‹ Histoire de Normandie: depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquêteChapitre 18 sur 82 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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Dans la littérature àa Nord , comme ailleurs, a poésie est ' presque aussi anciemie l[ue la prose : ce que Ton jugeait digne de conserver , ce que Ton imprimait dans la mémoire, ce que Jt^on transmettait à la postérité , c^était y tantôt de la prose , . tantôt de la poésie , mais de la poésie extrêmement concise , dénuée d^art , de précautions oratoires, d'omemené raflmés. Des ners rades et simples comme la langue du Nord» d'un mètre très court, rassemblés ea sArophes également peu alongées , servaient à conserver les traits historiques , les épisodes de la mythologie y les aventures romanesques* Oa le^ em-

POÉSIE IStAroAISB , SGALDBS. czra

ployait encore aux enchantemens, qui jouaient un grand rôle dans la religion du Nord.

Un langage aussi imparfait que celui de la poésie scandinare ne pouvait créer de grandes beautés. Il ne faut jamais comparer ce langage poétique k la poésie des langues modernes , perfectionnée par une longue civilisation, k cette poésie dont les auteurs ont appris leur art dans vne foule de chefs-d'œuvre classiques, et se sont inspirés de la poésie de tant d'antres peuples anciens et modernes. Les Scandinaves étaient privés de toutes ces ressources; ils ne connaissaient que ce que le Nord avait produit; ils n'exprimaient que ce qu'ils sentaient, et ils le disaient dans le pauvre langage qui était k leur disposition. Beaucoup de ces poésies étaient, d'ailleurs, des improvisations , par conséquent fruit des sensations du moment, récitées devant un auditoire non lettré , et plus attentif au fond qu'à la forme àes poésies. Les' hommes qui possédaient cet art de composer et de réciter des vers > jouissaient de la considération

GXIY INTRODUCTION.

publique: ib étaieut les sages de la nation* Souvent les héros unissaient à la réputation acquise par leurs exploits , celle d'être de bons poètes. On cite un grand nombre de guerrie»

du Nord^ comme ayant composé et chanté des morceaux poétiques. Quand les rois de Norwége eurent conquis la souveraineté sur tout le royaume , ils eurent à leur cour des hommes versés dans cet art de faire des Vers, dans cette science des Scàldes : les poètes étaient , selon l'expression d'un auteur islandais, les plus considérés de leurs courtisans.

Quelque barbare que l'on fût d'ailleurs , on était sensible au charme de la poésie, et on rendait hommage au génie qui se' manifestait par des tirades versifiées. Les passions mêmes s'exprimaient dans ce langage. Dans l'Edda^ nous voyons les dieux, les valas, les hommes s^entretenir en vers ; les oracles sont poétiques comme les enchantemens. On trouvait naturel d'employer la poésie dans les momens les plus critiques de la vie , lorsque les périls exaltent

POÉSIB ISLANDAISE , SCALDBS. cxv

rimagination et élèvent même le langage. Un des échantillons les plus frappans de ce langage exalté nous est conservé dans le fameux Krahtmal^ ou chant de Lodbrok, dont on trouvera la traduction à la fin de cette introduction. Pendant long-temps ce chant, qui respire la soif du carnage et la joie de la vengeance, comme les peuples barbares doivent les ressentir, a passé pour avoir été composé par Bagnar-Lodbrok lui-même , au moment où , jeté dans le fond d'une tour ou d'un fossé, il était tué par le venin des serpens. On ne trouvait nullement extraordinaire qu'un homme près de succomber à la vengeance d'un ennemi > composât cette longue élégie guerrière. Le fréquent retour des mêmes idées , surtout la mention si souvent renouvelée du sang versé , des victimes immolées , des cadavres abandonnés aux oiseaux de proie, paraissait naturel dans le désordre de l'imagination d'un guerrier livré aux tourmens les plus affreux.

Cependant , quand la critique a examiaé ce

CXM INTRODUCTION.

monument étrange de la littérature scandi* nave, elle a trouvé que ce ne pouvait être lœuvre d'un homme qui expire dans un fossé au milieu des serpens. Par qui ces féroces soupirs auraient-ils été si scrupuleusement recueillis? Ragnar^Lodbrok aurait-il pu se servir , dans un moment semblable » de toutes ces métaphores qui annoncent une grande étude de la mythologie d'alors? Est-ce au moment où l'on sent déjà les vipères au cœur, que Ton songe à désigner le vaisseau sous la paraphrase des chevaux de Hefler , dieu marin, la mer sous celle des plaines des oiseaux aquatiques^ les flèches sous la circonlocution des vierges enchanteresses de la c (ïrde ? On a donc supposé , avec plus de raison, que le Krakumal a été composé dans la suite par un Scalde habile. D'autres ont présumé que la première partie était le chant de guerre des compagnons de Lodbrok, et que le reste a été ajouté après sa mort, suivant les traditions qu'on avait de son supplice. Le refrain de toutes les strophes annonce,

POÉSIE ISLANDAISE^ 8CALDBS. cxtii

en effet, que le Krakumal, ou du moins le commencement de chaque strophe , se chantait en chœur.

L'âge véritable de ce poème est donc incertain; lesopimons varient^ à cet égards du dixième au quatorûème siècle» Quoi qu'il en soit, ce poème est tout-à^fait dans l'esprit des anciennes poésies Scandinaves , et conforme au génie des vieux Scaldes. Il est naturel qu'un guerrier prêt à mourir se réjouisse de boire bientôt, avec ses compagnons , au Valhalla, de la bière dans des cornes de bœuf.

On conserve, en Islande , un ancien air sur lequel se chante le Krakumal : c'est un monument curieux de la vieille musique Scandinave. On l'a noté et reproduit. plusieurs fois.

Un chant semblable est celui que Eigil , prisounier du roi Eric , composa dans le silence de la nuit, pour obtenir sa liberté, comme nous l'avons dit plus haut. Le prisonnier rappelle les combats du prince , sa bravoure ; il décrit, comme Ragnar-Lodbrok , les armes qui

cxvm INTRODUCTION.

s'entrechoquent et se rompent , le sang qui coule , les cadavres dont le champ de bataille est jonché , et qui deviennent la proie des oiseaux carnassiers. Le même refrain se répète presque comme dans le Krakumal/ pour exprimer le bruit des armes et donner plus d'efifet au chant.

Dans ce poème aussi , les métaphores abon-dent , et ont besoin d'un commentaire , ou au moins d'une profonde connaissance du langage mythique des poètes Scandinaves , pour être bien comprises. Ce chant s'appelle le Hosfud^lausn , ou « le rachat de la tête » , parce que le prisonnier racheta , par cet éloge des exploits du roi Eric^ la vie qu'il était condamné à perdre y d 'après les ordres de ce prince son ennemi. Suivant VEîgUs^saga , oii ce chant est intercalé , Eric relâcha Eigil > mais en lui signifiant ' la défense de jamais se présenter sous ses yeux.

Dans la même Saga d'Eigil/ on trouve un autre poème , celui que le héros composa lors-

BOÉSIE ISLANDAISE^ 8CALDBS. acn

que , après la mort de son fils qui avait péri sur mer , il s'enferma pour se plonger tout entier dans sa douleur et mourir. Sa fille, qui s'était enfermée avec lui , l'engagea à suspendre sa résolution jusqu'à ce qu'il eût composé des Ters sur le malheur , cause de son affliction; elle.s'ofirait à marquer, sur une baguette, toute son improvisation. Quoique peu disposé à composer des vers , Eigil céda au désir de sa fille , et probablement à ses propres inclinations , et composa les vingt-quatre strophes du poème de Sonar4orrék, ou « la perte du fils. » — « Rana (déesse delà mer), dit-il, m'a blessé grièvement ; je suis privé de mes amis chéris ; la mer a déchiré les liens qui m'unissaient à mes enfans ; elle a brisé le fil qui nnus entrelaçait. Ah ! si je pouvais venger mon malheur par le glaive, le dieu de la mer (iËgir) aurait un mauvais avenir ; si je pouvais attaquer l'orage , frère de l'Océan , sur-le-champ je lui présenterais le combat. Mais je n'ai pas assez de force contre celui qui dévore les vaisseaux, et le peu-

cxx INTRODOCTION.

pie est témoin de l'impuissance du Tieillard* Hélas ^ la mer m'a enlevé beaucoup. Qu'il est amer de peindre la destinée de ceux qui nouî& sont chers !... Mon fils avait peu l'esprit du paysan; il serait devenu un guerrier, si la main d'Odin ne l'eût touché. Toujours il respectait la décision du père , lors même que tout le peuple pensait autrement. Toujours il a été mon appui sous iç toit paternel : souvent il a doublé mes forces. Les vents m'ont fait perdre deux fils. Le souvenir de ce désastre vient m'acrcâbler. Je vois la bataille qui va s'engager y et je demande quel est l'homme courageux qui combattra désormais auprès de moi dans les rangs ! J'ai besoin de lui y pour me défendre. Hélas! je suis j)omme le faible oiseau qui manque de protection. Il est triste d'être obligé de chercher quelqu'un à qui je puisse me fier , parmi tous les habitans dé l'Islande !.... On a raison de dire que personne ne sait apprécier un fils , s'il n'en a eu lui-même. Quel plaisir aurai-je désormais aux ébats du peuple !... Le .

POÉSIE ISLAMBAISB, SCALBBS. cxxi

roi des chants (Odin) m'a accablé de doulei^r; les nuits seront pour moi sans repos , depuis qu'un dieu irrité a enlevé mon fils de la terre. Loi^-temps le maître des lancer m'avait accordé sa protection ; j'avais une confiance entière en lui^ avant qu'il me retirât sa bienveillance. Comment pourrai-je désormais rendre un culte au frère de Vile , au prince des dieux ? Cependant , l'ami de Mimer m'a accordé aussi le remède de la douleur. Il m*a fait don de la prudence et des sentimens généreux. Il m'a accordé le pouvoir de disposer à la paix les esprits des ennemis. La double perte me serre le cœur ; mais , quoique la fille de Niœrne ( la M ort ) , guette sur le rivage , je me calme , et j'attends la mort sans trembler. »

Voilà quelques-unes dés idées répandues dans cette espèce d'élégie. Suivant laSaga^ le héros, après avoir fait jour aux sentimens qui l'opprimaient, se trouva soulagé, et renonça au projet de mourir. Il fit boire la bière des trépas , suivant l'usage des Scandinaves , aux

czxn INTROBCCflOIff.

gens qui avaient assisté aux funérailles, et combla sa fille de présens*

L'histoire de Rollon, premier duc de Normandie y nous présente encore un exemple

remarquable de l'emploi que les femmes même faisaient de l'improvisation poétique lorsqu'elles étaient vivement afifectées.

Après la condamnation prononcée par un Tfung contre RoUon, pour avoir enfreint les lois du roi Harald, sa mère Hilde se présenta devant ce prince , et improvisa les vers suivans , en guise de supplication afin de fléchir la colère du roi :

Hafnit Nef]o nafna Na rikit gand or landi Haerscann Haulda Barma Hvi belUt tfa?i 8tiil#r.

lllt er vet uif at ylfazt , Yggs Yalbrikar slikan , Muua yit Hiimirs Hiarther Hogur ef hann renner til SLogar.

C'est-à-dire: «Tu rejettes le nom de Nefjo (Hilde était fille de Rolf Nefjo) dupays^ comme

POÉSIE niiAKDAISB , SGALDBS. mxm

si c'était ton ennemi. Écoute le frère de Haulda; pourquoi veux-tu agir de la sorte? Il ne faut pas attaquer le loup ( suit un vers obscur) : il pourrait bien ne pas épargner le troupeau de Hilmir, s'il se hasardait dans le bois. »

Il y a^ dans cette courte improvisation, comme dans toutes les autres , des allusions mythologiques peu intelligibles pour nous , mais qui étaient probablement très claires pour Harald et pour tous ceux qui les écoutaient.

Nous avons passé en revue beaucoup d'autres moAumens de l'ancienne littérature poétique des Scandinaves, en parlant de l'Edda, qui réunit, en effet^ les poésies les plus anciennes , mais surtout les restes de la mythologie poétique. On a pu voir que ce langage était le plus anciennement usité pour transmettre à la postérité les aventures des dieux ^ les idées des sages de la nation sur le monde , les esprits , la vie future ; on a vu que surtout la poésie était le langage employé pour les prédictions et les enchantemens.

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