‹ Histoire de Nicolet, 1669-1924Chapitre 54 sur 83 · LES PRINCIPALES INDUSTRIES DE NICOLET · texte numérisé non relu

LES PRINCIPALES INDUSTRIES DE NICOLET

SOMMAIRE. — 1. L’industrie laitière. — 2. La manufacture Caron. — 3.La manufacture de lunettes. — 4. La fonderie. — 5. Autres industries.

Au point de vue de la vie matérielle, des ressources et des moyens de subsistance, l’histoire de Nicolet peut se diviser en trois grandes époques, ou ères, qu’on peut appeler : l’ère de la chasse et des trappeurs, l’ère de l’industrie domestique, l’ère de l’industrie laitière.

La première s’étend de l’origine de la seigneurie à 1750, espace d’environ soixante-quinze ans, pendant lequel les habitants de Nicolet tiraient leurs moyens de subsistance, au moins en bonne partie, de la chasse, de la pêche, du commerce des pelleteries. Dans l’assemblée du 6 mars 1721, convoquée et tenue à Nicolet pour les seigneuries ou fiefs de Nicolet et de la Raie Saint-Antoine, le sieur Collet constate qu’une partie notable des habitants sont absents ou en chasse. L’agriculture fut très négligée pendant cette période et les défrichements furent presque nuis.

La deuxième époque s’étend de 1750 à 1875, espace durant lequel les divers produits de l’agriculture ont eu successivement la primauté, selon les besoins du marché, savoir : le blé, ensuite les pommes de terre (1), puis l’avoine. — L’industrie domestique était fort développée.

(1) En 1830, la récolte de patates était double de celle du blé et de l’avoine.

Si les compagnies industrielles étaient clairsemées, chaque mère de famille, en revanche, était dans sa maison une véritable industrielle, fabriquant tout de ses mains, des souliers à la coiffure, de la toile unie aux étoffes et aux tapis de dessins variés. Le métier à tisser était monté en permanence dans la maison pendant que l’établi de merisier occupait les temps libres du père de famille. La maison de nos pères était, à vrai dire, une manufacture générale, comme on le voit. Elle était même, à certaines heures, une pharmacie à laquelle on recourait en toute confiance, car nos grand’mères connaissaient les simples et tenaient à la disposition de la famille la menthe, le plantain, la camomille, l’achillée, la belle-angélique, la savoyane et autres plantes médicinales qu’elles employaient comme remèdes, souvent efficaces, dans les maladies les plus communes. L’art de la teinture n’avait pas de secret pour elles, et elles savaient trouver dans les herbes des champs et les arbres de nos forêts la matière première des couleurs les plus riches et les plus diverses (1).

La troisième ère commence en 1875 et amène une révolution, un changement radical dans le mode de subsistance. L’industrie domestique disparaît peu à peu, devant l’envahissement progressif des produits des manufactures et des usines modernes. Mais, en compensation, l’industrie laitière vient faire surgir de notre sol une source de richesse et de bien-être inconnue jusqu’alors.

(1) Citons l’écorce d’aulne, la renoncule, les pelures d’oignons, etc. Malheureusement, une foule de précieuses recettes du bon vieux temps sont en voie de se perdre.

C’est en 1865 que la première fabrique de la province de Québec fut inaugurée par M. James Burnett, dans le comté dé Missisquoi, près des frontières des Etats-Unis (1). L’industrie ne commença à s’implanter sérieusement au cœur même de la province que vers 1875 (2), et c’est la Baie-du-Febvre qui, dans notre région, ouvrit cette voie nouvelle à notre classe agricole.

De sérieux déboires attendaient MM. Louis et F.-X. Blondin, qui ouvrirent à la Baie la première fromagerie, le 4 juillet 1875. Faute d’expérience et de connaissances suffisantes chez les patrons et les fabricants, la première année fut marquée par un échec au point de vue commercial : c’est le sort de presque tous ceux qui ouvrent une voie nouvelle. Ce ne fut qu’après 1860 que l’industrie fit des progrès réels dans notre province. Les nicolétains furent prudents et attendirent l’expérience de la paroisse-sœur, avant d’entrer dans cette voie. En 1862, l’expérience était faite et concluante en faveur de l’industrie. Nicolet alors n’hésita plus à se lancer dans le mouvement.

Ce fut M. Adolphe Parent, de Pierreville (3), déjà propriétaire de la fromagerie Beaver de la Baie, qui établit en cette année 1882, dans la concession des Quarante, la première fromagerie de Nicolet. Les échecs

(1) Rapport du Connu, de l’Industrie laitière, 1907, p. 9. — La province d’Ontario a devancé d’une année celle de Québec dans l’industrie fromagère. La première fabrique y a été ouverte en 1864 par M. Hervey Farrington, dans le comté d’Oxford.

(2) Outre les fromageries anglaises de Missisquoi et de Stanstead, quatre ou cinq fromageries canadiennes-françaises existaient depuis deux ou trois ans à Saint-Athanase d’Iberville, à Sainte-Marie de Monnoir, à Rougement, à Henriville.

(3) Aujourd’hui Saint-Elphège. M. Parent possédait la terre où est bâtie l’église de cette paroisse. Il avait à la Baie une fabrique prospère et très bien tenue. Une opposition sur une question de tarif le décida à l’abandonner pour offrir ses services à Nicolet. La famille Parent s’est toujours depuis cette époque occupée d’industrie laitière. M. William Parent, fils d’Adolphe, de qui nous tenons ces renseignements, tient à Saint-Guillaume un grand commerce en rapport avec cette industrie.

des premiers fromagers de la Baie provenaient surtout du manque de compétence dans la fabrication. En homme prudent, M. Parent s’assura' les services d’un fabricant, M. Horace Spear, de Farnham ouest, à qui il donna pour assistant son fils Elisée.

M. Spear avait une haute renommée comme fabricant de fromage, et avait en 1881 donné des preuves de sa valeur à l’emploi de M. William Parent, autre fils de M. Adolphe. Fait digne de remarque : il y avait alors un secret qu’il fallait posséder pour réussir dans la fabrication du fromage. Ce secret consistait dans la préparation de la présure, que l’on ne pouvait se procurer toute faite comme de nos jours. Le fabricant devait la préparer lui-même, et M. Spear choisissait pour cette opération délicate et difficile un endroit écarté et obscur où il se savait à l’abri de tout regard investigateur : il ne voulait pas faire connaître son précédé. On lui fournissait des caillettes de jeunes veaux, ou mieux encore des renettes (1) séchées importées de Bavière. Il s’agissait de bien connaître la force de cette présure pour l’employer à cailler le lait. Et c’est sur ce point que les messieurs Parent ont eu le plus de difficulté à se faire renseigner par lui.

Grâce aux services d’un tel fabricant, le fromage fait aux Quarante fut d’excellente qualité. Malheureusement, l’arrondissement choisi était trop restreint. Quelques années plus tard, on jugea à propos de transférer l’établissement dans un autre centre. En 1889, sept ans après l’ouverture de cette première fabrique, M. Parent la vendait à M. l’abbé M.-G. Proulx, procureur

(1) Note de l’éditeur : Le dictionnaire ne donne pas ce mot, que 1 auteur a emprunté au parler populaire, sans doute. Et il semble bien, dans ce cas, que ce soit la francisation du terme anglais ‘ rennet ou runnet ” désignant, dans cette langue, le produit dont il est ici question.

du séminaire (1), qui la transportait au village, au site actuel de la crémerie.

Quelques épreuves attendaient le nouveau propriétaire. D’abord, les difficultés parurent dans le transport de la fromagerie, qui ne s’effectua pas toujours selon les prévisions des intéressés : l’entreprise était sur le point de se terminer et le bâtiment reconstruit allait bientôt être ouvert au public, quand soudain, au mois de mars, un violent coup de vent le renversa de fond en comble (2) . Sans se décourager, M. l’abbé Proulx le fit relever incontinent, et la première saison de fabrication au village commença dès ce même printemps.

Une autre épreuve vint s’ajouter à la première : la rue qui conduit à cette fabrique était alors une impasse, sans issue au-delà de la bâtisse. Le contrat de vente du terrain concédait un débouché le long du chemin de ter avec le chemin du roi. Mais cette clause n’avait pas été comprise par madame veuve Norbert Bellerose qui avait vendu l’emplacement. De là une vive opposition de sa part, quand on voulut ouvrir cette voie de communication, si utile particulièrement aux clients des Quarante. Il s’ensuivit un conflit assez sérieux. Heureusement, l’affaire se régla sans procès. On choisit pour conciliateur le jeune avocat Wilfi'id Camirand, très estimé des deux parties. Ce dernier n’eut qu’à expliquer le texte de la loi concernant l’objet du litige, et madame Bellerose, un peu à contre cœur sans doute, abandonna ses prétentions. Et c’est depuis lors que s’est ouvert le débouché entre la fabrique et le chemin du roi.

L’abbé M.-G. Proulx garda pendant six ans la propriété de la nouvelle fabrique, et confia d’abord la fabri-

(1) Plus tard supérieur du séminaire et grand vicaire du diocèse

do ^ icolet •

(2) L’entrepreneur était M. Moïse Laplante, de Sainte-Monique.

cation du fromage à M. Paul Bélanger, de Saint-Thomas de Montmagny, puis à M. Moïse Proulx, son filleul. La fabrique s’est toujours maintenue en opération depuis sa translation en ville, et elle a pris ces dernières années des proportions encourageantes pour l’avenir.

^ oici noms des industriels qui en ont eu la propriété, de 1889 à nos jours :

1889 — L’abbé Moïse-Georges Proulx,

1895 — Lucien Doré, du Cap-Santé,

1903 — Hercule Desrochers, juin 1906 — Pierre Nourry, août 1909 — Odilon Dubuc,

1912 — F.-X. Lacoursière,

1914 — Hector Lambert,

no v. 1920 — La Cie de caséine, incorporée en 1918 par MM. Henri Biron, Lucien Rousseau et Edmond Boisvert, nov. 1921 — Cyrenus Marchand, de Champlain, nov. 1922 — La Crémerie de Nicolet, Limitée, incorporée le 25 septembre 1922 par MM. Edmond Boisvert, Cyrenus Marchand, Onil Houle et Henri Houle. M. Onil Hou?e en est le président et M. Edmond Boisvert, secrétaire-gérant.

L’industrie laitière s’est modifiée notablement à Nicolet, depuis la formation des crémeries et des compagnies de caséine. La fabrique est encore combinée pour le beurre ou le fromage, suivant les exigences du marché. Mais pour le beurre, l’écrémage, au lieu de se faire à la fabrique, s’exécute presque partout à domicile, les cultivateurs étant munis d’écrémeuses centrifuges qui fonctionnent bien. Les fabricants ramassent eux-mêmes la crème ainsi obtenue. Cette évolution de 1 industrie a d’abord été vue d’un mauvais œil en haut

DK NICOLET

lieu, comme pouvant être préjudiciable aux fabriques et devenir même une menace pour leur existence. D’après des connaisseurs, ce danger existerait réellement, si la crème domestique s’expédiait directement aux Etats-Unis sans passer par nos fabriques. Le fait est que nos fabriques en ont tout de même le bénéfice. Une partie de la crème s’emploie pour la production du beurre, le reste s’expédie presque entièrement dans nos villes canadiennes pour la crème à la glace et autres usages. Les fabriques qui en font le commerce se trouvent obligées à une sélection soignée et judicieuse, pour conserver leur renommée.

Depuis cinq ans, on a ajouté à la labrication du beurre l’industrie de la caséine (1). Telle qu’elle se pratique à Nicolet, cette industrie est un progrès notable, grâce surtout à un procédé de fabrication découvert et employé par notre fabricant, M. Edmond Boisvert (2). Avant lui, on se servait, pour conguler le lait, d’acide sulfurique qui rendait le petit-lait impropre à la consommation. Le nouveau procédé emploie la présure pour coaguler le lait, et par là n’enleve rien au petit-lait de sa valeur et de ses propriétés nutritives. Cette découverte constitue donc pour le producteur une précieuse source de revenus, puisqu’elle lui permet d’utiliser à la loi la crème, le caséum et le petit-lait, sans perte aucune.

La fabrique de caséine, annexée à la crémerie, est, clit-on, la seule du genre en opération dans la province et même dans le pays. Elle trouve facilement par la même un marché tojours ouvert. En 1922, elle a

(1) Ce produit sert à plusieurs usages. On l’emploie pour glacer le papier, préparer l’ivoirine, certaines peintures, diverses sortes de colle, et même des parfums.

(2) M. Boisvert est aussi l’inventeur d’un nouveau genre de pasteurisateur qui donne beaucoup de satisfaction. L instrument a été breveté le 4 janvier 1924.

fabriqué 10,000 livres de caséine, qui ont rapporté au cultivateur vingt-cinq à trente sous par cent livres de lait.

Une fabrique de caséine avait existé à Nicolet en 1913, sous la direction de M. James Gill, associé à M. A.-b . Brunet. Malgré l’emploi de l’acide sulfurique pour cailler le lait, 1 industrie était rénumératrice. Diverses causes, dont la principale est la guerre mondiale, les forcèrent d’abandonner l’entreprise dès 1914.

Nicolet est divisé actuellement au point de vue de l’industrie laitière en sept arrondissements, dont deux sont annexés aux fabriques des paroisses voisines • celui du Pays-Brûlé à la Blue-Star No 2 de la Baie-du- Febvre (1), et celui du Grand-Saint-Esprit dont la fabrique est dans Sainte-Monique.

Les cinq fabriques de Nicolet sont, outre la crémerie de la ville, des fabriques combinées établies, deux dans le rang Sainte-Marie, une à la route des Soixante et la quatrième au Petit-Saint-Esprit. Nous allons les passer rapidement en revue, par ordre de fondation.

Fabrique du haut du rang Sainte-Marie

C’est la plus ancienne fabrique de Nicolet, après celle de M. Adolphe Parent, aux Quarante. Elle a été ouverte, en 1892, par M. Abraham Beaulac, pour faire concurrence à une autre en opération depuis 1880, dans les Dix-huit arpents de Nicolet, annexés à la seigneurie de la Baie. Cette dernière, placée dix arpents plus haut.

(1) Histoire de la Baie-du-Febvrp n a

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avait été construite par M. Elzéar Camirand, sous la direction de l’un des remarquables fromagers de la Baie, M. Emmanuel Girard, l’un des fondateurs de la fabrique Beaver, du Pays-Brûlé, personnage célèbre par la vie d’aventures qu’il avait menée avant de se livrer à l’industrie laitière (1). M. Girard confia le soin de la fabrication à son beau-père, Georges Lafond, d’une compétence reconnue. Ainsi pourvue, la fabrique donnait entière satisfaction au public, et elle commençait à prospérer, lorsque M. Abraham Beaulac érigea la sienne, dix arpents plus bas, dans un centre un peu plus favorable. C’était condamner du coup l’ancienne à mourir d’inanition, en lui faisant perdre tous ses patrons.

Propriétaires : 1. — Fabrique Camirand. En 1880, Elzéar Camirand. En 1888, Elzéar Camirand et Jean Bousseau.

2.. — Fabrique Beaulac. 1892, Abraham Beaulac. 1902, Nazaire Lemire et Napoléon Daneau. 1914, Arthur Cartier. 1917, Edmond Boisvert. 1920, Philippe Lemire.

Fabrique du rang Sainte-Marie

(en face de la ville)

Fondée en 1896 par M. Théodore Proulx, elle devint la propriété de M. Elie Sylvestre, en 1901, pour passer ensuite à M. Ulric Deshaies, en 1921.

Cette fabrique, à l’instar de celle de la ville, a suivi l’évolution de l’industrie laitière et a annexé une crémerie à la fabrication du fromage et du beurre.

Fabrique du Grand Saint-Esprit

Fondée en 1901 par M. Octave Provancher, à quinze arpents des limites de la paroisse de Sainte-Monique, elle est devenue, en 1906, la propriété de M. Nestor Proulx, qui la possède encore.

(1) Histoire de la Baie-du-Febvre, p. 537.

L’existence de cette fabrique se partage en trois étapes. Simple fromagerie d’abord, de 1901 à 1913, elle s’est combinée pour le fromage et le beurre, de 1913 à 1923, époque où elle s’est constitué en crémerie sous la dénomination de “ Crémerie du Grand Saint-Esprit

Fabrique des Soixante

Cette fabrique, fondée en 1905, est combinée poulie beurre et le fromage, suivant les exigences du marché. Elle a eu successivement pour propriétaires :

1905 — Denis, Fortunat et Proulx, fondateurs,

1914 — Amédée Boucher,

1916 — Zéphirin Lemire,

1917 — Donat Boisvert.

Brûlée dans l’automne de 1919, elle a été rebâtie, en mars 1920, par un syndicat composé de MM. Denis, Fortunat, Stephen, Walter Proulx et de M. Joseph Hubert, qui en sont les propriétaires actuels.

Deuxiitme Fabrique des Quarante

En 1908, on fit une tentative pour rétablir l’arrondissement des Quarante, annexé à celui de la ville, en 1889. M. Adélard Boisvert, inspecteur de fromagerie, y bâtit une nouvelle fabrique qui fonctionna assez bien jusqu’en 1922. Cette année, la Crémerie de Nicolet absorba de nouveau l’arrondissement restauré, enleva la bâtisse et se servit des matériaux pour agrandir son établissement.

Les Fabriques de la Province.

Note intéressante : Le 11 janvier 1924, l’honorable M. David, en répondant à MM. Renaud et Dufresne, a fait savoir qu’il y a dans la province 739 beurreries, dont les patrons sont au nombre de 29,926, et qui ont produit 47,775,711 livres de beurre. La valeur du beurre par

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