‹ Histoire de Normandie;Chapitre 6 sur 9 · PI. IX · texte numérisé non relu

PI. IX

du continent pour avoir manqué à ses devoirs de vassal. Les hostilités recommencent, mais pendant que Philippe envahit et occupe la Haute-Normandie, Arthur se fait battre et prendre sous les murs de Mirebeau, à Tentrée du Poitou. Son oncle l'enferma au château de Falaise. C'était un coup fâcheux pour Philippe Auguste; heureusement pour lui, les barons angevins et bretons, n'ayant pu obtenir la mise en liberté de leur jeune souverain, passèrent du côté du roi de France à qui revint partout l'avantage. Jean sans Terre recourut alors à un crime qui acheva de le perdre.

Il avait déjà songé à se débarrasser d'Arthur de Bretagne. 11 avait voulu lui faire crever les yeux au château de Falaise, mais le gouverneur, apitoyé ou craignant de se compromettre, avait suspendu l'ordre d'exécution. Jean le fit alors transférer à Rouen, dans la grosse tour qui dominait la Seine, et personne ne le revit jamais. Il fut assassiné vers la fin de l'année 1203, mais on ne connaît ni la date ni les circonstances du crime. La tradition populaire veut que Jean sans Terre ait lui-même poignardé son neveu sur une barque et ait jeté son corps dans la Seine.

Le meurtre d'Arthur de Bretagne poussa les Bretons dans les bras du roi de France. Déjà l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, étaient dans les mêmes sentiments. La Normandie, jusque-là inébranlable dans sa fidélité aux Plantagenets, se montra chancelante. Il n'y a que la Guyenne qui restait hostile au roi de France, sans doute parce que la vieille reine Eléonore, encore vivante, symbolisait l'ancienne indépendance ducale, peut-être aussi

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parce qu'un souverain éloigné comme Tétait le roi d'Angleterre a des chances d'être moins gênant.

Jean sans Terre, cité à nouveau devant la cour des barons, qu'on commençait à appeler la Cour des Pairs, d'un nom emprunté aux romans sur Charlemagne. se garda de comparaître. Il se réfugia en Angleterre (déc. 1203). Il laissait la Normandie se débrouiller toute seule entre ses propres hésitations et l'attaque simultanée de toutes les populations voisines. La Cour des Pairs avait prononcé contre Jean sans Terre la peine de mort et la confiscation de toutes ses possessions. Il restait à donner à cet arrêt la consécration de la force.

Les Bretons, profitant de l'occasion pour se venger de toutes les humiliations que les ducs de Normandie leur avaient infligées, prirent les devants. Ils incendient le Mont Saint-Michel, saccagent Avranches et s'avancent jusqu'à Gaen.

Philippe Auguste, pendant ce temps, avait réalisé un exploit réputé impossible. Il avait pris le Château-Gaillard. Ce fut un siège mémorable, un des grands événements militaires du siècle. Il fallut d'abord enlever les forts avancés, l'îlot fortifié et l'estacade qui barrait le fleuve, construire un pont de bateaux protégé par deux tours, s'emparer du Petit- Andely, dont les habitants se réfugièrent dans le Château-Gaillard lui-même. Ces préliminaires une fois terminés, il fallut s'attaquer à la forteresse. Elle était défendue par un vaillant chef, Robert de Lascy, et une garnison d'élite.

Philippe Auguste installa son camp sur la colline qui domine le Cliùteau-Gaillard et qui lui est rattachée par une sorte d'isthme coupé par un fossé.

Toutes communications de la forteresse avec l'extérieur furent ainsi interceptées, et la famine commença à s'y faire sentir. Le gouverneur mit dehors les bouches inutiles, cinq cents vieillards, femmes et enfants, que les Français refusèrent de laisser passer. Ces malheureux, périrent presque tous de faim et de froid entre les lignes des assiégés et celles des assiégeants, Philippe Auguste laissa partir les derniers.

Pour en finir, on décida un assaut contre une des tours d'angle. Le fossé, creusé dans le roc, profond de huit mètres et large de dix, est comblé sous la protection de tours roulantes qui s'étaient avancées jusqu'au bord. Les fondations de la tour sont sapées, elle s'écroule. La première enceinte était forcée (fév. 1204). La seconde, tout aussi redoutable, fut escaladée par surprise. Un soldat parvint à s'introduire et à introduire ses compagnons par les latrines d'un bâtiment adossé au rempart. En A^ain les assiégés mettent le feu à ce bâtiment, l'incendie les contraint eux-mêmes à se réfugier dans la troisième enceinte, celle que dominait le donjon. Une brèche y fut également pratiquée et les assaillants y pénétrèrent avec tant d'impétuosité que les débris de la garnison n'eurent pas le temps de se réfugier dans le donjon. Ils furent tous massacrés avec leur chef (6 mars). Le siège avait duré huit mois.

C'était un succès décisif. L'armée royale rejoignit à Caen l'armée bretonne. Jean sans Terre ne bougea pas. Cette inertie décourage les dernières résistances. Les villes ne songent plus qu'à obtenir du roi confirmation de leurs privilèges, ou pour mieux dire des chartes qui réglaient leurs rapports avec

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les duc? de Normandie. Philippe Auguste promet tout ce qu'on veut. Les routiers de Jean sans Terre passent au service de Philippe Augaste.

La ville de Rouen fit seule une résistance honorable. Elle avait reçu des ducs de mao-nifiques privilèges, dès le milieu du xn* siècle, et son commerce avait lieu presque entièrement avec l'Angleterre, car la puissante corporation des « marchands de Teau » ou armateurs parisiens lui fermait le bassin de la Seine. Après quarante jours de siège, les bourgeois demandèrent une trêve d'un mois, promettant de se rendre s'ils n'étaient pas secourus dans ce délai. Jean sans Terre, sans interrompre sa partie d'échecs, répondit à leurs envoyés qu'il ne pouvait rien faire pour eux. La vieille capitale normande ouvrit ses portes (24 juin 1204).

Ainsi, après trois siècles, la Normandie, moins les îles Normandes, revenait au roi de France. Elle y revenait sans répugnance, car la royauté anglaise était devenue à charge. Ce riche pays, ravagé par les guerres des Plantagenets et épuisé par les subsides trop répétés qu'on lui réclame pour les faire, n'arrivait même plus à se suffire. Philippe Auguste avait semé l'argent à pleines mains pour se concilier les personnages influents. Jean sans Terre n'avait pas osé se montrer parce qu'il avait des raisons de craindre toute espèce de défections et de trahisons. Au surplus, les Normands fixés en Angleterre commencent à se désintéresser du sort de leurs compatriotes restés dans la mère-patrie. Enfin, pour flatter l'amour-propre national des Normands, on prit soin défaire remarquer que la mère de Philippe Auguste descendait de Guillaume le Conquérant.

C'était une fort belle province et fort avancée à tous égards que Philippe Auguste venait d'acquérir. Elle venait de donner un des trouvères les plus célèbres du XII® siècle, Wace, né à Jersey, élevé à Caen où il passa la plus grande partie de sa vie, protégé du roi Henri II. Son Roman de Rou (Rollon), paru vers 1170, raconte l'histoire des ducs de Normandie, en vers qui ne manquent pas de vigueur, par exemple dans les plaintes des paysans révoltés contre les seigneurs au début du règne du duc Richard II :

Nous sommes hommes comme ils sont, Tels membres avons comme ils ont, Et aussi grand corps nous avons, Et tout autant souffrir pouvons...

Consolidation de la conquête. — Dernières années de Philippe Auguste. — Saint Louis et Henri III. — Philippe le Bel et ses fils. — La Charte aux Normands.

Jean sans Terre qui n'avait pas su garder la Normandie n'était pas de taille à la reprendre. Du reste les Anglais se résignaient assez volontiers à la perte de leurs possessions françaises. Les Plantagenets les sacriliaient en effet le plus souvent à leurs ambitions continentales, et, d'autre part, tant que les rois d'Angleterre seraient ducs de Normandie et d'Aquitaine, ils auraient la force de résister aux aspirations libérales de leurs sujets d'outre-mer. Tout ce que Jean sans Terre put faire, ce fut de conserver l'Aquitaine. Bien qu'Eléonore fût morte et enterrée à Fontevrault (1203), son ancien duché restait réfractaire à Philippe Auguste.

Cependant la puissance de Philippe Auguste lui créait des ennemis. Une ligue so forma contre lui : les comtes de Flandre et de Boulogne, l'empereur Otton de Brunswick et Jean sans Terre en étaient le noyau (1214). La France est attaquée au sud et au nord. Au sud, Jean sans Terre, débarqué à

la Rochelle, avait été bien accueilli et s'était avancé jusqu'à la Loire. Philippe Auguste, appelé à la frontière du nord, lui oppose son fds Louis le Lion, retranché à Chinon. Jean sans Terre passe la Loire et entre à Angers. Mais pendant qu'il assiégeait le château voisin delà Roche-au-Moine, il est surpris par Louis le Lion, la panique se met dans son armée, dont une grande partie est prise ou noyée dans sa fuite au passage de la Loire (2 juillet). Cette défaite sans combat ruinait le reste de prestige de Jean sans Terre.

Ses alliés ne furent d'ailleurs pas plus favorisés. Ils sont battus à Bouvines, en Flandre (27 juillet). Jean sans Terre fut trop heureux, grâce à la protection du pape Innocent III dont il s'était reconnu le vassal, de conserver l'Aquitaine et de rentrer sain et sauf en Angleterre à la suite de la trêve de Chinon. Mais, de retour dans son royaume, il subit de nouveaux déboires. Les barons et prélats lui imposent la Gi^ande Charte (1215) qui limitait la puissance royale. Jean sans Terre l'avait signée la rage au cœur et essaya de la violer. Les seigneurs alors décidèrent de le détrôner et offrirent la couronne au fils de Philippe Auguste, Louis le Lion, dont la femme. Blanche de Castille, était nièce de Jean sans Terre.

Innocent III essaya de protéger Jean sans Terre. Il annula la Grande Charte comme extorquée par la force en même temps qu'attentatoire aux droits de la royauté et du Saint-Siège, il excommunia Louis le Lion et ses partisans. Philippe Auguste fit mine de désavouer son fils, mais il l'aida de tous ses moyens. Louis le Lion débarqua en Angleterre

(mai 1216), entra à Londres sans coup férir, mais la mort imprévue de Jean sans Terre compromit ses chances de succès. Jean sans Terre laissait un fds de neuf ans, Henri III, qui ne faisait peur à personne et à qui personne n'avait rien à reprocher. II fut sacré et reconnu. Innocent III était mort au môme moment ; le nouveau pape fit jurer la Grande Charte par Henri III, et Louis le Lion, abandonné, battu, n'eut plus qu'à rentrer en France. Les Plantagenets conservaient le trône d'Angleterre, mais très humiliés, à la fois sous la suzeraineté du pape et la tutelle des barons. En Normandie, on ne songeait déjà plus à les regretter.

Philippe Auguste fut pris de sa dernière maladie en Normandie même, au château de Pacy-sur- Eure. Il voulut regagner Paris, mais mourut en route, à Mantes (14 juillet 1222). Prince dévot, mais indépendant dans sa politique à l'égard du Saint-Siège, nullement sentimental, médiocrement instruit, car on voit par les lettres d'Innocent III qu'il ne savait pas le latin, laborieux et économe bien qu'adonné au plaisir, Philippe Auguste laissait une œuvre durable.

Son fils, Louis le Lion, commença par la consolider. Le roi d'Angleterre persistait à prendre le titre de « duc de Normandie ». Louis le Lion riposta en lui enlevant le Poitou et la Saintonge et en menaçant l'Aquitaine. Une guerre continentale en résulta, et aussi une guerre de corsaires, mais Louis le Lion se lança dans la croisade des Albigeois et y mourut (122G).

Pendant la minorité de Louis IX ou saint Louh\

Henri III se mêlera aux coalitions féodales qu'eut à déjouer la régente Blanche de Castille. A l'expiration des trêves signées précédemment, il fit une descente à Saint-Malo (1229), se croyant si sûr de reprendre les domaines de ses pères qu'il avait apporté dans ses bagages un manteau de cérémonie, une couronne et un sceptre pour figurer aux fêtes qui célébreraient son triomphe. Il n'en eut pas besoin. Au lieu de pénétrer en Normandie, il alla jusqu'à Bordeaux, puis revint à Nantes, après quoi il rentra dans son île pour se reposer des fatigues de la campagne. Le tout finit par une nouvelle trêve, durant laquelle la régente fit construire le célèbre château fort d'Angers, qui existe encore aujourd'hui.

Saint Louis devenu majeur eut encore à défendre les conquêtes de son aïeul contre un retour offensif d'Henri III. Cette nouvelle prise d'armes est due à la veuve de Jean sans Terre, Faîtière Isabelle, qui s'était remariée avec le comte de la Marche, Hugues de Lusignan, son premier fiancé, et qui était froissée de n'être pas traitée en reine par la cour de France. Elle entraîna son second mari et son fils Henri III à former une nouvelle ligue (1242). Henri III débarqua à Roy an, rencontra saint Louis sur les bords de la Charente, non loin de Taille bourg. Menacé d'être cerné, il battit en retraite : c'est ce qu'on appelle improprement le combat du pont de Taillebourg. Le lendemain il fut mis en déroute près de Saintes. Les deux armées, encombrées de malades, en restèrent là : les Français vinrent se refaire à Tours, les Anglais à Bordeaux. Une trêve suspendit de nouveau les hostilités.

Cependant saint Louis voyait avec peine cette éternelle animosité entre la France et l'Angleterre. Il avait d'ailleurs de l'atîection pour Henri III. Ils avaient épousé les deux sœurs et étaient aussi pieux l'un que l'autre. Saint Louis prit une résolution dont il y a peu d'exemples dans l'histoire. Il rendit spontanément au roi d'Angleterre une partie des provinces qui lui avaient été enlevées, au sud de la Charente notamment, à la condition que ce dernier renoncerait expressément à toute prétention sur la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Maine et le Poitou. C'est la paix de Paris (1258) jurée au Temple. Ce traité fut blâmé par les conseillers de saint Louis, mais il fut cependant ratifié et exécuté. 11 avait au moins l'avantage de régulariser Tannexion des provinces conservées, comme la Normandie. Du reste, les Normands de France, dès ce moment, sont complètement détachés de leurs anciens compatriotes d'Angleterre. Bonnombre d'entre eux, chaque fois qu'éclatait une guerre entre les deux royaumes, faisaient la chasse aux navires anglais.

Saint Louis dispose dès lors d'une autorité morale indiscutée. On le prend pour arbitre dans les cas délicats. C'est ce qui arriva, entre autres, à propos des affaires de l'Angleterre. Les barons avaient imposé au roi Henri III les Statuts d'Oxford^ qui renforçaient la Grande Charte (1258). Henri III ayant essayé de les violer, les barons et le roi recoururent à l'arbitrage de saint Louis. Celui-ci, en toute bonne foi, donna raison au roi et annula les concessions arrachées à son beau-frère. C'est ce qu'on appelle le « Dit d'Amiens » (I2(i4).

Les barons n'acceptèrent pas cette décision, et la guerre civile recommença. Henri JII battit et prit le chef de l'aristocratie anglaise, le comte de Leicester, fils de Simon de Montfort. 11 ne put cependant revenir sur les concessions faites, et à sa mort (1272), les libertés anglaises étaient fondées. Saint Louis était mort peu de temps auparavant (1270) au cours de la huitième croisade, sous les murs de Tunis.

Son fils, Philippe le Hardi, ne se montre pas moins conciliant avec les Anglais. Par un accord signé à Amiens (1279), il laissait au nouveau roi d'Angleterre, Edouard P"", le pays d'Agen, ce qui était du reste conforme au traité de saint Louis.

Sous Philippe le Bel, la Normandie et l'Angleterre font peu parler d'elles. Il y eut bien une guerre en Guyenne et sur mer, provoquée par les pirateries réciproques des Normands et des Anglais et par des rixes de matelots, mais elle fut peu sérieuse. Edouard P"", embarrassé par les incursions des Gallois et des Ecossais, n'avait aucune intention belliqueuse. Philippe le Bel essaya de lui confisquer la Guyenne, mais les Flamands firent cause commune avec les Anglais, les démêlés de Philippe le Bel avec le pape Boniface VIII le paralysèrent, et finalement on en revint au statu quo. Seulement le fils d'Edouard I" devait épouser une fille de Philippe le Bel, la belle et autoritaire Isabelle. Edouard I*"" mourut en 1307, et le mariage eut lieu Tannée suivante. C'est ce mariage qui explique les prétentions ultérieures des rois d'Angleterre à la couronne de France, prétention^ qui amèneront la Guerre de Cent Ans.

132 HISTOlUi: DE NORMANDIE.

Ijti nouvelle reine d'Angleterre est en partie cause d'un scandale qui eut son épilogue au Château-Gaillard. C'est elle qui dénonça ses bellessœurs, les héroïnes des tragiques aventures de la Tour de Nesles. La tradition et la légende ont brodé durant des siècles sur cette affaire restée très mystérieuse. Ce qu'on en sait en toute certitude se réduit à peu de chose. Philippe le Bel avait trois fils. L'aîné, Louisle Hutin, avait épousé Marguerite, fille du duc de Bourgogne ; le second, Philippe le Long, avait épousé Jeanne, cousine de la précédente, et le troisième, Charles le Bel, avait épousé Blanche, sœur de Jeanne. Au commencement de 1314, toutes les trois furent arrêtées par ordre du roi ; Marguerite et Blanche furent enfermées au Château-Gaillard, comme coupables d'une intrigue avec deux chevaliers, les frères d'Aunay ; Jeanne fut simplement détenue au château de Dourdan, comme coupable uniquement de n'avoir pas dénoncé les deux autres.

La torture arracha aux deux gentilshommes des aveux qui ne prouvent peut-être pas grand'chose, et ils furent écartelés à Pontoise. Leurs complices ou confidents subalternes furent expédiés avec moins de formalités. La reine Isabelle, qui fit ellemême périr plus tard son mari dans des conditions atroces, était une délatrice sujette à caution. Quant aux fils de Philippe le Bel, on ne voit pas qu'ils aient essayé d'intervenir en aucune manière. Marguerite mourut au Château-Gaillard, au bout de peu de temps, ce qui donna à penser qu'on l'y avait aidée. Blanche y resta sept ans : elle en avait dix-huit au moment de son incarcération. Quand

son mari devint roi, il parvint à faire casser son mariage sous un prétexte canonique. Il prétendit qu'il avait eu pour marraine la mère de sa femme. Le pape, qui résidait alors à Avignon et qui n'avait rien à refuser au roi de France, n'y regarda pas de trop près et lui donna satisfaction. Blanche prit le voile dans l'abbaye de Maubuisson, où elle mourut peu après. La plus heureuse des trois, Jeanne, avait été mise définitivement hors de cause : Philippe V, son mari, la rappela et lui fit don de l'hôtel de Nesle sur le bord de la Seine, qu'elle habita une fois veuve jusqu'à sa mort. C'est le seul, rôle que « la Tour de Nesles » ait joué dans ce drame ténébreux que l'imagination romantique d'Alexandre Dumas a popularisé.

Le mariage d'Isabelle avait été l'occasion de graves mécontentements. Le roi avait le droit de demander à ses vassaux un impôt exceptionnel, appelé l'aide féodale, pour le mariage de sa fille. Mais Philippe le Bel, besoigneux comme tous les souverains de son temps, avait essayé de percevoir cette aide féodale, même sur ceux qui n'étaient pas ses vassaux directs. II y eut des réclamations, notamment en Normandie. « Des nobles et des non-nobles des diverses régions de Normandie, écrit le roi lui-même en septembre 1308, se sont présentés devant nous, révoquant en doute que nous eussions le droit de lever en Normandie le subside pour le mariage de notre fille à la fois sur nos vassaux et sur les hommes de nos vassaux. » On voit que les Normands tiennent à leurs privilèges et défendent leur droit.

Nous les retrouvons de même à la fin du règne,

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dans le [iiouvement de protestation contre tout nouvel impôt (1316). Philippe le Bel renonça à ses projets fiscaux, et son fils, l^ouis le Hutin, dut accorder aux ligues seigneuriales qui s'étaient formées dans la plupart des provinces une satisfaction plus durable. 11 leur octroya des garanties insérées dans des documents dont le plus célèbre est la Charte aux Normands de 1315.

11 n'y avait certainement pas dans toute l'ancienne France de province qui fût plus jalouse de ses franchises ni plus attachée à son originalité que la Normandie. Lors del'annexion, Philippe- Auguste n'avait pas ménagé les promesses. Mais en réalité la royauté capétienne avait restreint singulièrement les privilèges qu'elle avait d'abord confirmés. Philippe Auguste lui-même, dès 1207, était venu à Rouen avec une armée, bien qu'il n'y eût aucune rébellion, et avait imposé aux habitants une contribution considérable. En matière de justice, contrairement aux promesses faites, on voyait les arrêts souverains de l'Echiquier de Normandie délerés à la Cour du roi, d'où sort à l'époque de Philippe le Bel le Parlement de Paris.

Pour apaiser le mécontentement, Philippe le Bel rendit, peu avant sa mort, une ordonnance (19 mai 1314), que Louis le Hutin complétera par une seconde ordonnance du 22 juillet 1315. Ce sont ces deux ordonnances dont l'ensemble est connu sous le nom de Charte aux Normands. Dans la première il n'est parlé que des barons et des prélats, dont les « humbles prières » ont ému le roi ; dans la seconde il est question du menu peuple et de la bourgeoisie. Les clauses principales concernent d'ailleurs près-

que exclusivement les seigneurs, mais il y en a qui intéressent toute la province.

Le roi s'engage à rétablir la monnaie du temps de saint Louis. On sait que Philippe le Bel, qu'on a appelé souvent le « faux-monnayeur », avait pris de singulières libertés en cette matière. Le roi ne peut lever en Normandie de tailles ni de subventions extraordinaires « sauf le cas d'absolue nécessité ». 11 ne peut ni retenir ni rappeler sous la bannière ses feudataires normands, une fois leur temps de service militaire accompli. Aucun homme libre ne sera mis à la question, c'est-à-dire à la torture, sauf présomption très forte de crime capital, et, même en ce cas, la torture ne pourra aller jusqu'au risque de la vie ou d'un membre. Les épaves appartiendront aux seigneurs côtiers. L'Echiquier de Rouen sera une vraie cour souveraine, dont les arrêts seront sans appel. Cette vieille institution, plus ancienne que Guillaume le Conquérant, était une cour des comptes en même temps qu'une cour de justice, et son nom vient, dit-on, de ce que le tapis de la table représentait un échiquier, dont on se servait pour les calculs.

Tout cela constituait une consécration des vieilles libertés de la Normandie et des anciens privilèges des barons. On célébra ce succès à Rouen par une grande fête, où les officiers du roi jurèrent sur l'Evangile fidélité à la nouvelle charte, qui fut solennellement déposée au trésor de la cathédrale. Jusqu'à la Révolution, les Normands ont considéré ce document comme la base et le symbole de leur individualité provinciale.

Mais il faut bien avouer que la Charte aux Nor-

136 HISTOIRE DE NOUMANDIE.

mands, comme colles qui furent à la même date accordées aux Bourguignons, aux Picards, aux Champenois, n'a jamais été observée. Sous Philippe de Valois, une vingtaine d'années plus tard, les Etats de Normandie s'en plaignent et obtiennent une confirmation qui elle-même ne servit pas à grand'chose. Des confirmations ultérieures sous Charles VI , Louis XI, Charles VII, Henri III, n'auront pas plus d'efficacité. D'ailleurs fe roi avait inséré dans le texte quelques réserves qui lui permettaient de n'en faire qu'à sa guise, comme celle que nous avons mentionnée, « sauf le cas d'absolue nécessité ». Dès 1316, un an après la promulgation de sa propre ordonnance, Louis le Hutin fait juger par le Parlement de Paris deux seigneurs qui avaient insulté le maire de Rouen dans l'exercice de ses fonctions. Il avait raison en l'espèce, mais ce n'en était pas moins une atteinte aux droits de la Cour de TEchiquier. Les exemples de telles interventions abondent. Il est du reste à remarquer que le plus souvent la royauté intervient en faveur d'hommes du peuple ou de bourgeois maltraités ou séquestrés par des seigneurs que l'Echiquier aurait absous. La royauté a l'habileté de se poser en protectrice du peuple contre la féodalité, et c'est ainsi qu'elle se concilie la sympathie des classes populaires au moment même où elle foule aux pieds ses engagements.

Le XIII® siècle est intéressant au point de vue littéraire, mais la Normandie n'y tient pas une grande place. Villehardouin, Joinville sont des Champenois. Cependant un trouvère inconnu, qui ne peut être qu'un Normand de France ou d'Angleterre, nous

a laissé une « Vie de Guillaume le Maréchal », qui est aussi précieuse pour l'histoire que pour la littérature. Ce vaste poème de 19.000 vers, dont personne n'avait parlé, a été retrouvé récemment en Angleterre. Il a l'accent de la vérité et une sobriété vigoureuse qui est rare à cette époque. Guillaume le Maréchal, seigneur poitevin, a joué un rôle considérable durant un demi-siècle, d'Henri II Plantagénet à Henri III. II mourut à quatre-vingts ans, comte de Pembroke et régent d'Angleterre, au début du règne de ce dernier (1219). Le poème a dû être écrit peu de temps après sa mort, vers 1225. D'autre part il ne faut pas oublier que c'est par les Normands qu'a été connu en Europe le cycle des légendes celtiques des héros de la Table Ronde, rapportées du Pays de Galles, et qui ont eu une fortune si extraordinaire et si prolongée [Tristan etiseult, le Saint- Graal, Perceval ou Pars if al, etc.).

En architecture, lexiii^ siècle marque le triomphe du gothique. Nulle part il ne s'est épanoui plus largement qu'en Normandie. La simple liste des principaux monuments de cette époque est éloquente. La cathédrale de Lisieux, le chœur de celle de Bayeux sont de ce siècle ; la cathédrale de Coutances a été construite de 1251 à 1274; celle de Sées est commencée; l'église d'Eu, celles du Petit-Andely et de Fécamp, Saint-Jacques de Dieppe, l'abbaye de Saint-Wandrille, et tant d'autres, sortent du sol à l'appel d'architectes de génie dont nul ne sait les noms. La cathédrale de Rouen, qu'un incendie avait détruite le jour de Pâques 1200, était presque rebâtie en 1300, et nous croyons connaître le nom du premier « maître de l'œuvre », Jeand'Andeli.

138 HISTOinE DE NOnMANDIE.

« De telles œuvres, écrit M. Hanotaux, indiquent dans les générations qui les ont élevées la portée d'esprit, le sérieux, le souci de l'achevé et du durable qui caractérisent les grandes civilisations. » Par là encore, la Normandie est le « pays de sapience » entre tous. L'école normande revendique même l'honneur d'avoir inventé la « croisée d'ogives », c'est-à-dire le système d'arcs diagonaux s'entrecroisant à la clef de voûte, qui est l'élément fondamental du style gothique. A l'appui de cette prétention, on cite la cathédrale anglaise de Durham, commencée dès la fin du xi^ siècle par des artistes anglo-normands, et qui est déjà de structure gothique.

Prétentions du roi d'Angleterre au trône de France. — Philippe de Valois et Edouard III. — Crécy. — Jean le Bon et le Prince Noir. — Charles le Mauvais. — La paix de Brétigny.

Les Capétiens de la ligne directe s'éteignent avec Philippe le Bel et ses trois lils. Aucun de ces derniers n'avait laissé d'héritier mâle, et c'est à cette occasion que s'établit la règle qu'on appelle « la loi salique », en vertu de laquelle les femmes ne succèdent pas au trône de France. Seulement une question subsidiaire se pose à la mort de Charles le Bel. Les femmes peuvent-elles transmettre à leurs héritiers mâles le droit qui ne leur est pas reconnu à elles-mêmes? Si la question était résolue par l'affirmative, l'héritier légitime du trône de France se trouvait être le roi d'Angleterre, Edouard UT, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Une assemblée de barons décida le contraire. C'est Philippe VI de Valois, neveu de Philippe le Bel et petit-fils de Philippe le Hardi, qui fut choisi et couronné à Reims.

Le roi d'Angleterre se fit beaucoup prier pour reconnaître le fait accompli. 11 fallut plusieurs som-

140 HISTOIRE DE NOKMANDIE,

mations pour le décider à prêter liommage au nouveau roi de France comme duc de Guyenne. Encore ne voulut-il prêter que l'hommage simple, c'est-àdire en parole, et c'est seulement par lettre, après un an de réflexion, qu'il voulut bien admettre que l'hommage ainsi prêté serait considéré comme hommage lige, lequel comportait l'agenouillement avec les mains du vassal dans celles du suzerain. Cette conduite dénotait un esprit d'hostilité qui n'attendait qu'une occasion pour se montrer.

Cette occasion ne se fit pas attendre. Un prince du sang, Robert d'Artois, jugé et condamné par le Parlement pour faux et assassinat, s'était réfugié en Angleterre. Il poussait Edouard III à faire valoir ses droits à la couronne de France. D'autre part les Flamands, en révolte contre leur comte et contre le roi de France, étaient tout prêts à reconnaître Edouard III comme roi de France, ce qui aurait légitimé leur insurrection. Edouard fit le pas décisif (1340). Il prit le titre et les armes de roi de France.

A ce moment, les Normands avaient si peu envie de redevenir sujets du roi d'Angleterre, qu'ils conçurent un projet digne de leurs ancêtres. Philippe de Valois, pour flatter les goûts d'indépendance de cette vieille province d humeur parfois difficile, avait donné le duché de Normandie à son fils aîné Jean, le futur roi Jean le Bon. Le titre de duc de Normandie n'avait été porté par personne depuis plus d'un siècle. Ce pays n'avait jamais été plus prospère, grâce à la paix qui, somme toute, n'avait pas été gravement troublée depuis Philippe Auguste. De grands défrichements avaient eu lieu.

De nouvelles paroisses avaient été créées, des routes construites. Les paysans étaient des hommes libres, astreints à des obligations et à des redevances, assez lourdes assurément, mais régulières. Dès le xii^ siècle, il n'y avait plus de serfs en Normandie. Les fermes ne différaient pas autant qu'on pourrait le croire de celles d'aujourd'hui. Déjà on labourait avec des chevaux aussi souvent qu'avec des bœufs. La charrue de bois, le fléau, le van, avaient dès lors la forme traditionnelle. On cultivait la vigne en beaucoup d'endroits. On n'appréciait pas encore le cidre, bien que le pommier à cidre fût introduit en Basse-Normandie depuis le xii^ siècle. Le bétail était abondant, car l'élevage était favorisé par les droits de vaine pâture alors très étendus.

Les Normands se trouvaient donc bien d'être devenus Français, et ne demandaient qu'à le rester. Chaque fois qu'une guerre éclatait entre les deux pays, leurs corsaires, ceux de Dieppe particulièrement, couraient la Manche et faisaient même des descentes sur la côte anglaise. Cette fois, leur ambition est plus grande. Ils proposèrent à Philippe de Valois de recommencer la conquête de l'Angleterre, à leurs frais, sous la conduite de son fils, leur nouveau duc. Le projet avait été préparé en grand détail à une réunion des Etats du duché à Rouen, au printemps de 1339, et il fut soumis au roi à Vincennes par une députation dûment accréditée. Le plan de conquête se doublait d'un plan d'expropriation. Les domaines royaux étaient réservés au chef de Texpédition, les domaines des barons anglais passeraient aux barons normands, les terres

des roturiers appartiendraient aux villes normandes, les biens des églises seraient adjugés au clergé normand. Philippe de Valois approuva cette espèce de contrat qui fut rapporté et mis en dépôt à Caen.

Les armements commencèrent avec activité, mais servirent à tout autre chose. Edouard III ayant luimême passé la Manche avec 250 navires, les Français lui livrèrent bataille dans la baie de l'Ecluse, à la frontière de la Belgique et de la Hollande actuelle, avec 202 bâtiments, dont 160 avaient été fournis par les dix-sept principaux ports normands de l'époque. Ce fut un désastre. Les deux amiraux français, Quiéret et Béhuchet, méprisèrent les sages avis du Génois Barbavera, un vieux loup de mer alors au service de la France, qui les abandonna à leur malheureux sort et prit le large avec ses quatre galères. Tous deux étaient braves, mais peu expérimentés, surtout Béhuchet, ancien trésorier improvisé marin. Ils s'entassèrent dans un cul-desac, où ils ne purent manœuvrer et d'où ils ne purent s'échapper. Les Français perdirent 20.000 hommes, les Anglais la moitié seulement. Quiéret périt dans la bataille, Béhuchet fut pendu par l'ennemi pour avoir, dit-on, riposté par un soufflet aux brocards du roi d'Angleterre (1340).

Edouard III ne tira pas grand profit de ce succès, sauf que les îles normandes, dont la conquête avait été commencée, furent évacuées. On signa une trêve, qui dura peu, car les deux rois intervinrent bientôt en Bretagne, soutenant chacun un candidat à la succession de ce duché. C'est à ce moment qu'est institué l'impôt sur le sel, la gabelle, ce qui fit dire à Edouard 111 que Philippe de Valois était

bien « le vrai roi salique ». Néanmoins la guerre ne redevint sérieuse qu'avec une nouvelle descente d'Edouard III. Parti pour Bordeaux, il aborda, poussé par le vent et par les conseils de Geoffroy d'Harcourt, à Saint-Vaast-la-Hougue. Ce Geoffroy ou Godefroy d'Harcourt, sire de Saint-Sauveur-le- Vicomte, près de Valognes, était un Normand de haut lignage. Les d'Harcourt descendaient de Bernard le Danois, compagnon de Rollon. Lui-même avait fait partie de la députation envoyée à Vincennes. Mais violent, aventureux, impatient de toute contrainte, il avait été depuis poursuivi pour avoir fait une guerre privée à un de ses voisins malgré la défense formelle du roi. On lui prêtait en outre l'ambition de vouloir se faire duc de Normandie, sous la suzeraineté du roi d'Angleterre. Trois de ses complices furent décapités sans jugement et ses biens furent confisqués. Il se réfugia auprès d'Edouard III qui le reçut à merveille.

Il sert de guide à l'armée anglaise à travers son pays, qui est abominablement dévasté. Valognes, Carentan, Saint-Lô sont brûlés. La richesse et la grandeur des villes émerveillaient le roi. Ses rapports officiels, écrits en français, ne tarissent pas sur ce point. « Saint-Lô, dit-il, est plus grosse ville que Nicole ». Il s'agit de Lincoln : on voit que le roi d'Angleterre connaît encore si mal la langue et la géographie de son royaume qu'il estropie le nom d'une de ses principales villes.

L'armée anglaise arriva (18 juillet 1346) devant Caen, alors aussi grande que Londres. C'était une ville <r pleine de très grande richesse, de draperie

144 HlSTOinii DE NOIlMANDlli.

et de toutes marchandises, de riches bourgeois et de nobles dames et de moult belles églises ». Elle était défendue par le château, mais n'avait pas d'enceinte. Edouard III lui proposa des conditions avantageuses, mais les habitants ne voulurent rien entendre. Malgré la communauté de langue qui existait encore entre les descendants du Conquérant et les Normands de la vieille province, aucune sympathie ne se réveilla. L'assaut dura toute la journée et fut terrible. Le pillage ne le fut pas moins. Le roi, qui rendit une visite solennelle au tombeau de Guillaume le Conquérant, se serait peut-être montré moins inflexible, mais on trouva dans les Archives de la ville l'original du projet d'invasion et de partage de l'Angleterre rédigé quelques années auparavant. La fureur des Anglais ne connut plus de bornes. Des milliers de cadavres ensanglantèrent les rues. Un immense butin fut envoyé en Angleterre, dont 40.000 pièces de drap. En outre, on fit lire dans toutes les paroisses d'Angleterre le plan d'invasion, et même, comme les gens du peuple ne savaient pas le français, on prit soin de le leur traduire pour exciter leur haine contre la France.

Sans s'arrêter à prendre le château de Caen, Edouard III continua sa marche vers la Seine, dans l'intention de la franchir au plus vite pour se rapprocher de ses alliés flamands. Mais les ponts sont coupés et il remonte la rive gauche d'Elbeuf à Poissy sans trouver un endroit favorable. Finalement il fit réparer le pont de Poissy et passa dessous pendant que Philippe de Valois battait la campagne de Paris à Rouen sans but et sans résultat. Edouard n'était pas hors de danger. Philippe VI pouvait

l'acculer entre la mer et l'embouchure de la Somme. Edouard III est serré de près à Amiens, mais il traverse l'estuaire en face du Grotoy, à marée basse, au gué de Blanchetache, insuffisamment gardé, et a le temps d'aller se poster sur la colline de Crécy. 11 était chez lui, car le Ponthieu lui appartenait du chef de sa mère.

L'armée française, beaucoup plus nombreuse, n'arriva que vers la fin de l'après-midi en vue des Anglais. Elle venait d'Abbeville, les chevaux et les hommes étaient fatigués par une étape de six lieues, le temps était lourd et orageux (26 août 1346). La prudence commandait de remettre la bataille au lendemain, et Philippe de Valois était d'abord de cet avis. Mais la folle bravoure des seigneurs des premiers rangs et la fureur qui saisit le roi en apercevant les Anglais firent engager le combat en désordre. Les arbalétriers génois cédés par le prince de Monaco, qui formaient l'avant-garde, furent paralysés par une grosse averse qui mouilla et détendit les cordes de leurs arbalètes. Au contraire les archers anglais, qui avaient tenu leurs arcs à l'abri, tiraient d'en haut à coup sûr dans cette masse confuse. Les Génois veulent battre en retraite. Alors les chevaliers français se jettent sur cette « ribaudaille » pour se frayer le passage, les Génois se défendent, les chevaux se cabrent, tombent dans des chausse-trapes creusées par l'ennemi. Les coutiliers anglais se glissent dans la mêlée, éventrent les chevaux, égorgent les chevaliers presque sans défense. Quelques canons anglais, les premiers qu'on eût vus sur un champ de bataille, font peu de mal, mais beaucoup de bruit et de fumée qui

achèvent de porter le désarroi dans les rangs des Français.

Cependant les plus déterminés arrivèrent jusqu'aux lignes ennemies, mais sans pouvoir les rompre. C'était le jeune prince de Galles, plus tard si célèbre sous le nom de Prince Noir, alors âgé de seize ans, qui commandait le premier corps anglais. Il fut à un moment si menacé qu'on alla demander du secours à son père, qui surveillait la bataille de la butte d'un moulin placé au sommet de la colline. Edouard III le laissa se débrouiller, voulant que l'enfant « gagnât ses éperons ». Du reste la nuit était venue et la déroute commença. Philippe de Valois qui s'était bravement battu fut entraîné presque de force du champ de bataille. Beaucoup d'autres se firent tuer héroïquement, mais vainement, comme le vieux roi de Bohême, Jean de Luxembourg, qui était aveugle, et qui demanda en grâce à ses chevaliers de le conduire si loin qu'il pût (( férir » un coup d'épée. Ils lièrent leurs chevaux au sien, chargèrent euï^emble et on les retrouva tous morts en un monceau. Les vainqueurs perdirent peu de monde, les Français 12 à 1.500 chevaliers et plus de 2.000 hommes de pied. Ils en perdirent quatre fois plus le lendemain, car deux corps composés en majeure partie de milices de Rouen, et qui ignoraient ce qui s'était passé, tombèrent dans l'armée anglaise et furent taillés en pièces, ainsi qu'un nombre considérable de fuyards perdus dans la campagne.

La perte de Calais fut la conséquence de la défaite de Crécy. Le roi d'Angleterre épargna les habitants, mais les chassa et les remplaça par des

insulaires. Il avait désormais un point de débarquement en France, à portée de son royaume. Les bourgeois de Calais s'étaient mieux défendus que Philippe VI n'avait su les secourir, et, sans l'intercession de la reine d'Angleterre, six d'entre eux, dont Eustache de Saint-Pierre, auraient été bel et bien pendus en repré.«aille des pertes qu'ils avaient infligées à l'armée anglaise.

Les deux peuples étaient d'ailleurs épuisés. La peste noire commençait à se faire sentir en France. Une trêve fut signée par la médiation du pape. Le lléau, venu d'Asie par l'Egypte, Gênes, Florence, Marseille et Avignon, prit de telles proportions qu'on ne pouvait plus songer à autre chose. Il sévit jusqu'en Angleterre. En France, la moitié de la population périt. On parle de 100.000 victimes à Rouen, en dix-huit mois. Il fallut partout agrandir les cimetières. Philippe de Valois mourut peu après la cessation de l'épidémie (1350).

La Normandie avait obtenu de lui confirmation de ses privilèges. Une première fois, au commencement de la guerre, les Normands réunis à Pont- Audemer avaient refusé de payer un impôt extraordinaire en invoquant la Charte aux Normands (1337). Finalement ils accordèrent un don gracieux, c'està-dire volontaire, au moins en apparence. Deux ans plus tard, ils résistèrent de même à pareille demande. Leur duc, Jean le Bon, fils du roi, essaya en vain de rompre leur union en exemptant de la taxe les terres du clergé et de la noblesse. Les trois ordres restèrent d'accord. C'est alors qu'ils proposèrent de faire la conquête de l'Angleterre à leurs frais, mais aussi à leur profit, moyennant quoi, il

148 HISTOIIMÎ DE NOUMANDIE,

était entendu que le roi, en dehors de Tarrière-ban levé seulement en cas d'invasion, ne pourrait percevoir aucune imposition en Normandie qu'avec le consentement des prélats , seigneurs et bonnes villes. Les Normands acquéraient des libertés analogues à celles que les Anglo-Normands avaient obtenues de leurs souverains, seulement la Grande Charte était valable pour tout le royaume, ce qui lui donnait plus de chances d'être respectée, tandis que la Charte aux Normands, n'intéressant qu'une province, fut toujours impossible à faire observer.

Jean le Bon, encore plus chevaleresque et plus incapable que son père, lui succéda. C'était un homme d'armes accompli, mais lent à comprendre et encore plus à suivre les bons conseils. Il aimait le luxe, les fêtes, et créa l'ordre de l'Etoile à l'imitation de l'ordre de la Jarretière que venait de fonder Edouard III. Malheureusement la guerre recommença par suite des intrigues de Charles le Mauvais, roi de Navarre.

Ce personnage était petit-fils de Louis le Hutin par sa mère Jeanne, et arrière-petit-fils de Philippe le Hardi par son père, Philippe d'Evreux. Il n'était pas né à l'avènement de Philippe de Valois, sans quoi ses droits eussent primé ceux dont se réclamait Edouard 111. Il se croyait donc des titres à la couronne. Il possédait le royaume de Navarre et un grand nombre de fiefs en Normandie, dont le principal était le comté d'Evreux où il était né. Ses possessions s'avançaient même jusqu'à Meulan et Mantes, sur la route directe de Paris. De petite

taille, mais d'esprit vif et pénétrant, il ne ressemblait guère à Jean le Bon dont il avait épousé la fdle. Il était doué d'une éloquente facilité et d'une affabilité rare qui, dit un contemporain, « le distinguait de tous les autres princes » .

Jaloux du connétable de la Cerda, favori du roi, il s'en débarrassa par un assassinat commis à Laigle, auquel prirent part plusieurs seigneurs normands dont Geoffroy d'Harcourt et son neveu Jean (1354). Le roi jura de venger son connétable, mais pendant que l'affaire était instruite par la Cour des Pairs, Charles le Mauvais liait partie avec le roi d'Angleterre auquel il offrait d'ouvrir la Normandie et la route de Paris. Pour conjurer ce péril, Jean le Bon fit la paix avec Charles le Mauvais, qui reçut de nouveaux domaines en Normandie avec tous les droits d'un duc, y compris celui de « tenir échiquier », ô'est-à-dire cour souveraine, deux fois par an. Charles le Mauvais vint à Paris recevoir hautainement son pardon.

Ce n'était que partie remise, car la guerre avait recommencé avec l'Angleterre, et le Prince Noir dévastait horriblement l'Armagnac et le Bas-Languedoc pendant que Jean le Bon se débattait avec les Etats Généraux pour en obtenir un subside. C'est à cette date (décembre 1355) que Jean le Bon donna à son fils Charles le duché de Normandie en apanage, comme il l'avait eu lui-même du vivant de son père. Les Normands n'en résistent pas moins aux levées de taxes et notamment à la gabelle, au nom de leurs privilèges, et les d'Harcourt sont à la tête de l'opposition. Derrière eux, on sentait la connivence de Charles le Mauvais, qui espérait

lûO HISTOinË DE NORMANDIE.

bien mettre la main sur le duché dont il possédait déjà une notable partie.

Jean le Bon crut couper court à toutes difficultés par un coup de force. Un jour que le dauphin offrait à Rouen un grand banquet au roi de Navarre et aux principaux seigneurs normands, Jean le Bon arrive d'Orléans à franc étrier, pénètre dans la salle, empoigne ceux qui lui déplaisent, et fait exécuter incontinent sous ses yeux plusieurs d'entre eux, dont le comte Jean d'Harcourt (5 avril 1356). Le roi de Navarre, qu'on ne pouvait traiter aussi cavalièrement, fut enfermé au Château-Gaillard, d'où il sera transféré à la tour du Louvre et finalement dans la forteresse d'Arleux, près de Douai.

Cette justice sommaire eut pour plus clair résultat de jeter les partisans du Navarrais dans les bras de l'Angleterre. Son frère, Philippe d'Evreux, retira son hommage au roi de France et Geoffroy d'Harcourt, qui a^ait eu la prudence de ne pas assister au banquet de Rouen, se remit au service d'Edouard III. Une armée anglaise débarqua en Normandie et s'avança jusqu'à Verneuil. Les Français de leur côté avaient occupé Evreux, la capitale des possessions de Charles le Mauvais en Normandie. Les deux armées se trouvèrent en présence près de Laigle, mais ne livrèrent pas bataille. Geoffroy d'Harcourt, peu après, fut tué dans une surprise au gué de Saint-Clément, sur la Vire, près de Mortain.

C'est sur un autre terrain que la bataille décisive se livra. Le Prince Noir avait débarqué en Guyenne et marchait vers la Normandie pour opérer sa jonction avec l'autre armée anglaise. Il ne put franchir la Loire faute de gué ou de pont à sa disposition, et

CAUSES ET DEBUT DE LA GUERRE DE CENT ANS. loi

rétrograda vers le Midi en apprenant que Jean le Bon accourait avec une grosse armée. Il fut même gagné de vitesse, car Jean le Bon arriva à Poitiers alors que les Anglais étaient encore à Ghâtellerault. La rencontre eut lieu à Maupertuis, à quelques kilomètres de Poitiers. Les Anglais, beaucoup moins nombreux que leurs adversaires, firent comme à Crécy. Ils se retranchèrent sur le rebord d'un plateau dont la rampe d'accès était coupée de haies et de fossés. Ils occupèrent aussi une colline qui dominait leur position. Il eût été sage et facile de les cerner et de les affamer. Le maréchal de Glermont qui le proposa, fut traité de lâche et se fit tuer au premier choc pour prouver son courage.

Cette fois encore les archers anglais eurent le principal honneur de la journée. Cachés derrière les haies, ils firent du premier corps français une véritable boucherie. Le second se déroba. Le troisième, commandé par Jean le Bon en personne, fut tourné et rompu par une charge du captai de Buch, chef de bande gascon, un des meilleurs de l'époque. Jean le Bon avait eu la fâcheuse idée de faire mettre pied à terre à ses chevaliers. Lui-même fut pris après une belle résistance (18 septembre 1356). Le prince de Galles affecta de le traiter en roi et en héros, et l'emmena à Bordeaux où ils passèrent Fhiver. Au printemps, après avoir signé une trêve de deux ans, Jean le Bon fut conduit à Londres où il entra en grande pompe et vécut dans une joyeuse captivité.

Durant ce temps, le dauphin avait maille à partir avec les Etats-Généraux inspirés par le prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, qui finirent

152 HISTOIlili I)K NOKMANDIE.

par lui imposer la mise en liberté de Charles le Mauvais (novembre 1357). Celui-ci vint aussitôt à Paris, harangua les bourgeois au Pré aux Clercs, avec tant de succès qu'ils en oublièrent l'heure de dîner. De là, il vient à Uouen, où son éloquence ne triomphe pas moins. Il fait dépendre, enterrer et réhabiliter les victimes dç la justice sommaire de Jean le Bon, dont les cadavres nus étaient restés attachés au gibet depuis près de deux ans. Le soir, il offrit un dîner aux bourgeois de Rouen et fit asseoir à sa table le maire, un marchand de vin de petite condition, Charles le Mauvais savait plaire à tout le monde et se plaisait à plaire.

Tout cela n'améliorait pas la situation. Les bandes de routiers vivaient sur le paysan : celle de Robert Knolles, un ancien tisserand d'origine allemande, armé chevalier pour avoir pillé Auxerre, rançonnait à demeure la Normandie, et Jean le Bon menait grand train à Londres aux frais du royaume qu'il n'avait su ni défendre ni gouverner. Une grande révolte de paysans, la Jacquerie, ne fit qu'achever la ruine du pays. Charles le Mauvais fut le premier à courir sus à ces malheureux dont 20.000 furent massacrés. D'autre part, Etienne Marcel est assassiné sous prétexte qu'il veut livrer Paris au roi de Navarre.

Le dauphin Charles, qui commence à mériter son nom de Charles le Sage, met un peu d'ordre dans ce chaos. La résistance locale s'organise à défaut de mieux. En Normandie particulièrement chacun paie de sa personne. Les Anglais sont chassés de Saint- Valéry par une armée formée de milices des bonnes villes. Il en est venu de loin. Les

bourgeois de Rouen, conduits par le capitaine de la ville, Jacques le Lieur, attaquent la garnison anglaise à la sortie delà ville et lui tuent 300 hommes. De même, au siège de Longueville, possession de Charles le Mauvais, figurent des bourgeois de Rouen, formant « la plus belle compagnie qui depuis cent ans fût sortie de Rouen » . Les Caennais procèdent de même à la pacification de leur région. En deux ans, le pays était aux trois quarts délivré des malandrins anglo-navarrais. Il en fut de même dans presque tout le bassin parisien, et cette résistance spontanée de la population est symbolisée par le souvenir du Grand-Ferré, paysan de Longueil, non loin de Creil.

Ces succès de détail permirent au dauphin de repousser une paix désastreuse que le roi Jean avait acceptée à Londres, et qui cédait à l'Angleterre en pleine souveraineté tous les domaines des Plantagenets, c'est-à-dire plus de la moitié de la France. Le dauphin commença par diviser ses ennemis. Il traita d'abord avec Charles le Mauvais, et, bien que la réconciliation fût peu sincère, elle simplifiait la situation. Edouard III débarqua à Calais et se dirigea vers Reims où il voulait se faire sacrer. Mais on fit le vide devant lui. Ne pouvant prendre Reims, Edouard III passa l'hiver dans la haute Bourgogne, puis revint sur Paris. On lui opposa la même tactique. Le plat pays était désert et les forteresses bien défendues. Finalement il battit en retraite à travers la Beauce, par un temps exécrable. Une tempête de grêle acheva de désemparer son armée et il fit vœu à Notre-Dame de Chartres de traiter. Il apprit d'ailleurs au même mo-

154 HISTOinE DE NORMANDIE.

ment qu'une flotte de Normands et de Picards avait fait une descente en Angleterre et ravagé impunément huit lieues de pays.

L'abbé de Cluny, légat du pape, servit d'intermédiaire. Les négociations eurent lieu au hameau de Brétigny, à deux lieues de Chartres, et aboutirent promptement (1360). Le roi d'Angleterre renonçait à ses prétentions sur la couronne de France et le duché de Normandie, mais était délié de toute vassalité pour ses possessions d'Aquitaine comprenant la Guyenne, la Gascogne, le Poitou et la Saintonge. En outre, les îles normandes lui étaient régulièrement cédées et il gardait Calais. La rançon du roi Jean était fixée à trois millions d'écus d'or, somme énorme pour l'époque, qu'on peut évaluer à une quarantaine de millions de francs. A ce prix Jean le Bon rentra en France.

Il y avait beaucoup à y faire. « Je ne pouvais croire, dit Pétrarque à ce moment, que ce fût la même France si belle et si florissante quelques années avant. On ne voyait plus qu'une solitude aff'reuse, un dénuement absolu, des terres en friche, des maisons en ruine. Les environs mêmes de Paris offraient partout des signes de désolation et d'incendie. Les rues étaient désertes, l'herbe envahissait les routes, ce n'était qu'une vaste solitude. »

Le plus pressé était de se débarrasser des grandes compagnies. Tant que ces bandes de routiers resteraient dans le pays, la paix ne serait qu'un vain mot. Cette fois encore, la Normandie fut délivrée une des premières. C'est l'afl'aire de du Guesclin, nommé par le dauphin Charles, qui a la Normandie en apanage, capitaine aux bailliages de

Caen et du Cotentin. Refoulées mais non détruites, les grandes compagnies se portèrent vers la Bourgogne et le Languedoc, d'où on essaya vainement de les entraîner à une croisade. Quant au roi Jean, apprenant qu'un de ses fils, laissé en otage, avait manqué à sa parole, et n'arrivant pas d'autre part à payer sa rançon aux dates convenues, il retourna en Angleterre où il mourut (1364). L'Angleterre lui rendit les plus grands honneurs; elle lui devait bien cela

Charles V et du Guesclin. — La revanche. — Charles VI. — Retour oiTensif des Anglais. — La Normandie reperdue.

Le nouveau roi de France n'avait rien d'un chevalier. Il était de faible santé et on accusait Charles le Mauvais de l'avoir empoisonné dans sa jeunesse. 11 était pâle, fiévreux, sujet aux névralgies, avait la main droite enflée et incapable de porter la lourde épée de l'époque. Son front, grand et large, est celui d'un homme d'étude, et Charles V est en effet un intellectuel. Son surnom de Sage veut dire Savant. Il sait le latin, lit la Bible une fois par an, rassemble une bibliothèque au Louvre, et fait traduire plusieurs ouvrages anciens par un de ses familiers, Nicolas Oresme, qui était de Caen et qui mourut évéque de Lisieux. C'est un roi de cabinet, très pieux, et en même temps très réfléchi et très pratique. Il va réparer, sans risquer de grandes batailles et sans prendre part personnellement à aucune, les pertes causées par les deux rompeurs de lances qui l'avaient précédé sur le trône.

Il a, il est vrai, un vaillant homme à sa disposition, Bertrand du Guesclin. C'est un Breton

qui ne paie pas de mine, qui ne considère pas la guerre comme un tournoi, qui ne se bat pas pour le plaisir, qui connaît toutes les ruses du métier, qui préfère les coups de main et les surprises aux brillantes et hasardeuses rencontres. Il mène la vie des chefs de bandes, mais ne change pas de parti selon son intérêt, comme la plupart d'entre eux. Il déteste les Anglais et encore plus les Français qui pactisent avec l'ennemi. Il a les muscles du chevalier avec l'esprit pratique du paysan. Déjà connu à l'avènement de Charles V, surtout en Normandie où on l'a vu à l'œuvre, il va inaugurer le nouveau règne par sa plus belle victoire. Charles le Mauvais avait rompu une fois de plus avec le roi de France peu avant la mort de Jean le Bon. 11 fallait tâcher de le mettre hors d'état de nuire. Ses forteresses de Mantes et de Meulan étaient une menace perpétuelle pour Paris. Ses possessions en Normandie empêchaient toute pacification durable de cette province. Du Guesclin enlève par surprise Mantes et Meulan. Charles le Mauvais, retenu en Navarre, envoie une armée de Navarrais et de Gascons commandée par le captai de Buch, un adversaire nullement à dédaigner. Le captai débarque à Cherbourg, arrive à Evreux sans encombre, et se dirige vers Paris par la route de Vernon, pendant que du Guesclin, parti de Rouen, passe la Seine à Pont-de-l'Arche et remonte la vallée de l'Eure. C'est sur les bords de cette rivière que les deux troupes se rencontrent, à Cocherel. Elles sont à peu près d'égale force. Le captai n'a guère que 1.200 combattants, du Guesclin en a 1.500 environ, mais des deux parts, c'est une élite.

158 UISTOIIIE DE NOUMANDli;.

Le captai occupe la hauteur boisée qui domine la vallée sur la rive gauche de TEure, daus une position analogue à celle de Grécy et de Poitiers. Du Guesclin n'est pas homme à renouveler la faute de Philippe de Valois ou de Jean le Bon. Au lieu de se lancer follement à l'assaut, il esquisse une attaque et simule une fuite, pour attirer l'ennemi dans la plaine. Le captai ne s'y laisse pas prendre, mais on ne l'écoute pas, et un corps anglais qui servait sous ses ordres se précipite à la poursuite des Français. Du Guesclin l'attendait là. Une réserve de 200 cavaliers tourne l'ennemi qui est rompu. Tout ce qui ne peut fuir à travers bois est tué ou pris. Le captai, cerné par une troupe d'hommes déterminés, est fait prisonnier (16 mai 1364). Un monument commémore cette victoire, modeste parle nombre des combattants, mais importante par ses conséquences.

Charles le Mauvais traita l'année suivante. Il s'en tira à bon compte, cette fois encore, car du Guesclin avait été pris dans l'intervalle à la bataille d'Auray en Bretagne et c'est le prétendant anglais qui restait maître de ce duché disputé depuis plus de vingt ans. Charles le Mauvais céda Mantes, Meulan et Longueville en échange de Montpellier (1365). On n'était pas débarrassé de lui, mais on l'avait un peu éloigné. Du Guesclin devint maréchal de Normandie et comte de Longueville. La France respira, et la Normandie tout particulièrement, car du Guesclin entraîna les grandes compagnies en Espagne.

Charles V prépare dès lors sa revanche de Brctigny. Il ne néglige rien, ni la flotte ni l'armée. Il

VICISSITUDES DE LA GUERRE DE CENT AXS. lo9

existait déjà à Rouen un arsenal appelé le Clos des Galées^ sur la rive gauche du fleuve. Il s'occupa de le développer. Le directeur des constructions navales, qu'on appelle le maître du Clos des Galées (galères), est investi d'une autorité très étendue. Chantiers de construction et magasins d'approvisionnement prennent une insolite activité. L'amiral Jean de Vienne, le neveu du défenseur de Calais, arrivera à lancer en un an à Rouen dix grands bateaux, des bateaux de 300 tonneaux, imités des galères castillanes qui étaient venues comme alliées jusqu'à la Rochelle. D'autre part les forteresses sont remises en état, pourvues de canons et soigneusement inspectées chaque année.

Tout cela va bientôt servir, car Charles V, en acceptant un appel fait par les seigneurs du Midi contre les impôts prélevés par le Prince Noir, rompait la paix de Brétigny, qui ôtait expressément au roi de France toute suzeraineté sur les possessions françaises du roi d'Angleterre. Charles V inaugure la tactique qui lui réussira jusqu'au bout. Il saisit les provinces d'Edouard 111 mais ne risque aucune bataille rangée. Quand une armée anglaise envahit la France, on la laisse passer, mais elle ne trouve rien sur sa route et fond à vue d'œil par les privations et les maladies. Du Guesclin, nommé connétable, ne laisse rien au hasard. « Mieux vaut pays pillé, disait-il, que terre perdue », ce qui ne Tempéchait pas de profiter des bonnes occasions. Ainsi une colonne anglaise est surprise et taillée en pièces à Pontvallin (4 déc. 1370), près de la Flèche, par un temps affreux. 11 en est de même sous les murs de la Rochelle où le captai de Buch

Rk) HISTOIRE DE NORMANDIE.

est battu et pris (1372). Le Prince Noir, malade depuis une campagne qu'il a faite en Espagne contre du Guesclin, met en vain Limoges à feu et à sang. C'est son suprême exploit, et il n'en tire ni honneur ni profit. Il retourne achever de mourir en Angleterre pendant que les dernières villes anglaises ouvrent leurs portes au roi de France.

Du côté de la Normandie le principal épisode est le siège et la prise du château de Saint-Sauveurle-Vicomte, qui était la base d'opération des Anglais en Basse-Normandie. Ils couraient de là le pays jusqu'à Bayeux, ravageant les moissons, rançonnant les paysans. L'amiral Jean de Vienne fut chargé du siège (1374) et les Etats de Normandie consentirent tous les sacrifices qu'on leur demanda pour en finir. On y déploya un luxe d'artillerie sans précédent. Girard de Figeac la commandait. On se servait de boulets de pierre. On fondit à Gaen, en partie avec du fer du pays d'Auge, plusieurs gros canons capables de lancer des boulets de cent livres. D'autres s'y ajoutèrent et cet arsenal improvisé sous la halle de Gaen fournit au total trente-deux bouches à feu qui firent merveille. Une tour fut éventrée et la place capitula (1375).

Une tentative sur les îles normandes avait moins bien réussi. Du Guesclin avait envahi Jersey, mais il ne put prendre Gorey, défendu par le château qu'on appelait alors le Fort César et qui se nomme depuis Mont-Orgueil.

Une trêve de deux ans fut signée au même moment. Quand elle expira, le Prince Noir et Edouard III étaient morts. Charles V se mit en devoir de profiter de la minorité de Richard II. Une Hotte

normande, armée à Rouen et à Honfleur, ravage les côtes de l'Angleterre, et d'autre part Charles le Mauvais qui a recommencé ses intrigues est enfin dépouillé de ses domaines normands. Toutes ses places sont occupées sans résistance, car ses trahisons lui ont aliéné toutes les sympathies et il est lui-même menacé en Navarre par le roi de Castille, allié de la France. Il ne lui resta que Cherbourg, qu'il livra aux Anglais. Il ne sera plus question de lui. Il avait fini par être pris à ses propres pièges. A la mort de du Guesclin et de Charles V (1380), les Anglais ne possédaient plus que quelques places isolées comme Calais, Cherbourg, Bordeaux, Bayonne. Le traité de Brétigny était annulé, mais aucun n'avait été signé à sa place.

Charles V se rappela qu'il avait eu comme apanage le duché de Normandie et que des volontaires rouennais avaient contribué à la victoire de Cocherel : il voulut que son cœur fût déposé à la cathédrale de Rouen.

Les débuts du règne de Charles VI furent troublés par des émeutes où la Normandie joue son rôle. Charles V en mourant avait aboli les aides, c'està-dire les impôts prélevés sans consentement des Etats Généraux. Cette suppression fut d'abord ratifiée, mais quelques mois plus tard les oncles du roi, qui gouvernaient en son nom et qui avaient dilapidé les économies de Charles V, voulurent rétablir de nouveaux impôts. Des révoltes en résultèrent, à l'exemple de celles qui au même moment avaient éclaté en Angleterre contre le jeune roi

Richard II. En Normandie c'est Rouen qui fut le

162 HISTOIRE DE NOHMANDIE.

théâtre des principaux troubles. L'impôt avait été payé péniblement en L'Î81; l'année suivante, on prétendit l'augmenter. Cette fois ce fut une émeute, presque une révolution ; c'est ce qu'on appelle la révolte de la Heu elle. Le populaire choisit pour chef un gros drapier, gros dans tous les sens du mot, Jean le Gras, qui fut installé sur un trône au marché, salué comme roi et obligé de proclamer l'abolition des aides. Durant trois jours on courut sus aux officiers du lise, aux Juifs, aux bourgeois, aux gens d'Eglise. Les prisons furent ouvertes, ce qui renforça les émeutiers. Des assemblées quotidiennes se tenaient en plein air à la Croix de Saint-Ouen. Finalement on tira de la cathédrale l'exemplaire authentique de la Charte aux Normands, lecture en fut donnée en public, et tout le monde en jura le maintien (26 février 1382).

C'est le moment où la révolte des Maillotins retenait le roi et ses oncles à Paris. Quand elle eut été réprimée, le jeune roi et sa suite partirent pour Rouen. Les gens de Houen, peu rassurés sur les conséquences de leur équipée, avaient envoyé une première députation, à laquelle on avait répondu que le roi irait à Rouen et saurait « qui avait mangé le lard ». Une seconde, composée de notables, rencontra le roi à Pont-de-l' Arche. Elle n'obtint rien. Avant même l'arrivée du roi, une demi-douzaine de rebelles sont décapités, douze sont jetés en prison, toutes les armes sont déposées au château, les cloches, emblèmes des libertés communales, sont enlevées du beffroi, les vantaux de la porte Martinville renversés à terre. En vain la population se précipite au-devant du souverain, en habits de fête et avec

force acclamations, Charles VI entre dans la ville par la porte abattue, où se balançaient les têtes des six victimes, les privilèges de la ville sont abolis, et elle paie une énorme amende, sans préjudice des impôts courants. Après quoi, en Thonneur de la semaine sainte, le roi accorde à tous les habitants un pardon général, à la suite duquel on en décapita encore une demi-douzaine. Il en fut un peu de même dans toute la France. Les Parisiens et les Flamands furent encore plus mai traités.

La guerre avec l'Angleterre avait recommencé, mais mollement menée de part et d'autre. En France la grande idée fut pendant plusieurs années de faire une descente en Angleterre et des préparatifs immenses eurent lieu à plusieurs reprises. C'est le port de l'Ecluse qui était le point de concentration et de départ. La principale tentative fut faite en 1387. Pendant huit mois on ne pensa pas à autre chose. Une flotte de 1.400 vaisseaux, la plus grosse qu'on eût jamais vue, était réunie. Elle devait transporter 8.000 hommes d'armes et 60.000 hommes de pied. Une ville de bois, en pièces démontées, avait été embarquée. Mais l'hésitation du roi, les jalousies entre ses oncles, retardèrent le départ. L'année suivante, les agissements du duc de Bretagne provoquèrent un nouvel ajournement, qui fut définitif. Les Normands, qui avaient contribué pour un tiers à ce formidable armement, l'utilisèrent en partie pour la guerre de course : il y eut même un combat naval en rade d'Honfleur où une flotte anglaise fut détruite.

Tout cela ne menait à rien, qu'à des dépenses énormes autant que stériles. On en revint au régime

des trêves indéfiniment renouvelées. D'ailleurs la folie de Charles VI (1392) et le mariage de sa fdle avec le roi d'Angleterre (1398) augmentaient les chances de paix. Même le renversement de Richard II et son remplacement par Henri IV de Lancastre ne ralluma pas les hostilités (1399). Les dernières difficultés pendantes concernaient la succession de Charles le Mauvais. Il était mort (1387) dans des circonstances affreuses. Devenu vieux et glacé il se faisait chaque nuit envelopper d'un drap imbibé d'eau-de-vie qu'on lui cousait autour du corps, afin de le réchauffer. Un soir, le serviteur chargé de ce soin, au lieu de couper le fil, approcha une chandelle pour le brûler : tout prit feu, le malheureux roi flamba comme un punch. Son fils, après de longues négociations, renonça définitivement aux anciennes possessions de son père en Normandie, moyennant le duché de Nemours (1404).

Malheureusement les discordes sont de plus en plus aiguës entre les princes du sang qui se disputent le gouvernement durant les accès de folie du roi. L'assassinat du duc d'Orléans, frère de Charles VI, par Jean sans Peur, duc de Bourgogne, déchira le royaume entre Armagnacs et Bourguignons. Les deux partis sollicitent l'alliance du roi d'Angleterre, qui favorise l'un ou l'autre suivant les circonstances. Paris est en proie aux horreurs des Cabochiens, puis aux horreurs de la répression. La paix avec l'Angleterre fut cependant maintenue tant bien que mal jusqu'à la mort du roi Henri IV" (1413). Mais son fils Henri V^, plus ambitieux, plus résolu, plus belliqueux, voulut profiter de l'occasion.

Il débarque à Fembouchure de la Seine, à l'abri de la pointe de la Hève, à l'endroit qu'on appelait le Chef-de-Caux, escale qui remontait vraisemblablement à l'époque romaine. Le Havre n'existait pas; c'est Harfleur qui était alors le port de l'estuaire et la clé maritime de la Normandie. La ville n'avait pas de vaisseaux, était peu en état de défense, elle fut investie le 19 août 1415. Au bout d'un mois, n'ayant pas reçu de secours et n'en ayant pas à espérer, elle se rendit (22 sept.). La plupart des habitants furent expulsés et remplacés par des Anglais. C'est un second Calais que l'Angleterre avait en France. Henri V y laissa une forte garnison, puis se mit en route pour gagner Calais à travers le Pays de Caux et la Picardie.

Une grosse armée féodale s'était enfin réunie à Rouen, sous la conduite du connétable d'Albret, un des chefs du parti Armagnac. Le duc de Bourgogne resta à l'écart : il avait traité secrètement avec le roi d'Angleterre. Henri V n'ayant pu franchir la Somme au gué de Blanchetache, mieux gardé que sous Philippe de Valois, la passa sur une chaussée abandonnée aux environs de Nesle, entre Ham et Péronne, et se dirigea vers le nord à marches forcées, sous une pluie battante, 11 rencontra l'armée française près d'Azincourt. Elle se montra aussi incapable de manœuvrer qu'à Créy et à Poitiers, et le résultat fut le même (15 nov. 1415).

L'année suivante se passe en vaines négociations, mais en 1417 Henri V reprend l'offensive. Pendant que Jean sans Peur rentre dans Paris et fait un massacre d'Armagnacs, le roi d'Angleterre débarque (l*"" août) à l'embouchure de la Touques, sur

106 HISToniK DE NORMANDIE.

la plage de Trouville, et commence la conquête méthodique de la Basse-Normandie. L'armée anglaise marche sur Gaen, avec beaucoup d'ordre et de discipline, car le roi d'Angleterre voulait prouver qu'il ne venait pas en ennemi, mais en souverain légitime. 11 ordonna surtout de respecter les gens et les biens d'Eglise, aussi les deux grandes abbayes de Saint-Etienne et de la Trinité le reçurent sans résistance. La ville se défendit bravement durant dix-sept jours, le château plus longtemps encore, La plus grande partie de la population, soit 25.000 habitants, fut chassée. Henri Vfit de Gaen son quartier général et une sorte de capitale provisoire.

Il ne s'arrête pas en si bon chemin. Bayeux, Argentan, Alençon se rendent sans grande dilliculté. Falaise, dont la position est plus forte, se défend jusqu'au mois de février 1418. Du reste tout se passe en bonne et due forme. Ceux qui se soumettent n'ont rien à craindre ni pour leurs personnes ni pour leurs biens ; les autres sont bannis et des règlements fixent la date et les conditions de leur départ. Cette régularité contraste avantageusement avec l'anarchie qui régnait dans le royaume de France. Les Normands, hommes d'ordre, s'accommodent assez bien de ce prince rigide mais fidèle à sa parole. Avec lui on sait à quoi s'en tenir -: beaucoup se rangent d'eux-mêmes sous son autorité.

Toute la Basse-Normandie est occupée par les lieutenants d'Henri V pendant que lui-même se dirige sur Rouen. Il assure ses communications par Evreux, Louviers, Pont-de-l' Arche, et franchit la Seine près de l'abbaye de Bonport, en jetant

un pont sur des bateaux de cuir bouilli. La vallée de l'Andelle est occupée, Rouen est isolé, et une armée de 45.000 hommes campe sous ses murs (29 juillet 1418).

Rouen à cette époque était une vraie capitale, presque l'égale de Paris. On lui attribue 300.000 habitants. Elle était riche par son industrie drapière et par son commerce maritime. Une enceinte continue la défendait avec un très fort château construit par Philippe Auguste, et dont il reste encore le donjon, qu'on appelle la tour de Jeanne d'Arc. Le pont qui unissait les deux rives était également fortifié ainsi que l'arsenal du Clos-des-Galées. Les remparts étaient en état, la commune avait été rétablie, et la ville venait de passer au parti bourguignon qui avait envoyé des renforts commandés par un capitaine bourguignon. Gui le Bouteiller. La garnison comptait 5.500 hommes d'armes, plus un contingent de 600 volontaires parisiens et une milice boure-eoise s'élevant à 16.000 hommes sous les ordres d'un chef populaire, Alain Blanchart. Les remparts étaient garnis d'artillerie.

La ville était disposée à une défense énergique Les habitants s'étaient pourvus de vivres pour dix mois; ceux qui n'avaient pu le faire étaient partis. Malheureusement Jean sans Peur ne répondit pas à l'appel des assiégés. Il ne vint pas lui-même et n'envoya môme pas de chef qualifié pour une si grosse affaire, comme s'il était gêné par quelque pacte secret. Les Anglais eurent ainsi le loisir d'investir complètement la place, par terre au moyen d'un immense retranchement, par eau en bloquant la Seine en amont et en aval au moyen de leur flotte.

1(38 HISTOinE DE NOUMANDIE.

Un vieux prêtre, qui avait forcé les lignes anglaises, vint jusqu'à Paris auprès du roi crier le « grand haro » des Normands, c'est-à-dire l'appel suprême. Les Normands menaçaient, si on les laissait tomber aux mains du roi d'Angleterre, de devenir les pires ennemis du roi de France. Leur appel resta vain. Jean sans Peur fit de vagues promesses, s'avança même jusqu'à Pontoise, envoya une ambassade : tout cela ne servit de rien.

La ville n'avait rien à craindre d'un coup de force. Les Rouennais faisaient même des sorties et leurs cent canons creusaient des brèches dans les rangs anglais. Mais la famine commençait à sévir. Toutes les bêtes comestibles étaient mangées, et même les autres. Les vivres étaient hors de prix : un cheval se vendait 1.280 francs de notre monnaie, un chien de 48 à 96 francs, une souris 8 francs. Et ces chiffres doivent être au moins triplés pour correspondre à la valeur actuelle de l'aro-ent. Les bouches inutiles

furent chassées hors des murs ; le roi d'Angleterre refusa de les laisser passer : 12.000 femmes, enfants, vieillards, durent rester dans le fossé en décembre, vivant d'herbe gelée. Il fallait se rendre : 40.000 habitants avaient succombé.

Le 2 janvier 1419, une ambassade vint trouver le roi, mais refusa de rendre la ville à discrétion. Une sortie avait échoué, par la faute ou par la trahison du chef bourguignon. Gui le Bouteiller. Les habitants songèrent alors à s'ensevelir sous les ruines de leur cité. Prévenu de ce projet par la même voie, Henri V, qui voulait reprendre Rouen mais non le détruire, accorda une capitulation. La ville paierait une contribution de 300.000 écus

d'or, les habitants auraient la vie sauve mais se reconnaîtraient les sujets du roi d'Angleterre, neuf d'entre eux seraient livrés à sa merci. Henri V fit une entrée triomphale (19 janvier 1419) et permit aux victimes expiatoires de se racheter, sauf le brave Alain Blanchart, qui fut pendu et qui méritait mieux : « Je n'ai pas de bien, dit-il en allant au supplice, mais quand j'en aurais, je ne l'emploierais pas à empêcher un Anglais de se déshonorer. »

Le reste de la Normandie suivit le sort de Rouen. Le Château-Gaillard tint encore près d'un an, mais dut céder (9 décembre 1419) n'ayant plus de corde pour tirer l'eau du puits. Seul le Mont Saint-Michel demeura imprenable. La noblesse normande dut venir à Rouen rendre hommage à son nouveau suzerain. Beaucoup refusèrent et eurent leurs biens confisqués, comme la veuve du sire de la Roche- Guyon. Elle ne voulut ni reconnaître un roi étranger, ni épouser Gui le Bouteiller, de plus en plus suspect de trahison, qui ne rougit pas de recevoir des Anglais les domaines qu'elle n'avait pas consenti à lui apporter en dot.

La chute de Rouen et la perte totale de la Normandie amenèrent des essais de réconciliation entre Armagnacs et Bourguignons. Jean sans Peur, toujours partagé entre plusieurs desseins, avait d'abord cherché à s'entendre avec Henri V. Il lui offrait les conditions de la paix de Brétigny, c'est-à-dire le sud de la France, avec la Normandie en plus et la main de Catherine, fille de Charles VI. Une entrevue eut lieu à Pontoise, mais Henri V mit en avant de nouvelles exigences : « Beau cousin, dit-il à Jean sans Peur qui essayait de discuter.

sachez que nous aurons la fille de votre roi et le reste, ou que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume. »

Jean sans Peur se retourna vers les Armagnacs, dont le chef était le dauphin Charles, faible adolescent de seize ans, qui était soutenu par les provinces du centre et du bassin de la Loire. Les deux princes eurent une première entrevue à Pouilly, près de Melun, où ils parurent réconciliés. Mais Jean sans Peur continue à négocier sous main avec le roi d'Ang-leterre. Néanmoins une seconde entrevue a lieu au pont de Montereau sur l'Yonne. Elle tourne mal. Le dauphin reproche au duc sa duplicité, on en vient aux propos aigres et les compagnons du dauphin massacrent Jean sans Peur (10 septembre 1419). Ce meurtre, qui semble bien avoir été prémédité par l'entourage du dauphin, avait la prétention de venger celui du duc d'Orléans. C'est la France qui était frappée : « Voyez ce trou, disait plus tard un chartreux en montrant à François P"" le crâne de Jean sans Peur où une blessure était restée visible; c'est par là que les Anglais passèrent en France. »

En effet le parti bourguignon se jeta sans réserve dans les bras du roi d'Angleterre. L'Université et les bourgeois de Paris poussèrent à cette entente. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, commença par traiter en son nom personnel à Arras, puis les négociations se poursuivirent avec la reine Isabeau de Bavière et le fantôme de roi qu'était devenu Charles VI. Le traité définitif fut signé i\ Troyes (!21 mai 1420). Le roi d'Angleterre devait épouser la belle et gracieuse Catherine de France;

le dauphin était désavoué et traité de « soi-disant » dauphin ; le roi d'Angleterre est désigné comme héritier de Charles VI et en prend le titre avec le gouvernement immédiat du royaume. Il conserve naturellement, en attendant le reste, tout ce qu'il possède ou occupe déjà, y compris la Normandie. Le traité fut exécuté et communiqué à toute l'Europe. L'Université, le Parlement, les Etats Généraux lui jurèrent fidélité, et le roi d'Angleterre fit son entrée solennelle à Paris, aux côtés du roi de France (déc. 1420).

Le roi de Bourges. — Le sentiment national. — Jeanne d'Arc. — La réconciliation des Bourguignons et des Armagnacs. — La Normandie reconquise.

Après le traité de Troyes, le parti Armagnac devenait, sans avoir mérité cet honneur, le parti français. Le dauphin, quoique désavoué et mal entouré, conservait encore son autorité au sud de la Loire, et ses chefs de bandes tenaient campagne sur les. confins de la Normandie et de l'Ile-de-France. Henri V s'apprêtait à pousser une pointe vers le Nivernais lorsqu'il tomba malade et mourut inopinément. Il laissait pour héritier un enfant de quelques mois, Henri VI, lequel aura pour régent le duc de Bedford, frère d'Henri V (31 aoiît 1422). Quelques semaines plus tard, le pauvre roi fou, Charles VI, le suivait dans la tombe, et Henri VI était proclamé à Paris roi de France et d'Angleterre. La France du Midi reconnaissait le dauphin, i Charles VII, qui se trouvait alors au château de" Mehun-sur-Yèvre, près de Bourges, et que ses ennemis appellent par dérision le roi de Bourges.

La Normandie avait son organisation particulit^re depuis qu'elle avait été reprise par Henri V. File

était administrée par un conseil spécial et une chambre des comptes siégeant à Caen. C'est « l'Echiquier des Comptes », démembré de « l'Echiquier des Causes » resté à Rouen. A l'avènement d'Henri VI, il semblait que cette organisation à part n'eût plus ie raison d'être puisque le jeune roi était proclamé ï la fois roi de France et d'Angleterre. Néanmoins le régent maintint le conseil de Normandie. Il voulait se garder contre un retour de fortune et ne :)as lier la possession de la Normandie à la possession de la France. Du reste Henri V à son lit ie mort avait donné pour mot d'ordre à ses conseillers intimes de ne jamais abandonner la Nornandie. Le conseil de Normandie, sauf deux ou ;rois Anglais, n'était composé que de Normands 'alliés. Bedford tenait à ménager cette province susceptible : il respecta les vieilles institutions et îoutumes, fît remise aux Rouennais d'une partie le leur rançon, et fonda à Caen une Faculté de lroit(1432), qui fut complétée quelques années plus ;ard (1437-1439), malgré les réclamations de Ï'Uliversité de Paris. Enfin il renonça au système l'introduction de colons anglais, qui était odieux mx Normands et peu agréable aux Anglais, obligés ie vivre dans un milieu hostile.

Malheureusement Bedford ne peut assurer l'ordre ît la sécurité. Les bandes armées sont le fléau du 3ays. Les bandes d'Armagnacs dévastent ce que les mandes anglaises ont respecté. Même la Normandie, }ui est relativement favorisée, se dépeuple. Parout on a le spectacle d'églises effondrées, de couvents abandonnés, de villages en ruines que personne ne veui habiter ni reconstruire. Le pays de

Caux est infesté de loups. En parlant de Pontorson, un acte dit « la feue ville de Pontorson ». Et avec cela les impôts augmentent. Chaque année les Etats de Normandie sont convoqués pour voter de nouveaux subsides. Comme beaucoup de provinces ne peuvent plus rien payer, parce qu'elles n'ont plus rien, le fardeau retombe sur celles qui sont encore comparativement solvables, comme la Normandie.

La misère n'était pas moins grande dans les pays qui avaient reconnu Charles VII, et en outre l'administration y était plus chaotique. La cour du faible souverain était déchirée par les intrigues de ses favoris ; ses chefs militaires ne s'entendaient pas entre eux. Leurs jalousies amenèrent un désastre sous les murs de Verneuil (17 août 1424). Les Anglais, commandés par Bedford, s'étaient retranchés derrière une ceinture de pieux. Les Français attaquèrent à l'aveuglette, une partie ne suivit pas, une autre pilla les bagages de l'ennemi au lieu de le tourner. Ce fut un nouvel Azincourt. Les Français perdirent 7.000 hommes, la moitié de leur armée, et se retirèrent vers la Loire.

La guerre languit dès lors jusqu'au siège d'Orléans (1428). La ville, mollement bloquée par une faible armée anglaise, fut délivrée par Jeanne d'Arc^ la miraculeuse paysanne qui incarne le sentiment national, plus vivace chez le peuple constamment pillé par l'étranger que chez beaucoup de seigneurs pour qui la guerre est un métier plein d'attrait et de profit. Les soulèvements ruraux éclataient partout. En Normandie, il y a des guérillas dans toutes les forêts, et les pires «supplices ne

découragent personne. Le matin de la bataille de Verneuil, une partie du contingent normand avait déserté le camp anglais. Bien mieux, le bruit que les Français étaient vainqueurs ayant couru, les paysans se soulevèrent de toutes parts et massacrèrent les soldats anglais débandés au début de l'action. Cet état d'esprit explique l'enthousiasme soulevé par les succès de Jeanne d'Arc. Chaque étape, délivrance d'Orléans (8 mai 1429), victoire de Patay (18 juin), sacre du roi à Reims (17 juillet), avait un retentissement profond. En Normandie, on escomptait déjà l'entrée du roi Charles VII à Paris et à Rouen. Un pauvre musicien ambulant, Philippe le Cat, complota pour livrer Cherbourg aux Français. Il fut exécuté au moment du sacre.

Les choses n'allèrent pas si vite par l'inertie du roi et l'incohérence de son entourage. Jeanne n'est pas soutenue dans un coup de main sur Paris, et elle est prise l'année suivante à Compiègne, dans une sortie. Charles VII ne tenta rien pour la sauver, ne proposa ni rançon ni échange. Le peuple partout pria pour elle, la cour s'empressa de l'oublier.

Le procès de « la bonne Lorraine » eut lieu à Rouen. C'était un procès d'hérésie et de sorcellerie. Jeanne, prise à Compiègne, dans le diocèse de Beauvais, était justiciable de l'évêque de cette ville, Pierre Cauchon. 11 était réfugié à Rouen parce que la ville de Beauvais avait passé à Charles VII C'était un ambitieux sans scrupules, qui convoitait l'archevêché de Rouen alors vacant. Il avait été recteur de l'Université de Paris et très mêlé au mouvement cabochien. Il prit pour procureur général son grand vicaire, exilé comme lui, et pour asses-

seurs des ecclésiastiques parisiens et normands inféodés à la cause anglaise. Il s'agissait de détruire l'effet moral de l'œuvre de la Pucelle en l'attribuant à une influence diabolique. Le procès est conduit avec une mauvaise foi éclatante, mais avec un respect extérieur des règles canoniques. Cauchon était un* procédurier très expert. Jeanne d'Arc, malgré l'abattement d'une atroce captivité qui durait depuis près d'un an, malgré les conseils perfides que lui donnait son confesseur, un chanoine de Rouen nommé Loyseleur, malgré l'absence de tout secours humain, montra une fermeté et une présence d'esprit véritablement merveilleuses chez une villageoise ignorante de dix-neuf ans. Durant son séjour à la cour, elle avait pourtant appris à signer, peut-être même à lire et à écrire.

Elle avait été enfermée dans une des tours du vieux château de Philippe Auguste, qui n'est pas celle qui porte son nom. La « tour Jeanne d'Arc » était le donjon ; c'est là que le tribunal siégera dans la chapelle ou dans la salle du Parlement. Le cachot de Jeanne, à peine éclairé, occupait l'étage intermédiaire. Elle était étroitement enchaînée jour et nuit et gardée à vue. On avait même fait à son intention une cage de fer, mais il n'est pas prouvé qu'elle ait servi. Jeanne avait encore ses habits d'homme et comparut ainsi devant le tribunal. Le procès dura trois mois, du 21 février au 23 mai. Plusieurs des interrogatoires eurent lieu au secret, dans la prison même, en présence d'un petit nombre d'assesseurs. Du moins l'accusée ne fut pas mise à la torture, bien qu'elle en eût été menacée.

Proclamée hérétique, elle devait être brûlée vive

Le mont St-Miciiel nu XV*^ siècle. [Miniature du livre d'Iiriircs (lu duc de Serri/.) —

bl);iye f]e St-Wiindiillc.— Cathédrale de Coutances. {rhoi. siies et Mon. du r. c. t. PI. XI.

si elle ne rétractait pas ses prétendues erreurs. Elle céda momentanément ou fit mine de céder, au cours d'une suprême admonestation au cimetière Saint- Ouen, et fut condamnée àla prison perpétuelle (24 mai 1431). Les Anglais voulaient davantage. « Nous la rattraperons », dit Gauchon. On l'avait laissée aux mains des Anglais au lieu de la mettre en prison d'Eglise, comme elle y comptait. Trois jours plus tard, on la retrouva vêtue d'habits masculins, qu'on avait laissés exprès à sa portée, et elle déclara que « ses voix » lui avaient fait honte de sa faiblesse. Elle rétracta sa rétractation et fut brûlée vive sur la place du Vieux-Marché comme étant retombée dans son péché, c'est-à-dire comme « relapse ». Sa mort fut à la fois héroïque et touchante (30 mai 1431). Elle comprit en mourant, dit un historien contemporain, que ses voix, dont elle avait douté un moment, ne l'avaient pas trompée, mais que « la délivrance promise par elles c'était la mort » (Petit- Dutaillis). Elle arracha des larmes, même à ses juges: (( Ah! Rouen, s'écria-t-elle en montant sur le bûcher, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort. »

Ce furent plutôt les Anglais qui en souffrirent. Le supplice de Jeanne d'Arc ne releva pas leurs affaires. Malgré l'inaction de Charles VIÏ, la France se libère elle-même. La Normandie est en pleine fermentation. Dans le Perche, dans le Cotentin, c'est une vraie chasse aux « Godons », comme on appelait familièrement les Anglais. Même un nommé Bicarville, avec une centaine de compagnons, réussit un coup de main sur le château de Rouen. 11 fut

178 HISTOIRE DE NOHMANDIE,

massacré avec les siens, mais il eût suffi de peu pour que la ville fût prise. Bedford, ne sachant que faire pour arrêter cette « chouannerie » avant la lettre, donne ordre aux habitants de s'armer et de s'exercer au tir de l'arc le dimanche. Les soldats de profession, jaloux de ces miliciens rustiques, en massacrent quelques centaines. C'est le signal d'un véritable soulèvement. Une armée de 12.000 paysans commandée par un gentilhomme et un roturier, le sire de Marville et un certain Cantepie, vint assiéger Caen. Elle tomba dans une embuscade et fut à moitié détruite (1434). Une surprise sur Harfleur fut plus heureuse. Une troupe de 104 exilés, sous la conduite du sire de Grouchy, escalada les murs et reprit la place. Une cérémonie, dite la « fête des Cent-Ouatre », commémore encore chaque année cet exploit.

Rien de tout cela n'était décisif. Il fallait un fait nouveau pour que la balancevîntàpencher définitivement en faveur de l'un des deux belligérants. Ce fait nouveau va se produire à l'avantage de Charles Vil, c'est sa réconciliation avec le duc de Bourgogne. Philippe le Bon n'avait jamais beaucoup aimé les Anglais. Au siège d'Orléans, il avait rappelé ses troupes; il n'avait assisté ni aux funérailles d'Henri V ni au sacre d'Henri VI à Paris (1431). Sauf le serment qu'il avait fait de venger son père, il n'avait aucune raison de continuer une guerre qui ruinait la Bourgogne comme le reste de la France. Un congrès tenu à Arras sous la médiation du légat du pape ne put amener la paix entre la France et l'Angleterre, mais il amena du moins la réconciliation des Armagnacs et des Bourguignons (I4;>r)).

Charles VII désavoua le meurtre de Jean sans Peur, dispensa Philippe le Bon de tout hommage féodal, lui céda les forteresses de la Somme, moyennant quoi tous les Français se retrouvèrent unis contre l'étranger.

Le mécontentement fut extrême en Angleterre, mais la mort du duc de Bedford paralysa les effets de ce mécontentement. Le duc de Bedford mourut à Rouen et fut enterré dans la cathédrale, avant même la conclusion définitive du traité d'Arras. Un soulèvement populaire eut lieu presque aussitôt dans le pays de Caux. Les paysans conduits par un des. leurs, Le Caruyer, cliassèrent les Anglais de partout, sauf de Gaudebec. Dieppe même fut enlevée par surprise. Quelques troupes royales vinrent les rejoindre avec le brave La Hire, mais la mésintelligence se mit entre hommes d'armes et paysans, et les Anglais reprirent le dessus.

Il en fut à peu près de même dans le Val-de- Vire. Paysans et nobles firent cause commune pour courir sus aux Anglais. Ils sont commandés par un certain Boschier et quelques hobereaux. Des chansons populaires, mises sous le nom d'Olivier Basselin ou Bachelin, foulonnier près de Vire, célèbrent les exploits des compagnons du Val-de-Vire. C'est le même Basselin auquel on attribue faussement des chansons à boire ou « vaudevires » plus jeunes d'un siècle et demi. Les Anglais finirent pourtant par être vainqueurs à Saint-Sever, près de Vire, où périrent un millier de Normands et parmi eux peut-être Basselin lui-môme.

Il fut plus facile de chasser les Anglais de Paris. La ville était gouvernée par un quatuor peu sympa-

180 HISTOIRE DE NOHMAND1E.

thique où nous retrouvons Pierre Gauchon, devenu évoque de Lisieux. Elle est assiégée par le connétable llichemont, frère du duc de Bretagne. Un complot en ouvrit les portes (13 avril 143G). La garnison anglaise, réfugiée à la Bastille, obtint de se retirer et s'embarqua pour Rouen sous les huées de la foule. Charles VU lui-même se pique d'honneur; il prend part au siège de Montereau et fait son entrée triomphale à Paris (1437). Il ne restait guère aux Anglais que la Guyenne et la Normandie, cette dernière toujours frémissante. On en peut juger par les sentiments patriotiques qu'on trouve dans les œuvres d'Alain Chartier, secrétaire de Charles VII, qui est de Bayeux. Pour surveiller le Mont Saint-Michel, qui jamais n'avait pu être pris, les Anglais fondèrent Granville, mais le capitaine du Mont Saint-Michel, Louis d'Estouteville, s'empara de la nouvelle forteresse avant même qu'elle ne fût achevée. Bien plus, la ville d'Evreux est enlevée par surprise par un des chefs de bandes de Charles VII, Robert Floquet (1440). En outre les corsaires de Dieppe, que les Anglais n'avaient pu reconquérir, barraient l'estuaire de la Seine.

Une trêve (1444) ajourna le retour de la Normandie à la France, qui dès lors apparaissait comme inévitable, mais l'épuisement général ne permettait guère de continuer une guerre qui ne profitait qu'aux bandes qu'on appelait les Ecorcheurs. Tout le pays retournait au désert et à la sauvagerie. Les malandrins eux-mêmes ne trouvaient plus à y vivre. La dépopulation était etl'rayante. Dans le diocèse de Rouen, nous voyons que la population de 221 paroisses est tombée de 14.992 âmes à 5.970

depuis le début de la guerre. Dans le Gotentin on cite une terre, celle de la Roche-Tesson, qui de 80 habitants est tombée à « trois pauvres hommes », Et la Normandie n'est pas particulièrement à plaindre. Croirait-on que la ville de Limoges n'a plus en 1435 que cinq habitants?

La trêve n'avait rien résolu, mais avait montré combien les Anglais avaient rabattu de leurs prétentions. Il n'était plus question de la couronne de France. Henri VI demandait seulement la Guyenne et la Normandie en toute souveraineté. On les lui refusa. Il se contenta d'épouser Marguerite d'Anjou, qui était de la famille royale, mais qui n'apportait en dot que de vaines prétentions sur le royaume de... Majorque. Cette trêve signée en 1444 pour deux ans se prolongea, de prorogation en prorogation, jusqu'en 1449, tellement des deux côtés on en avait besoin.

Ce délai fut employé par Charles VII à réorganiser l'armée et à débarrasser la France des Ecorcheurs. Une amnistie générale permit à beaucoup d'entre eux de reprendre un métier dans leur pays; les autres entrèrent dans l'armée nouvelle, composée de compagnies d'ordonnance régulièrement payées et dont les capitaines étaient nommés par le roi. L'infanterie formée de francs archers de village ou de milices communales resta médiocre, faute d'exercice, mais l'artillerie des frères Bureau n'avait pas d'égale. Au contraire en Angleterre tout se désorganise. Le roi Henri VI, lettré, dévot et pacifique, n'a aucune fermeté. Il a du reste l'esprit faible de son grand-père Charles VI. La reine Marguerite d'Anjou a toutes les qualités qui manquent

à son époux, mais elle est détestée comme Française et on ne lui pardonne pas d'avoir fait rendre à son père, René d'Anjou, le Maine et l'Anjou occupés depuis un quart de siècle par l'Angleterre.

Quand la guerre recommencera par la faute des Anglais qui avaient enlevé Fougères par surprise, la partie ne sera plus égale. Tout l'effort des Français se porte sur la Normandie. Pont-de-l' Arche est enlevé dès le mois de mai 1449. La province ne pouvait ni ne voulait se défendre. Les places étaient dégarnies, le trésor vide, et les Etats s'enhardissaient à refuser les subsides qu'on leur demandait. La conquête se fit en un an (août 1449aoùt 1450). Il n'y avait presque plus d'Anglais dans la province et une amnistie générale était promise aux « Français reniés », c'est-à-dire à ceux qui avaient servi les Anglais.

Les soldats français, bien payés et bien disciplinés, grâce aux 40.000 écus prêtés par Jacques Cœur, n'étaient plus reconnaissables. Ils furent accueillis en libérateurs. Au contraire les Anglais, se sentant perdus, se permettent tous les excès. Us n'osent pas affronter la bataille et se confinent dans les villes où ils ne peuvent tenir contre les nouveaux canons. Le connétable Richemont et son neveu le duc de Bretagne enlevèrent le Cotentin en deux mois. Pendant ce temps, le fameux bâtard d'Orléans, Dunois, occupait la Haute-Normandie, qui était un peu son pays, car il avait pour mère une « dame » de Cany, et il recevra comme récompense le comté de Longueville, comme 1 avaient reçu avant lui du Gueselin et La Hire. Rouen se délivra lui-même. Les bourgeois traitèrent avec le roi. Les Anglais

furent assiégés dans le château, bombardés, et durent se rendre (29 oct. 1449). Le gouverneur, Somerset, se retira à Caen et Charles VII fit son entrée triomphale dans la vieille capitale normande le 10 novembre. La cour l'avait suivi, et Agnès Sorel. la « dame de Beauté », mourut au château d'Anneville, près de Jumièges, au cours de ce voyage.

Ces mauvaises nouvelles provoquèrent en Angleterre des troubles, précurseurs de la terrible Guerre des Deux Roses. Suffolk, le favori du roi, fut tué. Pourtant un dernier effort fut tenté. Une armée anglaise, commandée par Kyriel, débarqua à Cherbourg, le dernier port normand qui fût encore à l'Angleterre, prit Valognes, traversa le Cotentin, franchit la Vire, et se dirigea sur Bayeux. Elle fut arrêtée au passage près de Formigny (15 avril 1450) par le comte de Clermont. Les Anglais, fidèles à leur vieille tactique, s'étaient retranchés derrière une palissade de pieux. En arrière ils étaient couverts par un ruisseau. Une première attaque échoua. Alors les deux couleuvrines du génois Giribault, maître de l'artillerie, qui avait inventé une sorte d'affût mobile, ouvrirent le feu sur les Anglais. Ceux-ci réussirent à s'en emparer, mais ne purent les garder. Au moment critique, l'armée du connétable Richemont, qui prit les Anglais à revers, décida de la victoire. La bataille fut livrée en réalité sur le territoire d'Aignerville, où le souvenir en est resté dans les dénominations locales : Pré-aux-Anglais, Pièce-aux-Anglais, Tombeau-aux-Anglais. On a même retrouvé dernièrement (1905) dans un fossé du Pré-aux-Anglais un fer de pique avec un squelette d'homme et un de cheval. Les Anglais

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perdirent 3.774 hommes et 1.200 prisonniers, dont leur général, chill'res considérables pour l'époque. Les Français étaient presque indemnes; ils n'avouent qu'une douzaine de morts. Les Anglais furent enterrés dans quatorze fosses : on a retrouvé plusieurs de ces ossuaires, un notamment au bout du jardin de l'école d'Aignervillc.

L'Angleterre ne pouvait renouveler un pareil effort. Somerset capitule à Gaen devant les terribles effets de l'artillerie et regagne l'Angleterre. Tout le reste suit. Cherbourg, qui se rendit la dernière, fut bombardée de la grève par les frères Bureau. Les batteries étaient submergées à chaque marée, mais les canons avaient des gaines de cuir. On a retrouvé la trace de ces batteries en creusant le port (1739). La Normandie, cette fois, était française pour toujours. La conquête de la Guyenne fut plus difficile : tout était cependant fini en 1453 et les Anglais ne conservaient sur le continent que la place de Calais. La réhabilitation de Jeanne d'Arc, qui fut solennellement proclamée dans le palais archiépiscopal de Rouen (7 juillet 1456) après un long procès de revision, achevait d'effacer les douloureux souvenirs du passé. Du reste les antiques privilèges de la province furent maintenus, la Charte aux Normands fut conlirmée (1458), et le travail de relèvement du pays commença aussitôt. Il est à noter que cette interminable Guerre de Cent Ans finissait sans qu'aucun traité en eût marqué le terme. Elle finit faute de combattants.

Cette longue période de destruction n'a pu laisser beaucoup de monuments. On a plus détruit que construit pendant ce siècle. Le monument le plus

remarquable du xiv" siècle normand, un des chefsd'œuvre classique de Tarchitecture gothique, l'église Saint-Oiien de Rouen, était à peu près terminée lorsque commença la guerre de Cent Ans, Elle date de 1318-1338. 11 en est de même de la belle tour de Saint-Pierre de Caen. Mais tous les monuments, anciens ou récents, menaçaient ruine au commencement du xv^ siècle, faute d'entretien. On n'attendit même pas la fin de la guerre et l'expulsion des Anglais pour se mettre à l'œuvre de réparation. Alexandre de Berneval refait, à partir de 1419, la nef de Saint-Ouen dans le style primitif. Jean Salvart répare le chœur de la cathédrale, et un architecte venu de Paris, Jean Robin, commence en 1433 l'église Saint-Maclou pour remplacer celle qui venait de s'écrouler. Ici apparaît et triomphe le gothique flamboyant, de môme qu'au porche de l'église de Louviers. Dans un autre ordre d'idées il convient de citer, comme œuvres du xiv" siècle, l'aqueduc de Coutances, qui prouve la persistance de la tradition romaine, et la fontaine de Saint-Marcouf (Manche) avec arcades.

De Louis XI à François I^''. — Le commerce. — Part des Normands dans les découvertes maritimes. - Dieppe. — Fondation du Havre. — La Renaissance.

La Normandie, en entrant dans l'unité française, ne perd pas son originalité ni son activité propre. L'unité n'est pas l'uniformité. Au contraire, l'esprit français est fait de la combinaison harmonieuse des caractères provinciaux. « L'unité d'une nation, dit un historien normand contemporain, M. Gabriel Monod, n'est pas celle d'un amas de grains de sable, tous égaux, tous semblables, et qu'un coup de vent emporte, mais celle d'un corps vivant où chaque organe doit jouer son rôle original, accomplir ses fonctions particulières, en se subordonnant à l'ensemble mais sans se sacrifier à lui. » Les Normands ont toujours conservé le goût des entreprises tempéré par le sens pratique. Aucun peuple n'a su mieux réagir contre la mauvaise fortune et profiter de la bonne.

On s'en aperçut tout de suite. Nulle part les désastres de la Guerre de Cent Ans ne furent réparés plus vite qu'en Normandie. Les bandes de malan-

drins, de gueux, de bohémiens, qui traînaient partout, y sont moins nombreuses qu'ailleurs et vite découragées. La petite propriété est déjà très répandue. Les salaires agricoles étant très élevés vu la rareté de la population, les grandes propriétés ont avantage à se morceler en petites exploitations où chacun travaille pour soi. Le Normand est d'ailleurs individualiste de son naturel. On commence à s'intéresser à la culture du pommier. Nous voyons par les comptes de l'abbaye de Valmont, près de Fécamp, que la bière était encore la boisson ordinaire des religieux vers 1500; néanmoins le prieur fait greffer et éplucher « les pommiers de l'enclos et du dehors ».

L'industrie, quoique bien entravée par les privilèges des corporations, reprend de l'importance. Les mines de fer et les forges de Normandie, k les ferrières », comme on les appelle, sont connues. Les draps, surtout ceux de Louviers, sont très réputés. « Louviers, dit Froissart au commencement de la Guerre de Cent Ans, était une des villes de Normandie où l'on faisait la plus grande plenté (quantité) de draperie, et était grosse, riche et marchande. » Elle le redevient. La navigation fluviale est encouragée par la suppression de nombreux péages abusivement créés à la faveur des troubles; la vieille querelle pour la navigation de la Seine entre les armateurs de Paris et ceux de Rouen est tranchée par la liberté donnée aux uns et aux autres d'en user concurremment, des travaux d'approfondissement sont môme entrepris dans la rivière d'Eure dès la fin du règne de Charles VIL

Sous le règne de Louis XI, la Normandie fut

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