IL ATTAQUE LA NORMANDIE
que lès usurpateurs de son propre héritage.
Possesseurs par le droit du plus fort et de la violence, pourquoi la violence et la force ne deviendraient-elles pas légitimes pour les expulser d*un domaine extorqué? A la vérité, des traités existaient, des hommages avaient été rendus et acceptés , des titres confirmés ; si Louis d'Outremer a manqué sciemment à la foi de stipulations authentiques, il nous sera facile de qualifier sa conduite envers le jeune Richard ; si la conscience des hommes du dixième siècle s'accommodait de ces fraudes politiques ; s'ils se croyaient suffisamment autorisés à rompre leurs engagemens, uniquement parce que l'occasion se présentait de le faire avec avantage , nous avons un exemple d'ingénuité dans la mauvaise foi , et c'est un trait de mœurs à noter. Louis revient donc, et reçoit des mains de Hugues , Evreux', dont celui-ci s'était emparé tout d'abord , et qui faisait partie des domaines de Richard. C'était un acte d'hostilité. Bientôt après , il se réconcilie avec Arnould, et reparaît avec lui sur 944le territoire normand, à la tête d une armée.
' Frod. Chron. , p. 607.
' 128 LOUIS d'outremer s'empare de ROUEl^r.
Herluin^ lui-même^ oncle de Bichard^ fait cause commune avec Louis ; il vient déposséder son neveu. Uii poste de Normands était en observation dans le voisinage d'Arqués; Arnould le disperse , et prépare ainsi le passage au roi , qui rentre une quatrième fois dans Rouen , mais en souverain , à l'exclusion de l'enfant qu'il entourait naguère de tant de bienveillance et de protection. Les Normands de la rive droite de la Seine se soumirent à Louis d'Outre- 945. mer ; et même , Tannée suivante , il se mit à leur tête pour ravager le Vermandois. Il est à remarquer^ cependant^ et ce renseignement contribue à expliquer un fait important 'de notre histoire à cette époque , que la soumission ne fut pas générale à Rouen : quelques-uns, dit Flodoard, gagnèrent la mer'. Assurément, ce ne pouvait être que d'anciens chefs, de vieux compagnons de Hrolf.
Pendant que Louis prenait possession de la contrée que j'appellerai, dès à présent, Haute- Normandie, Hugues-le-Grand conduisait une armée dans la partie basse . Ici se trouve la preuve
* Frod. Ghron., p. 609.
IL s'empare de BAtEtJX. I29
incontestable de la trahison du roi de France. Un témoignage contemporain' porte que Louis d*Outremer avait donné la ville de Bayeux à 944. Hugues^ dans le cas où celui-ci laiderait à soumettre la Normandie. Hugues s'était donc hâté d'aller mettre le siège devant la capitale du Bessin; mais le roi^ qui se voyait maître du pays , le roi , à qui la coopération de Hugues ne paraissait plus nécessaire , fit transmettre à son allié l'ordre de se retirer. Hugues obéit , en dévastant tout sur son passage * . Louis prit possession de Bayeux; mais la mésintelligence se mit entre lui et Hugues-le-Grand : ce fut le salut de Bichard.
On a fait honneur aux chefs normands ^ et particulièrement au vieux Bernard, de cette haine survenue entre le roi de France et le plus puissant de ses vassaux. Ce fut à son instigation , a-t-on dit, que le roi de France rompit avec Hugues. Le fait n'est pas impossible ; mais, ce qui me parait démontré , c'est qu'un parti agissait secrètement dans l'intérêt de Bichard ,
* Frod. , an. 944.*
* Ordericus Vitalis, ap. Duchesne, p. 619.
l3o HARALD A LA DENT-NOIRE.
et que Louis d'Outremer , qui trahissait réellement cet enfant, finit lui-même par. être dupe de la Bnesse des Normands.
C'était en g44 que plusieurs chefs, fidèles à Richard , avaient repassé la mer plutôt que
de se soumettre à Louis. L'année suivante, une
armée de Danois débarque sur les côtes du Bessin, et se cantonne dans le pays '.
Comment expliquer l'apparition de ces nouveaux hôtes , si ce n'est par le retour des amis de Richard , avec des forces capables de le rétablir dans son duché? Le roi Harald, surnommé à la Dent-Noire , commandait ces troupes auxiliaires. Il envoie dire à Louis que s'il veut se rendre sur les bords de la Dive , il s'y trouvera lui-même pour conférer avec lui. Le roi de France vient au rendez-vous avec une suite peu nombreuse : Harald y était déjà , à la tête de ses Normands sous les armes. La conférence ne fut pas longue , ou plutôt il n'y eut pas de coiifé-^ rence : Louis d'Outremer était tombé dans un piège; les Normands attaquèrent son escorte, qu'ils massacrèrent pour la plus grande partie. ——^—^—^^^ ' "■ ■ —
Diid. , p. 121 et seq.
RICHARD ENLEVE DE LAO!f . t 3 1
Le roi de France prit la fuite , accompagné d'un seul homme , revint à Rouen y où il fut arrêté et mis en prison par les Normands^ affranchis désormais de là nécessité de se contraindre'. Harald poursuivit ses avantages , et rétablît l'autorité de Richard partout où il se présenta. Pendant ce temps ^ le parti de Bichard était parvenu à faire enlever le jeune duc, que le roi avait retenu à Laon, avec menaces, s'il faut en croire certains écrivains , de le faire mourir, ou du moins énerver', c est-à-dire de lui faire brûler les nerfs des jarrets avec un fer rouge. Ensuite^ que ce soit Osmond^ ou tout autre qui ait enlevé l'enfant ; que celui-ci ait été obligé de contrefaire le malade ; qu'on l'ait enveloppé, pour l'emporter hors du palais , dans une bottcJ de fourrage ^, tout cela est possible; mais tout cela importe peu , et l'auteur contemporain n'en dit rien ^.
Nous venons de voir une trahison punie par une autre. Celle des Normands^ à tout prendre , est la moins odieuse ; mais une troisième
* Frod. Ghron. , p. 610.
» Willelm. Gemet. , p. 240. — Order. Vital., p. 619.
3 Dud., p. 1 17 et seq.— Willel. Gemet. , p. 240.— Order. Vital., ib.
4 Frodoard.
l3l CAPTIVITÉ DB LOUIS d'oUTREMER.
perfidie^ plus noire, plus coupable que celle» àe Louis ; vient révéler Timmoralité profonde àe ces temps malheureux.
Laon était la seule place de sûreté que possédât Louis d'Outremer; Hugues^ déjà plus puissant que son suzerain , voulut s'emparer de ce dernier rempart. Il s'offrit donc comme médiateur entre ce prince et les Normands. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne rendraient le père que si l'on consentait à leur donner ses deux enfan» pour otages^ Ils se contentèrent néanmoins du plus jeune , qui n'avait pas encore un an , et qui mourut peu de temps après. Guy, évêque de Soissons , se livra au même titre , et Louis fut remis aux mains du comte de Paris. Ce n'était pas le rendre à la liberté , le roi de France ne faisait que changer de prison et de ge61i«r. A peine Hugues se vit-il maître de la personne de son souverain , qu'il le plaça sous la garde de Thibault, comte de Chartres, son vassal.
Louis ne se racheta de cette seconde captivité qu'au prix de sa ville de Laon , devenue la propriété du comte de Chartres , sauf la suzeraineté du comte de Paris. La remise de la ville effectuée , Louis d'Outremer, ainsi dépouillé , et à la