‹ Histoire de Normandie: depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquêteChapitre 33 sur 82 · Boaqaet, t. n, p · texte numérisé non relu

Boaqaet, t. n, p

|6 PAÉTBXTAT EXILÉ.

Ift ville : Super muras cwUatis ligneis tûhuUs feAricata^.

Chilpéric feignit de pardonner à son fils^ et ne cessa depuis de le persécuter. Enfin le malheureux prince^ attiré dans un piège, fut tué par Fun de ses amis^ et à sa prière^ selon quelques écrivains; par un ordre secret de Frédégonde^ selon d'autres ^ . Mais cet ami n'en mourut pas moins dans d'aSreux tourmens^ après qu'on lui eut coupé le$ pieds ^ les mains , le nez et les oreilles ^ .

Cependant^ Frédégonde ne pardonnait pas à Tévêque Prétextât d'avoir embrassé les intérêts de Brunehaut^ sa rivale. Elle le fît accuser de haute trahison ^^ auprès de Chilpéric , qui le 5^^, cita au concile tenu à Paris en 577. Le crime de haute trahison était évidemment controuvé;

' Greg. Tnron. , lib. & , cap. 2. — Je note la position de cette église , |Mirce qu'elle fixe la limite de Rouen au nord-ouest, à cette époque. Remarquons aussi qu'elle confirme ce que j*ai dit de Texistence d*un fossé sur remplacement du Marché-Neuf.

* Greg. Turon. , lib. 5, cap. 19.

' ^usdem hist. epitomata» ap. D. Bouquet, t. ii, p. 408.

^ ft limebantenim reginie ftirorem , cujusjnstinctu hsec âgebantur. » Greg. Turon. , lib. 5, cap. 19.

ASSASSINAT DB PRETEXTAT. I-J

tout au plus pouvait-on reprocher à Prétextât d'avoir marié la tante avec le neveu , contre le vœu de la loi canonique ; auquel cas la peine d'exil n'était point applicable. Elle fut appliquée cependant, et notre évoque relégué dans rtle de Jersey. Frédégonde fit nommer une de ses créatures à l'évêché de Rouen; c'était Mélance. Mais, sept ans après, le roi neustrien, 584- Ghilpéric , mourut assassiné ; les Rouennais chassèrent le protégé de Frédégonde, et rappelèrent Prétextât*. Ce fiit pour son malheur.

Deux ans étaient à peine écoulés , lorsque Frédégonde , qui alors se trouvait à Rouen , fit poignarder notre évèque , un jour de Pâques , à la 586. grand^messe, au pied même de l'autel, dans l'église cathédrale. Il appelle à son secours ; pas un des ecclésiastiques présens ne remue, tant était puissante la terreur inspirée par Frédégonde. Mais cette femme, qui le croirait? cette femmie ose feindre de la sensibilité pour le malheur de sa victime ; elle se présente devant Prétextât mourant , déplore le coup dont il expire , appelle sur l'assassin le châtiment qu'il a

» Greg. Turon. , lib. 7, cap. 16.

ll5 MORT BE PBÉTEXTÀT.

mérité , supplie le prélat de faire appeler des tnédecîns, el manifeste l'espoir qu'ils pourront guérir ses blessures,

« Qui a commis le crime, dit le moribond^ si ce n'est celle qui tua des rois , qui a fait si souvent couler le sang innocent? Je vais mourir, el toi, l'auteur de ces forfaits, tu seras maudite dans les siècles ; mon sang retombera sur ta tête ! » -^ Et il expira.

Les habitans de toute classe témoignèrent une viye douleur à la mort de Prétextât. L'un des principaux habitans, qui n'est pas nommé dans l'histoire, eut le courage d'adresser des reproches à Frédégonde; mais elle, sans s'émouvoir, le fait inviter à sa table. Sur son refus, ,dle le presse au moins d'accepter un rafraîchissement, afin qu'on ne dit pas qu'il fût sorti à jeun d'une résidence royale. Il se rend à tant d'instances, boit un verre de la liqueur en usage à cette époque, c'est-à-dire du vin mêlé d'absinthe et demiel, et meurt. Frédégonde y avait ajouté du poison.

Romachaire, évêque de Coutances, vint à Rouen, célébrer les funérailles de Prétextât. Leudovald^ évêque de Bayeux, se mit à la tête du diocèse, fit fermer toutes les églises de

MÉLANGE LUI SUCGÈDE4 I9

Bouen^ et suspendit^ pour les habitions, Texercice du culte , jusqu'à ce que l'auteur du crime eût été découvert et puni '.

Voici comme on y parvint, ou du moins comme on criil: y être parvenu. Le cri public accusait Frédégonde ; pour se laver de l'accusation^ elle fit fustiger un de ses domestiques, à qui elle imputa le meurtre , et le livra au neveu de l'évêque assassiné. Appliqué à la question, le domestique se reconnut l'auteur du meurtre; mais il déclara que la reine Frédégonde, l'évêque Mélance et l'archidiacre de Rouen, l'avaient payé pour le commettre : et le neveu de Prétextât , tirant son épée, coupa l'homme par morceaux.

Du reste , il parait qu'on s'en rapporta sans difficulté à sa déclaration, pour ce qui le regardait personnellement ; mais qu'il fut réputé menteur quant à l'indication de ses complices. En effet, Mélance, qu'il venait d'accuser, reprit la direction de l'évêché de Rouen , et ce fut encore par les intrigues de Frédégonde *.

Ces détails suffisent pour nous donner une

* Greg. Turon. , lib. S , cap. 31.

* Ibid. , ibid. , cap. 41 .

aô ÉPISCOPAT DE SAINT ROMAIN.

idée juste du degré dfe civilisation où était arrî-» vée alors la société , daiiS le pays que nous habitons. D'autres récits, également conterapol^ains, viendraient d^ailleurs, au besoin, lever tous nos doutes et opérer notre conviction.

Du reste, les ahnales ecclésiastiques sont à peu près les seules que nous ayons à consulter; et si ielles nous nianquaient dans les routes ténébretlses de l'histoire h cette époque , nous ne pourrions que iliarcher à l'aventure , sans guide ni flambeau.

Parmi tous les évoques qui ont occupé le siège de Rouen, il n*en est pas, peut-être, qui ait fait plus de bruit que saint Roniaiii. À la inort du successeur de Mélance , on se ti^ouva fort embarrassé k Bouen poui* la norniiiation d'uii prélat. Dans céS teinps reculés, leS évêques étaient élîgibles , et le peuple , aussi bien que le clergé, prenait part à l'élection. De ^andes discussions s'élevèrent ; les sentimens furent partagés; plusieurs jours s'écoulèrent sans résultat. Enfin , on employa les moyens que la croyance religieuse regardait comme efficaces: on eut recours aux prières publiques et au jeûne. De ce moment, disent nos autorités, les opi-

DBSTRUOTiO^ DES TEMPLES PATENS. ai

nions se rapprochèrent^ le peuple et le clergé s'entendirent; on çj^manda pour évêque^ Romain . chancçU^r de Clotaire II . et le roi l'accorda \

Le nouveau prélat était à peine arrivé , qu'il 6^6-. entreprit la destruction des temples du paganisme. Sans cette ardeur incopsidlérée de l'é^ vêque, notre ville s^ glorifierait peut-être aujourd'hui de plusieurs nipnumens^ élevés sous la domination romi^ine ; et nou^ ^'fiyana plus rien de cette époque ^ si ce n'est la crypte de Sjaint- Gervais, qui ne peut compter poiir. un édifie^, romain.

Les annales rouennaises parlent toutes dVni

temple payen^ située selon la tradition ^ dâusls^ rue Saint-Lô actuellcj^ vers l'endroit qù se trouve une petite fontaine. Ce temple ^ toujours selon ^ la tradition, aurait été renversé par saint Mellon, premier éyêque de Rouen '. Là , aurait été adorée cette fameuse idole Rotli, dont Hothoma-' gus (Rouen) aurait formé la moitié de son nom, Roth ne serait autre chose que Vénus. Je de-

■ Livre d^Iyoire, Ms. de la Bibliot. de Bouen. * Farin , ?(ormandie chrétienne.

a 2 PRIVILEGE DE LA FIERTE.

meurp persuadé qu'il y a ici confusion des actes de saint Mellon avec ceux de saint Romain. Au temps du premier , les chrétiens se cachaient pour prier, et ne brisaient pas les idoles; au temps du second, le christianisme avait ses temples, et pouvait, sans danger, faire la guerre à d autres dieux. L'édifice n'était pas'dans la rue Saint-LÔ, mais dans le faubourg de la ville, vers le nord. Saint Romain porta le premier coup, le peuple acheva la destruction *.

Je ne parlerai pas des nombreux miracles attribués à notre évêque. Je ne dirai rien de' ce fameux privilège de la fierté, objet de tant d'écrits, de controverses et de disputes'. Tous ces détails sont suffisamment connus. Ajoutons que la gargouille de saint Romain n'est rien autre chose que le dragon de saint Marcel de Paris , le dragon de sainte Marguerite d'Autriche, et tous les dragons de même nature. On en portait autrefois dans les processions du clergé ; c'était l'emblème de l'idolâtrie vaincue par le christianisme.

» Livre d'Ivoire , Ms.

» Voyez Apologia pro sancto Romano per Adr. Behotium contra Mie. Rigaltium.

Page 1