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doute il y eut, au dixième siècle, de fort médians papes; mais le principe resta ce qu'il était , et ne fut contesté par personne y sauf les libertés de l'église gallicane y vigoureusement défendues alors par plusieurs prélats. Le cardinal Baronius n'a point assez de larmes à répandre sur ce sièch de fer y de plomb et de ténèbres^ \ mais il faut Toirici le déclin de la dignité pontificale, bien plus que l'abaissement du pouvoir de l'église. Ajoutons que cet écrivain désigne plus particulièrement le clergé dltalie, où la corruption, il faut bien Je reconnaître , avait dépassé toutes les bornes '. Il semblerait donc plus vrai de dire qu'au dixième siècle il y eut dans l'église comme ailleurs , désordre , confusion , anarchie , et qu elle fut entraînée alors par le torrent qui entraînait tout. En e£Eet, la discipline ecclésiastique
■ « NoTum incohatur sœculum , qùod sui aspenUte ac boni êterilitate ferreum; malique exundantis deformilàte plumbeum ; atque inopiâ scriptorum appellari consueyit obscurum, » Barooius, Annales ecclesia^tici , t. x , p. 629.
• (c Quibus tune ipsam (sedem apostolicam) sine.raacidà et shie rugà contigit aspergi sordibus, putoribus infici, inquisari sparcitiis , ex bisque perpétua infamiA denigrari ? » Ibid. , p. 630.
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fut presque entièrement négligée ' : on vit âes chefs de monastères ^ oubliant les devoirs de leur profession ^ se jeter dans le tourbillon des plaisirs mondains, déposer lliabit religieux^ se parer de riches vètemens et de fourrures précieuses; la chasse aux chiens ou à l'oiseau 0(v cupait un« grande partie de leurs momens *.
A cette époque , aussi , les évéques soutenaient des guerressanglantes contre les seigneurs laïques; ils avaient leurs troupes^ leurs armées ^ ; chassés d'un évèché par la force , ils en acquéraient un autre parla violence^. Des prêtres, qui auraient dû donner l'exemple de la morale et de la chasteté , s'abandonnaient honteusement à tous les excès qu'elles condamnent ^. Les phis hauts dignitaires ecclésiastiques, des évèques même, prirent femme publiquement , et en eurent des enfans^. Enfin, l'impudicilé avait envahi la
' Fleury , Hist. eccles. , in-4'* , t. xi , p. 662.
* Vita Burchardi, apud Hiator. de France, t. x, p. 35f.
' Frodoardi Chron. , ap. Chesnium, t. ii, sub aiino 949 et passim^
^ Conc. Trosl., ap« Labbe et Cossart, t. ix , col. 545.
' A In tantum ut ipsi quoquê sacerdotes , qni ab aliîs debueranc Bajos putredinem morbi resecare, computrescant m stercore luxvriae. » Ibîd., t. ix, col. 546.
^ MabiUon , Vetera analecta, p. 303. — Ga]Ua Christ. , t. xi , toi. 25.
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chaire de Saint-Pierre : il suffit de nommer un Sergius III, galant mîtré d'une Marozia'; un Jean X, dont aucun autre ne surpassa l'infamie *; un Jean XI ^ fils du pape Sergius III et de sa concubine Marozia ^ ; un JeanXII^ qui fut accusé tout k la fois de simonie , de débauche y de meurtre^ d'incendie ^; qui^ chassé ^e Rome, à cause de ses crimes , y rentra par le moyen de ses maîtresses ^, et finit par mourir en bonne £ortune ^.
Toutes les calamités pesèrent à la fois sur ce malheureux siècle. La plus déplorable, parce qu'elle enfante ordinairement toutes les autres , ce fut l'épaisse ignorance du peuple , des seigneurs , et même des ecclésiastiques. Il n'en pouvait être autrement : les Normands, les Hongrois , les Sarrazins avaient tout détruit , pillé ou brûlé dans leurs invasions ; les bibUo-
* BaroHiiu , Ann. ecdes. , t. x , p. 4(50.
* « Quo turpior nuUus. » ibid., p. 688.
3 Ibid. , p. 693.
^ Liuthprandi Ticinencis Hist. , ap. Chesnittttt, t. nt, p. 690. < Ibid., p. 633.
' a. QuAdam nocte extra Romam , dum se cum cuiasdam Tiri Hxore oblectaret. » Ibid.
IGNORANCE j SUPERSTITION» l65
théq[ues avaient péri, et avec elles les moyens d'instruire la population. Il fallut refaire les légendes ; on les refit , mais sur des traditions orales et dans Fignorsmce complète des deux connaissances les plus indispensables à t'histolien , la chronologie et la géographie. Il arriva DEiéme ^ parfois , aux saisons de cette époque d'émettre des opinions si biisarres , qu'elles arrachent un sourire involontaire au lecteur le plus disposé à l'indulgence. C'est ainsi que Rémi d' Auxerre , qui florissait à la fin du neuvième «iècle et au commencement du dixième^ écrivait que le paradis terrestre n'était point sur notre globe^ mais dans un lieu très élevé , voisin de la lune, et qui avait dû conséquemment échapper aux désastres du déluge *• Cest encore ainsi que Baoul Glaber ( sans poil) , qui écrivait au commencement du onzième siècle et peutêtre dès la. fin du dixième, avance hardiment^ à l'occasion d'une éruption du Vésuvç , que ce
* « Est eaim ( paradieus ) in altissima leeo 9U11S pertingens nsqae ad lunarum circulum. Undè et illuc aquae diluTii minime perTenisae dîcu^tur. » Remigius Anttsiodorensi» in Genesim expo- •itio, apad Pezii Tbesaiirum anecdotorum, t. iy, p. 13.
]66 IGirORilNGE^ SUPERSTITION.
volcan est en Afrique ' ; qu'il confond TOcéan avec la Méditerranée * ; qu'il affirme que la ville d'Orléans tire son nom de celui de la Loire ' ^ et mille autres puérilités de cette espèce ^.
Telle fut l'ignorance du peuple , vers la fia du dixième siècle, que philosophe et magicien étaient devenus synonymes ^ ; Abbon de Fleury, et Gerbert , qui depuis fut pape sous le nom de Sylvestre II, furent accusés d'intelligence avec le diable, à.cause de leurs cennaissances en mathématiques. Ces croyances absurdes se propagèrent dans les siècles suivans , et furent partagées par des historiens d'ailleurs estimableâ^. C'était une opinion généralement accréditée au temps
* « Sed neque hoc puto silentio praeterire, car istud in solâ aflricanft contiogat regione. » Glabri Kadalphi Hist. , lib. 2, cap. 7, ap. Chesnium, t. iy, p. 18.
* « Et quoniam illuc incumbit deyexum ab oriente Oceanum mare. » Ibld.
' « Aureliana quasi Ore-ligeriana. » Ibid. , p. 17.*
^ Voyez surtout le livre 1^ : De divinA quseternitate , ibid. , p. 2.
' « Gerbertum monachum philosophum , quin potiùs nigromanticum. » Ex GbronicA regum francorum , Hiator. de France » t. x, p. 301.
^ a Fertor de illo qnod , dam scalasUcas enet ^ corn dcmoM locatus fuerit. » Orderic. Vital. , lib. 1 r p. 371.
de Guillaume de Malmesbury ' . Cet écrivain lui-même n'élève pas le moindre doute sur le pacte de Gerbert avec le démon , et donne de longs détails à ce sujet. Du reste , les chroniques de ces âgeà ténébreux abondent en miracles et en prodiges de toute espèce. Ici , une pluie de sang tombe sur des ouvriers*; là, on vit des démons, sous la forme de loups et bêlant comme des chèvres ^. En 979, des armées de feu se montrent dans le ciel , pendant toute la nuit du a8 octobre*. Flodoard raconte qu'en Tannée 922, près de Cambray, Ton vit dans le ciel comme trois soleils , indépendamment du soleil ordinaire ; de plus , deux javelots et deux branches d'arbres s'avancant à la rencontre les uns des autres. Quelques brins de la barbe de saint Pierre opérèrent beaucoup de miracles, dans une , église dédiée k cet apôtre , près Paris ; plus de cent soixante-dix individus, aveugles, boiteux
' «i Non absurdum erit , si litteris mandemas quœ per omnium otSL tolitant. » V^iUielmi Malmesburiensis de Gestia regum anglorum , inter Script, poat Bedam , p. 36.
• Ord. Vital., lib. 1, p. 369, et lib. 7, p. 635.
^ Ghron. sancti Maxentii , ad Histor. de France , t. ix , p. 9.
^ Cbron. Remense , ibid. , ibid. y p. 39.
l68 IGNORANCE, SUPERSTITION.
OU paralysés , s'en retournèrent guéris ; une multitude de possédés furent délivrés de l'esprit malin \ S'il faut en croire Baoul Glaber^ l'image du Christ , dans un monastère d'Orléans , versa un ruisseau de larmes pendant plusieurs jours de suite. Peu de temps après, une nuit que le peuple se rendait en hâte à la grande église, pour y entendre les raalines, un loup pénétra dans le temple, saisit la corde et se mit k sonner la eloche. L'année suivante , un a£^ux incendie dévora la ville , et tout le monde fut persuadé , ajoute l'historien , que ce désastre avait été prédît par les deux miracles précédons *.
On était lettré , au dixième siècle et au commencement du onzième, quand onaavait lire,
' a Apud Camaracum yisi sant quasi très soles. . . Item duo in
cœlo spicyla contra ae utrinque propinquantia.,.. Item dao sti*
pites. . . . In pago quoque parisinco, . . . multa miracula in ecclesiâ sancti Petri , . . . ex quo scilioet reliquiae de barbA ipsios apostoli
illucsunt relatae, facta memorantur.... Prœter alla innumerabilia quje ibidem sunt acta. » FrodoardiCbron., ap. Chesnium, t.. ii, p. 592.
* « A cujos scilicet imaginis ocnlis > per aliquod dierum spatium, continué multis cernentibus rivus , emanaTÎt lacrymarum . . . Post paululùm.... lupus affuit, ecclesiamque ingressus , ac funem signi orc arripiens , agitansqne illud , insonuit , etc. , etc. » Clabri Radulphi Hist., lib. ii , ap. Chesnium, t. rv, p. 16.
écrire^ chanter au lutrin et composer de la musique d* église. Foulques - le - Bon , comte d'Anjou , chantait un jour au chœur avec les chanoines de Saint- Martin de Tours; Louis d'Outremer le vit et se moqua de lui en le miontrant au doigt. « Apprenez ^ lui fit dire aussitôt le comte , qu'un roi non lettré est un âne couronné ' . »
Il ne faut pas chercher d'autres connaissances dans le roiBobert, fils de Hugues*Capet, malgré les épithètes emphatiques dont les chroniqueurs qualifient son érudition*. A l'appui de ce sentiment^ je citerai les savans bénédictins de Saint-* Maur, qui ont été jusqu'à dire : ftïignorance cra^^e du roi Bobert^ » . Ce prince eut des mœurs ; il fut bon jusqu'à la simplicité^ grand amateur de plain - chant ^ grand bâtisseur d'églises, conséquemment très dévot *^ mais d'une dévo-
' « Fulco cornes regi mandayit quod rex iUiteratus erat asinus coronatus. » Cbron. Taronense, ap. Martenne» ampK coUectio, t. V, col. 987. — Histor. de France, t. ix, p. 52.
* « Valdè lîtteratus — egregiè eruditus — prudens et litteratiis, competenter philosophas et exc^enter musiciiâ. » Histor. de France, t. x, p. 227» 299, 368.
5 Ibid. , Préface.
4 « Mult fu cist rois Roberz débonaires et atemprez, et li uns
170 IGNORANCE^ SUPBASTÎTÎON.
tion aveugle^ qui lui faisait croire qu'un sermenf prêté sur une châsse vide de reliques , n'avait ni force ni valeur , et pouvait être enfreint sans danger pour le parjure; une dévotion qui lui commandait de faire brûler vifis des malheureux qui auraient dû trouver leur défense dans l'absurdité même de l'accusation '. C'est de Robert que venait Tusage^ adopté par des rois de France, de laver les pieds à douze • pauvres le jeudi saint; mais Robert ne se contentait pas d'un si petit nombre : après son dtnèr, il se dépouillait de ses habits royaux, se ceignait d'un cilice, lavait les pieds à cent soixante pauvres, et les jieur. essuyait avec ses cheveux*. Au sentiment d'une piété douce et bienveillante, le roi Robert, comme on voit , réunissait les travers de la superstition. Ne le condamnons pas pour cela : les
des mîeuz moriginez de toz les rois , preuzdons et loiaus , et malt âma et honora S. Eglise ; bon clers fu et merveilleus trovierres de blaus diz en séquences et en respons que l'en chante en S. Eglise. » Histor. de France , t. x , p. 305.
' Gesta synodi Aurelianensis , Histor. de France, t. x, p. 538.
' liel^aldi Floriacensis Epitome vit» Robert! regîs, ibid. , p. 109 et passim. — Une punition, chez les Anglo-Saions , consistait i laver les pieds des pauvres, (f^o^fz Sharon Tumer, Hist. of the Anglo-Saxons , vol. 3 , p. 56. )
temps le roulaient ainsi, et, à l'exception de trois ou quatre hommes sup^^rieurs à leur siècle*, la génération tout entière s'agitait dans Tignorance, le fanatisme ou l'immoralité. Je pourrais même oiter des traits offrant le plus singulier mélange de dévotion bizarre, de superstition ridicule et de risible impiété. En voici un, entre cent.
Foulques Nerra , comte d'Anjou , s'était rendu à Jérusalem par pénitence ; l'entrée de la ville lui fut permise moyennant argent; mais les payens lui déclarèrent qu'il ne pénétrerait jusqu'au saint^'^sépulcre qu'à la condition qu'il donnerait, au sépulcre mème^ et à la croix, une. grande marque de mépris '. C'était assurément, une fort mauvaise plaisanterie de la part des gardiens du saint lieu ; mais le comte , homme d'esprit , la fit tourner contre euxmêmes : il feint de consentir, se procure une vessie de bélier , la remplit d'excellent vin blanc, se l'adapte où il faut (Jnterfemora) pour
' Tels que Abbon de Fleury , et Gerbert, d'abord éTéqne de Reims» puis pape , sous le nom de Sylvestre II.
* « Nist super illud (sepulchrnm) et crueem dominicam mingeret. » Ex Gestis consulum AndegaTens. , Histor. de France, t. x, p. 256.
173 IGNORANCB^ SUPERSTITION.
tromper les infidèles^ se déchausse ensuite^ et laisse couler le vin sur le sépulcre (^urinam simulons ^fudisse ^); la pierre s'étant amollie, le comte y croît yoir un avertissemeot de Dieu, et en enlève avec les dents un gros morceau,, qu'il emporte à l'insu des mécréans ^.
Ce même comte d'Anjou venait de prendre et de livrer aux flammes le château de SauuEiur.. Pendant l'embrasement , on l'entendit plusieurs^ fois s*écrier : « Scànt Florent, laisse-^oi brûler, je te construirmune meilleure habitation à jingers. » Il voulut ensuite faire transporter en cette ville la châsse du saint; mais tous les efforts furent inutiles : la barque où avaient été placés les reliques^ se trouva^ dit la chronique, comme fixée au rivage par un pouvoir surnaturel^ et le comte, attribuant cet obstacle à l'obstination* du saint lui-même, l'accable d'injures, le traite d'impie et de rustre^ qui ne veut même pas qu'on lui fasse du bien ^ .
' Histor. de France > t. x , p. 259 et 283.
* Ibid. ,ibid.
^ « .... Ignem oppido admoTerunt , comité sœpiiis clamante : « s. Florentl , sine te concremari ; meliorem enim Andegayis tibi habitationem ezstruam » Sed simul ac dux cum reliqiiii9>
IGNORANCE, SÙPEKSTtTlON. I73
Bien de plus ridicule , assurément , que cet amalgame de dévotion superstitieuse et de brutale irréviérence ; mais , changez les temps , les lieux ^ les hommes et les divinités^ au lieu des dixième et onzième siècles de notre ère, reportezvous h Fan 36o de la fondation de Bome; au château de Saumur subtituez la ville des Véïens; au comte d'Anjou Foulques Nerra, le dictateur Furius Camillus; à saint Florent, l'épouse de Jupiter ; voyez le général romain s'avancer sous les murs de la ville assiégée ; écoutez-le s'écrier : « Junon^ reine des dieux, qui habites encore au milieu des Véïens, je t'en conjure, viens à la suite des vainqueurs fixer ton séjour dans notre ville , qui sera bientôt la tienne , et où un temple digne de ta majesté est préparé pour te recevoir * » ; opérez dans votre esprit toutes ces substitutions, et voyez si les mœurs de nos temps barbares.
nnllfl conditione posse progredi , nec sanctum à suo yéUe aeparari
monasterio agnoTit , impium et rusticam illum vocans , nullumqut
bonum sibi Telle fleri . . . reoessit. » Ex Histor. monaat. S. Florentii
Salmur.y Histor. de France, t. x, p. 266.
* «Te simul, Juno regina, quse niinc Veios colis, precor at
nos Tictores, in nostram, tuam mox futuram urbem, sequare : ubi
te dignum amplitudine tuA templum accipiat. » Titiu LiTÎiu, lib. ô« cap. 21.