CONTROVERSES RELIGIEUSES
Ter des doutes sur le dogme de la présence réelle , et le roi Robert se croyait obligé de menacer le novateur de le dépouiller des honneurs du pontificat ' . Remarquez que ces idées nouvelles jaUlissaient de la classe la plus éclairée, si l'on ne veut pas dire la moins ignorante de cette époque^ par conséquent du sein même du clergé.
■'> La Normandie intervint d'une manière peu honorable ; il faut l'avouer , dans une de ces questions d'hétérodoxie. Une italienne, disent les chroniques , parut à Orléans , où elle propagea une doctrine subversive de la croyance établie. Elle était parvenue à séduire , non-seulement des gens du peuple , mais encore les hommes les plus distingués dû clergé. Parmi ces derniers se trouvaient Etienne et Lisoie : le premier avait été confesseur delà reine Constance; tous deux étaient en réputation de savoir et de vertu. Un ecclésiastique^ attaché à la maison d'un seigneur normand, nommé Ardfart, se trouvant à Orléans , s'instruisit dans la nouvelle
« Helgaldi Epitome Tit« KobcrtI régis ; Hhttor. de France, t.x, p. 100. — Baronii Annales eccles. , t. xi, p. 21 , 22.
21 à AFFAIRE DES PRÊTRES D ORLÉANS.
doctrine^ qu'il adppta. De retour à Rouen ^ ce prêtre fit part de ses idées à son patron > qui les dénonça aussitôt à Richard. Les aentimens religieux de ce duc étaient plus sincères qu'éclairés; il se hâta d'informer le roi Robert qu'une hérésie abominable se répandait dans ses États. Il en nommait les auteurs^ et ofiBrait,
au nom d'Ardfart , la preuve de ce qu'il, avan^ çait. . Il n'en fallait pas tant pour effirayer la conscience de Robert. Il donna au chevalier normand toutes les garanties qu'il pouvait désirer dans le rôle honteux qu'il allait jouer ; après qUoi celui-ci partit en sa qualité d'espion. H arrive à Orléans^ se présente aux deux prêtres comme un nouveau disciple , assiste à leurs enseignemens^ adresse des questions, provoque des réponses, applaudit aux explications^ et, quand il se trouve suffisamment informé, il donne avis au roi Robert , qui arrive à Orléans, accompagné de la reine Constance. Tous les suspects d'hérésie sont arrêtés sans délai. On les fait comparaître devant le roi, les évêques et le clergé réunis. Ardfart fut saisi comme eux^ car son rôle n'était pas fini. Interrogé le premier, il se déclare vassal de Richard II, duc
^ AFFAIRE BBS PRÊTRES d'ôRLÉANS. ^ 211
de Normandie , ajoute qu'il est venu à Orléans pour s'instruire^ et que c'est aux évêques avoir s'il est coupable. ^^
Les accusés y à ce qu'il parait y se défendirent assez bien ^ d'abord^ pour embarrasser les juges; mais alors Ardfart , qui ne s'était encore montré que sous l'apparence d'un disciple de bonne foi y devient tout-à-coup accusateur passionné : « Vous m'avez enseigné , s'écrie-t-il , que le baptême n'eflEace pas la tache du péché ; que Jésus-Christ n'est point né d'une vierge^ n'a point sou£Fert^ n'est point ressuscité; enfin, qu'il n'est pas donné au prêtre de changer le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ. » Les accusés confessèrent hautement cette doctrine , et se laissèrent brûler vifs plutôt que de se rétracter. Je n'ai pas besoin d'ajouter, qu'indépendamment du reproche de manichéisme , on les accusait encore, selon l'usage , de commerce direct avec les démons, de désordres scandaleux et d'infiunies de toute espèce ' .
Le trait que je viens de rapporter, et ce que
> Ademarî Cabanensis Ghron. ; Histor. de France , t. x, p. 159. -— Rod. Glab., ibid.,p.35. — Gesta Synodi Aureliensis , ibid., p. 536. — Flenry , Hist. eccles. , t. xii » p. 429 et suir.
212 RICHARD AGRANDIT l'aBBATE DF FÉCAMP.
j'ai encore à dire, donnera la mesure des idées rêli^euses de notre duc Richard II. On Ta sur* nommé le Bon. Si Ton veut oublier l'expédition faite en son nom> par Raoul, contre les paysans révoltés , rien ne s'oppose précisément à ce que cette épithète lui demeure acquise.
H est évident, toutefois, que le titre lui fut décerné parles moines, et non par acclamation publique. Ce duc, en effet, combla de biens le clergé de Normandie. Le monastère de Fécamp, surtout, fut l'objet de son affection. Il ajouta beaucoup de bâtimens à ceux que Richard I«', son père^ avait fait construire; y fit arriver l'eau dans tous les corps de logis, au moyen d'aqueducs souterrains; n'oublia, dans l'intérieur , rien de ce qui pouvait ajouter aux commodités de la vie. Ces travaux, dans leur ensemble, durent occasionner de grandes dépenses et demander beaucoup de temps. Les logemens ainsi préparés , Richard voulut y placer des religieux de conduite plus régulière que ceux qui les avaient jusqu'alors habités. Il députa vers Guillaume , abbé de Saint-Benigne , de Dijon, et lui fit demander , comme une faveur insigne, de vouloir bien venir s'é tablir à Fécamp . L'abbé
IL T APPELLE GUILLAUME MOINE DE DIJON. a 1 3
Guillaume répondit avec assez peu de politesse : « On m'avait dit que les ducs normands étaient gens barbares et sanguinaires; qu'ils savaient mieux détruire les temples saints que les élever^ disperser les congrégations religieuses que les instituer et les nourrir. Dans tous les cas , informez votre duc que nous ne sommes nullement préparés aie satisfaire , attendu que nos frères manquent de chevaux pour le voyage, et de bétes de somme pour le transport de leurs bagages. » L'obstacle fut bientôt levé : Richard envoya chevaux et bétes de somme; l'abbé Guillaume arriva à la tète de ses moines. Le duc de Normandie le reçut comme si c'eût été Dieu lui-même, revendiqua l'hoimeur de le servir seul , de ses propres mains » et l'installa au plus vite dans le monastère, après en avoir looi. chassé les chanoines. Cinq ans plus tard, il convoqua en grande pompe, à Fécamp, les prélats de toute la province, et là, il fit rédiger, pour sa chère abbaye, un privilège d'exemption de la juridiction épiscopale' . Le roi Ro-
' Ex libro de monasterii Fiscamnensis revelatione; Histor. de France^ t. x, p. 37l et 9eq. -^ Neustria pia, p. 213 et seq.
2l4 RICHARD II A FÉCAMP.
bert avait été invité*, et assistait à cette soléivnité religieuse. Il confirma toutes les donations faites par le duc. Ce fut probablement en cette circonstance que Richard lui fit accepter un vase d'argent pur, sur lequel était ciselée une fiigure de cerf * .
Le monastère de Fécamp avait été l'objet' particulier des bienfaits de Bichard I*' et de Richard II ; mais ce dernier surpassa son père en dévouement et générosité. H augmenta de beaucoup la population de l'abbaye, dont il se regardait en quelque sorte comme un membre , puisqu'il servait les moines et mangeait avec eux, en s'asseyant toujours à la dernière place *.
Le jour de Pâque, il y avait une cérémonie particulière. Leduc et son épouse déposaient 'sur l'autel une corbeille remplie de riches présens. Après la messe, le duc, accompagné de ses deux fils , Bichard et Bobert , se rendait au réfectoire. Les jeunes princes recevaient direc-
■ Roberti régis diplomata ; Histor. de France , t. x , p. jS87. - Helgaldi Epit. vitœ Roberti régis ; ibid. , p. 106. * I^eustria pia, p. 212.
MiSAYBNTURB DE RICHARD II. ^11 5
tement de la cuisine les mets divers compo* sant le diner; le duc les prenait de leurs mains^ et les plaçait devant chacun des moines^ en commençant par l'abbé. Puis^ son service terminé, il revenait près du chef de Tabbaye , et lui demandait la permission de se retirer. D'autres fois, il envoyait de sa table, à l'abbé^ un plat d'argent chargé de poisson , en kii faisant dire qu'il pouvait disposer du plat comme il l'entendrait \
Il ne faut pas prendre ces détails seulement comme dès renseignemens biographiques ap* pliqués à la personne de Richard II : nous trouvons ici les mœurs de l'époque; et c'est encore comme trait de mœurs que je vais raconter l'anecdote suivante.
Richard, sans que personne de sa maison s'en doutât, grâce aux précautions qu'il prenait, avait coutume d'aller aux matines des moines . C'était surtout à Fécamp qu'il se livrait à cette pratique de dévotion. Un jour, il se leva trop matin et trouva la porte fermée. A force de la secouer violemment , il éveilla le sacristain ;
■ Neastria pia , p. 219.
2l6 MÉSAYJ^TURE DE aiCHARD II.
celui-ci , indigné de ce tapage nocturne fait h l'entrée de l'église, se lève, ne reconnaît point le duc caché sous un manteau plébéien^ le saisit aux cheveux, lui assène bon nombre de coups de poing , et le renvoie , le tout sans adresser un mot à celui qu'il traitait avec si peu de cérémonie. De son côté , Richard endura cet affront avec une patience imperturbable et sans proférer une seule plainte. Le lendemain, toutefois, il s'en expliqua devant le chapitre^ feignit un grand courroux, et ordonna au co.upable de se présenter devant lui, à tel jour et k tel lieu qu'il indiqua. Mais , après s'être amuse de la terreur du pauvre moine , il lui pardonna coinplétement , et attacha même à son office de sacristain le bourg d'Ârgences , qui passait alors pour produire de très bon vin. « C'é3t un excellent moine , dit Richard , qui remplit parfaitetement ses devoirs, puisque, malgré sa colère, il n'a pas rompu le silence qui lui est imposé. » Cette histoire peut paraître singulière; cependant elle n'a rien d'incroyable, et elle s'est, pour ainsi dii^ , renouvelée quelques six cents ans plus tard, dans la chambre à coucher de Turenne. Quant au vin d'Argences, il était