‹ Histoire de Normandie;Chapitre 5 sur 9 · PI. VI II · texte numérisé non relu

PI. VI II

Le château Gaillard, [l'hot. Sites cl Monuments du T. CF.)

PnEMIERE ANNEXION DE LA NORMANDIE. 113

de se communiquer la liste des seigneurs qui les avaient trahis. Rentré à Azai, Henri II reçut celle qui le concernait. En tête figurait le nom de son fils préféré, Jean sans Terre. Ce fut pour lui le coup mortel. Il n'en voulut pas entendre davantage. Pendant trois jours, il fut incapable de rien comprendre ni de prononcer un mot intelligible. On le transporta alors à Chinon et il fît mettre son lit dans la chapelle devant l'autel. 11 balbutia quelques mots de confession, communia, mais tout à coup « un caillot de sang lui sortit du nez et de la bouche ». Il était mort (6 juillet 1189).

Pendant que la valetaille mettait tout au pillage, quelques dévoués serviteurs rendirent au roi les derniers devoirs et portèrent son corps le lendemain à la célèbre abbaye de Fontevrault. Richard Cœur de Lion, averti, vint voir le cadavre de son père et ne manifesta aucune émotion. Il prit soin seulement que les obsèques fussent « dignes d'un prince aussi puissant ». La pierre tombale d'Henri II Planlagenet est encore à Fontevrault et son cercueil de pierre y a été récemment retrouvé, avec ceux des autres membres de sa famille.

Richard Cœur de Lion recueillit tout l'héritage paternel sans obstacle. Il fut couronné duc de Normandie à Rouen, le 20 juillet, et roi d'Angleterre à Londres, le 3 septembre. Il avait des qualités brillantes qui avaient manqué à son père. Il était déjà célèbre par ses talents de troubadour et d'homme de guerre. Il avait des colères effroyables mais n'était pas incapable de générosité. Il traita bien ceux qui avaient servi son père contre lui, et

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beaucoup moins bien ceux qui l'avaient servi contre son père, disant « qu'il n'aimait pas les traîtres ». Pour excuser sa propre conduite et celle de ses frères, il disait par allusion à son ancêtre Robert le Diable : « du diable nous descendons et au diable nous retournerons ».

Pour l'instant tout est à la paix et à la croisade. Jean sans Terre est comblé de cadeaux, Richard et Philippe Auguste échangent force serments de fidélité et de bonne amitié. Ils se rencontrent pour le départ à Vézelay et descendent ensemble la vallée de la Saône et du Rhône. Cependant ils se séparent pour la traversée : Richard s'embarque à Marseille, Philippe à Gênes. Ils se retrouvent en Sicile où ils passent l'hiver (H90-1191). Leur entente ne résiste pas à cette cohabitation dans l'oisiveté. Richard se brouille d'ailleurs avec tout le monde; il veut traiter Messine en ville conquise et refuse décidément d'épouser la sœur de Philippe Auguste, Alix, dont le mariage traînait depuis si longtemps. Du reste il avait une excuse : la pauvre princesse avait été déshonorée par son futur beau-père, Henri Plantagenet, qui l'avait en garde. Du moins elle devait être rendue à son frère avec la ville de Gisors.

Malgré ce rapatriage, il fut décidé qu'on ne ferait pas voile ensemble. Il y avait des rixes entre soldats des deux armées; Richard lui-môme avait été humilié dans son orgueil au cours d'une joute pour rire avec Guillaume de Barres, le plus vigoureux des chevaliers français. Le but de l'expédition était Saint-Jean-d'Acre, assiégé depuis deux ans par les chrétiens d'Orient. Philippe y arriva le premier. Richard ne débarqua que trois semaines

après : il s'était amusé et attardé à prendre Chypre au passage. Les chrétiens ne s'entendaient guère, ils étaient jaloux les uns des autres. Heureusement les assiégés, non secourus, capitulèrent (13 juillet H91).

Philippe Auguste en profita pour revenir, se disant malade. Il avait hâte de recueillir une partie de l'héritage du comte de Flandre, mort durant le siège. En outre, il pensait bien profiter de l'éloignement du roi d'Angleterre pour lui jouer quelque mauvais tour, en dépit du serment par lequel il s'engagea une fois de plus à respecter et défendre ses domaines durant toute la durée de la croisade. Il rentra en France par l'Italie, répandant les bruits les plus injurieux contre Richard. Au passage, à Milan, il vit l'empereur d'Allemagne Henri VI, et s'entendit avec lui contre l'absent.

Il accusait Richard de pactiser avec Saladin, d'avoir tenté de l'empoisonner, de faire assassiner les gens qui lui déplaisaient par les Assassins du Vieux de la Montagne, chef légendaire d'une confrérie de musulmans fanatiques. 11 affecta de se faire garder nuit et jour contre ce danger mystérieux. Durant ce temps, Richard accomplissait de brillants et stériles exploits. Au reste, le contingent français que Philippe lui avait laissé le secondait aussi mal que possible. Apprenant ce qui se passe et ce qui se dit en Europe, Richard conclut une trêve avec Saladin et se décide à revenir sans avoir repris ni même visité Jérusalem. Craignant d'être arrêté au passage, il essaya de traverser l'Europe incognito. 11 débarqua au fond de l'Adriatique, d'un bateau de pirates, mais fut reconnu

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et arrêté sur les terres du duc d'Autriclie, qu'il avait gravement offense en jetant sa bannière dans le fossé, à Saint-Jean-d'Acre.

L'empereur le réclama, sous prétexte qu'un duc n'avait pas qualité pour garder prisonnier un roi. Le duc d'Autriche le livra, après avoir stipulé qu'il aurait sa part de la rançon. Richard fut enfermé dans un des châteaux forts du Danube, puis en Alsace, et l'empereur informa de cette bonne nouvelle son allié, le roi de France. Philippe Auguste envoya une ambassade à l'empereur pour demander qu'on lui livrât son rival, promettant de payer une rançon plus forte que celle qu'on pourrait tirer de Richard lui-même pour sa mise en liberté. L'empereur n'osa pas tout de même aller jusque-là, mais il fit traîner plus d'un an les négociations et la fixation de la rançon.

Ce délai fut mis à profit par Philippe Auguste. 11 traite avec Jean sans Terre qui s'engage à lui céder la Haute-Normandie, sauf Rouen, plus quelques forteresses de la frontière. La vieille Eléonore d'Aquitaine, mise à la tête d'un gouvernement intérimaire, déjoua ce calcul. Du reste l'Europe s'intéressait au brillant héros de la croisade. L'empereur se sentit obligé de le relâcher. Outre sa rançon, Richard dut se reconnaître vassal de l'empereur, en retour de quoi celui-ci lui donna l'investiture nominale du royaume d'Arles où l'autorité impériale était nulle. Philippe, prévenu par l'empereur, écrivit à Jean sans Terre : « Prenez garde â vous, le diable est déchaîné. »

Richard arriva en Angleterre au mois de mars 1 194

et passa tout de suite en Normandie. Jean sans Terre, aussi lâche que perfide, lui livra Evreux après avoir massacré la garnison française qu'il y avait lui-même introduite. Un combat assez vif eut lieu entre Richard et Philippe à Fréteval, non loin de Vendôme (3 juillet 1194). Le roi de France y perdit ses bagages, son trésor, et ses archives. L'armée anglaise était meilleure, car elle comptait des bandes de routiers brabançons ou autres, aventuriers de sac et de corde, mais plies aune discipline que les armées féodales n'acceptaient pas. Le roi de France en avait aussi, mais, étant moins riche, il en avait moins. Le principal routier de Richard était Mercadier, qui devint seigneur dans le Périgord. Le Mercadier de Philippe s'appelait Gadoc, et devint seigneur de Gaillon, d'où il surveillera le Château- Gaillard.

La médiation du pape et du clergé avait amené un accord vers la fin de 1195, mais la guerre recommence quelques mois plus tard. Richard avait profité de cette courte trêve pour bâtir aux Andelys la fameuse forteresse du Château-Gaillard, qui barrait aux Français la vallée de la Seine et la route de Rouen. « Qu'elle est belle ma fille d'un an! » disait-il volontiers. La position était très forte par elle-même, sur un promontoire isolé, dominant d'une centaine de mètres à pic la rivière. D'énormes fossés, taillés dans le roc, une triple enceinte avec des murs de cinq mètres de large, et un donjon de vingt mètres de tour en faisaient une forteresse imprenable.

La reprise des hostilités fut peu favorable au roi de France. L'évoque de Beauvais, Philippe de

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Dreux, un de ses plus fermes partisans et un des plus belliqueux prélats de l'époque, fut pris et mis aux fers, à Rouen d'abord, puis àChinon. Aucune démarche ne put obtenir sa mise à rançon du vivant de Richard. D'autre part plusieurs grands vassaux du roi de France firent défection. La o^uerre revêt un caractère sauvage. Richard ayant fait crever les yeux à plusieurs prisonniers, Philippe Auguste agit de même pour n'être- pas en reste. Dans un combat livré à Courcelles, près de Gisors, Philippe Auguste est mis en déroute et pourchassé jusque dans Gisors. Pour comble de malheur, un pont de l'Epte s'étant rompu, il tomba à l'eau. Une vingtaine de ses compagnons se noyèrent et lui-même attribua son salut à un miracle. Richard, dans son bulletin de victoire, se vante de l'avoir fait boire à la rivière. Une centaine de chevaliers français furent pris et Philippe Auguste n'osa même se réfugier dans le château, craignant d'y être enfermé. On montre encore à Gisors l'endroit où Philippe Auguste subit cette mésaventure (28 sept. 1198). Quelques semaines plus tard, il subissait encore un échec près de Vernon.

Il comprit qu'il fallait traiter. Il provoqua l'intervention du pape, qui était alors Innocent III. Le légat, dont le zèle avait été stimulé à prix d'or, s'il faut en croire un chroniqueur bien informé, mais du parti anglais, — le biographe de Guillaume le Maréchal, — eut une conférence avec Richard entre le Goulet et Vernon. Il invoqua le péril musulman et obtint péniblement une trêve de cinq ans. Les deux anciens camarades de lit eurent une entrevue qui ne brilla pas par la confiance. Philippe resta

à cheval sur le bord de la Seine, et Richard dans une barque, à bonne distance. Philippe Auguste ne gardait de toute la Normandie que Gisors, son fds Louis devait épouser Blanche de Castille, nièce de Richard, et lui-môme devait aider Otton de Brunswick, qui lui était hostile, à se mettre en possession de l'empire d'Allemagne (janvier 1199). Ce traité était dur, mais la folie aventureuse de Richard allait ménager à Philippe Auguste une prompte revanche. Richard alla mettre le siège devant le château de Châlus, appartenant au vicomte de Limoges, qui refusait de lui livrer un trésor récemment découvert. Il fut grièvement blessé à l'épaule gauche d'un trait d'arbalète. Son lieutenant Mercadier emporta la place d'assaut et fit pendre tous les assiégés, sauf celui qui avait blessé le roi. Richard, se sentant frappé à mort, donna ordre qu'on remît en liberlé ce pauvre diable avec une somme d'argent. Mais à peine eut-il rendu le dernier soupir que Mercadier fit écorcher vif et pendre ensuite ce malheureux. Ainsi périt en chef débande, à quarante et un ans, ce prince en qui les qualités comme les défauts n'avaient rien d'ordinaire. Les troubadours, dont il avait cultivé la « gaie science », chantèrent ses louanges et il fut enterré à Fontevrault, aux pieds de son père, dont il avait empoisonné la vie et abrégé la vieillesse.

Jean sans Terre^ le dernier des frères de Richard Cœur de Lion, lui succéda, mais son droit était douteux. En effet un de ses aînés, Geolfroy, avait laissé un fds, Arthur de Bretagne. D'après nos lois modernes, les titres d'Arthur à la succession eussent

été supérieurs à ceux de son oncle. A cette époque, les coutumes les plus opposées pouvaient être invoquées : c'est la force qui devait décider. Jean sans Terre ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit, mais c'était un homme débauché, déloyal, cupide et lâche. Il se rendra impopulaire par sa lutte contre le clergé et la noblesse d'Angleterre. Son compétiteur n'est encore qu'un enfant dont les onze ans ne font peur à personne. Philippe Auguste va naturellement le soutenir. Il s'en sert contre Jean sans Terre comme il s'est servi naguère de Jean sans Terre contre Richard et de Richard contre Henri Plantagenet.

Il raccompagne au Mans et à Tours, puis le ramène à Paris. Mais les guerres de cette époque sont rarement poussées à fond. Philippe Auguste, qui a de graves démêlés avec le pape à cause de son divorce avec Ingeburge, traite au Goulet (1200) et abandonne Arthur en échange du comté d'Evreux. Jean sans Terre vient môme à Paris et est reçu avec magnificence. Jean sans Terre eut tort de s'y fier, car, peu de temps après, Philippe Auguste se réconciliait avec le pape, vu la mort d'Agnès de Méranie, qu'il avait épousée et gardée malgré toutes les excommunications. C'est le tour de Jean sans Terre d'avoir des embarras matrimoniaux. Il avait enlevé et épousé la fille du comte d'Angouléme, déjà fiancée à un Lusignan. Philippe, sévère pour autrui, lui reprocha sa conduite et reprit en main la cause d'Arthur de Bretagne.

Jean sans Terre, sommé de comparaître devant la cour du roi, ne s'y présenta pas et ne s'y fit pas représenter. La cour le déclara déchu de toutes ses terres

Tombeau de Henri II Phmtagenet, et tombeau de Richard Coi'ur-de-Lion

dans l'abbaye de Fontevrault.

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