LA GRANDE VOIRIE A NICOLET
SOMMAIRE. — 1. Le Port Saint-François, les quais et le havre de la rivière.— 2. La grande route William-Henry.— 3. Les ponts de Nicolet et de Sainte-Monique. — Appendice. — Rapport du député de Nicolet, A.-P. Méthot à ses électeurs, 31 mars 1845.
1. Outre les scieries échelonnées le long de la rivière, (1) il en existait une autre un peu moins importante au Port Saint-François, tenue par M. Smith Leith, agent de la “Rritish American Land Company”, propriétaire du terrain du port.
Les commerçants de bois, avons-nous dit, y transportaient une partie du bois de construction et du bois de chauffage destiné à l’approvisionnement des bateaux. Le reste était chargé sur bateaux à voiles pour Montréal et Québec.
Le Port Saint-François a joué longtemps un grand rôle dans la vie commerciale de la région de Nicolet. C’était le terminus de la grande route de William-Henry, établie de Nicolet aux townships du Sud, laquelle était l’unique artère, en dehors de la rivière, par où s’écoulaient tous les produits de l’agriculture et de l’industrie. De lourdes charges y circulaient continuellement pour le transport des marchandises. On voit que le 13 juin 1845 notre co-seigneur Marier engage Jean Grandmont pour ce transport du port à Drummondville, et tous les marchands, de Sherbrooke à Nicolet, faisaient de même.
(1) Voir la liste de ces scieries au paragraphe 3 du chapitre XVII.
Cinq ou six bateaux au moins faisaient escale tous les jours au Port Saint-François, pour y décharger ou embarquer les effets de commerce, et le transport des voyageurs, ce qui engendrait beaucoup d’activité. — Un véritable petit village était bâti aux alentours, comprenant plusieurs maisons particulières, deux hôtels, le moulin, un bureau de poste (1) et les dépendances indispensables au commerce et à l’administration des affaires des compagnies. Ce village fut prospère jusqu’au printemps 1866. L’affreuse débâcle de cette année, qui a causé tant de ravages sur les deux rives du fleuve, l’a rasé à peu près complètement. Les affaires ayant diminué considérablement au port par suite de l’existence du Grand Tronc, on ne jugea pas utile de le reconstruire. Il ne reste plus de cette époque florissante qu’une maison, habitée naguère par feu le capitaine Duval, maintenant la propriété de la compagnie Louis Caron, qui, pendant la belle saison, en fait un lieu d’amusement et de pique-nique.
Le Port-Saint-François était le refuge assuré des nombreux bateaux à voiles qui venaient régulièrement prendre leur charge à nos divers moulins à scie. Le bas de la rivière offrait à la navigation des dangers assez sérieux. D’après la tradition, cet endroit a été le théâtre de plusieurs sinistres et naufrages, même avec pertes de vies. Les navigateurs prudents, dès qu’ils prévoyaient l’approche d’une tempête, s’empressaient de lever l’ancre et de se réfugier à toutes voiles au sud du Port Saint- François. Là ils laissaient sans danger et sans crainte passer l’orage et le calme se rétablir.
Quand le port Saint-François a-t-il été ouvert à la grande navigation et le quai construit? Nous n’avons
(1) D’après une note de M. Rodolphe Courchesne, ce bureau a été ouvert en 1836 et fermé en 1858, et tenu par M. Smith Leith. Parmi les maisons privées, citons celles du capitaine Duvai, occupée d’abord par M. Webster, celles de M. Marcotte, des demoiselles Marier, etc.
I)E NICOLET
pu trouver de document certain pour le constater. Le fait est que le site a toujours constitué un port naturel, où les embarcations pouvaient se mettre en sûreté et braver les tempêtes. C’était l’un des beux d’arrêt des missionnaires dans leurs voyages apostoliques. Il portait primitivement le nom de “Pointe-aux-Sables”, nom qui s’est communiqué à la première concession de Saint- Grégoire, établie sur le bord du fleuve. De là le nom de “paroisse de la Pointe-aux-Sables”, attribué à Saint- Grégoire, à l’origine de la colonie. — Pour desservir cette paroisse, les missionnaires en réunissaient les habitants dans la maison du sieur Pierre Pépin, premier capitaine de milice de Nicolet, qui résidait tout près de la Pointe. Sa résidence servait de chapelle temporaire.
Le 9 mai 1834, le port devint la propriété de la British American Land Company de Sherbrooke, dont un M. Brooks était l’agent et S. Moffatt et P. McGill, commissaires. Ces derniers durent payer au seigneur Chandler pour lods et ventes £ 46” 5 0.
Cette compagnie venait d’être incorporée, la même année 1834, avec un bureau à Londres, Angleterre. L’agent au Port Saint-François en 1840 était M. Smith Leith. (1)
“Cette compagnie s’occupait de transporter les émigrés d’Angleterre et les débarquait à un endroit situé à environ cinq milles de Nicolet, pour les diriger ensuite sur Sherbrooke et tout le district de Saint-François. C’est de là que vient le nom de Port Saint-François.” (2)
D’après cette donnée, le port n’était pas construit, quand cette compagnie s’est formée, et ce doit être elle
(1) The Lower Canada Almanach and Montreal Commercial Directory. 1840, p. 139.
(2) Note recueillie par M. Rodolphe Courchesne dans un volume anglais dont il a oublié la provenance.
qui l’a bâti pour les transatlantiques qui y débarquaient les émigrés à diriger sur la route William-Henry, probablement dès 1834 et les années suivantes.
Le Port Saint-François a contribué largement à la prospérité de Nicolet et des environs, avant l’existence des chemins de fer. Le Grand Tronc ouvert en 1845 commença à lui faire concurrence. Puis PIntercolonial, à la fin du dernier siècle, et le Québec, Montréal and Southern en 1909, achevèrent d’absorber graduellement tout le commerce et firent abandonner le port faute de trafic pour l’alimenter.
Deux autres quais ont été construits plus tard dans le cours du dernier siècle pour l’usage du commerce. L un, au village, près du pont alors existant, a été bâli par M. Thos Sévère Beauchemin, d’après un permis du seigneur émis le 4 mars 1853.(1) Le terrain appartenait à la F abrique de l’église qui protesta contre les travaux entrepris le 2 novembre 1853. L’affaire se régla subséquemment et le quai Beauchemin acquit une grande importance. Plusieurs bateaux y ont fait escale, tels que “Le Castor”, la “Mouche à feu” et même, dans les hautes eaux du printemps, le Trois-Rivières de la Compagnie Richelieu, quand le Port Saint-François était inondé.
Outre les quais du village, il existe depuis longtemps un autre quai en bas de la rivière, et, d’après la tradition (2), ce dernier aurait été établi avant les deux
O) Un autre quai a été bâti un peu plus bas par Monsieur Henry- Alex. Chillas, pour l’abordage du vaisseau, British Queen, dont il était capitaine et propriétaire, et le commerce de sa brasserie, établie tout auprès. La construction, commencée en 1854, a été suspendue le 12 octobre par un protêt du seigneur Trigge, dont M. Chillas n avait point 1 autorisation. L affaire fut reglee quelque temps après le permis accordé le 20 mars suivant (1855).
(2) Nous tenons ces renseignements de M. Geo. Bail, qui a possédé tous les documents relatifs à cette question. Par malheur un incendie les a détruits et il ne reste plus, suivant son expression typique, que ‘son répertoire vivant, mais un peu effacé par le temps.”
autres. Le Port Saint-François a rendu des services réels au commerce et à la navigation. Mais vu son éloignement du village et sa position excentrique, les frais de transport étaient onéreux pour les nicolétains. On songea donc à établir un port, ou du moins un havre plus rapproché, que les bateaux pourraient aborder à peu près en tout temps. On choisit de préférence le bas de la rivière, parce que le village n’est pas accessible à la navigation dans les basses eaux.
On commença par un simple quai vers 1840-45, à l’époque où le commerce de bois battait son plein. L’initiative en est due à M. Georges Proulx, devenu plus tard conseiller législatif, qui le bâtit à ses frais, environ 300 pieds plus bas que la route des soixante. Tout commode qu’il était dans les temps calmes, ce quai n’était pas toujours sûr dans les tempêtes, comme nous l’avons dit, et les environs, parait-il, ont été le théâtre de quelques sinistres et naufrages malheureux.
Plus tard, vers 1878, M. Bail construisit un nouveau quai très confortable, un peu plus bas, sur la propriété de Monsieur Edmond Proulx. On s’adressa alors au Gouvernement pour obtenir un véritable havre, et ce dernier, répondant aux vœux légitimes des nicolétains-, y fit établir les années suivantes la jetée de pierres encore existante et tout ce qu’il faut pour la sûreté de la navigation. (1) Dès lors la plupart des bateaux purent y arrêter sans danger, à la grande commodité des nicolétains, qui se trouvent ainsi notablement rapprochés
(1) Le havre, obtenu par M. le député F. X. Ovide Méthot, a été établi aux frais du gouvernement vers 1880-81 par M. le maire Théophile St-Laurent. Il a été inauguré solennellement en 1882. dans une fête restée mémorable par les discours patriotiques qui y furent prononcés. Etaient présents, outre M. le Curé P. H. Suzor, qui en fit la bénédiction, le député Méthot, le maire St-Laurent, Geo. Bail, le jeune Wilfrid Camirand alors étudiant en droit et rédacteur du “Messager de Nicolet”, qui portèrent la parole, et une assistance composée des principaux citoyens de Nicolet. En 1885-86-87 la jetée fut réparée et complétée, toujours aux frais du gouvernement, par M. John O’Shaughnessey.
des voies fluviales. Le Port Saint-François, rasé depuis l’inondation de 1866, avait d’ailleurs perdu graduellement son importance, et fut même délaissé complètement, comme nous l’avons vu, lors de la construction de l’Intercolonial, qui, en prolongeant son réseau jusqu’au havre, lui enleva tout le trafic.
Le quai actuel et son hangar ont été bâtis un peu plus bas, aux frais du gouvernement, en 1904 par M. John O’Shaughnessey, sur la terre de M. Anselme Proulx. Le quai Bail était disparu.
2. La route nationale, qui aboutissait au Port Saint-François était la principale voie de communication pour les voyageurs avec les townships du sud et les Etats-Unis. Elle traversait la Baie Saint-Antoine, Courval, Drummondville, Durham, Melbourne, Sherbrooke, etc.
A quelle époque cette route a-t-elle été ouverte? Il est établi qu’elle existait en 1815, puisque Jos. Bouchette en fait mention dans sa topographie de Nicolet. D’un autre côté, une carte des comtés de la province publiée vers 1793 ne l’indique point. D’où il parait résulter que la route a été ouverte un peu plus tard, probablement vers 1800.
Cette voie de communication resta jusqu’en 1845 notre principal débouché de commerce. A cette époque la construction du Grand Tronc vint absorber le trafic en facilitant les moyens de transport. Ce fut un peu au détriment de Nicolet et des paroisses que traversait la voie primitive.
Elle était pourvue sur tout son parcours d’auberges placées de distance en distance, toutes licenciées pour le débit de boissons fortes. Il y en avait une au port Saint-
François, (1) une au moins au village, (2) puis à la Baie-du-Febvre, au village et à la Grand’ Plaine, (3) à Saint-Zéphirin, à l’endroit où est aujourd’hui Saint- Joachim, (4) à Drummondville, à Durham, à Melbourne, etc. C’étaient des relais nécessaires aux voitures publiques; et les voyageurs savaient en profiter. A chaque poste on devait arrêter pour changer ou du moins sustenter les bêtes de somme, et, cela va sans dire... les hommes aussi!
Un stage (ou diligence) traîné par quatre chevaux faisait régulièrement le trajet sur cette artère commerciale, ce qui amenait un fort contingent de voyageurs, touristes et hommes d’affaires.
“On commença en 1832, dit M. Saint-Amant, (5) à y avoir le service régulier de la malle. Le premier conducteur du stage était le père Isaac Cutter, de Melbourne. Il avait obtenu son contrat pour transporter les malles depuis le Port-Saint-François jusqu’à Sherbrooke.
“Le nom du père Cutter est encore populaire dans nos tovvnships et l’on redit encore le confort qu’il s’efforçait de donner aux nombreux voyageurs qu’il transportait chaque jour. II faisait le trajet entre le port Saint-François et Sherbrooke une ou deux fois par semaine.”
Les quatre chevaux du stage se changeaient toutes les cinq lieues. A l’approche du poste de rechange le conducteur sonnait du porte-voix. On attelait immédiatement quatre autres chevaux, qui se trouvaient prêts à l’échange dès l’arrivée de la diligence. Pendant assez longtemps le père Cutter employa comme conducteur M. Louis Allard, fils d’Antoine Allard, bedeau de la
(1) Tenue par une dame Morel.
(2) A la place de la pharmacie Smith, sous la direction de M. Louis Beauchemin.
(3) Tenues par MM. Guillaume Smith et Guillaume Crépeau.
(4) Par une dame Blais.
(5) L’Avenir, p. 135.
Baie, et qui succéda à son père en 1859.
Le service de la diligence avait dû cesser l’année précédente, 1858, à la fermeture du bureau de poste du port Saint-François.