CHAPITRE m
Ba^M.
Le mot de Saga signifie « ce qui se dit, se raconte », et s'appliqae spécialement h un long récit. Dans le Nord, en Islande surtout, où l'on est éloigné du mouvement des grands états, et où le présent n'offre pas un aliment bien vif à la curiosité du peuple, on aime passionnément les souvenirs des temps passés, fussent-ils mé* lés de beaucoup de fables. Peut-être même les aime-t-on précisément à cause de cette teinte fabuleuse. Ce goût était bien plus général en* core dans le moyen-âge , avant que l'imprimerie fût inventée , et lorsqu on^ avait moins de
8àGA8.
distractions et de divertissemens qu'aujourd'hui. D'ailleurs» les veillées de Thirer soat longues dans le Nord , et le froid contraint les habitans à se tenir près du feu. Entendre conter ou réciter est un amusement d'autant plus grand , qu'il n'exclut point les travaux manuels paisibles. Aussi apprécie-t*on beaucoup un bon conteur^ et le savant, dans ce pays, est celui qui sait un grand nombre de traditions anciennes, et qui les expose avec intérêt. La langue islandaise a des constructions simples, des phrases courtes, un style sans art et sans ornement. Il était moins difficile de cootev dans ce langage que dans une langue perfecr tionnée. Lé Ion de la conversation ordinaire tufisait pour cela, et, en dialoguant une partie du récit, on y donnait du mouvement, on réveillait l'attention de l'auditoire.
La vérité n'était pas la première condition de ce genre de composition ; cep^idant, on aimait à entendre les hauts fisiks destaneétres et les événemens qui s'étaient passés sous les règnes des
xav INTRODUCTION.
rois qui avaient acquis un nom dans la mémoire du peuple. On devait avoir beaucoup d'indulgence pour les traditions des temps reculés^ qu'on n'avait, d'ailleurs^ aucun moyen de rectifier, et on devait garder quelque sévérité pour la narration des faits dont on avait été témoin , ou qui vivaient encore dans le souvenir de la génération présente.
Pour se mettre en possession des Sagas qui charmaient les auditeurs , on les transcrivait , peut-être long-temps après qu'elles avaient été composées. Quand on les fixait par écrit, elles avaient probablement subi bien des altérations^ comme tout ce qui se conserve par la voie orale chez le peuplé. Les nonis se défigurent , les dates se confondent , les faits changent de circonstances ou se transposent d'un personnage à un autre. Dans les copies même qu'on en fait par écrit , ces altérations ont lieu ^ quoique •moins fréquemment.
On possède , dans la littérature du Nord , plus d'une centaine de Sagas. Les unes ont un carac-
SAGAS. SCT
tère historique, et peuvent être regardées comme les chroniques du pays ; tout n'y est pas vérité , mais, du moins, on a cherché à y exposer des événemens publics et réels. D'autres sont de purs romans , ou des exploits fabuleux de personnages qui ont existé , ou des événemens arrivés à des familles. Les Scandinaves sont plus riches en traditions écrites que .beaucoup d'autres peuples. Aussi sommes-nous k même de juger parfaitement de leur génie littéraire , daus 1« temps où ils ne connaissaient guère la litté* rature des anciens ni celle de leurs contemporains, à moins que ce ne fussent quelques traditions des Allemands , qui leur étaient par* venues de bonne heure.
On a trouvé , de nos jours , quelque difficulté à séparer les Sagas vraies d'avec les Sagas fabu«* leuses; on aprëféré lesclassersuivant les paysdont elles s'occupent. Car, quoique elles soient toutes composées en Islande, il y en a pourtant plusieurs dont les héros sont norwégiens, et agissent sur le continent de la Scandinavie. Si Ton n'avait
XC^f INTRODUCTION.
pas ces Sagas , on ne saurait que peu de chose de ce qui s'est passé dans le Nord de TEurope , pendant les temps où il n y avait pas encore de moines pour écrire leurs sèche» annales.
Celles que Snorro a recueillies , dans son grand ouvrage intitulé Heimslringla', tiennent lieu d'histoire.
' Il faudrait plus d'espace que jnous ne poi^vons
^n réserver ici^ pour parler en détail de tant
de Sagas remarquables pour l'histoire d9smçeurS|
de» usages,' des idées religieuses , du gourer*
nement et des arts dans ïs Nord , ou 'întérea^
santés par les aventures qu'elles retrftceal-
Cependant, nouspouvonsdire au moins quelf{ue9
mots des principales compositions de ce genre#
De ce nombre est la Frithiofs-saga ; dont le
héros; FrithioF, parait avoir réellement etiaté
iau sixième ou septième ^ècle. Ses. ai^nturef
romanesques ont paru assez, intéresaantes aux
poètes modernes , pour les bnga^or à les reyétir
d'une forme nouvelle* Une Saga non moiiis
;aventuriài)e.^ est celle qui cac<M:)te l4s hautft
&itf dé Rngnar , aumommé LodGbrok , c'est»
à-dire « à là culotte de peau Teloe » » et ceux et 8M fils. Il ft existé un hétos de ee nom» mais sàreuient sa TÎe n'a pas ressemblé à ce roman; et il n'a probaUement pas eu une moet aussi teagique que le kérm de la Saga.
Ragoar-Lodbrok était , suivant la tradBtkm , un roi de Daneusaik qui s'était rendu redmit»> ble par ses expéditions maritimes dans la mer Baltique y sur les c6tes d'Angleterre , d'Ecosse , de Flandre , etc. Daua une de ces expéditions , étant arrÎTé en Gntbie , il lût un cliâteau dans lequel était enfennée une belle prmeesse; mais ee château était gardé par un gros serpent que persmme b nsait attaquer , quelque ewrie qu'on eât d^aborder U princesse , nommée TbtMra , que son père , le prince Hervœd , promettait à qmconque ki délirrerailu Aagnareutk cenrage de tenter l'av«tttnre. Malgré la peur de ses oompognons» il attaqua bardiment Vani* mal monstrueux et le vainquit. Son» vèlewent ¥^ le peéservtt , à ce qu!il pwalt ;, des ippr-
xcvm INinROBCCTION.
sures et du venin. Il se fraya , par sa victoire , Feutrée du château , et épousa la belle Thora. Il eut avec elle deux fils ; mais son bonheur ne dura pas long-temps : Thora lui fut enlevée par une mort prématurée. Plein de désespoir d'avQir perdu celle qu'il chérissaiit » Ragnar se jeta de nouveau dans les hasards des combats et des courses maritinies , et montra plus d'amdace que jamais.
La fille, d'un roi de Suède ^ nommée Inge-^ burge y conçut de l'amour pour lui ; mais Bagnar la dédaigna^ Dans une de ses excursions aventureuses, ce héros farouche débarqua auprès d'un promontoire, en Norwége. Il y vit une jeune fille d'une beauté admirable qui gardait des chèvres. Elle se nommait Kmke, mot qui signifie u pie ». Devenu tou*-.à-coup éperdûment amoureux, Bagnar oublia Thora; 'oubliant aussi que Krake n'était qu'une chevrière, il l'emmena en D^nn.emark, et la prit pour femme.
La princesse suédoises , irritée ide se voir
SAGAS. xax
dédai<ynée pour une paysanne • suscita des guerres à Ragnar ; mais son courage et celui de ses ûh le tirèrent de tous les périls. Il revint victorieux dans ses foyers , et son bonheur devint encore plus parfait^ quand Krake lui révéla son illustre origine > qu'elle avait cachée aiipara- Tant sous Textérieùr d'une gardienne de chèvres. Elle s'appelait Aslœg , ou « lumière dés Ases » , et descendait de Brunhilde et de Sigurd , vainqueur de Fafnet* , célèbres tous deux par les chants de l'Edda et par les Sagas en prose.
De ce second mariage Ragnar eut encore cinq fils , dont l'un fut le fameux Biœrn, Gôte- ' de-Fer > que célèbrent aussi les annales des Francs.
Ragnar chercha de nouveaux combats et une nouvelle gloire. Il voulut conquérir l'Angleterre. En vain Aslœg fit des efforts pour le détourner de ce projet : le héros ne vit que le trône d'Angleterre. -Sa femme lui donna un vêtement enchanté , qui devait le préserver des dangers. Ragnav partît avec ses dçux vais-
f INTmOpVCTIOIl.
le^ux, ^Ihis, ayant fait naqfrag^^ il gagna Kt côte avec une poignée d'homoie^. Il n'en vou-^ lut pas moins s'attaquer au roi de NarthuBobep^ land , nommé Ella. Bientôt il eut lieu de s'en repentir. Ella fit marcher ses troupes contre lui» Ragimr tomba en leur pouvoir , et^ dépouillé de $oii vêtement enchanté» le téméraîre, qui ççiçha Aoigiieusement son noni , fut jeté daus le fond d'une toiir remplie de aerpens et de vipères, qui le mirent à mort au milieu d'afireux tourv mens. C'est dans ce supplice qu'il chanta , dit-on» ces strophes belliqueuses dont il sera parlé à l'occasion des pdésies Scandinaves. Ses fik vinrent» dans la suite» venger s« mort» et firent subir à Ella un supplice affreux.
. BajfrJLraie est encore un des héros qui pacais^nt avoir acquis» de bonne heure» uoft iéputation populaiive danc» le Nord» et la Sfign qui l|^i est consacrée » quqique ^e np s>oit.que du quatorzième ^ikoh, parait être fqndée aw
des chants anciens.
Dans U Votsungu-sagOy c'est une race, entière «
iAGAI. <l
cette ^es y<iit)mtigiies 9 qui pftMé $aii9 le» jretuc du leéteuf , ainsi que les exploits du fameux Si^nl, ôôniia , daM les i^mans allemands do moyen- Age > bous le nùm de 8igfried-le-€ernu ; la iDdrl d'Aile ou Attila; enfin, les derniers de la raee de Guikungues, figurent également dans cette Saga romanesque*
La Heh^arar-sùga raconte les aventures de Herrar, fille d^Angantyr/et contient des épN •odea infére^saM. On la croit composée dam ded temps peu anciens , d'après des chants et des traditions beàuc<>up ]4us vieilles. Dans sa forme actuelle, cette Sf9^ ne date peut-être que du quatortième ^ècle ; mais le fond peut bieii avoir quelques siècles de plus«
DaM la Nkdê'Sùga , nous troturoiis les aveiktiares de deut amis, Gunnai' et Nid , et de leun^ enfans;' les ^œtirs des temps anciens y éont bien peintes, et le style pasise pour très pur. Aussi P.-E. MuUer ' en attribcie^t-il la rédac^ tîon à Sflemund même.
^JXNii^ - I iri t 1*1**— feÉfaMhifc^h.i*«.J*—J»^»*.ai^iix*^>«^»i<i*
* Vojcs U Bièiiothéque des Sagos » piiUUs fir otC aatour.
eu INTRODUGTiON.
Un autre héros ^ le scâlde Eigil ^ second Uly qui parcourt les pays du Nord , çst le su^et 4^, la SagU qui> d'après lui, soppçUe£^.5-^q^a^, et qui mérite d'être remarquée ^ par les traiÇSt de mœurs qu on y trouve. Eigil porte pla^tg au roi contre son beau-frère Bergaumund > qui retient l'héritage paternel de sa fempae*^ En conséquence, trois district» envoient chacun douze jurés ou juges , à »un thing o\x assem-blée judiciaijre ^ pour prononcer d^ns cette cause *. Au milieu d'une vaste plaine ^ on trace: lail, grand cercle, pour Fenceinte du tribunal, ^ on le marque par des branches de noisetier, unies par des cojfidons q^i sont réputés sacrés*. Les deux parties se rendent , avec une • suite nombreuse, au lieu où doit se prononcer le jugement ^ et les deux plaideurs entrent dao» l'enceinte^ pii spnt a^is les trente-six jurés. Ber^ gaumund , accusé de retenir l'héritage de sg j^œur , se défend, en disant que la femme d'fagi^ est fille d'une esclave , et, par conséquent, née hors du maridge légitime et non apte à héri-
SA.6A8. . . cm
ter de son père. Cependant Arinbicem , qui avait accompagné le Scalde au thing, produit douise témoins^, pour prouver que la femme d'Eîgil est d'une naissance légitime.
Après les plaidoiries et les interrogatoires ^ les jurés s'apprêtent à prononcer le jugement, lorsque la reine Gunhilde^ prévoyant que soa protégé Bergaumund perdra le procès- , fait couper les eordons de Tenceinte » et force les jurés à lever la séance. Ëîgîl propose alors à son adversaire le holm^ang j ou le duel dans une petite ile solitaire. Le roi Eric se fâche de la persévérance d'Ëigil à réclamer son droit. Ses gens n'ont pas d'armes y parce qu'au thing on ne se présente pas armé. Il n'en fait pas moins poursuivre Eigil. Celui-ci se sauve dans un bateau^ en tuant un des gens. du roi. Il est proscrit et obligé d'errer à l'aventure , dans une barque montée par trente hommes. Il aborde en secret sur les côtes de Norwége , surprend son ennemi Bergaumund ; le tue^ ainsi que le jeune fils du roi ^ pour se venger de sa proscription.
ay INTMPDGTION.
ÀTant de se rembarquer ^ il dresse une tète <1« (^▼nl sur une perche, et maudit le roî Erie et k reine Gunhilde ; frais, toaroast la tète de cheval vers la Hortré^ , il maudit également les habîtans , et £N*ofee le vceu xfo'ils soient tous errans et (ugitîfiei, însqii'à oe «pi'iis aient chaasé la famille royale*
Il fixe la lète de cheval^ &wc la peipche» dans la fente d'un rocher , et se rend ensuite est Islande ; au bout d'un an , ennuyé de cetbe vie paisible , il veut se Iransporler en Angletem aupvès du roi Adelstan; mais» faisant naufrage^ îi est jeté à )a cète eeptentrîoftale de cette ile. Là» il apprend que son ennemi, le roi Eric , ayant été chassé de la Norwége , a élé invasti par le roi d'An^letenre du ' Norlhumberknd^ et qu'il réwle dans le voisini^e. Iss d'enner de payç en pays , il va trouver Eric, se jette à Ses pieds , et demande à se réconcilier avec. lui.
Mai» Eric lai déplace que la reine veut absQiument sa mort. Le supplice est différé seule-
BàfiAS. or
ment jusqu'au leudemain* Ou conMtUe è Eigil die cherchep k fléchir le roi par un chant , puia» <|tt'il est Scalde. Eigil compose, en effet» une suite de vers à la louange du roi , et les récite le len* demain deirant le prince. Ce chant a pour titre
HœfudJausn^ ou « le rachat de la tète ». Cependant sa vie n'aurait peut-être paa été sauvée , si son fidèle ami Ariobioem , qui avait suivi Eric en Angleterre 9 n avait pris chaudement son parti : l'exilé obtint enfin la permission de par-* tir sain et sauf.
Jje Scalde retourna donc dans sa patrie. De nouvelles infortunes l'y poursuivirent: à peine de retour dans ses foyers ,. A perdit successive^ ment ses deux Sis. L'i^é fit naufrage sur la ciVte , auprès de la terre d'Eigil. Celui-ci trouva le corps de son bien-«imé , que les flots avaient jeté sur la plage. Il ouvrit la tombe de son père Skaiagrim , et y déposa son fils Baudvar. Puis , émnt rentré chez lui ^ il résolut de mourir, ne pouvant plus supporter les ennuis de la vie. U s'eitferma, passa trois jours et trois nuits sans