‹ Histoire de Normandie: depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquêteChapitre 56 sur 82 · DIT LONGUE-ÉPÉE · texte numérisé non relu

DIT LONGUE-ÉPÉE

fùtnntmt IDur lue JXavmaniiit.

J'ai dit que Hrolf avait fait reoonnattre som fib Guillaume ; les historiens s'àcdordent à rapporter que Hrolf ^ à la {irise de Boyeùx y s'était emparé de la fille du 'comte Béreiiger ^ «dont il avait: eu deux enfans^ le fils dont je viens de parler^ et une fille ^ nommée Geribb d'abbrd; puis Adèle / probablement au baptême. A la vérité, le 'mariage du pirate normand se fit comme on les contractait dans le Nord *, c'est-

< Dud. Sancti-Qttiiitini , p. 77.

« « More danÎGo. » WilIeUn. Oemmet. , p. 229.

Io6 INCURSION DBS BRETONS.

à-dire sans les formalités en usage dans d'autres pays; mais nous verrons encore^ dans la suite de cette histoire, qu'aux yeux des Normands^ long-temps même après Hrolf , le titre d'enfant naturel n'entraînait aucune idée fâcheuse avec lui.

Vers le temps de la mort de ce premier duc, les Bretons se souleivèrent contre' les Normands delà Loire > et en firent un grand carnage, en commençant par leur chef Felecan *.

Bérenger, comte de Bennes, et Alain, comte de Vannes, avaient dirigé cette insurrection. Voilà probablement d'où vient l'erreur des historiens normands : ils auront confondu les Normands de la Loire avec ceux de la - Seine. Ce qu'on peut croii^ , d'aïUeurs , ce qui parah asses bien constaté, c'est que Bérenger et Alain, en poursuivant leurs ennemis y firent une irruptian sur le territoire eoncédé à Hrolf. L'înterventioa de Guillaume devemak- alors toaAe aatafelle et même nécessaire ' . Les Normand» de la Seine

' Frod. Chron. , p. 599.

* « Britones subsecuti et deyastantes , pagiim iaTaterivU BaJo« eensem. » Dud. SanuBti-Quinliiii , {^.93^

GUILLAUME VAINQUEUR DBS BRETONS. lO^

fîirent les plus forts; Guillaume s'empara du pays de Coutanoes et d' Avranches , pénétra dans la Bretagne , dont il ravagea une partie , accorda la paix à Bérenger , qui lui fit hommage pour le comté de Rennes , et contraignit Alain à s'expatrier * . Alain revint six ans après , et reconnut la suzeraineté de Guillaume (937); niais alors^ et dès l'année 933 , celui-ci avait été confirmé dans ses nouvelles conquêtes par le roi- de France Baoul*.

L'état soumis au fils de Hrolf se compose donc y en ce moment , de tout le pays compris dans l'ancienne province de Normandie; plus^ le Maine ^ le comté de Rennes et celui de Vannes. Le reste de la Bretagne demeurait la proie des Normands de la Loire.

La force de la Nonnandie faisait rechercher son alliance , particulièrement de ses voisins. Entre tous les seigneurs qui 0attaient le jwince normand^ on remarquait cet Héribett, comte de Vermandois , Tanciën allié de Hrolf , et Guillaume^ surnommé Tête-d'Etoupe, comte

' Hugo Floriac , Histor. de France, t. vill , p. 319. * Frod. Gfa^on. , p. éOO. ■

Io8 ALLIANCES DE GUILLAUlfE LONGUE^ÉPiE.

de Poitou. Le premier/ d'après l'avis de Huguesle'-Grand^ donna; dans la suite, à Guillaume>sa fille Leutgarde en mariage; le second demanda et obtint sa sc&ur/ cette Adèle dont j'ai parlé plus haut ' : Toutefois , ces amitiés étrangères avaient éveillé la jalousie des Normands eux * mêmes. Riulf ^ qui commandait , pour Guillaume , dans le'Gotentin, rassembla les chefs sesvoisihs, leur fit entendre que leurs, chargea et leurs domaines allaient passer dans des mains françaises'; qu'une ligue générale j au moyen de laquelle ils se garantiraient mutuellement leurs possessions^ devenait pour eux une nécessité; qu'il fallait affaiblir ce maître , devenu trop puissant , exiger dé lui un accroissement d'apanages , et se mettre ainsi en mesure de lui résister au besoin. Les dé^uté^ qu'ils envoyèrent à Guillaume revinrent avec un refus , adouci néanmoins par dès ofires de présens. L'artnée des.mécôntens se mit en marche , et vint camper 60us Iqs murs de Aoueh^ danis cette p|irUié',d^ \^ vallée où se trouvent aujourd'hui l'avenue du Mont-Riboudet, le Champ-de-Foire et les jardins qui Tavoisinent.

' liiid. Sancti-Qnîntini , p. 94. — WiUdmnfi Geniinet. ; p. 234.

LE PRÉ DE LA BATAILLE. lOQ

S'il faut en croire le plus ancien des historiens normands 9 qui écrivait environ soixaaite-dix ans après Tévénement , Guillaume , effrayé à la vue de cette multitude d'ennemis, déclara aux membres de son conseil qu'il allait se retirer en France , d'où il reviendrait avec des secours suffisans pour exterminer les rebelles. « Eh bien ! s'écria Bernard, un des vieux compagnons de Hrolf, nous te conduirons jusqu'à l'Epte; mais tu iras seul en France. Nous regagnerons notre patrie ^ puisque nous n'avons plus ici de chef ni d'appui, o Rendu à lui-même par cette allocution brusque et sévère, Guillaume ne demanda plus qu'à combattre. Une troupe d'élite, composée seulement de trois cents hommes , fondit avec lui sur les révoltés , qu'elle mit dans une déroute complète > sans qu'il en coûtât, ajoute le narrateur, un seul guerrier à Guillaume. Le théâtre de l'engagement reçut, dès-lors, et a retenu j.usqu'à ce moment , le nom de Pré de la Bataille ' .

Le jour même de cette victoire, et commie il

• « Pratum belli » Dud. Sancti-Quintini , p. 94 et seq. — WilfeUn. Gemmet., ut aup. — Rob. Wace, 1. 1, p. 107 e^ suIt.

IIO NAISSANCE DE RICHARD I«r.

revenait du combat , Guillaume fiit informé que la belle Sprote ^ 9on épouse aux mêmes conditions que la fille de Bérenger avait été celle de Hrolf ^ venait de lui donner un fils^ à Fécamp \ n l'avait fait transporter dans cette ville, afin qu'elle pût s'enfuir en Angleterre, dans le cas où Riulf serait parvenu à s'emparer de Rouen '. Il existait alors en France un homme qu'on pourrait appeler le faiseur de rois de cette époque : c'est Hugues-le-Grand ; et tel fut, pour lui, l'enchaînement des circonstances, qu'il se trouve avoir été neveu de roi^, fils de roi^, beau-firère de roi ^, et père de roi ^, sans que la loi fondamentale du pays ait reconnu dans sa famille des 936. droits réels à la couronne. Raoul étant mort sans enfans, Hugues envoya Guillaume^ arche-

' Dud. Sancti-Quintini , p. 96.

• Ibid., p. 110.

^ Neveu de Eudes, comte de Paris , oélètare par la bflle défense de cette ville et couronné en 883.

^ Fils de Robert, ce parrain de Hrolf , qui se révolta contre Charles-le-Simple, et fût reconnu roi en 922.

' Beau-frère de Raoul , duc de Bourgogne , second compétiteur de Charles , couronné en 923.

^ Père de Hu^ues-C^p^, chef de bi troisième dynastie, proclamé en 987.

LOUIS d'oUTRBMBR , aOI. III

vêque de Sens, en Angleterre, avec mission d'en ramener le jeune Louis , surnommé depuis d'Outremer. On sait que la femme de Charles-le-Simple s'était réfugiée , avec son fils , auprès d' Adelstan , dont elle était la sœur. Ainsi, ce même Hugues , qui aurait pu , s'il en avait eu la volonté, s'emparer de l'autorité suprême, ce même Hugues qui avait fait à Charles une rude guerre » emploie maintenant son influence pour faire rendre au fils ce qu'il avait contribué à enlever au père \ Il ne parait pas, d'ailleurs , quoi qu'en disent les historiens normands , que notre Guillaume ait eu part à ce rappel '; mais il allii, çomnie les seigneurs français, aunlevant du roi, qu'ils reçurent à Boulogne et conduisirent jusqu'à Laon ^

Le royaume de France se trouvait alors dans un état d'anarchie presque complet; Huguesr le-Grand et cet ïlérihert comte dç Vermandoia, ne ce33aie^t de harceler le roi Lpuis , soit qu^il» lui fissent tête avec leurs propres forces , soit qu'ils s'appuyassent des troupes du roi de Ger-

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' Frod. Chron. , p. 602.

> Histor. de France, t. \iii, p. 260, note a.

3 Hugo Floriacensis , Histor. de France , t. \iii , p. 320.

112 POLlTIQtTE DE GUILLAUME*LONGUE-ÉPÉE.

manie, Othon. La Normandie intervint dans tous ces démêlés. Je voudrais pouvoir dire que cette intervention fut toujours généreuse, ou du moins avouée par un motif puissant d'intérêt personnel ; mais l'historien scrupuleux s'accommode mal de tout ce qui ne lui est point offert par la vérité ; il n'accepte , pour la construction du monument qu'il élève, que les matériaux qu'elle-même lui présente; et je déclare, en faisant taire toute prévention d'esprit national, que je cherche, sans la trouver, la noblesse des procédés de Guillaume au milieu des troubles de cette époque. En effet, après avoir prêté son assistance > à Hugues-le-Grand , contre Louisd'Outremer, qui lefit excommunier par ses évê-

9^9* ques *, Guillaume convient d'abord d'une trêve avec le roi de France, contre lequel , bientôt, il signe un traité d'alliance avec Othon, roi de Germanie, Héribert, Hugues et Arnould'.

94o. L'année suivante, Guillaume va au-devant de Louis d'Outremer, lé rencontré sur ' le territoire d'Amiens, et se soumet à lui. Le roi, dfe

■ Trod. Ghron. , p. 604.

• Ibid. , ibid.

Politique de Guillaume loNguë-epee. Ii3

Bon côté, confirme Guillaume dans la posses->sion du territoire cédé à Hrolf par Charles-le- Simplei La paix ne semble-t-elle pas conclue ? Et pourtant , cette riiênie année , je retrouve le chef normand assiégeant Reims et ensuite Laori, avec ses premiers alliés , Hugues et Héribert * : ennemis déclarés du roi de France. Deux ans s'écoulent, pendant lesquels la Normandie se maintient, sinon dans un état réel d'hostilité > au moins dans une attitude menaçante h l'égard de Louis d'Outremer. Enfin, le pape intervient entre ce prince et ses grands vassaux; Othon, lui-même, parait disposé à la paix:

Louis d'Outremer dépèche vers Guillaume le comte Roger, qui meurt avant d'avoir pu terminer sa mission; le roi de France vient en personne à Rouen , où il est reçu en roi , dit un contemporain '. La Normandie, en cette occasion , joue le rôle de médiatrice plutôt que celui de partie intéressée ; ou , si elle penche d^un côté , c'est de celui du roi , contre Hugues et Héribert. A quelle cause faut-il donc attri-

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' Frod. Chron. , p, 604-605.

* « Willelmus regem Ludovicum regaliter in Rodomo suscepit. » Ibid. , p. 607.

Il4 EXPÉDITION SUR LA MEUSE.

buer ces oscillations de Guillaume ? cette faveur accordée tantôt à Louis y tantôt à ses ennemis ? Lliistoire se tait absolument sur ce point ; elle se trouve, d'ailleurs « ici, tellement défigurée par les écrivains normands ' , qu'il ne faut, dans tous les cas, les consulter qu'avec une extrême circonspection.

La paix ayant été conclue , Guillaume , qui avait accompagné le roi de France jusque sur les rives de la Meuse , qui avait même , s'il faut en croire Dudon de Saint-Quentin % tenu sur les fonts baptismaux, en passant par Laon, le Gis de Louis, qu'il nomma Lothaire, Guillaume, dis-je , rentra dans Rouen , aux acclamations de toute la ville. Il n'en devait plus sortir que pour sa dernière expédition.

Âxnould, comte de Flandre^ avait enlevé le château de Montreuil au comte Herluin , beaufrère de Guillaume ; Hugues-le-Grand, qudi que fût son motif, refusa de secourir Herluin , son

' Dud. Sancti-Quîntlni , lib. 3. — WiHelmus Gemmet. , fit». 3, cap. 6. —Robert Wace , 1. 1, p. 118 etsaiy.

* Dttdo f p. 100. — Frodoard, cantemporain, ne dit rien de cette eirconstance.

GUERRE AVEC LE COMTE DE FLANDRE. Il5

vassal. Celui-ci eut recours à Guillaume, qui se mit en campagne avec une armée de Normands, et le rétablit dans son domaine. Les Cotentinois , dans cette expédition , se réhabilitèrent dans l'esprit de Guillaume, et lui firent oublier la révolte de Riulf, leur ancien chef. Ils escaladèrent les premiers le château, et firent la garnison prisonnière. Le fils de Hrolf poussa la générosité jusqu'à réparer à ses frais les fortifications du château, qu'il munit, en outre, de provisions de toute espèce. »

Arnould n'était pas, à beaucoup près,. en état de résister à Guillaume. Il voulait se venger néanmoins , et il eut recours à la trahison. Arnould envoya donc des députés à Guillaume.

Ils lui dirent que leur maître , pour l'amour de lui , oublierait les torts dont il accusait Herluin ; qu'il voulait se lier avec la Normandie ; que le vo&inage des deux états rendait nécessaire l'amitié des deux princes; que se$ infirmités, d'ailleurs , lui faisaient désirer de vivre en paix avec tout le monde. Mieux avisé que Guillaume, Herluin se douta de la perfidie , et supplia son protecteur de se tenir sur ses gardes ; mais les conseillers de GuiUamne pensèrent autrement.

Il6 ENTREVUE SUR LA SOMME.

et l'on se dirigea sans délai vers la Somme, dan9 le voisinage d'Amiens. Les troupes du comte de Flandre s'arrêtèrent sur la rive droite du fleuve ; celles du duc de Normandie, sur la rive gauche. L'entrevue s'effectua dans une île près Pecquigny ; Guillaume , amenant douze hommes avec lui, selon la proposition d'Arnould, probablement escorté d'un pareil nombre, mais marchant avec effort, et soutenu par deux de ses alftdés. Arnould s'épuise en témoignages de bienveillance et ' même de soumission , feint de rendre à Herluin son amitié , accepte le baiser de paix offert par Guillaume ; après quoi les deux princes rentrent chacun dans leur barque. Guillaume était seul dans la sienne , une autre était montée par les douze hommes de son escorte ; on ramait vers la rive , lorsque Eric , Bauzon, Robert et Riulf , tous quatre au service du comte de Flandre , crièrent au duc de Normandie de vouloir bien faire arrêter sa barque, et le supplièrent de revenir dans l'île y ne fût-ce qu'un moment, attendu que leur maître avait oublié le plus important de ce qu'il voulait lui dire ; qu'ils étaient envoyés à cet effet par lui, que sa goutte empêchait absolument de mar-

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