LE TROIS-RIVIERES
pendant quelques années il réussit à merveille. Il le descendait par voie riveraine jusqu’au village, et le flottage était heureux.
En 1840 la crue des eaux dégénérant en inondation, jointe à l’impétuosité des vents, rompit les estacades. Une partie du bois se perdit, l’autre s’échoua sur le rivage, surtout sur celui de l’ile Moras, qui appartenait à son beau-frère Jean-Paul Beaubien. Ce désastre amena un conflit entre les deux parents, qui n’étaient presque jamais d’accord, comme nous l’avons vu (1). Jean-Paul Beaubien, sous prétexte que le terrain était trop mou, fit défense de toucher au bois, sans qu’on lui payât un dommage élevé. Au mois de septembre l’affaire n’était pas encore réglée, et Cressé ne put recouvrer sa propriété qu’en poursuivant son beau-frère par une réquisition et un protêt en date du 7 de ce mois.
Un pareil malheur arrivait en 1843 à Samuel Waterford Woodward, frère de la coseigneuresse de Nicolet, madame Marier. Depuis quelques années il était agent de Lemesurier, Tilstone et Compagnie, de Québec Tout allait bien, lorsque au printemps 1843, une sécheresse extraordinaire vint compromettre l’opération du flottage. La rivière était presque à sec, et l’eau manquait partout à tel point que le grain ne levait pas ou séchait sur pied. Une disette était imminente.
Suivant leur louable coutume les cultivateurs eurent recours à Dieu et firent chanter des grand’messes pour fléchir sa colère et obtenir de la pluie.
L’agent Woodward plus que tout autre souffrait de la sécheresse, son bois faute d’eau ne pouvant descendre. Tout protestant qu’il était, il vint se recommander à Monsieur le curé, l’abbé Joseph-Onésime Leprohon, dont la sainteté avait gagné l’estime et la confiance des anglais, aussi bien que des canadiens-français. “Pensez-vous, lui
(1) Chap. XV, paragraphe 5.
dit-il, qu’une grand’messe pourrait être utile?” — “Certainement, répondit l’homme de Dieu, et si notre cœur est bien disposé, Dieu nous exauce toujours, en accordant ce qu’on lui demande, ou autre grâce plus nécessaire”. — “C’est bien, reprit Woodward, veuillez me chanter deux grand’messes pour obtenir de la pluie”. — Il fut exaucé, mais, hélas! au delà de ses désirs. La pluie se mit à tomber comme un vrai déluge, à tel point que les eaux débordées endommagèrent les estacades et et qu’une partie du bois sauta par dessus le barrage et s’en alla à la dérive. Woodward était désolé. “C’est moi avoir fait chanter une grand’messe de trop” fit-il tristement.
Ce malheur amena avec Jean-Paul Beaubien un conflit semblable à celui de 1840.
Le 21 décembre 1843, la Compagnie Lemesurier, Tilstone & Cie, signifiait à Jean-Paul Beaubien, à la réquisition de son agent à Nicolet, Samuel Waterford Woodward le protêt et sommation suivant, que nous reproduisons à raison des renseignements qu’il fournit sur le commerce de bois:
“Que le dit requérant aurait en ses dites qualités, dans le cours de cette année mil huit cent quarante-trois et avant fait un commerce considérable et étendu de bois de cordes, de billots de pin, d’épinette, de pruche; bois de sciage; madriers, planches de toutes espèces espart, bois de boom et autres bois en grande et considérable quantité . lesquels dits bois auraient été
faits, coupés, buchés, pris et manufacturés dans le haut des Bivières de Nicolet, tant dans les Townships, que dans le haut des seigneuries de Nicolet et de Courval et ailleurs, et jetés à l’eau dans les branches des dites rivières Nicolet, tant le printemps dernier qu’avant, pour être descendus par eau... jusqu’au fleuve Saint- Laurent et de là être conduits dans le port de Québec.
“Que malgré tous les soins et précautions possibles
qu’aurait pris le dit requérant, tant en conduisant les dits bois et les ramassant qu’en faisant les booms qu’il aurait faits aussi solidement qu’il était en son pouvoir de faire, il aurait eu l’infortune de faire des pertes considérables. . . tant par la rupture et démolition de ses booms, que par la force des eaux, des courants et des vents qui les faisaient échapper et passer par dessus ses dits booms, ce qui est la cause qu’une grande partie des dits bois aurait été conduite et jetée.... sur.... l’île Morase, qui appartient à lui le dit Jean Beaubien, et ce le printemps dernier, durant l’été dernier et avant,
“Lesquels dits bois,. . . Jean Beaubien a empêché le requérant de ramasser, ôter et enlever de dessus l’isle le printemps dernier, alléguant qu’à cette époque le terrain était trop mou pour cela. . . ajoutant qu’il permettait au requérant d’enlever les dits bois dans le cours de l’été ou de l’automne . . . autrement si le requérant ou ses hommes mettaient les pieds sur son terrain il les ferait prendre et les poursuivrait.
“Que dans le cours de l’été, de l’automne, et encore la semaine dernière, le requérant a prié Jean Beaubien de lui permettre d’enlever le bois de l’Isle Morase, offrant à chaque fois de lui païer tous les dommages qu’il en aurait soufferts, laquelle permission il aurait toujours obstinément sous de faux prétextes et sans aucune raison plausible refusé d’accorder . . .
“En conséquence... nous sommons... le dit Jean Beaubien d’accorder et de donner immédiatement permission et liberté au requérant d’enlever et faire enlever les dits bois de la dite Isle Morase. . .”
Jean Beaubien fut bien obligé de céder, moyennant un dédommagement juste et raisonnable.
On voit que les deux plus anciens commerçants de bois connus de la rivière Nicolet, après d’encourageants succès, ont été victimes de catastrophes désastreuses. Ceux qui les ont suivis ont presque tous eu plus ou moins
le même sort. Un seul survit. Monsieur Georges Bail, vénérable oetogénaire ex-député de Nicolet, l’un de ceux qui ont le mieux réussi dans ce commerce. Voici d’après ce dernier, qui jouit encore de toute la vigueur de sa belle intelligence, la liste de tous ceux qui se sont succédés à la suite de M. Woodward: