CHAPITRE XIV
LES SEIGNEURIES JEAN-BAPTISTE LOZEAU, UN TIERS, ET FRANÇOIS BABY FILS, DEUX TIERS
SOMMAIRE. — § 1. Le seigneur J.-B. Lozeau. — 1. Origine et notice biographique. — 2. Acquisition de parts seigneuriales: comment Il s’empara des seigneuries Guay et Louis Beaulac de la Baiedu-Febvre; l’acquisition du tiers de Nicolet. — 3. Caractère et sentiments religieux. — Les privilèges seigneuriaux à la Baie. — 4. Sa mort et sa succession. — Le partage de la seigneurie de Nicolet. — §2. Le seigneur François Baby fils. — 1. Origine. — 2. Services que son père avait rendus, d’abord à la couronne de France, puis à celle d’Angleterre. — Ses dignités. — 3. Achat de la seigneurie. — Installation de François Baby fils à Nicolet. — 4. Bonheur éphémère. — Mort de Pierre Cressé; poursuite de la succession. — La seigneurie vendue par le shérif. — 5. Une vie honorable. — La famille de Baby fils.
Une nouvelle ère vient de s’ouvrir pour la seigneurie de Nicolet. Echappée des mains de la famille Courval-Cressé, qui semblait identifiée avec elle, la seigneurie est passée à deux titulaires nouveaux, avec qui nous devons maintenant faire connaissance. Ce sont deux négociants, l’un de Nicolet, heureusement, l’autre de Québec, établi depuis peu de temps à St-Pierre-les-Becquets. Tous deux sont de hauts personnages, qui ont joué un rôle important dans leur sphère d’opération. Commençons par le sieur Jean-Baptiste Lozeau, qui, depuis le 3 juillet 1811 était en possession du tiers de Nicolet.
§ 1. — Jean-Baptiste Lozeau.
1. Jean-Baptiste Lozeau était le petit fils de Jean Lozeau, forgeron de Québec. Ses parents Augustin et
Françoise Dutalmé étaient venus se fixer à Nicolet, au milieu du dix-huitième siècle, probablement pour y tenir une maison de commerce. Ce qui est certain, c’est que leurs deux fils Jean-Baptiste et Joseph, qui reçurent une excellente éducation commerciale, embrassèrent cette carrière, l’un à Nicolet, (1) l’autre à la Baie-du- Febvre, et que leur négoce, habilement conduit, (2) ne tarda pas à devenir très prospère. Tous deux furent dans leur paroisse respective les personnages des plus considérés et considérables de l’époque, occupant les premières charges, tant au point de vue civil, qu’au point de vue militaire. Jean-Baptiste, à Nicolet, fut major de milice, Joseph devint colonel, et comme tels ils prirent part aux expéditions militaires de 1812 à 1814.
A son commerce Jean-Baptiste joignait l’entreprise de travaux publics. On le voit, en 1788, étant encore célibataire, diriger les réparations et peintures de l’église de la Baie Saint-Antoine.
Le 8 août 1791 il épousa Marie-Angèle Triganne- Laflèche, de qui il eut deux filles, Emélie et Louise, qui hériteront de ses seigneuries, et occupent, comme leur père, une large place dans notre histoire seigneuriale.
2. Jean-Baptiste Lozeau devint en effet l’un des plus grands propriétaires de seigneuries de son temps. C’était son rêve le plus caressé. Il mettait en réserve tous les profits de son commerce, très forts pour l’époque, et les destinait à l’acquisition de droits seigneuriaux. Il procéda lentement, mais sûrement. En homme d’affaires, il épia toutes les occasions favorables, suivant un plan parfaitement mûri d’avance.
Il réussit à merveille et, au bout de quelques
(1) J.-B. Lozeau a bâti la maison de pierre qui a servi de premier couvent aux Soeurs de l’Assomption, et y a tenu un commerce important.
(2) D’après la tradition, la principale source de revenus de J.-B. Lozeau était la traite des fourrures avec les sauvages.
années, il était propriétaire de la majeure partie des seigneuries de la Baie-du-Febvre, de Godfroy et de Roquetaillade (Saint-Grégoire), du tiers de Nicolet, d’une partie de Courval et d’autres lieux. — Voici comment il opéra pour la Baie-du-Febvre.
C’était le pourvoyeur de la maison seigneuriale du Sieur René Guay, seigneur dominant. Ce dernier, n’ayant pas d’enfants, parait avoir mené la vie à grandes guides et dissipé graduellement son précieux héritage. Le major Lozeau le surveillait, tout en continuant à lui avancer les vivres. Le moment critique arriva, le 10 octobre 1793. Le seigneur Guay, à bout de ressources, lui cède en ce jour presque tout ce qu’il possède dans le fief de la Baie, se réservant pour sa vie durante, le droit de faire moudre farine et une rente viagère de 1500 livres. — La catastrophe était imminente.
Loin de trouver dans cette rente annuelle une subsistance suffisante, le seigneur se vit par deux fois réduit à hypothéquer le reste de ses biens, et à sa mort, survenue le 11 juillet 1798, la succession était grevée de dettes. Pour se libérer la seigneuresse fut contrainte de céder à J. -B. Lozeau la presque totalité des biens hypothéqués.
11 lui restait pourtant encore une petite part de seigneurie à laquelle elle se cramponnait pour jouir de l’illusion de rester seigneuresse. — Ce dernier lambeau lui échappa bientôt. Le 29 juillet 1807, J.-B. Lozeau devenait propriétaire de cette dernière épave d’une fortune perdue, réservant à la veuve comme suprême consolation la jouissance des droits seigneuriaux, et en particulier celui de siéger au banc seigneurial jusqu’à son décès.
Un mode d’opération analogue le mit par degrés en possession de presque toutes les petites parts de seigneurie, en particulier de celle de Louis Lefebvre-Beaulac, acquise le 15 septembre 1802. C’était un viveur, lui aussi, plus encore que René Guay. J.-B. Lozeau était son
pourvoyeur, et lui fournissait le manger et le boire. (1) Pour son malheur le seigneur en abusa, et après avoir mené un certain temps une vie honorable, il se vit par son inconduite forcé de céder à J.-B. Lozeau sa seigneurie entière. La tradition l’accuse d’avoir bu sa seigneurie”.
Le seigneur Lozeau aurait bien voulu mettre la main sur la seigneurie de Nicolet, où il résidait. Disonsle à la gloire de Nicolet, il n’avait pas affaire ici à des viveurs, et il lui fallait procéder par transactions régulières et honorables. Comme nous l’avons vu, il parvint à acquérir le tiers du curé Courval, en lui payant un prix convenable.
Les deux autres tiers, appartenant à Pierre-Michel Cressé n’étaient pas faciles à accaparer. Ce dernier, qui avait tenté d’acheter à vil prix les droits du curé Courval, n’était pas d’humeur à sacrifier les siens. Il tenait beaucoup aux droits et honneurs que lui avaient légués ses ancêtres, et qui étaient comme personnifiés avec sa famille. Et nous avons même lieu d’être étonnés qu’il ait pu se résoudre à s’en départir. — Nous avons vu les circonstances qui l’ont amené à cette transaction. Le haut prix, croyons-nous, plus que toute autre considération, a influé sur sa décision définitive. François Baby fils lui offrait 12,000 livres, (2) c’était le double de ce qu’il put revendre deux ans plus tard. — A ces conditions Lozeau, qui était homme d’affaires, sentit qu’il n’avait aucun profit à réaliser, et il laissa volontiers le sieur Baby se jeter dans le pétrin.
3. De sa ligne de conduite dans l’acquisition de parts seigneuriales, nous pouvons inférer que le major
(1) Presque tous les marchands d’alors avaient licence pour la vente des boissons fortes.
(2) Si l’aveu et dénombrement de 1798 était correct, le prix n’était pas exorbitant. Il fallait probablement déduire les frais de collection et autres. — Le fait est qu’au bout de deux ans, Baby était en faillite.
Lozeau n’avait pas une conscience précisément timorée. Tous les moyens étaient bons pour parvenir à ses fins, dès qu’ils n’étaient pas évidemment injustes. On voit pourtant qu’il remplissait au moins extérieurement ses devoirs religieux, en particuliers l’assistance à la messe du dimanche, à laquelle il était fidèle, surtout depuis qu’il était seigneur. Comme tel, il venait rarement à son église paroissiale. — Seigneur dominant de la Baie, depuis la déconfiture de René Guay, il y avait droit aux honneurs et privilèges seigneuriaux. Il y possédait son banc seigneurial, et il l’occupait régulièrement, malgré la distance; tandis qu’à Nicolet Pierre Cressé seul jouissait de ce privilège.
L’arrivée de J. -B. Lozeau à la Baie comme seigneur dominant donna lieu à un incident qui fit du bruit à l’ouverture de la nouvelle église en 1806. Il y avait un autre seigneur, étranger comme lui à la paroisse, le sieur François Despins, de Saint-François-du-Lac. Pendant que l’on discutait assez vivement le site de la future église, les deux seigneurs s’étaient entendus pour laisser bâtir l’église sur le terrain de l’un ou de l’autre, mais à une condition expresse, savoir, de jouir tous deux ensemble, ou du moins chacun leur année, des prérogatives et honneurs attachés au banc seigneurial. Le premier tour était au seigneur Despins.
L’église s’ouvre, et, suivant la convention, le seigneur Despins s’installe le premier dans le banc d’honneur. Le curé Gosselin, nouvellement arrivé, commence en effet à lui décerner les honneurs attachés au banc seigneurial. Mais tout-à-coup il se ravise. Jugeant sans doute qu’il n’y avait aucun droit, il cesse de les lui décerner avant l’année révolue, pour les offrir au seigneur Lozeau, dont la seigneurie, à vrai dire, était trois fois plus importante. Le bon curé, après consultation, voulut bien respecter l’entente, et les deux seigneurs, malgré l’inégalité de leurs possessions et le fait que l’église était
bâtie sur le domaine Lozeau, continuèrent à jouir à tour de rôle des droits honorifiques.
Régulier pour l’assistance aux offices de l’église, le seigneur Lozeau avait de temps à autre des époques de ferveur sincère et véritable; c’était un homme de foi. On le constate par une lettre de Mgr Plessis à M. Raimbault, supérieur du séminaire, en mai 1812. Il s’agissait de faire l’allonge ou l’aile en arrière de la maison principale du vieux collège, allonge qui devait servir pour les classes et qui ne fut complétée qu’en 1815. Mgr presse Monsieur Raimbault de se pourvoir de la pierre nécessaire à la nouvelle construction, qu’il regardait comme indispensable au bien de sa chère communauté. “J’espère, lui disait-il, que vous profiterez de la veine de dévotion du seigneur Lozeau, pour le rendre plus traitable sur la pierre de la rivière. Je veux bâtir, je veux bâtir, secondez-moi”. (1)
En affaires Lozeau n’était pas toujours bien traitable, ni accommodant. Il était le principal pourvoyeur du collège, et Mgr Plessis trouvait parfois que ses comptes étaient élevés.
4. Le seigneur Lozeau était parvenu au comble de la prospérité, quand la mort vint trancher prématurément son heureuse carrière. Le 19 mars 1822 tout le peuple de Nicolet accompagnait ses restes mortels à leur dernière demeure. Il n’avait que cinquante-sept ans. Par une disposition particulière de la Providence, cinq mois après, sa femme encore plus jeune — elle avait quarante-sept ans, — était à son tour enlevée à ses riches propriétés, et le suivait dans la tombe. Avant de mourir elle avait cédé au seigneur Chandler, nouvelle-
(1) Hist. du collège-séminaire de Nicolet, Vol. I, p. 89.
EMILIE LOZKAH
ment arrivé, sa part d’héritage dans Nicolet, soit un sixième de la seigneurie. (1)
Tous leurs autres biens patrimoniaux, qui étaient considérables et en particulier le sixième de la seigneurie de Nicolet, revenaient aux deux seules enfants issues de leur mariage. Emébe et Marie-Louise, âgées respectivement de douze et quatre ans.
Fait étrange! Emélie, l’ainée, était née en 1810, dans la dix-neuvième année de leur union conjugale, et la cadette Marie-Louise huit ans plus tard, en juin 1818.
Ces orphelines bien attristées, mais loin d’être à plaindre, vinrent se réfugier à la Baie chez leur oncle, le colonel Joseph Lozeau, qu’on leur avait choisi pour tuteur, et qui administra les seigneuries de son frère jusqu’à la majorité des héritières.
Des jeunes filles si bien partagées ne manquèrent pas de trouver des partis fort avantageux. Marie-Louise, étant encore mineure, épousa en 1838 le sieur René Kimber, avocat établi à St-Grégoire. L’aînée Emébe prolongea plus longtemps sa vie de virginité. (2) En 1818, étant âgée de trente-huit ans, elle épousa Philippe Cressé, petit-fils du dernier seigneur de ce nom, et dix ans après Hippolyte Pacaud, qui mourut avant elle le 28 novembre 1865. Après son mariage, elle vécut à Nicolet, dans le manoir connu aujourd’hui sous le nom de “résidence Saint-Joseph”.— Elle mourut en novembre 1897, âgée de 87 ans et 5 mois, sans laisser d’enfants.
Elle avait su conserver intacte sa part de bien-fonds
(1) Movennant un constitut à payer au curé Courval. Le séminaire, obligé de payer au seigneur Chandler le droit de quint, se chargea de ce constitut, qui fut éteint le 27 janvier 1837 par le remboursement intégral du capital.
(2) En compagnie de ses quatre cousines, les filles du colonel, qui toutes moururent vierges à un âge très avancé.
patrimoniaux, (1) qu elle légua au fils de sa cousinegermaine. M. Charles Beaubien, naguère banquier de Nicolet.
En 1910, M. Charles Beaubien, lors de la liquidation du comptoir d’escompte “Beaubien et René”, céda la seigneurie à ses sœurs Marie, Caroline et Adélaïde.
Comme nous le verrons plus tard, Marie-Louise \endit ses droits sur Nicolet aussitôt après son mariage avec René Kimber.
Les parts de seigneuries étaient indevises à Nicolet, ce qui entrainait de pénibles conflits entre les coseigneurs. A la demande de René Kimber, on procéda le 7 septembre 1839 à un partage de ces parts, qui depuis cette date se répartissent comme suit:
nn H*1! P3rt dominante ..... . soit: 5 milles x 5 lieues.
n!1 ^{nt-Gregoire, . Hne lisiere de . Emilie x 5 lieues.
Du cote de la Baie, une lisiere de . % mille x 5 lieues.
La lisière longeant Saint-Grégoire et Aston était adjugée à Marie-Louise, et celle qui longeait la Baie et Courval, à Emélie.
§ 2. — François Bâby fils.
1. Il nous faut maintenant faire connaissance avec le nouveau seigneur dominant de Nicolet, celui qui aura droit aux honneurs et privilèges seigneuriaux, dont jouissait Pierre-Michel Cressé,— le sieur François Bâby fils.
T,, Quant aux biens en espèces sonnantes, son premier mari ,?sse’ ql" v;\eur et ivrogne, en avait dissipé la plus
grande partie, ayant dépense huit mille louis en l’espace de quelaues années. Il est mort très jeune, victime de son inconduite.
C était un organisateur de charivaris. A lui revient le triste honneur d avoir mis en marche et commandé l’un des plus célèbres charivaris, qui aient troublé la paix de Nicolet, ordinairement si paisible, celui qui eut lieu à l’occasion du mariage de Monsieur Norbert Bellerose avec une irlandaise du nom de Brigitt Diggan le 2 octobre 1854. Veuf de Julie Aubin, décédée après à peine un an de mariage, il avait épousé en secondes noces une orpheline, qu’il avait adoptée.— Le charivari dura plusieurs mois et eut beaucoup de retentissement dans tout le district.
Ce titulaire appartenait à l’une des familles les plus considérables du pays. Bien qu’étrangère à Nicolet, cette noble famille n’y était pas absolument inconnue. L’un des ancêtres (1) y avait possédé deux des trois premiers lots concédés par Moras en bas de la rivière, lots sur lesquels était l’emplacement du premier manoir seigneurial: on le constate par la carte cadastrale de M. de Catalogne, publiée les années 1709 et suivantes.
2. Son père, de même prénom que lui avait rempli un rôle important, tant avant qu’après la conquête. Durant la guerre de la conquête, il avait pris, avec ses trois frères, une part active à la défense de la colonie, et avait tenu la campagne jusqu’à la reddition de Québec aux anglais.
Au printemps de 1760 il était passé à La Rochelle, et séjourna deux ans en France, espérant trouver protection pour son commerce avec la Mère-Patrie, où il avait des intérêts considérables. La cour, hélas, avait oublié ses services et sembla l’ignorer. Voyant qu il n’avait rien à attendre de là, il revint à Québec, il prêta serment d’allégeance au nouveau roi, et devint, en s y soumettant, un sujet aussi loyal et fidèle qu’il l’avait été du roi de France.
Durant sa longue carrière sous le régime anglais, il rendit les plus grands services à la couronne d’Angleterre. Tous les gouverneurs, depuis la conquête, trouvèrent en lui un conseiller sage et prudent et furent bien aises d’utiliser ses services, en particulier dans les circonstances difficiles, comme durant l’invasion américaine de 1775-76.
Nommé au Conseil Législatif en 1774, il fut à diverses reprises appelé à le présider. Dans 1 armée il
(1) Probablement Jacques II, fils du gentilhomme Jacques Babie, enseigne au régiment de Carignan, qui s était établi a Champ a . Hist. de Champlain, I, p. 120.— Ce pouvait etre aussi Pierre II, son
frère.
passa successivement aux grades de capitaine (1773); de major, de lieutenant colonel (1778); et d’adjudant général des milices (1781).
Il s’éteignit doucement de vieillesse, à quatre-vingt sept ans, le 9 octobre 1820.
Catholique sincère et pratiquant, il s’était, sans ostentation, appliqué à en remplir les devoirs exactement. Le clergé le comptait comme un de ses appuis fideles.
De sa femme Marie-Anne Tarieu de Lanaudière, qu’il avait épousée en 1786, il eut douze enfants, dont le seul, qui nous intéresse, est le sieur François Bâby fils, qui pendant deux années fut seigneur de Nicolet. (1)
3. Fiançois Bâby fils n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il acquit la seigneurie de Pierre-Michel Cressé. Le confiât le mettait immédiatement en possession de tous les bâtiments seigneuriaux, manoir et dépendances, moulins banaux, etc. Fier de son titre il s’empressa de quitter son magasin de Saint-Pierre-les-Becquets, pour venir s installer dans le manoir Cressé, au milieu de ses censitaires nicolétains, où il pouvait jouir, sans tarder, des honneurs et privilèges inhérents à sa dignité nouvelle.
Le jeune Bâby par malheur n’était pas fortuné. Plein d’ambition et de confiance en l’avenir, il eut le tort de vouloir devenir tout d’un coup grand seigneur, en achetant deux des seigneuries les plus importantes,' Bruyères (Bécancour) et Nicolet. Il manquait d’expérience. Escomptant des revenus toujours aléatoires, il eut recours à des emprunts onéreux. C’est ainsi que,' en 1818, on le voit par deux fois successives, le 5 mai et le 5 juin, emprunter 1000 livres, — en tout 2000 livres,
(1) Extrait dune notice sur 1 honorable François Bâby, par J B Casgrain.— N°us devons les renseignements sur François Bâby fils a M. le lieutenant-colonel Charles de Lanaudière, de Joliette.
de M. Kenelm-Connor Chandler, quartier-maître d’un régiment anglais, résidant à Québec.
Le seigneur Lozeau, en homme d’affaires, avait pris son temps. Il avait pour devise: lentement mais sûrement. Il n’achetait les parts seigneuriales que lorsqu’il avait en mains les fonds ou les créances pour les payer comptant. Quand il fut en possession de ses nombreuses seigneuries, il n’avait pas un sou de dette. (1)
Bâby, au contraire, nonobstant ses emprunts, parait n’avoir pas même donné un acompte à Pierre-M. Cressé, sur le prix de 12000 livres, (2) puisqu’il s’engage à lui payer une rente constituée, rachetable par le payement du capital.
Comme il arrive souvent, le jeune seigneur comptait peut-être sur la succession de son vieux père, qui est décédé un an et neuf mois après l’achat de Nicolet, le 9 octobre 1820. Les événements nous donnent à penser que le testament, en ce cas, aurait été pour lui une déception.
4. François Bâby à Nicolet était au comble de ses vœux. La vie dans un manoir luxueux, 1 usage de dépendances riches et confortables, — à côté de ce beau moulin à trois étages, dont les grandes vergues, mues par le vent, mettaient au paysage une élégante variété, l’habitation au milieu d’un peuple qui le respectait, — les honneurs qu’il recevait en l’église paroissiale, étaient à ses yeux la réalisation d’un beau rêve. Ce bonheur, hélas ! fut de courte durée, ce ne fut en effet qu’un rêve.
L’événement, qui contribua le plus, croyons-nous, à effondrer ses projets d’avenir, fut la mort de Pieire-M.
(1) A l’exception d’un constitut au curé Courval.
(2) 8000 livres pour la seigneurie proprement dite, ox- lieues de superficie, avec bâtiments;
2000 livres, pour l’ile à la Fourche;
2000 livres pour les arrérages. . .
Pierre-M. Cressé lui vendait une seigneurie plus vaste qu elle n’existait réellement, d’après le jugement du Conseil Prive.
Cresse neuf mois a peine après la transaction. Bâby se serait probablement mieux entendu avec l’ancien seigneur qu’avec ses héritiers. Au cas d’incapacité de remp ir a temps les conditions du contrat, il lui aurait été plus facile d’obtenir de lui que de la succession les délais necessaires. Les frais d’installation à Nicolet avaient dû etre assez lourds et absorber ses revenus de première annee; de sorte qu’à l’expiration du premier terme de la rente constituée, il se trouvait sans ressources.
Le temps lui aurait peut-être permis de refaire ses mances et de faire honneur à ses engagements. Dès la deuxieme année, 1820, on constate qu’il concède en l’Ilea-la-Fourche une quarantaine de lots, dont les cens et rentes (1) auraient augmenté notablement ses revenus déjà considérables. Pierre-M. Cressé disparu, les héritiers n étaient pas disposés à temporiser. Il fallait exécuter le contrat à la lettre. Ce fut le malheur de François Bâby.
Comme il ne pouvait payer à terme la rente échue le / janvier 1820, l’exécuteur testamentaire, le notaire Jean-Emmanuel Dumoulin, obtint jugement contre lui le 30 mars et fit saisir ses propriétés le 24 juillet. Nonobstant l’appel de Bâby, qui s’engageait à tout régler avec le temps, la vente de la seigneurie fut décrétée le 8 janvier 1821 et exécutée le 6 mars suivant. Il n’avait été seigneur de Nicolet que deux ans et deux mois.
5. On peut considérer l’achat de la seigneurie de Nicolet comme un malheur imprévu, ou tout au plus comme une erreur de jeunesse, que François Bâby répara par toute une vie de citoyen intègre et de catholique sincère. Il sut prouver que s’il n’était pas homme d affaires, il portait dans ses veines un noble sang et
et 3(solsLedeC?eSniSaprourdeiVeaiotal! ^ 6 S°1S P3r arpent en SUperficie*
avait hérité des vertus et des qualités de son père. En politique il a joué un excellent rôle, et fut conseiller législatif de la division Stadacona du 17 juin 1861 à sa mort, arrivée en 1864. Il avait soixante-et-dix ans.
Il épousa Clotilde Pinsonnault, sœur de Mgr Pinsonnault, évêque de London, Ontario. Il en eut deux enfants:
Michel-Guillaume (qu’on appelait plutôt Francis), né le 15 septembre 1834, marié le 29 septembre 1868 à Marie-Whithelmire Renaud; il fut député de Saguenay, Chicoutimi et Témiscouata;
Alice (Lady Caron), née le 26 avril 1837, épouse de sire Adolphe P. Caron, qui fut pendant nombre d années Ministre de la milice dans les différents cabinets conseivateurs.
METAIRIE DES SŒURS GRISES Ancien manoii* Chandler