CHAPITRE XVm
Les seigneurs Trigge.
SOMMAIRE. — 1. Décès de Chandler, vue générale de son administration. — 2. Les héritiers de la seigneurie. — 3. Le coseigneur Henry- W. Trigge, esquisse de sa vie. — 4. Le coseigneur Alfred Trigge, biographie. — 5. Renvoi d’office du procureur de Chandler, le notaire Luc-Michel Cressé; vengeance de ce dernier; — comment il tente de paralyser le moulin du soroist. — 6. Mort imprévue de l’ex-procureur. Sa famille. — Règlement à l’amiable entre son fils Léopold et le seigneur Trigge.
1. Le capitaine Chandler mourut le 29 janvier 1850, généralement estimé de ses censitaires et des nicolétains, nonobstant les malversations de son administrateur, le notaire Luc-Michel Cressé. Le séminaire et le clergé de Nicolet, après l’avoir beaucoup redouté à raison de son attitude au sujet des privilèges seigneuriaux, eut à se louer de ses généreux procédés. On dit que, tout en étant profondément attaché à ses croyances religieuses et à son église de Saint-Barthélemi, il estimait sincèrement, admirait même la religion catholique, dont il respectait les ministres. Dans un voyage qu’il fit à Rome, il avait obtenu une audience du Souverain Pontife, et cette visite lui avait laissé une excellente impression.
Son administration, comme nous l’avons vu, a été semée d’épreuves. Il eut le chagrin de voir ramenée à ses limites rationelles la seigneurie que son prédécesseur Pierre-M. Cressé avait élargie outre mesure, basé sur une fausse interprétation de l’augmentation du 4 novembre 1680. Chandler, qui sans doute était de bonne foi, a été victime en cela de l’audace du susdit Cressé. — Il mourut à soixante-et-seize ans.
2. A sa mort il laissait à sa veuve, Jane Grant, un droit à vie sur la seigneurie de Nicolet, dont la propriété, après le décès de cette dernière, devait passer à Henry- Wulff Trigge et à Alfred Trigge, les deux plus jeunes fils de sa fdle unique Henrietta. Aux deux aînés, Jane Elisabeth Trigge, épouse de William Maliarg, chirurgien du 7e régiment d’infanterie, il léguait 300 louis, et à Thomas Trigge, marié à Louisa Mary Newton, 200 louis.
Il léguait en outre à son église de St-Barthélemi 25 louis, et toutes ses argenteries qui pouvaient lui être utiles.
Madame Chandler fit immédiatement des démarches pour se débarrasser de l’administration de la seigneurie, en la donnant à ses petits-fils, à qui elle revenait advenant sa mort. En conséquence, par un contrat du 3 juin 1850, Henry-Wulf Trigge et Alfred Trigge devinrent seigneurs conjoints des cinq-sixièmes de la seigneurie de Nicolet, qui restait indivise, suivant la volonté de leur grand-père, jusqu’à ce qu’Alfred, le plus jeune des deux, eût atteint l’âge de 25 ans. (1)
Le 24 août 1868 Henry-Wulff Trigge acheta les droits de son frère Alfred et resta seul seigneur jusqu’à sa mort, le 9 juillet 1876. D’après ses dernières volontés, la seigneurie redevint la propriété de son frère Alfred, qui l’a conservée jusqu’à sa mort le 10 mars 1916. Les deux veuves de Henry et d’Alfred ont maintenant la jouissance de la seigneurie, sous l’administration de Mr Arthur St-Lawrence Trigge, fils d’Alfred, secrétaire général de la Banque Canadienne du Commerce.
(1) Ils s’engageaient payer à leur mère une rente viagère de 320 louis 12 chelins 8 deniers.
DERNIERS SEIGNEURS DE NICOLE!’ K.-C. Chandler, Henry-Wulff, et Alfred Trigge
3. Henry- Wulff Trigge et Alfred Trigge étaient, comme nous l’avons déjà dit, les deux plus jeunes fils du lieutenant Thomas Trigge de Québec et de son épouse, Henrietta Chandler. Henry-Wulff est né à Québec le 6 novembre 1828, et Alfred à Londres, Angleterre, le 25 février 1834. Leur père avait sa résidence d’été à Nicolet, au “Cottage” sur la ferme attenant à la métairie au nord. La maison, située sur un beau terrain entouré de hautes érables, est maintenant occupée par les Sœurs Grises. Les garçons passaient leurs vacances à Nicolet, et étaient bien familiers avec les bois environnant le village.
Ils reçurent leur éducation, en partie à Québec, à une école privée bien connue dans ce temps-là, en partie à Lennoxville, à l’école de grammaire annexée au “Bishop’s College”. Us fréquentèrent aussi quelque temps le séminaire de Nicolet, en 1844. Lorsqu’ils avancèrent en âge, ils acquirent un peu d’expérience en s’occupant des affaires des moulins à farine établis sur la rivière Nicolet, moulins banaux qui étaient alors la propriété du seigneur.
Henry eut quelque temps une position au bureau du département de l’artillerie à Québec. Il étudia aussi la médecine, mais ne compléta point son cours et ne fut pas gradué. Après la mort de son grand-père en 1850, il s’établit à Nicolet, au manoir seigneurial, et s’occupa lui-même des affaires de la seigneurie. Outre les moulins à farine, il y avait une grande ferme attachée au manoir et de grandes étendues de terre dans la seigneurie, qui attendaient leur établissement.
Pendant les troubles amenés par l’invasion fénienne (1866) Mr Henry Trigge, dans l’accomplissement de ses fonctions avec la milice locale, contracta un fort rhume, qui dégénéra en consomption, et finit par lui coûter la vie. Sentant qu’il ne pouvait plus longtemps gérer les affaires de la seigneurie, il vendit les moulins à farine,
les terres non-concédées, et disposa du manoir et de la ferme, et déménagea à Montréal pour avoir l’avantage de consulter des médecins plus experts. Il demeura en cette ville sur la rue Sainte-Catherine-Ouest, jusqu’à sa mort, arrivée en 1876.
En 1865 M. Henry Trigge épousa mademoiselle Elisabeth Mercer Boxer Mowle, de Cookshire, qui lui survécut et est encore vivante à Cookshire, Qué. Ils n’eurent point d’enfants.
4. Au sortir de l’école en Canada, Alfred Trigge fut envoyé à l’Académie militaire et navale d’Edimburg, Ecosse, pour y compléter son éducation, en vue de l’entrée dans l’armée. Il y resta d’octobre 1851 au mois d'août 1853. L’été suivant il obtint le grade d’enseigne dans le 66ième régiment d’infanterie, alors posté au Canada. Le 26 janvier 1854 il fut promu à la lieutenance, et le 6 février 1863 il devint capitaine dans le même régiment. En décembre 1865 il échangea avec le capitaine Benwell, du 100e régiment (le Royal Canadien) récemment levé en Canada.
Il servit aux Indes durant l’Insurrection, et fut ensuite placé en d’autres endroits à Gilbraltar et à Malte. En 1868 il se retira de l’armée, pendant qu’il était en Canada, et retourna en Angleterre s’établir à Christ church, dans le Dorsetshire. De là il déménagea à Wimborne (Hants) Southampton et Clevedon (Somersetshire) .
En 1880 il retourna encore au Canada, et, après une résidence de quelques mois à Toronto, il acheta la maison Auchmar, à Hamilton, ancienne résidence de feu l’honorable Isaac Buchanan. Il y résida quelques années
et revint encore à Toronto. En 1908 il retourna à Hamilton, où il resta jusqu’à sa mort, arrivée le 10 mars 1916, à l’âge de quatre-vingt deux ans.
Le capitaine Trigge se maria deux fois. De sa première femme, Anna, fille aînée de son cousin James Dickinson Trigge, Ecr., de Londres, Angleterre, qu’il épousa le 26 janvier 1865, il eut deux fils et cinq filles, dont une seule est décédée. Après la mort de sa première femme, il épousa à Blackheath, Angleterre, le 8 janvier 1878, mademoiselle Jane Shepherd, fille de feu Robert W. M. Shepherd, Ecr., dont il eut un fils encore vivant. D’après son testament, ses biens, comprenant la seigneurie de Nicolet, sont confiés, leur vie durante, à sa veuve et à celle de son frère Henry Trigge. (1)
5. L’une des premières mesures les plus importantes des jeunes seigneurs Trigge fut le renvoi d’office du procureur de leur grand-père Chandler, le trop célèbre notaire Luc-Michel Cressé. Ce dernier, malgré tout son dévouement à la cause du seigneur, lui avait engendré de nombreuses tribulations, par suite de sa passion pour les procès. Il était peu populaire, et, tout considéré, les Trigge crurent qu’il était sage de l’éloigner des affaires seigneuriales. Le 19 juillet 1851, on lui substituait le notaire Eusèbe Beaubien, aux mêmes conditions, une commission de 6% des argents collectés.
Ce fut un coup de foudre pour le notaire Cressé. (2) Froissé de ce renvoi d’office, il quitta Nicolet et se retira à Aston, méditant en son cœur une vengeance éclatante. Il était rancunier, vindicatif, comme nous l’avons fait remarquer et n’épargnait rien pour nuire à ceux qu’il considérait comme ennemis.
(1) Nous tenons ces renseignements de Monsieur Arthur St-L.- Trigge, fils d’Alfred, administrateur de la seigneurie.
(2) Ce renvoi lui était d’autant plus sensible qu’il venait de perdre (26 novembre 1850) le bureau de poste, dont il était maître depuis 1826.
Il commença par susciter aux seigneurs un grand embarras, en refusant de leur remettre les papiers et livres de la seigneurie, à moins qu’on lui payât une réclamation de 892 louis pour services rendus, réclamation qu’il majora encore quelques mois après.
Mais nous ne vous devons rien, lui répondirent les seigneurs. N’aviez-vous point, pour payer votre trouble, six par cent des revenus seigneuriaux? Les actes de concession n’étaient-ils point payés par les censitaires? Et d’ailleurs, s’il y a lieu à réclamation, pourquoi ne l’avoir pas faite du temps de M. Chandler?
Les nombreux procès, qui ont fait la trame de l’administration Chandler, avaient dû en réalité donner à l’agent beaucoup d’ouvrages extra, et le compte produit pouvait jusqu’à un certain point avoir sa raison d’être. L’affaire resta en suspens, Cressé réclamant toujours, et les Trigge refusant de payer. — Entre temps les livres restaient aux mains de Cressé.
Pour soumettre le seigneur, Cressé en vint aux moyens extrêmes. — Dès sa prise de possession de la seigneurie, Henry Trigge jugea nécessaire de faire de grandes réparations au moulin du Sud-Ouest, que l’on avait négligé depuis quelques années, et les exécuta en automne 1851. L’été suivant, en août et septembre, il exhaussa la digue de deux pieds et ajouta aux deux autres une troisième moulange.
Cressé, qui depuis 1814 avait deux terres voisines du moulin, et sur l’une desquelles passait le chemin qui y conduisait, commença (10 juillet 1852) par réclamer 900 livres de dommage pour le chemin, le rehaussement de la chaussée et autres prétendues déprédations; et pour forcer le seigneur à prendre arrangement, il obstrua le chemin avec défense d’y passer, malgré, d’après Trigge, une convention du 3 juillet 1826 entre Chandler et plusieurs habitants du lieu.
Trigge s’adressa alors aux autorités locales pour
faire homologuer le chemin qui conduisait de la voie publique au moulin banal. Après consultation des habitants, le grand voyer fit un rapport opposé au che* min demandé, les habitants préférant, dit-il, faire le tour de l’île que d’entretenir le chemin banal.
Cressé avait gagné ce premier point, il ne s’arrêta point là. Nous laissons ici la parole à Monsieur Georges Bail, qui a bien connu le notaire et est, plus que tout autre, en état de le juger.
“Le trait suivant, dit M. Bail, peint bien l’homme et peut vous donner une idée de sa carrière mouvementée qui devait finir par cette dernière audacieuse tentative.
Un jour voulant se venger d’une prétendue injure reçue du seigneur de Nicolet, (1) Cressé conçut le dessein de faire disparaître ou du moins de paralyser le moulin à farine du seigneur, connu sous le nom de “Mouhn du Soroist” (Sur la rivière Sud-ouest), situé à trois milles du village. Le barrage de ce moulin aboutissait à un terrain appartenant au dit Cressé, et sur ce terrain coulait un ruisseau qui se déchargeait dans l’étang du dit moulin. Pour justifier son acte de vandalisme, il prétendit vouloir mieux égoutter sa ferme; alors il prit des mesures pour faire décharger le ruisseau en bas du barrage (où le niveau était douze pieds plus bas) en pratiquant un canal sur la rive longeant l’étang jusqu’au bas du barrage, afin de faire miner le terrain de manière à vider l’étang et de cette façon faire détruire le barrage par les glaces à la débâcle du printemps suivant.
“Pour faire exécuter ses travaux, il confia l’entreprise à un nommé Duff, père de John Duff (de triste mémoire). En vue d’inaugurer ce travail avec éclat, il fit organiser une démonstration à laquelle assista une
(1) Le renvoi d’office du 19 juillet 1851.
foule de gens. Le travail fut commencé en arrachant les arbres, depuis le ruisseau jusqu’au bas du barrage, environ deux arpents. Le creusement du canal était à peine commencé, (1) lorsque Dieu appela à lui l’auteur de cette entreprise, ce qui permit au seigneur de Nicolet de continuer à moudre le grain des cultivateurs sans craindre de désastre pour l’avenir.”
6. Le notaire avait une santé florissante, qui, au désespoir de ses ennemis, faisait prévoir une longue existence ici-bas. Mais la mesure était pleine sans doute et Dieu en jugea autrement. Tout d’un coup il fut frappé de cette maladie foudroyante qui enlève en quelques heures l’homme le plus robuste — le choléra, qui en cette année avait jeté la terreur dans la ville de Québec, où elle avait fait de nombreuses victimes. (2) Malgré sa forte constitution il ne put résister à la violence de l’attaque et fut bientôt réduit à la dernière extrémité. Le malheureux se tordait au miheu de spasmes, de crampes terribles et de souffrances indicibles.
11 parait qu’à ce moment suprême la foi se réveilla en lui de manière édifiante. Il s’empressa de mander l’abbé Thomas Caron, directeur du séminaire, à qui il avait grande confiance. “Combien ai-je encore de temps à vivre?” lui dit le moribond. — “Mon pauvre ami, d’après les apparences, à peine une heure!” — Il se confessa, reçut les derniers sacrements, et, comme au miheu de ses souffrances il conservait toute son intelligence et sa lucidité d’esprit, — n’ayant pas le temps de faire
(1) D’après les archives, un protêt de Trigge avait arrêté les travaux le 14 juillet; le canal était déjà creusé à cinq pieds de profondeur. — Le lendemain, 15, Cressé réclamait 500 louis des dommages pour arrêt de ses travaux. — Au cours du mois d’août, Trigge fit visiter les lieux pour constater les dommages que la digue du moulin pouvait causer à Cressé.
(2) Le 19 juin 1854, le choléra éclatait pour la sixième fois à Québec. Le Glenmanna l’emporta à la Grosse-Ile, d’où le John Howells le transmit à Québec. 803 personnes succombèrent au fléau. — P. -G. Roy — Le vieux Québec, p. 257.
davantage, — il prononça devant son confesseur et les quelques personnes présentes, un acte de contrition et de réparation vraiment admirable, parait-il, par la beauté des sentiments qu’il y exprimait, et que nous regrettons de n’avoir pas été conservé. A peine cet acte de réparation accompli, il rendit le dernier soupir, nous l’espérons, parfaitement réconcilié avec Dieu, s’il n’avait eu le temps de le faire avec le prochain. C’était le 30 octobre 1854. Il fut inhumé le jour des morts suivant, 2 novembre.
De sa femme Marguerite Van Cortland, qu’il avait épousée le 22 novembre 1825, il eut quatre enfants: deux garçons, Philippe et Léopold, qui moururent tout jeunes, peu de temps après leur père, victimes de leur inconduite. Philippe, qui avait épousé la seigneuresse Emélie Lozeau, en 1848, mourut sept ans après, âgé de vingt-neuf ans, et Léopold, marié à Joséphine Demers, mourut en mars 1857, âgé seulement de vingt sept ans.
Les deux fdles, Marguerite et Berthe, fournirent une plus longue carrière. Elles épousèrent deux médecins de renom: Marguerite, le docteur Edouard Chèvrefils, qui fut pendant quelques années le médecin du séminaire, et Berthe, le docteur Cléophas Boy, établi à Saint-Norbert d’Arthabaska, où son frère était curé, deux médecins distingués, qui malheureusement n’étaient pas toujours maîtres d’eux-mèmes. Le docteur Boy et sa femme furent victimes de l’abus des liqueurs fortes. Madame Chevrefils a conservé une bonne réputation. Elle est décédé à Plessisville de Somerset en janvier 1895» âgée de 55 ans.
La mort imprévue du notaire laissait les affaires embrouillées plus que jamais. Bien n’était réglé. Plusieurs actions en dommage avaient été levées de part et d’autre par les deux antagonistes, et les livres terriers étaient encore aux mains de l’ex-procureur.
Le défunt constituait sa veuve légataire universelle. Vu l’état embarrassé de la succession, elle s’empressa de tout remettre, quelques semaines après, entre les mains de son fils Edouard-Léopold, ce qui engendra à ce dernier beaucoup de soucis.
Après bien des pourparlers, on en vint à un accord, le 12 février 1856, sur les bases suivantes:
Le seigneur Henry Trigge consentait à payer à la succession 375 louis, (chacun ses frais), à condition qu on lui remit tous les livres terriers et censiers, les titres, documents, plans concernant la seigneurie, contrats de concessions, etc., — et que la succession discontinuât les actions levées par le défunt. Lorsque Léopold mourut le 26 mars 1857, tout était réglé et la paix régnait de part et d’autre.