‹ Histoire de Normandie (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

•L*E Verbe tout -puissant, par lequel Dieu le père a formé toutes choses , est comme une tigne vtSrilable que ce suprême père de famille, après l'avoir plantée , cultive du matin jusqu'à onze heures , à l'aide des ouvriers qu'il y admet , afin d'en pouvoir recueillir une plus abondante vendange. Il ne cesse en aucun temps de donner ses soins à cette vigne , qui est la sainte Eglise , et d'en propager les nobles provins dans tout l'univers. C'est lui qui est le véritable roi des siècles , le vrai pontife des biens à venir , le maître des hommes et des anges , offrant ineffablement l'onction de l'huile de la béatitude à tous ceux qui suivent ses préceptes ,

G ORDEBIC VITAL.

ange lui-même , prodiguant ses dons paternels et ses précieux conseils. Selon les oracles des prophètes, qui, instruits par le Saint-Esprit , brillèrent comme des astres lumineux dans la nuit du siècle, et , semblables au coq matineux qui réveille par ses chants les mortels endormis , prédirent les mystères de la venue du Sauveur, Dieu fit choix, entre des milliers de femmes, de Marie , reine des vierges , issue de la famille du roi David, et la rendit mère, à jamais glorieuse , de la plénitude de toutes les vertus. Ainsi cette généreuse Vierge , que décorait l'éclat de tant de qualités , mariée par l'ordre de Dieu à un juste , à Joseph , après avoir reçu la salutation de l'archange Gabriel, devenue grosse par l'opération du Saint - Esprit , conçut sans péché et mit au monde sans douleur , le 8 des calendes de janvier (aS décembre) , le Sauveur appelé par les vœux de toutes les nations de la terre.

Ainsi naquit à Bethléem , ville de Juda , notre Seigneur Jésus-Christ, qui fut inscrit sur le premier tableau du dénombrement , pendant que Cyrin gouvernait la Syrie , et selon l'ordre de toutes les prophéties qui l'avaient annoncé. Conformément à ce que rapportent les -véridiques Ecritures , des signes éclatans parurent au ciel à la naissance du Christ. Les anges se félicitant pieusement du salut de l'humanité «îhantèrent : « Gloire à Dieu dans le plus haut des « cieux , et paix sur la terre aux hommes de bonne « volonté ! »

Ce fut donc l'an quarante - deux ' du règne d'Au-

' I^ous remarqaons une fois pour toutes que la chronologie d'Orderic Vital est très-fautive. Même aujourd'hui les systèmes de chronologie ne sont pas toujours d^accord j ils IVtaient bien moins encore à Te'poque

guste , vingt-huit ans après la mort de Cléopâtre et d'Antoine, époque à laquelle FEgypte devint province Romaine , l'an trois de la cent quatre-vingt-treizième olympiade , dans l'année 762 de la fondiation de Rome, c'est-à-dire au moment où, par l'ordre de Dieu , César Auguste , ayant comprimé les révoltes et les agitations de tous les peuples , avait rendu à l'univers une paix générale et complète , ce fut alors que Jésus-Christ , fils de Dieu , consacra par son avènement le sixième âge du monde.

De la création à la nativité du Christ on compte , selon le texte authentique des Hébreux , trois mille neuf -cent cinquante-deux ans 5 mais , d'après le calcul d'Isidore *, évêque de Séville, et de quelquesautres savans , il faut porter le nombre de ces années à cinq mille cent cinquante-quatre. La supputation d'Eusèbe de Césarée et de saint Jérôme donne cinq mille deux cent trente- un ans , depuis Adam jusqu'à la dix-huitième année de l'empereur Tibère , pendant laquelle eut lieu la passion de Jésus-Christ.

Que toute la multitude des croyans se réjouisse dans le Saint-Esprit -, qu'elle adore sans cesse l'éternel Créateur ; qu'elle lui fksse de tout son pouvoir un sacrifice de louanges 5 il a permis l'incarnation de son

où écrivait Ordcric Vital. \2Art de vérifier les dates, que nous suivons communëment , place TAnnonciation au 25 mars de Pan 74? de la fondation de Rome, la quarantième ann^e de Père Julienne , la trente-nenvième du règne d^Auguste depuis la mort de Jules-Cësar , la, deuxième de la cent quatre-vingt-treizième Olympiade, et la quatre mille sept cen( huitième de la période Julienne , c'est-à^ire , cinq ans neuf mois et sept jours avant Tère vulgaire ; et la naissance de Jesu^-Christ au a5 décembre suivant.

' Sa chronique commence à la cre'ation du monde et se termine à Pan G36 de Père vulgaire.

fils uaique , co-ëternel et consubstautiel avec lui et îivec le Saint - Esprit 5 il a racheté de la mort la plus légitime l'esclave du péché, par la mort imméritée de son propre fils ! Créateur clément , il fut af&igé de voir la chute de son ouvrage qu'il avait fait à son image et ressemblance. Dans l'inestimable conseil de ça bonté inépuisable, il résolut d'envoyer son fils , égal à lui , pour visiter l'esclave condamné au cachot, pour l'arracher à la captivité, pour le rapporter avec tendresse sur ses épaules au sein du troupeau , et pour réjouir, par le rétablissement de leur nombre, les neuf chœurs des anges. Ainsi, fait homme, le fils de Dieu resta ce qu'il était en devenant ce qu'il n'était pas, et ne souffrant aucun mélange ni aucune division, gouvernant tout par sa divinité avec son père et le Saint r Esprit, et souffrant toutes les infirmités de notre chair dont il avait pris l'humanité , il ob-. çerv^ inviolablement laloi que, par l'organe de MoÏ5e„ il avait donnée aux Hébreux , et le saint législateur suivit en toutes choses les règles de la justice. En effet , il fut circoncis huit jours après sa naissance , et, conformément aux lois, il fut présenté à son père dans le temple au bout de quarante jours.

Quoique la Vierge, mère du divin enfant, liât ses membres avec dçs langes et assujétît ses pieds et ses mains avec des bandelettes, quoique , caché obscurément dans une étroite crèfche , il fît entendre les cris de l'humaine misère à laquelle son père l'avait soumis , il n'en parut pas moins un dieu auguste par la naissance d'un nouvel astre qui s'éleva dans les cieux. Cherché dans Bethléein par les mages de l'Oriçnt que Tinspiration divine y conduisit, et trouvé li dans un^

HISTOIRE DE NORMiMOIE *, LIV. I. 9

humble berceau , il y fut adore comme le maître du monde. Ces mages prudens lui apportèrent les trois prësens les plus précieux de leur trésor ; ils offrirent au Christ l'or, l'encens et la myrrhe. Ils le proclamèrent ainsi le Roi souverain, le vrai dieu et l'homme mortel. Ainsi les prémices du choix, des nationsfurent consacrées par les trois envoyés qui , de Saba çt des autres contrées dispersées sur le globe , s'empressèrent de se rendre à Bethléem. Avertis en songe par un ange de ne pas aller à leur retour trouver Hérode, ils changèrent de chemin pour regagner avec joie les pays d'où ils étalent venus,

A Tépoque de sa purification , la Vierge mère se présenta dévotement au temple, et offrit à Dieu le père son enfant que le vieillard Siméon, homme vraiment juste, reçut dans ses bras. L'heureux vieillard se réjouit en Dieu de ce qu'il voyait le sauveur des nations depuis si long-lemps attendu. Le Saint-rEsprit le lui fit reconnaître; il le prit dans ses mains; il l'annonça aux peuples comme le maître de la vie et de la mort, et le bénit aux acclamations de la foule qui témoignait son allégresse et son admiration.

La prophétesse Anne, fille de Phanuel, arriva pleine de joie. Cette vertueuse veuve reconnut le Christ , et proclama son avènement en présence de tous les spectateurs qui attendaient la rédemption de Jérusalem.

Ses parens firent l'offrande d'un couple de tourterelles ou de deux pigeons, qui figurent la chasteté pure et la douce simplicité de l'Eglise.

Ce fut ainsi que non seulement losanges des cieux, JTiais encore les mortels de tout âge et des deux sexes

lO OBDERIC TITAL.

rendirent tëmoignage en £iTenr du Dien incarne. Par la coopération dn Saint-Esprit, la Vierge Marie conçut, enfanta, nonrrit, et , grâces à son assistance , s'acquitta efficacement de tontes ses fonctions. Du sein même de sa mère, dans leqnel il s'agita avec allégresse, Jean salaa le Seigneur; et , par Tinspiration dn Saint-Esprit , Elisabeth prophétisa trois fois la venue du Messie et la gloire de la Vierge Sainte. Les an* ges glorifièrent Dieu qui daignait s'incarner pour la rédemption des hommes , et se réjouirent de voir leur nombre s'accroître par l'effet de ce rachat dont ils sont les témoins. Instruits par la Visitation angélique, les pasteurs accourent à Bethléem et cherchent dans la crèche le pain de vie qui vient de descendre du ciel; ils trouvent, enveloppé dans de simples langes , l'enfant qui gouverne les cieux. A l'aspect de tant de mer-^ veiUes qui leur révèlent le Christ, ils ouvrent leur cœur à la joie et à l'admiration. Zacharie et Siméon , tous deux justes, tous deux vieillards, confessent le Sauveur et prédisent ce qui doit lui arriver; la bien- \ heureuse Anne oublie le fardeau des années pour partager fidèlement la tendre émotion qu'ils éprouvent.

Cependant, au récit de tant d'événemens extraordinaires, à l'aspect du bonheur et de la joie des gens de bien, l'impie Hérode est contristé. 11 ordonne que , dans Bethléem et dans tous les environs , on livre au massacre tous les enfans qui n'ont pas accompli leur deuxième année. Jésus passa en Egypte avec Joseph et sa mère immaculée , tandis que la fureur d'Hérode versait craellement le sang de tant d'enfant, et que les champs de Bethléem étaient affligés du meurtre

l de l'innocence ; mais le Christ fit parvenir ceux qui ■ avaient ëtë égorgés pour lui à la céleste cour , où ces ! bienheureux jouissent de la gloire éternelle. i Le Sauveur passa sur la terre trente-deux ans et trois " mois 5 mais exempt de péché , étranger au mensonge. Seul , parmi les morts , il fut trouvé sans souiUure et sans péché.

Au commencement de sa trentième année, il se rendit sur les bords du Jourdain; il en sanctifia les eaux par le baptême qu'il y reçut des mains de Jean, et donna ainsi à ceux qui le suivaient l'exemple de l'humilité la plus parfaite. Le baptême et les prières de Jésus ouvrirent les cieux : revêtu de formes matérielles, on vit le Saint-Esprit, sous la figure d'une colombe , descendre du haut des cieux ; et , de cette auguste voûte , la voix du père éternel se fit entendre en ces mots : a Voici mon fils chéri dans lequel je « me suis toujours complu. » Ce fut avec raison que Jean s'éleva au dessus des enfans des femmes, puisque ce fut par ses mains que le Christ voulut être baptisé. Ainsi se rendit visible l'invisible Saint-Esprit , et Dieu le père annonça son fils du haut des cieux ; ainsi, dans le baptême du Sauveur , le mystère de la tri^ nité fut rendu sensible au bienheureux précurseur.

Notre-Seigneur Jésus-Christ prit à douze ans place dans le temple, au milieu des docteurs où il voulut qu'on le trouvât, non pas enseignant, mais interrogeant. Parvenu à sa trentième année , il fut baptisé , et depuis il manifesta par des miracles sa divine mission. Pendant trois ans il s'annonça par des miracles, il instruisit ses disciples. Cette période triennale nous révèle le sacrement du baptême , selon notre croyance

en la sainte trinitë, et complète les lois du dëcalogue. Ainsi notre divin législateur avertit les hommes de ne pas oser parler en public ni prêcher tant qu'ils sont trop jeunes encore, ni rechercher avec témérité les honneurs et les dignités ; mais d'attendre humblement que , tout en étudiant pour instruire les autres, le temps les ait rendus propres au sacerdoce.

Maintenant examinons, et, dans nos écrits véridi' ques , résumons en peu de mots cette somme de miracles que notre Seigneur Jésus-Christ continua de faire et qui sont rapportés dans les quatre Evangiles; ces merveilles en seront reconnues avec plus de facilité et l'esprit les saisira mieux. Je suivrai donc, d'après les récits des quatre évangélistes, l'enchaînemenk des événemens. Je désire les exposer avec concision^ grâce à l'assistance de celui qui fait, à la langue même des enfans, le don de l'éloquence.

Puisque je dois m'occuper de chronographie , il est à propos que je commence par employer mes efforts et mes soins à fixer la certitude des époques , ainsi que les saints évangélistes et les autres historiens les ont depuis long- temps débrouillées dans leurs écrits.

Neveu et héritier de Caïus Jules César par sa sœur Octavie, Octavien César Auguste, second empereur des Romains, régna cinquante-six ans et six mois ; ce fut dans la quarante - deuxième année de son règne que le Christ vint au monde.

Tibère , beau-rfils d'Auguste , fils du premier mari de sa femme Livie , régna vingt-trois années , dans la dix-huitième desquelles le Christ racheta le monde par sa Passion.

Après la mort d'Hérode , fils d'Antipater d'Asca-

HISTOIRE DE NORMANDIE -, LIV. I. l3

Ion , et qui usurpa le trône de Judée durant trentequatre années ^ Arcbelaûs , son fils , eicerça sur les Juifs une tyrannie de diic ans. Ainsi que nous le dit saint Matthieu , ce fut par crainte de ce prince que, après le retour d'Egypte , exécuté conformément aux ordres d'un ange, J oseph se retira en Galilée avec Jésus et la Vierge Marie et alla s'établir à Nazareth. Cependant Archelaûs, accusé auprès d'Auguste d'un excès de cruaulé, fut destitué et alla mourir dans un exil perpétuel à Vienne , ville des Gaules : afin d'aflaiblir le royaume de Judée > l'empereur eut soin de le partager entre les frères d' Arcbelaûs qui devinrent de simples tétrarques.

Dans la douzième année du règne de Tibère , Pilate fut envoyé en Judée comme gouverneur de cette contrée et y conserva le pouvoir pendant dix ans, à peu près jusques à la mort de l'empereur.

Hérode , Philippe et Lysanias , comme le rapporte saint Luc, gouvernaient la Judée avec Pilate; ils étaient fils d'Hérode le vieux , sous le règne duquel naquit le Sauveur.

Tout le temps pendant lequel Notre-Seigneur prêcha sur la terre est borné. à l'espace de quatre ans* En eflet, d'après Flavius Josèpbe, le pontificat des Juifs fut alors occupé, à la déposition d'Anne , dans une ligne continue de succession , par Ismaël fils de Boffi, par Éléazar fils du pontife Ananias, par Simon fds de Canuse , et par Joseph Caïphe qui prophétisa que Jésus mourrait pour le peuple.

Eusèbe de Césarée , comptant de la sixième année du règne de Darius qui succéda à Cyrus et à Cambyse , lorsque l'on termina les travaux du temple , jusques à

l4 ORDERIC VITAL.

Hërode et Auguste , trouve dans Daniel soixante-neuf semaines qui composent quatre cent quatre - vingttrois jours au moment où le Christ, c'est-à-dire Hircan, nouveau pontife de la famille des Macchabées , fut assassiné }3ar Hérode et mit fin à la succession légitime des pontifes. Hippolyte comptedeux cent trente années de l'empire des Perses et trois cents de celui des Macédoniens.

D'après ses calculs , il trouve trente années jusque Jésus-Christ , c'est-à-dire cinq cents soixante depuis le commencement de Cyrus , roi des Perses, jusqu'à l'avènement du Sauveur 5 éclairé par ses recherches sur la série des siècles, je fais connaître au lecteur studieux que ce soleil de justice parut dans le sixième âge , à la première heure de ce siècle. Ainsi je commencerai le travail que j'ai entrepris sur mon Sauveur, dans la bonté toute -puissante duquel je mets ma confiance. C'est pourquoi j'invoque avec foi les secours qui me sont nécessaires pour terminer dignement à sa louange les entreprises oii je m'engage.

Rempli de l'Esprit-Saint , Jésus quitta les bords du Jourdain pour entrer en Galilée. C'est là que le troisième jour il fut à Cana, avec ses disciples, invité à se trouver à des noces. Le vin venant à manquer, il fut prié par sa mète d'y suppléer : alors il ordonna de remplir d'eau six vases d'un grand volume, et l'ayant changée en vin il ordonna à l'architriclin de les faire apporter par les serviteurs. C'est par ce miracle qu'il comniença à manifester sa gloire à ses disciples , leur désignant ainsi le changement de l'intelligence ohariielle dans l'ancienne loi et le renouvellement de h vie par la grâce du Saint-Esprit.

HISTOIRE DE NOBMANDIE-, LÏV. I. l5

Jésus fut conduit ensuite par FEsprit-Saint dans le désert vers une haute montagne^ Il fut tenté par Satan qui voyait en lui rhomme de la justice incomparable. Il jeûna pendant quarante jours et quarante nuits , et par son exemple enseigna comment les justes peuvent, au moyen du jeûne et de la prière, déjouer les embûches de toute Fengeance des démons.

L'ancien serpent avait, parla gourmandise, la vaine gloire et la cupidité , triomphé d'Adam -, il tenta d'user de nouveaux artifices , et fut triplement vaincu . et obligé de prendre la fuite. Alors les anges descendirent des cieux et présentèrent leurs hommages au fils de Dieu , qui récompensera dans le paradis , par une joie éternelle, les vainqueurs de Satan.

Le Sauveur, avec sa mère et ses frères , descendit à Capharnaiim et n'y resta que peu de jours. La Pâque approchant , il partit de là pour se rendre à Jérusalem et s'y présenta au temple. Il y trouva réunis beaucoup d'hommes occupés à vendre des brebis, des bœufs et des colombej , des banquiers aussi y exer^ caient leur trafic ; brillant admirablement de tout l'éclat de la divinité , il les chassa tous du lieu saint.

Un grand nombre de personnes qui se trouvèrent à la fête de la Pâque furent témoins des miracles que J ésus opérait , et ils crurent en son nom. Alors le Pharisien Nicodéme ^ l'un des principaux entre les Juifs , aUa le trouver pendant la nuit pour avoir avec lui un secret entretien. C'est ainsi qu'il mérita d'être instruit sur le& vertus du baptême, sur la régénération par l'eau et par l'Esprit saint , wir la descente du Christ et son ascension, sur l'exaltation typique du serpent d'ai-'

i6 ORDERIG VITAL.

rain , et sur le sacrifice de la passion du fils Ad rhomme.

Après ces ëvénemens^ le Sauveur entra dans la Judée ; là il demeura avec ses disciples et opéra plusieurs merveilles pour le salut de Thumanitë. Cependant Jean baptisait à Enon près de Salim , où se trouvait une grande abondance d'eau. 11 y rendit un témoignage véridique sur le Christ, afin de mettre un terme aux recherches de ses disciples et des Juifs. Ensuite Jésus quitta la Judée , se rendit de nouveau en Galilée et passa par Samarie.

Dans une ville que Ton appelle Sichar existait une fontaine nommée la Fontaine de Jacob , près de l'héritage que ce patriarche avait donné à Joseph son fils. Jésus , fatigué de la longueur du chemin , s'assit sur le bord de la fontaine vers la sixième heure et s'y entretint mystiquement avec une femme du pays. Les Samaritains accueillirent le Sauveur avec une grande allégresse , et à force de prières le retinrent deux jours avec eux; plusieurs même d'entre eux remplis de dévotion crurent en lui.

C'est de là que Jésus , guidé par la vertu du Saint^ Esprit , passa en Galilée ; toute la contrée fut bientôt remplie de son nom et de sa renommée 5 il y prodiguait les instructions dans les synagogues ^ et chacun s'empressait de le glorifier.

Un jour de sabat, il entra dans la synagogue de Nazareth pour y faire la lecture. 11 s'y montra lecteur excellent 5 il ouvrit le livre du prophète Isaïe et y lut le pronostic qu'il y trouva : a L'esprit du Seigneur est « sur moi, c'est pourquoi il m'a donné l'onction et m'a « envoyé annoncer l'Evangile aux pauvres* » Ayant

HISTOIRE DE îïORMàMDIE*, LIY. I. 17

reployé le livre il le rendit au ministre de h prière , s'assit et dit : « Ce que vous venez d'entendre de vos « propres oreilles s'accomplit aujourd'hui. » On admirait dans ses paroles une certaine grâce qui semblait couler de sa bouche.

Le divin Sauveur rendit témoignage que nul prophète ne reçoit dans sa patrie les honneurs qui lui sont dus. Se reportant aux anciens événemens, il rapporta comme un exemple véridique que , dans un temps de famine, Elie n'avait été envoyé que pour la femme de Sarepta , quoiqu'il y eût alors beaucoup de veuves dans Israël , et que du temps du prophète Elisée, le syrien Naaman avait été seul purifié dans le Jourdain , au milieu d'un grand nombre de lépreux abandonnés à leurs douleurs et à leur indigence.

Tous ceux qui étaient dans la synagogue pour entendre la parole de Dieu furent remplis de colère. Ils se soulevèrent à ces paroles , qu'ils regardèrent comme sacrilèges. Dans leur fureur, ils traînèrent hors de la ville le seul médecin qui pût sauver leurs âmes.

Ils le conduisirent, pour l'en précipiter, jusqu'au sommet de la montagne sur laquelle est construite leur ville. 11 n'en passa pas moins au milieu d'eux , et de là descendit à Gapharnaiim. U vint de nouveau à Cana en Galilée. Un oificier dont le fils était malade, ayant appris que Jésus arrivait de la Judée, le pria de des cendre chez lui et de guérir son enfant. Jésus lui dit : « Allez, votre fils est rendu à la vie. » Aussitôt le malade se rétablit. Le père crut aux paroles du Sauveur, retourna le lendemain dans sa demeure , et y trouva toute sa famille qui se réjouissait de la guérison du malade. Ayant ainsi reconnu tout ce qui était I. 2

l8 ORDERIC VITAL.

arrivé , cet homme et toute sa maison crurent au Sauveur. Selon ce que rapporte Saint-Jean , ce miracle est le second qu'ait opéré Jésus à son retour de Judée en Galilée.

Jésus ayant quitté Nazareth , qui signifie une fleur, résida à Capharnaiim , qui s'interprète par ville trèsbelle, et qui désigne l'Eglise. C'est de Nazareth que le Christ a été appelé Najaréen. Cette petite ville est située en Galilée près du mont Thabor. Quant à Capharnaiim , cette place forte de la Galilée touche à l'étang de Gennésareth , sur les confins des tribus de Zabulon et de Nephtali, où les Hébreux furent, pour la première fois , réduits en captivité par les Assyriens.

Jésus commença ses prédications parce que la parole suit la voix, et que l'Evangile succède à l'ancienne loi , de même que le soleil à l'aurore. « Faites péni- « tence, dit-il, car le royaume des cieux approche. »

Jésus étant allé vers la mer de Galilée, rencontra Simon-Pierre et André son frère , et les fils de Zébëdée , Jacques et Jean. 11 les appela : aussitôt, ayant abandonné leurs filets , tous quatre le suivirent. Simon signifie obéissant, Pierre , reconnaissant, André, fort ou viril , Jacques, supplantateur, et Jean, grâce de Dieu. Ces interprétations sont parfaitement d'accord avec les saints prédicateurs. En effet , sans obéissance nul ne parvient jusqu'au Seigneur , personne ne persévère sans force , et celui qui supplante les vices soumet tout le bien qu'il possède à la grâce de Dieu. Jésus parcourait toute la Galilée, répandant ses instructions dans les synagogues , prêchant l'Evangile de son règne et guérissant , dans le peuple, toute înaladie et toute infirmité. Bientôt sa réputation se ré-

HISTOIRE DE NORMÂ.NDIE ', LIV. I. 19

pandit dans toute la Syrie, contrée qui s'étend de TEuphrate à Ja grande mer , et depuis la Cappadoce jusqu'à l'Egypte. On lui présenta tous ceux qui souffraient de diverses maladies, soit de l'ame, soit du corps, et ceux qui étaient en proie à des tourmens, c'est-à-dire à des douleurs aiguës , ceux qui étaient possédés du démon , ainsi que les lunatiques et les paralytiques 5 et il les guérit tous.

C'est pourquoi une foule nombreuse le suivit de la Galilée et de la Décapole , de Jérusalem , de la Judée et du pays au-delà du Jourdain, tous avec une intention différente. Les uns s'attachaient à lui comme disciples , à cause de sa céleste mission ^ les autres pour obtenir la gùérison de leurs infirmités 5 ceux-ci par curiosité, au seul bruit de sa réputation, voulant éprouver s'il y avait quelque vérité dans tout ce que l'on rapportait ^ ceux-là guidés par l'envie , cherchant à le prendre en faute et à l'accuser -, quelques-uns enfin ne suivaient ses pas que pour obtenir la nourriture du corps.

A l'aspect de tant de monde, Jésus gagna une montagne, et, s'y étant assis, ses disciples vinrent le trouver. Alors celui qui autrefois avait ouvert la bouche des prophètes, ouvrant la sienne à son tour, prononça un discours étendu qui était rempli de toutes sortes de perfections. Il éclaira l'intelligence et instruisit merveilleusement les apôtres, afin qu'ils sussent que celui qui , par la voix de Moïse, avait donné la loi sur le montSinaï, enseignait les siens en Galilée sur le montThabor, et les pénétrait de la perfection de toute justice. Il disserta amplement sur les huit béatitudes et sur les autres préceptes de la loi qu'il

était venu, non pas détruire , mais accomplir. En effet, il dit que la nouvelle loi l'emportait sur rancien testament, puisqu'elle prescrivait à l'homme d'aimer même ses ennemis. Il parla de la miséricorde qui agit en secret, et fit connaître beaucoup d'autres avantages propres à rendre la vie plus parfaite. Ce véritable docteur des docteurs parla d'une manière incomparable du trésor qu'il faut placer dans le ciel , de l'impossibilité de servir deux maîtres à la fois , des oiseaux et des lys des champs , du fétu et de la poutre dans l'œil, des pierres précieuses qu'il ne faut pas jeter devant les pourceaux , de l'entrée dans la vie par la porte étroite , du soin qu'il faut prendre pour se garantir des faux prophètes , et de l'édifice qu'il faut construire sur la pierre.

Quand Jésus eut proféré les paroles de la perfection, tous les assistans admirèrent sa doctrine. En effet, il les enseignait comme Dieu , qui a la puissance sur toutes choses , non pas comme les Scribes et les Pharisiens, qui étaient soumis aveuglément à Moïse et ne pouvaient annoncer que ce qui avait été confié à leur incapacité.

Descendu de la montagne, le Sauveur fut suivi par une grande foule. Il toucha de la main un lépreux qui s'était prosterné pour l'adorer , et cet infortuné fut aussitôt guéri , et reçut l'ordre de se présenter devant les prêtres pour sacrifier selon la loi. Ce$t cet ordre qui insinue la nécessité de la confession et de la pénitence des péchés. A Capharnaiim, il approuva la foi du centenier, et guérit, après avoir prononcé quelques paroles , le fils de cet ofiicier , lequel était étendu paralytique et contrefait.

HISTOIRE DE lyORMAISDIE *, UV. I. ai

Un jour de sabbat, pendant qu il prêchait dans la synagogue , un démon s'écria par Forgane d'ijin homme :. Ki Qu'y a-t-il , Jésus de Nazareth , entre vous et nous? « Vous êtes venu pour nous perdre ] je sais que vous a êtes le saint de Dieu. » Jésus le menaça en disant : <c Garde le silence, et sors du corps de ce raalheu- « reux. » Aussitôt le malin esprit , venant à se dissiper, se hâta de sortir, et , au grand étonnement de tous les assistans , ce possédé fut guéri.

Jésus ne tarda pas à quitter la synagogue *, il entr» chez Simon , dans la maison duquel il trouva sa b^emère travaillée des douleurs de la fièvre -, d'après l'invitation de ses amis il lui toucha la main. Soudain, le mal ayant cessé , cette femme se leva guérie , et témoigna sa reconnaissance à son médecin céleste. Sur le soir , comme le soleil venait de se coucher , on lui présenta un grand nombre de démoniaques et d'autres personnes affligées de diverses maladies de langueur. Suprême médecin , il fit à chacun l'imposition des mains , proféra quelques paroles et rendit la santé à tous ceux qui en étaient privés. Par le coucher du soleil il faut entendre la mort du Seigneur , qui arriva quand les Gentils , qui étaient en la possession du démon , en furent délivrés par la foi , et que ceux qui étalent souifrans de la maladie du péché furentguéris par le remède d'une vie plus édifiante.

Comme il voyait autour de lui ime grande foule qui restait , quoique le soir fût arrivé , il ordonna à ses disciples de traverser la mer, et lui-même montant sur une nacelle , il fut suivi par eux. Assurément il convenait que , comme il avait fait des miracles sur terre , il en Ht aussi sur les flots , pour prouver qu'il

n'était pas moins le maître de Tune que des autres. Entré dans le bateau , il permit que la mer s'agitât, que les vents vinssent h souflfler la tempête , et que les ondes s'éfevassent en tumulte. Quant à lui , il dormait de corps , mais il veillait d'esprit. A l'aspect dn danger , ses disciples l'éveillèrent en disant : « Sei- « gneur , sauvez -nous , nous périssons. » Alors, se levant, il commanda aux vents et aux flots , et aussitôt le plus grand calme succéda à l'orage. C'est ainsi que tous les jours encore le divin Sauveur se manifeste sur l'océan du siècle , quand le vaisseau de son Eglise est ballotté par les tempêtes de tant de tribulations diverses , et se trouve, pour ainsi dire, en péril par la gravité des circonstances -, mais , invoqué douloureusement et avec une foi sincère par les siens, il prodigne ses secours , il les soutient admirablement par la verts de sa divinité , et sans cesse leur porte une efficace assistance au milieu des flots agités qui cèdent à sa voix.

Ayant passé de l'autre côté de la mer , dans la contrée des Géraséniens, deux hommes farouches, possédés du démon, sortirent d'un monument , et, accourant à lui , s'écrièrent : « Jésus , fils de Dieu , qu'y K a-t-il entre nous et vous? Etes- vous venu avant le (( temps pour nous tourmenter ? Si vous nous chassez, « envoyez-nous au moins dans un troupeau de pour- « ceaux. » Il leur répondit : « Allez-y. » Aussitôt ils s'emparèrent de ces animaux , et précipitèrent tout le troupeau dans la mer. Ainsi ce troupeau , qui ne comptait pas moins de deux mille animaux, fut, par une légion de démons , jeté dans les flots où il trouva la mort. Cependant les porchers prirent la fuite , et ,

HISTOIRE DE NORMANDIE', UV. J. l3

parvenus à Ja ville, annoncèrent tout ce qu'ils avaient vu. Ainsi, les hommes ëtant guéris et les pourceaux précipités, lesGéraséniens, épouvantés outre mesure, sortirent tous de leurs murailles, et furent assez insensés pour prier le Seigneur de s'éloigner de leur contrée.

Gérasa est une ville d'Arabie au-delà du Jourdain , voisine du mont Galaad , laquelle fut au pouvoir de la tribu de Manassé 5 elle n'est pas éloignée du lac de Tibériade , où les pourceaux furent noyéç. Son nom signifie, rejetant ses hôtes, ou l'étranger qui s'approche ; ce qui s'entend des Gentils vers lesquels le fils de Dieu se rendait pour les sauver après avoir revêtu la forme humaine. Les deux individus que la légion de démons possédait sont l'image de deux peuples, les J uifs et les Païens , soumis à l'empire de tous les vices ^ ils habitaient dans les tombeaux , parce qu'ils obéissaient à des œuvres de mort, c'est-à-dire , au péché. La faiblesse de Satan se manifesta ici avec évidence ^ en effet , sans la permission de Dieu, il ne saurait nuire même aux plus vils animaux.

Il faut observer que, tandis que les prédestinés passent à la vie en se tournant vers le Seigneur , et se sauvent en usant du flambeau de leur raison , les ido-r lâtres, enflés d'orgueil , souillés de vices , et réprouvés par leur attachement à la perversité, désignés ici par les pourceaux , sont condamnés à l'ordure dans le lac de leurs honteuses actions.

Jésus remonta sur une nacelle et se rendit à Ca-r pharnaiim. Aussitôt un grand nombre de personnes se présentèrent devant lui : elles remplirent la maison où il se trouvait pour écouter sa parole. C'est alors que

(fOdire hommes apportèrent un paralytique , et déposèrent devant le Sauveur le grabat sur lequel il était couché : le Seigneur , plein de clémence , ayant reconnu la foi de ces hommes , remit au paralytique ses péchés, et, malgré les murmures des Scribes, lui dit: « Levez-vous , emportez votre lit et retournez dans « votre maison. » Aussitôt le paralytique se leva , se chargea de son grabat devant toute Tassistance , et se rendit chez lui.

De là Jésus , à son passage , appela à lui Matthieu, qui était assis à son bureau , lui dit de le suivre , et réleva de la charge de publicain au rang d'apôtre et d'évangéliste. Le Seigneur s'étant arrêté dans la maison de Lévi, les pharisiens murmurèrent et lui firent des reproches de ce qu'il mangeait avec despublicains et des pécheurs ; mais ce bon docteur releva la mali« gnité de leurs pensées , et , proférant une utile maxime , répondit : « Le médecin n'est pas nécessaire à fc ceux qui se portent bien, mais à ceux-là qui sont « malades ; je ne viens pas appeler les justes , mais les « pécheurs. » C'est pourquoi il fréquentait la société de ces derniers afin d'inviter par ses instructions ceux qui l'invitaient lui-même , et les conduire ainsi au céleste banquet,

Pendant que Jésus s'entretenait avec les disciples de Jean , et qu'il était l'objet des réprimandes des pha-» risiens, qui lui demandaient pourquoi ses disciples ne jeûnaient pas comme ceux de Jean, il leur fit ces^ paraboles très-convenables des amis de l'époux qui ne peuvent être dans le deuil tant qu'il est avec eux j de la pièce de drap neuf cousue à un vieil habit, et du vin nouveau qu'on ne met point dans de vieilles

HISTOIBE DE liORMANDIË^ LIV. I. a5

outres. C'est ainsi qu'il prouve qu'on ne saurait imposer l'observation de la nouvelle loi aux hommes charnels qui n'ont pas encore été régénérés , jusqu'à ce que la régénération spirituelle se soit manifestée aux yeux de tous par le mystère de la Passion et de la résurrection du Seigneur.

Pendant que Jésus parlait à la foule des assistans, Jaïr, chef dé la Synagogue, s'approcha de lui , se jeta à ses pieds , et lui dit en l'adorant : « Seigneur , ma ^« fille va mourir 5 mais venez, imposez vos mains sur « elle, et elle vivra. » Le Seigneur se leva avec bonté et sortit aussitôt avec lui. Un grand nombre de personnes le suivaient et le pressaient-, alors une femme qui , depuis douze ans , souffrait d'un flux de sang , et qui avait vainement dépensé toute sa fortune , s'approcha de lui par derrière , et toucha la frange de son vêtement 5 elle se disait en elle-même : « Si je puis « seulement toucher le bord de ses habits , je vais être « guérie. » Jésus s'étant retourné et l'apercevant, lui dit : « Ma fille , prenez confiance 5 votre foi vous a « sauvée. » Aussitôt la source du sang qu'elle perdait se dessécha, et elle fut rendue à la santé. Les médecins dont il s'agit représentent ces faux théologiens ou philosophes et ces docteurs des lois séculières, desquels on ne peut attendre aucun salut. Ensuite le Christ étant entré dans la maison de Jaïr, où il trouva des musiciens et une troupe tumultueuse , leur adressa la parole en ces termes : « Retirez-vous : cette jeune a fille n'est pas morte , mais elle dort. » Les assistans se mirent à rire. Ayant repoussé ces gens , il entra dans la chambre de la jeune fille , conduisant avec lui Pierre, Jacques, Jean, ainsi que le père et la mère;

!Jt6 ORDERIC VITAL.

il prit la main de la malade , et à son commandement cette fille se leva. Il lui fit donner à manger. Le bruit de cet ëvënement se répandit par toute la terre. Jaïr signifie illuminant ou illuminé , et représente Moïse et les autres docteurs de la loi, et la jeune fille est le symbole de la Synagogue ] quant à la femme atteinte d'un flux de sang, elle est l'emblème de l'Eglise des Gentils que toucha la foi , et qui obtint la santé après l'écoulement de l'idolâtrie et des voluptés charnelles. Enfin , comme la jeune fille recouvra la vie par l'ordre du Seigneur , de même Israël sera sauvé, quand il aura reçu dans son sein la totalité des nations. Ensuite Jésus, se transportant ailleurs, fut suivi par deux aveugles qui lui criaient : « Ayez pitié u de nous , fils de David ! » Il leur toucha les yeux, et leur rendit la lumière. Ils étaient à peine sortis qu'on lui présenta un homme muet et possédé du démon-, le malin esprit fut aussitôt chassé, et le muet recouvra la parole. La foule s'écriait dans son admiration : c( On n'a jamais rien vu de pareil en Israël. » Cependant les Pharisiens disaient : « C'est par Béel- « zébut, prince des démons, qu'il les chasse.'» Les assistans cherchaient à attirer J ésus dans le désert , et desiraient le retenir avec eux , de peur qu'il ne les quittât.

La foule s'étant accrue et se précipitant pour entendre la parole de Dieu , Jésus entra dans la barque de Simon , et le pria de s'éloigner un peu de la terre en avançant sur le lac de Gennésareth. Là s'étant assis , il enseigna le peuple. Dès qu'il eut cessé de parler , il dit à Simon , qui vainement avait travaillé toute la nuit : « Gagnez la pleine mer, et jetez vos filets pour

« faire une bonne capture. » C'est ce qu'il fil, et il prit une si grande quantité de poissons , que les filets surchargés se rompaient de toutes parts. Ce fut dans ces mêmes jours que Jésus se retira sur la montagne pour prier -, et ses prières à Dieu Foccupèrent même pendant la nuit.

Le jour étant venu , il appela ses disciples , et , parmi eux, en choisit douze auxquels il donna le nom d'apôtres, c'est-à-dire envoyés. Voici les noms de ces douze apôtres : Simon-Pierre et André son frère , Jacques fils de Zébédée et Jean son frère , Philippe et Barthélemi , Thomas et Matthieu, Jacques fils d'Alphée et Thaddée , Simon le Cananéen , et Judas Iscariote , qui le trahit.

Le nombre sacré des apôtres n'est pas dépourvu de mystère -, car ce nombre duodénaire désigne ceux qui devaient aller prêcher la croyance de la sainte Trinité dans les quatre climats du monde. Le nombre quaternaire étant triplé produit le nombre douze, dont la figure existait déjà dans beaucoup de choses ^ les apôtres sont figurés par les douze fi}s de Jacob , par les douze princes du peuple d'Israël , par les douze fontaines trouvées à Hélim , par les douze pains de proposition , par les douze hommes envoyés à la découverte par Moïse , par les douze pierres du Jourdain , par les douze bœufs qui soutenaient la mer d'airain, par les douze étoiles de la couronne de l'épouse , par les douze fondemens et les douze portes delà Jérusalem céleste, dont parle l'Apocalypse. Ils avaient été annoncés aussi par beaucoup d'autres figures , qui éclatent brillamment pour faire connaître au peuple les mystères de Dieu.

a8 ORDEfac vital.

Le glorieux Emmanuel parcourut toute la Galilée , ses hameaux , ses châteaux et ses villes ; il annonça TEvangile aux petits comme aux grands, sans distinction de personnes. Il n eut point égard à la puissance des nobles , mais au salut des croyans ^ et après ces prédications pleines d'onction, il porta un prompt remède à toutes les maladies et à toutes les infirmités ; de manière que ceux qui n'avaient pas été persuadés par ses discours , étaient convaincus par la grandeur de ses œuvres. En voyant une si grande affluence , Jésus fut saisi de compassion , parce que ces gens étaient opprimés et accablés comme le troupeau qui est privé de son pasteur. Il appela à lui les douze apôtres et leur donna le pouvoir de chasser Tesprit immonde , et de guérir toute infirmité. « Allez^ « leur dit-il , enseignez, annoncez que le royaume des (( cieux approche , guérissez les malades, ressuscitez c( les morts , purifiez les lépreux, chassez les démons. « Recevez gratuitement , donnez gratuitement aussi. « N'ayez en votre possession ni or, ni argent , ni mon- « naie -, ne portez en route ni sac , ni deux liabits , ni « chaussure ,ni bâton. »

Ce maître céleste leur donna encore un grand nombre d'autres instructions salutaires que les véridiques évangélistes Matthieu et Luc ont conservées pour la postérité dans leurs écrits.

Il se rendit dans une ville de Galilée qu'on appelle Naïm qui est située à deux milles du mont Thabor , au midi , près de la ville d'Endor. Gomme il approchait de la porte de la yille, avec la foule nombreuse qui l'accompagnait, on emportait un jeune homme mort , qui était le fils unique d'une veuve. Le Sei-

HISTOIRE DE NORMANDIE*, UV. I. ag

gneur l'ayant vue pleurer , touché de compassion pour cette infortunée , il lui dit : « Ne pleurez pas. » Il s'approcha des porteurs qui s'étaient arrêtés, toucha le cercueil , et parla ainsi au défunt : « Jeune homme , « je te le dis, lève-toi. >> Aussitôt le jeune homme revint à la vie : il se mit sur son séant et commença à parler. Alors le réparateur de la vie le rendit sain et sauf à sa mère. Tous les spectateurs furent saisis de frayeur. Par la permission de Dieu , une grande foule suivait le Seigneur 5 une foule non moins nombreuse accompagnait la veuve. A l'aspect d'un si grand miracle beaucoup de témoins devinrent beaucoup d'admirateurs de la puissance de Dieu. Les miracles du Christ furent annoncés à Jean dans les prisons d'Hérode. C'est de là que Jean envoya deux de ses disciples , pour s'informer avec soin des secrets de la Providence céleste , qui devait manifester la sagesse de Dieu. Au retour de ces disciples, on raconta beaucoup de choses sur la grandeur des événemens , et l'on compara la génération actuelle des Juifs à des enfans assis dans la place publique. Alors Jésus commença à reprocher aux villes dans lesquelles plusieurs de ses miracles avaient éclaté , de n'avoir point fait pénitence conformément à ses prédications. Jusque-là il s'était borné à reprendre en commun toute la race juive : désormais il réprimanda nominativement chacune de ses villes, principalement Corozaïn , c'est-à-dire mystère , Bethsaïde , c'est-à-dire maison des fruits , et ensuite Gapharnaiim , parce que , à l'aspect de ses œuvres et de ses miracles , elles n'avaient pas voulu se convertir. Jésus rendit ensuite grâce à Dieu son père de ce qu'il avait caché

3o ORDERIC VITAL.

ses secrets aux sages du siècle et les avait révélés aux faibles.

Les Pharisiens lui reprochant que le jour du sabbat, ses disciples en traversant les champs cueillaient des épis, et, après les avoir frottés dans leurs mains, les mangeaient, le Sauveur les excusa, d'après l'exemple de David et du grand-prétre Abiathar ; il dit : « Le « sabbat est fait pour Fhomme et non l'homme pour le (( sabbat. C'est pourquoi le fils de l'homme est maître <( du sabbat même. )>

11 entra de nouveau un jour de sabbat dans la synagogue , il y guérit un homme qui avait une main desséchée. Les Pharisiens pleins d'envie de ce que Jésus consommait glorieusement tant de miracles, sortirent et se concertèrent avec les Hérodiens sur les moyens de le perdre. Mais Jésus se retira : il fut suivi d'un grand nombre de personnes et guérit tous les malades. C'est alors qu'on lui présenta un démoniaque , un aveugle et un muet : il les guérit si bien que l'aveugle recouvra la vue , et que le muet se mit à parler. Cependant les Scribes et les Pharisiens faisaient tous leurs elTorts pour donner une sinistre interprétation aux œuvres du Christ ; ils exigeaient de lui un signe qui vînt du cieL 11 annonça des choses profondes et spirituelles , instruisit les bons et réprimanda les méchans; il déclara qu'on ne devait donner à une génération perverse d'autre signe que celui de Jonas ; il leur représenta la reine du midi qui , des confins de la terre , était venue pour entendre la sagesse de Salomon , et les Ninivites qui avaient fait pénitence.

Sa mère et ses frères étant restés dehors et cher-

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. I. 3l

chant à s'entretenir avec lui , il étendit la main sur ses disciples et dit : « Quiconque aura fait la volonté « de mon Père qui est dans les cieux , est ma mère , a mon frère , et ma sœur. »

Ce même jour Jésus étant sorti , alla s'asseoir sur le bords de la mer ; aussitôt un grand nombre de personnes se réunirent autour de lui. 11 monta dans une nacelle ^ il s'y assit et fit plusieurs paraboles à la foule qui s'était arrêtée sur le rivage. 11 parla du laboureur qui vient de semer et dont le travail ressemblait à ses œuvres -, il les entretint des semences dont une partie périt, soit parce qu'il en est tombé le long du chemin où elle a été foulée aux pieds ou dévorée par les oiseaux du ciel , soit parce qu'il y en a eu d'étouffée sous les pierres dans des épines , ou par divers accidens ^ tandis que ce qui a été livré à une bonne terre produit une abondante récolte. Je remarquerai en peu de mots et clairement ce que signifient ces choses : la semence est la parole de Dieu , le laboureur est Jésus -Christ, les oiseaux sont les démons 5 le chemin est cette ame perverse qui est brisée et desséchée par la continuelle circulation des mauvaises pensées -, la pierre représente la dureté d'une ame criminelle -, la terre est la bonté d'une ame obéissante ^ le soleil est le feu de la persécution en fureur •, les épines sont les cœurs tourmentés du désir des richesses ^ le bon terrain est l'ame dévote et fidèle qui rend au centuple , au soixantième et au trentième. En effet, celui-là produit des fruits au centuple qui fait tout dans l'espoir de l'éternité -, au soixantième , si ses œuvres sont perfectionnées par la doctrine , à cause des nombres, six et dix , et trente pour un , si

32 ORDEBIC VITAL.

cette doctrine est accompagnée de la foi , à canse des nombres trois et dix. On peut encore donner une autre explication : le cent pour un des fruits rappelle les vierges et les martyrs , soit à cause de rassociation de la vie , soit par rapport au mépris de la mort ; le soixantième est relatif aux veuves à cause du calme intérieur , parce qu'elles n'ont point à combattre contre les habitudes de la chair ; c'est le repos qu'on a coutume d'accorder aux sexagénaires après leurs combatsj quant au trentième il regarde les militaires, parce que c'est l'âge de combattre. Ensuite le prophète véridique raconta aux assistans plusieurs autres paraboles du bon grain semé et de l'ivraie , de la graine de sénevé , et du levain que la femme ensevelit dans trois mesures de farine jusqu'à leur complète fermentation. Le Sauveur assis dans sa barque ressemblait à un riche maître de maison qui présente à ses convives des mets de différente espèce, afin que chacun puisse choisir ceux qui conviennent à la nature de son estomac ; c'est ainsi que ces diverses paraboles étaient propres à satisfaire les différentes intelligences des auditeurs.

Ayant congédié l'assistance , il se retira chez lui et donna à ses disciples qui l'interrogeaient l'explication de la parabole de l'ivraie.

Il ajouta celles du trésor caché dans un champ , du marchand et des perles, des filets jetés dans la mer, et il exposa ce qu'elles figuraient.

Il retourna ensuite dans sa patrie , et donna , dans les synagogues , de si belles instructions que tout le monde l'admirait.

Sur l'invitation d'un Pharisien, le Sauveur alla man-

ger chez lui. Alors une femme, qui avait ëté pécheresse , se jeta à ses pieds qu'elle baigna de larmes , les essuya avec ses cheveux, et y répandit des parfums. Dans sa pénitence, cette pieuse femme consacra à Dieu les choses dont auparavant elle s'était servie mal à propos pour pécher. Autant elle avait possédé en ellemême de moyens de plaisir, autant elle y trouva de sujets de sacrifice. Le Pharisien, enflé d'une fausse justice , se permit de blâmer la malade de son infirmité et le médecin de son assistance. Jésus lui répondit par la parabole des deux débiteurs , et cet homme fut convaincu par son propre jugement, comme le frénétique qui porte la corde avec laquelle on doit rattacher. Ainsi les mérites de la pécheresse pénitente furent énumérés, et les erreurs du faux juste furent redressées par le juge aux yeux duquel les choses les plus secrètes sont mises à nu -, ainsi Jésus remit à Madeleine tous ses péchés, parce que , suivant lui, elle avait beaucoup aimé. « Votre foi , dit-il , vous a « sauvée ; allez en paix ! »

Le Seigneur continuant de prêcher au milieu de ses disciples , plusieurs femmes les suivaient et leur rendaient service selon leurs facultés , telles que Marie, surnommée Madeleine, Jeanne, femme de Chuza, intendant de la maison d'Hérode, Suzanne, et plusieurs autres qui avaient reçu l'inspiration divine. C'était l'usage chez les Hébreux , et , d'après les coutumes anciennes de la nation , il était permis aux femmes de fournir à ceux qui les enseignaient la nourriture et l'habillement*, mais comme il en pouvait résulter du scandale pour les autres nations, Paul raconte qu'il renonça à cet avantage. Suzanne signifieli§, I. ' 3

Jeanne, seigneur gracieux ou miséricordieux, "Marie onde amère , Madeleine , tour. Il est évident, -pari» terprétation'de leurs noms , que les 'servantes du Seigneur sont décorées ^r lui des prérogatives 4e 'inérhes infinis.

Le jour delà fête des Juifs, Jésus monta à Jérusalem, il y guérit, auprès de la piscineprobatîque, qoe Ton appelle en hébreu -Bethsaïde , un 4ionime tfà était mdade depuis 'trente-huit ans. C'est là que 4tf prêtres lavaient les chairs des victimes 4ont ils fusaient , d'après la loi, le sacrifice à Dieu. Cette piscine avait cinq portiques sous lesquels étaient étendus une grande multitude d'infirmes, aveugles, boiteoi paralytiques , qui attendaient le mouvement de l-een. 'Efiectivement , Tange du Seigneur descendait dansli piscine et l'eau recevait de l'agitation. Câlui qui sâop y descendait était aussitôt guéri de quelque infirmité qui l'affligeât.

Au commandement du Christ , cet 'homme «Feeeovra aussitôt la santé ; et, quoique ce fut un jour de sabbat, il s'en alla emportant^on lit. G'eât pourquoi les Juifs se mirent à murmurer et à blasphëfner. tlésus, la sagesse du Père, leur Fépondtt<coimiie ilk devait. Ainsi que le rapporte FEvangéliste Jean, «e grand théologien , 'les mystères de la divinité ée Jésus se manifestèrent en cent' occasions, et rendirent un éclatant témoignagede ce qu'il joignait'Sa lumiève à celle de Moïse et à la lampe ardente de Jean.

Ence temps-là , Hérode, tétrarque de Judëe, <eiitendit parler de Jésus, etditià ses enfans ict Jean* « Baptiste est ressuscité d^entreles morts , et'beaucfo^) [ « d&miracles«s>'opèrenten lui. » .CeatGe-quidëlermini

HISTOIRE I>£ WOBMÀfilM^*, LIV. J. 35

Hërode à retenir Jeau^ il le fit charger .de. diainas et le mit^n pri&an , sur les ia&taoces ^d'Hér^diaSiOiu'i} avait ealevëe à confrère Philippe et^^il ayait épousée maigre les reprësentatioxis de ee saint homme. Ce caute^ leux adultère yoidait faire mourir le livrant de lav^ér riitë ; mais il redoutait le peuple qui avait pour le piror phète de Dieu >une grande vénération. Il ne craignait pasmoins Jean, qu'il Qpnnaissait pour un I^omme juste et saint ; mais lampur l'emporta au point .qu'il mëpriT sa les jugemens de Dieu ; et , pour sa^sfaire^ lea ^f»4i% d'une femme ad>ulfcère , il répandit je sang du 3aint prophète, flérode, le jouranniversair^de^a nai&sçince, donna un repas aux princes , aux ;Officiers et aux pr^er miers personnages de la Galilée. A A^tXe fête, la (fille d'Hëroidi^ , ayant. d^^ë et excité la sat;;isfaction d'fiëtr r4>4e et ^le sa cour, .elle fit prometïtre au roi, pap serment, qu'il lui accorderait tout ce .qu'elle lui de? manderait. D'après les insf^rations de sa perfide mère, elle exigea qu'on lui présentât dans un p}at la tête de Jean-£apt^te. Le ^criminel prince envoya un d^ ses gardei^ à la j3Fison avec ordre de trancher la tâ;e au précurseur de Jésus. On l'apporta bientôt dans un plat à la princesse , pour prix de sa^danse , .et, ,4^ cette fête impure, on fit ainsi un banquet sanglant, ' Les /disciples de Jjean ensevelirent son corps à Sama^ rie, et, ëftant veou^ .trouver Jésus, lui annoncerait cet év^ënemient.

Ayant appris la mort de son cher J/C^n^apûste , le Sauveur quitta le lieu où il se itrouv:aijt , et trav.ersa h m^.deiGalilée, que l'on appelle aussi le lac de Tilx^r riade. U se rretira dans un lieudësept , non par çraônt^ delà mont, oiMsipour épargner à ses .ennemi^ «le jCi^'me

36 ORDERIG VITAL.

de joindre rhomicide à Thomicide, si leur zèle mortel s'irritait de plus en plus à l'aspect de ses miracles fréquens. C'est pourquoi il différa son trépas jusqu'à l'époque de Pâques , et nous donna ainsi l'exemple d'éviter la témérité des traîtres. Ceux qui l'accompagnaient ordinairement ayant appris son départ le suivirent à pied. Jésus voyant cette multitude en eut compassion, et s'empressa de guérir les malades qui s'y trouvaient. Le soir étant venu , il prit cinq pains d'orge et deux poissons , puis élevant les yeux vers le ciel il les bénit , les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer au peuple. 11 le fît asseoir sur du foin qui se trouvait là. Les apôtres servirent la multitude qui , sans compter les femmes et les enfans , s'élevait à cinq mille personnes, qui toutes mangèrent et furent rassasiées. On remplit des restes du repas douze corbeilles entières. Toutes ces choses sont pleines de mystères. Jésus se retire de la Judée-, il passe dans le désert \ la foule le suit ^ dans sa pitié il guérit les malades ^ il la nourrit des cinq pains d'orge de la loi de Moïse , et des deux poissons des prophètes et des psaumes. U fit ce miracle le soir qui désigne l'approche de la fin des siècles , lorsque ce soleil de justice devait se coucher sur nous.

Les hommes qui avaient vu faire ce miracle disaient : (( Celui-là est véritablement le prophète qui devait « venir en ce monde. » Jésus , ayant appris qu'on devait arriver pour l'enlever et le créer roi , ordonna à ses disci'ples de monter dans une nacelle et de le précéder au-delà du lac •, après avoir congédié la multitude , il s'enfuit seul sur une montagne pour y prier. Vers le soir , la nacelle , qui était au large , fut violem-

ment agitée par les flots , et presque toute la nuit les vents contraires s'opposèrent aui efforts des rameurs. A la quatrième veille de la nuit , comme ils étaient environ à la distance de vingt-cinq ou trente stades du rivage , Jésus vint à eux en marchant sur la surface des eaux. Ceux qui le virent furent saisis d'effroi, parce qu'ils le prirent pour un fantôme ; aussitôt , entendant leurs cris d'effroi , Jésus leur dit : « C'est moi , « ne craignez rien. » Pierre répondit : <( Seigneur , s'il a en est ainsi, ordonnez que j'aille au-devant de vous <( sur les flots. » Le Seigneur lui dit : <c. Viens ! » Descendu de la nacelle , Pierre marcha sur l'onde pour parvenir jusqu'à Jésus ^ mais voyant la violence du vent , il fut saisi de crainte , et comme il commençait à enfoncer, il s'écria : a Seigneur, sauvez-moi. » Aussitôt Jésus étendit la main et saisit l'apôtre qui l'invoquait au moment du danger. « Homme de peu de <( foi , lui dit-il , pourquoi avez douté ? )r

Jésus étant monté sur la nacelle le vent cessa tout à coup. Ceux qui furent témoins de ce miracle , adorèrent Jésus et le reconnurent pour le fils de Dieu. Il est à propos de remarquer que Jean rapporte le miracle des pains à l'approche de la fête de Pâques , tandis que Matthieu et Marc le placent aussitôt après la mort de saint Jean-Baptiste. 11 en faut conclure que Jean fut décollé peu de temps avant Pâques , et que , l'année suivante , au retour de cette fête , le mystère de la Passion du Sauveur fut accompli.

Jésus se rendit avec ses disciples dans le pays de Gennésareth ^ il y reçut de la part des habitans un accueil gracieux , et il y guérit leurs malades. Charmés de la bonté du Seigneur , ils envoyèrent dans tout le

38 OROERIG YITAL.

pays eherch^r les malades q\Jt\lé luî présentèrent. Us le prièrent de pernïettre qu'ils pussent toucher au moins le bord de son vêtement. Tous ceux qui y mirent la main furent guéris.

C'est Ui qu'il eut beaucoup de discussions » soutenir cottfre les Scribes et les Pharisiens qui étaient aecoutits de Jérusalem ^ el qu'il réfuta les traditions stiperstifieuses des vieillards^

La multitude monta dans des barques , et , en se ren-dant à Gapharnaiim ^ découvrit Jésas^Christ. 11 parla en ces termes : « En véHté f en vérité , je vous le dis ; « vous me rechercher non pass parce que vous avez fc vu des miracles , mais parce que vous avez mangé te des pains qui vous ont rassasiés. Préparons une K nourriture qui ne soit pas pérksâeble ^ Aiak qui subit siste jusqu'à la vie éternelle que le fils de l'homme K vous procurera. » Ce fut dans la synagogue de Gapharnaiim qu'il enseigna^ sur le pain céleste ert la tie Sternelle j ces choses et plusieurs autres semblables , |ili ne furent pas comprises des Juifs y parce qu'ils î^vaichit un cœur de pierre. « Ils dirent donc : ce dis- « cours est pleiil de dureté ! » Plusieurs j aveuglés pai^ la perversité , se mirent à murmurer , et se retirèrent scandalisés. Jésu» s'adressant aux douze apôtres : <( Et « vous aussi ^ dit-il , est-ce que vous voulez me quitte ter ? » Simon-Pierre répondit : « Seigneur , vers qui H pourfions-nous aller ? Vous possédez les paroles de « la vie éternelle- Nous croyons ^ notfs sommes ca»- K vaincus que vous êtes le Christ fils de Dieu. » Jésus voyagea ensuite dans la Galilée, car il ne voulait pas aller en Judée , parce que les Juifs cherchaient à le mettre à mort*

HISTOIRE D& NORlilâËl!ilM&-, LiV. î. 3^.

Alors , comme le rapporté Févangélîsle Jean., l&B^ cousins de Jësii^, que:, saivanèrusage^des^H'ëbveu»,) on appelle ses frètes, Tinvitèrent à la fête; dies tabei»"' nacles afin qu'il se montrât en piiblic; Tandis qileroU cherchant une gloiite mondaine , ii« se mettaient' ent route, le Sauveur restât en Galilée, mais il serénditl au temple vers^le milieu de la fête; il y enseigna sar doctrine , à la gr^andlé' admiration der tout le mcmde. Les Pharisiens , ayant entendu- la multitude, partagées dans son opinion sur le compte de Jésus , envoyèrent des hommes pour le saisir ;. mais personne nosa Ife) toucher parce que son heure i^'était pas encore venue;

Le dernier jour de la fête , Jésws dit à haute vois : u Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive: <( Celui qui croit, en moi, comme le rapporte FEcriu ture , verra couler de son sein des nivières d'eavv (( vive. » C'est aiosi qu'il s'expi?imait sur l'esprit: que devaient recevoir les hommes qui leconiiaissaient scu mission. En effet , l'esprit ne leur était pas encore^ donné ,. parce que Jésus n'availt pa« eneore été ^o^ rifié^

Quelques personnes ayant entendu ce»* discoursî disaient : « Il est vraiment prophète- » D'autipes s'ex* primaient ainsi : a Cet homme est le Cfarist. » D'autresTi ajoutaient: a Est-ce que le Christ sort de Gialilée îV a L'Ecriture ne dit-elle pas qu'il naîtra du sang de « David ? M En effet c'est de Bethléem , où David habitait ^ que le Christ est venu. U s'éleva à ce sujet une vive discussion parmi le peuple. Les hommes qui avsdent été envoyés par les pontifes et les Pharisiens? pour se saisir de Jésus se trouvaient là ; mais ayant entendu ses discours , ils oublièrent le sujet de leur

4o OBDERIC VITAL.

mission, et s'en retournèrent exempts de crime et pleins d'admiration. Inspires de Dieu, ces hommes rendirent un témoignage sincère de la doctrine du Christ , en présence des magistrats atroces qui avaient rinsolence de demander pourquoi leurs officiers ne leur avaient pas amené enchaîné le docteur de la vie. Ces officiers répondirent : « Aucun homme n'a «jamais parlé comme parle cet homme. » En effet, celui qui enseignait était Dieu et homme tout à la fois. Tandis que ces princes superbes cherchaient méchamment à étouffer la vérité , Nicodème , par l'autorité de la loi, arrêta leurs criminels efforts. Enfin, n'ayant pu rien terminer , privés de la foi et déçus dans l'espoir du succès , ils retournèrent chez eux.

De là Jésus prit la route de la montagne des Oliviers , et dès la pointe du jour entra de nouveau dans le temple. Là le Seigneur s'étant assis et ayant commencé ses instructions , tout le peuple vint à lui et condamna , d'après les lois de l'équité , une femme surprise en adultère qu'on lui avait amenée ; mais la douceur de ses vertus la lui fit absoudre. C'était une fraude des Pharisiens , qui crurent tendre un piège au Christ en essayant de compromettre sa popularité et de le montrer, sans nul doute, soit cruel, soit injuste. En effet , s'il l'eût condamnée d'après les lois de Moïse, on l'eût taxé de cruauté , comme s'écartant de la miséricorde qu'il prêchait^ et alors il fût devenu odieux au peuple dont il était chéri. Si au contraire il eût empêché par clémence de lapider l'adultère, on l'eût accusé d'être l'ennemi de •la loi^et le fauteur des crimes. Sa prudence parfaite rompit comme des toiles d'araignée les pièges des

HISTOIRE DE IfORMANDIE ^ UV. I. ^l

mëchans , et conserva sans tache et sans hésitation sa dignité céleste. Alors il dit : « Que celui de vous qui (( est exempt de péché jette le premier la pierre à u cette femme. » On remarque dans la première partie de ce discours toute la modération de la pitié , dans la dernière toute l'équité d'un juge. 11 se pencha vers la terre et y traça quelques mots avec son doigt. C'est ainsi que par le double glaive de la parole , il se fit jour daus la conscience de ceux qui lui tendaient des pièges -, c'est ainsi qu'en toutes choses il sut conserver la sévérité de la justice et la mansuétude de la commisération. Enfin les ennemis perfides du Sauveur , frappés du jugement qu'il avait prononcé , rougirent de leur tentative , relâchèrent la femme adultère et sortirent confondus du cercle des vieillards. Alors le juge suprême releva avec clémence cette malheureuse qui avait été accusée : ce Allez , lui dit-il , et dé- <( sormais ne péchez plus. » Voilà comme par pitié il pardonne les péchés passés , et comme par équité il défend de retomber en faute. S'étant placé près du trésor du temple , Jésus parla long-temps sur la vraie lumière et la liberté , sur son exaltation , sur l'esclavage du péché , sur la vérité et sur le mensonge. Quelques Juifs dirent follement à Jésus-Christ : <( Vous « êtes Samaritain et possédé du démon. » Malgré ces injures, il répondit avec patience, continua d'enseigner avec humilité et présenta divinement à l'assistance les moyens du salut. Cependant , devenant de plus en plus furieux, ses ennemis coururent se saisir de pierres et les apportèrent pour les lui lancer 5 mais Jésus se cacha et sortit du temple.

A son passage , il rencontra un aveugle-né 5 il cra-

içX DR1^I€ VITAL.

chaà terre, fitdesa saKve un^peu'debotie, eafiiot4>d les yeux de cet homme , et lui dj4> : « Ailes , et la^v^z^ « vou«^ danis la piscine de Siloë. » C'est ce qu'il fit, et il revint jouissant parfeitement du firens delà- vtie; Cet ëvénemen;t eut lieu UU' jour de sabbat : il en résulta parmi les Juifs un grand trouble. L'aveugle , rendu> à la lumière, rendaot témoignage à son bienfaiteur, fut chassé de la synagiogue -, mais il lut bien» accueillii et bien vu par celui qu'il avait tanè de raison d'aimer. Alors Jésus parladu bercail et desr brebis, du bon pa»^ teui? et du mercenaitre. Beaucoup de peraocj^esapprou*^ vèrent ses paroles, tandis que plusieurs atttres>les>pri' rent en mauvaise paiPt.

Apr^srsson dépai^t de ce lieu , Jésus passa dans le pays de Tyr et de Sidon^ C'est là^ qu'il fut supplié à forée de prières , par uneChananéeiuae, de* guérir safiUeqpi était au pouvoir du diable. Pressé eit méilàe temps par sies> disciples, il fit quelques difficultés pour ceosentir ^ celte demande ^, enfin , ayaiit- domué* de justes- éloges àk foi et à l'humilké de la. mère ,r il déJifvra la fille dô la possession du diémo0.

En sortant du tCEfitoire de Tyr , métropole des Cha* nanéens ^ il passa par Sidon ^ milleî 4e Phénicie , pour se readre vers la mier de Galilée y au milieu de la Dé-* capole. Là il tira de la foule un sourd •* muet \ il hil mit les doigts dans les oreilles ^. après avoir craché y il lui toucha la langue *, regardant alors vers le ciel , il se mit à gémir et lui dit : <c Epheta ^ » mot ^ui signifie ouvrir. Soudain ses oreilles furent ouvertes, le lien de fta langue se détacha , et il parla très- correctement* Ceux qui eurent connaissance de ce miracle furent saisis d'admiration , et dirent : « Tout ce qu'il fait et

« tout ee qu'il a fait est bien -, il fait entendre les soutcIs « et parler lés muets. »

Lorsqu'il fut arrivé sur les bords^ de la mer de Galilée, il gravit une montagne et y donna l'instruction à une nombreuse assistance qui y était accourue. U y guérit des muets^^ des boiteux, des aveugles, des im^ potens et un grand nombre d'autres affligés qui s étaient prosternés à ses pieds 5 et chacun était plonge dans l'étonnement en contemplant tant de muets qui parlaient nettement , de boiteux qui marchaient droit, et d'aveugles qui voyaient clair.

C'est ainsi que ^ dans la sainte Eglise, s'opèrent spirituellement tant de merveilles par la bonté du Seigneur , dont l'assistance sauvé tous les jours la foule des pécheurs. Il y en a beaucoup qui ne le louent pas et qui manquent de foi. Les aveugles sont ceux qui »e comprennent pas , même en obtempérant à ses ins-* pirations 5 cetix-là sont sourds qui, tout en comprenant y n'obtempèrent pas. On doit considérer comme boiteux ceux qui n'accomplissent pas les préceptes divins, et marchent dans la fausse route des mauvaises œuvres. Journellement de tels hommes sont guéris par l'assistance de Dieu et conduits dans la voie du* saluti

Ceux qui, ireuiplis delà crainte du Seigneur, voyaient ces signes corporels, glorifiaient , dans leur allégresséf le Christ, qu'ils appelaient le roi Sabaoth : maintenant aussi les fidèles se réjouissent de la conversion des pé^ cheurs , et glorifient pieusement le Seigneur , Dieu d'Israël , qui ne fait que de bonites choses.

Jésus ayant convoqué ses discipl-es leur dit : « J'ai « pitié de cette multitude , qui depuis trois jours coiv-

« tinue de m'accompagner, et qui n a rien à manger ; <( je ne veux pourtant pas la renvoyer à jeun de peur « que dans la route elle ne tombe en défaillance. » 11 ordonna ensuite à l'assistance de s'asseoir à terre 5 il reçut des mains de ses disciples sept pains et quelques petits poissons , rendit grâces à Dieu, les rompit, et les leur rendit pour qu'ils en fissent la distribution au peuple assemblé. Tout le monde en mangea et fut rassasié. Les morceaux qui restaient suffirent pour remplir sept corbeilles. Le nombre des personnes qui prirent part à ce repas fut , sans compter les enfans et les femmes , de quatre mille hommes. Ayant renvoyé la multitude , Jésus monta dans une nacelle , et se rendit dans le pays de Magédan ou d'Almanatha, aux environs de Gennésareth. Là , les Sadducéens et les Pharisiens le tentèrent, et le prièrent de leur faire voir un signe céleste 5 comptant sans doute pour peu de chose celui des sept pains qui avaient suffi à la nourriture de quatre mille hommes , et des sept corbeilles remplies encore des restes du repas. Jésus repoussa leur insolence, et leur refusa tout autre signe que celui du prophète Jonas. Après les avoir quittés , H remonta dans sa barque et traversa la mer. Il fut prié à Bethsaïde de toucher un aveugle. 11 prit cet homme par la main et le conduisit hors de la ville, et, lui ayant craché sur les yeux , il lui fit l'imposition des mains. Ensuite il lui demanda s'il voyait quelque chose. Cet homme répondit : « Je vois les hommes comme « des arbres qui marchent. » Après une seconde imposition des mains sur les yeux , l'aveugle commença à voir et fut guéri , au point qu'il discernait toutes choses très-clairement. Alors Jésus lui dit : « Allez

HISTOIRE DE NORMAîïDlE-, LIY. 1. 4^

« chez VOUS , et 5 si vous entrez dans la ville , ne parlez « à personne de ce qui vous est arrivé. » Après son départ de ce lieu , il se rendit à Césarée de Philippe , et , chemin faisant , demanda à ses disciples ce que les hommes pensaient de lui. Us lui dirent : « Les uns « vous croient Jean -Baptiste, les autres Élie, quelce ques-uns Jérémie ou quelqu'un des prophètes. » Jésus ajouta : (( Et vous , qui croyez-vous que je sois? » Simon-Pierre , prenant la parole , répondit : a Vous « êtes le Christ , fils du Dieu vivant. » Alors Jésus lui fit cette réponse : a Vous êtes bienheureux , Simon « Barjône , parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui « vous a fait cette révélation , mais mon père qui est « dans les cieux. Je vous dis que vous êtes Pierre , et (( sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes (( de l'enfer ne prévaudront pas contre elle , et je vous « donnerai les clefs du royaume des cieux^ et tout « ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les (( cieux aussi , et tout ce que vous aurez délié sur la terre « sera dans les cieux délié également. ^) C'est alors qu'il défendit à ses disciples de dire , à qui que ce fût , qu'il était Jésus-Christ. Il commença à leur faire connaître qu'il devait aller à J érusalem , qu'il y aurait beaucoup à souffrir de la part des vieillards , des Scribes et des princes des prêtres , qu'il y serait mis à mort et qu'il y ressusciterait le troisième jour. Pierre , le tirant à l'écart, commença par excès d'amour à le blâmer, en disant : « Seigneur, loin de vous cette ^pensée ! cela « ne vous arrivera pas. » Le Christ, s'étant retourné , dit à Pierre : (( Retire - toi d'ici , Satan ! tu m'es un <( objet de scandale , puisque tu ne sais pas discerner a les choses de Dieu d'avec celles des hommes. » Après

que le Seigneur eut fait «annaître le mystère de sa Passion et de sa Résurrection, ii exhorta ses disoiples, ainsi que la multitude, à suivre Texemplede la Passion, et leur promit que leurs souffrances recevraient une récompense légitime. Six jours après, il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère^ il les conduisit sur une haute montagne. Sa face alors devint resplendissante comme le soleil , et ses vêtemens parurent blancs comme la neige.

Tout à coup apparurent devant eux Moïse et Elie , qui s'entretinrent avec le Sauveur. Aussitôt une nuée brillante les couvrit. Une voix se fit entendre du sein du nuage, et proféra ces paroles : « Voici mon fils « bien-aimé , dans lequdi j'ai placé mon affection ; fi écoutez-le. » A ces mots , les disciples tombèreot la face contre terre, et furent saisis d'une grande terreur. Jésus s'approcha , les toucha , et leur dit : a Levez- « vous, et n'ayez aucune crainte. » Ayant levé les yeux, ils ne virent personne, excepté Jésus-Christ. H ieur4it en descendant 4e la montagne : « Ne faites ic pprt de votre viciioa à .qui -que œ soit , jusqu'à ce <c que ie fils de l'homme soit ressuscité d'entre les K "morts. » Mws îA répondit à ses -disciples qui ie questioimfilieiit sur la venue d'ËJie : ils comprirent ^e c'<kait 4e Jean-fiaptiste qu'il leu^r avait parlé. Le lendemain, ie Sauveur s'étant rendu auprès de la multitude , tout le peuple en le voyant fut saisi d'^lonnement, et dbacunaccom^aitpourle'saluer. Alors mn 4iomme du peuple s'approcha de lui , et s'étant jeté ù ses genoux , lui dit : « Seigneur, ayez pitié de « mon fils, qui est lunatique depuis l'enfance, et qui « siHiffre beaucoup. Le démon l'a plongé souyeiH dans

ft Je feu^et dans Teau pourdeperdpe. Je Tai présenté

n là ¥os .disciples , <^et ils «ildnrtipu le guërir. » J'ésus

.ayant (Osdonne qu'on lui apportât ie malade , iliui«&iA

.présenté. Aussitôt cet infortuné Sût troublé par «son^es^

iprit, et, tonubéàterre , »il s'y powlàit couvert d'>écui»€,

Jésus s'adressa au démon, et luli ordonna ^de sortir

/du 'Cqrps du possèdent de n y plus ren^trer désormais.

Le démon sortit en orianft et en éaisant beaucoup souf-

&ir le malade, quiitomba à terre tout (suâbqué, ce

qui^^t croive à beaucoup >de monde qu'il était mort,

(Msis Jésus , lui tenarxt;la main, le releva et le rendit

sain et sauf à son père-, puis il^ità ses disciples, qui

Jui demandaient secrètement pourquoi ils n'avaient

ipuiopérer da mâme cure : « iC'est à cause de votre in-

« ^crédulité. »En vérité , je vous le dis , si vous aviez

« «de da foi autant «qu'est gros un grain de sénevé,,

c( vous diriez à >oette «montagne , passe d'ici là ; et

.4c «elle passerait; et irien ne »vous serait impossible.

(( ^D'aiUeurscette sorte de «^émons^ne peut être chfts<-

K sée que par la prière et le jeuiae. » ^Pendant qu'ils

«établit dans dû /Galilée , Jésus leur dit ; a Le fils de

^ IHiomme ^era divï^ ^ux mains des hommes-, ils le

:* ^mettront à ^mort , «t le troisième jour il ressus-

« rdtera.i» Gies paroles les attristèrent vivemenrt. Lprs-

«qu'ilstfurent parvenus à Capharnaiim , les pereepteups

idu tribut xle deux drachmes dirent ;à Pieire : ^( Votre

-a mahre i>e paie*»t^il pasde tribut? » iPierre répondit :

« «Oui. 41 fitant çntvé dans latmaison , Jésus le prévint

-en disant : 'H 'De quilles «rois 4e da terpe reçoivent-ils

•« des impôts P est-* ce de lie^nrs enfans ou bien des

•« 'étrangers ? •)> Fierre ^répondît : ^ G^st -^s étran-

« gers. -^ 'Selon la chair et selon l'esprit , Jésus était

fils de roi, soit comme issu de la race de David , soit comme Verbe du Père tout-puissant. Ainsi , comme fils de roi , il ne devait pas le tribut -, mais celui qui avait revêtu l'humilité de la chair voulait accomplir toute justice. U est évident que, dans tout état , les enfans sont exempts et non tributaires. Jésus dit à Pierre : « A la vérité , les enfans sont exempts du a tribut 5 mais il ne faut pas scandaliser ces gens. « Allez sur le bord de la mer, et jetez-y votre ligne 5 « levez le premier poisson qui aura mordu. Quand « vous aurez ouvert sa bouche , vous y trouverez une « pièce de quatre drachmes 5 prenez-la, et payez pour (c vous et pour moi. » Ce poisson, c'est le Christ ; la mer , c'est la vie mortelle ; les drachmes sont la confession 5 ce que l'on paie pour Pierre , comme pour un pécheur, figure le Christ qui, en efiet, est l'agneau sans tache, qui n'a commis aucun péché.

U s'éleva entre les apôtres une grande question, pour savoir quel était le plus grand dans le royaume des cieux, Jésus appela un enfant , le plaça au milieu d'eux , et leur tint ce discours : « En vérité , je vous (c le dis : si vous ne vous convertissez pas, et si vous (( ne faites pas comme les enfans , vous n'entrerez a pas dans le royaume des cieux. Mais quiconque (( s'humiliera comme ce petit enfant, y sera le plus <c grand. » U ajouta beaucoup d'autres choses sur l'humilité et la douceur, sur le soin qu'il fallait prendre de ne pas scandaliser les faibles, et sur la correction qu'il fallait infliger à ses frères avec bonté. Ensuite il traita de l'indulgence fraternelle , et proposa la parabole de ce roi qui accorda dix mille talens aux supplications d'un esclave , et de ce même es-

clave, qui refusa de donner cent deniers à son camarade.

Après avoir terminé ses discours depuis le paiement du tribut sur les avantages de Thumilitë , sur Tinno* cence , sur la correction et le pardon , le pieux docteur quitta la Galilée , et passa au-delà du Jourdain sur les terres des Juifs. Il n'y négligea pas la multitude qui continuait de le suivre.

Les Pharisiens lui ayant demandé s'il était permis à rhomme de répudier sa femme , il proclama ainsi la loi constante du mariage : « Que Thomme ne sépare « pas ce que Dieu a joint. » Alors on lui présenta de petits enfans , afin qu'il leur imposât les mains et qu'il priât pour eux. Ses disciples ayant cru devoir menacer ceux qui les amenaient , Jésus indigné leur dit : « Laissez venir à moi ces enfans, et ne les ema péchez pas d'approcher ^ car c'est pour eux qu'est « le royaume des cieux. » 11 ajouta, en parlant à un jeune homme , qui s'était prosterné pour lui demander le chemin du salut éternel , après avoir proclamé les préceptes de la loi : « Si vous voulez être parfait , « venez , vendez ce que vous avez , et donnez-en le « produit aux pauvres ; vous aurez un trésor dans « le ciel-, venez, et suivez-moi. » A ces mots, ce jeune homme, qui possédait de grandes richesses, se retira fort affligé. Jésus lui repartit : a En vérité , « je vous le dis , le riche entrera difficilement dans « le royaume des cieux. 11 est plus aisé qu'un cha- (c meau passe par le trou d'une aiguille qu'un riche a entre dans le royaume des cieux. »

Pierre, ayant entendu l'éloge de la pauvreté volontaire , plein d'une douce joie , s'adressa ainsi au

So ' ' ÔRI>ElliC VITAL.

Seigneur : « Vous voyez que nous avons quitte toutes « choses, et que nous vous avons suivi; que noué « arrivera-t-il donc ? » Jésus lui répondit : « En vête rite, je vous le dis , vous qui «k'avez suivi, tous t( serez placés sur douze sièges, qui indiquent les ki douze tribus d'Israël. Quand le fils de Fhonime , « dans sa régénération , sera placé sur le siège de sa « majesté , quiconque aura quitté sa maison , ses frè* k res, ses sœurs, son père, sa mère, sa femme, ses « enfans et ses champs , pour la gloire de mon nom , ^ recevra le centuple , et possédera la vie éternelle, «c Mais alors plusieurs qui étaient les premiers de^^ « viendront les derniers, et le^ derniers seront le^ K premiers. »

Ensuite il proposa la parabole du père de famille ^ qui loua des ouvriers à diverses heures pour travailler à sa vigne , et qui , des derniers jusqu'aux premiers j donna à chacun -d'eux l'égal salaire d'un denier. On doit entendre typiquement , par ces différences d'heures, les âges du siècle qui s'écoule. En effet, Abel tra*^ yailla dès le matin , Noë à la troisième heure , Abra-^ ham à la sixième, le législateur Moïse à la neuvième ; Jésus, arrivé à la onzième, réprims^nda les Gentils de ce qu'ils restaient oisifs dans le grand marché dé ce monde , et il ordonna de travailler par la foi danà la vigne du Seigneur.- On pourrait encore expliquer la différence des heures de chacun par les âges de la vie : le matin, c'est l'enfance ^ la troisième heure; l'adolescence*, la sixième^ la jeunesse; la neuvième ; la vieillesse v et la onzième , la décrépitude. Dan^ toutescés hei;ires, quelques personnes parviennent à la conversion i et reçoivent le denier de la vie éternelle/

HISTOIRE DÉ NORMAîïME', LIV, I. 5ï

lîn poète modertie s'exprime ainsi sur celte para-

-bole : « Cultivateurs d'une vigne , des ouvriers de-

• « mandaient leur salaire. Un prix ëgai fut accordé k

^« leurs travaux inégaux. A l'appel du maître le der-

« nier arrivé ne reçut pas moins que celui qui étak

c< arrivé le premier. Ainsi Dieu fait connaître qu'à

« quelque heure que nous l'entreprenions ^ notre tra*^

« yail est certain de recevoir son prix. »(

J'ai recherché jusqu'ici dans un salutaire eierdcé et j'ai essayé de raconter eii peu de mots les œuvre» ^u'au commencement de sa mission le Seigneur fit pendant deux ans , autant que j'ai pu l'apprendre par les écrits des évangélistes. Désormais je vais recueillir .tout ce qui concerne sa troisième année et réduire en abrégé le détail de ses merveilleé.

Le Seigneur passa de Galilée en Judée , pour consommer dans Jérusalem le mystère de sa paternelle charité , et nous révéler par une ineffable opération les secrets de la loi et les prophètes. D'abord il répandit ses instructions dans la Judée au-delà du Jourdain, vers l'Orient; puis en-deçà du Jourdain , vers Jérusalem et Jéricho.

Au temps où le royaume des Juifs était distinct des autres contrées ^ on donna spécialement à la partie méridionale le nom de Judée, afin de la distinguer de la Samarie , de la Galilée , de la Décapole et des autres parties voisines. Comme il montait à Jérusalem, Jésus annonça secrètement sa Passion à ses disciples. Alors la mère des fils de Zébédée lui demanda que , iians son royaume , un d'eux siégeât à $a droite et l'autre à sa gauche. Le Seigneur les engagea à la patience et à l'humilité , et se donna lui-même comme

5î ORDERIC VITAL.

un exemple à suivre de tout ce qui est juste et bon. 11 dit à Jean qui l'interrogeait de ne pas empêcher de faire en son nom des actes de justice. Pendant qu'ils se rendaient à Jérusalem , il envoya à Samarie des hommes pour Fannoncer, mais ils ne furent pas reçus. Jacques et Jean ayant voulu demander que le feu du ciel tombât sur ceux qui méprisaient Jésus j il les blâma de leur violence en disant : « Vous ne savez pas a quel esprit vous anime ^ le fils de Thomme n est pas « venu perdre les âmes , mais les sauver. »

Il désigna soixante^louze personnes qu il envoyait deux à deux dans les villes et les autres lieux où il devait arriver. Il leur enseigna devant qui et comment elles devaient prêcher. Il J>lâma les villes incrédules. Au retour des soixante -douze envoyés dont l'allégresse n'était pas douteuse ^ il dit qu'il ne fallait pas tant se réjouir de la soumission des démons que de l'admission des saints dans le ciel. Il rapporta toute louange à son père ^ il dit à ses disciples que leurs yeux étaient bienheureux , parce qu'ils voyaient ce que les premiers justes et les rois avaient désiré et n'avaient pu voir. Un docteur de la loi ayant essayé de le tenter , Jésus lui fit connaître les dogmes du vrai salut , et lui rapporta la comparaison de l'homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho , ainsi que les aventures qui lui étaient arrivées. Il fit voir clairement que , tandis que le prêtre et le lévite passaient , sans le secourir , auprès d'un homme blessé par les voleurs , c'était le Samaritain qui, en exerçant la bienfaisance , s'était véritablement montré le prochain de' ce malheureux.

Jésus reçut l'hospitalité à Béthanie , il y répondit k

HISTOIRE DE KORMÀIiDIE *, UY. i. 53

la plainte qu'élevait Marthe de ce que sa sœur ne la secondait pas ; il assura que c'était celle-ci qui avait choisi la meilleure part.

Matthieu donne ainsi les sept parties de Voraison dominicale: « Notre père qui êtes aux cieux , que u votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive^ « que votre volonté soit faite dans le ciel comme sur « la terre -, donnez-nous aujourd'hui notre pain quo- « tidien 5 remettez-nous nos dettes comme nous les « remettons à nos débiteurs -, ne nous induisez pas « en tentation , mais délivrez-nous du mal . Ainsi soit- « il ! » Les trois premières parties ont pour objet de demander les choses de l'éternité, les quatre dernières s'occupent des choses temporelles , qui toutefois sont nécessaires pour acquérir lés éternelles.

Luc présente ainsi cinq objets de demande : «c Mon « père , que votre nom soit sanctifié ; que votre rè- « gne arrive; donnez- nous aujourd'hui notre pain « quotidien ; remettez-nous nos péchés comme nous « les remettons à tous ceux qui nous doivent, et ne « nous induisez pas en tentation. »

Ainsi les sept demandes rapportées par Matthieu sont réduites à cinq par Luc. En effet , le nom de Dieu est sanctifié en esprit ; le royaume de Dieu doit venir dans la résurrection de la chair. Ensuite il en ajoute trois autres, sur le pain quotidien, sur la rémission des péchés , sur la tentation qu'il faut éviter. On peut facilement y comprendre toutes les choses qui sont nécessaires à l'homme dans l'une et l'autre vie.

Les disciples ayant prié le Sauveur de leur enseigner à prier , il leur donne non seulement la méthode de la prière , mais il leur en conseille la fré-

54 ORDERIC VITiLL.

(qùence et la ferveur. Il les avertit assidûmenl et )eur récite la parabole d'un ami qui , au milieu de la nuit, demandait trois pains. Il leur persuade quil faut demander , chercher , frapper ; c'est pourquoi il les exhorte à demander le pain de la parole de Dieu , qui doit servir à la nourriture de Tame, c'est-à-dire de l'esprit^ à chercher cet ami qui donne abon* damment, c'est-à-dire le Seigneur 5 à frapper à la porte de la clémence divine , par laquelle on pénètre au trésor de la sagesse ^ dans lequel on conserve les célestes délices. Far le pain on doit entendre la charité qui se trouve en opposition avec la pierre , c'està-dire la dureté dé la malice. Le poisson est la foi du baptême invisible , à cause de l'eau qui le procure , ou parce qu'il provient de lieux invisibles , indestructible qu'il est dans les orages du monde *, on lui oppose le serpent redoutable par ses venins, pour fi* gurer les perfidies de l'incrédulité. L'œuf est l'emblème de l'espérance : en efiet , l'œuf est un fétus qui n'a pas encore reçu sa perfection, mais qui par l'incubation donne de l'espoir. Le désespoir est le contraire de l'espérance , et le scorpion en est l'emblème , parce que son aiguillon venimeux frappe par-derrière celui qui n'est pas sur ses gardes , et lui occasionne un dommage soudain par sa piqûre cachée.

Le Sauveur confondit les blasphémateurs et les ingrats, par les bienfaits dont il les rendit témoins. Il rapporta l'exemple de l'homme fort et armé, qui n'en fut pas moins vaincu , et de l'esprit imrnonde qui y dans ses replis , (enveloppa l'homme jusqu'à sept fois.

Il répondit à une femme qui disait que bienhen^ reux était le sein qui l'avait pOrté ; « Celui-là est bien-^

HISTOIRE D£ KOKMANDm *, LIV. I. 54

n heureux qui garde la parole de Dieu. » Après avoirt guéri rhomme dans lequel il consomma à la fois trois miracles ( Faveugle qui voit , le muet qui parle , le possédé qui est affranchi du démon), Fauteur det toute vérité répandit abondamment les paroles du salut , et confondit par la supériorité de sa raison les Pharisiens qui essayaient de le faire tomber dans leurs pièges. Il parla de la lampe qu'il ne faut pas placer sous le boisseau mais sur le chandelier , et de Tœil qui doit être pur et simple.

Jésus fut prié de dîner chez un Pharisien qui disait en lui-lnême : « Pourquoi cet homme ne se lave-t-il « pas avant de dîner suivant lusage des Hébreux ? » Le Sauveur parla des ablutions extérieures qui n'empêchaient pas les souillures de Tame , et prononçant trois fois : malheur aux Pharisiens ! il leur fit beaur» coup de reproches.

Jésus prescrivit aussi à ses disciples de se défendre du levain de l'hypocrisie, de ne pas craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps, et de ne pas s'occuper, dans la persécution, de ce qu'on pourra dire d'eux.

Sur la demande qu'on lui fit de diviser entre deux frères un héritage , il récita la parabole du riche avare. Il défendit aussi à ses disciples de s'occuper de la nourriture ni du vêtement , auxquels les oiseaux ne pensent pas.

Après avoir promis le royaume des cieux au petit troupeau , il dit que l'on devait vendre pour faire l'aumône tout ce que l'on possédait et tout ce que l'on "devait acquérir, et que l'on devait conserver toujours jses lampes allumées, et se ceindre les reins. Il près-

crivit aussi la vigilance , en faisant mention du bon et du mauvais serviteur : car le serviteur qui connaît la volonté de son maître et ne l'exécute pas mérite d'être battu d'un grand nombre de coups , tandis que celui qui l'ignorait doit recevoir un moindre châtiment.

11 dit que , pour faire cesser les divisions , il apporterait le feu sur la terre \ il parla de ceux qui connaissent l'aspect du ciel, et pour lesquels le temps présent ne se manifeste pas ^ il parla du plaideur qui termine son affaire en route avantd'avoir vu son juge. Comme on rapportait que quelques hommes avaient été condamnés à mort par Pilate , il dit que tous ceux qui ne feraient pas pénitence périraient de même , comme les dix -huit personnes qui furent écrasées sous les ruines de la tour de Siloë. Il rapporta ensuite la parabole du figuier stérile , pour désigner ceux qui diffèrent la pénitence. Un jour de sabbat il guérit une femme qui depuis dix-huit ans était courbée vers la terre , et confondit les murmures de ceux qui se plaignaient delà violation du sabbat. Toutes ces choses se passèrent au milieu du peuple , qui témoignait sa joie de tant de glorieux miracles.

11 compara le royaume de Dieu à un grain de sénevé ; il parla du levain et de la voie étroite du salut , qui n'était ouverte qu'à un petit nombre , puis il dit : « Les derniers seront les premiers , et les pre- <( miers seront les derniers. »

Le Seigneur appela Hérode un renard , ce qui désigne les hérétiques, à cause de leur ruse et de leurs embûches-, il réprimanda Jérusalem, qui refusait de 56 mettre à Tombre de ses ailes. Un jour de sabbat il

HISTOIRE DE NORMAT9DIE -, UV. I. Sj

^éritun hydropique et le débarrassa comme d'une fontaine d'humeurs.

11 confondit les Pharisiens qui murmuraient de ce qu'il permettait de retirer, ce jour-là, du puits où ils seraient tombés, soit un bœuf, soit un âne. Pour mieux enseigner la pratique de l'humilité , il dit qu'il ne fallait pas chercher à se mettre à table le premier dans un banquet ; et que ce n'étaient pas les riches qu'il fallait inviter, mais les pauvres qui n'ont pas le moyen de rendre le repas qu'on leur donne.

Jésus-Christ , continuellement occupé du salut de l'humanité , fit la parabole de ces conviés qui , ayant cherché à s'excuser, ne furent pas jugés dignes de s'asseoir au banquet. Le premier ne voulut pas y assister parce qu'il venait d'acheter une maison de campagne , ce qui désigne ceux qui ne s'occupent que des choses terrestres et qui dédaignent la recherche des biens célestes. Un autre ne vint pas, parce qu'il était retenu par le désir d'examiner cinq paires de bœufs , ce qui figure ces hommes curieux qui , par l'attrait des sens corporels , passent leur temps à connaître les choses extérieures, et qui , tout occupés de la vie d'autrui et se négligeant eux-mêmes , refusent de prendre part au banquet du salut éternel. Le troisième ne se rendit pas à finvitation parce qu'il venait de se marier : cet homme est femblêrae des voluptueux qui se laissent enchaîner par les plaisirs de la chair. Ainsi , tandis qu'un homme s'occupe de soins mondains , il est tourmenté par la pensée d'actions qui lui sont étrangères -, cet autre souille son esprit par des plaisirs charnels. Alors nul ne se hâte , dans son dégoût, de se rendre au banquet de la vie éternelle.

58 ORDERIG VITAL.

Le Sauveur, voyant cette multitude qui le suivait, lui dit qu'il fallait abandonner §es liaisons les plus, intimes , renoncer même à la vie , prendre sa croix pour le suivre, et, comme celui qui bâtit une tour, examiner ce qu'elle doit lui coûter; il proposa ensuite l'exemple de deux rois qui sont en guerre et qui doivent consulter leurs forces.

Tandis que l'on murmurait du banquet des pé-* cheurs , il présenta la parabole de la brebis égarée et de la drachme perdue , dont le maître fut aussi affligé d'en être privé qu'il se réjouit ensuite de les avoir retrouvées. C'est ainsi que le salut du pécheur pénitent comblera de joie les anges dans le ciel. La pénitence n'est autre choâe que la douleur d'avoir commis de mauvaises actions , et le désir de n'y pas retomber. Celui qui enfreint ses devoirs doit , pour satisfaire à la volonté de Dieu, se rendre difficile même sur les choses qui lui sont permises.

Le Seigneur récita aussi la parabole de l'enfant prodigue qui , après ses erreurs , revint vers son père. (Gelui-ci le reçut avec bonté et l'embrassa tendrement. Il le revêtit d'une belle robe , c'est-à-dire , de l'habit 4 mnocence ; il lui mit au doigt l'anneau de la foi sincère et la chaussure propre à porter au loin les paroles de l'Evangile. Le Seigneur figura ainsi , par les mains et les pieds du converti , les bonnes œuvres et les voyages. '

Ce bon père rempli de joie d'avoir retrouvé son fils j5t tuer un veau gras pour le banquet. Le fils aîné , à l'aspect de<;es préparatifs d'allégresse , s'indigna contre son père qui ne lui avait rien donné , tandis qu'il profiiguait tout à celui qui avait dépensé 30n bien dans

HISTOIRE, DE NORMANDIE ", LIV. I, 5g

les débauches. Ce fils aîné représente le peuple juif j Tallégresse est rembléme des enfans de TEglise qui , pleins du Saint-Esprit , unissent leurs voix pour prêcher l'Evangile •, le champ où se trouvait le fils aîné indique les observations extérieures des Pharisiens. Ensuite Jésus proposa l'exemple d'un économe infidèle qui 9 pour se ménager des ressources , avait fait réduire par les débiteurs leurs obligations envers son maître. 11 assura qu'on ne pouvait à la fois servir Dieu et l'argent -, il blâma l'avarice des Pharisiens , et dit que la loi et les prophètes avaient duré jusqu'à Jean-^ Baptiste. 11 s'entretint et de la dureté du riche , revêtu de pourpre , et de la pauvreté de Lazare. Montrantainsi quels supplices attendent les ravisseurs , s'ils s'obstinent à mériter d*être punis , il maudit celui qui scandalise ; il prescrivit de pardonner à celui qui se repent , même lorsqu'il a péché soixante-dix fois sept fois. Les Apôtres lui demandèrent d'augmenter leur foi , et il leur parla de la transplantation de l'arbre ; et, leur offrant la comparaison du serviteur qui travaille , il leur prescrivit de confesser leurs fautes lors . même qu'ils accompliraient ses préceptes.

Pendant que Jésus se rendait à Jérusalem il traversa Samarie et la Galilée. Etant entré dans un village , il y guérit dix lépreux dont un seul , qui était étranger , vint lui rendre grâce.

Interrogé sur le temps de la venue du royaume de Dieu 5 il répondit qu'il n'arriverait pas avec éclat : il compara la venue du fils de l'homme à la foudre. Il dit qu'il fallait que les hommes s'occupassent du jour du jugement , et compara ce jour à ceux de Noë et de Loth , quand un trépas inattendu vint frapper les mott

6o ORDËRIC VITAL.

tels. 11 s'étendit ensuite sur les deux personnes, dont Tune serait choisie par lui, et qui étaient occupées soit à dormir, soit à moudre, soit à labourer. Le lit exprime le repos de TEglise -, le nombre deux, qui semble se rapporter à deux hommes , exprime deux genres d'affection : celui qui s'applique à la continence pour plaire à Dieu, et qui, vivant sans inquiétude, ne s'occupe que du ciel , sera élu pour la béatitude éternelle ; celui au contraire qui, orgueilleux des louanges humaines , quoiqu'il ne soit pas imbu de la corruption des vices , aura porté atteinte à l'état de la vie monastique, sera abandonné à la damnation , de même que dans ses lamentations le fait entendre Jérémie , qui, décrivant la chute de l'ame négligente et pécheresse , sous la figure de la J udée , s'écrie : fi Les eii- « nemis l'ont vue et se sont moqués de ses fêtes. » Les deux femmes occupées à la meule représentent, au milieu du tourbillon des affaires temporelles , les nations qui doivent être gouvernées par les docteurs comme les femmes par leurs maris , et qui, travaillant dans les divers genres d'industrie , font tourner leurs travaux à l'avantage de l'Eglise. Une partie sera choisie, parce qu'elle ne contracte le mariage que par le désir d'avoir de la postérité et n'emploie les biens^ terrestres qu'à l'acquisition destrésors célestes ; l'autre partie qui ne recherche dans le mariage que les voluptés sera rejetée. La rédemption du Sauveur comblera de biens tous ceux qui offriront les leurs à l'Eglise et aux pauvres. Les deux hommes occupés dans leur champ figurent les ouvriers spirituels de l'Eglise travaillant dans leur ministère comme dans le champ de Dieu. Celui-là sera choisi qui aura prêché avec sin-

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIY. I. 6l

cétité h parole divine , tandis que celui qui n aura annoncé le Christ que par occasion et sans ferveur sera rejeté.

Ces trois sortes de personnes constituent l'Eglise , qui présente deux différences , le choix et le rejet. C'est pour cela que le prophète Ezéchiel vit trois hommes délivrés , Noë , Daniel et Job , qui désignent les prêtres , les hommes continens , et les mariés. Car JNoë gouverna l'Arche sur les eaux, et représente ainsi ceux qui gouvernent -, Daniel conservant la modération même au milieu de la cour est l'emblème de la vie de continence ^ Job , lié par le mariage et livré aux soins de sa maison , fut agréable à Dieu , et devint ainsi la figure des bons époux. Comme il faut toujours prier et ne pas s'en fatiguer , Jésus rapporta la parabole de la veuve qui ne se lassait pas de demander au mauvais juge de lui rendre justice contre sa partie adverse et qui obtint enfin ce qu'elle sollicitait, par l'effet de ses prières assidues. Par la prière du Pharisien et du Publicain dans le temple , il nous enseigne qu'il. ne faut pas vanter ses mérites, mais confesser ses péchés -, les bons prient continuellement pour obtenir contre leurs ennemis une vengeance telle que tous les méchans périssent 5 mais il y a deux manières de parvenir à ce but , soit en les convertissant à l'équité , soit en leur ôtant par le supplice le pouvoir de mal faire.

Le Seigneur annonça qu'il allait se rendre à Jérusalem et y souffrir la mort. Chemin faisant , il rencontra près de Jéricho un mendiant qu'il fit conduire devant lui , et à sa demande lui rendit avec bonté la lumière dont il était privé.

Entrà dans Jéricho, il vit Zachée i chef des Pn^ blicains , qui était monté syr un arbre pour le conlsidérer plus facilement. Ce fut chez cet homme que Jésus choisit son logement. Comme les Juifs murmuraient de voir le Seigneur loger dans la maison d'un pécheur, Zachée lui dit dans la sincérité de sa foi : ft Seigneur , je donne aux pauvres la moitié de mes « biens , et si j'ai fait tort à quelqu'un , je restituerai (( au quadruple. » Jésus lui répondit : « Cette maison a a reçu aujourd'hui son salut , parce que celui que (( vous voyez est le fils d'Abraham. » En effet, le fils de l'homme vient pour chercher et sauver ce qui allait Spérir. Ensuite il dit la parabole d'un certain noble qui passa dans un pays lointain pour y recevoir la couronne et qui revint ensuite. Il avait donné à ses serviteurs dix mines d'argent pour faire commerce. Le premier de ses serviteurs lui dit : « Seigneur, votre ti argent a décuplé dans mes mains. )> Le premier serviteur est l'ordre des docteurs envoyés en mission , auxquels il fut compté à chacun une mine. En effet , ils avaient reçu l'ordre de prêcher qu'il n'y a qu'un Seigneur , qu'une foi , qu'un baptême et qu'un Dieu ; cette mine en a produit dix , parce que le peuple , après avoir reçu l'instruction, s'est réuni sous la même loi. Le serviteur ayant été récompensé, un autre dit : K Seigneur, votre mine m'en a produit cinq autres. » Ce serviteur annonce l'association de ceux qui furent envoyés porter l'Evangile , et qui sont préposés divinement à la direction de iceux qui leur doivent leur conversion au culte d'un seul Dieu après avoir mortifié leurs sens. Quant à cet autre serviteur, qui avait aussi reçu ordre de tirer parti de son argent , mais

HISTOIRE DE NORMATIDIE -, UV. I. 63

qui l'avait conservé dans un mouchoir , il figure ceux qui 5 propres à la prédication à laquelle ils sont appelés par l'ordre de Dieu , refusent de se charger de cette fonction et d'en porter dignement le sceptre : car garder son argent dans un mouchoir, c'est cacher les dons qu'on a reçus dans les langueurs et l'engourdissement de l'inutilité.

On doit entendre par cette parabole que les deux serviteurs fidèles sont les docteurs de l'un et de l'autre peuple; que les dix mines et les cinq autres mines sont les peuples qui croient au Seigneur -, que le mauvais serviteur représente les mauvais catholiques -, que les ennemis qui ne voulurent pas recevoir le roi figurent l'impiété de ceux qui ne veulent jamais entendre la parole de la foi, ou qui la corrompent par des interprétations perfides, que la semence non employée fait allusion aux hommes qui ne veulent pas même ouvrir l'oreille à la parole divine. C'est ainsi que se trouve représenté par cinq personnes tout le genre humain qui doit paraître au jour du jugement.

Après ce discours , Jésus prit la route de Jérusalem. Comme on était en hiver et qu'on célébrait à Jérusalem la fête de la dédicace, les. Juifs (suivant le seul Jean) dirent à Jésus qui se promenait sous le portique de Salomon : « Jusqu'à quand nous tiendrez- vous donc « l'esprit en suspens ? Si vous êtes le Christ , faites-le « voir clairement. » Puis profitant de l'avantage de son discours , il dit : a Mon père et moi sommes une « même chose. » Il tint encore plusieurs autres discours sublimes. Les Juifs, aveuglés par leur méchanceté, saisirent des pierres pour le lapider. Il se retira ensuite au-delà du Jourdain , dans le lieu où Jeaa

64 ORDERIG VITAL.

avait d abord baptise , et il y demeura quelque temps. Beaucoup de personnes vinrent l'y trouver et crurent en lui.

Il y avait alors à Béthanie un malade nommé Lazare* Ses sœurs, Marie et Marthe, envoyèrent auprès de Jésus pour lui dire : a Seigneur, celui que vous aimez « est malade. » A ces mots il répondit : « Cette ma- (( ladie ne conduira pas à la mort ; elle est toute à la « gloire de Dieu , afin que le fils de Dieu soit glorifié « par elle. » Après avoir passé là deux jours entiers, il se rendit en Judée avec ses disciples, et trouva Lazare qui depuis quatre jours était au monument. Ayant appris l'arrivée du Sauveur , Marthe , femme pleine de foi , accourant au-devant de lui , s'écria : <( Seigneur, si vous eussiez été ici , mon frère ne « serait pas mort. » Dans l'excessive douleur qu'elle éprouvait de la perte à,e son frère , Marthe n'usa que d'expressions modérées, et elle s'entretint avec le Christ dans une véritable confession de sa foi par laquelle elle le reconnaissait pour le fils de Dieu, dans sa vie comme dans sa résurrection. Elle appela sa sœur Marie en disant d'une voix étouffée : « Le maître est « ici et vous appelle. » Marie se leva promptement , et se rendit au lieu où le Sauveur s'était arrêté. Dès qu'elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seia gneur , si vous eussiez été ici , mon frère Lazare ne « serait pas mort. » Source inépuisable de piété , elle pleura , au milieu de ses amis en pleurs , la mort de l'ami qu'ils avaient perdu ^ mais ses larmes leur produisirent une joie ineffable. Jésus, ému intérieurement, se rendit au tombeau de Lazare, fit lever la pierre qui couvrait la fosse, et appela ainsi à haute

HISTOIRE DE NORMAIïDIE '^ LIV. I. 65

voix celui qui depuis quatre jours exhalait une odeur fétide : « Lazare, venez ici dehors. » Aussitôt il parut les pieds et les mains liés de bandes que Jésus fit détacher par ses disciples. Après ce miracle si glorieux et que tous les siècles doivent célébrer, tous les assista ns ne crurent cependant pas en Jésus- Christ , mais seulement quelques Juifs qui étaient, venus consoler Marie et Marthe , et avaient vu cette résurrection inespérée.

On ne saurait douter que le Sauveur n'ait ressuscité plusieurs morts; cependant, dans le saint Evangile, pour ne pas affaiblir la certitude du mystère , on ne compte que trois résurrections. Par la fille du chef de la synagogue qu'il ressuscita dans la maison paternelle devant un petit nombre de témoins , on désigne les pécheurs qui conservent des péchés cachés dans leur conscience sans réaliser les mauvaises œuvres. L'inspiration divine suffit souvent pour les ramener en les tirant , par leur propre correction , du consentement pernicieux qu'ils auraient dojiné. Le fils de la veuve qui , transporté hors des murs de la ville , fut ressuscité par le Christ en présence de la multitude , indique ces coupables qui marchent , de leur propre consentement, à la consommation du crime, et portent, pour ainsi dire, la mort dans la profondeur la plus cachée de leur ame ; de manière que ce qui était enseveli dans le secret finit par se montrer en public. Ce sont de telles gens qu'il faut avertir salutairement et rendre divinement à la vie par le remède d'une digne conversion, afin que ceux qui l'apprendront aient sujet de s'en réjouir. Quant à Lazare déjà enseveli , exhalant déjà une fétide I. 5

6Ç ORDERIG VITAL.

odeur , par li^ 3ont représentés les pécheurs qui sont retenus dans les liens des habitudes dépravées , à tel ptoint qu'elles ne leur permettent ptus de sentir Fénormité de leurs péchés , et les portent même fréquemment à les justifier. Ils sont , pour ainsi dire , écrasés sous le poids immense de leur perversité ; ils ont l'audace de s'irriter quand on les reprend et Us se corrompent quand l'éloge dç leurs mauvaises opinions accroît leurs péchés. JiÇ prochain qui les voit est scandalisé de leur exemple. Enfin, ceux qui sont condamnés par les jugemens des hommes n'en sont pas moins intérieurement rendue a la vie et abr sous par le ministère des prêtres.

On peut encore donner une autre explicatioa. Tout homme naît en état de mort par le péché originel. Le premier jour de la mort est celui qui vient de l'origine de l'homme 5 le second a liçu pendant son ador lescence , lorsque , parvenu à l'âge capable de raison, il commence à trouver qaturellei^ent en lui la loi qui fait l'instruction naturelle des hommes , savoir , qu'il ne faut pas faire afij; autr?^ ce qu'on ne veut pai qu'ils nous fassent : malheureusement il ose sour vent transgresser cette loi. Le troisième jour de k mort a lieu quand, la loi écrite est donnée à l'homme qui souvent la méprise aussi. Enfin le Christ est venu , il a^ a,pporté Fflvangile y il a prédit le royaume des çieux; il a menacé de l'çnfer les malfaiteurs? et promis la vie éternelle aux justes : l'Eyangile lui-mêjEii? n'est pas respecté ; et voilà le quati;ièm.e jour de la mort qui est celui du trépan de L^^are depuis qu^'il est dans le tombeau. \

. Une autre explication se présente encpre. La pre-

HISTOIRE DE NORMANDIE ', LIV. ï. 67

mière période du pëehë est le mouvemeut coupable du cœur ; la seconde, le consentement -, la troisième^ l'action*, la quatrième ^ Thabitude» C'est ainsi que le pécheur succombe et devient dans le tombeau uacadavre fétide. Mais la grâce de Dieu ramène ceux que le péché avait éloignés , et rappelle à la vie ceux qui succombaient sous le poids de leurs fautes.

Après avoir rendu public le miracle de sa divinité par la relation de beaucoup de personnes qui avaient curieusement examiné par quelle loi inr connue le Lazare était sorti &a tombeau , Jésus de* vint l'objet d'une réunion de prêtres et de Pharisiens qui , d'après l'impulsion de Caïphe , résolurent sa mort. Jésus partit, et se rendit dans une contrée qui touche au désert : il arriva à la ville d'Ephraïm. Il y, resta quelque temps avec ses disciples. Cependant les princes des prêtres et Ijeurs complices donnèrent ordre à ceux qui le connaîtraient de l'indiquer pour qu'on le saisît : ils craignaient que le monde entier ne. le suivît, et que les Romains ne vinssent leur enr lever l'empire. Six jour^ avant Pâques, Jésus vint à Béthanic et y soupa ^ Marthe faisait le service 5 Lazaret était au nombre des convives. Marie prit une livre d'un baume précieux de nard pistique ; elle en frotta tes pieds de Jésus., et les essuya avec, ses cheveux. Le nard est une espèce de parfum : Pistis en grec se rend en ktin ^^rfides (foi). C'est pour cela que ce parfum est appelé pistique, Cr'est^à-dire fidèle , ou sans altération, parce que tout cadavre qui en est frotté est préservé de la putréfaction. La maison fut remplie de l'odeur de ce baume, de même que l'Eglise est parfumée pac la bonne odeur de la vie Yeligieuse.

68 ORDEKiC VITAL.

Le malheureux Judas, qui était un voleur et qui portait la bourse, fut scandalisé de Todeur suave dont la maison était parfumée ^ il se permit de blâmer le service fidèle de la pauvre Marie. A' sa réprimande trèsinjurieuse et téméraire , le Seigneur répondit : « Lais- « sez-la faire , elle a opéré en moi une bonne œuvre : « en vérité , je vous le dis , ce qu elle a fait ici sera n raconté par tout le monde. »

Plusieurs personnes, guidées par la curiosité, se rendirent à Béthanie , virent Lazare qui soupait avec le Christ , et pleins de joie rendirent témoignage de cette merveille. L'envie des Pharisiens les porta à faire périr cet homme ^ mais c'était en vain qu'ils s'efforçaient de mettre obstacle à la toute-puissance du Christ.

Le lendemain la multitude , qui s'était rassemblée pour la fête , ayant appris l'arrivée de Jésus à Jérusalem , prit des palmes , et alla au-devant de lui. L'heure du sacrifice approchant, l'agneau de Dieu s'occupa du lieu de sa Passion. Etant venu à Bethphagé près de la montagne des Oliviers , il dit à deux de ses disciples : « Allez au village voisin , vous y trouverez aus- « sitôt une ânesse attachéç , ayant auprès d'elle son « ânon ; détachez-la , et amenez-la-moi. w Les disciples s'y rendirent, prirent ces animaux, placèrent dessus leurs vétemens , et le firent asseoir dessus. (i Voilà notre Roi, dirent-ils, tel que nous l'ont an- «, nonce les prophètes. 11 n'est point assis sur un char « doré , il n'est point vêtu de l'écht de la pourpre , « il ne monte point un cheval fier et ami des combats : « il a choisi pour sa monture une ânesse tranquille « et pacifique -, il ne marche point entouré de glaives

HISTOIRE DE NORMANDrE*, LIV. î. 69

« ëtincelans : sa douceur Tannonce ; il n'est point re- « doutable par la puissance , il est aimable par sa « douceur. » La plupart des assistans étendaient par terre leurs vêtemens ^ d'autres coupaient aux arbres dès rameaux pour en joncher la route. Ceux qui le précédaient , comme ceux qui le suivaient , criaient à haute voix : « Gloire au plus haut des Cienx ! » Quelques Pharisiens lui dirent : a Maître , vous devriez « blâmer le zèle de vos disciples. » Il répondit : « Je <t vous assure que quand même ils se tairaient , ces « pierres élèveraient la voix. »

En s'approchant, il vit la ville ; il pleura sur elle ; et , pressentant l'avenir, il prédit les maux qui la menaçaient , pour n'avoir pas connu le temps de sa mission.

Entré dans Jérus^em , il vit toute la ville en commotion. On se disait : «t Quel est cet homme ? » On répondait : c< C'estle prophète Jésus de Nazareth en Ga- « lilée. » Il entra dans le temple de Dieu , il en chassa tous ceux qui étaient là pour vendre et pour acheter ; il renversa les bureaux des banquiers et les sièges des vendeurs de colombes. 11 dit : « Il est écrit que ma « maison sera appelée la Maison de la Prière , et vous a en avez fait un antre de brigands. » 11 guérit dans le temple les aveugles et les boiteux qui vinrent le trouver. Cependant les princes des prêtres et des scribes, témoins des merveilles qu'il opérait, entendant les acclamations des enfans qui criaient dans le temple: « Gloire au fils de David ! » indignés, et dans la plus grande amertume de leur envie , lui dirent : « Ence tendez-vous ce qu'ils disent ? » Jésus répondit : « Je l'entends. Est-ce que vous n'avez pas lu que la

JO ORDEBIC VITAL.

K louange la plus parfaite est celle qui sort de la boa* « che des enfans mémo au berceau ? »

Après avoir jeté un coup d'œil autour de lui, il s'éloigna de ces ïnalveillans , se rendit à Béthanie avec les douze Apôtres , et s'y fixa quelques momens. Le matin , comme ïl venait à la ville , il sentit le besoin de la faim ; il s'approcha d'un figuier qui se trouvait sur le bord du chemin -, il n'y trouva que des feuilles ; il le maudit en disant : « Qu'à jamais, dans l'éternîlé , <c il ne naisse aucun fruit de toi ! » Soudain le figuier se dessécha , véritable emblème de la Synagogue, qui ne lire du livre de la loi que des paroles sans fruit. Ayant été interrogé pour savoir par quelle autorité il opérait dans ce temple tant de merveilles, il répondit par cette interrogation : « Le baptême de Jean vient* « il du cîèl ou des hommes ? » Par cette question si simple , le Christ confondit l'insidieuse niéchanceté de ses ennemis et leur ferma la bouche. En effet , ils n'osèrent , ils ne voulurent point , par perversité , avouer, comme venant du ciel, ce qui était la vérité j ils n'osèrent pas non plus , par crainte de la multitude , nier ouvertement ce qui était évident.

Le Sauveur fit ensuite la parabole des deux fils que le père de famille envoya travailler à sa vigne, et dont les paroles comme l'action furent si différentes. En effet, l'un obéit à son père par son action , après avoir refusé verbalement. L'autre au contraire promit, mais n'exécuta pas.

Le Seigneur ajouta une autre parabole sur le cultivateur qui planta une vigne , et , partant pour un pays étranger , l'abandonna à des fermiers. Us se saisirent des serviteurs qu'au temps des vendanges il envoya

HISTOIRE DE l^ORMAIÏDIE^ LIY. I. 'Jl

réclamer sa part des fruits de la vigne. Les Fermiers frappèrent l'un comme Jérëmie , tuèrent l'autre comme Isaïè, et lapidèrent le troisième comme Zacharie et Naboth. C'est ainsi que ^)lus tard devait être crucifié le fils dé Dieu. Mystiquement , plusieurs serviteurs sont envoyés pour faire ccÀinaître Ja loi^ les psaumes et les prophéties , dont la connaissance doit opérer unr grand bien ; ces envoyés sont frappés et rejetés quand la parole divine est méprisée , ou, qui pis est , blasphémée. Celui qui outrage le fils de Dieu et fait injure à l'esprit de grâce , tue , autant qu'il est en lui , l'héritier de la vigne. Cette vigne , après la perte du mauvais cultivateur, est rémise aux hiains d'un autre : c'est aihsi que l'humilité reçoit le don de la grâce que l'orgueil ne peut obtenir.

Jésus fit ensuite une troisième palrabole sur les noces que fit un roi pour son fik , et sur la punition qu'il infligea à ceux qui avaient refusé de s'y rendre.

Les Pharisiens et les Hérodiens essayèrent de le faire tomber dans un piège , en lui demandant s'il était permis ou non de payer le tribut à César. Ayant tiré une pièce de monnaie , Jésus répondit : d Renie det à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est k à Dieu. »

LesSadducéens aussi, pour tâcher de le faire tomber dans l'erreur ^ lui demandèrent qui , des sept maris qu'elle aurait eus , serait pour une femme , au jour de la résurrettion , l'époux légitime. « Vous êteà dans « l'erreur , lent* répondit Jésus , parce que vous ne « connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu. « Au moment de la résurrection il n'y aura plus ni « marïs ni épouses; ils ressembleront âuxange^ dans

7 a OBDEBIC VITAL.

« le ciel. » Ces! ainsi que ce bon maître inspire la confiance aux enfans de TEglise, en leur faisant connaître que , lorsqu'ils ressusciteront , ils jouiront de la vue de Dieu sans aucune tache de corruption. Interrogé par un docteur de la loi pour savoir quel en était le grand commandement , le Sauveur s'exprima en ces termes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de « tout votre cœur , dé toute votre ame , et de toute « votre pensée 5 c'est là le plus grand et le premier (c commandement^ voici le second, qui ne lui est Cl guère inférieur : Vous aimerez votre prochain « comme vous-même. Dans ces deux préceptes , la loi « tout entière et les prophètes sont compris. » 11 réfuta les Pharisiens après les avoir interrogés sur le père du Christ , et fit voir qu'il était le Seigneur de David. C'est ainsi qu'il leur imposa un silence si absolu , que désormais aucun d'eux n'osa l'interroger, mais ils s'efforcèrent ouvertement de le livrer à la puissance des Romains.

Alors Jésus parla ainsi à la multitude et à ses disciples : a Les Scribes et les Pharisiens se sont assis sur « la chaire de Moïse. Vous devez donc observer et « exécuter tout ce qu'ils vous disent ] mais ne faites ce pas ce qu'ils font. Car ils disent bien et n'agissent ft pas de même. En effet , ils assemblent des fardeaux « trop pesans pour être transportables, et ils les charci gent sur les épaules des hommes , sans daigner y Cl mettre la main. Toutes leurs œuvres n'ont pour but c^ que de s'attirer les regards du public. C'est pour- H quoi ils font parade des phylactères où sont écrits ce les commandemens de Dieu , et ne manquent pas « d'étaler les franges de leur robe. Ne recherchent-

HISTOIRE D£ NORMAISDIE: LtV. t. 'ji

K ils pas aussi la meiUeure place dans les banqaets et « les premières chaires dans les synagogues , et les « salutations dans les. places publiques , et les titres K d'honneur de la part de ceux qui les approchent? « Quant à vous , qui n'avez qu'un seul maître , ne leur u donnez pas ce titre de rabbi qu'ils ambitionnent. « Vous êtes tous frères-, ne donnez à personne sur la « terre la qualité de père , parce que vous n'en avez « qu'un qui est dans les cieux ; n'appelez personne <c votre maître , parce que votre seul maître est le w Christ. Celui qui est le plus grand parmi vous sera « votre serviteur •, et quiconque s'élèvera sera humi- « lié , en même temps que celui qui s'humiliera sera tt élevé. Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypo- « crites , qui fermez devant les hommes l'accès du « royaume des cieux ! Vous n'y sauriez pénétrer , et « vous ne voulez pas souffrir que d'autres y entrent. » C'est ainsi que Jésus-Christ dit beaucoup de choses exemplaires , enseigna les simples , et confondit les hypocrites. 11 parla de ceux qui jurent par le temple , et par l'or qui est dans le temple , par l'autel et par les présens dont il est chargé. 11 s'entretint de la commisération divine , qui donna mission aux prophètes , aux sages et aux Scribes , et de la cruauté des Juifs qui firent périr dans divers supplices les envoyés de Dieu. Il s'affligea sur Jérusalem j il plaignit le sort , non de ses édifices , mais de ses habitans *, il répéta plusieurs fois avec larmes : « Jérusalem , Jérusalem, « tu massacres les prophètes, et tu négliges de te cor- «t riger de ta perversité. »

Jésus sortit du temple , et répondit à ses disciples qui lui faisaient remarquer ce magnifique édifice : « Il

54 ORDERIC TITAL.

et ne restera là pierre sur pierre qui ne soit détruite.» Au rapport de Matthieu et de Marc , comme il était assis sur la montagne des Oliviers , ses disciples lui deitiandërent en particulier quels seraient les temps et les àigflçs de la destruction qu'il avait prédite. Il répondit à leurs questions sur ce désastre que beaucoup de calamités le précéderaient , les guerres entre les nations, les tremblemens de terre dans plusieurs contrées , la peste et la famine , des météores épouvantables , et d'autres signes horribles. 11 prédit encore beaucoup de chômes sur les persécutions qui devaient arrivel" , ainsi que sur son avènement. 11 dit que les fidèles ne devaient pas s'occuper d'avancé de ce qu'ils diraient alors , mais qu'ils devaient se contenir avec patience ; que Jérusalem serait assiégée par des armées : liialheur alors aux femmes enceintes ! que le glaive et la captivité exerceraient leurs horreurs en même temps qu'on remarquerait les signes célestes , et qu'il viendrait dans une nue avec une grande puissance et une grande majesté. « Faites y attention , a jou- « ta-t-il 5 parce que lé jour de votre rédemption ap- « proche. » Il enseigna qu'il fallait éloigner l'ivresse et les soins de cette vie , qu'il fallait veiller et prier 5 il blâma l'orgueil des Scribes , et déclara de nouveau que le denier de la Veuve l'emportait sur les autres offrandes.

Par l'exemple du figuier , Jésus fit cbiinaître l'avènement de la consommation des siècles j il fit une parabole sûr les dix vierges , èur celui qui donna de l'argent à ses serviteurs avant de partir pour le pays étranger. Il parla de l'avènement du fils de l'homme avec ses anges dans une grande majesté ; de là sépa-

HISTOIRE DE I70RMANDIE *, LIY. I. *]S

ration des brebis qui seraient placées à droite^ et des boucs que l'on réjeterait à gauche •, des réprouvés qui seraient punis par d'éternels supplices, et des justes qui auraient pour récompense la vie éternelle.

Le premier jour de la fête des azimès, les disciples allèrent trouver Jésus , et lui dirent : « Où voulez-vous <c que nous vous préparions ce qu'il faut pour manger c( la Pâque? » Jésus répondit à Pierre et à Jean : a Al- « lez à la ville ; vous y trouverez un homme chargé « d'une cruche pleine d'eau , vous le suivrez dans la c( maison où il entrera 5 et vous direz au père de fa- « mille : où est la chambre dans laquelle je dois man- « ger la Pâque avec mes disciples ? Il vous en fera « voir une grande et meublée 5 vous y préparerez ce « qui convient. » Ils s'en allèrent et trouvèrent en effet ce que Jésus leur avait dit. C'est là qu'ils préparèrent la Pâque. Le soir étant arrivé , il vint avec les douze Apôtres et leur dit après les avoir fait mettre à table : « J'ai désiré ardemment manger ici la Pâque avec vous <c avant de souffrir la mort 5 car je vous déclare que « je ne mangerai plus de cette victime jusqu'à ce que « le royaume de Dieu soit accompli. »

Selon Tévangéliste Jean, la Cène étant terminée , et le diable ayant déjà inspiré au cœur de Judas Iscariote le dessein de trahir Jésus, le Sauveur, qui savait bien que son père lui avait remis toutes choses entre les mains , qu'il était sorti de Dieu et qu'il retournerait au Seigneur , se leva de table et quitta ses vêtemens. Il demanda un linge et le mit autour de lui , il rersa ensuite de l'eau dans un bassin , et commença à lavèt* les pieds de ses disciples et à les essuyer arec le linge

qu'il portait. Après qu'il eut terminé celte opération , il reprit ses vêtemens, se remit à table , et dit : « Sait yez-vous bien ce que je viens de vous faire ? Vous « m'appelez maître et Seigneur , et c'est avec raison, « car je suis l'un et l'autre. Ainsi, si je vous ai lavé les K pieds , tout Seigneur et maître que je suis , vous « devez aussi vous les laver l'un à Tautre. » li ajouta beaucoup de choses, et finit par dire : « Quiconque me « reçoit , reçoit celui qui m'a envoyé. »

Matthieu rapporte que , pendant que les disciples mangeaient, Jésus parla ainsi : f( En vérité , je vous « le dis , l'un de vous doit me trahir. » Chacun d'eux , vivement centriste , commença à demander : « Sei- « gneur , est-ce que ce serait moi ? » 11 fit cette réponse : « Celui qui avance avec moi la main vers le « plat est celui qui va me trahir. » Cependant, comme ils soupaient , Jésus prit un pain , le bénit , le rompit et le distribua à ses disciples en proférant ces paroles : <( Prenez et mangez 5 ceci est mon corps. » Elevant ensuite le calice , il rendit grâces à Dieu , le leur présenta en disant : « Buvez tous 3e ce vin ; ceci est mon « sang, gage d'une nouvelle alliance, et qui sera ré- « pandu en faveur d'un grand nombre pour la remis- « sion de leurs péchés. Je vous assure que je ne boirai a plus de ce produit de la vigne , jusqu'au jour où j'en « boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon « père. »

Dans la nuit où il fut trahi, Jésus pria trois fois. C'est pour nous annoncer qu'il faut que nous demandions le pardon de nos péchés passés , l'assistance de Dieu contre les maux présens , et sa protection contre les dangers à venir ^ c'est aussi pour nous faire

HISTOIRE DE NORMAISDIE ^ tiV. I. ']']

cohn2$tre que nous devons diriger toute prière vers le Pire . vers le Fils et vers le Saint-Esprit. On ne doit pas perdre de vue non plus que , comme la tentation dé la cupidité est triple , triple est aussi la tentation de la crainte , concupiscence de la chair, concupiscence des yeux , ambition mondaine , crainte de la mort , crainte de l'humilité, et crainte des douleurs. C'est contre toutes ces choses que le Seigneur nous enseigne qu'il faut nous fortifier par la prière. En effet, on comprend que le Seigneur a prié trois fois à cause de la triple tentation de la Passion.

L'illustre théologien Jean assure qu'après que Jésus eut lavé les pieds de saint Pierre, qui s'y opposait d'abord , ainsi que ceux des autres Apôtres, il fit connaître , dans un discours mystique et par l'autorité des prophétiques écritures , celui qui n'osait encore le trahir à découvert, en disant : « Celui qui a mange avec moi ce pain, lèvera le pied contre moi. » Ensuite, ayant résolu de faire connaître ce traître , il fut troublé dans son esprit, le déclara, et prononça ces paroles : « En vérité , en vérité , je vous dis qu'un « de vous me trahira. » Les disciples se regardèrent l'un l'autre, incertains de qui il voulait parler. Simon Pierre fit un signe à Jean , qui était appuyé sur le sein de Jésus , et Jean demanda au Sauveur : « Sei- « gneur , quel est le coupable ? — C'est , répondit le « Sauveur, celui auquel je donnerai un morceau de « pain trempé. » Aussitôt il trempa un morceau de pain, et le donna à Judas Iscariote, fils de Simon. Judas ayant pris ce morceau, Satan passa dans son corps, et Jésus lui dit : « Ce que vous faites, faites- « le au plus vite. » Cependant aucun des assistans

78 ORDERIC TITAt.

ne comprit la signification de ces parol^. Ensuite Judas sortit à Tinstant même : il était nuit.

A peine fut-il sorti, Jésus dit : u Désormais le fils a de rhomme est glorifié , et Dieu est glorifié en Lui. u Il ajouta beaucoup d'autres choses d'une admirable profondeur sur l'amour sincère de Dieu et du prochain , sur l'unité de la Trinité , sur le triple renier ment de Pierre , sur ravènement et la consolation du Saint-Esprit , véritable consolateur de ceux qui obseiv vent les commandemens de Dieu , sur l'heureuse rënumération des justes , sur la persécution des fidèles ^ sur la damnation sans excuse des méchans, sur la dispersion des disciples, et sur le moment de sa Pâs-^ sion qui approchait.

Après avoir fini cet incomparable discours, Jésus éleva les yeux au ciel, et fit avec bonté une prièi^e agréable à son Père pour ses disciples et pour tous les honuœs qui, sur leur parole , croiraient en Dieu. Far cette prière, d'une extrême clémence^ le Sauveur def manda pour nous à son Pèr^ beaucoup plus que Ifhii* maia^ fragilité n'oserait jamais implorer.

Alors , selon saint Luc , il s'éleva une contestation entare les disciples , pour savoir lequel d'entré eus serait regardé comme le plus grand -, mais lie céleste docteur les rappela à rhumilité par ses exemples et par ses discours. Il réprâma pieusement la, prétention de ces hommes faibles , et déclara qiie, par la piété seule, il serait leur serviteur.

il promit le royaume des cieux à ceux qui se trour raient avec lui, et, après quelques autres discours , il dit à Pierre que la vanité aurait pu élever mal à propos : « Simon , Simon , Satan a demandé à vous

fi cribler comme le froment -, mais, j'ai prié pour vou^ « afin que la foi ne vous n^anque pas. Quand vous « aurez été converti, affermissez vos frères. » Pierre répondit i « Seigneur, je suis prêt à aller avec voias « en prison, et même à la mort. —Pierre , lui dit « Jésus, avant que le coq ait chanté aujourd'hui, « vous m'aurez déjà renié trois fois : c'est moi qui « vous le dis 5 » et s'adressant aux autres apôtres , il ajouta : a Qu^ndje vous envoyai sans bourse , ni sac, « ni chaussure, vous-a-t-il manqué quelque chose?» Ils repartirent : « Rien du tout, Seigneur. » U reprit ensuite : « Maintenant que celui qui a une bourse et « un sac les prenne , et que celui qui n'en a pas vende « sa robe, et achète un glaive. » Les Apôtres répondirent : « Voici deux glaives ici. » Jésus leur dit : « C'est assez. »

Matthieu et Marc rapportent que Jésus et ses disT ciples se rendirent sur la montagne des Oliviers. C'est là qu'il leur dit : « Vous souffrirez tous en moi nu « grand scandale cette nuit^ » De là iV se vendijt dans un lieu nommé Gethsémané , ce qui signifie la v.aUé^ d'abondance. Il adressa à ses disciples ces paroles ; « Asseyez-vous ici , et priez de peur d'entrer en tenr « tation. » Ayant pris avec lui Pierre et les deux Gl» de Zé^édée, il commença à, être saisi de douleur* et dç tristesse -, puis s'élpignant à^'ex^ à la distance d'uu jet de pierre, et, s'étant agenouillé, il pria en ces t^ri^ips : « ]^on père , si c'est vx^tre volonté, éJ^oigues «< de moi ce calice. Faites toutefois votre volonté « et non la mienne^. »

Cependant un ange du ciel lui apparut pour le re* conforter. Arrivé à l'agonie , il se mit à prolongei: ^

8o «MUKBIC TITiX.

prière. Sa soenr coula sahrtemeiit comme des gouttes de sang qui coulent à terre. Nous saTons qull y a^ait au-delà du torrent de Cëdron un jardin dans lequel fl entra aTec ses disciples. Judas connaissait ce lieu. A jant pris arec lui une cohorte et des gens aux gages des prêtres et des Pharisiens, il arriva arec des flambeaux, des torches et des armes. Puis s'approchant ausâtôtde Jésus , il lui dit : « Bonjour, mon maître ! » et Fembrassa. Alors la troupe s^approcha , se saisit de Jésus , et le retint. Ensuite , comme le rapporte Jean , Jésus leur dit : n Que cherdiez-Tous ?« Us répondirent: « Jésus de Nazareth. — Cest moi qui le suis, « dit-il. Ils rétrogradèrent soudain , et tombèrent par terre.

Luc rapporte que ceux qui étaient auprès du Sau- Teur , TOjant bien ce qui allait arriver, dirent : « Sei- « gneur, faut-il frapper avec Fépée? » Alors Pierre frappa Malchus, serviteur du grand -prêtre, et lui abattit Toreille droite. Jésus répondit à la question qui venait de loi être faite : c Laissez faire; « et, s'adressant à Pierre qui venait de frapper, il ajouta , selon le témoignage de Matthieu : « Remettez votre glaive * en son lieu ; car tous ceux qui auront pris Yépée , « périront par Fépée. Est-ce que vous pensez que je « ne puisse pas prier mon Père, qui me fournirait « plus de douze mille légions d'Anges ? Comment « donc voulez- vous que s'accomplissent les Ecritu- « resPLes choses ne doivent-elles pas arriver ainsi? » On petit ajouter à ces paroles celles qui suivent et qiie rapporte Jean : « Est-ce que vous ne voulez pas que (t je boive le calice que mon Père m'a donné ? w Alors , comme Luc le raconte, le Sauveur toucha ForeiUe de Malchus , et la guérit.

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. I. 8l

Dans ce moment Jésus dit aux assistans : « Vous « êtes venus armés de glaives et de bâtons comme « pour vous saisir d'un voleur. Tous les jours j'étais « assis.auprès de vous pendant que j'enseignais dans le « temple et vous ne m'avez pas arrêté. Mais voici votre « heure et celle de la puissance des ténèbres. » Soudain tous ses disciples l'abandonnèrent et prirent la fuite.

Un jeune homme couvert d un suaire vint à suivre le cortège , qui voulut l'arrêter -, mais , ayant abandonné le suaire, il s'enfuit tout nu. Le Sauveur fut enchaîné au milieu de la troupe en présence du tribun de la cohorte et des envoyés des Juifs. On le conduit d'abord chez le pontife Anne , beau-père de Caïphe. Cependant Pierre venait de loin et entra dans la cour du prince des prêtres. Comme il faisait froid , il s'assit auprès du feu avec les gens de la maison pour voir la fin de l'événement. Ils allumèrent du feu, et s'assirent. Pierre se plaça au milieu d'eux. Pierre est digne d'une très-grande admiration pour avoir, malgré ses craintes, suivi le Seigneur. Sa frayeur est Teffet de la nature ; sa venue est l'effet de sa dévotion ] son reniement tient à l'adresse et sa pénitence provient de la foi. "*

Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cherchaient de fausses dépositions contre Jésus , afin de pouvoir le livrer à la mort ^ mais ils n'en purent trouver , quoiqu'ils eussent réuni beaucoup de faux témoins. Comme Jésus gardait le silence, le prince des prêtres lui dit : a Je vous adjure par le Dieu vivant a de nous dire si vous êtes le Christ fils de Dieu. » Jésus lui répondit aussitôt : « Vous l'avez dit. » Alors le prince des prêtres déchira ses vêtemens en disant : I. ' 6

8s ORDERIG VITAL.

« Cet homme a blasphème. Qu'avons-nous encore a l>esoin de lëmoins ? N'entendez-vous pas son blasc( phème? Que vous en semble?» Tous firent cette réponse : a II mérite la mort. » En ce moment ils lui crachèrent à la figure et Faccablèrent de soufflets ; d'autres lui bandèrent les yeux , et lui dirent en lui donnant des coups de poing sur la face : « Christ , « prophétise-nous qui t'a frappé. »

Cette nuit, J ésus souffrit donc tous ces outrages dans la maison du prince des prêtres : ce fut dans ces circonstances que Pierre fut tenté. Le triple reniement de cet apôtre commença avant le premier chant du coq, et finit avant le second, selon le témoignage de Marc. Les trois autres évangélistes remarquent que ce fut avant le premier chant que Pierre fut saisi de crainte et de douleur. Alors il se rappela les paroles de Jésus qui avait dit : « Avant que le coq ait chanté, n tu m'auras renié trois fois. )> 11 sortit , et pleura amèrement. Le grand pontife interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine. Jésus répondit : « J'ai « parlé à découvert dans le monde ; c'est à découvert « aussi que j'ai donné mes instructions dans la syna- « gogue , et dans le temple où se réunissent tous les (( Juifs ^ je n'ai jamais parlé en cachette, à quoi bon <i m'interroger ? Interrogez plutôt ceux qui ont ente tendu ce que je leur ai dit. Ceux-là connaissent « mes discours. » A ces mots un des officiers qui étaient présens donna un soufflet à Jésus , et lui dit : « Est-ce ainsi que vous répondez au pontife ? » Jésus lui repartit : « Si j'ai mal parlé, faites voir en quoi 5 « mais si ce que j'ai dit est bien , pourquoi me frap- « pez'-vous? »

Anne envoya Jësus lié au pontife Caïphe. Le jour étant venu à paraître, ainsi que le rapporte Matthieu, tous les princes des prêtres et les vieillards tinrent conseil contre Jésus-Christ , afin de le livrer à la mort. On le conduisit enchaîné pour le remettre aux mains de Ponce Pilate, gouverneur de la Judée.

Luc compose sa narration de ce qui arriva vers le matin au Seigneur, quand les hommes qui le retenaient se moquaient de lui , le frappaient , lui bandaient les yeux , lui donnaient des soufflets et proféraient contre lui de nombreux blasphèmes. Au point du jour les vieillards , les princes des prêtres et les Scribes. s'assemblèrent, et, Tayantfait conduire devant eux , lui dirent : « Si vous êtes le Christ, dites-le <c nous. » Il fit cette réponse : « Si je vous le dis , vous « ne me croirez pas*, et si je vous interroge , vous ne « me ferez aucune réponse -, je ne serai point acquitté. (c Bientôt le fils de Fhomme siégera à la droite de la « puissance de Dieu. » Tous s'écrièrent : «. Vous êtes <( donc le fils de Dieu? » Il reprit ; « Vous le dites ^ je « le suis. » Ils repartirent : a Qu'avons-nous besoin de (( chercher d'autres témoignages ? Nous avons entendu « Faveu de sa propre bouche. » Toute l'assemblée se leva et conduisit Jésus devant Pilate. Luc raconte toutes ces choses. Matthieu et Marc rapportent ce qui se passa jusqu'au matin ; puis ils reprennent le récit du reniement de Pierre -, l'ayant terminé , ils reviennent au matin afin de présenter tout ce qui arriva alors au Seigneur. Suivant Jean, Jésus fut conduit de Caïphe au prétoire. Comme c'était le matin ils n'entrèrent point , de peur de se souiller et de ne pouvoir manger la Pâque. Alors d'iniques rassemblemens sefor-

mërent et conduisirent le Seigneur comme s'il eût déjà été convaincu de crime. Du consentement de Gaïpbe , auquel il avait déjà semblé juste que Jésus fût con~ damné à mort , on n'apporta aucun délai à le livrer à Pilate pour recevoir sa condamnation.

Matthieu raconte en ces termes la mort du traître : alors Judas, qui avait livré J ésus , le voyant condamné , touché de repentir , rapporta les trente pièces d'argent aux princes des prêtres et aux vieillards et leur dit : « J'ai péché en vous livrant le sang du juste. » Ils lui firent cette réponse : « Que nous importe? c'est « ce que vous verrez. » Le malheureux jeta l'argent dans le temple , se retira et alla se pendre. Les princes des prêtres, ayant repris l'argent, dirent : « 11 ne « nous est pas permis de le mettre dans le trésor du « temple parce qu'il est le prix du sang. »

Après avoir tenu conseil, ils en achetèrent le champ d'un potier pour en faire le cimetière des étrangers. C'est pourquoi celui-ci fut appelé Aceldamah , c'est-àdire le champ du sang ; et ce nom lui est resté jusqu'à ce jour.

C'est ainsi que s'accomplirent les prophéties. Easuite les saints évangélistes ne négligent rien pour raconter avec ordre ce qui arriva au Seigneur devant Pilate, événemens que les lecteurs studieux doivent rechercher avec soin et mettre convenablement chacun à sa place. Comme le remarque judicieusement Tévêque d'Hippone, Augustin, dans le troisième livre de l'accord des évangélistes , la passion du Christ fût l'occasion de beaucoup de questions et de réponses remarquables. Là chacun d'eux a recueilli et placé dans ses récits ce qu'il a jugé le plus important. Selon

Matthieu , Jésus parut devant le gouverneur \ interrogé par lui pour savoir s'il était le roi des Juifs, il répondit : « Vous le dites. » Pilate sortit , comme le rapporte Jean , se rendit auprès de ceux qui n'étaient pas entrés dans le prétoire , et s'adressant à eux : « Quelle accusation, dit-il, intentez -vous à « cet homme ? » Ils répondirent : « S'il n'était pas un « malfaiteur , nous ne l'aurions pas conduit ici. » Pilate reprit : « Prenez-le , et qu'il soit jugé selon vos « lois. » Les Juifs ajoutèrent : « Il ne nous est pas permis « de condamner à mort. » Pilate rentra dans le prétoire , appela Jésus et lui dit : « Etes-vous le roi des « Juifs ? » Telle fut la réponse de Jésus : « Dites-vous « cela de votre propre mouvement , ou quelqu'un <i vous a-t-il fait sur moi ce rapport ?» Pilate ajouta : « Est-ce que je suis Juif? Votre nation et vos prête très vous ont livré en mes mains 5 qu'avez-vous fait? » Jésus lui répondit: « Mon royaume n'est pas de ce <( monde ^ si mon royaume était de ce monde , mes « gens combattraient pour m'empécher d'être livré « aux Juifs. Maintenant mon royaume n'est point ici. » C'est ce qui fit dire à Pilate : « Vous êtes donc roi ? » Jésus répartit : « Vous dites que je suis roi -, c'est pour « cela que je suis né, c'est pour cela que je suis venu « en ce monde , afin de rendre témoignage à la vérité. « Quiconque est inspiré par elle entend ma voix. » Pilate reprit: « Qu'est-ce que la vérité? » A ces mots il retourna vers les Juifs , et leur dit : <c Je ne trouve « dans cet homme rien qui puisse le faire condamner. » Alors les Juifs irrités , ainsi que Luc le raconte , commencèrent à accuser Jésus-Christ en disant : « Nous n avons trouvé cet homm^ qui soulevait la nation ,

« défendant de payer le tribut à César , et se préfendant «le Christ roi d'Israël. » Selon Matthieu, Jésus ayant été accusé par les princes des prêtres et par les vieillards ne fit aucune réponse , tant était grande sa douceur. Alors Pilate lui dit ; « Est-ce que vous a n'entendez pas quelles sont les accusations portées n contre vous ? » Comme il ne fit aucune réponse , le gouverneur l'admira vivement. Pilate ayant pris place sur son siège , sa femme lui envoya dire : « Ne vous <c mêlez pas de ce qui concerne ce juste . car j'ai en « par rapport à lui beaucoup de visions aujourd'hui. » Sur ce que Pilate disait : « Je ne trouve rien de cri- « minel en cet homme , » les Juifs , comme le rapporte Luc, s'obstinaient à dire: « 11 agite le peuple « dans toute la Judée par ses instructions, en conr- « mençant par la Galilée et en continuant jusqu'ici. » A ce mot de Galilée , Pilate demanda si Jésus était Galiléen. Aussitôt qu'il eut appris qu'il était de celte contrée qui dépendait d'Hérode , il le remit à ce prince qui se trouvait alors à Jérusalem. A la vue de Jésus, Hérode éprouva une grande joie; car depuis longtemps il desirait vivement voir celui dont il avait tant entendu parler, et parce qu'il espérait que le Christ allait opérer quelque miracle. Il lui adressa un grand nombre de questions : mais Jésus n'y fit aucune réponse. Cependant les princes des prêtres étaient là présens , qui ne cessaient de l'accuser. Hérode , au milieu de sa cour , se moqua de Jésus , le fit revêtir d'une robe blanche et le renvoya à Pilate. Cet acte rendit amis Hérode et Pilate, qui auparavant se détestaient à l'envi.

Ayant convoqué les magistrats et le peuple , Pilate

HISTOIRE DE Î^ORMAItDIE ^ UV. I. 87

leur dit : « Vous m'avez présenté cet homme comme c( perturbateur du peuple ; et vous avez vu qu'apvès « l'avoir interrogé je n'ai trouvé rien de répréhensible <c en lui, quelles qu'aient été vos accusations. Hérode (( ne Ta pas non plus trouvé coupable , car je vous at « renvoyés devant lui et rien n'a été découvert qui mé^ « rite la mort.. Je vais donc le renvoyer après l'avoir <( fait châtier.» Pilale savait que ce n'était que par envie que Jésus avait été conduit devant lui. Le gouverneur avait coutume de remettre au peuple , à la fête de Pâques , un prisonnier à son choix. L'assemblée s'étant formée , Pilate dit : « Qui desirez-vous que je vous dé- <( livre, deBarabbasoude Jésusquis'appelleJeChrist?» Les princes des prêtres et des vieillards engagèrent le peuple à demander Barabbas , afin de perdre plus sûrement Jésus-Christ. Ce Barabbas était un voleur fameux qui avait été conduit en prison comme séditieux et comme homicide. Le gouverneur recommença la même question. « Qui voulez-vous que je vous délivre , de « l'un ou de l'autre?» La multitude cria: « Barabbas! » Pilate reprit: « Que ferai-je de Jésus qui s'appelle le <( Christ? » Tous se mirent à crier : « Qu'on le crucifie! » Pilate repartit : « Mais quel mal a-t-il fait? » Ces furieux criaient de plus en plus : « Faites-le crucifier. » • Pilate voyant que ses remontrances étaient inutiles et que le tumulte ne faisait que s'accroître demanda de l'eau, se lava les mains en présence du peuple et dit : « Je suis innocent du sang de cet homme « juste ; et vous en répondrez, » Tout le peuple répondit : « Que son sang retombe sur nous et sur nos « enfans ! »

Alors Pilate remit Barabbas en liberté -, il ordonna

de saisir Jésus et de le battre de verges. Jean rapporte qu'alors les soldats ayant fait une couronne d'épines , la placèrent sur la tête du Christ , et le revêtirent d'une robe de pourpre. Ils s'approchaient de lui, et disaient : « Salut, roi des Juifs ! » puis ils lui donnaient des soufflets. Pilate sortit de nouveau du prétoire , et dit à l'assistance : « Vous le voyez, je « l'ai fait conduire ici devant vous, afin que vous « sachiez que je ne trouve en lui aucun motif d'accucc sation. m Jésus fut donc conduit dehors, portant une couronne d'épines et une robe de pourpre. Le gouverneur ajouta : « Voici l'homme! » Les pontifes et leurs gens l'ayant vu se remirent à crier : « Cru- « cifiez-le, crucifiez-le! » Alors Pilate leur parla en ces termes : « Eh bien ! prenez-le vous-mêmes , et le « mettez en croix : car pour moi je ne le trouve pas « coupable. » Les Juifs reprirent : a Nous avons une «loi, et, selon cette loi, cet homme doit mourir, « puisqu'il se dit le fils de Dieu. »

A ces mots , Pilate craignit davantage pour le Christ ; il rentra au prétoire, et dit à Jésus : « D'où êtes- « vous? » Mais Jésus ne fit aucune réponse -, ce qui détermina ce gouverneur à ajouter : <( Pourquoi ne « me parlez- vous pas? Est-ce que vous ignorez que « j'ai le pouvoir de vous faire crucifier ou de vous ic mettre en liberté? w Alors Jésus répondit : a Vous « n'auriez sur moi aucun pouvoir , s'il ne vous venait « d'en haut. C'est pourquoi celui qui m'a livré en vos « mains est plus coupable que vous. » Depuis ce moment Pilate cherchait les moyens de relâcher le Christ. Cependant les Juifs continuaient de crier : « Si vous « mettez cet homme en liberté, vous n'êtes pas Fami

a de César 5 car quiconque se prëtend roi est ennemi c( de l'empereur. »

Pilate , ayant entendu ces discours , fit sortir Jésus, et monta sur un tribunal dans un lieu que Ton appelle Lithostrotos , et que les Hébreux nomment Gabbata. On était au jour de la préparation de Pâques, vers la sixième heure. Le gouverneur dit aux Juifs : « Voici « votre roi. » Ceux-ci répondaient dans leurs clameurs : (( Elevez-le en croix, et qu'on le crucifie. » Il ajouta : « Crucifierai -je votre roi? » Les pontifes répondirent : « Nous n'avons de roi que César. » Alors il le leur remit pour être attaché à la croix.

Tel est le récit que Jean rapporte de la conduite de Pilate , que Matthieu et Marc , qui l'avaient oublié , ont recueilli.

Matthieu s'exprime en ces termes : « Alors les sol- (( dats du gouverneur , ayant fait entrer Jésus dans « le prétoire , réunirent autour de lui toute leur coc( horte; ils le dé}>ouillèrent de sesvêtemens, et le (( revêtirent d'un manteau de pourpre. Après avoir <( tressé une couronne d'épines , ils la lui posèrent a sur la tête , et lui mirent à la main droite un roseau, (c Us s'agenouillaient devant lui , et disaient par déri- « sion : Salut, roi des Juifs! Puis lui crachant à la « face, ils prenaient le roseau, et le frappaient à la « tête. Après ces actes dérisoires , ils le dépouillèrent <c de son manteau, ou , comme dit Marc , de son vête- « ment de pourpre^ ils lui rendirent sa robe, et le « conduisirent à la croix. )>

Jean rapporte que le Christ , portant sa croix , arriva à Golgotha , c'est-à-dire au lieu du Calvaire. Simon le Cyrénéen, père d'Alexandre et de Rufus,

go ORDERIG VITAL.

dont parlent trois desévangélistes, venant de sa maison de campagne, fut arrêté et conlraint-de porter la croix jusqu'au Calvaire.

On crucifia sur le Golgotha Jésus au milieu de deux larrons ; on lui donna à boire du vin avec de la myrrhe 5 et Ton attacha sur sa tête une inscription, qui rapportait le motif de sa condamnation : a Cet homme « est Jésus, roi des Juifs. )> Elle fut écrite en grec, en latin et en hébreu. Après l'avoir crucifié , les soldats prirent ses vêtemens , et en firent quatre parts, dans aucune desquelles ne put entrer sa robe , parce qu'elle formait un seul tissu sans couture. Ils se dirent donc l'un à l'autre : « Il ne faut pas la couper -, (( mais tirons au sort pour savoir à qui elle apparie tiendra. » C'est ainsi que fut accompli ce passage de l'Ecriture , qui dit : « Ils se sont partagé mes vêa temens, et ont jeté le sort sur ma robe, m

Pendant que Jésus était attaché à la croix, les princes des prêtres et les Scribes le blasphémaient , .et, secouant la tête, disaient : « Eh bien! vous défi viez détruire le temple de Dieu , et le rebâtir en « trois jours. Sauvez-vous vous-même , si vous êtes « le fils de Dieu , descendez de cette croix. »

Luc raconte qu'un des deux voleurs , qui étaient attachés en croix , blasphémait aussi en disant : « Si vous êtes le Christ, sauvez-vous vous-même , et <c sauvez -nous. » Son camarade lui reprocha cette apostrophe insolente , et lui dit : « E^t-ce que tu ne « crains pas Dieu , toi qui es condamné avec moi ? A « la vérité , nous le sommes justement , puisque nous « recevons le prix de nos forfaits ; mais celui-ci n'a «t fait aucun mal ^ » et, s'adressant à Jésus, il disait :

HISTOIRE DE NORMANDIE ; LIV. I. gi

c( Seigneur , souvenez-vous de moi , quand vous serez « parvenu dans votre royaume. » Jésus lai lit celte réponse : « En vérité , je vous le dis , aujourd'hui « vous serez avec moi dans le Paradis. »

La mère de Jésus-Christ, Marie femme de Cléophas, sœur de sa mère , et Marie -Madeleine, se tenaient auprès de la croix. Jésus ayant vu sa mère et le disciple qu'il aimait , il dit à la première : <t Femme , « voilà votre fils. » Ensuite il dit à son disciple : <( Voilà votre mère ^ » et depuis ce moment le disciple la prit chez lui. Depuis la sixième heure , les ténèbres se répandirent par toute la terre jusqu'à la neuvième , vers laquelle Jésus cria fortement : Eli^ Eli^ lamma sabachtani ; c'est-à-dire, « mon Dieu! « mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?» Ensuite , sachant que , pour que l'Ecriture fût accomplie , il fallait que tout fût consommé , il dit : « J'ai « soif. )) Il y avait là un vase rempli de vinaigre^ les soldats y plongèrent une éponge qu'ils lui portèrent à la bouche au bout d'un bâton d'hysope. Jésus cria alors à haute voix , selon Luc : « Mon Père, je remets (( mon esprit en vos mains. »

Jean rapporte que Jésus , à ses derniers momens , ayant reçu le vinaigre , dit : « Tout est conte sommé; » et qu'ayant incliné la tête, il rendit l'esprit. Soudain le voile du temple se déchira en deux du haut en bas. La terré* trembla ; les rochers se fendirent ; les tombeaux s'ouvrirent ; les corps d'un grand nombre de saints, qui étaient morts depuis long-temps, ressuscitèrent, et, sortant de la tombe après avoir repris la vie , se rendirent dans la ville sainte , et apparurent à beaucoup de personnes. Le

ga ORDERIC VITAL.

centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, téiiioins du tremblement de terre et des prodiges qui s'opéraient, furent saisis d'une vive crainte, et s'écrièrent : « Cet homme était véritablement le « Fils de Dieu. » Là se trouvaient à quelque distance Marie - Madeleine , Marie, mère de Jacques et de Joseph , et la mère des enfans de Zébédée , et plusieurs autres femmes , qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour l'assister. Toutes les personnes , qui étaient venues pour voir le supplice, témoins de ce qui se passait, s'en retournèrent en se frappant la poitrine.

Le soir étant venu, Joseph d'Arimathie, noble sénateur, homme juste et probe, qui attendait le royaume de Dieu , et qui s'était caché cependant par la crainte qu'il avait des Juifs , eut le courage d'aller trouver Pilate , et de lui demander le corps de Jésus- Christ. Le gouverneur, ayant su du centenier que le Christ était mort, accorda la demande de Joseph. Celui-ci vint donc à la croix, enleva le corps , et ayant acheté un linceul , l'en enveloppa. Nicodème arriva aussi , portant avec lui environ cent livres d'un mélange de myrrhe et d'aloës. Ces hommes prirent donc le corps de Jésus, et, suivant l'usage des Juifs , l'ensevelirent dans des linges trempés d'aromates. Il y avait près du lieu du supplice un jardin , et dans ce jardin un sépulcre neuf taillé dans le rocher, et dans lequel personne n'avait encore été inhumé. Le jour de la préparation du sabbat , les Juifs étant arrivés , et le monument étant voisin, ils y déposèrent Jésus- Christ. Les femmes , dont nous venons de parler , et qui l'aimaient beaucoup , étaient assises auprès du

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIV. I. gî

monument, et examinaient avec attention où Ton déposait le corps.

Le lendemain , les prêtres et les Pharisiens firent à Pilate un rapport perfide sur les paroles de Jésus- Christ. Avec sa permission, ils scellèrent la pierre du tombeau , et y placèrent des gardes pour empêcher qu'on n'y entrât. On lit dans les évangiles beaucoup de choses sur les événemens qui accompagnèrent la résurrection du Sauveur. A moins d'être présentés avec soin dans un ordre convenable , cea événemens pourraient choquer. C'est pourquoi il est bon de consulter ce qu'en a dit Augustin , cet investigateur profond des divines Ecritures , et d'examiner la discussion qu'il en fait dans son troisième livre de l'ucr corddes évangiles. Je suivrai son sentiment. Après un grand nombre de questions , il présente les faits suivans : « Autant que Dieu nous sera en aide , nous <c distribuerons avec ordre le récit de tout ce qui ar- « riva au moment de la résurrection du Sauveur , se- « Ion le témoignage de tous les évangélistes qui race content cet événement. »

Dès l'aube du matin, le premierjour de la semaine suivante , comme tous en sont d'accord , on vint au monument. Il était déjà arrivé que plusieurs des gardes étaient tombés comme morts près de là, d'après ce que le seul Matthieu rapporte du tremblement de terre, de la pierre du sépulcre renversée, et de la consternation des gardes. Suivant l'évangile de Jean , Marie-Madeleine vint, sans aucun doute, avec les autres femmes qui assistaient le Seigneur, mais éprou-< vant pour lui un attachement plus vif. C'est pourquoi cet évangéliste fait avec raison une mention particu-

94 ORDERIG VITAL.

lière de cette femme , et garde le silence sur celles qui, d'après d'autres témoignages, l'accompagnaient. Madeleine vint donc, et vit la pierre enlevée du monument ; et , avant d'avoir examiné soigneusement autre chose , elle ne douta pas de l'enlèvement du corps. Au rapport de Jean , elle courut lui annoncer à lui-même , ainsi qu'à Pierre , ce qu'elle avait vu. Ce Jean était le disciple que Jésus aimait le plus. Us s'empressèrent de courir au sépulcre. Jean , arrivé le premier, se prosterna , et vit à terre les linceuls. Cependant il resta dehors. Pierre, l'ayant suivi, entra dans le monument , et vit aussi les linceuls et le suaire qui avait été mis sur la tête , et qui se trouvait plié à part. Ensuite entra Jean , qui vit les mêmes choses , et crut, comme Marie l'avait dit, que le Seigneur avait été enlevé du tombeau ; car ils ne savaient pas que, d'après les Ecritures, il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts. Les disciples se retirèrent ensuite chez eux. Cependant Marie, qui pleurait, était restée auprès du monument , c'est-à-dire devant le lieu où le sépulcre avait été taiJlé dans le roc , mais pourtant dans l'espace où les femmes étaient entrées. Il y avait là un jardin, comme le rapporte Jean. C'est là qu'ils virent un ange assis à droite sur la pierre qui avait été enlevée de l'ouverture du tombeau. Matthieu et Marc parlent de cet ange. 11 dit aux femmes : « Ne craignez « pas. Jesaisque vous cherchez Jésus qui a été crucifié : « il n'est pas ici , car il est ressuscité comme il l'avait « dit. Venez , et voyez le lieu où le Seigneur avait été « déposé. Allez promptement dire aux disciples : Jésus « est ressuscité , et il vous précède en Galilée. C'est là « que vous le verrez , comme je vous le prédis. »

HISTOIRE DE KORMÀVDIE^ LIY. I. q5

Ce que rapporte Marc ne diffère pas du récit de Matthieu.

A ces mots Marie , qui continuait de pleurer , s'inclina et regarda dans le monument. Elle y vit , comme le rapporte Jean, deuxanges vêtus de blanc qui étaient assis l'un à la tête et l'autre au pied , au lieu même où dans ce sens avait été placé le corps de Jésus. Ils lui dirent : <l Femme, pourquoi pleurez-vous? » Elle répondit : <i C'est parce que on a enlevé mon Sauveur « et que j'ignore où on l'a placé. » Il faut entendre que les anges s'étaient levés , et qu'on les vit dans cette position comme Luc le raconte, et qu'ils parlèrent en ces termes aux femmes effrayées qui s'étaient prosternées la face contre terre : « Pourquoi cherchez-vous (( dans le séjour des morts celui qui est vivant? Ce « n'est pas ici qu'il est 5 il est ressuscité. Rappelez- (( vous ce qu'il vous a dit quand il était encore en (( Galilée et qu'il proféra ces paroles : 11 faut que le tt fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs ^ <( qu'il soit crucifié, et que le troisième jour il res- (( suscite. » En effet, elles se souvinrent de ces paroles. Marie s'en retourna ensuite , et vit Jésus debout , comme le rapporte Jean 5 mais elle ne savait pas que c'était le Sauveur. Jésus lui dit : « Femme , « qu'avez-vous à pleurer? Que cherchez-vous? » Elle le prit pour le jardinier et lui répondit : « Seigneur, « si vous l'avez enlevé , dites-moi où vous l'avez dé- <( posé afin que je l'emporte. » Jésus ajouta : «Marie! » Elle se retourna aussitôt et dit : « Rabboni , » ce qui veut dire maître. Jésus lui adressa ces paroles : «Ne « me touchez pas , car je ne suis pas encore monté a vers mon père, Allo^ tronver mes frères et dites-

g6 ORDERIC VITAL.

n leur que je monte vers mon père qui est le vôtre, « vers mon Dieu qui est votre Dieu. »

Alors Marie sortit du monument, c'est-à-dire du lieu où était le jardin devant le rocher qu ou avait creuse. Selon ce que dit Marc , elle était accompagnée des autres femmes qui avaient été saisies de tremblement et d'effroi. EUes ne dirent rien à personne ^ alors , selon Matthieu , Jésus accourut au devant d'elles et leur dit : « Je vous salue. » Elles s'approchèrent de lui , lui prirent les pieds et l'adorèrent. Ainsi elles eurent , en venant au tombeau , un double entretien avec les anges et avec le Seigneur lui-même : d'abord quand Marie prit Jésus pour le jardinier , ensuite quand Jésus vint au devant d'elles sur le chemin. C'est ainsi qu'en se présentant deux fois à ces femmes il confirmait ce qu'elles avaient vu et il les rassurait contre la crainte. Ce fut alors qu'il leur dit : « Ne craignez pas. Allez , annoncez à mes (c frères qu'ils se rendent en Galilée. C'est là qu'ils me (c verront. » Marie Madeleine alla donc annoncer aux disciples qu'eUe avait vu le Sauveur et qu'il avait parlé non seulement à elle, mais encore aux autres femmes dont parle Luc. Elles annoncèrent ces choses aux onze disciples et à d'autres personnes. On prit leur récit pour l'effet du délire et on n'y ajouta nulle foi : c'est ce qu'atteste Marc. En effet, après qu'il a raconté que ces femmes tremblantes et effrayées étaient sorties du monument et n'avaient rien dit à personne de ce qu'elles avaient vu , il ajoute que Jésus , étant ressuscité le premier jour de la semaine au matin , apparut d'abord à Marie Madeleine , du corps de laquelle il avait chassé sept démons ; qu'elle était allée annoncer

cette nouvelle à ceux qui avaient vécu avec lui et qui étaient plongés dans le deuil et les larmes, mais qu'ils ne la crurent pas quand elle leur dit que le Sauveur vivait et qu'elle l'avait vu. On lit dans Matthieu que , après le départ des femmes qui avaient vu et entendu toutes ces choses , quelques-uns des gardes qui étaient tombés comme morts s'étaient rendus à la ville et avaient annoncé aux princes des prêtres tout ce qui s'était passé , c'est-à-dire , tout ce qui était à leur connaissance. Les prêtres se réunirent aux vieillards pour tenir conseil et décidèrent de donner une forte somme aux soldats pour les engager à dire que , pendant leur sommeil, les disciples avaient dérobé le corps de Jésus ^ ils leur promirent protection contre le gouverneur qui leur avait confié la garde du tombeau. Cet argent les détermina à faire ce qu'on leur dit^ et leur rapport obtient encore, aujourd'hui la confiance des Juifs. Seul des quatre évangélistes , Luc ne dit pas que les femmes aient vu le Sauveur , mais seulement deux anges. Suivant Matthieu, le Seigneur se présenta devant elles à leur retour du monument. Marc de même que Jean assurent que ce fut Marie Madeleine qui d'abord vit Jésus ^ mais ce dernier seul explique l'apparition.

Les quatre évangélistes sont d'accord , dans leur récit véridique , sur tout ce que fit le toùt-puissant Emmanuel, notamment avant sa Passion. Ainsi ils racontent d'une manière uniforme la résurrection et l'ascension , ainsi que les dix apparitions de Jésus ressuscité : la première devant les femmes auprès du monument-, la seconde devant les mêmes , en chemin comme elles revenaient du tombeau ^ la troisième

devant Simon Pierre (car, quoique Tévangëliste n'explique pas où elle eut lieu , cependant il désigne clairement qu'elle s'opéra) ^ la quatrième devant deux disciples qui se rendaientàEmmaiis, maisle Seigneur avait pris une autre figure pour n'être pas reconnu. Il les accompagna comme voyageur et leur demanda la cause de leur tristesse et de leur plainte. Sur le récit de Cléophas, qui lui dit que leur douleur provenait de la condamnation de Jésus de Nazareth , prophète puissant devant Dieu et tout le peuple par les œuvres et par la parole, il les reprit avec bonté 5 et commençant à Moïse et aux prophètes , il leur expliqua les Ecritures en ce qui le concernait^ il s'arrêta avec eux dans une hôtellerie , se mit à table, prit le pain , le rompit, le leur présenta, et , à sa manière de le rompre, se fit facilement reconnaître , et disparut aussitôt à leurs yeux. La cinquième apparition, rapportée par Luc et Jean, eut lieu à Jérusalem, devant plusieurs apôtres qui s'y étaient réunis le soir, mais parmi lesquels ne se trouvait pas Thomas. Jésus entra quoique la porte fût fermée : il leur montra ses mains et son côté , mangea devant eux un morceau de poisson rôti et un rayon de miel. 11 souffla sur eux et leur dit : u Recevez le Saint-Esprit. » Huit jours après, la sixième apparition eut lieu; Thomas l'y vit et lui dit : a Mon « Seigneur et mon Dieu. » La septième apparition se fit sur le bord de la mer de Tibériade , où sept disciples qui péchaient le virent le matin après leur travail de la nuit , pendant laquelle ils avaient fait la pêche merveilleuse de cent cinquante-trois poissons; ces disciples mangèrent, avec le Sauveur, du pain et du poisson sur le rivage. Ce fut sur une montagne de

Galilée , selon saint Matthieu , qu eut lieu la huitième apparition : là, les disciples qui le virent Fadorèrent; quelques-uns d'eux toutefois doutèrent si c'était lui. Le Sauveur leur adressa la parole en ces termes : i{ J'ai « reçu toute puissance dans le ciel et sur la terre. (( Allez donc , instruisez toutes les nations ; baptisez- « les , au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. u Apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai re- « commande. Désormais je suis avec vous tous les « jours , jusqu'à la consommation des siècles. » Marc rapporte la neuvième apparition ainsi qu'il suit : tt Pendant que les apôtres venaient de se mettre à « table, il leur reprocha leur incrédulité et la dureté <( de leur cœur. » C'est qu'en effet ils ne devaient pas rester plus long-tems avec lui sur la terre. La dixième apparition s'opéra le même jour : ses disciples le virent non plus ici-bas, mais élevé dans une nue, comme il montait au ciel. C'est ce dont Marc et Luc font mention. Tel est le nombre des apparitions que citent les livres évangéKques, et qui eurent lieu devant les hommes avant l'ascension de Jésus^hrist, savoir , neuf fois sur la terre et une fois lorsqu'il s'élevait dans l'air 5 mais, comme dit Jean, tout ce qui concerne le Sauveur n'a point été écrit. Effectivement, avant qu'il montât au ciel, il habita fréquemment avec ses disciples pendant quarante jours. Ce n'est pas à dire qu'il leur ait apparu continueUement, pendant toute cette durée de temps 5 car le premier jour après la résurrection il s'en passa huit , selon Jean ,; après lesquels il apparut de nouveau. C'est ainsi que pendant ces quarante jours apparaissant, autant qu'il voulut, à ceux qu'il voulut, et comme il voulut , il

lOO ORDERIC VITAL.

fortifia en eux la foi de sa résurrection. Marc et Luc fontmention des deux: dernières apparitions, de ce qui s'y dit et de ce qui s'y passa. Selon Marc, il blâma la du*reté de cœur des incrédules , et dit à ceux dont la foi était ferme : «Allez dans tout l'univers prêcher l'Evan- « gile à toute créature. Celui qui croira et qui aura « été baptisé sera sauvé ; celui qui n'^aura pas cru sera « condamné. On reconnaîtra à ces signes ceux qui «( auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, «( ils parleront de nouvelles langues ^ ils prendront les « serpens, et lors même qu'ils boiraient du poison, « ce breuvage ne leur sera pas nuisible ; ils impose- « ront les mains sur les malades et les guériront. » Après leur avoir parlé ainsi, le Seigneur Jésus s'éleva au ciel , et prit place à la droite de Dieu. Quant à Luc il s'exprime ainsi vers la fin de son évangile : a Jésus « conduisit ses disciples hors de la ville jusqu'à Bë- « thanie ; alors ayant élevé les mains il les bénit ; pen- « dant qu'il les bénissait, il termina sa missioû, se « sépara d'eux et s'éleva dans le cieL

Luc , au commencement des Actes des Apôtres s'exprime ainsi sur l'ascension du Sauveur : « Jésus mante géant avec ses apôtres, leur défendit de quitter « Jérusalem, et leur ordonna d'y attendre l'accom- « plissement de la promesse du Père , que vous avez , « dit-il, entendue de ma bouche. Jean a baptisé dans « l'eau -, et vous^ vous le serez par le Saint-Esprit. » Alors ceux qui se trouvaient là l'interrogèrent, en disant : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que vous a allez rétablir le royaume d'Israël ? » Le Sauveur leur répondit : k 11 ne vous appartient pas de connaître le « temps ou les momens que mon Père tient en son

« pouvoir 5 mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit a qui du ciel descendra sur vous^ c'est ce dont vous « me rendrez témoignage à Jérusalem, dans toute la (( Judée , dans Samarie et jusqu'aux extrémités de <( l'univers. » Après avoir ainsi parlé , il s'éleva à leur vue, et une nue le déroba à leurs yeux. Comme ijs le regardaient monter au ciel , deux hommes vêtus de blanc se présentèrent devant eux, et leur dirent; <c Galiléens , pourquoi restez-vous là à regarder au « ciel ? Ce Jésus, qui vous a quittés pour s'y élever, « en reviendra comme vous l'y avez vu monter. »

Les apôtres revinrent alors de la montagne des Oliviers , qui est éloignée de Jérusalem de la distance que l'on peut parcourir le jour du sabbat -, ils rentrèrent dans la ville. Là , comme Luc l'atteste , ces disciples fidèles se réjouissaient vivement du triomphe de leur céleste maître , et continuaient de prier avec unanimité tant dans le temple que dans leurs chambres ^ ils attendaient avec confiance la promesse du Père aanoncée par le Fils , ainsi que celui-ci le leur avait ordonné. Tout ce qu'ils lui avaient entendu dire leur était prouvé par la manifestation incontestable des œuvres, et ils les voyaient s'accomplir évidemment à leurs yeux. En effet, ils lui avaient souvent entendu dire qu'il souffrirait une cruelle passion , et qu'il ressusciterait glorieusement trois jours après. Ainsi ils voyaient avec joie triompher de la mort l'immortel auteur de la vie 5 ainsi ils témoignaient leur bonheur et leur allégresse , en le voyant s'élever aux cieux , et s'asseoir à la droite de son père. Les anges aussi qui parurent vétu,s de blanc et parlèrent aux Galiléens , occupés à regarder le ciel avec admiration , désigilent

102 ORDERiC VITAL.

à la fois la joie des anges et des hommes , et annoncent' l'avènement de Jésus à la fin des siècles pour juger les nations.

Pierre et Jean , Jacques et André , Philippe et Thomas , Barthelemi et Matthieu , Jacques fils d'Alphée et Simonie zélé, Judasfrère de Jacques, qui jusqu*à lafin étaient restés avec le Sauveur, furent appelés par lui le ciel de la terre et la lumière du monde 5 et à bon droit ils méritèrent , par leur mépris du monde , de suivre ses traces divines , de gouverner l'univers et déjuger le siècle. Après que cette vénérable assemblée, où se trouvèrent cent vingt disciples , fut rentrée dans Jérusalem, Pierre, qui , le premier par la vocation, était aussi le plus grand par la dignité , se leva au milieu de ses frères, et parla de la trahison de Judas, qui , s'étant pendu , avait vu crever son corps par le milieu et se disperser ses entrailles entre le ciel et la terre , parce qu'il n'était digne ni de la terre ni du ciel. Il parla aussi du champ qui avait été acheté du prix de la vente du Christ , et qui en conséquence avait été nommé Aceldamah , c'est-à-dire le prix du sang ; ensuite il dit que , comme David l'avait prédit , il devait être choisi quelqu'un pour l'œuvre de la prédication et pour le céleste ministère , qui vînt occuper la place de Judas. Tout le monde se rangea à ce sentiment, et pour que le nombre sacré des apôtres ne restât pas imparfait, on présenta Joseph le juste et Matthias, afin de tirer leurs noms au sort. Pierre étant entré en oraison et ayant été secondé par les assistans , le sort tomba sur Matthias^ qui en conséquence fut compté au nombre des apôtres. Ce sont les douze heures du jour et les douze mois de l'année parfaite*, c'est ainsi que

UISTOIRE DE NORMAÎSDIE/, LIV. I. lo3

dès Jong-teraps les apoires avaient été désignés mystiquement par les prophètes et les palriarches. Toutes les nations fidèles les respectent , et ce n'est pas sans raison qu'on les regarde comme les sénateurs du Ciel et les princes glorieux dje l'Eglise, parce que, sarmens fructueux , ils s'attachèrent au Christ comme à la véritable vigne. En effet, dans les champs, ils suivirent ses traces avec fidélité, ayant préféré la pauvreté au milieu des hommes^ réunis et confidens de ses mystères, ils brillèrent de l'éclat des plus merveilleuses vertus; assis maintenant sur les célestes trônes, et chefs équitables des douze tribus d'Israël , comme ils avaient sans cesse concouru pour le prix dé la vie céleste, et travaillé péniblement pour l'Eglise, vicaires et témoins de Jésus - Christ qu'ils n'avaient cessé d'être, ils jouissent dans le royaume des cieux de toutes les joies de la béatitude.

Quand les jours de la Pentecôte furent passés , les disciples fidèles s' étant assemblés à la troisième heure du jour, on entendit tout à coup un grand bruit qui venait du ciel , et le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur l'assemblée , qu'il remplit de science et de grâces divines. Qu'il est prompt et habile cet ouvrier céleste , doux et vivifiant secours des âmes qui désirent son onction! Ce feu divin parut, non pour brûler, mais pour illuminer.

11 enflamma avec fécondité les cœurs des disciples, les purgea de l'attrait des voluptés charnelles, et leur fit braver les supplices. 11 leur enseigna soudain les différentes langues •, il fortifia leur esprit par son autorité , et les éleva au comble des vertus contre tontes les entreprises de leurs ennemis. Les Apôtres usaient

Io4 ORDERIC VITAL.

de toutes sortes d'idiomes pour célébrer les merveilles de Dieu, de manière que les étrangers de toutes les nations s'étonnaient que des Galiléens qui n'avaient pas quitté le sol natal, parlassent si éloquemment toutes les langues. Les Juifs , irrités de la confusion bien méritée qui les couvrait , ayant vu ce prodige , accoutumés qu'ils étaient à défigurer les œuvres du Christ, et à donner à ses paroles une interprétation mensongère, osèrent prétendre que l'éloquence de ceux qui célébraient les merveilles de Dieu n'était due qu'à leur ivresse qui les faisait déraisonner. Mais Pierre, qui était ivre en effet du breu-» vage spirituel, s'éleva contre les perfides, et fit tonner sur eux la parole salutaire de la sagesse 5 il fit un éloquent tableau de l'Incarnation, de la Passion et de la Résurrection du Christ , et , à l'aide du Saint-Esprit , il confondit sans retour la tourbe des raéchans. De même qu'autrefois il avait frappé de l'épée Malchus , et fait tomber une oreille de ce serviteur du grandprêtre, de même il atteignit du glaive de la parole de Dieu les esclaves charnels du sens littéral de la loi de Moïse , et décria , dans l'esprit des néophytes , les anciennes cérémonies et les vieilles observances. C'est ainsi que par ses ferventes prédications Pierre déterminait à la fois à la pénitence et au baptême ces mêmes Juifs dont les perfidies cruelles avaient peu auparavant conduit le Messie au supplice-, et comme il avait eu l'habitude d'employer ses filets à tirer le poisson de la mer, de même , par le ministère de ses saintes prédications, il amena , du gouffre de l'ignorance sur le terrain de la vraie foi, les malheureux qui étaient dans l'erreur. Il en résulta le baptême de trois

HISTOIRE DE ItORMAlSDIE *, LIV. I. Iq5

mille convertis qui s'opëra ce jour même. C'est ainsi qu'il fit revêtir le nouvel homme à ceux qui dépouillaient la décrépitude de la vie charnelle.

Ainsi 5 à l'aide de Dieu , j'ai donné le simple récit , avec ordre et précision , de tout ce qui se passa depuis la nativité du Christ jusqu'à l'avènement de l'Esprit consolateur, et fait connaître chacun des miracles du Sauveur, continuant mes recherches autant que mon intelligence pouvait me le permettre , et les gravant d'après les récits de l'éloquent Augustin et des autres docteurs. J'ai essayé dans ce précis d'être utile à mes semblables et à moi-même, et surtout à ceux qui n'ont pas le temps de parcourir les longs et profonds ouvrages , voulant d'ailleurs n'en retirer que les choses profitables. Ainsi j'ai recueilli et réduit à un petit nombre de pages le récit des miracles du Sauveur, qui se trouvent répandus au long dans quatre volumes. Au surplus, j'ai toujours puisé avec avidité les propres paroles des livres authentiques -, souvent aussi, pour être plus concis, j'ai changé leurs phrases, mais je me suis toujours attaché avec le plus grand soin à rechei> cher, pour la conserver, l'invariable vérité , et je ne me suis jamais écarté , à ma connaissance , des principes reconnus.

Désormais, puisque je me suis proposé de continuer cet ouvrage historique , de manière à rendre plus clair au lecteur l'ordre des temps , je dirai les événemens sur lesquels s'accordent les différens écrivains dans leurs ouvrages. Eusèbe de Césarée, Jérôme, qui parlait trois langues, Orose, Isidore de Séville, et plusieurs autres ont écrit les événemens que le cours de^ siècles amenait, et principalement chez nous le prêtre

lo6 ORDERIC VITAL.

Bède, dans son ouvrage sur les temps y quil écriyit pour les Anglais , et dans lequel il s'attache , mais avec véracité, à imiter le style des anciens.

Tibère, beau-fils d'Octavien Auguste , fils du premier mari de Livîe, femme de ce prince , régna vingttrois ans. Ce fut la douzième année de son règne qu^il nomma Pilate gouverneur de la Judée. Le tétrarque Hérode, prince des Juifs pendant vingt-quatre années, bâtit en Thonneur de Tibère et de Livie sa mère les villes de Tibériade et de Libiade.

L'an quinze de l'empire de Tibère , Jésus annonça au monde le royaume des cieux, après que Jean eut prédit le baptême, quatre mille ans après la création du monde selon les Hébreux, comme Eusèbe Je prouve dans ses chroniques, en remarquant que Fan seize de Tibère concordait avec le commencement du quatre- vingtième jubilé des Juifs: ce qui, suivant les mêmes chroniques, compose cinq miUe deux cent vingt-huit ans.

L'an dix -huit de l'empire de Tibère, le Seigneur racheta le monde par sa Passion , et , vainqueur de la mort, ressuscitant trois jours après, apparut manifestement à ses disciples, et, au bout de quarante jours, monta -au ciel en leur présence. Agrippa, surnommé Hérode, dont le père était Aristobule, fils du roi Hérode, étant allé à Rome pour accuser Hérode le tétrarque , fut par Tibère mis en prison, où il se fit plusieurs amis, et principalement Caïus Caligula, fils de Germanicus.

Caïus, surnommé Caligula, régua trois ans dix mois et huit jours-, il plaça sur le trône de Judée Hérode Agrippa , dont il avait brisé les fers. Ce prince

conserva le sceptre pendant sept années, c est-à-dire jusqu'à la quatrième du règne de Claude. Ayant été frappé par un ange, Hérode eut pour successeur son fils Agrippa , qui régna vingt-six ans jusqu'à l'extermination des Juifs. Hérode le tétrarque et ce prince furent forcés par Hérodias de se transporter à Rome pour s'y concilier l'amitié de Caligula^ mais, ayant été accusé par Agrippa, il perdit ses Etats, et ayant fui en Espagne , il y mourut de chagrin avec Hérodias. Pilate, qui avait prononcé contre le Christ la sentence de condamnation , reçut de Caligula tant d'outrages qu'il se tua de sa propre main. Pour honorer ses dieux, cet empereur profana les lieux saints des Juifs, en y introduisant ces impures idoles.

Claude régna treize ans huit mois et dix-neuf jours. Ce prince , la quatrième année de son règne , pendant que le monde était affligé d'une horrible famine , dont Luc fait mention dans les Actes des Apôtres, passa dans la Grande-Bretagne, où aucune armée n'avait osé aborder avant ni après Jules -César. La plus grande partie de cette île, au bout de très-peu de jours, se rendit sans combat et sans effusion de sang. Claude ajouta à l'empire romain les îles Orcades, e^fut de retour à Rome six mois après son départ. La neuvième année de son règne, il chassa de Rome les Juifs, qui sans cesse y occasionnaient du tumulte: c'est ce dont Luc fait mention. L'année suivante, Rome fut en proie à une horrible famine.

Le règne de Néron fut de treize ans sept mois et vingt-huit jours. La seconde année de ce règne, Festus succéda à Félix dans le gouvernement de la Judée. C'est alors que Paul fut envoyé enchaîné à Rome.

Albin fut le successeur de Festus, et Gessius Florus prit la place d'Albin. Les Juifs ne purent supporter long-temps la mauvaise conduite, l'avarice etles autres vices de Florus : c'est ce qui les détermina à se révolter. Vespasien, à la tête d'une armée, fut envoyé en Judée, oji il prit plusieurs villes. Le premier de tous les crimes de Néron est d'avoir persécuté les Chrétiens, dont il fît périr à Rome les plus illustres , Pierre par la croix, et Paul par le glaive. Peu entreprenant à la guerre, il perdit presque toute la Grande-Bretagne; deux des plus fortes villes de cette contrée lui furent enlevées, et furent détruites de fond en comble.

Vespasien régna neuf ans onze mois et vingt-quatre jours -, il était en Judée quand l'armée le proclama empereur. Alors, confiant à Titus son fils la continuation de la guerre, il alla s'embarquer à Alexandrie pour se rendre à Rome, et s'empara du trône après le meurtre de Vitellius. Titus, en deux ans, fit la conquête du royaume de Judée, et détruisit le temple de fond en comble , mille quatre-vingt-quatre ans après sa première construction. L'issue de cette guerre fut le résultat de quatre années de combats, dont deux sous le règne de Néron, et deux autres après. Avant d'être sorti de la vie privée , Vespasien , entre autres exploits, se signala dans la Germanie et ensuite dans la Grande-Bretagne, où, envoyé par Claude, il combattit en bataille rangée trente-deux fois; il soumit à l'Empire romain deux puissantes nations , vingt villes et l'île de Wight voisine de la Grande-Bretagne. C'est sous son règne que fut élevé le colosse de Rhodes, qui avait cent sept pieds de hauteur ou soixantedix coudées. Ce prince mourut l'an soixante-dix-neuf.

Titus régna deux ans et deux mois : homme tellement admirable par la réunion de toutes les vertus , qu'il fut appelé l'amour et les délices du genre bumain. C'est lui qui bâtit Famphithéâtre de Rome , à la dédicace duquel il fit immoler cinq mille victimes.

Domitien, jeune frère de Titus, régna quinze ans et cinq jours. 11 fut le second après Néron qui persécuta les Chrétiens; mais peu après il reçut le prix de la guerre qu'il faisait à Dieu par la mort qui le frappa dans le sénat.

Nerva régna un an quatre mois et huit jours. Son premier édit eut pour objet le rappel des exilés. Ce fut grâce à cette faveur générale que l'apôtre Jean revint à Éphèse.

Trajan régna dix-neuf ans seize mois et quinze jours. Il excita une persécution contre les Chrétiens, et fit martyriser les serviteurs de Dieu. Pline le jeune, né à Côme , existait alors , orateur atitant qu'historien illustre , dont il nous reste plusieurs ouvrages distingués. Un Panthéon que Domitien avait fait construire à Rome fut brûlé par la foudre : ce temple tirait son nom de ce qu'il offrait la réunion de tous les dieux. Les Juifs , qui excitaient des séditions dans diverses contrées, furent massacrés comme ils le méritaient. Trajan étendit au loin en tous sens les bornes de l'Empire romain, qui depuis Auguste avait été défendu plutôt qu'aggrandi notablement. Il mourut Tan 117. Adrien , cousin germain de Trajan , régna vingt-un ans. Ayant reçu des instructions de Quadratus , disciple des Apôtres , d'Aristide TAthénien , homme rempli de foi et de sagesse , et de Sérénus Gravius, gouverneur d'une des provinces de l'Empire, sur les livres

I lO ORDERIC VITAL.

qui avaient été composés relativement à la religion chrétienne, il ordonna par une lettre de ne pas condamner les Chrétiens sur de simples accusations. Il mit de nouveau un terme aux révoltes des Juifs, en les faisant massacrer généralement-, il défendit même à ceux qui survivaient d'entrer jamais à Jérusalem. II remit cette ville en bon état , par les murailles qu y fit construire-, il lui fit même donner son nom. Instruit parfaitement dans les deux langtfes , il fit construire dans Athènes une bibliothèque d'un admirable travail. Marc fut établi premier évêque de Jérusalem, où s'étaient retirés plusieurs anciens Juifs devenus Chrétiens, tels que J acques frère du Seigneur, Siméon fils de Cléophas, Just, Zachée, Tobie, Sixte, Jean, Matthias , Philippe , Sénèque, Lévi, Éphrëm, Joseph, Judas et un autre Just. Ces quinze personnages quittèrent les circoncis , furent dans Jérusalem à la tête d*es Chrétiens pendant environ cent sept ans, depuis la passion du Sauveur, jusqu'au règne d'Adrien, et ne furent pas moins illustres par leur sainteté que par leur foi et leur science. Ils eurent pour successeurs, jusqu'en l'année i38, Marc, Cassien, Publius, Maxime, Julien, Caïus, un autre Julien, Capiton, Valens, Dolicien, Narcisse, Alexandre, Mazzabanes, Hyménée, Zabdas, Hermon, Macaire, un autre Maxime, Cyrille et Jean.

Antonin, surnommé le pieux, et ses fils Aurèle et Lucius Vérus régnèrent vingt-deux ans et trois mois. Le philosophe Justin présenta à Antonin un livre qu'il avait composé enfaveur de la religion chrétienne, et rendit ce prince favorable aux Chrétiens. Peu de temps après , Crescence ayant excité une persécution ,

HISTOIRE DE NORMANDIE p.lV. I. lll

Longiti versa son sang pour Jésus-Christ, sous le pontificat de Pie évêque de Rome. Hermès composa un livre intitulé : Le Pasteur ^ dans lequel il rapporte le précepte de l'ange sur la célébration de la Pâque, au jour du dimanche. Polycarpe, étant venu à Rome, guérit de la souillure hérétique plusieurs Chrétiens qui avaient été corrompus récemment par les doctrines pernicieuses de Valentin et de Cerdon. Marc- Aurèle et son frère Lucius-Aurèle -Commode régnèrent dix-neuf ans et deux mois. Ils tinrent d'abord en commun les rênes de l'Empire , comme l'avaient fait jusqu'alors les Auguste. Ensuite ils firent la guerre aux Parthes avec succès comme avec une rare valeur. Une persécution s'étant élevée en Asie , Polycarpe etPionius souffrirent le martyre. Dans les Gaules aussi, Photin, évêque de Lyon, et plusieurs autres Chrétiens répandirent glorieusement leur sang pour la religion. Peu de temps après, en expiation de tant de crimes, la peste ravagea un grand nombre de provinces, l'Italie surtout et principalement Rome. A la mort de Commode son frère , Antonin s'associa son fils Commode. Méliton, évêque de Sardes, écrivit en faveur des Chrétiens une apologie qu'il présenta à l'empereur Antonin. Lucius , roi de la Grande Bretagne, écrivit à Eleuthère, évêque de Rome, pour solliciter de lui la faveur de devenir chrétien. On compte au nombre des plus illustres évêques Apollinaire d'Asie à Hiéropolis, et Denis à Corinthe.

Après la mort de son père, Commode régna treize ans. Au surplus, il n'eut rien de la bonté et des vertus de son père , asservi qu'il était à toute espèce de débauches. Alors Irénée illustra le siège épiscopal de

Lyon. Ayant fait enlever la tête du colosse, Femperear Commode y fit substituer Firnage de la sienne. Il mourut Fan 192.

Helvius Pertinax ne régna que six mois. 11 périt par l'effet d'une entreprise criminelle du jurisconsulte Didius Julien qui, après sept mois de règne, fut vaincu et tué par Septime Sévère , près du pont Milvius.

Victor , évêque de Rome , ordonna de fixer la Pâque, comme l'avait fait son prédécesseur Eleuthère , au dimanche qui se trouve depuis le quatorzième jusqu'au vingt et unième jour de la lune de mars, premier mois de l'année. Théophile, évéque de Césarée en Palestine , adoptant le décret de Victor , se réunit avec les autres évêques , qui assistaient au même concile, pour écrire une épître synodique fort importante contre ceux qui s'obstinaient à célébrer la Pâque comme les Juifs, le quatorzième jour, quel qu'il fût , de la lune de mars. (Année 2o3. )

Sévère Pertinax (Septime Sévère) régna dix-sept ans. Il tint courageusement , mais non sans peine, les rênes de l'Empire , et exerça une cruelle persécution contre les Chrétiens. Clément, prêtre de l'Eglise d'Alexandrie , et Panthénus , philosophe stoïcien , se distinguèrent par leur éloquence dans les disputes théologiques sur nos dogmes. Narcisse , évêque de Jérusalem , Théophile de Césarée , Polycârpe et Basile , évêque de la province d'Asie, répandirent alors un grand éclat. Dans diverses parties de l'Empire , la couronne du martyre fut décernée à un grand nombre de Chrétiens.

Glaudius Albinus , qui s'était fait nommer César

HISTOIBE DE NORMANDIE', LIV. I. l 1 3

dans les Gaulas, ayant été tuë aux envlrou^ 4^ Lyon, Sév^e porta la guerre dans Tune et Tavitre ^retagni^. Là , pow* mettre les provinces conquises à Tat^ri de rincursion de$ Barbares , il fit travei:^r la OramL^^ Bretagne dans une ^tQpdue de cent treQterdaux piijyi^ pas , de lune à Tautre mer , par un large fossé » fO)?r tement palissade, et fortifié pai: de nombreuses tpu^^^ Ce pjriace mourut k York. ».

Ântonin, surnommé Caracalla« filsdq Septjpie Se;^ vère, régna sept ans environ, Alex^ndrp,,év,êque 4^ Cappadoce, ayant conçu le désir de visite^ ^p^ Sf^^qtjt, lieux, se rendità Jérjijisalem, du vivant de IJÎacçipse, ëvêque de cette ville , et qui ét^it parvenu à jan ^p^ très-avancé : Alexandre en fu,t ordonné ^.yéqHeV)^^ Seigneur ayant, par révélat^pn, inspiré ce cl^oi:^. L'A-' fricain Tertullien, fil^ d'un cerjUiriou proconsuiairç.r et qui vivait à cette époqiie , est c^^él^ré d'ua concert un|^li^le par toutes les f^lises.

Ma^crin régna un an çt fut massacré pçè;5 d'Arqué-» laïde , au milieu d'une sédition des soldats, ai^ç spi^ fils Diaduménien qui Tavait aidé à s'emp^a^ef .de Teinpi^e.

M^ïil'C-Aurèle A^p^in(Héliogal?ale) régna ;quatr|9 aqs. 'P!f^st, exx ce t^imps que futbâtie, dans là Palçsti^e, \^ y\\\e 4e Nicopolis qui s'appel^i t auparayant Emmai^s, d'après les dî^marches, que fit à cet e^Tet Jules Africaijii , aul^eur 4e ces ternps. Emmaiis est le même lieu qu'après sa résurrection le Seigneur daigna sanctifiçr par sa présence , comme le rapporte ^uc. L'évêque, Hippolyte , auteur d^ beaucoup d'puvrages , jà (conduit Jusqu!à.cçtteépoque.lecaj>Qn cbronolpgiq^i^quila composé. U,assi,ire qu'en trouvant Le retour deJPâqMes.au 1. 8

1 l4 ORDERIC VITAL.

même point, après un certain nombre d années , il a donné à Eusèbe Fidée de son cycle pascal.

Aurèle Alexandre régna treize ans. Sa grande tendresse pour Mammée , sa mère , le fit chérir de tout le monde. Urbain, évêque de Rome, amena au christianisme et au martyre un grand nombre de personnes qui appartenaient à la noblesse. C'est alors qu'Origène d'Alexandrie devint célèbre dans tout l'univers. Mammée, mère de l'empereur Alexandre, désira de l'entendre , et l'ayant fait venir à Antioche elle le combla dTibnneurs.

Maximin régna trois ans. Il dirigea contre les prêtres des églises , contre les clercs et les docteurs , une violente persécution dont le motif principal fut la haine qu'il portait à la famille de Mammée et d'Alexandre auquel il avait succédé , ou même principalement à Cause du prêtre Origène. C'est sous son règne que Poncien et Anthéros, évêques de Rome, reçurent la couronne du martyre et furent inhumés dans le cimetière de Callixté.

Gordien régna six ans. On cite à cette époque l'illustre Jules Africain parmi les écrivains ecclésiastiques, ir rapporte , dans les chroniques dont il est l'auteur, qu'il se rendit à Alexandrie pour y entendre les discours d'Héracléas , qui avait une très-grande réputation. En effet , il passait pour très-savant en théologie, en philosophie et dans toutes les connaissances des Grecs.

Philippe et son fils qui porùdt le même nom régnèrent sept ans. I^e premier de tous les empereuris il embrassa le christianisme , d'aprèis les instructions de PSitrice qui combattait fidèlement pour lé Christ. Ce

fut la troînème année de son règne que s'accomplit Tan mille de la fondation de Rome, I^es portes des tetkiples païens ayant été fermée , la sainte Eglise fut avec joie ouverte librement aux louanges de Dieu , et cette année , la plus auguste de toutes celles qui s'étaient passées , fut célébrée daos des jeux magnifi(|ues par un empereur chrétien. *

Origène, filsdu martyr Léonide, forma,dans Césarée de Palestine, à la philosophie divine du christianisme, Théodore, surnommé Grégoire, et Athénodore, jeu-* nés frères qui devinrent ensuite d'illustres évéques du Pont. Ce même écrivain répondit en huit volume9 à un certain Gelse , philosophe épicurien , qui avait écrit contre nous. Pour le dire en peu de mots, il mit tant de zèle à composer des livres, que saint Jérôme dit quelque part qu'il en a lu cinq mille dont il était Fauteur. Décius régna un an et trois mois. Ayant mis k mort les deux Philippe , père et fils , la haine qu'il leur portait le détermina à persécuter les Chrétiens, Alors le pape Fabien , martyrisé dans la ville de Rome, céda son siège épiscopal à Corneille. Alexandre, évé-^ que de Jérusalem, reçut la couronne du martyre à Césarée de Palestine , et Babylas à Autioche,

Gallus et son fils Volusien régnèrent deux ans et quatre mois. Denis , prêtre d'Alexandrie , rapporte que le commencement du règne de ce prince fut brillant et que tout lui réussissait au gré de ses désirs *, mais que, ayant persécuté les saints personnages qui demandaient au Dieu suprême le maintien de la pai:s^ aussitôt sa tranquillité disparut ainsi que sa gloire. Origène, n'ayant pas encore accompli sa soixantedixième année , termina sa carrière , et fut inhumé

Il6 ORDEBIG VITAL.

dans la ville de Tyr. A la sollicitation de Lucine, Rootaine d'une grande distinction , le pape Corneille tira pendant la nuit, du fond des catacombes, les corps des deux apôtres qui y avaient été déposés. Il inhuma Paul sur le chemin d'Ostie où il avait été décapité. Quant à Pierre , il l'enterra près du lieu où il avait été crucifié, parmi les corps de^ sainte évêques, dans le temple d'Apollon, sur le mont Vatican, où Néron avait fait bâtir un palais le trois des calendes de juillet (le apjqin).

Yalérien et Gallien son fils régnèrent quinze ans. Ayant excité une persécution contre les Chrétiens , Yalérien fut aussitôt fait prisonnier par Sapor, roi des Perses, et vieillit misérablement dans les fers, après avoir été privé de la vue. C'est ce qui détermina Gallien , effrayé d'un jugement aussi manifeste de Dieu , à rendre la paix aux nôtres. Mais, soit à cause du crime de ses propres débauches, soit par rapport à la guerre que son père avait faite à Dieu , les invasions des Barbares causèrent les plus grandes calamités dans l'empire romain. Dans cette persécution , Cyprien , évêque de Carthage , reçut la couronne du martyre : c'est ce prélat qui a composé plusieurs ouvrages très-savans. Ponce, un de ses diacres, nous a laissé un volume précieux sur âa Tie et sa mort, ayant souifert l'exil avec lui jusqu'à -ce dernier moment. Théodore Grégoire , évéque de Néocésarée, se distingua glorieusement par les plus grandes vertus. Par un de ses miracles, il transporta une montagne à force de prières, afin de procurer à xme église qu'il faisait Mtir un emplacement suffisant. Etienne et Sixte, évéques de Rome, furent martyrisés.

HISTOIRE D£ ^ORMAriDIE; LIV. I. I l^

Claude régna un an et neuf mois. Il vainquit les Goths, qui, depuis quinze ans, ravageaient Fillyrie et la Macédoine : c est pourquoi on plaça en son honneur un bouclier d'or daiis le sénat, et une statue du inéme métal au Gapitole. Marcion, prêtre très-éloquent de Féglise d'Antioche, qui y enseignait la rhétorique, disputa contre Paul de Samosate, évéque d'Ântioçhe , qui dogmatisait sur la nature humaine de Jésus-Christ. Son dialogue , qui lut recueilli par des écrivains publics, est parvenu jusqu'à nous.

Domitius Âurélien régna cinq ans et six mois. Ayant dirigé contre nous une persécution , la fondre tomba devant lui , à la grande épouvante de tous ceux quiFenvironnaient, et peu de temps après il fut massacré par les soldats à moitié du chemin qui conduit de Constantinople à Héraclée. Le pape Eutycien fut martyrisé à Rome , et porté dans le cimetière de Callixte , où il avait de sa propre main inhumé trois cents treize martyrs.

Tacite régna six mois et fut tué. Florien obtint Tempire pendant quatre-vingt-huit jours, et fut massacré à Tarse. Anatole, né à Alexandrie , évêque de Laodicée en Syrie, savant philosophe, jouit d'une grande réputation ; on peut juger de retendue de son esprit par son livre sur la Pâque, et par ses dix livres d'institution arithmétique. C'est à cette époque que naquit l'hérésie insensée des Manichéens et des Sabelliens.

Probus régna six ans et quatre mois. 11 délivra complètement les Gaules, qui étaient depuis long-temps occupées par les barbares, après avoir, dans de nombreux et sanglans combats, vaincu les ennemis. Ar-

il8 ORDERIC VITAL.

chelaûs, évéquedè Mësopotamie , composa en syrien un livre qui , traduit en grec , se répandit beaucoup, sur la dispute qu'il avait eue avec Manès de Perse.

Carus, ainsi que ses fils Garin et Numérien , régna deux alQs. Caïus, évéque de Rome, reçut alors un grand édat du martyre qu'il souffrit sous Dioctétien. Pierius, prêtre d'Alexandrie, sous le pontificat de Théon ^ prêcha les peuples avec une très-grande dis^ tinction. Ses sermons et ses divers, traités, qui existent encore aujourd'hui ,. offraient tant d'élégance qu'on l'appela le nouvel Origène : homme d'une admirable sobriété, se dévouant volontairement à la pauvreté , il passa tout le temps de sa vie à Rome ^ après la persécution.

Dioclétien et Hercule Maximieu régnèrent vingt ans. Carausius, ayant pris la pourpre,^s*empara de l'une et de l'autre Bretagne. Narsè», roi des Perses , lui fit la guerre dans l'Orient. L'Afrique fut dévastée par les Gentiens. Achillée occupa TEgypte. Pour faire face k tant d'ennemis, Dioclétien associa à l'empire les Césars Constance (Constance Chlore) et Galerius Maximien. Constance épousa Théodora, bellefille d'HerculeMaximien , dont il eut six enfans qui furent les frères de Constantin. Galerius épousa Valérie, fille de Dioclétien. Dix ans après, Asdépiodore, préfet du prétoire, conquit les Bretagnes.

L'an dix -> neuvième de ce règne, Dioclétien en Orient , Maximien Hercule en Occident , firent dévaster les églises I outrager le christianisme et mettre à mort ses sectateurs. Mais la deuxième année de cette persécution , les deux empereurs déposèrent la pourpre, Dioclétien à Nicomédie, et Maximien à Milan.

HISTOIRE DK NORMANDIE; UV. I. I ig

Cependant la persécution , ayant une fois commencé , n^ cessa d'exercer ses ravages jusqu'à la septièni« an- ' %ëe du règne de Constantin.

La seizième année de son règne , Constance (Constance Chlore), prince d'une girande doucepr et de mœurs affables , termina sa carrière à York , dans la Grande-Bretagne. La persécution avait été si cruelle et si continue, que^dans le cours d'un seul mois on compta dix-huit mille martyrs , qui avaient souffert la mort pour le Christ; ayant passé les limites de TOcéaUr elle versa dans la Grande-Bretagne le sang précieux d'Alban, d'Aaron, de Jules, et de plusieurs autres^ personnalises des deux sexes. Alors fut martyrisé Pamphile , ami d'Eusèbe , éyêqi^e de Césarée , qui • dans trois livres , a donné l'histoire de h vie de ce saint; prêtre.

La troisième année de la persécution , époque de la mort de Constance , Maximin et Sévère furent nommés Césars par Galerius Maximien ; ce Maximien mit le comble à ses méfaits et à ses attentats, en persécutant les Chrétiens. Dans ce temps-là, Pierre, évêque d'Alexandrie, et plusieurs autres évéques d'Egypte, furent mis à mort, ainsi que Lucien, prêtre d'Anyoche, homme distingué par ses mœurs, sa continence et son érudition , et un grand nombre d'autres serviteurs du Christ.

Constantin, fils de Constance et de sa concubine Hélène , fut élevé à l'empire dans la GrandcrBretagne ; il régna trente ans et dix mois.. Depuis la quatrième année de la persécution , Maxence, fils d'Hercule Maximien, était regardé à Rome comme Auguste. Licinips, qui avait épousé Constance, sœur de Çons-

1!IO ORDBRIG tlTAL.

tantin , avait été dëdaré Auguste à Carnonte. Constantin, devenu partisan des Chrétiens, après avoir été leur persécuteur, employa tous ses efforts pour élever au faite des grandeurs TEglise de Dieu. La foi catho-' Kque fut exposée dans le concile de Nicée. L'emperenr Constantin fit bâtir au Seigneur beaucoup de basiliques ; il éleva en Thonneur de saint Jean*Bapttste, dans Rome, où il reçut le baptême, une église magtiifiqué qui fut appelée Constantinienne; il en éleva une autre à saint Pierre , à la place du temple d'Apollon, et une à saint Paul , sur la route d'Ostie-; il en fit construire aussi une dans le palais Sersorien, à laquelle il donna le nom de Jérusalem , et dans laquelle il fit déposer un fragment de la croix du Sauveur. A la recommandation de sa fille, il dédia une église à sainte Agnès, martyre, et une aussi à saint Laui^eht , qui avait été martyrisé sur la voie Tiburtine dans le champ de Véranus. On lui doit encore une église sur la voie Labicane, entre deux lauriers, en l'honneur des saints martyrs Pierre et Marcellin, ainsi qti^un mausolée où il fit déposer sa mère dans un tombeau de pourpre. Il ordonna en outre la construction d'une basilique pour les saints apôtres Pierre et Paul et Jean- Baptiste , près du port d'Ostie qyi dépend de la ville de Rome. Des églises furent élevées aussi en l'honneur de ce dernier «saint dans les vijles d'Albe;et de Naples. C'est à ce même Constantin que l'on doit le rétablissement tle la ville de Drépane en Bythinie, en l'honneur du martyr Lucien, qui y était inhumé : il lui donna le nom d'Hélénopolis, à cause de sa mère. H bâtit dans la Thrace une ville qui reçut •on nom ^ il voulut qu'elle fôt te siège de TEmpire

romait^t la capitale de tout TOrient. Les temples des Païens furent par son ordf e ferinës à jamais , sans aucutte efiusion de sang humain.

Constance avec Constantin et Constant , ses frères, régna vingt-quatre ans cinq mois et treize jours. Jacques fut reconnu évêque de la ville de Nisibe, qui, grâces à ses prières, fut souvent délivrée des dangers qui la menaçaient. L'impiété arienne , soutenue de la protection de Constance, persécuta d'abord Athanase, et ensuite tous les évêques attachés à la pureté de la foi, lesquels eurent à souffrir l'exil , Temprisonnement et toutes sortes d'afflictions. Maximin, évêque de Trêves, est un des prélats les plus illustres de cette époque. Ce fut lui qui reçut avec de grands honneurs Athanase , évêque d'Alexandrie, que Constance faisait chercher pour le punir. Antoine, ce saint moine , mourut dans son ermitage à Tâge de cent cinq ans. Constance étant de retour à Rome , on y reçut de Constantinople , par une admirable faveur du Ciel, les os de l'apôtre André et de Tévangéliste Luc. Hilaire^ évêque de Poitiers, que les Ariens avaient exilé en Phrygie, s'élant rendu à Constantinople pour y présenter par écrit sa défense à Constance , fut renvoyé dans les Gaules.

Julien régna deux ans et huit mois. Il avait été baptisé et même élevé aux ordres sacrés jusques et compris le diaconat ; mais , ayant abandonné l'Eglise , il prit les armes, et s'étant emparé de Tempire retourné au culte des idoles , il devint le persécuteur des Chrétiens. Alors les Païens s'emparèrent, auprès de Sébaste, ville de Palestine, du tombeau de Jean- Baptiste , et dispersèrent ses os ; les ayant ensuite réu-

122 ORDERIG VITAL.

dis, ils les brûlèrent et les jetèrent ça et là. Par ta Providence de Dieu, quelques moines venus de Jérusalem , s étant mêlés à la foule , en recueillirent ce qu'ils purent, et les portèrent à leur supérieur Philippe. Aussitôt , par Fintermëdiaire de Julien , diacre de son église , il les envoya à l'illustre pontife Athanase, parce qu'il ne se sentait pas le pouvoir de conserver par ses propres soins un trésor de cette importance. Athanase, devant un petit nombre de témoins, les renferma dans le mur du sanctuaire , qu'il avait fait creuser, et, plein de l'esprit prophétique, il conserva aux générations à venir ces reliques qui devaient rendre taqt de services. En effet, ce qu'il avait prévu s'accomplit sous l'empereur Théodose, par Théophile , évêque d'Alexandrie , qui , ayant fait détruire le tombeau de Sérapis , y consacra une église à saint Jean.

Jovien régna huit mois. Mélétius et ses partisans assemblèrent un concile à Antioche, dans lequel on condamna le dogme blasphémateur de Macédonius contre le Saint-Esprit. Après avoir conclu avec les Perses une trêve de vingt-neuf ans, Jovien rentra sur le territoire de l'Empire romain. Averti par la chute de son prédécesseur Constance , il écrivit à Athanase des lettres très-honorables et très-bienveillantes, et reçut de lui la forme de la pure croyance et le modede disposition des élus. Malheureusement une mortpiématurée le frappa en Cilicie, et ne lui permit pas de faire fructifier ses pieux principes.

Valentinien et son frère Valens régnèrent onze' ans. Apollinaire, évéque de Laodicée, écrivit, en faveur de notre religion, plusieurs ouvrages de diffé-

âlSTOitlE DE NÔRÀlAiiDiÈ *, LIV. I. ia3

rens ^^ehres; mais ensuite s'étant écarté de la foif i| donna son nom à nne hérésie. Damase , évéqite et Rome, bâtit en Thonneur de saint Laurent nne église près du théâtre , et une autre sur les catacombes oa reposaient les corps des saints apôtres Pierre et Paul -, il orna même d'une inscription en vers la pierre du tombeau qui les couvrait. Ayant reçu le baptême par les mains d'Eudoxe , évéque Ârien , Talens persécuta les fidèles.

Gratien , fils de Valentinien , fut dans Amiens élevé à Tempire. La troisième année du régne de ce prince, on dédia dans Gonstantinople nne église aux apôtre» martyrs. Après la mort cruelle d'Auxence, Ambroise fut établi évêque de Milan , et par la fécondité de ses prédications, convertit à la foi de Jésus-Christ cette partie de Tltalie qu'on appelle la Gaule Cisalpine.

Valens régna quatre ans avec Gratien et Valehtinien, fils de Valentinien, son frère. Valens ayant par une loi prescrit aux moines de porter les armes , fit périr sous le bâton tous les réfractaires. Les Huns , qui jusqu'alors étaient restés renfermés dans d'inacessibles montagnes, frappés d une rage soudaine, tom-* bèrent avec fureur sur les Goths. Ceux-ci attaqués sur différens points furent chassés de leurs anciennes demeures. Ayant passé le Danube , les Goths furent dans leur fuite reçus en armes par Valens *, mais bientôt par Tavarice de Maxime, général romain , éprouvant les horreurs de la famine , ils furent forcés de se révolter, et ayant défait l'armée de l'empereur^ ils se jetèrent sur la Thrace , et portèrent partout le massacre et le brigandage.

Gratien et son frère Valentinien régnèrent six ans.

ia4 ORDERIC VITAL.

Théodose , mis par Graiien à la tête des armées , défit dans plusieurs combats mémorables ces grandes émigrations venues de la Scythie, les Alains , les Huns, et les Goths. Les Ariens, mécontens de la concorde de ces princes, abandonnèrent enfin, après quarante ans, les églises dont la violence les avait rendus maîtres. On convoqua un concile de cent cinquante Pères , qui se rassembla à Constantinople contre Macédonius, sous le pontificat de Damase, évêque de Rome. Devenu empereur, Théodose s'associa son fils Arcadius. L'an second du règne de Gratien, comme il était , ainsi que Théodose, consul pour la sixième fois, Théophile écrivit uïi ouvrage sur le comput Pascal. Maxime, homme vaillant, honnête et digne du titre d'Auguste si, contre la foi de ses sermens, il n'eût pas, dans la Grande-Bretagne , aspiré à la tyrannie, fut, à peu près malgré lui, créé empereur par son armée ^ il passa dans la Gaule, fit périr près de Lyon l'empereur Gratien qu'il avait attiré dans le piège, et chassa d'Italie Valentinien son frère. Cependant il ne tarda pas à subir avec Justine sa mère la peine de l'exil qu'il méritait si bien. Entaché , ainsi qu'elle, des souillures de l'hérésie arienne , il contribua à vexer avec perfidie l'évêque Ambroise, ce glorieux rempart de la foi catholique. Cette héiiésie n'abandonna ses- criminelles entreprises qu'à la vue des reliques conservées sans corruption des bienheureux martyrs Gervais et Protais, qu'une révélation divine fit connaître.

Théodose qui, du vivant de Gratien, avait déjà gouverné l'Orient pendant six ans , régna onze ans après la mort de ce prince. Réuni à Valentinien, qu après

HISTOIRE 0£ NORMANDIE; LIT. I. laS

son expulsion d'Italie il avait accueilli avec bcmté , ils détruisirent le tyran Maxime à trois milles d'Aquilëe. Comme cet usurpateur s'était fait suivre dans les Gaules par toute la jeunesse armée et toutes ks forces militaires de la Grande-Bretagne > pour les for» çer à défendre son pouvoir, ces malheureux ne retournèrent jamais chez eux. Ce que voyant, plusieurs i^ations cruelles d'outre -mer, les Scots venus du nord- ouest et leis Pietés du septentrion, attaquèrent Ja Grande-Bretagne qui se trouvait ainsi privée de troupes et de défense x,et la vexèrent long-temps après Favoir pillée et dévastée. Jérôme, interprète de Thistoirv' sacrée , a conduit jusqu'à la quatorzième anoëe du règpe de Théodose le livre qu'il a composé sur les hommes illustres de l'Eglise.

Â.rcadius , iils 4^ Tbéodose , et soa4rère Honorius régnèrent treizq an^^ On découvrit alors par une révélation divine le^ corp^ des saints prophètes Habacuc et Michéç. Les G<^hs attaquèrent l'Ualiie, tandis que les Yandates et le^ Alaîns ipénéâraient dans les Gaulas. Innocent, évéque die iRome,. dédia l'église des très-saints martyrs Gervais ^et Prptaîs , grâbe à la dévotion d'un. testament que fit une oeri-aine Vestine, iemme illustre d^ ce temps. AlQr3 Alexis, serviteur iie Dieu, vi|i^ à jBOurir. Le.Bretoe Pelage attaqqa h grâce de/Dieu. ; :

9pA<>r¥^ ^ Tli^dosie^l^- Jeune , fils de son frèr^^ ri%nèrQdt ^eize aits. A^a^jctfoi d^^&othl, s'empara de Rome, ^ an livra une^Mirtie Sixx% flaoMnes , le 9 des cal^nde^ de sQptembre,( ^.aoiut)^ raa.ii64 dfc la foo4atîoii 4e cett^ ville., dont ôl sortit après l'avoir piUée , six jours ^après <i[w'il y était .entré..

ia6 ORDEmiC flTAL.

Le prêtre Lucien, lan sept da règne d'flonorins, reçnt de Dieu la rëvëlation da lien oà se troayaient Jes tombeaux et les reliques de saint Etienne protomartyr, de Gamaliel et de Nicodéme, dont il est parlé dans TEvangile et dans les Actes des Apôtres. Ce prêtre écrivit sa réyélation en grec pour Intilitë jde toutes les Eglises. Avitus , prêtre originaire d'Espagne, traduisit en latin cette révélation, et 7 joi- ^gnant une éf^tre, fit jouir TOccident de son travail, au moyen du prêtre Orose, auquel il le confia. Cest cet Orose qui, parvenu dans la Terre-Sainte, où Au^ gustin Tavait envoyé auprès de Jérdtae pour y former son ame , reçut les reliques de saiat Etienne , et de retour dans sa patrie les porta le premier eq Occident.

Les Bretons;* ne pouvant supporter plus long-temps les ravages des Scots et des Pietés, envoyèrent à Rome des délégués, et promettant de se soumettre , sollicitèrent avec empressement des secours contre leurs ennemis. Une légion qu*on leur envoya aussitôt fit une grande destruction des barbares, chassa le reste hors du territoire de la Grande-Bretagne, et avant de la quitter ordonna d'élever un mur à travers Die, et de Tune à Fautre mer, pour empêcher Fennemi d'y pénétrer désormais. Ce rempart construit sans les règles de Fart, plutôt avec du gazon qu'avec des pierres , ne rendit aucun service à ceux qui lavaient entrepris. En effet, les Romains étaient à peine partis que, de retour sur ses vaisseaux, Fennemi coupe, foule aux pieds et dévore tout ce qu'il rencontre , comme une moisson dont il avait attendu la maturité. On fut obligé de demander de nouveau du secouri

HISTOIRE DE NORMANDIE; UV. I. nj

aux Romains : ils accourent, taillent en pièces les barbares , les forcent à fuir au-delà des mers ; et , s*^ëtant réunis aux Bretons , élèvent d'une mer à Tautre , entre les villes que la crainte de Tennemi avait fait bfttir , une muraille , non pas de terre , facile à pulvé^ riser ,mais de rochers et de pierres solides. Sur le ri-^ vage du sud où Ton craignait aussi Fennemî, on cons-* tniisit des tours à des intervalles rapprochés. C'est ainsi que les Romains prirent congé de leurs alliés^ coinme s'ils ne devaient plus les revoir désormais. Boniface , évéque de Rome , érigea un oratoire dans le cimetière de sainte Félicité, et décora son tombeau ainsi que celui de saint Silvain. Le prêtre Jérôme mourut à quatre-^vingt-onze ans , la douzième année du règne d'Honorius , le a des caleqdes d'octobre (3o septembre ).

Théodose-le- Jeune, fils d'Arcadius, régna vingtsix ans. Yalentinien-le-Jeune , fils de Constance , fut nommé empereur à Ravenne, tandis que Piacidie sa mère était nommée Auguste. Les Vandales, les Alains et les Gotbs, nations féroces, passant d'Espagne en Afrique, ravagèrent et souillèrent tout par le fer, la flamme, le brigandage, et par l'impiété de Thérésie d*Anus. Saint Augustin , évéque d'Hippone, et docteur éminent de toutes les églises , ne voulant pas voir la ruine de sa ville, mourut le troisième moi^ du siège qu'elle souffrait , le 5 des calendes de septembre (le a8 août), après avoir vécu soixante-'Seize ans, dont il avait passé près de quarante dans les ordres sacrés ou dans l'épiscopat. Dans ce même temps, les Vandales , après la prise de Carthage , passèrent en Sicile (Çt la ravagèrent complètement. Pàschasinus,

l'iS ORB^RIC VITAL.

prêtre de Lilybée, parle de ces calamités dans une lettre qu'il écrivit au pape Léon sur l'époque de la célébration de la Pâque. Palladius , ordonné par le .pape Célestin , est le premier évêque qui ait été envoyé aux Scots, convertis à la foi du Christ. L'an huit du règne de Théodose-le-rJ eune , l'armée romaine iétant en marche pour quitter la Grande-Bretagne, les Scots et les Pietés, sachant qu'elle refusait d'y rentrer , attaquèrent de nouveau cette île , et la soumirent tput entière, jusqu'à la muraille que les Bretons avaient élevée. Sans nul retard, ceux qui étaient préposés à la garde des murs , ayant été tous tués ou pris ou chassés , les murs eux-mêmes étant en partie renversés, le ravage le plus cruel n'eut plus de bprnes. Ce fut inutilenient que , dans des dépêches où leurs calamités étaient décrites , les Bretons sollicitèrent des secours d'Aj^tius , consul pour la troisième fois, et qui , l'an vingt-trois du règne de Théol^ose , était chargé du commandement des troupes r,o- «p^ai^es. Cependant une famine horrible et Ipng-temps fameuse attaqua ceux que la fuite avait dérobés au tranchaat du glaive. Alors quelques malheureux furent fprcés de se joindre aux ennemis ^ d'autres retirés i:U^â;l^s montagnes, les cavernes et les boi^, résis- 4f^ieut.cQuragçusemçnt, et faisaient éprouver à leur« fÇifJy.er^aires de grs^d^es. pertes d'hommes. Les Sicots ri^pr^rentle cheqiin 4e.leii,r pay^, -^pâen décidés à. revoir san^ tfirder ^ le^ Pactes conservèrent une partie jd^il'He qu'ils avs^nt ea?yabiejet dar>sJl^ueUe îl&vpul^i^l se fixei*. Une grande abondance «succéda à la :km^^\ lopuleoçe ii^ iibaitre le luxe et la négligence; la négligence occasioAna à^ gvands malheurs , et bien-

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIY. I. lag

nôl s'-ensuivil le ravage affreux occasionné par de nouveaux etonemis, c'est-à-dire par les Angles. Les Bretons d'un avis unanime , et d'arccord avec leur roi Wortigern, préfërèrentj au lieu de combattre, inviter les Angles à devenir les défenseurs de la patrie ; mais ils trouvèrent bientôt, dans ceux qu'ils avaient accueillis, xles ennemis qui les attaquèrent de tous côtés. Sixte, évêque de Rome, consacra à sainte Marie, mère du Sauveur, la basilique que les anciens appelaient le temple de Bacchus. Ëudoxie, femme de Théodose, rapporta de Jérusalem les reliques du bienheureux saint Etienne, premier martyr, que Ton exposa à la vénération des fidèles dans la basilique de saint Lau^ Tent. Bléda et Attila son frère , roi de nations puissantes , dévastèrent TlUyrie et la Thrace.

Marcien et Valérien régnèrent sept ans : les Angles ou Saxons descendirent dans la Grande-Bretagne sur trois vaisseaux remarquables par leur longueur. Lorsque l'on sut dans leur pays que leur trajet avait été heureux , on envoya une armée plus nombreuse que la première, et qui s'y étant réunie triompha de la résistance de l'ennemi. Les Angles se divisèrent ensuite, et ravagèrent par le fer et le feu presque toute l'île, depuis l'orient jusqu'à l'occident, ayaht pris occasion de se comporter ainsi de ce que les Bretons ne payaient pas suffisamment ceux qui combattaient pour eux.' Jean-Baptiste révéla le lieu où sa tête était cachée, auprès du palais du roi Hérode, à deux moines orientaux qui s'étaient rendus en pèlerinage à Jérusalem. Cette tête fut ensuite portée à Emèse en Phénîcie, et y reçut le culte qu'elle méritait.

l3o ORDKRIC VITAL.

L'hérésie de Pelage causa de grands troubles dans la foi de la Grande-Bretagne. Ceux qui demandèrent Tassistance des évéques des Gaules , trouvèrent pour défenseurs de la foi, Germain, évéque de Tëglise d'Auxerre, et Loup, évêque de Troyes, également confesseurs de la grâce apostolique. Ces illustres champions du Seigneur corroborèrent la foi par les paroles de vérité et par l'éclat des miracles. Forts de l'assistance divine, ils joignirent leur force à celle des Bretons, et terminèrent heureusement la guerre qui leur était faite par les Saxons et les Pietés. £o effet Germain , ayant été placé à la tête des affales, mit en fuite ces ennemis cruels, non par le son de la trompette , mais aux cris de l'alleluia que toute l'armée fit monter vers les cieux. Ce saint évêque é'ëtant ensuite rendu à Ravenne, accueilli avec un grand respect par Valentinien et Placidie , quitta ce monde pour retourner auprès du Christ. Son corps honoré d'un nombreux concours , et accompagné des œuvres de ses vertus, fut transporté à Auxerre. Le patrice Aëtius , le salut en Occident dés Etats occidentaux , et jadis la terreur d'Attila lui-mém^ , f«t mis à mort par Valentinien. Avec lui s'écroula Tempire de l'Italie 5 qui depuis n'a pu se relever.

C'est vers cette époque que le royaume des Francs prit naissance*) car du temps deThéodose-le-»Jeune, fils d'Arcadius , et vers ie pontificat; du pape Célestiû, Ferramond (Pharamond), fils de Franco^, duc de Sens, le premier des rois Francs, régna cinq ans, et à sa mort eut pour successeur Clodion, son fils, <fai pendant sept années porta la couronne. Alors le diable , ayant pris la figure de Moïse , apparat aux

HISTOIRE DE ICOIIMAKDIB-, HV. I. i3t

Juifs dans l'île de Crète, et leur promit de les conduire à pied sec à travers les mers , jusque dans la terre promise. C'est alors que plusieurs de ces malheureux furent mis à mort, et que le reste se convertit à la foi chrétienne.

L'an second du règne de Marcien et de Valentinien, Mérovée , roi des Francs^ mourut après un règne de •treize ans. Childeric son fils en régna vingt-trois, étant monté après lui sur le trône des Francs.

Léon (Léon x) régna dix-sept ans. Il adressa sur le concile de Chalcédoine, à tous les évêques orthodoxes, dans tout l'univers, une lettre circulaire pour leur demander leur opinion individuelle sur les décisions de cette assemblée. Leurs réponses sur l'incarnation du Christ furent tellement coiicordantes qu'on les eût crues toutes écrites au même moment sous la dictée d'un seul homme.

Théodore, évéque de la ville de Cyrus, roi de Perse , son fondateur , prit le nom dé Çyre , écrivit sur Fincarnation du Sauveur un traité contre Eutychès , etDioscore, évéque d'Alexandrie, qui niaient dans le Christ la nature,humaine ; il écrivit encontre une Ustoire ecclésiastique , à partir de la fin de la chronique d'Eusèbe jusqu'à l'empire de Léon, sous lequel il mourut. Sur l'ordre du pape Hilaire, Victorius écrivit sur le cycle Pascal de cinq cent trente-deux ans.

Zenon régna dix-sept années. On découvrit alors le corps de l'apôtre Barnabas , et l'évangile autogra^ phe de Matthieu qui révéla lui-même ie lieu où il était placé. Odoacre , roi des Goths , s'empara de Rome y que depuis cette époque les rois de la même nation possédèrent quelque temps. A la mort de Théodoric , .

l3a ORDERIC yiTAL.

fils de Triarius, Théodoric, surnommé Valanîir, régna sur les Goths. C'est le même prince qui , après avoir ravagé la Macédoine et la Thessalie , et brûlé plusieurs quartiers de la Cité reine , occupa odieusement ritalie. Huneric , roi des Vandales, partisan de la doctrine d'Arius , après avoir en Afrique exilé ou mis en fuite plus de trois cent trente-quatre évêques catholiques, ferma leurs églises et livra le peuple à divers supplices ; ce fut vainement qu'il fît abattre les mains et couper la langue à une innombrable quantité de chrétiens , il ne put empêcher de confesser hautement la foi catholique. Sous la conduite d'Ambroise d'Orléans, homme modeste, qui seul, grâces aux Romains , avait survécu au massacre exécuté par les Saxons, et à ses parens alors égorgés sous la pourpre, les Bretons, appelant aux combats leurs vainqueurs ^ triomphèrent d'eux sur le champ de bataille. Depuis ce moment la victoire se décida , tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, jusqu'à ce qu'un étranger plus puissant s'empara de toute l'île pour un long période de temps.

L'an premier du règne de Zenon , Childéric étant mort, Clovis son fils commença à régner dans la Gaule, et tint d'une main puissante le sceptre pendant dix-neuf ans.

Anastase régna vingt-huit ans, Transamond, roi des Vandales, exila en Sardaigne deux cent vingt évêques. Le pape Symmaque, auquel on dut, soit la fondation, soit la restauration d'un grand nombre d'églises, fit bâtir auprès des basiliques de Saint- Pierre , de Saint-Paul et de Saint-Laurent , de pieuses retraites pour les pauvres, et, chaque année ^ envoya

HISTOIRE DE KORMAIIDIE ; LIT. I. i33

des secours pécuniaires et des habillemens aux ëvéques persécutés qui se trouvaient en Sardaigne, ou qui étaient restés en Afrique. Favorable à Thérésie d'Eutychès, et par conséquent persécuteur des catholiques, Anastase fut frappé de la foudre divine.

Clovis, roi des Français, fut baptisé par saint Rémi, archevêque deRheims, avec trois mille hommes les plus illustres de son armée. Il mourut quatorze ans après son baptême. Théodoric son fils lui succéda. A la mort de celui-ci, Clotaire son frère régna en France pendant cinquante-un ans. Alors Gildard ' et Flavius * brillèrent sur le siège de Rouen; et Mamert, archevêque de Vienne en Dauphiné , institua , avant le jour de l'Ascension , des litanies , cVst-à-dire des prières solennelles, à cause d'une peste qui, sous diverses formes , affligeait les peuples.

Justin-le- Vieux régna huit ans. Le pape Jean se rendant à Constantinople , parvenu iau milieu d'un .nombreux concours à la Porte-Dorée, rendit la lu- Hiière à un aveugle qui réclamait son assistance. A son retour, Théodoric le fît saisir à Ravenne, et le jeta, ainsi que son cortège, dans une prison où il mourut , conduit à ce crime par l'envie de ce que Justin, défenseur de la foi catholique , avait reçu le prélat honorablement. La même année, il fit périr Sy mmaque, patrice de Ravenne ^ mais Tannée suivante il mourut subitement dans cette ville. Son neveu Athalaric lui succéda. Enfin, après soixante-quatorze années de profanations hérétiques , Hilderic , roi des Vandales , fit rappeler d'exil les évêques , et ordonna de

' Saînl Guildard ou saint Godard.

'* Aatrement Fiieu ou Filleul.

l34 ORDERIC VITAL.

réparer les églises. Benoît , abbé célèbre , obtint beaucoup de gloire par l'éclat de ses vertus , que le bienheureux pape Grégoire a racontées dans son livre des Dialogues.

Justinien, neveu de Justin par une sœur de ce prince, régna trente-huit ans. Le patrice Bélisaire, envoyé en Afrique par Justinien, y extermina les Vandales. Il reprit Carthage après quatre-vingt-seize ans d'occupation par ces barbares. Vainqueur des Vandales, il prit Gélimer, leur roi, qu'il envoya à Constantinople. Le corps du moine saint Antoine , retrouvé par une révélation divine, fut envoyé à Alexandrie , et inhumé dans l'église de Saint-Jean-Baptiste. - Denis le petit écrivit sur les Pâques k dater de l'année de l'Incarnation. Gest alors que le code de Justinien fut promulgué dans tout l'univers. Victor, évêque de Capoue, composa aussi sur la Pâque un traité dans lequel il releva les erreurs de Victorius.

Le roi Clotaire mourut dans un âge avancé , et l'empire des Francs fut divisé en quatre royaumes : Paris échut à Charibert, Orléans à Contran, Soissons à Chilpéric et Metz à Sigebert. Enfin, l'an trente-sixième de l'empire de Justinien, Sigebert périt par les embûches de 3on frère Chilpéric , avec lequel il était en guerre. Son fils Childebert , encore enfant , secondé par sa mère Brunehaut > prit les rênes des Etats de son père, et régna vingt-cinq ans.

Justii;i-le-Jeune occupa le trône pendant onze années. Le patricp Narsès vainquit en Italie et mit à mort Totila , roi des Coths. La jalousie des Romains , auxquels il avait pourtant rendu les plus grands services , l'ayant accusé auprès de Justin et de Sophie sa

HISTOIRE DE NORMAIfDIE*, LrV. I. l35

femme, d'opprimer l'Italie, Narsès se retira à Naples^ dans la Gampanie , d'où il engagea par ses lettres les Lombards à venir s'emparer de l'Italie. Le pape Jeaii> termina l'église des Apôtres Philippe et Jacques , que son prédécesseur Pelage avait commencée; il en fit aussi la dédicace. Ce fut alors que le belliqueux Âlboin, fils d'Âudoin , roi des Lombards , passa de la Pannonie en Italie , et, de l'aveu du pàtrice Narsès, la soumit à son pouvoir.

Tibère Constantin régna sept ans. Grégoire, de nonce apostolique à Gonstantihople , devenu évéque de Rome, composa un livre d'exposition sur Job, et, en présence de. Tibère, convainquit un Eutycbéen, évéque de Gonstantinople, d'erreur dans ses propositions sur l'article de foi qui concerne la résurrection des morts. La démonstration fut si évidente que Ti*> bère fut d'avis que l'on devait livrer aux flammes le livre de cet hérétique, qu'il réfuta Itii-méme par des explications très-orthodoxes. Cet Eutychëen ensei-^ gDait qu'au moment glorieux de la résurrection, nos corpç seront impalpables et plus subtils que l'air et les vents : ce qui était contraire à ces paroles du Sauveur ; ic Touchez , et voyez que l'esprit n'a ni chair ni os , a comme vous voyez que j'en ai. » Les Lombards, accompagnée de la famine et de la mortalité, et poursuivant le cours de leurs dévastations, allèrent mettre le siège devant Rome même. Ils avaient alors pour roi Alboin.

Maurice régna viugt-un ans. Herménégild , fils de Liwigildiguis, roi des Goths, ayant confessé courageusement la foi catholique , fut privé par son père , qui était arien,. dé toutes les dignités dont il était

l3& ORDBRIC VITAL.

revêlu, jetë en;prîson et dans les fers; enfin, dans la seconde nnit du dimanche de la Résurrection du Sauveur, il fut. décapité, et, tout à la fois roi et martyr, échangea contre le royaume céleste le trône pé' rissable de ce monde. Son frère Recçared, ayant bientôt après succédé à son père , convertit à la foi catholique toute la nation des Goths, sur les instances de Léander, évéque de Séville, qui avait aussi instruit Herménégild.

Maurice épousa la fille de Tibère Constantin, et le premier des Grecs fit porter devant lui les faisceaux romains. L'an treize de l'empire de Maurice , Grégoire, pontife de TEglise romaine et docteur très-savant, réunit dans la basilique de FApôtre saint Pierre un concile de vingt-trois évêques, afin de pourvoir aux nécessités de TEglise. Le pape, ayant envoyé dans la Grande-Bretagne Augustin , Mellitus , Jean et plusieurs moines craignant Dieu, convertit les Anglais au christianisme. Edilbert, avec les peuples de Cantorbéry , ayant aussi embrassé la religion chrétienne , donna dans cette contrée et les provinces voisines des sièges épiscopaux, non-seulement à Augustin son docteur favori, mais encore aux saints prêtres qui l'avaient accompagné. A cette époque , les portions du peuple anglais qui habitaient au nord de THumber n'avaient pas encore entendu la parole de vie , non plus que leurs rois Elle et Edilfride.

L'an dix-huit du règne de Maurice, Grégoire, écrivant à Augustin ainsi qu'aux évêques de Londres et d'York, leur envoya le pallium, et les déclara métro^ politains. Il mourut quatre ans après.

HISTOIRE DE. liORMiliDIE^ UY. I. l3'J

Phocas régna huit ans. A la prière du pape Boniface, ce prince décida que le siège de TËglise romaine et apostolique devait être le chef de tontes les églises de la chrétienté, afin de mettre un terme aux prétentions de TEglise de Gonstantinople , qui s'arrogeait cet honneur. Cest ce même prince qui , sur les instances d'un autre Boniface ^ pape aussi , fit convertir Tancien temple que Ton appelait le Panthéon , après l'avoir purgé des ordures de l'idolâtrie, en une église consacrée k la bienheureuse Marie toujours vierge, et à tous les martyrs > de manière qu'au lieu même où jadis on rendait un culte , non pas à tous les dieux , mais à tous les démons , on célébra désormais la mémoire de l'universalité des saints.

Les Persans continuant de faire une guerre cruelle à l'Empire , enlevèrent à la puissance romaine plusieurs provinces, et notamment Jérusalem. Ils allaient détruisant les églises, profanant les lieux sacré&, ravissant les ornemens des temples des saints et des particuliers; ils enlevèrent même l'étendard de la croix du Sauveur.

Héraclius régna trente-un ans. Anastase, moine persan , souffrit pour le Christ un noble martyre. Quoique né en Perse , et qu'il eût été par son père instruit dans la science des mages, ayant entendu, par des captifs chrétiens, célébrer le nom de Jésus-Christ, soudain converti de tout son esprit à la foi du Sauveur, et cherchant partout ce divin maître , il se rendit à Chalcédoine, à Hiérapolis, et enfin à J érusalem . C'est là qu'ayant reçu la grâce du baptême , il entra dans le monastère de l'abbé Anastase , à quatre milles de cette dernière ville. Là, ayant passé sept ans dans la

l38 ORDBRIC VITAL.

vie monacale, il se rendit en pèlerinage à Cësarée de Palestine, tomba au pouvoir des Persans, fut condamné par Marzabanes au fouet , aux fers et à la prison, puis envoyé en Perse au roi Ghosroès. Frappé du fouet à trois reprises , suspendu ensuite par une main pendant trois heures, il finit par être décollé avec soixante-<dix autres martyrs. Bientôt il suffît à un certain démoniaque de revêtir sa tunique pour être délivré de la possession de Satan. Cependant le prince Héraclius étant survenu avec une armée, battit Ghosroès et ses Persans, délivra les Chrétiens captifs, les ramena avec lui comblés de joie, et rapporta à Jérusalem le bois de la sainte croix. Les reliques du saint martyr Anastase , portées d'abord à son monastère, furent ensuite transférées à Rome , où elles sont exposées à la vénération des fidèles dans le couvent de Tapôtre saint Paul.

L'an dix-sept du règne d'Héraclius , Edwin , excellent roi des Anglais du Northumberland , reçut avec sa nation la parole du salut , qui lui fut portée par l'évêque Paulin, que le vénérable Just, archevêque de Cantorbéry, lui avait envoyé. Il appela ce Paulin au siège épiscopal d'York, la onnème année de son règne , qui répond à* peu près à la dixhuitième de l'arrivée des Angles dans la Grande-Bretagne. Comme augure de la félicité à venir et du royaume céleste, le roi vit croître aussi la splendeur de ses terrestres Etats , à tel point qu'il réunit sous ses lois toutes lès contrées de: là Grande-Bretagne , tant celles qui étaient habitées par les Angles que celles qui l'étaient par lesBretoni^ et c est ce qu'avant Edwin les Angles a'ayaient pu faire. Dans ce temps^

HISTOIRE DE NORMANDIE 5 LIV. I. i3g

là , le pape Honoriiis reprit, par une lettre qu'il adressa aux Scots ou Ecossais, une erreur dans laquelle tt^ étaient tombés par rapport à robsérvance de la Pâques-, mais Jean, successeur àe Séverin, qui avait remplacé Honorius ^ ayant é|é promu au pontificat , écrivit aussi à ces peuples, et sur la Pâque et siùr Thérésie des Pélagiens qui était chez eux dans toute sa force.

En France, après la mort de Théodehert et de Théodoric, Clotaire-le-Grand, fils de Chilpéric, monta sur le trône, et réunit toute la monarchie française sous ses lois. A sa mort, son fils Dagobert lui succéda, et gouverna dignement ses Etats pendant douze ans.. Son fils Glovis régna ensuite, et laissa en mourant son diadème à ses trois fils , Glotaire , Théodoric et Childéric. Du temps de ces roîs de France, plùsieurs saints personnages se distinguèrent par leurâ vertus et leurs miracles : Romain et Ouen , Ansbert et Eloi, Evroul etLaumer, Maur etCiidomhan, Pbilbert et Wandrille , et plusieurs autres puissans^ par la foi et la fH*édication , répandirent une vive splendeur par leur sainteté et par les prodiges qu'ils opérèrent « . / . Héraeléonas régna deux ans avec sa mère Martine; Cyr, évéque d'Alexandjrie , Serge et Pyrrhus, évéque de Gonstantinople , renouvelèrent l'hérésie des Acéphales , et r.épandirent le, dogme d'une seule opération et d'une seule volonté dans la divinité et l'humanité du Ghri3t. Dans ce même temps, ce Pyrrhus, dont nous venons dç parler, passa de l'Afrique à Romie, alla Iroufer le pape Théodore.,, fit, feignant, comme il le parut depuis , d'être sincèrem^t .repentant y offrit à ce pontife ,. en présence de tout le clergé et du peu-

l4o ORDERIC YITAL.

pie , une déclaration souscrite de sa signature , dans laquelle il condamnait tout ce qui, soit par lui , soit par ses prédécesseurs , avait été écrit ou fait contre la foi catholique. Cette démarche le fit recevoir avec bienveillance comme pontife de la ville impériale. Etant retourné à Constantinople, Pyrrhus reprit le cours de ses erreurs, et le pape Théodore, ayant convoqué tous les prêtres et le clergé dans Téglise de Saint-Pierre, prince des Apôtres, le mit sous le lien de Tanathéme.

Constantin, frère d'Héraclius, régna six mois. Paul, successeur de Pyrrhus, ne se borna pas à. affliger la catholicité par ses doctrines insensées , comme Tavaient fait ses prédécesseurs : il devint ouvertement persécuteur. Les nonces apostoliques, que la sainte Eglise romaine avait envoyés pour sa correction, forent par lui condamnés, les uns à Temprisonnement, les autres à l'exil, et quelques-uns à la fustigation ; il alla même jusqu'à dépouiller dans leur palais Fautel consacré à Placidie , et vénérable par ses miracles; il défendit d'y célébrer l'office de la messe. C'est pourquoi , comme ses prédécesseurs , il fut pat le saint siège apostolique condamné justement à la peine de la déposition.

Constant, fils de Constantin, régna vingt-huit ans. Trompé par Paul, comme Héraclius son aïeul l'avait été par Serge, évêque aussi de la cité impériale, il exposa sa doctrine contre la foi catholique, déclarant qu'il ne fallait pas reconnaître dans le Christ ni une ni deux volontés ou opérations, comme s'il fallait croire que le Christ n'eût voulu ni agi. C'est pourquoi le pape Martin ayant réuni à Rome un concile de

HISTOIRE DE N0RMAT9DIE; LIV. I. ï/^l

C€Dt cinq ëvéques , frappa de Fanathéme les hërétiques dont nous venons de parler, Cyr, Serge, Pyrrhus et Paul. L'exarque Théodore , envoyé peu après par l'empereur, enleva de l'église de Constantin (la Gonstantinienne ) le pape Martin, et le conduisit à Constantinople. Relégué dans la Chersonèse de Thrace , Martin y finit ses jours , célèbre encore aujourd'hui dans ce lieu par le grand nombre de miracles que ses vertus opérèrent. Le concile dont il s'agit eut lieu l'an neuf du règne de Constant. Au mois d'octobre, ce prince envoya à Vitalien, récemment nommé pape , pour être déposé dans la basilique de l'apôtre saint Pierre, un livre d'Evangile écrit en lettres d'or et orné tout à l'entour de sa couverture de diamans d'une admirable grosseur. Peu d'années après , ce prince étant venu à Rome , offrit sur l'autel de saint Pierre un pallium d'étoffe d'or , et fit entrer dans l'église toute son armée, dont chaque soldat portait un cierge. L'année suivante, on remarqua une éclipse de soleil vers dix heures du jour, le 5 des nones de mai (3 mai). L'archevêque Théodore et l'abbé Adrien, envoyés par Vitalien dans la Grande-Bretagne, fécondèrent plusieurs églises des Anglais parla semence de la doctrine ecclésiastique. Après plusieurs ravages inouis , commis dans les provinces , Constant périt massacré dans le bain, et peu de temps après le pape Vitalien partit pour le royaume céleste.

Constantin Pogonat, fils de Constant, régna dixsept ans. Les Sarrasins s'emparent de la Sicile et retournent bientôt à Alexandrie , emportant avec eux un immense butin. Agathon pape , cédant à la prière

l4s OBDERIG YITAL.

de Tempereur Constantin et de ses deux frères Héra* clius et Libère, princes d'une grande piëtë, envoya à Constantinople, pour tâcher d'y opérer la réunion des saintes églises de Dieu, plusieurs légats , parmi lesquels était Jean, alors diacre de l'Eglise romaine, et qui devint évêque peu de temps après.

Accueillis avec de grands témoignages de bienveillance par Constantin, ce vénérable défenseur de la foi catholique, ils reçurent Tordre de traiter (dans une entrevue pacifique , et mettant de côté les disputes philosophiques) ce qui concernait la vérité de la croyance chrétienne. On leur fournit , de la bibliothèque de Constantinople , tous les livres des anciens pères de l'Eglise , dont ils pouvaient avoir besoin. Là se trouvèrent cent cinquante évêques sous la présidence de George , patriarche de la cité impériale, et de Macaire, évêque d'Antioche. Ceux qui prétendaient qu'il n'y avait dans le Christ qu'une seule volonté et une seule opération, furent convaincus d'erreur d'après les nombreux témoignages des saints pères de l'Eglise catholique. Le débat terminé , George se corrigea 5 mais on fut forcé d'anathématiser Macaire avec ses sectateurs , ainsi que Cyr, Serge, Honorius, Pyrrhus, Paul et Pierre. On remplaça Macaire dans l'évêché d'Antioche par Théophane, abbé sicilien. Les légats furent tellement favorisés par la grâce, à cause de la paix qu'ils avaient rendue à la catholicité, que Jean, évéque d'Ostie sur le Tibre, l'un d'eux, eut l'honneur de célébrer, en latin, en présence de l'empereur et du patriarche , dans l'église de Sainte-Sophie, les messes publiques du dimanche de l'octave de Pâques.

HISTOIBE DE NORMANDIE -, LIT. I. l43

Ce concile est le sixième œcuménique qui ait ëtë célébré à Constantinople. Les actes en furent écrits dans la langue grecque, sous le pontificat du pape Agathon , pendant le règne du très-pieux empereur Constantin, qui résida dans son palais avec le$ légats du Saint-Siège et les cent cinquante évêques. En effet, le premier concile universel fut tenu à Nicée contre Arius, du temps du pape Jules, et sons Tempire de Constantin i ; il s'y trouva trois cent dix-huit pères. Le second composé de cent cinquante pères, se réunit à Constantinople contre Macédonius et Eu*^ doxe, du temps du pape Damase et de l'empereur Gratien, lorsque Nectaire fut ordonné évéque de Constantinople. Le troisième concile sfe tint à Ephèse contre Nestorius, évêque de la cité impériale, sous l'empire de Théodose-le-Grand, et sous le pontificat de Célestin : deux cents pères y assistèrent. Ce fut à •Chalcédoine que fut tenu le quatrième par six cent et trente pères , du temps de l'empereur Marcien et du pape Léon contre Eutychès, criminel supérieur de moines. Quant au cinquième, ce fut aussi à Constantinople qu'il eut lieu contre Théodore et tous les bé* rétiques , pendant que Vigile était pape et Justinien empereur. Nous venons plus haut de parler du sixième concile œcuménique.

La sainte et perpétuelle. vierge du Christ, Edilfride, fille d'Ina , roi des Anglais , mariée d'abord à Tondebert, prince très-magnifique des Girviens du sud, et ensuite à Egfrid , roi du Northumberland , après avoir conservé douze ans sa virginité , même dans le lit conjugal, passa du trône, en prenant le voile virginal, dan$ la sainte retraite des religieuses. Aussitôt, mère des

l44 ORDERIC VITAL.

vierges et pure nourrice des saintes , elle fit bâtir un monastère dans ce lieu, qu'on appelle Elge : même après sa mort son corps rappela les mérites de sa vie ; car, inhumée avec ses vétemeûs, elle fut seize ans après retrouvée aussi intacte qu'eux-mêmes.

Justinien-le-Jeune, fils de Constantin, régna dix ans. Il fit avec les Sarrasins, pour dix années, un traité qui rendit la paix à la terre comme aux mers. La province d'Afrique fut restituée à l'empire romain , auquel les Sarrasins l'avaient ravie après avoir pris et détruit Carthage. Cet empereur, voyant que Serge d'heureuse mémoire, pontife de l'Eglise romaine, ne voulait pas approuver et signer le concile deConstantinople, envoya Zacharie, son premier écuyer, pour le faire conduire à Constantinople ; mais les troupes de la ville de Ravenne et des autres contrées voisines s'opposèrent aux ordres criminels du prince ; et Zacharie accablé d'injures et d'outrages fut chassé de la ville de Rome. La quatrième année du règne de Justinien, Pépin devint en France premier maire du palais. Le pape Serge ordonna le vénérable Wiliebrod, surnommé Clément, qui, né Anglais, avait quitté la Grande-Bretagne, pour être évêque de la nation desFrisonsi II occasionna chez les barbares d'innombrables pertes au royaume de Satan , en même temps qu'il propagea considérablement la foi chrétienne. Justinieil à cause de ses crimes et de sa perfidie , fut renversé du trône et envoyé en exil dans la Chersonèse, où Cyr abbé eut soin de pourvoir à sa nourriture. Léon régna trois ans : le seigneur pape découvrit, grâce à une révélation du Seigneur, dans le sanctuaire de l'église du vénérable apôtre saint Pierre,

HISTOIRE L)E NORMANDIE V UV. I. l ^S

une cassette d'argent qui ëtait restée très-long-teraps oubliée dans un coin obscur, et qui renfermait une croix enrichie de plusieurs pierres précieuses. En ayant tiré quatre enveloppes qui recelaient des dia-t mans d'une merveilleuse grandeur, il trouva une por-? tion du précieux bois dé la croix salutaire de Jésus- Christ. C'est cet objet sacré que dans la basilique du Sauveur , qu'on appelle la Constantinienne , on offre à l'adoration et au baiser de tout le peuple le jour de l'exaltation de la croix.

En Angleterre, le très-révérend Cuthbert , devenu de simple anachorète évéque de l'église de Lindisfarn , illustra toute sa vie, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, par une suite continuelle de miracles. Onze ans après son inhumation , on découvrit son corps et les vétemens dont il était habillé aussi intacts qu'^ l'heure de sa mort. Cedwal, roi des Saxons occiden-r taux*, abdiqua le trône en faveur d'Hisna , et s'étant rendu à Rome, fut baptisé le samedi de Pâques par le pape Serge ; il était encore revêtu de blanc quai|d il fut attaqué d'une maladie qui le conduisit au tom-> beau , le iî* des calendes de mai ( 20 avril ). Par l'ordre du pape, qui lui avait donné au baptême le nom de Pierre, il fut inhumé dans l'église de ce saint apôtre. L'épitaphe suivante fut gravée sur son tombeau : a Cedwal, le valeureux Cedwal, touché de a l'amour de Dieu , abandonna pieusement les honte neurs, les richesses, sa famille, ses puissans Etats, « les triomphes, les dépouilles enlevées à l'ennemi, tt sa cour, ses villes, ses châteaux, son palais , tout ce « que le mérite de ses pères et le sien propre avaient tt réuni ; il se fit pieusement plonger dans les eaux rë- I. 10

l4H ORDERIC VITAL.

ëvënement qu*il fit peindre , dans le portique de l'église de Saint-Pierre, le tableau des actes des six conciles œcuméniques, parce que Philippique en avait fait enlever un pareil qui se trouvait à Constantinople. Le peuple romain décréta que le nom de cet empereur hérétique ne figurerait plus dans les actes publics , ni sur les monnaies : c'est pourquoi son effigie ne fut point placée dans l'église, ni son nom prononcé au prône des messes.

Anastase régna trois ans. Il priva de la vue , mais il ne tua pas Philippique qu'il avait fait prisonnier. Il écrivit à Rome au pape Constantin des lettres qu'il lui fit porter par Scholastique, patrice et exarque d'Italie, et dans lesquelles il reconnut la foi catholique, ainsi que les actes du sixième concile. Liutprand , roi des Lombards, sur l'avis du vénérable pape Grégoire, confirma la donation du patrimoine des Alpes Cottiennes , qu'Aripert avait faite et qu'il avait annulée. Vulfrand , archevêque de Sens et moine de Saint- Vandrille , brilla alors, et opéra beaucoup de miracles en portant aux Frisons la parole de Dieu. Saint £gbert, Anglais, honneur du sacerdoce par sa vie toute monacale , pèlerin acheminé veris la céleste patrie , convertit par ses pieuses prédications les premières provinces de la nation écossaise à l'observance canonique du temps pascal dont elle s'était trop longtemps écartée. Un si grand événement se passa l'an 717 de l'incarnation du Sauveur.

Théodose régna un an. Elu empereur, il remporta une victoire signalée et long-temps contestée, sur Anastase , près de la ville de Nicée. Ayant reçu la parole du vaincu , il lui fit donner l'ordre de prêtrise et

HISTOIRE DE lîORMANDIE*, UV. I. l^'J

des biens dudit sie^ge, et dont, depuis long* temps, les Lombards s'étaient emparés. Il fit écrire cette donation en lettres d'or , et l'envoya à Rome.

Justinien, replacé sur le trône, régna six ans avec son fils Tibère. Secondé par Terbellis , roi des Bulgares, il remonta au trône ; il mit à mort les grands qui l'en avaient chassé , et Léonce qui avait pris sa place i et Tibère Absimare qui l'avait retenu en captivité durant tout le temps écoulé depuis sa déposition. 11 fit arracher les yeux au patriarche Gallinique . qu'il envoya à Rome, et donna son évêché à Cyr, qui était abbé dans la Chersonèse, et qui, pendant son exil , avait pris soin de lui 5 il ordonna au pape Constantin de venir le trouver, le reçut honorablement jet le renvoya ^ il le chargea de lui dire la messe le dimanche, et reçut de ses mains la communion, prosterné la face contre terre ; il pria Constantin d'intercéder pour lui faire obtenir le pardon de ses péchés, et renouvela les privilèges de toute l'Eglise. Les troupes, que, malgré le pape, il avait envoyées dans la Chersonèse pour se saisir de Philippique , qui y était relégué par ses ordres , prirent tout à coup le parti de Philippique et le nommèrent empereur. Ce dernier prince revenant à Constantinople en vint aux mains, à douze milles de la ville, avec Justinien qui , vaincu et tué, abandonna le trône à son vainqueur.

Philippique régna dix-huit mois. 11 chassa Cyr du siège épiscopal , et lui ordonna de retourner dans la Chersonèse reprendre , comme abbé , le gouvernement de son couvent. Il écrivit au pape Constantin des lettres si peu orthodoxes que , de l'avis de son conseil , Consta^tin les rejeta. Ce fut à cause de cet

sj»--

l4^ ORDERIC VITAL.

ëvëneraent qu il fit peindre , dans le portique de l'église de Saint-Pierre, le tableau des actes des six conciles œcuméniques, parce que Philippique en avait feit enlever un pareil qui se trouvait à Constantinople. Le peuple romain décréta que le nom de cet empereur hérétique ne figurerait plus dans les actes publics , ni sur les monnaies : c'est pourquoi son effigie ne fut point placée dans l'église , ni son nom prononcé au prône des messes.

Anastase régna trois ans. Il priva de la vue . mais il ne tua pas Philippique qu'il avait fait prisonnier. 11 écrivit k Rome au pape Constantin des lettres qu'il lui fit porter par Scholastique, patrice et exarque d'Itafie, et dans lesquelles il reconnut la foi catholique , ainsi que les actes du sixième concile. Liutprand , roi des Lombards, sur l'avis du vénérable pape Grégoire, confirma la donation du patrimoine des Alpes Cottiennes , qu'Aripert avait faite et qu'il avait annulée. Vnlfrand, archevêque de Sens et moine de Saint- Yandrille, brilla alors, et opéra beaucoup de miracles en portant aux Frisons la parole de Dieu. Saint Egbert. Anglais, honneur du sacerdoce par sa vie toute monacale , pèlerin acheminé vers la céleste patrie , convertit par ses pieuses prédications les premières provinces de la nation écossaise à l'observance canonique du temps pascal dont elle s'était trop longtemps écartée. Un si grand événement se passa l'an 717 de l'incarnation du Sauveur.

Théodose régna un an. Elu empereur, il remporta une victoire signalée et long-temps contestée, sur Anastase , près de la ville de Nicée. Ayant reçu la parole du vaincu, il lui fit donner l'ordre de prêtrise et

HISTOIRE DE NORMANDIE , LIV. 1. î 4,9

1 envoya dans un cloître. A peine monté sur le trône., Théodose qui était catholique fît placer dans son premier lieu le tableau respectable où étaient peints les six conciles œcuméniques, et que Philippique avait fait enlever. Le Tibre sortit de son lit, et occasionna de nombreux désastres dans la ville de Rome , de manière que les eaux s'étant élevées à la hauteur d'environ huit pieds couvrirent une vaste étendue de territoire, et se joignaient depuis la porte Saint-Pierrp jusqu'au pont Milvius. Cette inondation dura sept jours, jusqu'à ce que, les citoyens ayant chanté fréquemment des litanies, le fleuve rentra enfin dans son lit le huitième jour. Dans ces tem,ps-là un grand nombre d'Anglais , nobles et vilains, hommes etfemmes , officiers du roi et simples citoyens , par l'instinct de l'amour de Dieu , avaient coutume de se rendre de la Grande-Bretagne à Rome.

Léon régna neuf ans. Ce fut l'an troisième de son règne que Charles-Martel , fils de Pépin, devint maire du palais, et l'an suivant battit Rainfroi , qui fut forcé de se retirer à Angers.

Les Sarrasins vinrent avec une armée innombrable envelopper Constantinople, qu'ils assiégèrent pendant trois ans, jusqu'à ce que les citoyens ayant élevé vers le ciel de ferventes prières , le plus grand nombre des barbares périt par la faim , le froid et la peste; et le reste se retira rebuté d'un siège si difficile. A leur retour les Sarrasins firent la guerre aux Bulgares^ peuple du Danube; vaincus encore de ce côté, ils furent obligés de fuir. Ayant gagné la haute-mer, les uns périrent dans les flots soulevés par lès tempêtes, les autres furent massacrés sur le rivage où se brisé-

l5o ORDERIG VITAL.

rent leurs vaisseaux. Liutprand, roi des Lombards, apprenant que les Sarrasins, après avoir dévasté la Sardaigne, ne craignaient pas même de souiller les lieux où on avait enseveli honorablement le corps de saint Augustin, qu'on y avait jadis transporté pour le mettre à l'abri de la fureur des barbares , l'envoya réclamer, l'obtint à grand prix , le fit transférer à Pavie, et lui fit rendre tous les honneurs qui étaient dus à un Père si distingué.

Jusque-là j'ai suivi la chronographie de l'anglais Bède , qui a conduit son travail jusqu'à l'an sept cent trente-quatre de l'incarnation du Sauveur. Ce Bède , prêtre, et Paul du Mont-Cassin, tous deux moines, tous deux imbus d'une grande science , entre autres bons ouvrages , ont publié en cinq livres l'histoire de leur nation; ils ont clairement fait connaître d'où partirent les Lombards et les Angles, et comment les uns soumirent l'Italie tandis que les autres s'emparaient de la Grande-Bretagne.

Désormais je suis contraint de faire de pénibles recherches dans les écrits des autres savans; je tâcherai de poursuivre jusqu'à notre époque le récit des événemens que le grand nombre et la diversité des calamités rend de plus en plus affreux , quand on voit deux prélats se disputer six ans, par toutes sortes de moyens, le pontificat romain, et après la mort de Henri , roi d'Angleterre , Etienne de Blois, son neveu, et Geoffroi son gendre , déployer toutes les fureurs de la haine , et se livrer à la guerre au détriment de tous.

Constantin (Constantin Copronyme), fils de Léon (l'Isaurien), régna cinquante - huit ans. Alors Hur

HISTOIRE DE îiORMANDrE^ LIV. I. l5l

gues , archevêque de Rouen , occupait aussi avec ëclat les sièges de Paris et de Bayeux , et gouvernait les abbayes de Jumiëge et de Saint-Vandrille (Fon-. tenelle). Charles et Pépin deviennent maires du palais, et Rémi, leur frère, après avoir chasse Rainfroi, devient archevêque de Rouen. Constantin et Abdalla, émir des Sarrasins, rivalisent de cruauté contre les orthodoxes. Constantin assemble à Constantinople un concile de trois cent trente évêques.

L'an 754 de Fincar nation du Sauveur, le pape Etienne, excédé des persécutions d'Astolphe, roi des Lombards, s'enfuit en France, et, reçu honorablement à Paris, y tomba malade. A sa convalescence, il dédia un autel dans l'église Saint-Denis. 11 sacra rois Pépin et ses deux fils Charles et Carloman 5 il leur recommanda la défense delà sainte Eglise contre les ennemis qui la persécutaient.

Pépin, roi des Français, après avoir dignement régné pendant seize années, mourut le 8 des calendes d'octobre (24 septembre), et laissa son royaume à Charles son fils.

Charlemagne régna quarante-sept ans , et fit beaucoup de choses mémorables tarit pour l'Eglise que pour le siècle. Ses vertus furent grandes devant Dieu et les hommes : aussi une foule de voix ont rapporté avec admiration ses travaux, et les ont célébrés avec une grande ardeur devant des auditeurs avides de les écouter.

11 prit la route de Rome avec une noble armée de Francs. A son retour , il se saisit de la personne de Didier, roi des Lombards -, il s'empara de Pavie et d'autres villes d'Italie.

iS'À ORDERIC VITAL.

Ce prince fit raser Pampelune; il prit à main armée la ville de Sarragosse; il anéantit à force de victoires les Saxons, les Espagnols et les Sarrasins ; il humilia la puissance païenne devant la terreur du nom chrétien, et, au nom de Jésus-Christ, il arbora glorieusement Tétendard de la croix.

Léon (Léon Porphyrogenète ) , fils de Constantin*, régna cinq ans. Charlemagne alla de nouveau à Rome, et, toujours victorieux, pénétra jusqu'à Capoue et dans la Fouille.

Constantin, conjointement avec sa mère Irène, régna dix-sept ans. C'est alors qu'un particulier de Constantinople découvrit un coffre de pierre, et dedans un homme étendu, avec cette inscription : a Le « Christ naîtra de la vierge Marie , et je crois en lui. « Sous l'empire de Constantin et d'Irène, ô soleil^ « tu nie verras pour la seconde fois. »

Charlemagne parvint, à travers le territoire des Allemands, jusqu'à celui des Boïens, et, trois ans après, conquit leur pays. Ensuite il envahit les Slaves^ que l'on appelle Vilt7.es, et l'année suivante ravagea la Hongrie. Dans ce temps-là, Adrien et Léon goitvei'nèrent l'Eglise pendant quarante - quatre ans ^ honorèrent leur pontificat par l'éclat des bonnes œuvres, et rendirent à la chrétienté les services les plus éminens. C'est alors que gouvernèrent Constantin (Copronyme), Léon (l'Isaurien) et un autre Cons-= tantin , comme nous Tavons dit plus haut. Depuis l'époque de Constantin-le-Grand , fils d'Hélène, lequel fonda Constantinople, jusqu'à Constantin, fils d'Itène, l'empereur de Constantinople gouverna l'empire romain, et donna des lois à l'Italie et à beaucoup

HISTOIRE DE NORMANDIE', LIV. î. l53

d'autres nations parlant diverses langues. Comme plusieurs de ces empereurs embrassèrent l'hérésie, et ne furent point élus par le peuple d'une manière légitime, mais ravirent avec iniquité la couronne des Augustes, en faisant périr cruellement, soit leurs maîtres , soit leurs parens ; comme ils ne pouvaient défendre contre les barbares qui s'élevaient de toutes parts la moitié d'une si vaste domination^ le pape Léon et une assemblée, tant des magistrats que du peuple romain, se réunirent pour s'occuper efficacement du salut de là république; ils furent d'un avis unanime pour secouer le joug des monarques de Constaritinople ; ils élurent Charlemagne roi des Francs , prince habile , qui les protégeait dès longtemps par ses vertus , et résolurent de lui confier l'empire romain. C'est ainsi donc que l'an 5 du pontificat du pape Léon, qui correspond à l'année 808 de Tincarnation du Seigneur, le roi Charlemagne devint le soixante-dix-huitième empereur des Romains, qui le proclamèrent Auguste. Ce prince condamna à mort tous ceux qui avaient outragé le pape Léon , par lequel il venait d'être sacré ; mais , à la prière du pontife, il leur conserva la vie, et se borna à les exiler. Vers ce même temps, on ressentit un grand tremblement de terre i qui bouleversa presque toute» l'Italie, et renversa en grande partie le toit et la charpente de l'église de l'apôtre saint Paul.

Nicéphore, frère d'Irène, régna six ans. U fit la paix avec Charlemagne j auquel Aarou , roi des Perses , envoya des ambassadeurs avec des prësens pour solliciter son amitié.

Michel, gendre de Nicéphore, régna trois ans. Ses

l54 ORDERIC VITAL.

ambassadeurs réclamèrent de l'empereur Charlemagne le maintien de la paix.

Léon, fils de Bardas, régna six ans. Charleraagne mourut à Aix-la-Chapelle ; et Louis-le-Débonnaire , qu'il avait eu de Hildegarde, fille de Guitiching (Vitikind), roi des Saxons, lui succéda et gouverna dignement pendant vingt-sept ans. Ce fut sous son règne qu'un déluge de tribulations aiSiigea l'humanité. Pascal, le centième pape depuis Pierre, couronna Louis à Rome le jour de Pâques.

Théophile régna onze ans. Lothaire se révolta con» tre Louis-le-Débonnaire son père, et troubla la France en étendant partout la puissance de la perfidie. Alors les Normands dévastèrent la Grande-Bretagne et d'autres contrées. La crainte que ces païens inspirèrent força de déplacer et de cacher les corps de saint Samson, de saint Philibert, et de beaucoup d'autres.

Michel, fils de Théophile, régna vingt-sept ans. L'an 2 de son règne, l'empereur Louis mourut le la des calendes de juillet (20 juin). Son frère Drogon, archevêque de Metz, lui rendit les honneurs funèbres dans cette ville. Trois ans après, c'est-à-dire Tan 84^ de l'incarnation du Sauveur , la bataille de Fontenai , qui eut lieu entre Louis , Lothaire et Charles-le- Chauve, aux environs d'Auxerre, fit, par un mutuel carnage, couler largement le sang des Chrétiens , le 6 des calendes de juillet (26 juin). Enfin la victoire se déclara en faveur de Charles. La même année, les Normands ravagèrent la ville de Rouen, et brûlèrent, aux ides de mai ( i5 mai), l'abbaye de Saint-Ouen.

Bazile , après avoir mis à mort Michel , son maître, régna vingt ans. Alors le monde fut partout affligé

HISTOIRE DE NORMANDIE; UV. I. l55

^*|)ar une famine désastreuse sur les hommes, et par une ëpi^ootie générale sur les animaux. Â là mort du

9 roi Louis , RoUon pénétra dans la Neustrie avec les

'^Normands, le i5 des calendes de décembre (17 no-

* veiubre).

' L'an 876 de Fincarnation du Seigneur, RoUon, entré en Normandie, fit la guerre aux Français pendant trente-sept ans, jusqu'à ce qu'il eûtététaptisé par l'archevêque Francon. Léon et Alexandre , fils de Bazile, régnèrent vingt-deux ans, Charles-le-Gros étant mort, Arnoul fut nommé empereur, et gouverna dix ans.

L an 900 de l'incarnation du Sauveur le roi Zuentibold tua le fils d' Arnoul. C'est alors que Rollon mit le siège devant Chartres. Gautelm , évêque de cette viHe , homme religieux , sortit dé la place , portant dans ses mains la tunique de Marie , sainte mère de Dieu, et, assisté du secours divin, mit en fuite les ennemis et délivra sa ville. 11 avait appelé à son aide Richard, duc de Bourgogne, et Bbble, comte de Poitiers. A la fuite de l'ennemi, le triomphe de Dieu combla de joie le peuple chrétien, Alexandre régna un an. Les Huns dévastèrent la Saxe et la Thuringe. Constantin (Porphyrogenète ) , fils de Léon, régna avec Zoé sa mère pendant quatre ans. La troisième année de son règne , Louis m , fils d'Arnoul , mourut, et Conrad, fils de Conrad, fut nommé empereur et régna sept ans.

Romain l'Arménien régna vingt-sept années conjointement avec Constantin ( Porphyrogenète ). C'est alors que Rollon se fit Chrétien et conclut la paix avec Charles (Gharles-le^imple), roi de France, après avoir reçu en mariage Gisèle sa fille. Durant le règne

l56 ORDERIC VITAL.

de Henri , le roi Charles moarut à Péronne dans kiti prison où le retenait le comte Héribert, et la FraDceb se trouva en proie à de grandes dissensions. Cinq am après, Louis, fils de Charles (Charles- le -Sinsfde), épousa Gerberge , fille de l'empereur Henri.

Constantin, avec Romain son fils, encore enfant, régna quinze ans. Alors Othon , fils de Henri , con« mença de régner, gouverna pendant trente-six un et prit pour femme une sœur dTdelstan , roi des Anglais. Dans ce temps-là, Guillaume-Longue-Epée battit Ritulphe (Rioul)) comte d'Evreui , dans le lieu qui fut appelé le pré de la bataille. Ce prince fut assassiné huit ans après, le i6 des calendes de janvier (17 décembre), par Arnoul, comte de Flandre. Richard le vieuX) fils de Guillaume-Longue-Epée, lui succéda, gouverna dignement son duché pendant cinquantequatre ans , et fit beaucoup de travaux dignes d'éloge.

Etienne et Constantin , fils de Romain , déposèrent leur père. Mais Constantin ajouta bientôt à ce crime la déposition d'Etienne , et régna seize ans avec Romain son fils. Pendant qu'Edgar , fils d'Edmond , gouvernait les Anglais, et traitait avec la plus grande faveur les adorateurs de Dieu , obéissant fidèlement à ses maîtres en tout ce qui touchait à l'édification de l'Eglise, Dunstan, archevêque de Cantorbéry,Oswald, archevêque d'York , et Adelmod , évéque de Winchester, répandirent un grand éclat, tant par leur sainteté que par leur science , et gouvernèrent avec sollicitude et succès les peuples confiés à leurs soins -, attachés de tous leurs efibrts à propager Finstitution de la religion, ils obtinrent le plus grand succès, et fondèrent en Angleterre vingt -six abbayes, soit de

HISTOIBE DE NORMANDIE*, LIV. I. l57

moines, soit de religieuses. La guerre sanglante que ^rent les Danois, pendant laquelle , quelques aniiées . (piuparavant, le bienheureux Edmond , roi des Anglais, ^vait été martyrise, répandit la désolation dans la près» aflue totalité de l'île de la Grande-^Bretagne, et sur l'unii» versalité du troupeau de Jésus-Christ, En effet, les {^édifices sacrés furent détruits, et les ouailles du Sei-^ ^jgneur furent dispersées ou déchirées par la dent des f loups,

Nicéphore gouverna Tempire d'Orient pendant dix ans. L'univers fut affligé des plus grands troubles, L'avidité des grands les porta à se faire la guerre , à la tête de leurs vassaux armés.

Nicéphore ayant été assassiné par l'instigation de sa propre femme, Jean (Zimiscès) monta sur le trône, et sa niècie Théophanie épousa Othon , empereur d'Oc-» cident. L'an cinq de son règne , OthonJe^Jeune mou-^ rut^ Othon son fils régna après lui dix-huit ans. C'est à cette époque que Hugues4e-Grand et d'autres seigneurs français se révoltèrent contre leur roi (Louis v). Hugues , duc de France , suivit les traces de Robert son père, qui reprit les armes contre Charles-le-Sim*ple et s'était fait nommer roi 5 le roi Charles se voyant méprisé par ce duc parjure, ne laissa pas écouler un an sans réunir des troupes contre le rebelle qu'il vainquit et mit à mort dans la bataille de Soissons,

Au mois de mai, un vendredi, il plut du sang sur des ouvriers qui se trouvaient dans la campagne. La même année (954), au mois de septembre, Louis (d'Outremer) mourut après de grandes adversités^ il fut enterré à Rheims dans l'église de Saint-Remi.

Lothairc, fils de Louis, fut sacré roi dans cette

i6q ORDERIC VITAL.

Compiègne. Charles son frère ( son oncle) essaya de monter sur le trône , mais Hugues-le-Grand (Hugues Capet) , fils de Hugues-le-Grand , leva l'étendard de la révolte, et à la tête d'une armée nombreuse alla mettre le siège devant Laon , où Charles résidait avec sa femme. Ce prince, dans un accès d'indignation, sortit de la ville avec ses troupes, attaqua l'armée de Hugues , la mit en fuite , et brûla toutes les tentes des assiégeans. Le duc voyant qu'il lui restait peu d'espoir de surpasser Charles en valeur, eut une entrevue avec Ascelin, évêque de Laon, et conseiller intime de Charles. Ce vieillard , oubliant son état , son âge et l'approche de la mort, imitateur d'Achitophel et de Judas , ne rougit pas de descendre à la trahison. Pendant la nuit, lorsque tout le monde se livrait au repos, il livra la ville de Laon. Alors Hugues fit enchaîner Charles avec sa femme, fille de Héribert, comte de Troyes , et les renferma pour long-temps dans la tour d'Orléans. Là, le malheureux Charles eut deux enfans, Louis et Charles. C'est depuis ce moment que la postérité de Charlemagne cessa de régner en France.

L'an neuf cent quatre-vingt-trois de l'incarnation du Sauveur (9B7 ), le duc Hugues reçut à Rheims Fonction royale.

La même année, son fils fut couronné roi et gouverna pendant trente-huit ans. Une certaine vision porta Hugues au grand attentat qu'il commit. En effet, saint Valeri apparut à Hugues alors duc des Français et établi dans la ville de Paris. 11 lui révéla en songe ce qu'il était et ce qu'il voulait : il lui prescrivit de ne pas négliger, lors de l'expédition qu'il entreprendrait contre Arnoul-le-Jeune, comte de Flandre, de re-

HISTOIRE DB SORMÂTUHE *, UT. I. l6l

tirer son corps du couvent de Sithieii » où repose aussi celui de saint Berlin, et de le restituer au couvent de Leucone dans le A'imeux-, ensuite il lui promit que s'il était fidèle à ce qu'il lui prescrivait, lui et sa pdstërité régneraient en France jusqu'à la septième génération. Hugues, reconnaissant, exécuta les ordres du saint , et par la volonté de Dieu , épouvanta Arnoul de l'impétuosité de sa valeur. 11 reprit et rétablit respectueusement à la place qui leur était propre les corps des vénérables liommes, Valeri et Riquier, qui avaient été enlevés par un certain clerc nommé Erchambaut , corrompu à cet effet par une grande somme d'argent. Le duc se rendit à Leucone avec les grands qui composaient sa cour, et plaça dans un monastère «itué sur la Somme le tombeau de saint Valeri, auprès duquel il établit des moines réguliers qu'il substitua à des chanoines séculiers. Peu après, comme on la dit plus haut, il monta sur le trône, et sa postérité s'y €st maintenue jusqu'à ce jour. En effet, quatre rois de son sang ont régné jusqu'à ce moment, savoir, Robert, Henri, Philippe et Louis (Louis-le-Gros).Le roi Hugues, au commencement de son règne, assembla un concile à. Rheims ; il y invita Sévin archevêque de Sens, avec ses suffragans, et fit dégrader Ârnoul archevêque de Rheims. 11 donnait pour motif de cette peine, que le fils d'une concubine né pouvait, d'après les canons, être promu à Tépiscopat-, mais il lui portait réellement envie, parce qu'il était du sang royal de €harlemagne , et fils du roi Lothaire , à la vérité , fils naturel. Ce prélat n'en était pas moins bon , modeste et reconnu pour avoir les mœurs les plus pores. Le vénérable Sévin craignit plus la colère du

Page 1