivière, la paroisse, la ville, le comté et le district tiennent le nom, n’a pas vécu à Nicolet, inhabité de son temps, et partant n’appartient pas à l’histoire proprement dite de cette localité. Toutefois son nom est si intimement lié à ce territoire, que ce serait une lacune regrettable, sinon coupable, de le passer sous silence. Ce personnage jette un beau lustre sur nos origines locales, comme sur l’histoire générale du pays, et il est intéressant de savoir ce qu’il a été, et même de le connaître à fond.

Jean Nicolet, d’ailleurs, n’est pas resté étranger à notre localité. Bien des fois pendant son séjour de sept années à Trois-Rivières, il a dû parcourir la rivière qui lui était dédiée. Il n’a pas vécu près de Nicolet, sans en explorer pour les fins de la traite, les forêts si richement boisées.

Qui sait si Nicolet n’aurait pas fini par y fixer sa demeure, et ne serait pas devenu le premier seigneur du lieu, si une mort héroïque ne l’eût enlevé au milieu de sa carrière?

La vie de Nicolet sera le préambule indispensable, disons mieux, le vestibule de la présente histoire, — vestibule déjà digne d’intérêt, comme le sont, dans un

(1) Je dis: “Ce nom était populaire” vu que le commun des gens le maintenait. On est populaire quand le peuple acclame un homme ou un nom. Un écrivain n’est jamais populaire, car il n’est connu que du petit nombre, à moins qu’il ne fasse de la littérature genre populaire.

B. SULTE

autre ordre, ceux de Saint-Pierre de Rome et d’autres basiliques (1). Dans ce vestibule, ou chapitre préliminaire, nous verrons divers autres événements qui ont préparé l’établissement de Nicolet, et en sont les antécédents, tels que le projet d’un fort à l’embouchure de la rivière, en 1663, et l’existence traditionnelle d’un camp indien antérieur à l’établissement français.

Jean Nicolet (2) est né à Cherbourg, en basse Normandie, vers 1598, du mariage de Thomas Nicolet, messager ordinaire de la poste de Charlebourg à Paris, et de Marguerite De la Mer. Sous les auspices de Champlain, à ce qu’il paraîtrait, il arriva dans la colonie en 1618 âgé d’environ vingt ans. Etant jeune, d’un caractère heureux, doué d’un sens religieux profond et d’une excellente mémoire, il donnait dès lors les plus belles espérances.

On l’envoya immédiatement hiverner chez les Algonquins de l’île des Allumettes ou l’“Ile”, comme on disait, plus loin que la ville d’Ottawa, pour y apprendre leur langue qui était d’un usage général dans l’Ouest et sur la rive gauche du Saint-Laurent.

Il resta deux années consécutives chez ces peuples, les suivant dans leurs courses, partageant leurs fatigues et leurs dangers avec courage, sans voir aucun Français durant tout ce temps. Il eut occasion de passer plusieurs

(1) On dit qu’un touriste, après avoir visité le vestibule de Saint Pierre le trouva si beau, qu’il crut avoir visité la basilique elle-même et s’en retourna enchanté.

(2) Les notes qui suivent sont extraites d’une étude sur Jean Nicolet publiée^ en 1876 par M. Benjamin Suite, avec quelques renseignements puisés dans les Relations des Jésuites et le Dictionnaire généalogique de Tanguay.

fois sept ou huit jours sans rien manger, et une fois il fut sept semaines entières sans autre nourriture qu’un peu d’écorce de bois.

Devenu familier avec la langue (vers 1622), il fut chargé à la tête de quatre cents Algonquins, d’aller négocier la paix chez les Iroquois, et il s’en tira heureusement. Il demeura ensuite huit ou neuf années au milieu des Nipissiriniens, (gens du lac Nipissing) qui étaient aussi de race algonquine. “Là il passait pour un de cette nation, entrant dans les conseils fort fréquents à ces peuples, ayant sa cabane et son ménage à part, faisant sa pêche et sa traite.” En un mot il devint presque aussi sauvage que ses compagnons, disent les mémoires du temps.

Une idée qui n’est pas assez admise c’est l’étendue des rapports que les tribus sauvages avaient entre elles pour l’échange des produits particuliers à leurs différents pays. Des bords de l’Atlantique au centre du continent il existait de la sorte des communications suivies. Du Mexique à la Colombie britannique un autre courant d’affaires était établi régulièrement.

Vers 1625, le frère Sagard, en mission dans le voisinage de la baie Géorgienne, mentionne que les Nipissiriniens allaient chaque année en traite chez une nation éloignée de cinq ou six semaines de marche du Nipissing.

A cette époque Nicolet, qui habitait avec les Nipissiriniens, devait aussi avoir connaissance des rapports des Sauvages sur le même sujet; s’il ne l’a pas écrit comme a fait le frère Sagard, il l’a suffisamment prouvé par son voyage dans le sud-ouest en 1634.

La formation de Nicolet était chose accomplie, lorsque, en 1629, les Anglais s’emparèrent de Québec et ne lui laissèrent, comme aux autres interprètes, que l’alternative de se livrer à eux ou de s’enfoncer dans les forêts, en compagnie des Sauvages ses amis.

C’est peut-être durant l’époque critique de 1629 à 1633 que nos voyageurs jetèrent les plus forts germes d’amitié parmi les tribus algonquines et huronnes. Séparés tout-à-coup de leur base d’opération tombée aux mains de l’ennemi, on les aurait cru enlevés à jamais au monde civilisé, sinon à la vie même. Cependant il n’en fut rien. Il arriva plutôt le contraire de ce à quoi l’on aurait pu s’attendre.

Les interprètes, — les “voyageurs” selon le mot consacré, — se refusaient à quitter leur conquête ou à y introduire les Anglais. Ils ne craignaient pas de retourner au fond des bois reprendre la vie d’aventure et s’appliquer plus que jamais à agrandir l’influence du nom français vers l’ouest. Sans pouvoir compter avec certitude sur le retour du drapeau blanc à Québec, ils se mirent en travers des projets que les marchands anglais auraient pu concevoir de se répandre de ce côté. Ainsi pour compenser efficacement les fautes d’une administration mal éclairée, cinq ou six pauvres hommes du peuple (1), prenant l’ennemi par derrière, nous préparaient avec ardeur une revanche éclatante en rapprochant tout-à-fait de nos intérêts les nations éparses qu’un accident ordinaire, ou simplement un abandon de quelques années, pouvaient faire pencher contre nous d’une manière désastreuse.

(1) Nicolet, Cousture, Le Tardif, Marguerie, Marsolet, Hcrtel, les trois Godefroy. — Etienne Brûlé se donna aux Anglais en 1 629. Envoyé par ses nouveaux maîtres vers ses anciens amis, les Hurons, ceux-ci le firent passer par le supplice du feu et le mangèrent, probablement à cause de son manque de fidélité aux Français. (Hist. des C. F. I. 148). M. Suite a constaté depuis 1883 que Brûlé avait eu querelle avec les Hurons.

Soit que Nicolet fût de retour à Québec en 1629 et qu’il en repartît aussitôt, ou qu’il n’eût pas encore eu occasion d’y retourner, on sait qu’il vécut avec les peuples de l’Ouest de 1618 à 1628 et tant que dura l’occupation du Canada par les Anglais, de 1629 à 1632.

Vers 1634, on le rappela au sein de la colonie, où Champlain venait de reprendre la direction des affaires. Les renseignements dont il fit part à ce dernier, touchant les contrées de l’ouest et du sud-ouest, ne pouvaient manquer de fixer l’attention du fondateur de Québec, qui dans ses découvertes n’avait pu s’avancer assez loin lui-même pour reconnaître les lacs Michigan et Erié, mais qui cependant en avait entendu parler.Champlain le premier et le plus entreprenant de ceux qui tentèrent après Jacques Cartier, la découverte de l’intérieur de la Nouvelle-France, crut devoir tirer parti des connaissances géographiques acquises par Nicolet, et de l’affection que lui témoignaient les Sauvages.

Il parait que Champlain n’a connu le lac Erié que par de très vagues renseignements. Quant au lac Huron il en avait visité partiellement la côte orientale. Nicolet est le premier Français qui l’ait traversé, ou cotoyé et qui ait vogué ensuite sur le lac Michigan (1634) .

Avec le rétablissement de Québec en 1633, la Nouvelle-France entrait dans une ère de progrès assez soutenue. Champlain, qui, malgré le poids de soixante-et-sept ans, tenait à pousser son œuvre vigoureusement sous le nouveau régime de la compagnie des Cent-Associés, prépara tout pour s’assurer le cours du fleuve en haut comme en bas et pour lancer ses éclaireurs sur le chemin de la mer de l’Ouest — le Pacifique.

Vers le 1er juillet 1634, une double expédition partit de Québec. L’un des convois s’en allait bâtir un fort aux Trois-Rivières, et l’autre, composé du Père de Brébeuf et de Jean Nicolet comme personnages principaux, se destinait aux missions et aux explorations “des pays d’en haut,’’ — aujourd’hui la province d’Ontario.

Le 4 juillet, tout le monde était réuni aux Trois- Rivières. Nicolet assista de la sorte à la fondation d’une place où devaient s’écouler les dernières années de sa vie.

Par les relations des Jésuites, on suit le Père de Brébeuf et Jean Nicolet voyageant ensemble des Trois- Rivières jusqu’au haut de l’Ottawa, route du pays des Hurons. Le Père écrit à ce propos que Nicolet se rendit avec lui jusqu’à l’ile des Allumettes, et que, en route, il supporta tous les travaux des plus robustes sauvages.

Resté à l’ile des Allumettes, tandis que le Père de Brébeuf poursuivait son chemin, Nicolet fit ses préparatifs de voyages vers les pays inconnus conformément à ses instructions et à son expérience personnelle. Ensuite, il se rendit chez les Hurons, au bord du lac de ce nom, où il prit avec lui sept Sauvages et s’enfonça dans la direction du lac Michigan alors totalement ignoré des blancs. Il se dirigea vers la contrée dite des Gens de Mer, lesquels étaient ainsi nommés parce que d’après la description qu’ils donnaient d’une grande étendue d’eau qui se rencontrait au delà de leur pays, les Français les croyaient voisins de la mer Pacifique, ou tout au moins à proximité d’une rivière considérable qui y menait. Ces gens de mer n’étaient connus des Français que par ouïdire. On ne les supposait point cruels. De plus, il était dit qu’avec l’algonquin et le huron pour langues, tout homme pouvait s’entendre avec eux, ce qui n’était pas possible. Nicolet possédait le huron-iroquois comme

l’algonquin, ce qui, de nos jours, équivaudrait à parler le français, l’allemand et l’anglais. Les Gens de Mer avaient une langue différente de toutes les autres.

Parvenu à la baie Verte ou des Puants, au milieu des Mascoutins, Nicolet avait épuisé, selon les apparences, la géographie de ses guides. Il entrait en plein pays inconnu. Tous les rêves lui étaient permis, car ayant devant lui une immense contrée à parcourir, entendant sans cesse parler de grands cours d’eau, de mers prochaines, de peuples trafiquants et navigateurs, il marchait, dans son imagination, à la découverte du reste du globe, complétant l’œuvre de Colomb et de Cartier, qui avaient voulu se rendre à la Chine, mais qui en avaient été empêchés par la largeur du continent d’Amérique.

Un regard sur la carte nous montre la possibilité de passer sans embarras de la baie Verte au Mississipi. Les Sauvages de la baie en connaissaient le chemin de toute nécessité. Nicolet sut se le faire indiquer, et peut-être futil guidé par ces peuples eux-mêmes dans un voyage qui promettait aux Indiens une suite de rapports avantageux avec les compatriotes du hardi coureur de bois.

Nicolet remonta la rivière aux Renards et franchit le portage facile qui, à la hauteur des terres, la sépare de la rivière Ouisconsin, laquelle se décharge dans le Mississipi.

11 avait pour mission de “traiter de la paix” c’est-àdire de faire alliance avec les peuples qu’il rencontrerait, et d’étendre ainsi la renommée et le commerce des Français.

Au voisinage de l’une de ces nations il s’arrêtait et accomplissait dans toute sa pompe le cérémonial usité

en pareille circonstance, — y ajoutant même certains expédients tirés des coutumes des peuples civilisés, ce qui le faisait passer pour un homme extraordinaire.

A deux journées des Gens de Mer, il envoya un de ses Hurons annoncer la nouvelle de la paix, laquelle fut bien accueillie, surtout lorsque l’on sut que c’était un Européen qui portait la parole.

On dépêcha plusieurs jeunes gens audevant du Manitouirinion, l’être merveilleux. Celui-ci qui partageait probablement la crojrance que ces peuples n’étaient pas loin des Chinois, ou qu’ils devaient les connaître, s’était revêtu d’une grande robe de damas de la Chine toute parsemée de dessins de fleurs et d’oiseaux, et s’avançait vers eux en déchargeant ses pistolets qu’il tenait à chaque main. Son apparition causa une surprise et un ravissement extrêmes: la nouvelle s’en répandit au loin, de nation en nation. On disait qu’un homme était venu qui portait le tonnerre, etc. Nicolet, expert dans l’art de manier l’esprit des Sauvages, se rendit populaire partout et convoqua des conseils qui dépassèrent en solennité ceux que l’on avait coutume de tenir. A l’une de ces assemblées, il y eut de quatre à cinq mille hommes. Chaque chef de quelque importance voulut donner son festin; dans l’un de ces repas on servit jusqu’à cent vingt castors. Bref, l’entente la plus cordiale s’établit entre ces peuples et l’envoyé français. (1)

C’est dans le cours de ce voyage qu’il eut l’honneur d’arriver à la connaissance du Mississipi.

Trompé par les mots Mississipi (les grandes eaux) le courageux Nicolet, déjà préparé à cette croyance, pensa qu’il s’agissait tout à la fois et d’un fleuve consi-

(1) Dans tout cela on ne voit pas les Gens de Mer (les Puants). Nicolet ne parla qu’aux tribus algonquines. Les Gens de Mer étaient devenus sans force depuis quelques années et très détestés partout, mais leur ancienne renommée subsistait au lac Nipissing et chez les Hurons. B. SULTE.

dérable et de l’océan Pacifique où devait aboutir cette voie tant désirée. Il ne se trompait qu’à moitié. Le problème dont s’occupaient non seulement les Français, mais encore les Espagnols, les Hollandais et les Anglais, dût lui paraître à peu près résolu.

L’histoire tient compte des erreurs de ses contemporains, comme elle a fait pour ceux qui vinrent après lui; elle ne peut s’empêcher de saluer dans Nicolet un voyageur désintéressé qui, par ses explorations dans l’intérieur de l’Amérique, s’est mis très en évidence de son vivant, et dont les mérites n’ont pas été contestés, quoique, par la suite, on ait pu les oublier momentanément, en commun avec nombre de pages honorables de notre passé dans ce pays.

Espagnols, Anglais et Français sont sur les rangs pour obtenir de l’Histoire qu’elle les reconnaisse comme les découvreurs du Mississipi.

De Soto en 1540, Nicolet en 1634, Wood en 1654, Bolton en 1670, Jolliet et Marquette en 1673, Hennepin en 1680 et enfin La Salle en 1682.

La gloire de la grande découverte appartient à Jolliet et Marquette, il n’en faut plus douter. Mais n’allons pas croire qu’ils furent les premiers Français qui osèrent s’aventurer dans cette direction. Le voyage de Nicolet, leur avait ouvert la voie.

C’est le premier Français connu qui soit allé aussi près du Mississipi. Ses découvertes n’ont pas été sans résultat comme celle De Soto, du col. Wood, et du capt. Bolton, ou encore de Radisson en 1659.

J’en conclus qu’il mérite une large place dans l’histoire de la découverte en question.

Il est facile de se figurer l’intérêt qui s’attacha au rapport de Nicolet, lorsqu’il retourna à Québec, et la joie que dut en ressentir M. de Champîain. Le lecteur verra que, bientôt, les informations rapportées par Nicolet, produisirent d’heureux et grands résultats.

“Feuilletons les annales de la Nouvelle-Angleterre, dit M. Ferland, et nous y trouverons précieusement conservée 1 histoire d’hommes considérés comme remarquables, parce qu’ils osèrent s’avancer les premiers jusqu à cinquante ou soixante lieues des côtes de la mer. Chez nous, on connait à peine le nom d’un Français du Canada (Nicolet) qui, dès les premières années de la colonie, avait déjà pénétré bien loin dans les régions inconnues de l’Ouest. Nicolet ne s’amuse pas comme les Anglais de Plymouth et de Boston, à tâtonner autour des établissements européens. S’embarquant sur le frêle canot d’écorce, il remonte les rapides de l’Ottawa, pénètre, au moyen de petites rivières, des lacs et des portages, jusqu’au lac Huron* qu’il traverse, et visite une partie du lac des Illinois (aujourd’hui Michigan). De la Baie-Verte, où il est environné de tribus remuantes et inconnues, il poursuit sa route vers l’Ouest, remonte la rivière aux Bénards, et passe, par un portage assez court, à celle du Wisconsin. Il s’arrête à près de quatre cents lieues du fort de Québec, après avoir reconnu la côte septentrionale du lac Huron, et une partie des pays qui forment les Etats du Michigan et du Wisconsin. Ce voyage et ces découvertes auraient suffi pour former la réputation de cinq ou six traiteurs chez nos voisins.”

Nicolet était instruit et fit une relation assez détaillée de son séjour chez les Nipissiriniens.

Le père Le Jeune (1636) après avoir parlé de la charité de Nicolet et de son empressement à se rendre

utile aux missionnaires, ajoute “J’ai quelques mémoires de sa main qui pourront paraître un jour touchant les Nipissiriniens avec lesquels il a souvent hiverné et ne s’est retiré que pour mettre son salut en assurance dans l’usage des Sacrements, faute desquels il y a grand risque pour l’âme parmi les Sauvages.”

Ces mémoires sont perdus, ou le Père Le Jeune les a versés dans les Relations que lui-même et le Père Vimont écrivirent après 1636, car on y trouve de nombreux renseignements sur les pays et les peuples du sudouest, ainsi que la déclaration clairement formulée que Nicolet était de tous les Français celui qui avait pénétré le plus loin dans cette direction.

Il y a dans les relations de 1636 à 1640 plusieurs longs paragraphes à ce sujet. Celle de 1640, écrite par le Père Le Jeune et datée de Québec, le 10 septembre, renferme un chapitre spécial sur les tribus de l’ouest et du sud-ouest. Jean Nicolet et le Père de Brébeuf, son continuateur à cet égard, ont dû en fournir la matière.

A partir du 9 décembre 1635, nous constatons la présence de Nicolet aux Trois-Rivières; jusqu à sa mort, il a habité ce beu, qui fut sa résidence dans la colonie en dehors de l’époque où il avait vécu avec les Sauvages de l’ouest. De 1635 à 1642, il ne s’écarta pas des Trois- Rivières et y remplit les fonctions d’interprète et de commis de la traite du lieu, pour la compagnie de la Nouvelle-France. Ayant en main les intérêts de la traite des Cent-Associés, on le vit, plus d’une fois, donner des preuves de l’empire qu’il exerçait sur les Sauvages. En de certains moments de crise, le poids de son influence

mit fin aux difficultés de tous genres qu’entrainent toujours les rapports avec les tribus sauvages. Son dévouement était acquis pour tous, Français ou Indiens.

Deux ans après son arrivée aux Trois-Rivières, Nicolet, ayant renoncé à sa vie d’explorateur, épousa le 7 octobre 1637 Marguerite Couillard, enfant de onze ans, fille de Guillaume Couillard (1) et de Guillemette Hébert de Québec. Malgré la différence d’âge, — Nicolet avait environ trente neuf ans, — le ménage fut heureux et prospère.

Sa femme, Marguerite Couillard, filleule de Champion, ne lui donna qu’une fille, laquelle épousa Jean- Baptiste le Gardeur de Repentigny, dont le fils, Augustin le Gardeur de Courtemanche, officier dans les troupes, se distingua, par de longs et utiles services dans l’ouest, fut un digne contemporain de Nicolas Perrot, de même qu’un honorable rejeton de son grand-père Nicolet.

Deux frères de Nicolet, dont l’un prêtre et l’autre navigateui , quittèrent le Canada quelques années après sa mort. Il ne resta plus que le nom du courageux voyageur imposé par les trifluviens à la rivière Nicolet, la même que Champlain avait baptisée du nom de Pontgravé. (2)

Noble homme Jean Nicolet de Belleborne, comme

. G) Toutes les filles de Guillaume Couillard se sont mariées très ^unes, savoir: Louise, 12 ans, Marguerite, 11 ans, Elisabeth, 14 ans, Marie, 15 ans, Gertrude, 15 ans; ’

, Pendant que les Kertk étaient maîtres de Québec, les Québecquois n eurent point de pretre pendant trois ans, et lorsque le Père Le Jeune y dit la messe en 1632, ce fut dans la maison de Guillaume Couillard. (Dict. Gén. Tanguay I, p. 142)

^„,Deux a.utres interprètes, contemporains de Jean Nicolet. les sieurs Marguerie et Godefroy, ont laissé leurs noms à deux rivières if i S.ar 31.s/eJ dec, ?amt Gnégoire-le-Grand. Le chenal Hertel et le c lenal lardif, de Saint-François-du-Lac, doivent de même leurs noms aux interprètes Hertel et de Tardif.

le qualifie l’abbé Tanguay d’après un document du temps, possédait, de concert avec Olivier le Tardif, son beau-frère, une terre (plus tard le bois de Gomin) sur la route actuelle de Sainte-Foy' près Québec. Le ruisseau Belleborne traverse une partie de la propriété de l’historien J. M. Le Moine et est encore connue sous ce nom. C’est l’endroit où Wolfe a escaladé les plaines en 1759.

Le mariage de Nicolet, commencé sous d’heureux auspices, ne fut pas de longue durée, une mort glorieuse l’ayant bientôt enlevé à sa famille.

La guerre des Iroquois fournissait souvent à Nicolet des occasions de montrer son zèle pour le service du roi et de la religion; l’histoire a enregistré le trait suivant qui ne manque pas de grandeur et qui termine noblement la carrière de notre interprète:

Une troupe d’ Algonquins des Trois-Rivières ayant capturé un Sokokiois (Sauvage de la Nouvelle- Angleterre dont la natû n était alliée aux Iroquois) l’amena en cette place pour le tourmenter. C’était le 19 octobre 1642. Le malheureux fut livré à la barbarie des hommes, des enfants et des femmes, — ces dernières n’étaieni pas les moins actives dans ces sortes de supplices. La plupart de ces Sauvages étant païens, conséquemment peu susceptibles de suivre les avis des missionnaires, on se trouva fort en peine de savoir comment délivrer le prisonnier. Nicolet eût pu être d’un grand secours eu cette circonstance, mais il était parti depuis quelques semaines pour aller à Québec remplacer momentanément M. Olivier Le Tardif son beau-frère, commis général de la Compagnie de la Nouvelle-France, qui passait en France.

Le Père Le Jeune, montant aux Trois-Rivières à l’époque où y arrivait le prisonnier en question, intercéda

vainement pour lui auprès de ses bourreaux; ceux-ci répondirent aux remontrances par de nouveaux tourments infligés à leur victime. M. des Rochers, gouverneur de la place, voyant qu’il n’obtenait rien de ces forcenés, envoya un canot à Québec avertir le gouverneur-général et solliciter l’intervention de Nicolet. Le généreux employé, n’écoutant que son cœur, se jeta dans une chaloupe, avec M. de Chavigny, et deux ou trois autres Français qui allaient à Sillcry, où demeurait M. de Chavigny. C’était à la fin d’octobre, sur les sept heures du soir, au milieu d’une tempête épouvantable. Ils n’étaient pas arrivés à Sillery qu’un coup de vent du nord-est chavira la chaloupe. Les naufragés s’accrochèrent à l’embarcation renversée sans pouvoir la remettre à flot. Alors Nicolet s’adressant à M. de Chavigny dit: “Sauvez-vous, vous savez nager, je ne le sais pas. Je m’en vais vers Dieu. Je vous recommande ma femme et ma fille.” La chaloupe n’était pas loin d’une roche située assez près du rivage déjà bordé de quelques glaces en cette saison, mais l’obscurité ne permettait pas de distinguer les objets. M. de Chavigny se jeta seul à la nage et atteignit la terre avec beaucoup de peine. Les malheureux qui restaient cramponnés à la chaloupe se virent emportés par les vagues à mesure que le froid les gagna. (1)

(1) Douze jours après le naufrage, le prisonnier, pour la délivrance duquel Nicolet s’était embarqué, arriva à Québec. Monsieur des Roches commandant aux Trois-Rivières, suivant l’ordre de Monsieur le Gouverneur, l’avait racheté. Il mit pied à terre à Sillery, et de là fut conduit à l’hôpital pour être pansé des plaies et blessures que les Algonquins lui avaient faites après la capture. Ils lui avaient emporté la chair des bras, en quelques endroits jusqu’aux os. Les religieuses hospitalières le reçurent avec beaucoup de charité, et le firent panser fort soigneusement, en sorte qu’en trois semaines ou un mois il fut en état de retourner en son pays. (Relations des Jésuites, XXIII., p. 282).

La perte de Nicolet fut vivement regrettée car il s’était concilié l’estime et l’affection non seulement des Français, mais encore des Sauvages. “Il était également et uniquement aimé des Sauvages et des Français. Il contribuait puissamment, autant que sa charge le permettait, avec nos Pères, à la conversion de ces peuples, lesquels il savait manier et tourner où il voulait, d’une dextérité qui à peine trouvera son pareil.” (Relation de 1643) Souvent déjà, il s’était exposé au danger de la mort pour des motifs de charité. “Il nous a laissé, observe le Père Vimont, des exemples qui sont au-dessus de l’état d’un homme marié et tiennent de la vie apostolique et laissent une envie aux plus fervents religieux de l’imiter.”

Tel fut Jean Nicolet, un canadien de cœur qui travailla, sans songer à la gloire, pour établir le nom français et la religion dans ces contrées barbares.

Le premîer mot de notre histoire Est un long cri de dévouement.

3. L’homme pubbc qui, le premier, parait avoir attiré sur la rivière Nicolet l’attention de la cour, est le baron d’Avaugour, gouverneur de la Nouvelle-France (1661 à 1663). Il avait visité avec soin tout son gouvernement, et adressa au ministère, en 1663, un rapport remarquable sur la beauté du Saint-Laurent et les ressources du pays. Dans ce rapport, il propose de construire un fort vis-à-vis les Trois-Rivières, rive sud du fleuve; il recommande aussi d’élever deux forts plus considérables munis d’artillerie, l’un à la Pointe-du-Lac, l’autre à “l’embouchure de la rivière Nicolet”, d’après

l’idée que voici: demi-bastions faisant face au lac et au fleuve, le restant en forme de redoute. (1)

Les travaux restèrent en plan et ne furent jamais exécutés parce que le roi décida d’envoyer des troupes pour réduire les Iroquois. (2)

iViais d’Avaugour contribua beaucoup par son énergie et ses remontrances, à décider le roi à s’intéresser à l’avancement de la colonie, et à y établir un système plus favorable à sa prospérité. Et c’est grâce à son initiative et à celle de Pierre Boucher qu’un puissant îent oit de colons y fut envoyé en 1665, ce qui amena 1 établissement de Nicolet et autres seigneuries.

1. Le piojet d un tort à l’entree de la rivière donne à supposer le voisinage d’ennemis redoutables et de futurs colons à protéger. D’après une tradition, que ne confirme aucun document connu et qui est peut-être du domaine de la légende, il aurait existé, en effet, dans les “dix-huit arpents” à l’endroit du Moulin Rouge, un camp indien antérieur à l’établissement français. (3) La précision des détails donne à cette tradition une valeur presque historique. Ce village se composait, dit-on, de soixante-et-dix tentes alignées très régulièrement en tous sens par des rues parallèles ou transversales. C’étaient des sauvages infidèles venus de la côte nord pour faire la chasse, la pêche et se mettre à l’abri des incursions de l’ennemi. Leurs mœurs étaient douces et paisibles. Ils étaient hospitaliers, mais paraissaient craindre la visite des étrangers et se montraient à peine hors de leurs

115 de M. B. Suite, extraite de Paris. Documents,

(1) Note IX. 19-20.

(2) On choisit de préférence l’embouchure de la rivière Saintl’histoire P "S eXposee aux incursions des Iroquois, comme le prouve

de sonffer1 2 ? la vi,site de D’Avaugour, il était naturel

une menace iroteger les futurs colons, contre ces indiens qui étaient fort i O r înr» c v? , leur aPParer,ce pacifique. Nous croyons que des le cette1 e N!colet auraient contribué à l’établissement plus actif de cette seigneurie, comme il est arrivé pour celle de Saint François.

tentes. Les hommes, comme les femmes, portaient de longs cheveux tombant sur les épaules et même la figure, et s’enveloppaient le corps entier dans des couvertures amples, à la façon des Arabes modernes. Ils avaient un cimetière, et l’on assure avoir plus d’une fois trouvé des restes humains à l’endroit où il existait. (1) Les actes de l’état civil n’en font mention, il est vrai; mais rien d’étonnant à cette omission, puisque c’était un cimetière païen.

La première chapelle, commune à Nicolet et à la Baie-du-Febvre, aurait été construite sur l’emplacement de ce cimetière. Quand elle fut livrée aux usages profanes, on ne l’approchait pas sans une crainte superstitieuse. On dit qu’elle fut pendant un certain temps le logement de la famille Beaupré qui, ayant trouvé dans la cave des ossements humains, fut prise de terreur et changea de domicile.

On attribue à l’imprudence de ces indiens un feu qui durant trois années consécutives dévasta la deuxième, la troisième et la quatrième concessions de la Baie et Nicolet. Allumé dans la mousse, les feuilles sèches et la terre de bruyère par un foyer de bivouac, il se propagea lentement, consumant tout, môme les racines des arbres, qu’il continuait à dévorer sous terre durant la froide saison, protégé contre les neiges par une épaisse couche de terroir. Le terrain ainsi consumé prit et conserva longtemps dans toute son étendue le nom de “Pays- Brûlé.” (2)

La deuxième concession s’appelait “Petit-Pays- Brûlé,” le haut des troisième et quatrième concessions était connu sous le nom de “Grand-Pays-Brûlé.” (3)

(1) Ces restes peuvent aussi être une trace du premier cimetière de la Baie, si la chapelle a été remontée après 1704.

(2) Cette tradition nous a été communiquée par Monsieur Antoine Bergeron, du bas Pays-Brûlé, qui nous assure la tenir de ses ancêtres.

(3) Archives de la seigneurie Lozeau. Vol. II, No 158.

APPENDICE AU CHAPITRE 1er.

Le Pionnier de Nicolet.

J’ai bien connu jadis le vieux Baptiste Auclair. C’était un grand vieillard jovial, ayant l’air Déluré d’un ancien capitaine en retraite.

Autrefois au Nord-Ouest il avait fait la traite,

Et sa fortune aussi, disait-on dans le temps;

Mais cela n’était pas bien sûr, car à trente ans Il était retourné, sans le moindre étalage,

Reprendre la charrue et sa place au village,

Héritier de la terre et du toit paternels.

C’est là que je l’ai vu, dans les jours solennels, Rieur, et se faisant craquetter les jointures,

Nous raconter ce qu’il nommait ses aventures.

Il avait élevé seize enfants: Huit garçons,

— Là-dessus je ne sais combien de bessons —

Et huit filles, tous seize installées en ménage.

Il n’en portait pas moins gaillardement son âge. “J’ai, disait-il, bon pied, bon œil, et sapristi.... Sans me vanter, jamais je ne me suis senti Si jeune et si dispos que lorsque la cohorte De mes petits-enfants vient frapper à ma porte. Mettez cela dans vos papiers, beaux orateurs.”

Et, parcourant des yeux son cercle d’auditeurs,

Il éclatait de rire, attendant la réplique.

Le vieillard conservait une étrange relique Au fond d’un vieux bahut à moitié ruiné:

Il tenait ce trésor de son père, et l’aîné De ses enfants devait en avoir l’héritage...

Il ne lui plaisait pas d’en dire d’avantage.

Un beau soir cependant qu’on le sollicitait,

Il exhiba l’objet devant nos yeux; c’était Un petit vêtement de gros chanvre, une espèce De chemise d’enfant, lourde, grossière, épaisse,

Mal cousue, et pourtant sur son tissu caché Quelques taches d’un brun noirâtre et desséché.

“C’est là du sang, messieurs, du sang de race flère.” Dit le vieillard. Et puis, roulant sa tabatière Entre ses doigts noueux, il nous fit le récit

De la simple et navrante histoire que voici:

“C’était bien avant nous au temps où les sauvages Faisaient clans le pays tant de sanglants ravages, Commença tristement le vieux Baptiste Auclair.

Au penchant du coteau baigné par le flot clair Où le beau Nicolet, à deux pas du grand fleuve,

Mire aujourd’hui gaiment sa cathédrale neuve.

A l’ombre d’un bouquet de pins au faîte altier Que les siècles n’ont pu terrasser tout entier,

Trois hardis pionniers, en ces jours de tourmentes, Avec l’espoir prochain de saisons plus clémentes. Avaient planté leur tente à la grâce de Dieu.

L’un d’eux se nommait Jacque. Il avait dit adieu Aux droits, à la corvée, à la taille, aux gabelles.

Pour s’en venir chercher avec d’autres rebelles,

Sous des cicux où le fisc n’eut pas encore lui,

Un peu de liberté pour les siens et pour lui.

Sa femme, une robuste enfant de Picardie,

Trois fois avait doté leur famille agrandie D’un nouveau-né gaillard, alerte et bien portant.

Et l’œil des époux allait à chaque instant,

Avec un long regard, hélas, souvent morose.

Des aînés tout brunis au bébé frais et rose.

Or, ce dernier n’avait que six mois seulement

Lorsque se déroula l’affreux événement

Qui sur un lit d’horreur le jeta seul au monde.

Pour les colons l’année avait été féconde,

La pente des coteaux et le creux des vallons Etalaient, souple et LOURD, un manteau d’épis blonds, Qui, comme un lac doré que le soleil irise,

Flottait, LUXURIANT, au souffle de la brise.

L’heure de la moisson était venue; aussi Le cœur des défricheurs, oubliant tout souci,

Montait, RECONNAISSANT, vers celui dont l’haleine Enrichit les sillons et fait jaunir la plaine.

Un soir, notre ami Jacque, après mûr examen,

Prépara sa faucille et dit: C’est pour demain.

Puis il pria longtemps, et dormit comme un juste. Hélas, si par hasard, ce soir-là même, juste A l’heure où les colons se livraient au sommeil,

Imi amont du courant, prêt à donner l’éveil,

Quelqu’un eût cotoyé la rive solitaire,

Il eut sans doute vu, furtifs, rasant la terre,

Dans l’ombre de la berge, et pagayant sans bruit.

Trois longs canots glisser lentement dans la nuit. C’étaient des Iroquois, ces maraudeurs sinistres

Dont les premiers feuillets de nos anciens registres Racontent si nombreux les exploits meurtriers.

Rendus non loin des lieux où nos expatries Avaient fortifié leur petite bourgade.

Dans un enfoncement propice à l’embuscade,

Ils prirent pied, masqués par un épais rideau Des branchages touffus inclinés à fleur d’eau;

Puis sur le saille mou hâlèrent en silence.

Leurs pirogues au fond le plus obscur de l’anse,

Et, sous les bois, guettant et rampant tour à tour, Tapis dans les fourrées, attendirent le jour.

Celui-ci se leva radieux et superbe.

C’est fête aux champs le jour de la première gerbe; Aussi nos moissonneurs, les paniers à la main,

Dès l’aube tout joyeux, se mirent en chemin.

Les aînés, que la mère avec orgueil regarde, S’avançaient tapageurs en piquet d’avant-garde. Tandis que Jacque, ému, riait d’un air touchant Au petit que sa femme emportait en marchant ;

Car, suivant la coutume on était en famille.

Bientôt, au bord du champ où l’épi d’or fourmille, On fit halte. Partout, des prés au bois épais,

Nul bruit inusité nuis indices suspects,

Rien qui troublât la paix des vastes solitudes.

Du reste on n’avait nul sujet d’inquiétudes:

Pas une bête fauve, et, quant aux Iroquois,

Ils n’osaient plus tirer leurs flèches du carquois, Refoulés qu’ils étaient au fond de leurs repaires.

On pouvait donc compter sur des jours plus prospères. Enfin, l’espoir au coeur, et ne redoutant rien,

Jacque, après avoir fait le signe du chrétien —

Près du marmot dormant au creux d’une javelle, Commença les travaux de la moisson nouvelle.

Un ravissant tableau. Dans le cadre assombri De l’immense forêt qui lui prête un abri,

Une calme clairière où l’on voit, flot mouvant.

Les blés d’or miroiter sous le soleil levant ;

A genoux sur la glèbe, et la tête découverte,

Les travailleurs penchés sur leur faucille alerte; Deux enfants poursuivaient le vol d’un papillon;

Et puis ce petit ange, au revers d’un sillon.

Parmi les épis mûrs montrant sa bouche rose....

. C’était comme une idyle au fond d’un rêve éclose. Qu’advint-il? On ne l’a jamais su tout entier.

Ce matin-là quelqu’un en suivant le sentier Qui conduisait du fort à la rive isolée,

Entendit tout à coup venant de la vallée Où Jacque était allé recueillir sa moisson,

Quelque chose d’horrible à donner le frisson. C’étaient des cris stridents, aigus, épouvantables;

Et puis des coups de feu, des plaintes lamentables, Appels désespérés et hurlements confus Frappant lugubrement l’écho des bois touffus.

Les farouches rumeurs longtemps se prolongèrent; Longtemps dans le lointain, des clameurs s’échangèrent Et puis, sur la rivière où le bruit se confond,

Succéda, par degrés un silence profond....

Le soir, lorsque les deux colons du voisinage Osèrent visiter la scène du carnage,

Un spectacle hideux s’offrit à leurs regards;

Trois cadavres sanglants, défigurés, hagards,

Jacque et ses deux enfants, pauvre famille unie Dans une même atroce et fatale agonie.

Mutilés, ventre ouvert, le crâne dépouillé,

Gisaient là, sur le sol, par le meurtre souillé.

Quant à la mère, hélas; elle était prisonnière,

Sans doute condamnée à mourir la dernière A quelque affreux gibet par l’enfer inventé.

On plia le genou sur le champ dévasté,

Et de ces cœurs naifs glacés par l’épouvante,

La prière des morts allait monter fervente,

Lorsqu’au “DE PROFONDIS CLAMA VI” faible et doux. Un long vagissement venant on ne sait d’où Répondit aussitôt comme un cri d’âme en peine.

Les colons étonnés, retinrent leur haleine....

C’était comme un sanglot d’enfant; et, stupéfait. Quelques instants plus tard, on trouvait, en effet,

Dans le creux d’un sillon la face contractée,

Perdu sous un amas de paille ensanglantée,

Un enfant de six mois suffoquait à demi.

Sans doute que la mère avait de l’ennemi,

Par cet ingénieux moyen trompé la rage,

Et, dévoûment sublime, avait eu le courage De marcher à la mort d’un cœur déterminé Sans trahir d’un regard le pauvre abandonné.

Or, ce pauvre abandonné, ce pauvre petit être,

Dit le vieux, plus ému qu’il ne voulait paraître,

Voici le vêtement qu’il portait ce jour-là;

Et, si je le conserve avec respect, cela Ne surprendra bien fort personne ici, j’espère:

Car cet enfant... C’était mon arrière-GRAND-PERE.

LOUIS FRECHETTE.

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